Enquête sur l’évolution littéraire/Avant-propos

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Bibliothèque-Charpentier (p. viii--).

AVANT-PROPOS


Depuis que la presse, qui, déjà, parlait de tout le monde, s’est résignée à s’occuper aussi des faits et gestes des littérateurs, le public, friand de toutes les cuisines, s’est immiscé de lui-même dans les querelles intestines de l’art, s’en faisant le juge avec une autorité que lui donne l’habitude des ordinaires potins. Le succès, — sans précédents, pourquoi le taire ? — obtenu dans un journal quotidien[1] de soixante-quatre interviews de nos écrivains autorisés ou non, fournit une preuve irréfutable de cette curiosité récente. Mais le public des journaux a la grande habitude de la hâte des informations du reportage et ne souffre pas outre mesure de leur insuffisance. C’est pourquoi je juge prudent, en offrant mon enquête à une catégorie de lecteurs plus rassise et exigeante, de leur expliquer les conditions imparfaites dans lesquelles j’ai dû la mener, et par là de lui ouvrir des vues sur les résultats quelle se proposait et qu’elle n’a pu qu’incomplètement atteindre.

Si, au lieu d’informations recueillies au jour le jour, sous la pression et selon les hasards de l’actualité, j’avais voulu classer, en vue d’un livre de documentation rigoureuse, les forces littéraires de ce temps, j’aurais eu à choisir entre deux méthodes d’investigation : ou consulter les auteurs sans leur faire connaître l’opinion de leurs confrères, ou les consulter en communiquant à chacun les résultats d’ensemble. Nul doute que la partie esthétique n’eût gagné au premier procédé, et que nous n’eussions de la sorte obtenu une confession libre et spontanée des préférences artistiques de nos écrivains. Nul doute encore que le second procédé ne nous eût valu une combativité raisonnée, montré toutes les ressources de la dialectique critique à travers la généralisation de la bataille…

Les exigences du journal m’ont forcé à adopter un système dont je ne peux me dissimuler l’insuffisance, et, à certains égards, la partialité. Il m’a fallu, tout d’abord, partir d’une actualité, de quelques-uns des faits littéraires dont le public lettré déjà s’occupait. Dans la circonstance, deux livres ont été la raison de mon Enquête, le Jardin de Bérénice, de M. Maurice Barrès, le Pèlerin passionné, de M. Jean Moréas, le premier complaisamment accueilli des Psychologues, l’autre réclamé, dans tous les sens du mot, par les Symbolistes-Décadents. Ces livres, on s’en souvient peut-être, furent l’occasion, le prétexte, si l’on veut, à la jeunesse littéraire, de se faire jour dans la vie aux dépens de ses maîtres et de ses aînés. De là, dans les premiers interviews, ce résultat : apologie des tentatives nouvelles, éreintement des œuvres consacrées ; — ce qui m’amenait à offrir aux écoles assaillies l’occasion de se défendre et d’injurier à leur tour.

À vrai dire, l’actualité dont j’ai été l’honnête héraut pendant quatre mois, nous a déployé la bataille des Psychologues contre les Naturalistes, et des Symbolistes contre les Parnassiens. Si j’y ai ajouté l’opinion de certains esthètes et de quelques indépendants, ç’a été pour donner une indication des ressources, des richesses de notre littérature, mais une indication seulement.

Il ne faut donc pas voir, dans l’Enquête que je soumets au public, une étude générale de notre littérature pendant une période caractérisée par des concomittances, des affinités intellectuelles et morales comme l’ont été le romantisme et le naturalisme, comme le seront peut-être le symbolisme et le psychologisme. Elle offre, plus simplement, sous l’inquiète lorgnette de l’actualité et dans le champ clos d’un journal, le spectacle, pour la première fois, Mesdames et Messieurs, d’artistes présentés en liberté et mal embou…lés, qu’on se le dise afin que n’en ignore la foule dont la férocité se complaît en toutes les arènes. Trouvera-t-on facile ma besogne de reporter-impressario ? J’assurerai qu’elle fut lassante, — au point que je n’ai pu suivre toutes les péripéties de la lutte. C’est qu’on ne se battait pas que dans l’arène, pour mon plaisir et le vôtre, on s’assommait jusque dans le torril, pour l’amour désintéressé des coups. C’est ainsi que M. Jean Moréas a, entre le commencement et la fin de mon Enquête, immolé ses maîtres et amis du symbolisme aux prémices de sa dernière-née, l’École Romane, tenue, m’assure-t-on, sur les fonts baptismaux d’un modeste concurrent du café Voltaire, l’église, jusqu’ici, de toutes les chapelles.

Mais cette déception d’un reporter haletant en vain après l’actualité n’est pas la seule dont il me plaise de convenir. À franc parler, elle n’est que la plus extrême de la série, et les métaphores de plus haut ne sont que l’aveu indirect de la défaite subie par moi. De mon programme, en effet, c’est à peine si j’ai pu suivre, oh ! pas toujours ! l’ordre des interviews. Quel, mon étonnement, quand j’ai vu, au lieu de la lutte courtoise où je conviais les écoles, ces pugilats et ces estafilades d’assommeurs et de spadassins ! Car j’avais rêvé de causeries malicieuses dans le laisser-aller d’un fauteuil, au pis-aller de dissertations graves. Voici, d’ailleurs, les questions que je prétendais poser : si oratoires qu’on suppose les gestes, on verra qu’elles ne comportaient pas de tels coups de poing au bout.

Je demandais aux Psychologues :


— Quelle est la portée et l’avenir de la réaction présente contre le naturalisme ? N’y a-t-il pas correspondance entre vous et les symbolistes actuels, ceux-ci faisant suite aux Parnassiens, vous succédant aux naturalistes ? N’y a-t-il pas, d’ailleurs, une parenté entre les Parnassiens et les Naturalistes ? Des deux parts, l’impassibilité voulue de l’auteur, le pessimisme, la grande probité de style, le dédain de la thèse oratoire, les préoccupations plastiques et le souci des réalisations concrètes ?

L’un devait me dire s’il croyait qu’une des manifestations du nouveau mouvement serait un renouvellement de la littérature dramatique, l’autre s’il y distinguait des tendances à l’expression de l’âme moderne et à sa moralisation, ou bien s’il n’y voyait que de simples didactismes de lettrés se désintéressant de la vie et n^ayant d’autre préoccupation que de réaliser la synibolisation de la beauté ?


Aux Symbolistes-Décadents, je demandais :

— La définition de leurs étiquettes, leur filiation, leurs rapports avec les Parnassiens, leur influence personnelle dans le mouvement, surtout la preuve de l’originalité de leurs tentatives et la justification de leurs procédés esthétiques ; si contrairement aux écoles parnassienne et réaliste, qui traduisaient la vie par des directes sensations imagées, ils voulaient s’en tenir à en interpréter, par des métaphores ésotériques, vulgo des symboles, les abstractions essentielles.


Aux Parnassiens, je demandais s’il n’y avait pas identification entre euxetles naturalistes pour les raisons dites plus haut, et si la fin du naturalisme ne coïncidait pas fatalement avec l’épuisement du Parnasse. — Considérez-vous le symbolisme comme issu de vous ou comme une réaction contre vous ? — Et le procès des techniques nouvelles.


Des Naturalistes, je voulais savoir :

— S’ils acceptaient leur déchéance criée sur tous les toits par les arrivants du symbolisme, et les arrivés du psychologisme ; si la décrépitude de leurs doctrines coïncidait avec la lassitude des maîtres ; si MM. Huysmans et Maupassant ont réellement évolué ou seulement changé de sujets et d’étiquette ; si les jeunes d’avenir (j’entendais Octave Mirbeau, Rosny, Caraguel, Bonnetain, Abel Hermant, etc.), allaient accepter l’héritage avec ou sans bénétice d’inventaire, si leur psycbologie amplifierait les faits suggestifs à la Flaubert de l’analyse directe à la Benjamin Constant ; si leur style atténuerait le pittoresque du rythme et de la couleur au profil de l’entier développement des idées ; aux jeunes et aux aînés, leur opinion : sur le symbolisme et le psychologisme, sur la carrière du naturalisme au théâtre.


Des Indépendants je voulais tirer le procès des Écoles en général, et des théories sur l’individualité ou l’éclectisme artistique.


À tous, et particulièrement aux philosophes, j’aurais voulu demander s’ils croyaient que les tendances nouvelles l’emporteraient sur les anciennes, pour quelles raisons, par quels moyens ; si leurs manifestations esthétiques se liaient ji des mouvements de l’ordre social, si elles s’inspiraient d’idées religieuses et philosophiques.


On se rendra compte qu’il fut assez peu répondu à ces questions qui me semblaient intéressantes. En dirai-je la raison ? Tout d’abord, la plupart se révélèrent inaptes aux abstractions, aux développements ou même au simple langage des idées. Ensuite, les idées ne semblaient les préoccuper que secondairement ; ils n’en usaient que comme des armes de combat, des épées ou des cuirasses, mais d’un usage utile seulement pour parer leur gloriole et pourfendre les vanités rivales. Le romancier consacré ne voyait dans le naturalisme que l’étiquette sous laquelle s’était achalandé son talent, et le poète symboliste, dans le symbolisme, que la bannière où s’affichait son génie. Et, de la sorte, on a pu voir ménager les amis du camp adverse en même temps qu’égratigner ou mordre les camarades du même bord ; on se taisait sur l’un pour lui faire expier la dignité de sa vie ; on blaguait celui qui avait eu des succès d’estime, et on ne pardonnait pas à celui qui avait obtenu des succès d’argent ; on faisait valoir des inconnus dont on ne redoutait pas le talent, pour ennuyer ceux qui déjà connaissaient le succès !

De là ce résultat inattendu, mais dont je me félicite pour les lecteurs (car il faut bien me féliciter de quelque chose), que si mon enquête n’offre pas à l’histoire littéraire de théorisations suffisantes, elle révèle à l’histoire générale les passions foncières, les dessous d’esprit, les mœurs combatives d’un grand nombre d’artistes de ce temps. La besogne accomplie, de la sorte, malgré moi, si les esthéticiens la peuvent à bon droit dédaigner, sera, je n’en doute pas, précieuse aux psychologues autant qu’aux moralistes.

Car il sera visible à tout esprit tant soit peu renseigné qu’il y a un écart sensible entre l’importance réelle de certains auteurs et celle qu’ils ont prise dans mon enquête, importance dont on pourra se rendre compte en additionnant les « mentions » notées à l’Index alphabétique de ce volume. Et c’est presque un hasard, par exemple, qu’il y ait concordance entre la valeur consacrée de M. Zola et celle qui lui est attribuée par cet Index. De même, la légitime autorité de MM. Edmond de Goncourt Leconte de Lisle, Catulle Mendès, Anatole France, sans être aussi bien partagée, n’a pas été trop sacrifiée par les incidents de la polémique. Il n’en va pas de même, grâce aux raisons que j’ai indiquées plus haut, pour la plupart des autres interviewés.


C’est ainsi :


Que M. Mallarmé, dont la haute personnalité littéraire ne se révèle que les mardis soirs à quelques personnes choisies, a pourtant groupé plus de nominations que Victor Hugo, la plus populaire des gloires de la France moderne ; encore faudrait-il ajouter que, sur les quarante-trois citations du poète national, dix au moins lui viennent de M. Auguste Vacquerie, son exécuteur testamentaire ;


Que M. Maurice Barrès occupe une place qui, si pareille enquête avait été faite il y a cinq ans, aurait certainement été celle de M. Pierre Loti, nommé tout juste trois fois ;


Que M. Bernard Lazare, qui débute à peine dans les Entretiens littéraires (et très brillamment d’ailleurs), est nommé presque autant de fois que M. Jules Lemaître, dont la situation est si justement prépondérante ;


Que M. Jules Laforgue, probablement parce qu’il est mort, a recueilli 18 mentions, tandis qu’Émile Hennequin, parce qu’il est mort aussi, n’en a recueilli que 3, alors qu’il y a deux ans à peine, il était unanimement reconnu le plus considérable des jeunes ;


Que M. Henri Lavedan, avec son unique mention, n’a pas du tout bénéficié de sa situation dans la vie parisienne ;


Que si M. Jean Moréas, avec ses 54 voix, dépasse ses maîtres Verlaine et Mallarmé, il paraît le devoir aux appréciations généreusement défavorables de ceux de ses camarades qui lui ont offert un banquet en février dernier ;


Que M. Émile Michelet, qui a d’ailleurs été injustement négligé, a cependant une voix de plus que Jules Michelet qui n’en a qu’une ;


Que M. Georges Ohnet, M. Sarcey, M. Sardou, et le général Boulanger, sont à peine nommés, de même que Tolstoï, Ibsen, Taine et Henri Becque ;


Que M. Jules Case n’a pas gagné, une fois de plus, — ou du moins une seule voix, celle de l’amitié un peu répandue de M. Paul Margueritte, — à sa quasi-homonymie avec le regretté Robert Caze, sur laquelle M. Havard spécule depuis tant d’années ;


Qu’Ernest Hello, qui fut oublié toute sa vie, le serait encore sans la voix de M. Huysmans :


Et que, d’une façon plus générale, furent très omis dans les considérations de mes 64 interlocuteurs, la plupart des grands noms de ce siècle : Chénier, Gœthe, Chateaubriand, Benjamin Constant, Shelley, Lamartine, de Vigny, Gérard de Nerval, Edgar Poë, Mérimée, Sainte-Beuve, Gautier, Musset, Banville, George Sand, Heine, Dostoiewsky, d’autres encore.

Ces comparaisons prouvent que les indications de l’actualité n’ont qu’un rapport très lointain avec la gloire des gens, et même avec leur simple notoriété. Ce sont là tout bénéfice et toute joie du reporter, que ne lui envieront pas les historiens, d’avoir pu mettre en lumière, en même temps que des valeurs réelles, des vanités dont la postérité fera peut-être fi…

Et tandis que je faisais ces comparaisons, auxquelles se complaisait sans doute mon infimité littéraire de reporter, d’autres rapprochements se sont présentés pour enfin m’éjouir d’une besogne qui ne fut pas toujours gaie, catégorisant mes interviewés, non d’après leurs intérêts et leurs doctrines, mais selon les attitudes d’esprit manifestées sous mes yeux. (Et ma prétention qu’ils le croient bien, ne va pas plus loin.) Me pardonnera-t-on de présenter en un tableau cette récréation anodine dont le lecteur pourra, pour s’amuser à son tour, vérifier la justesse.


BÉNINS ET BÉNISSEURS
Bouchor.                      Paul Margueritte.
Claretie. Pierre Quillard.
Abel Hermant. Henri de Régnier.
Paul Hervieu. Auguste Vacquerie.
Jean Jullien. Gabriel Vicaire.

ACIDES ET POINTUS
Jean Ajalbert.                      Charles Morice.
Paul Bonnetain Laurent Tailhade.
Anatole France. Paul Verlaine.
Jules Lemaître. Charles Vignier.

BOXEURS ET SAVATIERS
Paul Adam. Gustave Kahn.
Paul Alexis. Leconte de Lisle.
G. Albert Aurier. Octave Mirbeau.
Joseph Caraguel. Jean Moréas.
François Coppée. Joséphin Péladan.
Lucien Descaves. Adrien Remacle.
Rémy de Gourmont. Jean Richepin.
Edmond Haraucourt. J.-H. Rosny.
J.-M. de Hérédia. Camille de Sainte Croix.
J.-K. Huysmans. Émile Zola.

VAGUES ET MORFONDUS
Victor Cherbuliez. Guy de Maupassant.
Jean Dolent. Papus.
Léon Hennique. Édouard Rod.

IRONIQUES ET BLAGUEURS
Maurice Barrès. Raoul Ponchon.
Émile Bergerat. Ernest Renan.
Gustave Guiches.

THÉORICIENS
Madame Juliette Adam.                      Maurice Mæterlinck.
Jules Bois.                      Stéphane Mallarmé.
Henry Céard.                      Catulle Mendès.
Gustave Geffroy.                      Ernest Picard.
René Ghil.                      Saint-Pol-Roux-le-Magnifique
Edmond de Goncourt.                      Armand Silvestre.
Charles Henry.                      Sully-Prudhomme.
Pierre Laffitte.                     


(Je supplie, encore une fois, mes soixante-quatre interlocuteurs ainsi classifiés, de ne considérer ce graphique de mes impressions que comme éminemment arbitraire et provisoire en ce qui les concerne chacun personnellement.)

Pour finir, je m’expliquerai sur le reproche qu’on me fera d’accompagner de désinvolture l’adieu d’une besogne qui me fut profitable. Qu’on tienne compte qu’ainsi et avant tout, je ménage mon amour-propre, car je n’ignore ni l’ironie qui persifle le reporter à peine les talons tournés, ni le mépris dont accablent « ce petit reportaillon » les prétentions qu’il néglige d’interviewer. Et ne pourrais-je me couvrir d’excuses plus recommandables ? Peut-être mon irrespect dissimule-t-il mal les désillusions si souvent éprouvées au contact de personnalités dont je n’avais jusqu’alors pratiqué que l’esprit. Peut-être avais-je trop voulu croire jusqu’ici qu’à défaut des dons du génie, le moindre des écrivains possédait l’enthousiasme et l’amour désintéressé de l’art ? Ai-je besoin d’ajouter, puisqu’on en retrouvera le témoignage, que mon Enquête m’a laissé aussi des impressions de sympathie et d’admiration d’autant plus vives qu’elles ont été plus rares. Si les déprimantes constatations l’emportent, c’est, hélas ! que le métier littéraire n’échappe pas à la loi féroce de la concurrence vitale, et que là, comme en toute carrière, les intérêts matériels priment et tyrannisent les appétences spirituelles. Force m’était donc de noter, sous les apparences hautaines d’une lutte pour l’art, les âpres et douloureuses et basses nécessités de la lutte pour la vie.


JULES HURET.
Août 1891.
  1. L’Écho de Paris du 3 mars au 5 juillet 1891.