Esprit des lois (1777)/L15/C5

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CHAPITRE V.
De l’eſclavage des Negres.


SI j’avois à ſoutenir le droit que nous avons eu de rendre les Negres eſclaves, voici ce que je dirois :

Les peuples d’Europe ayant exterminé ceux de l’Amérique, ils ont dû mettre en eſclavage ceux de l’Afrique, pour s’en ſervir à défricher tant de terres.

Le ſucre ſeroit trop cher, ſi l’on ne faiſoit travailler la plante qui le produit par des eſclaves.

Ceux dont il s’agit ſont noirs depuis les pieds juſqu’à la tête ; & ils ont le nez ſi écraſé, qu’il eſt preſqu’impoſſible de les plaindre.

On ne peut ſe mettre dans l’eſprit que Dieu, qui eſt un être très-ſage, ait mis une ame, ſur-tout une ame bonne, dans un corps tout noir.

Il eſt ſi naturel de penſer que c’eſt la couleur qui conſtitue l’eſſence de l’humanité, que les peuples d’Aſie qui font des eunuques, privent toujours les noirs du rapport qu’ils ont avec nous d’une façon plus marquée.

On peut juger de la couleur de la peau par celle des cheveux, qui, chez les Égyptiens, les meilleurs philoſophes du monde, étoient d’une ſi grande conſéquence, qu’ils faiſoient mourir tous les hommes roux qui leur tomboient entre les mains.

Une preuve que les Negres n’ont pas le ſens commun, c’eſt qu’ils font plus de cas d’un collier de verre, que de l’or, qui chez les nations policées eſt d’une ſi grande conſéquence.

Il eſt impoſſible que nous ſuppoſions que ces gens-là ſoient des hommes ; parce que ſi nous les ſuppoſions des hommes, on commenceroit à croire que nous ne ſommes pas nous-mêmes chrétiens.

De petits eſprits exagerent trop l’injuſtice que l’on fait aux Africains. Car ſi elle étoit telle qu’ils le diſent, ne ſeroit-il pas venu dans la tête des princes d’Europe, qui font entr’eux tant de conventions inutiles, d’en faire une générale en faveur de la miſéricorde & de la pitié ?