Escal-Vigor/Partie III/Chapitre IV

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Société dv Mercvre de France (p. 246-255).

IV

La fête gonflait, se tendait et s’effrénait…

Le soir tomba, un soir de septembre. Des baraques disposées sur l’estran montait une odeur de moules cuites mêlée au parfum du varech et du frai accrochés aux brise-lames. Les chandelles s’allumaient sur les tréteaux et aux éventaires. Il régnait une cacophonie de tambours, de cymbales, de rommelpots, de pitreries éraillées ; les guinguettes résonnaient d’accordéonies hoquetantes bafouées d’éclats de fifre ; les spectacles du soir commençaient dans les loges de dompteurs, et de fauves rugissements faisaient écho à la plainte des vagues et concertaient avec on ne sait quelle houle humaine, quelle trépidation charnelle, quelle tourmente de stupre dans les campagnes.

Jamais la mer n’avait été si phosphorescente. Des feux Saint-Elme s’accrochaient, sous un ciel d’encre, aux mâts des yachts et des barques pavoisés.

Un moment, au baisser du jour, l’Escal-Vigor fut aperçu violemment éclairé comme une architecture d’émeraude, puis un voile de sang s’appliqua, sur la façade tournée du côté de l’Océan.

Des remous d’hommes, d’une part, de femmes de l’autre, se rencontraient à l’écart des villages. Elles hurlaient leur envie, ils gesticulaient leur désir…

Guidon avait enfin pris congé de ses camarades, ceux du bourg miséreux de Klaarvatsch. Bousculé, il pressait le pas pour sortir de la mêlée foraine qui commençait à l’obséder, et regagner l’Escal-Vigor. L’idée de son ami lui revint pleine de doux reproche, de conjuration et de nostalgie.

Au passage, des regards intimidèrent le transfuge. On se le désignait avec des clins-d’œil et des chuchotements.

Il s’arrêtait pour respirer loin de la zone des poussées, quand, prêt à s’engager sous l’ormaie, deux fois centenaire, menant à l’entrée du parc de l’Escal-Vigor, une bande déboucha d’une allée latérale, l’interpellant, l’enfermant dans ses lacs.

— Voyez donc ce grand dadais qu’on rencontre seul par les routes !

— Ô le joli garçon qui se dérobe !

— Fi donc ! Un jour de kermesse !

— Par saint Olfgar ! Cela vous a le duvet à la lèvre et n’a jamais touché à une fille. Demandez plutôt à sa propre sœur !

Elles le pressaient, lui tenaient force propos incendiaires avec volubilité ; elles menaçaient de le fouiller, se frottaient à lui avec des déhanchements, en se renversant, le corsage relâché, la bouche entr’ouverte comme une corolle de fleur pâmée au soleil.

— Elles ont raison, frérot ! intervint Claudie, en s’avançant, atrocement pateline. Il y a longtemps que tu es homme. Remplis ton devoir de galant. Fais ton choix. Que te faut-il pour te décider ? Voici dix rudes compagnes qui t’ont attendu, des plus belles de la contrée. Elles ne manquaient point d’amateurs. Ne les as-tu pas entendues bramer tout le jour par la campagne ? Mais sur ma recommandation, elles ont consenti à t’accorder la préférence. Aucune ne se rendra à une autre sommation avant que tu ne te sois décidé… Et pourtant, je te le répète, ils abondent ce soir par les chemins, les solides et les flamboyants coqs qui halètent après ces poules friandes et qui se régaleront de celles que tu dédaigneras !… Allons, prononce-toi ! À laquelle va ta fantaisie de nouvel homme ? À qui les prémices de ta force ?

Le jeune homme devina un sinistre persiflage en ces paroles flatteuses, les premières qu’elle lui adressât depuis de longs mois qu’ils étaient brouillés, et, au lieu de répondre à sa sœur, il se flatta d’amadouer les dix autres femelles, solides gaillardes du type de Claudie, la gorge abondante et la croupe élastique.

— Je le regrette, les jolies filles ; je suis pressé, je reviendrai tout à l’heure ; on m’attend au château !

— Au château ! se récrièrent-elles. Au château ! On n’y a pas besoin de toi, aujourd’hui.

— Le Dykgrave se passera bien de tes services ! — C’est kermesse et campo pour tout le monde ! — On chôme chez les maîtres comme chez les valets ! — Le plaisir prime la corvée ! — L’amour passe avant le devoir ! — Puis, il a de quoi s’occuper avec sa Blandine, ton Dykgrave ! dit Claudie d’un ton qui ouvrait à Guidon les pires alternatives.

— Quand je vous assure, mes friandes poulettes, que ma présence là-bas est indispensable, je ne me suis déjà que trop attardé !

Et il voulut passer outre, presser le pas.

— Tarare ! On t’attendra encore ! Tu vas retourner avec nous au village ; tu nous feras danser toutes ; et ensuite, pour la reconduite, tu choisiras l’une de nous, avec qui tu te comporteras selon la loi des honnêtes gens de Smaragdis… ! Montre que tu es un digne Govaertz !

Il continuait à se défendre ; elles le harcelaient, excitées par Claudie :

— Oui, oui, il faut qu’il y passe ! Il paiera son tribut comme les autres ! À chacun son devoir, à chacune son dû ! Sus au récalcitrant ! Ton patron attendra bien. Une heure de plus ou de moins ne fait rien à l’affaire !…

Il se débattait non sans impatience rageuse, effarouché ; mais elles étaient solides, se piquaient au jeu. Plus il rechignait, plus elles se torchaient de lui.

— Hardi, mes filles ! À l’assaut mes gaillardes ! N’y aura-t-il personne pour faire danser ce grand nicaise !

Dans le conflit elles flairaient le mâle séveux et cambré, et son haleine précipitée par ses efforts le leur rendait plus savoureux et plus appétissant encore. Elles le bafouaient en le caressant ; le tâtaient, l’empoignaient au hasard, qui par un bras, qui par une jambe ; l’une lui faisant une ceinture, l’autre un collier de ses bras ; mais il se débattait ferme à présent ; se trémoussait pour de bon, et aurait même fini par leur échapper malgré leur acharnement.

Mais cette évasion eût fait encore moins le compte de Claudie que le leur. La résistance du jeune homme l’édifiait complètement sur sa froideur à l’égard de la femme. Landrillon n’avait rien inventé. En elle une jalousie terrible se donnait les apparences d’un vertueux mépris.

— Il se rendra ! Faut qu’il se rende ! hurlait-elle. S’il ne veut être à l’une de vous, il sera à toutes !

— À la rescousse, Landrillon ! appela-t-elle, car, en prévision d’une lutte inégale où elles auraient eu à faire à trop forte partie, elle avait aposté son complice dans les taillis de l’accotement. Un coup de main, Landrillon !

Il était temps : Guidon échappait à ses persécutrices en leur laissant entre les mains sa veste et même une partie de son tricot et de ses grègues.

— Halte-là, Joseph ! gouailla Landrillon en le terrassant au moyen d’un croc en jambe.

Tenu sous le valet qui l’avait pris à la gorge, Guidon se défendait de son mieux, battait des pieds et des poings, essayait même de mordre.

— Une ficelle ! demanda Landrillon. C’est que le petit bougre rue comme un diable ! Attachons-lui les mains et les pieds !

— Oui, oui !

Faute de ficelle, les gaupes lacérèrent leurs mouchoirs de cou. Dépoitraillées, la gorge au vent, échevelées, meurtries, du sang aux ongles, dans l’air opaque et fauve de cette lisière de bois, elles auraient évoqué les ménades.

— Lâche ! À moi ! Au secours ! criait la victime.

Deux fois il rompit ses liens. Du sang coulait de ses poignets et de ses chevilles.

Claudie, plus féroce que les autres, mais mieux avisée, poussa un cri de triomphe :

— Tiens ! La courroie de cuir qui retient ses culottes !

— Au fait, elles peuvent tomber à présent ! ricana le domestique.

Et elle-même déboucla cette ceinture dont Landrillon garrotta les jarrets du patient.

Cette fois, Guidon, réduit à l’impuissance, gisait, aux trois quarts nu, car les furies ne s’étaient pas contentées de lui rabattre les chausses, elles avaient mis son vêtement en pièces.

Alors, sur l’instigation de Claudie, les serres de ces harpies violèrent, à tour de rôle, la chair récalcitrante et horrifiée du malheureux.

Guidon avait fini par se taire ; il pleurait, essayait de se raidir ; ses tortillements devenaient des convulsions, il pantelait malgré lui ; son spasme tournait au râle de l’agonie, et au lieu de sève elles ne tiraient plus que du sang. N’importe. L’attentat recommença. Elles juraient de tarir ses forces, mais, essoufflées par leur action, cessaient leurs clabauderies.

Cependant, aux cris poussés d’abord par la victime et ses persécutrices, d’autres femmes, d’autres villageois étaient accourus des rôtisseries et des bastringues. Ivres, affriolés, dès qu’on les eût mis au courant, ils applaudirent, jubilèrent, trouvant la plaisanterie croustilleuse.

On s’attroupait, on faisait cercle, on jouait des coudes pour voir. Des couples qui s’étaient écartés interrompirent leurs intimes ébats pour venir prendre leur part de ces dérisions érotiques. De tout jeunes gamins, la marmaille de Klaarvatsch, les porteurs de torches des sérénades, éclairaient, béants, cet atroce mystère ou en mimaient l’indécence. D’autres s’appelaient comme des hyènes à la curée et, tandis que les cuivres funambulesques continuaient de rauquer, ces rires étaient vraiment ceux des animaux profanateurs. Les jeunes mâles qui avaient langui pour Claudie la flattaient de leurs trémous lascifs et balourds, pendant que du geste et de la parole elle continuait à exciter ces corybantes. Que ne le dépeçaient-elles à vif ? Allait-il périr disséqué sous les ongles ?

Les siècles écoulés avaient probablement vu les arrière-aïeules de ces immolatrices s’acharner ainsi sur des naufragés, danser autour d’un bûcher d’épaves ; et, aux temps fabuleux, saint Olfgar avait dû voir semblables rictus de cannibales faire la nique à son agonie.

Landrillon, irrémissiblement compromis, ne gardait plus aucun ménagement et, volant de l’un à l’autre, racontait à sa façon les mystères de l’Escal-Vigor, dévoilait à qui voulait l’entendre les stupres de Guidon et de son protecteur, mettant de cette façon la religion et les bonnes mœurs dans son jeu : le scélérat obscène devenait un justicier, le crime un acte de salubrité et de vindicte publique.

Il avait suffi au misérable de prononcer un seul mot d’accusation pour que toute l’île fût comme ivre et ne se connût plus.

Pas un qui n’eût donné de son pied dans les reins du coupable. Quelques-uns s’en tenaient les côtes. D’autres trouvaient qu’il n’en avait pas encore assez.

— Quand vous l’aurez achevé, disait Landrillon aux femelles, nous le jetterons à la mer.

— Oui, à la mer, l’infâme !

Et ils allaient le transporter vers la grève, à travers la foire, quand une diversion s’opéra.