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Enfance (trad. Bienstock)/Chapitre 15

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
L'Enfance, L'AdolescenceStockŒuvres complètes, volume 1 (p. 85-89).
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XV


L’ENFANCE


Heureuse, heureuse époque de l’enfance à jamais disparue ! Comment ne pas l’aimer, comment ne pas en caresser le souvenir ? Ce souvenir a rafraîchi, réconforté mon âme et a été la source de mes meilleures joies.

Après avoir couru jusqu’à la lassitude, je venais m’asseoir devant la table à thé, dans ma haute chaise d’enfant ; il était déjà tard, depuis longtemps déjà j’avais bu ma tasse de lait sucré ; le sommeil ferme mes paupières, mais je ne bouge pas de ma place, je reste assis, et j’écoute. Et comment ne pas écouter ? Maman parle à quelqu’un et le son de sa voix est si doux, si agréable. Les sons seuls parlent tant à mon cœur ! De mes yeux obscurcis de sommeil, je regarde fixement son visage, et subitement il devient tout petit, tout petit, pas plus gros qu’un bouton, mais je le vois toujours aussi nettement, je le vois qui me regarde et me sourit. Je suis content de le voir si petit. Je cligne encore plus des yeux et il ne me paraît pas plus grand que ces petites images qu’on voit dans les pupilles. Mais j’ai bougé et le charme s’est rompu. Je clos les yeux encore davantage, je me tourne, et, par tous les moyens, je tâche de le retrouver, mais c’est en vain. Je me lève, et plaçant mes jambes sous moi, je m’installe très commodément dans le fauteuil.

— Tu vas encore t’endormir, Nikolenka ! — me dit maman, — tu ferais mieux de monter te coucher.

— Je ne veux pas dormir, maman, — répondais je ; — et des rêves vagues, mais doux, m’emplissent l’imagination ; le bon et réconfortant sommeil d’enfant ferme mes paupières, et au bout d’un instant, je m’endors et reste ainsi jusqu’à ce qu’on m’éveille. Je sens parfois, à travers mon sommeil, qu’une main tendre me touche ; au seul toucher je la reconnais, et encore endormi, je saisis cette main, et fortement, fortement, je la serre et la porte à mes lèvres.

Tout le monde est déjà parti ; une bougie brûle dans le salon ; maman dit qu’elle m’éveillera elle-même ; elle est assise sur le fauteuil dans lequel je dors et elle passe sa main fine et douce sur mes cheveux et sur mes oreilles, et j’entends le murmure d’une voix charmante, connue :

— Lève-toi, mon petit, il est temps d’aller au lit.

Aucun regard indifférent ne l’arrête, elle ne craint pas d’épancher sur moi toute la tendresse de son amour. Je ne remue pas, mais plus fortement encore, j’embrasse sa main.

— Lève-toi, mon ange.

De son autre main, elle me touche le cou, et ces doigts fins remuent rapidement et me chatouillent. La chambre est silencieuse, à demi-obscure ; mes nerfs sont excités par le chatouillement et le réveil ; maman est près de moi, elle me touche, je sens son parfum, j’entends sa voix. Tout cela me fait sauter, de mes bras j’entoure son cou, elle serre ma tête contre sa poitrine, et je murmure :

— Oh ! maman, oh ! ma chère maman, comme je t’aime !

Elle sourit de son sourire triste, charmant ; elle prend ma tête à deux mains, la pose sur ses genoux et me baise le front.

— Alors tu m’aimes beaucoup ? — Elle se tait un moment, puis ajoute : — Vois-tu, aime-moi toujours, ne m’oublie jamais ; quand ta maman ne sera plus, tu ne l’oublieras pas ? Tu ne l’oublieras pas, Nikolenka ?

Et elle m’embrasse encore plus tendrement.

— Assez, ne dis pas cela, ma colombe, ma petite âme ! — dis-je en embrassant ses genoux tandis que les larmes coulent de mes yeux en ruisseaux. — Mais ce sont des larmes d’amour et de bonheur.

Quand après je monte en haut, et m’agenouille devant les icônes, dans ma robe de chambre ouatée, quel sentiment étrange j’éprouve en disant : « Seigneur, sauve papa et maman ! » Quand je répète les prières que balbutièrent pour la première fois mes lèvres d’enfant, après ma mère bien-aimée, mon amour pour elle et pour Dieu se fondent étrangement dans une même extase.

Après la prière je me glisse sous ma petite couverture, et mon âme est calme, claire, légère ; les rêves succèdent aux rêves, mais quels sont-ils ? Ils sont insaisissables mais pleins d’amour pur et de l’espoir d’un bonheur sans nuage. Je songe parfois au triste sort de Karl Ivanovitch, — le seul homme que je sache malheureux, et il me fait tant de peine et je l’aime tant, que des larmes coulent de mes yeux et que je dis : Dieu lui donne le bonheur et à moi la possibilité de le secourir et de soulager sa douleur ; et je suis prêt à tout sacrifier pour lui. Après je prends mon jouet favori — un petit lapin ou un chien en faïence — je l’enfonce dans le coin de mon oreiller de duvet et j’admire comme il est bien là et comme il a chaud. Je prie encore Dieu pour qu’il donne le bonheur à tous, pour que tous soient contents, et qu’il fasse beau demain pour la promenade ; je me retourne de l’autre côté, les pensées et les rêves se mêlent, se confondent, et je m’endors doucement, tranquillement, le visage encore tout mouillé de larmes.

Candeur, insouciance, besoin d’aimer, foi de l’enfance, vous retrouverai-je jamais ? Quelle époque peut être supérieure à celle où les deux meilleures vertus — la joie innocente et le besoin illimité d’amour — sont les seuls ressorts de la vie ?

Où sont ces prières ardentes ou — don précieux — ces larmes pures d’attendrissement ? L’ange consolateur accourait avec un sourire, essuyait les larmes et soufflait de doux rêves à l’imagination innocente de l’enfant.

La vie a-t-elle donc laissé dans mon cœur une trace si pénible, que pour toujours se sont éloignés de moi ces larmes et ces transports ?

Seuls les souvenirs sont-ils donc restés ?