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Escales au Japon (1902)/02

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Escales au Japon (1902)
Revue des Deux Mondes5e période, tome 25 (p. 91-118).
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Escales au Japon (1902)


DEUXIÈME PARTIE [1]


16 janvier. — Aujourd’hui, une visite dont je m’amusais d’avance, ma première à Mlle Pluie-d’Avril, dans son domicile particulier.

Et je l’ai trouvé tel que je l’imaginais, ce logis de petite cigale sans lendemain, de petite créature qui n’existe que par la grâce éphémère et le chatoiement des atours, à l’égal de quelque papillon éclos pour charmer nos yeux. C’est dans une vieille rue qui monte, — non vers les montagnes des temples et des tombeaux, mais vers la « Montagne ronde, » sorte de colline détachée en pleine ville et ne supportant que des maisons de thé ou des maisons de plaisir. Là, au premier étage d’une construction à la mode ancienne, toute de bois de cèdre et de papier, le nid de la petite danseuse s’avance en balcon, au-dessus des passans rares et discrets. On se déchausse, il va sans dire, dès le bas de l’escalier, garni de nattes blanches, et tout est minutieusement propre dans la maisonnette sonore, dont les bois, desséchés depuis cent ans, vibrent comme la caisse d’une guitare.

Mlle Pluie-d’Avril habite avec M. Swong, un énorme chat, matou bien fourré, d’imposante allure, qui porte une collerette tuyautée, et Mme Pigeon, une vieille, vieille femme à cheveux blancs qu’elle appelle grand’mère, — quelque « Madame Prune » du temps passé, sans doute, mais qui a pourtant de braves yeux, un air de bonne aïeule, douce et presque respectable. Après mille révérences, pendant qu’on se hâte de me préparer des bonbons et du thé, je passe du coin de l’œil l’inspection de ce logis. C’est drôle d’être là, et Mlle Pluie-d’Avril, en maîtresse de maison, comment dire ses belles manières, son affairement, et le sérieux de son impayable minois !… Un intérieur bien modeste ; on est comme chez des gens du peuple, mais soigneux. Ce qui détonne seulement, ce sont les coffres de laque contenant les costumes de danse, dont quelques-uns, jetés çà et là, semblent des robes de fée qui traîneraient dans une chaumine. Aux murs, de bois sec et de papier blanc, il y a des photographies de Mlle Pluie-d’Avril et de quelques-unes de ses camarades, dans leurs rôles à succès : frimousses de jeunes chattes, avec des falbalas comme les princesses nipponnes de jadis, ou avec des perruques de douairière. Et, à titre de curiosité exotique, il y a aussi deux images européennes : l’impératrice Eugénie et le roi Victor-Emmanuel… Cependant je ne vois nulle part la table des ancêtres, le recoin vénéré, toujours un peu noirci par la fumée des baguettes d’encens, que l’on trouve dans les maisons les plus pauvres. Non, il fait défaut ici, cet autel qui est l’indice de toute famille constituée ; la petite danseuse n’a donc point de parens, et n’est chaperonnée dans la vie que par ce matou sournois et cette grand’mère de hasard.

Au fait, pourquoi donc s’en est-elle allée, la soi-disant grand’mère, la vieille dame aux yeux restés honnêtes ?… Et pourquoi M. Swong, assis gravement sur son postérieur, la collerette relevée en fraise à la Médicis, m’observe-t-il fixement avec ses yeux verts ?… Dans ce milieu-là, tout est mystérieux et tout est possible… Cependant, non, je ne peux croire que cette éclipse de Mme Pigeon soit intentionnelle ; un pareil soupçon me gâterait ce propret logis, cette petite créature fine, et la collation posée devant moi sur les nattes du plancher. Chassons le doute mauvais, et asseyons-nous par terre pour faire la dînette, avec des cérémonies, comme dans le monde…

Quand il est l’heure de prendre congé, j’embrasse Mlle Pluie-d’Avril et M. Swong, chacun sur la joue, et on me reconduit très aimablement, très cordialement, après avoir exprimé l’espérance de me revoir. Sans aucun doute, je reviendrai, car tout s’est passé à souhait, il n’y a eu nulle équivoque, et, sur la dernière marche du vieil escalier, Mlle Pluie-d’Avril, prosternée, son éventail à la main, me suit d’un franc et gentil sourire…

Mais qu’est-ce qu’il peut bien y avoir, dans cette toute petite tête de danseuse, et dans ce petit cœur ?… Toujours la mélancolique interrogation sans réponse, que j’ai si souvent ressassée à propos d’êtres essentiellement différens de moi et indéchiffrables, chats, singes, ou enfans des races humaines très distantes de la nôtre, dont le regard était entré dans le mien par la route profonde… Et puis, quels seront ses lendemains, à celle-là, et quelles aventures l’attendent ? Restera-t-elle seulement jolie en grandissant, quand la fleur de l’enfance sera fanée sur ses joues ? Et alors, si elle ne l’est plus, jolie, dans quelle misère ira-t-elle finir, la petite fille aux belles robes ?…

Tout en songeant à ces lendemains de Mlle Pluie-d’Avril, qui incarne encore un rêve du vieux Japon, du Japon des laques et des éventails, je retombe peu à peu dans le Nagasaki moderne, et voici les quais, les cabarets à l’américaine. C’est l’heure où la foule lamentable des ouvriers quitte les usines, visages noircis par ce hideux charbon de terre, qui aura été, plus que l’alcool peut-être, le fléau destructeur de notre espèce. Et là-bas, sur la rive d’en face, au pied de ces montagnes qui ne connaissaient naguère que les cèdres, les bambous et les pagodes, des tuyaux fument, fument, empoisonnent l’air du soir, et des machines sifflent, crient avec des voix de Guignol : là est l’arsenal maritime, où l’on s’épuise nuit et jour à construire les plus ingénieuses machines, pour ces grandes tueries d’ensemble, inconnues à nos ancêtres.


Jeudi, 17 janvier. — La pluie tombait dru sur la mer, qui en était comme criblée, qui semblait fumer au coup de fouet de ces milliers de gouttelettes cinglantes.

Dans ma chambre du Redoutable, — la porte fermée pour moins entendre ce perpétuel bruit des entreponts bondés de matelots, — un tel déluge mettait, avant l’heure, une obscurité de soir. Le piano, que je venais d’ouvrir, avait ses sons feutrés des jours où il pleut, et la pédale sourde, tout le temps maintenue à cause des voisins, atténuait aussi la musique de Wagner, comme si on l’eût jouée au fond d’une armoire close : c’était un passage de Tristan et Iseult que j’accompagnais, d’une manière un peu distraite tout d’abord, et que mon serviteur Osman chantait à demi-voix. Par la fenêtre, on voyait les verdures de la rive, dans un effacement gris, des verdures mouillées, des roches mouillées, des feuillages qui se couchaient sous l’averse ; on se sentait entouré d’eau, enveloppé de ruissellemens.

Porte fermée, la vie, le remuement, la clameur contenue des six cents hommes, entassés un jour de pluie dans les flancs du navire, vous arrivait bien encore, à travers les cloisons de fer ; mais c’était une symphonie si habituelle que vraiment on l’entendait à peine, on l’entendait même de moins en moins, à mesure que le chant wagnérien vous prenait davantage, que la voix montait, et que s’exaltait l’accompagnement.

Or les paroles disaient : «… dans un pays lointain, dans un pays où règne l’ombre, » quand le canon tout à coup est venu ébranler ma maison blindée… Des coups espacés, à intervalles funèbres, ne rappelant pas ces saluts que, dans une escadre comme la nôtre, on entend chaque jour… Et j’ai envoyé Osman aux informations.

Il est rentré vite pour me dire, du reste sans altération notable sur sa figure joyeuse : « C’est la vieille Queen qui est morte ! » Et un timonier, l’instant d’après, venait avec plus de correction m’annoncer aussi : « Commandant, les Anglais saluent, pour la Reine Victoria qui est décédée. » — Oh ! alors, si c’est cela, tous les navires vont s’y mettre ; et le Redoutable lui-même ; nous en avons pour jusqu’à ce soir, de ces longues salves pompeuses. Reprenons donc Tristan et Iseult, malgré le fracas du dehors. La nouvelle d’ailleurs n’interrompt pas non plus l’exercice de gymnastique des matelots qui font les mouvemens d’assouplissement au-dessus de ma tête, ni leurs voix gaies qui comptent toutes ensemble : une, deux, trois !…

La canonnade cependant se propage sur tous les points de la baie, où sont rassemblés tant de navires de combat, et l’écho de la montagne aussi s’en mêle, répond comme un tonnerre lointain.

Or, il en va de même tout autour de la terre. Et c’est étrange, quand on s’y appesantit, la répercussion de cette mort sur le monde… Ainsi, une aïeule rassasiée de jours vient de s’éteindre là-bas, là-bas, dans une île brumeuse ; des milliers d’autres créatures, un peu partout, rendaient en même temps leur âme, dont on ne s’occupe point ; mais celle-ci, par une des plus, antiques conventions humaines, personnifiait un peuple ; alors, un réseau de fils enveloppant les pays et les mers a propagé la nouvelle, et c’est un immense bruit, troublant le repos de tous ; dans chaque lieu, dans chaque recoin où les hommes ont groupé des machines à tuer, un vacarme d’orage retentit, — comme ici même dans cette baie si éloignée et si étrangère.

D’aucuns la disaient bonne et pitoyable aux souffrances, la si vieille reine qui vient de mourir : alors, combien son déclin dut être angoissé par les spectres du Transvaal, si seulement elle avait gardé un cœur un peu maternel à travers les griseries de l’adulation et du faste. Nul ne m’était plus indifférent qu’elle, et cependant sa fin m’émeut presque, en cette pluvieuse journée d’hiver ; c’est qu’elle était souveraine bien des années avant ma naissance, et, tout enfant, j’entendais souvent prononcer son nom, en ce temps-là sympathique aux Français ; une période meurt avec son interminable règne, et il semble qu’elle nous entraîne un peu tous à sa suite dans le passé…

Mais, il était écrit que, dans ce pays, je ne pourrais rien prendre au sérieux… Voici maintenant que je pense à l’impression des mousmés, dans toutes ces maisonnettes perchées sur la rive, entre les feuillages trempés de pluie, à leur surprise d’entendre ces salves qui ne finissent plus ; les petits carreaux de papier, les petits châssis à glissière s’ouvrant partout, dans ces logis frêles comme des jouets de Nuremberg, et des têtes gentiment comiques, se risquant sous l’averse, pour se demander les unes aux autres, après la révérence obligée : « Qu’est-ce qu’il y a, mademoiselle Tulipe ?… Qu’est-ce qu’il se passe donc, mademoiselle la Lune ?… » Alors le sourire me vient malgré moi, ce sourire irrésistible que me causent toujours les figures des mousmés ou des jeunes chats…

Sur le soir, quand le vrai crépuscule s’ajoute à la pénombre des nuages et de la pluie, la canonnade par degrés s’apaise. A longs intervalles, quelques derniers coups grondent encore, prolongés par l’écho. Et puis un infini silence retombe sur cette mort, avec la nuit qui vient : la page de l’histoire est tournée ; la vieille reine commence sa descente éternelle, dans la paix peut-être, assurément dans la cendre et l’oubli…


Dimanche 20 janvier. — Les derniers chrysanthèmes, fripés par les gelées du matin, ont disparu de l’étalage de Mme l’Ourse, ma fleuriste ordinaire, pour faire place à des camélias et à des branchettes de saule, ornées déjà de ces petites pendeloques jaunâtres qui sont des floraisons d’extrême renouveau. Notre séjour indéterminé dans ce pays se prolonge de semaine en semaine, et nous Unirons par y voir poindre le printemps.

Dans sa vieille rue toujours en pénombre, qui longe le flanc de la montagne et les soubassemens des temples, cette boutique de Mme l’Ourse est un point où je m’arrête chaque jour, avant d’aller m’isoler là-haut, dans les bosquets des morts. Nous sommes du reste un peu en galanterie, Mme l’Ourse et moi : c’était fatal.

Sa maisonnette de bois est noirâtre, caduque comme la rue tout entière, moisie à l’ombre de ces terrasses moussues qui soutiennent les pagodes et la nécropole. A la devanture, sont accrochés quantité de tubes en bambou remplis d’eau, où trempent des fleurs, des feuillages, des fougères, des herbes. — Les Japonais, même du bas peuple, chacun sait cela, nous ont devancés de plusieurs siècles dans le raffinement des bouquets, dans l’art de composer, avec les plantes les plus vulgaires, des gerbes d’une grâce inimitable, dignes de leurs vases aux mille formes.

Avec Mme l’Ourse, — qui est dans les âges de Mme Prune, autant dire à l’époque de la vie où les femmes sont le plus aimables, — le prix des fleurs se débat toujours longuement, pour le seul plaisir de marchander, en se faisant un doigt de cour. Cela s’entremêle de madrigaux que je lui adresse sur sa personne et qu’elle sait me rendre avec une civilité parfaite ; d’autres dames du voisinage sortent alors des petits logis vermoulus et sombres pour assister au galant tournoi : c’est Mme Montagne-Peinte, marchande de bric-à-brac au coin de la rue, ou Mme le Nuage qui vend des baguettes d’encens pour les Trépassés, ou encore Mme Tubéreuse, dont l’époux, au fond d’un hangar poussiéreux, redore les bouddhas centenaires et répare les autels d’ancêtres.

Lorsque ma gerbe est enfin choisie et payée, je la laisse en dépôt chez la marchande (prétexte à revenir), et je commence mon ascension à peu près quotidienne à la sainte montagne qui surplombe.

Quantité de chemins s’offrent à moi, tout le long de cette rue vénérable, où il fait plus froid qu’ailleurs, faute de soleil. Tantôt je m’en vais par les étroits raidillons qui grimpent au milieu des roches verdies, des mousses à reflet de velours, des capillaires aux tiges de crin noir, des petites sources éparpillées sur les feuilles comme des perles de verre.

Ou bien je monte plus lentement par les larges escaliers de granit et les terrasses des temples. — Mais là, le sourire s’arrête, car, soudainement, tout devient grave, et une horreur religieuse inconnue sort des vieux sanctuaires obscurs. Il y a de quoi faire chaque jour quelque découverte nouvelle, dans ces quartiers de silence et d’abandon, étages au-dessus de la ville, et précédés de tant de vestibules, de terrasses, de portiques sévères. Dans les cours dallées, des arbres qui ont vu passer les siècles étendent leurs grosses branches mourantes, soutenues çà et là par des béquilles de bois ou de granit ; il y pousse aussi des cycas géans, dont le tronc multiple s’arrange en forme de candélabre ; des cycas qui supportent le froid, admettent à l’occasion la neige sur leurs beaux plumets, — résistent aux hivers, dans ce pays, comme font du reste quantité d’autres plantes délicates, et comme les singes des forêts, comme les grands papillons pareils à ceux des Tropiques, le Japon, semble-t-il, ayant le privilège d’une flore et d’une faune qui ne sont plus de son climat. — Des galeries couvertes, aux colonnes de cèdre, entourent d’une zone d’ombre les sanctuaires presque toujours fermés, où l’on voit briller, à travers les barreaux des portes, des dorures atténuées, luire les mains et les visages des dieux assis en rang sur des fauteuils. Ces temples, comme leurs arbres, ont vu couler des années par centaines, et le moment approche où leurs boiseries, leurs laques s’en iront en débris et en cendre. Sur les autels, ou bien aux plafonds poudreux, aux frises des vieilles colonnades, derrière les toiles d’araignées, il y a partout du mystère ; partout il y a de l’étrange et de l’inquiétant, dans les moindres formes des figures ou des symboles. Et on sent bien, ici, qu’au fond de l’âme de ce peuple badin, au fin fond pour nous impénétrable, doit résider autre chose que de la frivolité et du rire, sans doute quelque conception plutôt terrible de la destinée humaine, de la vie et de l’anéantissement…

En montant toujours, voici bientôt la peuplade des petits bouddhas en granit, tout barbus de lichen, et les innombrables bornes funéraires, enlacées de plantes aux minuscules feuilles ; voici le réseau des sentiers qui se croisent parmi les tombes, sous les bambous et les camélias sauvages ; voici tout le labyrinthe des morts. Et, à cette hauteur, je retrouve presque chaque fois ce soleil du soir, couleur de cuivre, qui, avant de s’abîmer là-bas dans la Mer-Jaune, s’attarde si languissamment sur ces pentes exposées au Sud et à l’Ouest, pour y apporter une tiédeur pas naturelle et comme enfermée, et me donner toujours la même illusion de serre. Çà et là, gisant sur quelque terrasse mortuaire, une chaise à porteurs, toute petite et en bois blanc très mince, comme pour promener une poupée, indique la place d’un mort nouvellement amené à ce haut domaine ; c’est là-dedans qu’on a apporté sa cendre, et l’usage veut qu’on laisse le véhicule léger pourrir sur place, avec les lotus en papier d’argent qui servirent au cortège. Où les brûle-t-on, ces morts, dans quel recoin clandestin, et avec quelle pudeur de les montrer ? En ville on ne les rencontre jamais que déjà tout incinérés, tout réduits, tout gentils et ne pesant plus, portés allègrement à l’épaule sur des bâtonnets, dans des petits palanquins en bois blanc, d’élégante et précise menuiserie ; et quand j’ai interrogé des Japonais sur le lieu des bûchers, ils m’ont chaque fois évasivement répondu : « Dans les montagnes,… par là-bas,… par là-haut… » Il n’y a donc que de la poussière humaine, ici, point de cadavres jamais, ni de décompositions, ni de forme affreuse, et cela supprime tout effroi sous ces ombrages.

L’heure du soir est l’heure par excellence, dans ces hauts cimetières où la senteur hivernale des feuilles mortes, des mousses et des lichens se mêle au parfum des baguettes d’encens allumées sur les tombes. C’est aussi l’heure où je conçois le mieux l’énormité des distances ; en regardant, du haut de mon tranquille observatoire, décliner le soleil du Japon, qui se lève à ce moment même sur mon pays, j’ai comme l’impression physique, un peu vertigineuse, de la convexité de la Terre, et de sa courbe immense. Et je me sens si loin, si loin, dans le crépuscule qui vient, que tout à coup me prend le frisson de nostalgie, au souvenir du pays Basque, ou bien de ma maison natale…

Le plus souvent il est couché, ce soleil, quand je repasse devant chez Mme l’Ourse, mais elle m’attend pour tirer les vieux châssis de bois qui ferment sa devanture. Avec un regard plein de sous-entendus, elle ne manque jamais d’ajouter à la gerbe achetée deux ou trois fleurs, pour moi particulièrement précieuses, parce qu’elles sont un cadeau, une surprise qu’elle me réservait. Et maintenant, vite un pousse-pousse rapide, un coureur qui ait de bonnes jambes, afin de retraverser la ville nipponne et de ne pas manquer le dernier canot du soir. D’abord c’est la longue rue des marchands, où, devant les petites boutiques de bois, papillotent les porcelaines, les éventails, les émaux, les laques, toutes les choses maniérées et jolies que fabriquent par milliers les Japonais et que vendent les mousmés souriantes. Là défilent, dans le même sens que le mien, quantité d’autres pousse-pousse empressés qui ramènent vers la mer les officiers de notre escadre ou des cuirassés étrangers, chacun rapportant nombre de petits paquets ingénieusement ficelés, de petites caisses finement menuisées, les exaspérans bibelots auxquels ici personne n’échappe.

Le long des nouveaux quais à l’américaine, où les coureurs haletans nous déposent, on se retrouve ; on se trie par nations, sous un petit vent glacé qui manque rarement de se lever le soir et d’asperger d’embruns notre retour à bord.

On nous a tant traités de pillards, dans certains journaux, nous tous, officiers ou soldats de l’expédition de Chine, que nous avons admis la dénomination « pillage » pour toute chinoiserie ou japonerie, si honnêtement achetée soit-elle, et payée en monnaie sonnante. Or, il est de règle sur mon bateau qu’après le souper, à l’instant des cigarettes, chacun doit exhiber son « pillage » du jour ; la table du carré se garnit donc tous les soirs d’étonnantes choses, présentées par leurs propriétaires respectifs. Mon Dieu, qu’on est bien, les nuits d’hiver, en rade tranquille, installé à son bord, entre bons camarades, rentré dans cette petite France flottante qui vous porte si fidèlement, mais qui voisine tour à tour avec les pays les plus saugrenus du monde !…


Lundi 21 janvier. — Mme Prune caressait depuis de longs jours le rêve de venir me voir à bord, comme elle était venue jadis sur la Triomphante, — il y a tantôt quinze ans, hélas ! à l’époque où s’épanouissaient, dans toute leur fraîcheur première, ses sentimens pour moi.

J’avais galamment consenti ; mais, en homme correct qui craint de donner à jaser, je m’étais rendu chez Mme Renoncule ma belle-mère pour la prier de chaperonner la visiteuse. Et, afin d’enlever même tout caractère clandestin à cette entrevue, j’avais convié, aussi deux de mes-belles-sœurs et quatre jeunes geishas de ma connaissance, en leur recommandant d’apporter des guitares.

Il avait fallu ensuite prévenir la police nipponne, pour les raisons suivantes. Depuis des années, le Japon détenait le monopole d’exporter dans toutes les villes maritimes de l’Extrême-Orient des jeunes personnes de caractère facile ; mais le gouvernement du Mikado veut supprimer aujourd’hui cet usage, qu’il regarde comme attentatoire au bon renom national, et devient très circonspect lorsqu’il s’agit de laisser des dames seules se rendre à bord des navires.

La perspective d’être présentés à Mme Prune avait jeté parmi mes camarades un doux émoi. Ils avaient fait des frais, commandé pour la table des fleurs et de très ingénieuses sucreries. Et, à l’instant fixé, leurs jumelles se promenaient discrètement sur tous les sampangs de la rade, pour épier la venue de nos invitées.

Au bout d’une demi-heure, personne. Au bout d’une heure, rien encore. Et j’ai envoyé aux informations, sur le quai.

Des policiers, — trop peu physionomistes, hélas ! — s’étaient opposés à l’embarquement de ces dames, malgré l’autorisation accordée la veille, croyant au départ d’une relève de pensionnaires pour certaines maisons de Shanghaï ou de Singapour.

Mme Renoncule, paraît-il, toujours si maîtresse d’elle-même, avait reçu ce coup le front haut, et s’était contentée de ramener avec dignité mes belles-sœurs au logis.

Mais, à l’idée d’être prise pour l’une de ces hétaïres migratrices, qui ne craignent pas d’abandonner l’autel de leurs ancêtres pour aller vendre à l’étranger leur sourire, Mme Prune s’était évanouie.


Mercredi 23 janvier. — Je passais tranquillement, avec un de mes camarades du Redoutable, dans Motokagomachi, la grande rue des boutiques, regardant les bibelots extraordinaires aux devantures et les sourires de ces gentilles petites personnes, qui ont les yeux si bridés. Mais, en avant de nous là-bas, très vite un rassemblement se formait, d’où parlaient des vociférations aiguës, grinçantes, rugueuses, comme celles des Chinois en guerre. Et au milieu de ce groupe excité, deux officiers français, contre lesquels semblait tournée la fureur générale !… Alors, nous sommes accourus aussi, il va sans dire. C’étaient deux enseignes de vaisseau, arrivés d’hier à Nagasaki sur un croiseur. Des bonshommes autour d’eux avaient les poings levés, leurs courts bras jaunes sortant jusqu’à l’épaule des manches de leurs robes. Or, ces bonshommes, nous les connaissions bien : c’étaient des marchands de potiches du voisinage, chez lesquels nous avions l’habitude de fréquenter, gens à sourires et à révérences plus que personne, gens d’ordinaire obséquieux et patelins, — mais si transfigurés aujourd’hui par la colère ! Leurs petits yeux devenus effrayans, leur bouche contractée par un rictus de fauve ! Des êtres pour nous tout à fait nouveaux, imprévus, ressemblant à ces masques de guerre qui grimacent la mort, — et dont les Japonais ont bien dû en effet prendre le modèle chez eux quelque part.

Tout simplement, ces Français avaient poussé du pied le chien d’un de ces marchands, qui voulait mordre ; alors, besoin immédiat de revanche nationale contre les deux étrangers…

Le calme un peu dédaigneux des attaqués, notre arrivée aussi, à nous qui étions connus pour être d’assez faciles acheteurs, empêcha la bagarre d’aller jusqu’au premier coup de poing ; sans cela nous étions aveuglément houspillés par la foule, et non moins aveuglément traînés au poste par une escouade de police, ainsi qu’il arriva la semaine dernière aux officiers d’une autre flotte européenne.

Ce petit peuple, arrogant et plein de mystère, cache, sous ses dehors gracieux, une haine farouche pour les hommes de race blanche.

Imaginerait-on même qu’un de leurs sujets de jalousie contre les Européens est de ne pouvoir, pour cause de visage trop plat, user d’un pince-nez ? Aussi les élégans d’entre eux se hâtent-ils d’en porter, même s’ils n’en ont pas besoin, pour peu qu’ils se sentent au milieu de la figure un soupçon de quelque chose permettant d’en accrocher un.


Vendredi 95 janvier. — Le temple du Renard devient depuis quelques jours un de mes lieux de pèlerinage habituels.

Un chemin d’ombre verte, dans un repli de montagne, vous y conduit en grimpant comme un escalier au bord d’une petite cascade alerte et glacée. Il y a quinze ans, j’avais pu vivre tout un été à Nagasaki sans le connaître, et je ne l’aurais pas découvert cette fois non plus, sans les emblèmes religieux échelonnés à diverses hauteurs parmi les branches, le long du sentier presque clandestin. Ces emblèmes sont des renards blancs, assis sur des socles, — des renards fantastiques, bien entendu, des renards déformés par l’imagination japonaise et traduits sous les traits de maigres bêtes aux oreilles de chauve-souris, montrant les dents avec un de ces rires à ne pas regarder, comme en ont les têtes de mort ; ou bien ce sont de frêles portiques de menuiserie, peints en rouge et couverts d’inscriptions noires, parfois espacés au hasard, ailleurs si rapprochés qu’ils forment une sorte de voûte rougeâtre, sous l’autre voûte si verte des feuillées. Quelques maisonnettes s’étagent aussi sur le parcours, humbles boutiques de baguettes d’encens pour le temple, de bonbons pour les enfans qui montent en pèlerinage, ou de petits renards en plâtre, longs comme le doigt, mais taillés sur le modèle de ceux de la route et montrant l’affreux rictus qui convient. Partout des branches retombantes, des mousses, des fougères ; de beaux mandariniers, garnis de leurs fruits d’or qui achèvent lentement de mûrir au soleil hivernal. Des roches polies, arrondies par le temps et que d’imperceptibles lichens ont marbrées, à l’ombre, de nuances douces et rares : des verts cendrés, des gris passant au rose. Et ça et là, posé sur, quelque vieille pierre debout, un temple en miniature, de la taille d’un théâtre de Guignol, très vieux lui aussi, très fruste, mais ayant ses emblèmes énigmatiques, ses renards blancs et ses bouquets de riz apportés en offrande. La cascade, le plus souvent cachée dans des fissures profondes, vous accompagne de sa grêle musique, tandis qu’on s’élève sous les ramures, par le sentier ardu ou par les marches usées.

Enfin le temple lui-même apparaît, en avant d’un rideau de grands arbres. Un assez petit temple, mais si étrange ! Tout ouvert comme un hangar, très simple, ainsi que tous les sanctuaires de ce Dieu-là, et dépourvu d’aucune idole de forme humaine. Il est en bois, sans doute ancien, mais d’un âge indéfinissable, tant on la bien entretenu, tant sont soigneusement lavés ses panneaux et ses colonnes. Au milieu, descend du plafond comme un lustre un énorme grelot également en bois, sur quoi les fidèles frappent dès l’arrivée, et c’est pour que le Dieu, en train peut-être de flâner parmi les nuages, soit averti qu’on est là, que l’on demande audience. Alentour, les hommes ont arrangé cette nature, déjà presque trop jolie par elle-même, en quelque chose de plus joli encore, de plus compliqué surtout, ajoutant des rocailles aux rochers, créant des petits ruisseaux pour y jeter des ponts. Les herbes très délicates, les mousses, toute l’exquise flore sauvage d’ici, apportent leur charme intime k ces arrangemens qui ne seraient guère que prétentieux chez nous. Par ailleurs, ce temple, ces objets symboliques, déroutans de simplicité bizarre, que l’on aperçoit au fond sur l’autel, imprègnent le jardin désert d’on ne sait quelle transcendante et indicible japonerie. Et, au-dessus de tout cela, se dresse la montagne avec ses fourrés de verdure.

Juste en face du sanctuaire, une maison de thé, gentille et vieillote, se dissimule à moitié dans les arbres ; on y accède par un arceau en granit feutré de lichen, qui enjambe un torrent, et près duquel, dans une vaste cage, deux grues blanches à huppe rouge, de la grande espèce, se tiennent immobiles : pensionnaires sacrées du temple, il va sans dire, mais très mélancoliques captives.

La propriétaire de cette maison de thé, plutôt modeste et peu achalandée, s’appelle O-Tsuru-San. Bien que cette dame compte sans doute une dizaine de printemps de moins que Mme Prune, elle est d’une maturité incontestable, mais n’a point abdiqué encore, et j’arrive de jour en jour à me convaincre que le temps lui a laissé, à elle aussi, quelques attraits.

Sitôt qu’elle m’aperçoit, à l’orée du sentier vert, Mme O-Tsuru-San se prosterne et affecte une expression d’extase qui semble dire : « En croirai-je mes yeux ? Quelle faveur inespérée le ciel m’envoie ! » Je me fais un devoir de saluer fort civilement à mon tour, avant de prendre place sur les nattes blanches, devant la petite vérandah enguirlandée de plantes qui s’étiolent à l’ombre de tant d’arbres, et où languissamment fleurissent quelques pâles roses d’hiver.

Mme O-Tsuru-San, après de nouvelles révérences, me présente aussitôt la chatte de la maison, que j’honore de mon amitié, une certaine Mlle Sato, jeune personne de six mois, à fourrure grise, qui a conservé l’humeur folâtre de l’enfance. Ensuite, vient ma tasse de thé, sucrée toujours à point. Et puis les bonbons que j’aime, et deux fines baguettes de bois pour les saisir. A part quelques pèlerins, qui viennent se restaurer ici, après des génuflexions, des exercices religieux trop prolongés dans le temple, je suis presque toujours le seul client de cette dame, ce qui favorise entre nous de longs tête-à-tête. Dans le sentier voisin, personne non plus, personne ne passe, si ce n’est de temps à autre quelques marchands d’eau, athlétiques et demi-nus, qui redescendent, portant à l’épaule, au bout d’un bâton, des seaux en bois, remplis aux sources claires de la montagne. On n’entend d’autre bruit que celui des petites cascades perlées dégringolant sous les herbes ; ou bien c’est, dans les branches, le remuement discret des oiseaux, attristés parce que le soleil de janvier reste incolore.

Le lieu est paisible, étrange et ignoré ! On y respire la senteur des feuilles mortes et de la terre humide. Malgré la présence enjouée de cette dame, on s’imprègne ici, dans le silence, de la japonerie spéciale qui émane du temple aux lignes simples, et qui est une japonerie haute et sereine. On sent comme des esprits, des essences très inconnues, rôder sous les futaies, dormir au fond des grosses pierres aux têtes rondes. Et la tombée du soir vous apporte, dans ce recoin du Japon, une petite terreur charmante, dont on cherche en vain le sens introuvable.

En quittant la maison de thé, je continue souvent de suivre le sentier qui monte, jusqu’à l’instant où il finit dans la brousse. Sur des pierres moussues émergeant du sol, encore deux ou trois de ces vieux temples pour poupée, inquiétans à rencontrer malgré leur petitesse de jouet d’enfant ; mais les fougères, les racines deviennent de plus en plus souveraines, dans la nuit verte qui s’épaissit, et tout se perd bientôt au fond des bois, — où les boutons des camélias sauvages, en retard sur ceux des jardins d’en bas, commencent à peine à rougir…

Pour être tout à fait franc vis-à-vis de moi-même, je suis forcé de m’avouer que me voici un peu en coquetterie avec Mme O-Tsuru-San…


Jeudi 31 janvier. — Il semblait certain que notre grand cuirassé, la guerre étant finie, allait reprendre la route de France, et qu’après des relâches en Indo-Chine, il nous ramènerait chez nous pour le beau mois de juin. Il y avait bien la petite tristesse de quitter bientôt ce navire, cette vie de bord avec de bons camarades, cet amusant pays, de voir finir à jamais toute cette période très spéciale de l’existence ; mais cela se noyait pour nous dans la joie du retour.

Et voici qu’aujourd’hui le courrier de France nous apporte un désolant contre-ordre : nous resterons deux ans dans les mers de Chine ! Sitôt que les glaces fondront à l’entrée du Peï-ho, force nous sera de rebrousser chemin vers le Nord chinois, et de recommencer, sous le mauvais soleil, le dur métier de l’automne passé ; pourvoir au rapatriement du corps expéditionnaire, rembarquer sur des transports, par grosse mer probable, ces milliers d’hommes et ce matériel que nous avions eu déjà tant de peine à déposer sur la rive…

En une minute la nouvelle, entendue par des matelots à travers la portière de brocart rouge de l’amiral, a été propagée à voix de confidence, presque silencieusement, parmi l’équipage, semant la consternation du haut en bas du Redoutable, — depuis les passerelles où vivent, la longue-vue à la main, les timoniers chargés d’épier le plus loin possible les choses du dehors, jusque chez les pauvres garçons, pâlis comme des mineurs, qui habitent et travaillent au-dessous de l’eau, entre des rouages de fer, au milieu des entrailles cachées du navire, dans l’obscurité et dans l’odeur des huiles.

Deux ans, à errer sur les mers de Chine ! Tous, expédiés de France en coup de vent, à l’annonce des affaires de Pékin, nous pensions que la campagne durerait six mois à peine. C’était volontairement que nous étions partis, nous les officiers, mais non pas les matelots. Forcés d’accepter, ceux-ci, leur destination imprévue, ils avaient laissé en suspens leurs humbles petites affaires, — des mariages, des baptêmes, des règlemens d’intérêts, — d’ailleurs convaincus, comme nous, qu’on allait bientôt revenir…

Mais voici maintenant que cela durera deux années ! Et d’abord il va falloir passer tout un été mortel sur les eaux chaudes et souillées de l’embouchure du Petchili, être parqués là dans une caisse de fer où l’on respire par des trous, ne sortir de l’étouffante demeure que pour peiner au milieu des lames, sous un ciel accablant ! Bientôt, c’est inévitable, reviendront les dysenteries, les fièvres, et plus d’un sans doute ira traîner ou mourir dans quelque hôpital de la côte chinoise… Tel est l’ordre sans merci qui nous arrive. Adieu le retour !

Pour réfléchir à ce changement de mes lendemains, et essayer de m’y soumettre, j’aurais voulu m’en aller là-haut, sur l’exquise montagne des cimetières, mon lieu de méditation préféré, et m’asseoir devant le soleil couchant. Mais il tombe une petite pluie d’hiver très froide, qui sent la neige. Faute de mieux, j’irai dans la maison de thé où mes jouets habituels, mes deux petites poupées à musique, entre les murs de papier, me distrairont avec une guitare et des masques.

Jamais elle ne m’avait paru si mélancolique, la salle vide et blanche, aux parois minces, où je me trouve une heure après, les jambes croisées sur un coussin de velours noir. Mlle Matsuko, la geisha, qui ne prend plus la peine de faire grande toilette en mon honneur, arrive bientôt, modestement vêtue de crépon gris perle, s’assied par terre, gentille et boudeuse, puis commence, d’un air résigné, à gratter les cordes de son « chamecen » avec sa spatule d’ivoire : dans le silence, dans la lumière grise, déjà crépusculaire, une petite musique alors sautille et pleure, triste à faire couler des larmes, étrange à donner le frisson, — en attendant que paraisse l’autre, celle qui est moitié fée et moitié chat, Mlle Pluie-d’Avril, avec sa traîne et ses révérences.

J’ai eu tort de venir ici ; c’est plus triste que ma chambre du Redoutable. Le son de cette guitare, on dirait le chant d’une sauterelle d’hiver, enfermée dans une maison de papier, une sauterelle de pays très lointain, dont la maigre voix évoquerait un monde inconnu ; je l’entends sans l’écouter, mais cela suffit à maintenir pour moi cette notion d’exotisme extrême qui avive ma nostalgie.

Alors, deux ans dans les mers de Chine !… Il est fini, hélas ! le temps où j’étais angoissé, au cours des trop longues campagnes, par la crainte de ne pas retrouver la figure vénérée et chérie de celle à qui depuis l’enfance on rapporte toutes choses, de celle que personne au monde ne supplée… Cette crainte-là est aujourd’hui changée en une certitude, sur laquelle même un peu de résignation a commencé devenir. Ace point de vue-là donc, peu importe à présent la durée de l’absence, puisque je ne la retrouverai plus, à aucun de mes retours, jamais… Pourtant, des liens profonds me tiennent encore au foyer, — et d’ailleurs mes années sont bien comptées, pour que je les perde en exil…

Elle se lève, la geisha, qui visiblement s’ennuie ; elle pose sa longue guitare, et se met à marcher, indolente et gracieuse, si légère que le plancher ne semble même pas s’en apercevoir, — ce plancher mince qui gémissait tout à l’heure, sous le pas des servantes, lorsque la dînette nous a été servie. Et, au moment où s’est arrêtée sa musique monotone, je songeais à certain vieux jardin qui est situé au-dessous de nous, de l’autre côté de la terre, et qui, dans mon enfance, représentait pour moi le monde. A l’instant précis où la sauterelle de rêve a cessé de chanter, c’est ce jardin-là que je revoyais, après avoir repassé tant de choses en souvenir, ce jardin avec ses treilles, ses vieux arbres, et surtout un grenadier planté jadis par un aïeul, qui, à chaque mois de juin depuis cent ans, sème en pluie ses pétales rouges sur le sable d’une allée. Ce ne sera donc pas le printemps prochain que je reverrai cette jonchée de fleurs rouges, ni même le printemps d’après ; ce ne sera peut-être jamais plus…

La geisha, d’une main distraite, entr’ouvre l’un des châssis de bois et de papier par où nous vient la pâle lumière : « Tiens, dit-elle, la neige ! » Et vite elle referme le panneau transparent, qui a laissé pénétrer un souffle de glace dans la salle déjà si froide. La neige, j’ai eu le temps de l’apercevoir pendant cette seconde où le panneau s’est entr’ouvert : des flocons blancs qui tourbillonnent avec lenteur, dans un ciel mort, au-dessus d’un toit japonais aux petites tuiles rondes, d’un gris noirâtre.

Alors, non, ce n’est plus tenable, ici !…

Heureusement, voici la diversion nécessaire : des pas d’enfant dans l’escalier, des froufrous de soie ; mon petit chat qui arrive !

Elle apparaît, cette petite Mlle Pluie-d’Avril, stupéfiante à son ordinaire, dans ses falbalas, mièvre et comme sans consistance, ainsi empaquetée dans ses étoffes à grands ramages. Elle est en dame d’autrefois et porte un immense éventail de cour. Elle salue, fait quelques pas, salue de nouveau, s’avance encore, et, tandis qu’elle se prosterne cette fois pour une solennelle révérence à la mode ancienne, une imperceptible expression de gaminerie plisse le coin de ses yeux retroussés, sa bouche s’entr’ouvre pour laisser passer le miaou d’un chat, — si bien imité, si imprévu que j’éclate de rire…

— Oh ! — fait MIle Matsuko, pointue, — voilà trois jours qu’elle préparait ça, pour distraire ta Seigneurie. Avec son gros matou de M. Swong, elle prenait des répétitions…

Laisse dire, va, petite fée. C’était ce qu’il fallait ; tu as réussi à amuser celui qui te paie pour ça, et il te remercie.

Maintenant, là-bas derrière toi, tourne, fais jaillir la lumière électrique, ce sera moins lugubre. Et puis, commence quelqu’une de tes danses ou de tes scènes mimées, — celle, par exemple, du pêcheur endormi cent ans au fond de la mer ; celle, tu sais, qui exige au dernier tableau un masque de vieillard tout blême, avec une barbe comme des algues blanches…

Le soir, à bord, pendant que la neige tombe abondamment du ciel nocturne, je reçois la visite de quelques-uns de mes amis matelots, en quête de renseignemens plus précis sur la consternante nouvelle et gardant un vague espoir que je la démentirai peut-être, que je les rassurerai un peu.

En dernier, m’arrive une sorte de géant breton, aux jolis yeux de douceur triste profondément enfoncés sous un front large et têtu. Il allait se marier dans un mois, celui-là, quand le navire, qui semblait destiné à un long séjour en France, a reçu l’ordre imprévu de faire campagne en Chine. A l’annonce du retour, il avait employé ses économies à acheter une pièce de crépon blanc pour la robe de noce, et différens bibelots japonais afin d’orner le logis. Mais maintenant, au milieu de sa consternation enfantine, un des points qui le tourmentent le plus, c’est la crainte que tout cela ne se gâte, pendant deux années, dans le faux-pont humide, et il me demande timidement si je ne pourrais pas loger la caisse, sans que ça me gêne trop, dans un coin de ma chambre.

Comment lui refuser cette consolation-là ? Certainement, bien que je sois déjà encombré à ne savoir que devenir, je donnerai l’hospitalité à la gentille pièce de soie blanche et aux modestes cadeaux de mariage.


1er février. — Cédant aux larmes de Mme Prune, j’étais retourné hier à la police nipponne, pour représenter à messieurs les agens qu’il ne s’agissait point d’une migration, mais d’une simple visite de courtoisie, et qu’au bout d’une heure ou deux, nous rendrions toutes ces dames intactes à leurs foyers. On s’était donc excusé de l’offensante méprise, et aujourd’hui nous avons eu la joie de recevoir nos visiteuses, sous un soleil printanier.

Deux sampangs, qui semblaient transformés en des barques cythériennes, toutes de séduction et de grâce, nous les ont amenées au coup de trois heures, pour prendre le thé. Mme Renoncule cependant, en mère prudente, avait préféré cette fois ne pas amener ses filles ; mais nous avions Mme Prune, entourée d’un essaim de jeunes geishas. Une douce gaieté, du meilleur aloi, n’a cessé de régner pendant toute la visite de ces dames. Elles avaient fait des toilettes extrêmement galantes, et en particulier le chignon de Mme Prune, amplifié à souhait par d’habiles posticheurs, restera dans toutes les mémoires.


2 février. — Donc, nous restons ici jusqu’au printemps, c’est-à-dire environ deux mois encore, car il faudra sans doute le soleil d’avril pour fondre ces glaces, là-bas, qui nous ferment la sinistre entrée du Peï-ho.

Et il ne s’annonce guère, le printemps de cette année, même dans la baie si close, si défendue contre les vents du Nord, où notre navire s’abrite.

Au contraire nous sommes plus que jamais en pleine saison de bourrasques et de neiges. Or, tout ce Japon, amusant par le soleil, devient pitoyable, dès qu’il est boueux, ruisselant et transi. Du reste, on meurt comme mouche, à Nagasaki dans ce moment ; entre deux grains, dès que le soleil d’hiver se montre, les gracieux cortèges de messieurs les morts et de mesdames les mortes se hâtent vers la nécropole de la montagne ; on en trouve parfois deux, trois ensemble, qui s’abordent nez à nez à un carrefour, échangent de suprêmes politesses, font à qui ne passera pas devant l’autre, entravent la circulation et arrêtent par douzaines les pousse-pousse crottés. En tête, marchent toujours quelques bonzes en bonnet archaïque, robe sombre et surplis d’ancien brocart d’or. Ensuite, le héros du défilé, le mort lui-même, réduit à sa plus simple expression, porté à l’épaule dans la toujours pareille petite châsse de fine menuiserie blanche. A l’épaule également, plusieurs vases en bois, d’où s’échappent, pour dominer la foule, de fantastiques plantes artificielles : lotus gigantesques à pétales d’argent, érables du Japon à feuilles rouges, cerisiers ou pêchers tout en fleurs. Puis, la théorie des dames ou mousmés, vêtues de deuil, en blanc de la tête aux pieds. Et enfin la partie hautement comique du convoi, les hommes en costumes mi-partie, robes de soie et chapeaux melons ; quelques redingotes ; beaucoup de lunettes, et surtout de lunettes bleues, toujours instables sur ces visages trop plats. Quand survient une averse, les parapluies s’ouvrent, d’affreux parapluies de chez nous, et, çà et là, quelques autres du Japon, en papier gommé avec des peinturlures, des fleurs et des cigognes envolées, dans cette note plus gaie qu’affectionne encore Mme Prune pour le sien.

Vers les pagodes et la montagne, tout cela se dirige ; par les sentiers mouillés et glissans, tout cela grimpe, au milieu des vieilles tombes charmantes en rangs déjà pressés.

C’est de la poitrine surtout que meurent ces pauvres petits bonshommes ; les paysans même, ces paysans japonais si râblés, aux courtes tailles si bien prises, aux membres d’athlète, s’en vont de ce mal-là, depuis que l’américanisme les oblige à s’habiller, au lieu de vivre nus comme les ancêtres.


3 février. — Encore la neige, le ciel bas et plombé. Ce soir, sur la colline de la concession européenne, où je fréquente peu, j’ai cheminé par une route saupoudrée de blanc, et d’ailleurs bien entretenue, bien droite, bordée de consulats ; on se serait cru en Europe, à la tombée d’une nuit d’hiver, sans les quelques mousmés drôlement emmitouflées que l’on rencontrait de temps à autre, et qui ramenaient la notion du lieu lointain.

J’allais à l’hôpital russe, faire visite à un officier d’un régiment de Grodno, blessé vers Moukden. Auprès de son lit veillait un jeune homme en tenue de malade, avec lequel j’ai causé d’abord sans présentation : un autre officier évidemment, d’allure élégante, au fin visage très français, et parlant notre langue avec un imperceptible accent espagnol. C’était don Jaime de Bourbon, fils de don Carlos, et prétendant carliste au trône d’Espagne. Engagé dans l’armée russe, il avait demandé d’aller en Extrême-Orient, pour guerroyer, par humeur française, et maintenant il était là, convalescent d’un typhus grave pris en Mandchourie.


6 février. — Chez ces marchands de bric-à-brac, qui pullulent chaque jour davantage à Nagasaki, les plus étranges objets voisinent entre eux, éclos parfois à mille ans d’intervalle, mais rapprochés là sur des étagères proprettes, bien époussetés et à peine ternis par la cendre des siècles.

Quantité de débris du palais impérial de Pékin, pris et revendus par des soldats, sont aussi venus s’échouer dans ces boutiques : des bronzes, des jades, des porcelaines. Et les marchands, rien que par le prix qu’ils en demandent, rien que par leur ton respectueux pour dire : « Cela vient de Chine, » rendent tous un hommage involontaire à l’art de ce pays, — cet art typique et primordial, d’où l’art japonais dérive, comme une branchette particulièrement gracieuse, mais frêle et de nuance pâlie, qui aurait jailli d’un grand arbre exubérant, A la profusion et à la magnificence de leurs maîtres chinois, ces petits insulaires d’en face ont substitué la simplicité élégante et la précision minutieuse ; à la franche gaieté des couleurs, à l’éclat des verts accouplés aux roses, les nuances estompées, dégradées et comme fuyantes. Et enfin, pour les palais et les temples, au lien de ce perpétuel flamboiement des ors rouges, qui devient une obsession d’un bout à l’autre de la Chine, ils ont adopté les laques noirs polis comme des glaces, les boiseries incolores finement ajustées comme les pièces d’une horloge, et les panneaux d’impeccable papier blanc.

Parmi tant de surprenantes boutiques, celles qui donnent le plus à réfléchir sont, pour moi, dans une rue que les étrangers connaissent à peine, ces espèces de hangars poussiéreux, où s’entassent les vieilles armes, les vieilles cuirasses, les vieux visages d’acier, tout l’attirail pour faire peur qui servait aux anciennes batailles, et les fanions des samouraïs, leurs emblèmes de ralliement, leurs étendards. Sur des fantômes de mannequins qui ne tiennent plus debout, posent des armures squameuses, des moitiés de figures poilues, des masques ricanant la mort. Un fouillis d’objets ultra-méchans, qui pour nous ne ressemblent à rien de connu, tellement qu’on les croirait tombés de quelque planète à peine voisine. Ce Japon à demi-fantastique, soudainement écroulé après des millénaires de durée, gît là pêle-mêle et continue de dégager un vague effroi. Ainsi, les pères, ou les grands-pères tout au plus, de ces petits soldats d’aujourd’hui, si corrects dans leurs uniformes d’Occident, se déguisaient encore en monstres de rêve, il y a cinquante ans à peine, lorsqu’il s’agissait d’aller se battre ; ils mettaient ces cornes, ces crêtes, ces antennes ; ils ressemblaient à des scarabées, des hippocampes, des chimères ; par les trous de ces masques à grimace luisaient leurs yeux obliques et sortaient leurs cris de fureur ou d’agonie… Et c’est dans les vallées ou les champs de ce gentil pays vert qu’avaient lieu ces scènes uniques au monde : les rencontres et les corps à corps d’armées rivales, vêtues avec cet art démoniaque, alors que les longs sabres si coupans, tenus à deux mains au bout de bras musculeux et courts, décrivaient leurs moulinets en l’air, puis faisaient partout des entailles saignantes, fauchaient ensemble les casques cornus et les figures masquées.

Quel que soit le changement radical survenu de nos jours dans les costumes et les armes, à l’instar d’Europe, un peuple qui, hier encore, a rêvé et confectionné de tels épouvantails, doit garder de la guerre une conception horrible, cruelle et sans merci.


7 février. — Deux mois de Japon déjà, et Nagasaki m’est redevenu familier comme si je n’avais pas cessé d’y vivre. Entre ce séjour et le premier, des liens se nouent de plus en plus, qui jettent parfois comme dans un recul de second plan les quinze années d’intervalle. Mes camarades d’exil se japonisent aussi de jour en jour, sans s’en apercevoir. On s’habitue à l’enserrement de ces montagnes et aux dentelures de leurs cimes ; on ne trouve plus leurs pointes si singulières ni si « japonaises. » On s’habitue à ces bois suspendus alentour, à ces nappes de verdure jetées sur toutes les pentes, depuis le ciel jusqu’à la mer, à tout ce site presque trop joli que les brumes roses des matins de février déforment et compliquent souvent jusqu’à la plus charmante invraisemblance. On circule comme chez soi au milieu de cette ville, parmi cet amas de maisonnettes de bois et de papier, aussi drôles que des jouets d’enfant. On cueille, de-ci de-là, en passant dans les rues, les sourires et les révérences d’une quantité de mousmés qui vous connaissent ; on a des amis et des amies chez tout ce petit monde, à l’abord accueillant et facile, — à l’âme fermée, exclusive, vaniteuse et ennemie.

Et rien encore n’indique le printemps, qui nous fera quitter ce pays pour nous envoyer à la peine, sur les côtes de cette grande Chine funèbre.

J’ai vraiment commis une erreur, il y a quinze ans, en n’épousant pas Mme Renoncule. Chaque jour augmente mon regret de l’avoir ainsi méconnue. Elle-même, si je ne m’abuse, le déplore secrètement, et, aujourd’hui que l’irréparable est accompli entre nous, ne se lasse point de me traiter en gendre, pour maintenir au moins ce lien-là, faute de mieux.

Par ces froides pluies d’hiver, je passe chez elle des heures nostalgiques à entendre pleurer sa longue guitare, dans le silence de sa maison, dans l’éternel crépuscule de ses châssis de papier, devant ses rocailles verdies à l’ombre, ses arbres nains qui n’ont pas dû grandir depuis un siècle, son jardin de vieille poupée, où tombe un jour gris, entre des murs… Oh ! ce jardin de ma belle-mère, dont le seul aspect autrefois me donnait déjà le spleen au soleil d’août, qui dira sa mélancolie, sous le pâle éclairage de février !… Du fond de la pièce, où l’on est assis plus en pénombre, à écouter la petite musique de mystère échappée des cordes grêles, on aperçoit par la baie de la vérandah une sorte de site sauvage qui dès le premier coup d’œil vous déroute par quelque chose de pas au point, de pas naturel. Sont-ce de véritables vieux arbres, sur des rochers, un véritable lointain agreste vu à travers une lunette faussant les perspectives ? Cependant on dirait bien que cela est tout petit et tout près. Plutôt ne serait-ce pas un décor romantique, découpé et peint pour théâtre de marionnettes, sur lequel un réflecteur laisserait tomber de la lumière verdâtre ? Pas un coin du vrai ciel ne se découvre au-dessus de ce paysage enclos ; mais le mur du fond, tout en grisailles estompées, à mesure que le jour baisse, finit par n’avoir plus l’air d’un mur ; il joue les nuages lourds, les nuages en linceul, amoncelés au-dessus d’un monde étiolé par la vétusté et qui aurait perdu son soleil.

Tous les jardins de Nagasaki ne portent pas au spleen comme celui-là ; mais tous sont de patientes réductions de la nature, arbres nains, longuement torturés, et montagnes naines, avec des temples d’un pied de haut qui ont l’air centenaire. Comment concilier, dans l’âme japonaise, cette prédilection atavique pour tout ce qui est minuscule, mièvre, prétentieusement gentil, comment concilier cela avec ce goût transcendant de l’horrible, cette conception diabolique de la bataille qui a engendré les masques et les cornes des combattans, toutes les effrayantes figures des divinités et des guerriers ? Et comment faire marcher de pair cet excès de politesse, de saluts et de sourires, avec la morgue nationale et la haine orgueilleuse contre l’étranger ?…

Les petits thés de cinq heures chez ma belle-mère sont très courus et très sélects. Pendant que le chant de la guitare si tristement sautille, ou gémit à fendre l’âme, de cérémonieuses voisines arrivent sur la pointe du pied, des mousmés fragiles comme des statuettes de porcelaine ; sans bruit elles s’accroupissent à côté de mes jeunes belles-sœurs, pour écouter la musique ou accepter une sucrerie, qu’elles cueillent du bout de leurs bâtonnets. Leurs yeux en amande oblique, si bridés qu’on aurait envie de les fendre d’un coup de canif à chaque coin, ressemblent à ceux des chattes lorsqu’elles ferment à demi leurs paupières par nonchalante câlinerie. Leurs beaux chignons apprêtés et reluisans font leurs têtes trop grosses sur les cous minces, sur les délicates épaules… Et c’est là l’étrange petit monde qui médite de s’attaquer férocement à l’immense Russie ; les maris, les frères de ces bibelots de Saxe veulent affronter les armées du Tsar !… On n’en revient pas de tant de confiance et d’audace, surtout lorsque dans la rue on voit ces soldats, ces matelots japonais, tout proprets et tout petits, imberbes figures de bébés jaunes, passer à côté des lourds et solides garçons blonds qui composent les équipages russes.

Entre chien et loup, devant les tasses de fine porcelaine bleue et les plateaux en miniature, ce petit monde reste assis par terre, immobile à cause de la guitare qui l’enchante, et hypnotisé par le paysage artificiel, de plus en plus éteint, sur lequel souvent un peu de neige tombe, — de la neige vraie, dont les flocons paraissent trop grands pour les arbres qui les reçoivent. Mme Renoncule, la notable geisha d’autrefois, retrouve pendant ces heures grises son pouvoir et son charme. Comme il arrivait à Mme Chrysanthème sa fille, un changement se fait dans sa figure, qui s’ennoblit ; ses yeux ne sont plus ni puérils ni bridés ; ils reflètent d’insondables rêveries de race jaune, où l’on devine de l’énergie farouche, et qui bouleversent vos appréciations d’avant sur ce peuple rieur.

J’ai subi jadis un commencement d’initiation à cette musique lointaine qui, les premières fois, ne me semblait qu’une débauche de sons incohérens et discords ; de soir en soir, elle me pénètre davantage ; presque autant que la nôtre, elle me fait frissonner, d’un frisson plus incompréhensible, il est vrai ; quand cette femme, aux yeux tout changés, agite fiévreusement sur les cordes la spatule d’ivoire, on dirait que l’ombre des mythes religieux, mal enfermés dans les temples voisins, vient rôder alentour, derrière ces vieux châssis de papier, qui nous font alors des murailles plus assez sûres ; dans l’antique maisonnette, toujours plus enveloppée de crépuscule et d’hiver, on sent passer des effrois d’un ordre inconnu… Il y a aussi des instans où la mélodie descend aux notes de basse extrême, devient soudainement rauque, sauvage, et si primitive qu’elle a dû être transmise jusqu’à nous, comme tant d’autres choses nipponnes, par les arrière-ancêtres, établis dans ces îles au commencement des âges. Quand enfin les ténèbres arrivent pour tout de bon, quand il n’y a plus qu’un reste de lueur blême, à la cime des arbres nains, pour nous indiquer encore le faux paysage, voici que la geisha vieillie, qui ne veut pas qu’on allume de lampe, est prise de fatigue, de torpeur. La guitare, que les dames assises continuent d’écouter dans l’obscurité, ne rend plus que des petites plaintes sourdes, entrecoupées, des notes intermittentes, ou qui vont deux par deux, trois par trois, en groupes s’espaçant. La guitare mourante cesse d’évoquer les mythes invisibles, cesse d’émouvoir, de faire peur ; tout simplement elle distille de la tristesse, de la tristesse sans nom, qui tombe sur nous comme la pluie lente d’un ciel mort ; à moi, elle dit l’exil, les deux années de Chine en avant de ma route, la fuite de la jeunesse et des jours ; surtout elle me fait sentir jusqu’à l’angoisse l’isolement de mon âme de Français au milieu de ces légions d’âmes japonaises, étrangères, hostiles, qui m’enserrent dans ce quartier éloigné, au pied des pagodes et des sépultures, à présent que la nuit vient.

Et c’est l’heure où j’ai envie de m’en aller. C’est l’heure où je sens une hâte presque enfantine de prendre ma course à travers les ruelles boueuses, où tant de lanternes baroques, tourmentées par le vent de neige, font miroiter les flaques d’eau ; d’atteindre au plus vite, là-bas, les quais déserts ; de me jeter dans un canot, qui pourtant sera secoué, dans le noir, par mille petites lames méchantes, — d’arriver enfin dans cette sorte d’îlot blindé, dans ce navire qui est un coin de France, et où je reverrai les bons visages de chez nous avec leurs yeux droits et bien ouverts.


10 février. — Entre autres charmes contre lesquels la main du temps est restée si impuissante, Mme Prune possède sans conteste celui de la nuque, de la tombée des épaules et de la chute du dos. Elle est vraiment de celles qui gagnent à être vues par derrière, depuis surtout que les coques de sa chevelure ont repris, à mon intention peut-être, une ampleur qu’elles n’avaient plus.

Dans un des quatre ou cinq grands théâtres de la ville, j’avais été conduit ce soir par un vague pressentiment sans doute de la bonne fortune qui m’y attendait ; c’était un théâtre du genre léger, et déjà la salle se trouvait comble, à cause des représentations d’un comique à la mode, spécialiste incomparable pour jouer les maris frappés d’infortune. On m’avait cependant fait place d’assez bonne grâce, malgré l’attitude de plus en plus arrogante qu’affectent les Nippons d’aujourd’hui vis-à-vis des étrangers, et je m’étais installé au milieu du parterre, dans les rangs compacts de la foule assise à même le plancher.

Jamais aucune décoration intérieure, dans ces théâtres : du bois brut, des poutres à peine équarries soutenant les tribunes et le plafond ; une simplicité d’étable. Mais l’assistance m’avait semblé dès l’abord assez choisie ; on ne voyait partout que des chignons très soignés, luisans et comme vernis. Fort peu de vestons ; les spectateurs des deux sexes étaient vêtus presque tous de robes dans ces bleus foncés ou ces grisailles qui sont ici les nuances les mieux portées. (Contrairement à ce que l’on imagine chez nous, rien n’est plus sévère de couleur qu’une foule japonaise, le soir, sauf en des circonstances particulières de fête ou de pèlerinage.) Chaque famille gardait auprès de soi une petite boîte à fumer, avec des braises dans un léger réchaud, et un récipient de forme gracieuse où l’on secouait en commun les cendres des pipes minuscules. Il y avait aussi quantité de bébés, de nourrissons endormis que les jeunes mamans tenaient sur leurs genoux, et ils étaient si petits, si menus, enfans de créatures menues, et si jolis, si drôles, qu’on eût dit ces poupées du Japon, répandues aujourd’hui dans tous nos bazars d’Occident.

Deux dames accroupies devant moi, et qui partageaient la même boîte à fumer, avaient soudain captivé mon attention. Du premier coup d’œil, je les avais jugées du meilleur monde ; beaucoup de dignité dans le maintien, et des robes de soie bleu marine, ce qui est par excellence la couleur comme il faut. De plus, l’une d’elles, dans les épaules et dans la nuque, avait pour moi comme une grâce déjà vue.

La comédie se déroulait, au milieu des rires encore contenus et discrets ; un ingénieux imbroglio dans le goût de Regnard ; une succession d’irréparables malheurs, arrivant à un pauvre époux qui passait son temps, un bougeoir en main, à chercher dans tous les recoins de sa maison des ravisseurs toujours introuvables. (Il est étonnant de constater qu’en aucun pays du monde ce genre d’infortune n’éveille les sérieuses sympathies qu’il mérite.) Tandis que les autres acteurs évoluaient et marchaient comme tout le monde, ce mari d’une si coupable épouse, tenant sa continuelle bougie allumée, sautillait perpétuellement à petits pas, sur la cadence gaie d’un air toujours le même, que l’orchestre entonnait dès qu’il entrait en scène.

Ces deux dames toutefois ne se retournaient point. Mais tout à coup, celle qui avait la nuque si captivante, se mit à secouer sa petite pipe contre le rebord de sa boîte, d’une main rapide et nerveuse : pan pan pan pan ! Et ce bruit, qu’une oreille inattentive eût confondu avec les innombrables pan pan pan pan des autres fumeurs de la salle, avait pour moi quelque chose d’unique, de déjà entendu mille fois, jadis, durant des nuits d’été et de languides journées. Cette voisine d’en face me troublait donc de plus en plus… Alors, pour en avoir le cœur net, je me risquai à lui chatouiller légèrement l’épine dorsale du bout d’un éventail, — une de ces familiarités anodines qui, au Japon et avec une femme bien élevée, ne sauraient jamais être mal prises…

Je ne m’étais pas trompé : c’était bien Mme Prune !

Sa compagne était Mme Renoncule, ma belle-mère. Et, me rendant à leurs aimables instances, je m’avançai d’un rang, pour m’asseoir entre elles deux.

La comédie continua, au milieu d’une hilarité croissante, mais toujours de bon ton. Le principal comique avait des jeux de physionomie qui étaient vraiment du grand art, chaque fois qu’il flairait dans son ménage un malheur nouveau. Je regardais souvent, derrière moi, toute cette foule accroupie, en vêtemens sombres. Sous l’ébène des chevelures aux coques luisantes, tous ces visages de mousmés, bien ronds et bien pâlots, qui en temps normal n’ont que des yeux à peine ouverts, semblaient n’en avoir plus du tout ce soir, convulsés qu’ils étaient par le rire ; et les innombrables bébés, plus petits et plus jolis que nature, dans les bras des mamans, continuaient leur sommeil de poupée.

Ma belle-mère, qui est au fond une créature sans détours, n’ayant eu d’autre objectif dans l’existence que de donner le plus possible de citoyens et de citoyennes à la patrie, s’amusait franchement, sans toutefois le laisser paraître plus qu’il n’était convenable. Mme Prune au contraire qui, dans sa première jeunesse, on peut bien le dire sans offense, a plutôt marivaude comme les dames en scène, Mme Prune semblait mélancolique et pincée. Ce spectacle évidemment était mal choisi pour elle, nous ne le comprîmes que trop tard, Mlle Renoncule et moi ; elle pouvait y trouver des allusions gênantes ; de plus, veuve depuis peu de temps en somme, sans doute souffrait-elle, dans son culte pour la mémoire du regretté M. Sucre, de voir le principal personnage de la comédie soulever cette inexplicable joie dans le public.

L’époux malheureux, à la fin, las de ne jamais trouver le coupable sur la scène, fit irruption dans la salle, toujours son bougeoir à la main, toujours sautillant sur la même petite ritournelle d’orchestre, et se mit à regarder sous le nez, avec un air de soupçon farouche, tous les spectateurs mâles assis au parterre. Alors cela devint des pâmoisons, du délire. Et toutes les petites poupées, que cela dérangeait, commencèrent de se plaindre, en roulant leurs yeux de jais noir.

Seule, Mme Prune demeurait guindée, et n’épargnait point ses critiques à la pièce : ça n’était pas pris sur le vif, pas vécu ; et puis, voyons, est-ce que M. Sucre, — qui reste à ses yeux l’idéal du genre, — est-ce que jamais M. Sucre aurait eu l’idée d’aller chercher comme ça, partout, avec une lanterne ?…


PIERRE LOTI.

  1. Voyez la Revue du 13 décembre.