Entre deux Jardins/03

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Entre deux Jardins
Revue des Deux Mondes6e période, tome 59 (p. 370-386).
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Entre deux jardins


III[1]


XI. — L’ESCALIER

C’était mon domaine en hiver ; il était incomparable. Aucun autre ne l’a jamais valu ; les escaliers blancs, tapissés de rouge ou de bleu, bordés de plantes vertes, que je grimpais quelques-fois derrière maman, n’avaient pas la moitié des perfections du mien ; d’ailleurs, ceux-là précédaient des salons où, pour une toute petite fille, il y avait des choses bien difficiles, bien nuancées, à faire. « Fais attention, recommandait maman il voix basse, de ne pas marcher sur ma robe en entrant. » Puis je savais qu’après avoir dit bonjour, une autre épreuve m’attendait ; je m’assiérais, sage et silencieuse, dans un coin d’où je compterais les tableaux, ou bien j’apprendrais par cœur les dessins du tapis ; mais tout à coup quelqu’un, par gentille pitié, me poserait une question, et la suprême difficulté, c’était la réponse ; quand on s’est enfermé dans le silence, on ne sait jamais au juste avec quelle voix on en sort ; va-t-on parler trop haut, ou au contraire si bas qu’on vous fera répéter ? Dans les deux cas, on sera jugée ridicule par maman ; et quand on s’en ira, après avoir évité une seconde fois de marcher sur sa robe, maman fera des observations en descendant les grands escaliers, sans se soucier des gens qui montent ou des domestiques qui écoutent d’un air goguenard. Depuis ces temps reculés, tout escalier m’a toujours attirée et intéressée. Je vous vois tous défiler dans ma mémoire : solennels escaliers des vieilles abbayes et des grands châteaux de France ; escaliers de Saint-Aignan qui allez, comme une pente douce et naturelle, de la basilique au château, et du château à la basilique, sous la protection de bienveillants tilleuls ; degrés de la Trinité des Monts, éblouissants de fleurs et frissonnants de vols de pigeons, dévorés de soleil, mais rafraîchis par la fontaine toujours vive ; petites marches bretonnes usées de pas et rongées d’herbe qui conduisez aux calvaires et aux croix de bois, fleuries de phlox ; charmants escaliers de Grenade qui menez nos pas fantaisistes au hasard des petites allées du Généralife, de bassin en bassin, de margelle en margelle, où fleurissent les pots de cinéraires autour des petits jets d’eau ; sévère Scala Santa, qu’on monte à genoux ; gradins de Tusculum qui disparaissez sous les fougères, et qui êtes si disjoints que de vos fentes s’élancent de belliqueux lézards verts ; escaliers tournants de la villa d’Este, appuyés sur vos rampes que le temps a mangées à force d’amour, entre l’éternel sourire de vos jets d’eau et vos cyprès figés dans l’espace comme des larmes noires ; escaliers gris des vieilles cités françaises qui remplacez les pentes trop raides, entre les demeures basses qu’éclairent les pots de géraniums, tels que des figures ; escaliers de Venise qui fuyez dans l’eau ; escaliers de Versailles qui montez vers le ciel ainsi que l’échelle de Jacob, vous tous, escaliers vers qui m’a conduite la curiosité, que j’ai toujours descendus ou montés avec la pensée de votre ressemblance avec la vie, vous tous réunis, vous ne m’avez pas donné autant de joie que les quarante-deux marches des deux petits étages où mon enfance étala ses jeux et joua mille comédies.

Le principal et très appréciable avantage de mon escalier était d’être chaud, traversé qu’il était, de part en part, par le tuyau noir du poêle du vestibule ; on pouvait même s’y brûler les mains ; ce tuyau disparaissait dans le mur, au second étage, à côté du vitrage qui m’envoyait une généreuse lumière. Quand il pleuvait, la pluie y faisait un bruit frais et délicieux ; quand la neige s’y amassait, j’espérais, dans le fond invisible de mon cœur, que le verre ne résisterait pas et que tout s’effondrerait à grand fracas dans mon escalier. Ce qui ne manquerait pas d’être un spectacle grandiose ; je dirais alors à maman la phrase que je lançais quand j’avais fait quelque sottise, cassé quelque objet, et que je me souviens lui avoir dite à Reims, pendant une visite à notre cousin le cardinal Langénieux, au sujet de ma jarretière décousue, et de mon bas descendant lamentablement sur ma bottine :

— Eh bien ? qu’est-ce que tu vas faire, à présent ?

Cette phrase irritait beaucoup ma chère maman.

Il est probable que bonne maman pensait aussi, mais pas de la même manière que moi, à cette neige si lourde sur le vitrage, car elle faisait venir un homme qui montait sur le toit et délogeait la neige à grands coups de balai. C’était, si je ne me trompe, un certain M. Deltal, mari de la concierge et charpentier de son état, bonne maman n’avait pas coutume d’employer cette concierge ; elle n’aimait pas le contact avec les gens trop voisins et redoutait les cancans. Mme Deltal était régulièrement laide, comme dit Saint-Simon de la duchesse de Bourgogne ; mais rien ne rachetait cette laideur, sinon qu’elle était nette et propre. J’entendais nos bonnes marmotter : « Comment ce laideron a-t-il été épousé par ce beau garçon ? » Je ne m’expliquais pas cette phrase, car M. Deltal, quoique grand et mince, avec son tablier dont les bords étaient encore verts, et le milieu d’un coloris innommable, ses mains qui avaient oublié la couleur de leur peau, et sa forte odeur d’alcool et de tabac, ne me paraissait rien moins que beau ; sa femme me semblait alors vieille ; mais, malgré le nombre de lustres qui ont passé depuis les temps dont je parle, quand je la rencontre aujourd’hui, elle est toute semblable, affreuse, alerte et nette. Il y a certainement pour les laides une fontaine de Jouvence ; c’est une juste compensation de la nature et du ciel ; mais, à l’âge de six ans, je ne m’arrêtais pas à ce genre de considérations.

Je m’installais de préférence dans l’angle du deuxième étage dont les marches étaient plus larges, sous ce vitrage qui reflétait le passage des nuées ou qui s’illuminait de bleu ; de là-haut, pas grand bruit n’arrivait, car l’entourage de jardins était silencieux ; seul, quelquefois, un remorqueur, demandant le passage fibre pour tourner sur la Seine, déchirait ce grand silence et faisait vibrer toute la toiture ; j’écoutais passer jusqu’au bout ces ondes sonores qui ne ressemblaient à aucun des bruits familiers de la maison et qui me parlaient d’un monde extérieur plein de beautés assurément, et que je plaçais bien plus loin que la Seine. Pour ce qui est des rumeurs de la maison, j’e n’en perdais aucune dans l’escalier ; et ce n’était pas là son plus mince avantage ; personne ne sonnait, aucun fournisseur n’entrait, aucun bruit ne s’élevait dans la cuisine sans que j’en fusse avertie ; et c’était le plus intéressant, puisque c’était le dehors qui entrait alors chez nous, le dehors plein d’imprévu, plein d’un mystérieux intérêt.

J’eus deux jouets favoris : une cuisine et un théâtre ; je crois que c’étaient des cadeaux de mon vieil ami. Une fois la cuisine disposée dans le tournant de l’escalier, je mettais un repas en train ; les jours de grande sagesse que maman ne prétendait pas fréquents, on me donnait un peu de braise pour que j’eusse l’illusion de la cuisson.

Quand le repas était bien installé à cuire, alors commençait le plus difficile. La marche d’escalier représentait toute la cuisine, et il s’agissait, devant ce fourneau, d’être tour à tour bonne maman et la cuisinière ; je faisais semblant d’entrer avec détachement et dignité ; puis je découvrais une casserole sale, trop de farine dans ce plat, pas assez de sel dans celui-ci, je m’échauffais, et j’invectivais l’infortunée cuisinière ! Laissant là le rôle de bonne maman bien ébauché, je me mettais dans la peau de Désirée, dévorant en un instant l’espace de quarante années ; je supportais les reproches en tisonnant mon feu, je recevais l’orage avec un silence farouche ; puis, à une remontrance futile, je me rebiffais, je répondais, je répondais même très mal, et quand j’étais à bout d’impertinence, je rendais mon tablier, d’un geste plein de noblesse que j’avais beaucoup admiré chez Désirée ; — reprenant le rôle de bonne maman, je me retirais en bon ordre, en rectifiant la position d’une fanchon imaginaire.

Mais, ce que je n’arrivais pas à imiter, car c’était inimitable, c’est la grâce souriante avec laquelle bonne maman reparaissait dans la cuisine, quelques heures après une scène analogue, ou le lendemain matin. Elle se donnait l’air d’avoir tout oublié, tenait à sa bonne des propos pleins d’aménité où elle mêlait quelques compliments bien placés, et Désirée renouait son tablier.

Quand j’avais épuisé les ressources de la cuisine, je passais au théâtre. Les souvenirs de Monsieur de Crac et du Tour du Monde me brûlaient toujours la mémoire, et je manipulais avec délices mes décors, toujours les mêmes, salon et marine, et ma douzaine de pantins, chiffonnés de soie et de velours, et inexpressifs au bout de leur fil de fer.

Sans petites filles proches autour de moi, j’étais livrée à mes propres ressources, d’autant que ma famille ne se mêlait pas à mes jeux ; donc, je composais et je jouais mes pièces seule.

Le décor salon ne m’inspirait guère. Y faire figurer mes parents ? Certes, je les chérissais tendrement ; mais nous avions sur les choses des vues terriblement divergentes qui amenaient de vifs et perpétuels démêlés ; j’étais déjà, d’une façon générale, accusée d’impertinence ; j’estimais qu’il serait de mauvais goût de transposer sur la scène nos différends journaliers !

Mais avec le décor marine, le champ était indéfini, d’autant qu’il comportait une barque. Une barque, cet objet mouvant, qu’on peut gréer à sa fantaisie ! quelques brindilles de bois, un chiffon, des ficelles, un coup de peinture par-ci par-là, et chaque jour ma barque prenait une physionomie différente et partait sur des flots nouveaux vers les aventures les plus variées. Et c’était des aventures vraies, car je ne faisais rien sans le secours de mes trois livres : l’Histoire sainte, l’Iliade et l’Histoire grecque. D’abord, ce fut une galère, transportant les rois grecs vers Ilion ; elle dut faire le voyage plusieurs fois aller et retour, et elle ne resta pas chaque fois dix ans en route ! Quels naufrages les pauvres gens ne côtoyèrent-ils pas, et de quels embruns l’escalier ne fut-il pas inondé ! Oh ! je ne marchandais pas les tempêtes ! Je faisais le tonnerre contre le sonore tuyau du poêle, et les éclairs avec des allumettes subrepticement données par la cuisinière. (« Mademoiselle me fera gronder, car Madame verra bien que les allumettes filent vite. ») En somme, il y eut peu de dégâts ; je sauvai la vie à tous mes Grecs, et je les débarquai sains et saufs sur la côte d’Asie-Mineure ; là, qu’ils se débrouillent !

Je réparai ma barque, qui avait quelques avaries, j’en fis un bateau de commerce et je l’offris, avec mes services, aux Tyriens. Ces gens avisés, qui avaient le sens des affaires, m’envoyèrent à Carthage, avec un chargement précieux, où je crois que le marbre et l’or entraient pour beaucoup ! Je ne saurais dire où je les avais pris. J’avais confectionné une seconde barque, plus modeste, que je fis monter par des pirates ; il y eut une rencontre terrible en Méditerranée, plusieurs même, et une bataille où bien des marionnettes périrent ; finalement, je me perdis, corps et biens, et ma galère sombra avec son marbre et son or… Je fis tomber le rideau. On conçoit aisément que je ne pouvais plus me présenter aux Tyriens. Aussi, j’eus recours au Nouveau Testament ; la barque des pirates fut nettoyée, reçut une voile, des filets et des pêcheurs, et je la lançai sur le lac de Tibériade ; je recouvris de percale blanche le velours et le satin de mes marionnettes qui devinrent les apôtres ; ils péchaient, ils raccommodaient leurs filets ; c’était très reposant après tant de tragédies marines ; puis, comme je ne trouvais aucun de mes acteurs digne de figurer notre Seigneur, je m’asseyais sur une marche de l’escalier, et je lisais les Evangiles à la foule que j’avais assise sur mon théâtre au bord du lac. Maman m’avait expliqué les passages trop difficiles d’une façon qui me satisfaisait, et j’avais tiré une conclusion très simple : « Il n’y a qu’à faire tout ce que ces Évangiles recommandent ; c’est bien facile, et on reste ainsi sage jusque la mort. » Plus tard, j’ai trouvé que c’était moins facile.

Mais j’étais vite reprise par mes goûts païens de l’antiquité et par l’envie de faire jouer des rôles à des déesses ; je ne trouvais rien de plus ingénieux que ces nuages dont s’enveloppait Minerve ou Vénus, et dont elles se servaient pour dérober un héros favori à la vengeance d’un ennemi. Comment représenter ces nuages ? A force de chercher, je trouvai un à peu près ; malgré le tuyau du poêle, il ne faisait pas chaud dans mon escalier, en plein hiver, sous le vitrage ; et mes petits doigts, sortant des mitaines, se violaçaient et se fendillaient en vilaines crevasses ; maman y mettait avec précaution de la glycérine qui me piquait, et j’en pleurais de dépit. Ce froid me servit ; je lançai de grands jets d’haleine ; plus il faisait froid, plus cette petite buée était épaisse ; en tout cas, elle me parut suffisante pour cacher mes dieux ; et je jouai des tournois, des combats singuliers, des enlèvements, où Hector fut toujours vainqueur et où tour à tour Apollon, Junon et Vénus se jouèrent les plus vilains tours du monde, grâce à mes nuages qui voilaient leurs rayons, leurs ruses et leurs malices. J’avais délibérément supprimé Minerve qui m’énervait avec sa façon d’avoir toujours raison.

Quelquefois, bon papa criait de son cabinet : « Qu’est-ce que tu as à souffler ainsi, Pâquerette ? » Pour rien au monde je n’aurais révélé mes secrets. « Ce n’est rien, papa, je souffle sur mes doigts pour les réchauffer, » et je joignais le geste à la parole pour m’assurer que je ne mentais pas ! Mon théâtre vit aussi de fameux bûchers ; il y eut le bûcher d’un roi hindou où beaucoup de femmes périrent ; le jardin avait fourni le bois, et des feuilles figuraient des branches de palmier avec lesquels des pantins esclaves, noircis au charbon, attisaient la flamme ; un petit bout de papier d’Arménie, tombé de l’armoire de bonne maman, brûlait dans un coin et figurait à ravir tous ces parfums de l’Inde que j’avais sentis dans un livre de voyages. Cet enterrement fut magnifique.

Il y eut aussi celui de Didon, mais ce fut moins réussi, parce que je n’avais sur cette dame que des données un peu vagues.

Je me rattrapai sur Hercule : c’était mon dieu favori ; depuis que je savais l’Afrique portée par une de ses épaules, je ressentais pour lui un respect mêlé de folle admiration. Cette force inouïe me séduisait probablement d’autant plus que personne à la maison n’était capable d’en déployer ; un souffle eût renversé bon papa ; maman, c’était la force morale incarnée ; et bonne maman, un fil, un fil actif et ardent.

Cet Hercule, l’ai-je assez aimé ! ai-je assez admiré l’aisance avec laquelle il maniait les mondes et les difficultés ! Je l’invoquais chaque fois que j’en rencontrais une.

S’il était là, pensais-je, il pourrait laisser le monde un instant, il me jucherait sur son épaule si haute, et de là, je verrais au-dessus des murs voisins, au-dessus des arbres, au-dessus de tout ce qui me cache la vie des autres !… Maman me menait à une gymnastique où on me donnait des massues pour développer mes bras trop maigres ; j’en demandais toujours de plus lourdes pour me rapprocher de mon demi-dieu et on se moquait de moi. (Surtout, qu’on n’aille pas se figurer qu’en grandissant, j’ai reporté cette admiration sur les forts de la Halle, et sur les déménageurs ! ! !)

J’étais très contrariée qu’il eût aussi mal fini. Je lui fis à plusieurs reprises des funérailles grandioses ; j’avais arraché quelques poils à une descente de lit de fourrure pour figurer la fameuse toison.

Un jour d’enthousiasme, pour faire honneur à mon héros et afin que ce fût plus beau, sans respect de l’ordre du temps, de la légende et de l’histoire, je réunis, dans un mariage suprême, Didon et Hercule sur le même bûcher !
XII. — PAR LA FENETRE DU DEUXIÈME ÉTAGE

Il y avait des jours, où, lassée de mes jeux de l’escalier, je me risquais à m’introduire chez bon papa. S’il était devant son choubersky à réchauffer ses pauvres mains goutteuses toujours gelées, je m’asseyais à ses pieds, et je lui disais : « Papapa, raconte des histoires de quand tu étais petit. »

A vrai dire, bon papa me racontait toujours la même, celle des processions dans le grenier de sa mère, à Bordeaux : mon arrière-grand’mère avait fabriqué des poupées et, sur le désir de ce fils très délicat qu’elle idolâtrait, les avait habillées de tous les costumes du clergé ; il y avait des prêtres, un évêque, un suisse, des chantres, des enfants de chœur ; et bon papa, dans le grenier où il menait ses jeux d’hiver, chantait des messes, des saluts, des solennités grandioses. Je trouvais que cet heureux bon papa avait possédé une troupe autrement réussie que celle de mon théâtre d’enfant.

Quand il travaillait, je refermais la porte tout doucement, et je me glissais vers la fenêtre ; là, contre le rideau de reps vert ; j’avais mon petit fauteuil, un fauteuil proportionné à ma petite taille, et où il me serait impossible de m’asseoir aujourd’hui.

J’enlevais à la chaleur du choubersky et je prenais sur mes genoux le chat du moment. La charmante Trotte-menu, ayant exhalé sa petite âme affectueuse et tendre, fut remplacée par un certain Mistenflûte ; il déplut très vite à ma famille qui lui reprochait sa saleté et un caractère désagréable ; un jour, en rentrant de la promenade, je ne le trouvai pas à sa place habituelle sur mon édredon ; le petit creux qu’il y faisait était encore visible et tiède ; un affreux soupçon m’envahit ; je volai aux informations et on m’apprit sans ménagements que Mistenflûte avait été donné une heure avant à un ébéniste du quartier. Je retournai sur-le-champ à l’édredon et je remplis de mes larmes le petit creux encore tiède.

Il y eut Anastasie, femme du peuple autant qu’une chatte peut l’être, toujours sur la fenêtre de la cuisine et saluant d’un gros dos maigre et disgracieux tous les arrivants, sans distinction de sexe ni de condition.

Il y eut Oscar, superbe angora blanc, un peu sourd, qu’on vit arriver un matin, les reins à demi brisés ; mes mamans parlèrent tout bas de le faire achever et je dus beaucoup pleurer encore. Il y eut Tapabi et Tapayou, il y eut… mais non ; bon papa a parlé de ses chattes avec trop de grâce et d’agrément pour que j’en parle à mon tour[2].

La chatte quittait vite, avec un brrrou mécontent, mes genoux trop jeunes qu’elle jugeait trop étroits et peu confortables… Alors, ayant épuisé les ressources de l’intérieur, je me plongeais dans la contemplation de l’extérieur, et les fenêtres du cabinet de bon papa étaient un excellent observatoire ; de là, par les jours d’hiver détestés, je me consolais avec la vue de tout ce que les feuilles de l’été me cachaient ! Généralement, le ciel s’étendait comme un coton sale, épais et humide ; et sa lourdeur figée se communiquait aux choses du dessous.

Les choses du dessous ! Comme il y en avait ! quel enchevêtrement, quel fouillis bizarre dans la masse grise !

Mon gazon était une tache verte ; mais je le voyais peu ; je n’aimais pas, de ma fenêtre, baisser les yeux ; je savais par cœur les allées familières, le nombre des cailloux et les arbustes maigrichons.

Je regardais plus haut ; je voyais surtout, à côté et en face de chez nous, une fumée bleue ; que je l’aimais ! Elle n’avait ni la somptuosité des panaches blancs de mon cher chemin de fer, ni l’intérêt de ces fumées passant au large de Veulettes, sur la mer, annonçant les bateaux qui vont du Havre à Dieppe. Non, c’était une écharpe bleuâtre, sortant d’un pauvre petit tuyau brun, de travers entre deux cheminées rouges, sur un toit de tuiles que mangeait un peu de mousse. Son bleu était celui de la pervenche, peut-être, ou de certains lins ; je l’avais vu dans des yeux qui savaient être très deux ; je ne sais plus où je l’avais vu encore. Il se déroulait en un souple ruban, s’étirait, pâlissait, se resserrait en fonçant un peu, s’élargissait de nouveau pour se fondre comme une brume, comme un soupir, en enveloppant les branches toutes proches. Dans sa douceur, il était si vivant, qu’à lui seul, il animait mon paysage gris quand il se lançait par grosses bouffées ; quand il s’éteignait, quand le foyer invisible était vide de feu, et n’envoyait plus son âme, mon paysage guis devenait morne et mort comme une tombe qui n’est pas entretenue. Pauvre feu ; éteint depuis si longtemps ! Il fumait si joliment qu’il eût mérité d’être le feu sacré des vestales, ou d’être allumé par des mains jolies, ou d’être activé par une bouche suave soufflant sur ses tisons. En réalité, rien de ce qui l’entourait n’était pétri de beauté ; tout était médiocre : il réchauffait deux pauvres vieux courbés et cassés. Ils moururent presque en même temps ; je vis de la fenêtre un surplis blanc passer derrière leur carreau ; une croix d’argent ; on emporta quelque chose de lourd, puis on ferma la porte ; et peu après, on démolit la maisonnette.

Tout autour, je voyais un fouillis d’arbres : troncs, branches, branchettes ; elles étaient innombrables, je ne pouvais les compter ; en haut, dans le ciel de coton, elles se subdivisaient à l’infini ; en bas, c’était des lianes de forêt vierge, noircies de lierre, tordues en dessins fantastiques, formes de lettres, formes d’hommes, hiéroglyphes naturels ; on les coupait périodiquement, ces branches hardies, et j’en ressentais de la peine ; mais elles repoussaient courageusement autour de leurs moignons et se faisaient un visage nouveau.

Pendant que je les dénombrais, en tambourinant sur la vitre, le soir venait, la lumière changeait ; les gros troncs verts, tachés de violet, devenaient uniformément bruns ; les détails disparaissaient et je voyais plus nettement la forme de lyre d’un grand vernis du Japon. C’était le favori des merles, de ces merles, insolents qui venaient au printemps dérober la graine de gazon, mettre le paillis en désordre et plus tard, manger carrément les raisins de la treille ! C’était là qu’ils chantaient le plus haut et le plus impertinemment, de toute l’audace de leur bec jaune !

Un soir, j’en entendis un, tout en haut de la plus haute branche, chanter, chanter ; il lançait des sous clairs et des appels magnifiques qui emplissaient le ciel ; il s’impatientait aussi » secouait ses plumes, et reprenait son chant de plus belle, il insistait, il s’épuisait. « Mais qu’a-t-il, qu’a-t-il donc ? » me demandais-je. Enfin, de très, très loin, arriva un son du même genre, quelque chose comme un écho, de son chant à lui. Alors, il lança un cri de triomphe, déploya ses grandes ailes noires, et partit dans le ciel vers le chant qui lui avait répondu.

Je supposai naturellement qu’il allait rejoindre sa petite merlette, et je notai que je répondais plus vite qu’elle, lorsqu’on m’appelait.

Derrière ce rideau de branches tourmentées, se dressait la petite maison jaune ; énigme perpétuelle ; sans cesse, je cherchais à percer du regard ses murs jaunes et irréguliers qui se coupaient presque à angle droit ; j’interrogeais le mystère des rideaux blancs très simples qu’encadraient des volets bleuâtres. Jamais ils ne se soulevaient, jamais une figure ne s’accoudait aux petites balustrades.

J’y voyais bien le matin secouer la poussière d’un chiffon ; mais c’était l’heure neutre, l’heure d’aération où la vie intérieure est absente des pièces, où ceux qui les animent d’habitude perdent eux-mêmes leur personnalité sous l’éponge et sous l’eau.

Les vitres se refermaient, le mystère entr’ouvert recommençait. Quels étaient donc les gens que couvrait ce toit, ce toit bizarre comme les murs jaunis, irrégulier comme eux ?

Il était d’ardoise ; quand il pleuvait, elle reluisait, brillait et reflétait le ciel ; le soir, sous le ciel cotonneux, elle était d’un gris renfrogné ; le lendemain matin, elle était bleu foncé, presque noire, parce que le soleil éclatait sur le mur jaune, qui devenait orange.

Une lucarne s’ouvrait sur ce toit ; c’était un œil sur l’intérieur et j’eusse aimé y appliquer le mien, curieux, un pou moqueur et sentimental. A côté, une cheminée fumait, elle aussi ; mais elle ne fumait pas d’un bleu vrai ; ce n’était pas le bleu du tuyau de pauvre qui était comme un phare au bout de mon jardin.

Le nez aplati contre la vitre que je mouillais de buée, je suivais une lumière qui s’allumait au visage de la mystérieuse maison ; c’était une lampe qu’on promenait ; dans le mur jauni, devenu gris sous le toit foncé, derrière les branches estompées, elle faisait une tache d’or, qui allait, qui venait, qui se posait pour repartir encore, âme errante qui brillait sans éclairer.

Je m’agitais ; qui avait allumé cette lampe ? qui la tenait ? qui la promenait avec cette célérité que bonne maman eût certainement désapprouvée ! Car il était impossible que cette lampe ne fumât pas ; son verre allait se noircir, et un courant d’air l’éteindrait…

Mon Dieu ! que j’aurais voulu savoir et voir ce qu’il y avait dans cette maison, et dans tant d’autres maisons ! Voir comment c’était arrangé chez les autres, si c’était comme chez nous ! Après une lecture attentive des Contes de Perrault, j’avais imaginé ceci : j’étais fée : et par un jour de beau temps, j’endormais tout mon monde ; j’entendais par-là tout Paris ; puis je me promenais et, au hasard, suivant la physionomie plus ou moins plaisante des maisons, j’entrais chez les gens endormis, je visitais, j’examinais, je prenais mon temps pour admirer en détail des tapisseries ou des chambres bleu ciel entr’aperçues du haut d’une impériale d’omnibus ! Surtout, je serais seule, personne ne m’escorterait ni ne m’expliquerait ; je n’aimais pas les explications des autres, j’aimais mieux les miennes.

Ce n’était pas les plus beaux immeubles qui m’attiraient ; ainsi, il y avait rue Raynouard, cette rue sinueuse et pittoresque qu’on a gâchée à plaisir, deux petits pavillons, que j’ai sus depuis être Louis XV, aux toits recourbés du bord comme une pagode ; modestes et spirituels, encadrant un grand portail, je désirais vivement les visiter ; et, le jour où je devais endormir Paris, c’est certainement ce portail que j’aurais poussé le premier. Un autre jour vint où maman me dit : « Toi qui as envie de visiter une maison rue Raynouard, tu vas être contente ; nous sommes invitées après-demain à déjeuner chez M. Eugène Manuel ; c’est un poète. »

Cela suffit, je ne demandai point s’il habitait un des pavillons ; j’en étais persuadée ; où eut habité un poète rue Raynouard, si ce n’était là ?

Quelle déception !

M. Manuel habitait une petite cage à poulets de construction récente, démolie aussi aujourd’hui, fort heureusement ; et, dès la porte, je n’eus aucune envie de connaître l’intérieur ; c’était un fouillis de portières, de rideaux plombant en lourdes cascades avec des flots de cordelières et de franges ; et, aussitôt entrée, je fus suffoquée par une odeur de poussière. Mme Manuel distribuait à d’autres petites filles des étoffes orientales et des colliers de perles que je jugeai de haute valeur, et je trouvai tout naturel qu’il n’y eût rien pour moi. Elle me mena voir la table de travail de M. Manuel ; comme bon papa ne fumait pas, je fus ahurie de voir des pipes, des blagues, du tabac même, jonchant son bureau ; d’ailleurs, était-ce un bureau ? l’amoncellement de paperasses était tel qu’on ne pouvait distinguer ni le meuble, ni même un coin pour écrire ; j’étais pétrifiée sur place ; on m’entraîna déjeuner, et j’ai tout oublié jusqu’au dessert. Là, chose la plus inattendue du monde, M. Manuel récita une fable de La Fontaine, entre le plat sucré et les petits fours, qui se trouvèrent de ce fait très retardés. « Ecoutez bien, les petites, dit Mme Manuel, car c’est une fameuse leçon qu’il va vous donner. » Il récita le Chat, la belette et le petit lapin : que dis-je ? réciter ! Non, il distilla goutte à goutte les mots des vers charmants, il ralentit l’histoire alerte et rapide, il nous fit des poses interminables et déplorables, il amena son chat avec des lenteurs exaspérantes, et je vous promets qu’il fit mourir à petit feu la belette et le petit lapin. Je suis sûre aujourd’hui qu’il manquait de simplicité ; je bouillais, et je des donner des signes d’impatience vers les petits fours, car maman, assise à mon côté, m’administra des petites tapes calmantes.

— Eh bien ? interrogea bon papa quand je rentrai.

— Eh bien ! répondis-je avec entrain, il récite les fables beaucoup plus mal que moi !


XIII. — LA PETITE FILLE QUI VOULUT EMBRASSER L’AUBÉPINE

Vers dix ans, les sorties du soir de maman et bon papa me causèrent de grands malaises ; à cette époque, j’eus ma propre chambre, une petite chambre quelconque aux rideaux de cretonne verte à boutons de roses ; tout le charme de cette pièce était de l’autre côté de la fenêtre, car elle donnait en plein sur l’aubépine rose, sur cette nappe de fleurs vives et jeunes, et sur les marronniers au parfum capiteux, pour qui sait le sentir. Bien sûr, cette odeur ne vous saute pas aux narines comme celle du muguet ou du céleri ; mais elle s’insinue et lorsqu’elle est là, tout près de votre fenêtre, elle entre, s’installe et ne s’en va plus.

Je me mettais à ma fenêtre, je voyais bon papa et maman suivre l’allée ; Us montaient dans le fiacre qui les attendait à la grille ; un claquement de fouet, et le fiacre roulait. — Oh ! ce roulement du fiacre ! Je le suivais longtemps, longtemps, dans le silence des jardins où tout bruit était apaisé ; de quels désirs ne le suivais-je pus ?

Il s’en allait vers ce monde inconnu d’où maman revenait si triste et bon papa sa enchanté ; il filait vers des plaisirs dont maman était blasée à tout jamais par le chagrin, et qui ravissaient toujours l’âme jeune et heureuse de bon papa. Je m’avouais une grande envie de faire là-dessus une expérience personnelle.

Une bouffée tiède arrivait de mes marronniers, et mon attention se tendait davantage vers ce coin de ciel qui se teintait la nuit, et sous lequel était Paris.

« Pâquerette, tu es couchée ? » interrogeait bonne maman de la chambre contiguë ; je répondais quelque chose d’inintelligible pour ne pas faire de peine à ma conscience, et je restais à ma fenêtre ; le roulement du fiacre s’était émietté dans le soir, mais j’entendais le grondement sourd, le ron-ron moelleux qui montait de la ville vers notre colline ; je sursautais tout à coup parce qu’un chat dégringolait dans mon aubépine, en froissant des petites branches, et j’étais toute mal à l’aise d’avoir tant écouté la nuit. On ne sait pas tout ce qui peut se passer dans le cerveau d’une petite fille de dix ans, surtout quand elle vit entre trois grandes personnes, qu’elle les écoute et ne fait part de rien à aucune camarade. J’étais amoureuse, tout simplement, et sans attacher à ce mot le moindre sens équivoque ; amoureuse de la vie et de tout ce qui m’entourait, de tout ce que je ne connaissais pas, de tout ce qu’on me taisait ou que je devinais ; amoureuse comme d’autres petites filles sont rhumatisantes ou sournoises.

Cette disposition empirait beaucoup lorsque l’orgue de Barbarie faisait son apparition ; il venait jouer de temps on temps dans une rue des environs.

Bonne maman disait : « Il ne joue que lorsque la politique ne va pas et que nous traversons une période troublée ; ce doit être un espion ! »

Je ne l’ai jamais vu, mais je ne l’entendais et ne l’écoutais que trop ; il jouait toujours le même air, quelque chose de suave, de doux, de berceur et de câlin, une merveille pour moi ! Vingt ans plus tard, j’ai découvert que c’était tout simplement un air des Cloches de Corneville ; à dix ans, je sentais nettement que cette mélodie qui me troublait était juste l’opposé du cantique : « Je vous salue, auguste et sainte reine, » que nous apprenions au catéchisme.

Je me serais bien gardée de le dire à mes mamans ; je ne pouvais pas leur avouer que lorsque cette manivelle tournait, à deux cents mètres de la maison, c’était d’abord un ravissement, auquel succédaient un rétrécissement de la gorge, et une brûlure des yeux qui s’adoucissait sous des larmes ; soit que je songeasse à cette vie inconnue et belle comme un mirage, que je soupçonnais au-delà de mon petit horizon ; soit que je fisse un retour désolé sur mon enfance privée de père ; ça, je pouvais encore moins le leur confier ; elles auraient eu trop de peine ; elles ne l’ont jamais su.

Certes, bon papa faisait tout ce qu’il pouvait, et il était exquis ; mais il ne pouvait pas s’improviser une seconde jeunesse.

Lorsque je voyais, à Veulettes, les pères jeunes de mes petites amies jouer avec elles, je me raidissais contre l’émotion. Et quand je rencontrais des petites filles en deuil de leur père, je les enviais de l’avoir connu et de pouvoir le pleurer.

Et cette mélodie banale de l’orgue de Barbarie, bien faite pour l’âme du peuple et pour celle des enfants, gonflait mon petit cœur, en remuant tous les sentiments que j’y enfermais à clef, et y entretenait cet état très spécial.

Enfin, il fut un printemps où mon aubépine était telle qu’un parasol rose, telle qu’un dôme de beauté, et une envie irrésistible me prit de l’embrasser, de l’embrasser éperdûment, comme j’embrassais la nouvelle chatte Tapabi, que mes démonstrations ennuyaient et qui sortait de là ébouriffée, se secouant avec indignation pour remettre en ordre ses poils, ou plutôt ses plumes, qu’elle lissait à larges coups de langue.

Mais on n’embrasse pas facilement un arbre qui est haut comme un premier étage, et j’étais sûre que ma famille ne me serait d’aucun secours, et qu’il fallait agir seule. Je pensai que je serais raisonnable en me contentant d’une branche ; mais il fallait un instrument coupant ; il fallait aussi choisir un moment propice où mes mamans seraient côté jardin, où la cuisinière aurait déguerpi de sa cuisine, et où le propriétaire, un M. Martin bourru et mal embouché, à ce que disait bon papa, (mais un membre de l’Institut est-il bien impartial en matière de langage ? ) ne m’observerait pas de son pavillon entre les branches de marronnier !

Un jour vint où les conditions requises se trouvèrent réunies. Tout marchait à souhait. Je réussis à casser une branche, mal, à la vérité, car je la déchirai, et elle dégringola dans un éparpillement de petits pétales d’un rose si vif que, dans mon trouble, je crus avoir fait saigner l’arbre ; je me précipitai sur ma victime pour enfouir mon visage dans ce fourré de velours de corail, et je la saisis à pleines mains.

Hélas ! Je connaissais les épines des roses du perron enchanté, et celles de l’acacia auquel je volais des tiges pour tresser des petits paniers ; mais ce traître de mai rose, avec ses feuilles découpées et ses diables de fleurs qui prenaient toute la place, m’avait toujours caché les siennes ; et en hiver je ne le regardais pas, de parti pris.

Je restai stupide, les mains et le visage écorchés, dégoûtée, dégrisée, et profondément troublée des explications qu’il allait falloir donner à ma famille sur mes écorchures sanguinolentes. Je sentais obscurément qu’elle ne comprendrait pas l’enchaînement de mes idées, qu’elle ne voudrait pas suivre le chemin parcouru par mon petit esprit, qu’elle se refuserait à savoir le vrai sens de ma soi-disant sottise : je l’entendais d’avance me dire : « Tu es une petite fille, tu dois jouer et travailler, travailler et jouer. »

Pas un instant l’idée ne m’effleura que je venais de rencontrer la vie.


ÉPILOGUE

Je n’ai plus rien à dire de cette petite fille ; elle va avoir onze ans, elle disparait. Elle devient ce que son grand-père appelait, en langage bordelais, une meïnade, quelque chose d’intermédiaire, de disgracieux, d’insupportable, au dire des parents.

Elle a perdu le caractère enfant, elle n’a plus le temps de l’avoir ; elle travaille, on la fait beaucoup travailler, même le dimanche matin, ce qui est l’occasion d’une grande révolte noyée dans des pleurs abondants ; du coup, elle renonce à ses jeux enfantins, à ses rêveries dans l’escalier, à ses fantaisies du jardin.

Elle travaille, dis-je, avec un acharnement morne, ne regrettant pas le temps des farces et des enfantillages, mais attendant nerveusement le moment d’être une jeune fille ; c’est long à venir ; elle ne sait pas ce que ce sera, mais elle souffle de ne pas l’être ; elle en ressent une espèce d’humiliation, elle s’ennuie, elle se crispe ; tout lui paraît gris et décoloré.

Elle se regarde dans les glaces, agacée de ses traits encore indécis et de ses cheveux flottants, irritée de son corps mièvre ; elle veut paraître plus âgée et bombe sa petite poitrine. Elle enrage d’avoir encore tant à apprendre pour arriver à faire quelque chose vraiment bien. Elle essaie des phrases qu’elle dirait, ou qu’elle aimerait dire, si elle était une femme ; elle soupire : « Quand, mais quand donc serai-je une grande personne ? Ça ne viendra donc jamais ? »

Elle compte les années avec découragement, les mois aussi ; pas les jours : c’est impossible, ils passent si lentement Elle est persuadée qu’il y en a plus qu’on ne dit en un an, et que le jour bienheureux où elle ne sera plus une fillette oubliera de se lever.

Elle se croit rejetée dans le néant ; elle se souvient d’une petite existence charmante, d’où on l’a retirée pour l’enfermer dans des limbes blanchâtres et ternes ; et elle se demande quel est le sauveur qui viendra jamais l’arracher de celle prison ?

Entre tant d’ennui et tant de désir, elle n’a pas une idée personnelle, pas de vie, pas de relief, pas de couleur ; elle fait tout automatiquement.

Elle n’est plus qu’une machine qui tourne, qui tournera docilement jusqu’à ce que l’objet qu’elle confectionne soit à point. De fait, alors qu’elle croit piétiner sur place, un grand travail se fait : sa petite personne est une espèce de creuset ; tout est à la fonte ; l’intelligence, les idées, les aspirations, les désirs, le caractère, les goûts même, tout cela bout ensemble dans cette fusion incolore qui donne la nausée à l’enfant… et d’où sortira, six ou sept ans plus tard, une femme, — lu femme, précisément, dont je ne veux rien savoir.


MARIE PERRENS.

  1. Voyez la Revue des 15 août et 1er septembre.
  2. Revue Scientifique (revue rose) des 30 septembre, 17 et 15 octobre 1899 : Mémoires de mes Chattes, par F. T. Perrens, membre de l’Institut.