Esquisse d’une psychologie comparée de l’homme

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Esquisse d’une psychologie comparée de l’homme
Herbert Spencer

Lecture faite à l’Institut anthropologique de la Grande-Bretagne
Revue philosophique, I, 1876



ESQUISSE D’UNE PSYCHOLOGIE COMPARÉE DE L’HOMME




Lecture faite à l’Institut anthropologique de la Grande-Bretagne




Est-il bien nécessaire de démontrer qu’un coup d’œil général sur une question est un préliminaire utile à l’étude approfondie de la totalité ou d’une partie de cette question ? La pensée se perd dans le vague, si on la laisse errer à l’aventure sans avoir posé des bornes et des limites bien définies. D’autre part, si l’on se borne à étudier une partie d’une question, sans savoir comment elle se relie au tout, on s’expose à bien des erreurs. On ne peut, en effet, se faire une idée nette de l’ensemble d’une question sans en connaître plus ou moins les parties ; on ne peut se faire une idée nette d’une partie sans savoir quels sont ses rapports avec l’ensemble.

En posant les jalons de la psychologie comparée de l’homme, nous nous assurons ainsi un moyen plus méthodique de recherches. En cela, comme en toutes choses, la division du travail facilite le progrès ; mais pour que cette division soit possible, il faut que le travail lui-même soit systématiquement divisé.

On peut, pour plus de facilité, diviser le sujet entier en trois sections principales, disposées dans l’ordre de leur spécialisation croissante.

La première section comprend le degré de l’évolution mentale des différents types humains considérés en général, en tenant compte de la somme des manifestations mentales et de la complexité de ces manifestations. Cette section comprend le rapport existant entre les caractères mentaux et les caractères physiques, c’est-à-dire le rapport existant entre le volume et la constitution du corps et le volume et la constitution du cerveau. Elle comprend aussi les recherches relatives au temps nécessaire pour compléter une évolution mentale, et le temps pendant lequel dure la puissance mentale chez l’adulte. Ajoutons-y certains caractères généraux de l’action mentale, tels que la plus ou moins grande persistance des émotions et des processus intellectuels. Nous aurons à nous préoccuper aussi du rapport entre le type mental général et le type social général.

Nous pouvons placer dans la seconde section les recherches ayant trait à la nature mentale relative des sexes dans chaque race. Cette section comporterait alors des questions telles que les suivantes : Quelles sont les différences, en admettant qu’il y en ait, qui sont communes à toutes les races entre les mâles et les femelles sous le rapport de la masse mentale et de la complexité mentale ? Ces différences varient-elles en degré ou en nature, ou sous les deux rapports ? Y a-t-il des raisons de croire qu’elles sont susceptibles d’être modifiées par augmentation ou diminution ? Quels sont dans chaque cas leurs rapports avec les habitudes de la vie, les coutumes domestiques et l’organisation sociale ? Cette division doit aussi embrasser les sentiments réciproques des sexes considérés comme variables et en qualité et en quantité ; aussi bien que les sentiments également variables des personnes des deux sexes envers leurs enfants.

On peut réserver pour une troisième section les caractères intellectuels plus spéciaux qui distinguent les différents types de l’espèce humaine. Certains de ces caractères spéciaux proviennent de différences proportionnelles dans les facultés possédées en commun ; d’autres proviennent de la présence chez quelques races de facultés entièrement ou presque entièrement absentes chez d’autres. Chacune de ces différences, dans chacun de ces groupes, dès que la comparaison l’a fait ressortir, doit être étudiée dans ses rapports avec le degré d’évolution mentale atteint, et dans ses rapports avec les habitudes d’existence et le développement social ; ces différences étant unies à ces phénomènes comme les conséquences le sont avec leurs causes.

Tels sont les traits généraux de ces diverses divisions. Etudions actuellement en détail les subdivisions que contient chacune d’elles.


I.


Sous le titre d’évolution mentale générale, nous pouvons commencer par le caractère que nous appellerons le volume mental.

L’expérience quotidienne nous prouve que les êtres humains diffèrent sous le rapport du volume de leurs manifestations mentales. L’intelligence des uns, quelque considérable qu’elle puisse être, exerce peu d’influence sur ceux qui les entourent ; d’autres, au contraire, font une profonde impression sur ceux qui les écoutent, même quand ils débitent des lieux communs. La comparaison entre deux individus ainsi doués prouve nettement, qu’en général, la différence provient du langage naturel des émotions. Derrière la vivacité intellectuelle de l’un, on ne sent aucune force de caractère, tandis que l’on remarque chez l’autre une impulsion capable de vaincre toute opposition, — une puissance d’émotion qui a en elle quelque chose de formidable.

Évidemment les variétés de l’espèce humaine diffèrent beaucoup au point de vue de ce caractère. Les variétés humaines diffèrent sous le rapport de la quantité du sentiment autant que sous le rapport de la nature du sentiment. Les races supérieures dominent les races inférieures principalement en vertu de la plus grande quantité d’énergie par laquelle s’affirme un plus grand volume mental. De là une série de questions dont voici quelques-unes : (a) Quel est le rapport entre le volume mental et le volume corporel ? Évidemment les petites races ont une infériorité sous ce rapport. Mais il semble aussi que chez des races qui se ressemblent beaucoup au point de vue de la taille, — les Anglais et les Dammarahs par exemple, — le volume mental est tout différent. (b) Quel est le rapport du volume mental avec le volume du cerveau ? Et, en ayant soin de nous rappeler la loi générale que, chez la même espèce le volume du cerveau augmente avec le volume du corps (quoique pas dans la même proportion), jusqu’à quel point pouvons-nous relier le surplus du volume mental de la race supérieure à un surplus du volume cérébral, au-delà de ce qui est propre à leur masse corporelle plus considérable ? (c) Quel rapport y a-t-il, en admettant qu’il y en ait un, entre le volume mental et l’état physiologique indiqué par la vigueur de la circulation et la richesse du sang, conditions déterminées par le mode de vie et l’alimentation générale ? (d) Quels sont les rapports de ce caractère avec l’état social, c’est-à-dire avec un état de société où règne soit le pillage, soit l’industrie, selon que le peuple est nomade ou agriculteur.

Complexité mentale. — On comprendra les différences qui existent entre les races selon que la structure de leur cerveau est plus ou moins développée, si l’on se rappelle quelles sont au milieu de nous les dissemblances entre l’intelligence d’un enfant et celle d’un homme fait, dissemblances qui représentent si bien la différence existant entre l’intelligence des sauvages et celle des hommes civilisés. Nous voyons l’enfant s’absorber dans les faits spéciaux. C’est à peine s’il peut embrasser les généralités les plus simples, et il passe à côté de celles d’un ordre élevé sans même les reconnaître. Il s’intéresse aux individus, aux aventures personnelles, aux affaires domestiques ; mais il ne ressent aucun intérêt pour les choses de la politique ou pour les questions sociales. Il tire vanité de ses vêtements, de ses petits succès, mais il ne possède pas ou ne possède qu’à un degré bien faible le sens du droit pour le droit. En un mot, bien que chez les enfants, les manifestations mentales les plus simples commencent à se faire jour, elles n’ont pas encore atteint ce degré de complication qui résulte de l’accumulation des manifestations plus simples. Des différences analogues de complexité existent entre l’intelligence des races inférieures et celle des races élevées, et il serait utile de les comparer de manière à reconnaître la nature et le degré de ces différences. Là aussi on peut établir une subdivision. (a) Quel est le rapport entre la complexité mentale et le volume mental ? Ne sont-ils pas l’un et l’autre sujets aux mêmes variations ? (b) Quel est le rapport avec l’état social, considéré à un point de vue plus ou moins complexe ? c’est-à-dire : la complexité mentale et la complexité sociale n’agissent-elles pas et ne réagissent-elles pas l’une sur l’autre ?

Degré de développement mental. — Conformément à la loi biologique d’après laquelle plus les organismes sont parfaits, plus longtemps ils mettent à se développer, on peut s’attendre à ce que l’évolution mentale se complète plus rapidement chez les membres des races humaines inférieures que chez les membres des races supérieures. Or, nous avons la preuve qu’il en est ainsi. Les voyageurs, quelles que soient les contrées qu’ils aient visitées, appellent l’attention, tantôt sur la grande précocité des enfants chez les peuples sauvages ou à demi-civilisés, tantôt sur l’arrêt soudain de leur progrès mental. Bien que nous ayons des preuves plus que suffisantes pour établir l’existence de ce contraste général, on peut cependant se demander si ce contraste existe dans les mêmes proportions relatives chez toutes les races, depuis la plus infime jusqu’à la plus élevée, — si, par exemple l’Australien diffère autant de l’Hindou sous ce rapport que l’Hindou diffère de l’Européen. Ce dernier point nous fournit matière à plusieurs questions secondaires au nombre desquelles on pourrait citer les suivantes : (a) Cette évolution plus rapide et cet arrêt plus précoce se produisent-ils toujours inégalement chez les individus des deux sexes ; ou, en autres termes, existe-t-il chez les types inférieurs des différences proportionnelles dans la somme et dans le degré du développement, telles qu’il en existe chez les types plus élevés ? (b) Remarque-t-on dans beaucoup de cas, un rapport entre le moment de l’arrêt de développement et l’âge de puberté, rapport que l’on remarque dans quelques cas ? (c) L’affaiblissement mental se produit-il d’autant plus tôt que l’évolution mentale est plus rapide ? (d) Pouvons-nous affirmer sous tous les autres rapports que là où le type est inférieur, le cycle entier des modifications mentales depuis la naissance jusqu’à la mort, c’est-à-dire l’accroissement mental, son état stationnaire, son affaiblissement, se produit pendant un intervalle de temps plus court ?

Plasticité relative. — Y a-t-il quelque rapport entre le degré de plasticité mentale qui persiste pendant l’âge adulte et le caractère de l’évolution mentale, sous le rapport de la masse, de la complexité et de la rapidité ? Si nous jetons les yeux sur l’ensemble du règne animal, nous y trouvons de nombreuses raisons pour associer un type mental inférieur et rapidement complété, à une nature relativement automatique. L’expérience individuelle n’a qu’une action bien faible sur les êtres à organisation infime qui sont presque entièrement guidés par les actions réflexes. À mesure que la structure nerveuse se complique, son action tend à ne plus se renfermer aussi rigoureusement dans des limites établies d’avance ; et plus nous nous rapprochons des animaux les plus parfaits, plus l’expérience individuelle joue un rôle considérable pour déterminer la conduite ; la faculté de ressentir de nouvelles impressions et de profiter de l’expérience acquise augmente constamment. Les races humaines inférieures et supérieures diffèrent sous ce rapport. Un grand nombre de voyageurs font remarquer que les coutumes des sauvages ne changent jamais. Les nations demi-civilisées de l’Orient, dans l’antiquité ou à l’époque actuelle, étaient ou sont encore caractérisées par une rigidité de coutumes plus grandes que les nations plus civilisées de l’Occident. L’histoire des nations les plus civilisées nous prouve que la plasticité des idées et des coutumes était moindre anciennement qu’elle ne l’est à présent. Si nous étudions avec attention les choses ou les individus qui nous entourent, nous remarquons bientôt que plus le développement de l’esprit est considérable, plus l’esprit est plastique. On pourrait, aux recherches qui ont trait à cette plasticité relative dans ses rapports avec la précocité et l’achèvement rapide du développement mental, ajouter avec fruit des recherches ayant trait à ses rapports avec l’état social que cette plasticité tend à déterminer ; et qui, à son tour, réagit sur elle.

Variabilité. — Dire d’une nature mentale que ses actes sont extrêmement inconstants, et dire en même temps que cette nature mentale n’est relativement pas sujette aux changements, semble impliquer une contradiction. Mais cette prétendue contradiction disparaît si le terme inconstant s’applique aux manifestations qui se succèdent de minute en minute, et si le peu de tendance à se modifier se rapporte aux manifestations moyennes qui s’étendent sur de longues périodes ; on comprend alors que ces deux caractères puissent coexister et coexistent même ordinairement. On trouve chez l’enfant, qui se fatigue bientôt de chaque sorte de perception, qui désire toujours un nouvel objet qu’il abandonne bientôt pour autre chose, qui, vingt fois par jour, passe du rire aux larmes, la preuve d’une persistance bien faible de chaque sorte d’action mentale : en un mot, au point de vue de l’intelligence et de l’émotion, l’enfant est toujours dans un état transitoire. Mais, en même temps, le caractère de son esprit ne se modifie pas facilement. Il se modifie, il est vrai, dans le cours du temps, mais, pendant longtemps, il est incapable de percevoir des idées et des émotions, si ce n’est celles de l’ordre le plus simple. On trouve chez l’enfant des variations moins rapides, au point de vue de l’intelligence et de l’émotion, tant que sa faculté d’être dressé est plus considérable. Les races humaines inférieures nous montrent une combinaison de cette nature : à savoir une grande rigidité de caractère avec une grande irrégularité dans ses manifestations. Généralement parlant, tout en résistant aux modifications permanentes, ces races n’ont ni la continuité de l’intelligence ni celle de l’émotion. Nous lisons dans les récits des voyageurs que les sauvages ne peuvent fixer leur attention pendant plus de quelques minutes sur un sujet quel qu’il soit, qui nécessite un effort de pensée même le plus simple. Il en est de même de leurs sentiments qui persistent moins longtemps que ceux des hommes civilisés.

Il y a cependant quelques restrictions à faire à ce sujet, et il est indispensable de comparer pour comprendre la nature de ces restrictions. Le sauvage a beaucoup de continuité, quand il s’agit des actes provoqués par les facultés intellectuelles les plus simples. Il ne se fatigue jamais par exemple des observations les plus minutieuses. Il ne se fatigue jamais non plus, quand il s’agit de cette sorte de perception que met en jeu la fabrication de ses armes et de ses ornements ; il reste souvent pendant des périodes fort longues à sculpter une pierre, etc. Au point de vue de l’émotion, il montre aussi une grande continuité, non-seulement dans les motifs qui le poussent à se livrer à ces petites industries, mais aussi pour certaines de ses passions et surtout pour la vengeance. En conséquence, quand nous étudions le degré de variabilité mentale qu’implique la vie quotidienne des différentes races, nous devons nous demander jusqu’à quel point la variabilité est un caractère qui affecte l’intelligence entière ou une partie seulement de l’intelligence.

Impulsion. — Ce caractère est très-voisin de celui que nous venons d’examiner : les émotions sans durée sont en effet des émotions qui poussent tantôt dans une direction tantôt dans une autre, sans aucune espèce de suite. Cependant on peut étudier séparément le caractère de l’impulsion, car il implique autre chose qu’un simple défaut de persistance. La comparaison des races humaines inférieures avec les races supérieures semble démontrer qu’en règle générale la violence accompagne les passions peu durables. Les emportements soudains auxquels se laissent aller les hommes de race inférieure sont d’autant plus excessifs qu’ils sont plus courts. Il y a donc probablement quelque affinité entre ces deux caractères : l’intensité produisant un épuisement plus rapide.

Remarquons en passant que les passions de l’enfance prouvent cette affinité et examinons certaines questions intéressantes relatives à la diminution d’impulsion qui accompagne le progrès du développement. Le système nerveux d’un être qui se laisse aller à l’impulsion est moins éloigné des actions réflexes que ne l’est celui d’un être qui sait résister à l’impulsion. Dans les actions réflexes nous voyons un simple stimulant qui se convertit soudain en mouvement, tandis que les autres parties du système nerveux n’exercent aucun contrôle ou tout au plus n’en exercent que fort peu. À mesure que nous arrivons à des actes plus élevés, provoqués par des stimulants de plus en plus complexes, nous ne voyons plus la même transformation instantanée en mouvements simples ; nous remarquons au contraire, un agencement plus réfléchi et plus variable de mouvements composés, toujours contrôlés et proportionnés. Il en est de même pour les passions et pour les sentiments chez les natures qui sont le moins développées et chez celles qui le sont le plus. Quand la complexité émotionnelle est peu considérable, une émotion excitée par une cause quelconque se transforme soudain en action, avant que les autres émotions aient été mises en jeu, et chacune des émotions se trouve de temps en temps dans cette situation. Au contraire, la constitution émotionnelle plus complexe est celle dans laquelle ces simples émotions se coordonnent de façon à ne pas agir indépendamment les unes des autres. Avant que l’excitation d’aucune d’entre elles ait eu le temps de se transformer en action, cette excitation s’est communiquée aux autres, qui sont souvent antagonistes, et la conduite se modifie de façon à s’ajuster aux ordres combinés des différentes émotions. De là résulte une diminution de la tendance impulsive et aussi une plus grande persistance. La conduite, étant dirigée par plusieurs émotions qui coopèrent en degré sans s’épuiser, acquiert une plus grande continuité, et tandis que les forces spasmodiques deviennent moins apparentes, il y a accroissement de l’énergie totale.

Si on se place à ce point de vue pour examiner les faits, on peut poser quelques questions intéressantes relativement aux différentes races humaines. Avec quels autres caractères, outre le degré d’évolution mentale, la tendance impulsive est-elle en rapport ? En dehors de la différence provenant de l’élévation de type, les races du nouveau monde semblent être moins promptes aux impulsions que les races de l’ancien monde. Cela est-il dû à une apathie constitutionnelle ? Peut-on indiquer un rapport (toutes autres choses étant égales) entre la vivacité physique et l’impulsion mentale ? Quel rapport y a-t-il entre ce caractère et l’état social ? Il est évident qu’une nature emportée, celle du Boschiman par exemple, est peu faite pour l’union sociale ; en règle générale l’union sociale, engendrée par quelque moyen que ce soit, agit comme un frein sur l’impulsion. Quel rôle relatif jouent pour arrêter l’impulsion les sentiments qu’engendre l’état social, tels, par exemple, que la crainte des voisins, l’instinct de sociabilité, le désir d’accumuler des richesses, les sentiments de sympathie, le sentiment de la justice ? Ces sentiments qui ne peuvent se développer que dans un certain état de société, impliquent tous l’idée de conséquences plus ou moins éloignées, et impliquent par conséquent aussi un frein sur l’élan des passions les plus simples. De là les questions suivantes : dans quel ordre, en quel degré et sous quels rapports ces sentiments agissent-ils ?

On peut ajouter une autre recherche générale de nature différente. Quel effet le mélange des races produit-il sur la nature mentale ? Il y a des raisons de croire que dans le règne animal tout entier, l’union de variétés très-éloignées les unes des autres a de déplorables conséquences physiques, tandis que l’union de variétés, voisines a des conséquences physiques avantageuses. En est-il de même pour la nature mentale ? Quelques faits semblent prouver que le mélange des races humaines très-dissemblables produit un pauvre type mental, c’est-à-dire une intelligence qui n’est appropriée ni au genre de vie de la race la plus élevée des races ni à celui de la race inférieure ; une intelligence, en un mot, qui se trouve en dehors de toutes les conditions de la vie. Nous trouvons, au contraire, que le mélange de peuples issus de la même grande famille, mais qui sont devenus quelque peu différents par suite de leur résidence, pendant de nombreuses générations, dans des milieux différents, produit un type mental offrant certaines supériorités. M. Smiles, dans son ouvrage sur les « Huguenots », fait remarquer qu’un nombre considérable des hommes distingués de l’Angleterre descendent de réfugiés français et flamands. M. Alphonse de Candolle, dans son Histoire des sciences et des savants depuis deux siècles démontre que les descendants des réfugiés français en Suisse, ont produit une proportion considérable de savants. Bien que ce résultat puisse être attribué en partie à la nature originelle de ces réfugiés qui devaient posséder cette indépendance de caractère qui est un des principaux facteurs de l’originalité, il est cependant probable qu’il est dû en partie au mélange des races. Nous avons d’ailleurs des preuves indéniables qui nous autorisent à parler ainsi. Le professeur Morley attire l’attention sur ce fait que pendant sept siècles de l’histoire de l’Angleterre, les plus grands génies de ce pays ont vu le jour dans les districts où s’est effectué le mélange des Celtes et des Anglo-saxons. M. Galton démontre aussi dans son ouvrage sur les « Savants de l’Angleterre » que les hommes les plus éminents par leur science viennent presque tous d’un district intérieur s’étendant du nord au sud, où on peut raisonnablement supposer que se trouve plus de sang mêlé que dans les régions situées à l’est et à l’ouest de cette ligne centrale. Semblable résultat semble, d’ailleurs, probable. À priori deux natures, respectivement adaptées à des conditions sociales légèrement différentes, doivent par leur union produire une nature un peu plus plastique que ne l’était chacune d’elles prise séparément, une nature qui se plie plus facilement aux circonstances nouvelles d’une vie sociale en progrès et par conséquent plus apte à enfanter de nouvelles idées et à contribuer au développement de nouveaux sentiments. La psychologie comparée de l’homme peut donc à juste titre embrasser les effets que produisent sur l’intelligence les mélanges de races, et parmi les recherches corollaires, on peut se poser cette question : Jusqu’à quel point la conquête d’une race par une autre a-t-elle contribué aux progrès de la civilisation, soit en amenant le mélange, soit par d’autres moyens ?


II.


La seconde des trois divisions principales que nous avons indiquées au commencement de ce travail est moins étendue. Cependant, on peut soulever des questions fort intéressantes et fort importantes au point de vue de la nature mentale relative des sexes dans chaque race.

Degré de différence entre les sexes. — Il est aujourd’hui démontré que le contraste entre les mâles et les femelles, au point de vue essentiellement physique, n’est pas également grand chez toutes les races humaines. Les races à barbe, par exemple, offrent une dissemblance plus considérable entre les deux sexes que les races dépourvues de barbe. Les hommes et les femmes des tribus de l’Amérique méridionale se ressemblent plus au point de vue de la forme générale, etc., qu’il n’est ordinaire partout ailleurs. Une première question se présente donc : La nature mentale des sexes diffère-t-elle à un degré constant ou à un degré variable ? Il est peu probable que la différence soit constante ; aussi, au point de vue de la variation, pouvons-nous nous demander quelle est la somme de cette variation et dans quelles conditions elle se produit.

Différence dans le volume et dans la complexité. — La comparaison entre les sexes comporte, bien entendu, des subdivisions parallèles à celles que nous avons faites dans la comparaison entre les races. Il faut principalement observer la masse mentale relative et la complexité mentale relative. Si l’on admet que la grande inégalité dans le travail de la reproduction de l’espèce est la cause de la différence du volume mental aussi bien que du volume physique, on peut étudier cette différence au point de vue des inégalités prolifiques des diverses races. On peut rechercher en même temps jusqu’à quel point les habitudes relatives des deux sexes sous le rapport de l’alimentation et du travail physique affectent chez eux le développement mental. Chez beaucoup de races sauvages les femmes traitées avec une excessive brutalité sont physiquement très-inférieures aux hommes, ce que l’on peut attribuer à l’excès de travail et au manque d’une nourriture suffisante. Ces mêmes causes produisent-elles simultanément un arrêt dans le développement mental ?

Variation des différences. — Si la dissemblance physique et mentale des sexes n’est pas constante, il faut alors admettre, dans l’hypothèse que toutes les races descendent d’une seule souche mère, que les différences accumulées ont dû se transmettre au même sexe dans le cours des générations. Si, par exemple, l’homme préhistorique n’avait pas de barbe, la production, d’une variété pourvue de barbe implique que, dans cette variété, les mâles ont continué à transmettre à leurs descendants du même sexe une quantité toujours plus considérable de barbe. Cette limitation de l’hérédité au même sexe, dont le règne animal nous offre de nombreux exemples, s’applique probablement tout autant à la conformation cérébrale qu’aux autres conformations. De là la question : La nature mentale des sexes ne diffère-t-elle pas sous divers rapports et à divers degrés chez les différentes races humaines ?

Causes des différences. — Peut-on établir un rapport quelconque entre cette différence variable et les rôles variés que jouent les sexes dans la vie ? Si l’on admet les effets cumulatifs de l’habitude sur la fonction et sur la conformation, aussi bien que la limitation de l’hérédité au même sexe, on doit s’attendre à ce qu’il se produise des adaptations sexuelles de l’intelligence, si, dans une société quelconque, les activités d’un sexe diffèrent de celles de l’autre sexe pendant une longue série de générations. On pourrait citer quelques exemples de ce fait. Chez les tribus africaines du Loango et de quelques autres districts, ainsi que chez quelques tribus montagnardes indiennes, les hommes et les femmes offrent un contraste frappant, en ce qu’ils sont respectivement apathiques et énergiques ; l’activité semble être devenue chose si naturelle pour les femmes, qu’il n’est pas besoin de les forcer pour les faire travailler. Des faits semblables suggèrent, bien entendu, une longue série de questions. La limitation de l’hérédité au même sexe peut expliquer les différences sexuelles de l’intelligence qui distinguent les hommes des femmes dans toutes les races et celles qui les distinguent dans chaque race ou dans chaque société. Mais on pourrait se demander, et la question est intéressante, jusqu’à quel point ces différences mentales se trouvent interverties dans les cas où il y a inversion des rapports sociaux et domestiques, chez les tribus des collines de Khali, par exemple, où les femmes ont si bien su prendre la haute main, qu’elles mettent tout simplement leurs maris à la porte quand ceux-ci viennent à leur déplaire.

Aptitude aux modifications mentales chez les deux sexes. — En même temps que l’on compare les races sous le rapport de la plasticité mentale, on peut comparer parallèlement les sexes, dans chaque race. Est-il toujours vrai, comme il semble l’être généralement, que les femmes soient moins modifiables que les hommes ? Le sentiment conservateur relatif des femmes, leur plus grand attachement aux idées et aux coutumes établies se manifeste évidemment dans beaucoup de sociétés civilisées et à demi civilisées. En est-il de même chez les peuples sauvages ? Dalton nous cite un exemple curieux d’un attachement plus grand aux coutumes chez les femmes que chez les hommes, chez les Juangs, une des tribus les plus sauvages du Bengale. Tout récemment le costume des deux sexes n’arrivait même pas à celui que la légende juive attribue à Adam et à Ève. Il y a quelques années les hommes se laissèrent persuader de remplacer par un morceau d’étoffe autour des reins la touffe de feuilles qu’ils y plaçaient d’ordinaire ; mais les femmes adhèrent encore à l’habitude originelle, sentiment conservateur qui se produit là où l’on pourrait le moins s’y attendre.

Sentiment sexuel. — On peut s’attendre à obtenir des résultats importants de la comparaison des races au point de vue de la somme et du caractère des sentiments élevés auxquels donnent lieu les rapports entre les sexes. Les variétés inférieures de l’espèce humaine éprouvent fort peu ces sentiments. Chez les races plus élevées, tels que les Malayo-Polynésiens, ces sentiments semblent considérablement développés ; on peut par exemple les observer dans toute leur force chez les Dyaks. En règle générale, ces sentiments semblent se développer à mesure que la civilisation augmente. On pourrait à ce sujet poser plusieurs questions : (a) Jusqu’à quel point le développement du sentiment sexuel dépend-il du progrès intellectuel ou du progrès de l’imagination ? (b) Quels sont les rapports de ce sentiment avec le progrès des émotions et surtout avec le progrès des émotions qui prennent leur source dans la sympathie ? Quels sont ses rapports avec la Polygamie et la Polyandrie ? (c) Ne pousse-t-il pas à la monogamie et n’est-il pas développé par elle ? (d) Quel rapport y a-t-il entre ce sentiment et la conservation du lien de famille et en conséquence avec la meilleure éducation donnée aux enfants ?


III.


Dans la troisième division de notre sujet, que nous pouvons aborder actuellement, se plaçant les caractères plus spéciaux des différentes races.

Imitation. — Un des caractères par lesquels les races inférieures s’écartent moins des actions réflexes que ne le font les races supérieures, est leur vive tendance à imiter les mouvements qu’elles voient et à répéter les sons qu’elles entendent, habitude presque involontaire chez elles et que les voyageurs ont la plus grande peine à empêcher. Cette répétition sans but et sans signification, qui semble impliquer que l’idée d’une action observée ne peut pas pénétrer dans l’esprit de l’observateur, sans tendre immédiatement à prendre la forme de l’idée conçue (et chaque acte idéal est une forme naissante de la conscience qui accompagne l’accomplissement de cet acte), s’écarte évidemment fort peu de l’acte automatique ; or, on doit s’attendre à ce que ce sentiment automatique diminue à mesure qu’augmente la puissance sur soi-même. Ce caractère de· mimique automatique est évidemment allié à cette mimique moins automatique qui se traduit par une persistance plus grande des coutumes. En effet, l’adaptation par une nouvelle génération des coutumes de la génération précédente, sans que cette nouvelle génération cherche à se rendre compte de la raison d’être de ces coutumes, implique une tendance à l’imitation qui domine la tendance à la critique et au scepticisme ; c’est ainsi que se perpétuent des coutumes que l’on ne peut expliquer. On devrait étudier la diminution de cette imitation sans raison, qui est plus puissante chez les races sauvages et qui est plus faible chez les races civilisées, dans ses rapports avec les divers degrés successivement plus élevés de la vie sociale ; car cette tendance à l’imitation profite et nuit en même temps à la civilisation ; elle lui profite en ce qu’elle donne à l’organisation sociale cette fixité sans laquelle une société ne peut exister ; elle lui nuit en ce qu’elle offre une résistance aux changements de l’organisation sociale qui sont devenus désirables.

Absence de curiosité. — Les hommes civilisés disposés à étudier la vie sauvage à leur propre point de vue, s’imaginent que les sauvages s’étonnent grandement, quand ils voient pour la première fois les merveilles de la civilisation. Mais ils se trompent quand ils supposent que le sauvage ressent ce qu’ils ressentiraient à sa place. L’absence de curiosité rationnelle relativement à ces nouveautés incompréhensibles est un caractère que l’on a remarqué chez tous les peuples très-sauvages ; et les peuples à demi-civilisés, se distinguent des sauvages en ce qu’ils éprouvent une curiosité rationnelle. Il faudrait étudier ce caractère dans ses rapports avec la nature intellectuelle, avec la nature émotionnelle et avec l’état social.

Qualité de la pensée. — Sous ce titre un peu vague on peut comprendre des recherches fort étendues : 1° Le degré de généralité des idées ; 2° le degré d’abstraction des idées ; 3° le degré de détermination des idées ; 4° le degré de cohérence des idées ; 5° dans quelle mesure se sont développées certaines notions, telles que celles de classe, de cause, d’uniformité, de droit, de vérité. Beaucoup de conceptions nous sont devenues si familières que nous les regardons comme une propriété commune à toutes les intelligences ; or, elles ne sont pas plus l’apanage des sauvages qu’elles ne sont celui de nos propres enfants. La comparaison des races devrait donc se faire de façon à élucider les procédés qui amènent de semblables conceptions. Il faut dans chaque cas observer ce développement : 4° indépendamment, dans tous ses degrés successifs ; 2° dans ses rapports avec les conceptions intellectuelles co-opérantes ; 3° dans ses rapports avec les progrès du langage, des arts et de l’organisation sociale.

Les données de la linguistique ont déjà servi à ces recherches, mais il faudrait en faire un emploi plus systématique. Il faut non-seulement seulement prendre comme preuve le nombre des mots généraux et le nombre des mots abstraits dans le vocabulaire d’un peuple, mais aussi le degré de généralité ou d’abstraction de ces mots ; car il y a des originalités du premier, du second, du troisième ordre, etc., et des abstractions variant également en degré. Bleu est une abstraction se rapportant à une classe d’impression tirée des objets visibles ; couleur est une abstraction plus élevée se rapportant à beaucoup de classes semblables d’impressions visuelles ; propriété, une abstraction plus élevée encore, se rapportant à certaines classes d’impressions perçues non pas par les yeux seuls, mais par les autres organes des sens. Si on parvenait à classer les généralités et les abstractions dans l’ordre de leur étendue et de leur degré, on obtiendrait un critérium qui, appliqué au vocabulaire des peuples sauvages, permettrait de juger du degré de développement intellectuel qu’ils ont atteint.

Aptitudes particulières. — Il faut ajouter à ces caractères spéciaux de l’intelligence qui indiquent les différents degrés de son développement, les caractères inférieurs en rapport avec le mode de vie, c’est-à-dire les sortes et les degrés de facultés qui ont pris naissance et se sont adaptées aux habitudes quotidiennes, par exemple, l’habitude de se servir de ses armes, la faculté de suivre une piste ou de distinguer rapidement les objets individuels. On peut en même temps se livrer à des recherches sur certaines particularités esthétiques qui semblent appartenir en propre à quelques races et pour lesquelles on n’a pas encore donné d’explication. Ainsi, par exemple, les débris trouvés dans les cavernes de la Dordogne nous prouvent que leurs habitants, quelque sauvages qu’ils dussent être, savaient dessiner et sculpter des figures d’animaux avec un certain talent, alors qu’il y a aujourd’hui des peuples sauvages qui, probablement, sont plus élevés sous certains rapports que les hommes des cavernes et qui cependant semblent incapables de reconnaître un dessin quelque qu’il soit. Il en est de même pour la musique. La faculté musicale qui fait presque absolument défaut chez quelques races inférieures est, au contraire, développée à un degré très-extraordinaire chez d’autres races qui ne sont pas beaucoup plus élevées, les nègres par exemple ; chez les tribus nègres le sentiment musical est parfaitement inné et un missionnaire qui a vécu longtemps au milieu d’eux m’a dit que quand il apprenait aux enfants l’air des psaumes, il s’en trouvait parmi eux qui faisaient spontanément une seconde partie. Il serait fort intéressant de savoir si l’on peut découvrir quelque cause à ces particularités de race.

Spécialité de la nature des émotions. — Ce sujet mérite une étude attentive, car il est en rapports intimes avec les phénomènes sociaux ; avec la possibilité du progrès social et avec la nature de la conformation sociale. Parmi les spécialités qu’il faut tout particulièrement étudier, on peut citer : (a) La sociabilité, caractère que les différentes races possèdent à des degrés bien divers. Certains peuples, comme les Mantras, se montrent fort indifférents pour les relations sociales, d’autres ne peuvent pas s’en passer. Il est évident que le désir plus ou moins vif de se trouver dans la société des autres hommes, doit avoir une influence considérable sur la formation des groupes sociaux et se trouve par conséquent à la base de tout progrès social. (b) La haine de toute entrave. Quelques peuples sauvages, les Mapuchés, par exemple, ne se laissent gouverner à aucun prix ; quelques autres peuples qui ne sont pas plus élevés qu’eux en civilisation, se soumettent non-seulement à toutes les lois possibles, mais admirent même les gens qui les tyrannisent. Il faut examiner ces contrastes dans leurs rapports avec l’évolution sociale, car ils sont respectivement favorables ou défavorables aux premiers états de cette évolution. (c) Le désir de la louange est un caractère qui, bien que commun à toutes les races, qu’elles soient sauvages ou civilisées, varie considérablement en degré. Il y a des races absolument sauvages dans les îles du Pacifique, dont les membres sacrifient sans regret tout ce qu’ils possèdent, pour s’attirer les applaudissements qu’entraîne toujours la générosité poussée à l’extrême ; ailleurs on recherche les applaudissements avec moins d’ardeur. Il faut avoir soin de tenir compte des rapports qui existent entre cet amour de la louange et les entraves sociales, car cet amour joue un rôle important dans le maintien de ces entraves. (d) La tendance à acquérir. C’est là encore un caractère dont il faut tout particulièrement observer les divers degrés et les rapports avec l’état social. Le désir de la propriété augmente avec la possibilité de le satisfaire ; or, cette possibilité augmente dans la même mesure que se développe l’état social. Dès que la propriété d’abord indivise dans la tribu, puis dans la famille, devient individuelle, la notion du droit particulier de possession se définit et augmente le désir de l’acquisition. Chaque pas fait vers un état social plus solidement constitué, rend possibles les accumulations plus considérables et donne plus de sécurité aux jouissances qu’elles procurent ; l’encouragement à accumuler qui en est la conséquence, conduit à l’augmentation du capital et à de nouveaux progrès. Il faut observer dans tous les cas cette action et cette réaction du sentiment et de l’état social.

Les sentiments altruistes. — Ces sentiments viennent les derniers mais ce sont aussi les plus élevés. Leur évolution dans le cours de la civilisation nous démontre très-clairement les influences réciproques de l’unité sociale et de l’organisme social. Il ne peut, d’une part, exister de sympathie avec les sentiments qu’engendre la sympathie, qu’à une seule condition, c’est que les hommes soient entourés d’autres hommes. D’autre part, la persistance de l’union entre les hommes dépend en partie de la présence de la sympathie et des entraves qu’elle apporte à la conduite individuelle. La sociabilité favorise le développement de la sympathie ; le développement de la sympathie amène une sociabilité plus étroite et un état social plus stable ; chaque augmentation de l’une rendant continuellement possible une augmentation de l’autre.

On peut disposer en trois classes principales la comparaison des sentiments altruistes, dérivant de la sympathie et existant dans les différentes races d’hommes et dans les divers états sociaux : (a) la pitié qu’il faut observer dans ces différents états, c’est-à-dire selon qu’elle s’exerce envers les enfants, les malades, les vieillards ou les ennemis, (b) La générosité, quand elle se traduit par des dons (en ayant soin dans ce cas de la distinguer de la vanité), par le renoncement à certaines jouissances en faveur d’autrui, ou par de vifs efforts en faveur d’autrui. Il faut aussi observer ce sentiment sous le rapport de son extension, c’est-à-dire si la générosité se limite aux parents, ou si elle s’étend seulement aux membres de la même société, ou aux membres d’autres sociétés ; il faut aussi l’observer dans ses rapports avec le degré de prévoyance, c’est-à-dire si elle est le résultat d’impulsions soudaines auxquelles on obéit sans calculer ce qu’il en peut coûter, ou si elle est accompagnée d’un froid calcul des sacrifices futurs qu’elle nécessitera. (c) La justice. Il faut considérer le plus abstrait de tous les sentiments sous les mêmes divers aspects que ceux que nous venons d’indiquer, ainsi qu’à beaucoup d’autres points de vue. Jusqu’à quel point, par exemple, la justice s’exerce quand il s’agit de la vie, de la propriété, ou des divers intérêts insignifiants d’autrui. En outre, la comparaison entre les hommes sous le rapport de ce sentiment le plus élevé de tous, doit se faire plus que dans tous les autres cas, en tenant compte de l’état social, qu’il détermine dans une grande mesure ; et en tenant compte aussi de la forme et des actes du gouvernement, du caractère des lois et des rapports de la société.

Je viens d’établir aussi brièvement que j’ai pu, tout en restant clair, les principales divisions et subdivisions que comporte la psychologie comparative de l’homme. En passant aussi rapidement en revue un sujet aussi vaste, j’ai sans doute négligé bien des points qu’il aurait fallu noter. Sans doute aussi la plupart des points que j’ai indiqués amèneront des recherches plus détaillées qu’il sera bon de poursuivre. Toutefois, même dans son état actuel, le programme est assez vaste pour occuper de nombreux investigateurs qui pourront avantageusement se diviser le travail.

Bien que les anthropologistes, après s’être occupés des productions et des arts primitifs de l’homme, aient surtout porté leur attention sur les caractères physiques des races humaines, on admettra, je pense, que l’étude de ces caractères le cède en importance à celle des caractères intellectuels. Les conclusions générales tirées de l’étude des caractères physiques ne peuvent pas avoir sur les phénomènes les plus élevés, l’influence que pourraient avoir les conclusions tirées de l’étude des caractères intellectuels.

Il nous importe essentiellement d’avoir une vraie théorie de l’esprit humain ; or, la comparaison systématique de l’esprit d’hommes différents sous le rapport de la race et de la civilisation nous aidera à constituer cette vraie théorie. La connaissance des rapports réciproques entre les divers caractères des hommes et les caractères des sociétés qu’ils constituent doit exercer une profonde influence sur nos idées d’organisation politique. Quand on comprendra bien la dépendance réciproque qui existe entre la nature de l’individu et la conformation sociale, on pourra se rendre un compte plus exact des changements qui se produisent actuellement et de ceux qui se produiront bientôt. Quand nous serons à même de bien comprendre le développement mental dans ses rapports avec les conditions sociales qui modifient constamment l’esprit, pour être à leur tour modifiés par lui, nous serons aussi heureusement à même de prévoir les effets les plus éloignés que produiront les institutions sur le caractère, et nous pourrons éviter les graves inconvénients que cause aujourd’hui une législation ignorante.

Enfin, une vraie et bonne théorie de l’évolution mentale, basée sur l’humanité toute entière, en nous mettant à même de comprendre l’évolution de chaque esprit individuel, nous permettra de modifier nos déplorables méthodes d’éducation et par conséquent de faire faire de nouveaux progrès à la puissance intellectuelle et à la nature morale de l’homme.

Herbert Spencer.