Essai de quelques poèmes chrétiens

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Essai de quelques poèmes chrétiens
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Stances de la mort[modifier]

Mes yeux, ne lancez plus votre pointe éblouie
Sur les brillants rayons de la flammeuse vie,
Cillez-vous, couvrez-vous de ténèbres, mes yeux :
Non pas pour étouffer vos vigueurs coutumières,
Car je vous ferai voir de plus vives lumières,
Mais sortant de la nuit vous n’en verrez que mieux.

Je m’ennuie, de vivre, et mes tendres années,
Gémissant sous le faix de bien peu de journées,
Me trouvent au milieu de ma course cassé :
Si n’est-ce pas du tout par défaut de courage,
Mais je prends, comme un port à la fin de l’orage,
Dédain de l’avenir pour l’horreur du passé.

J’ai vu comme le Monde embrasse ses délices,
Et je n’embrasse rien au Monde que supplices,
Ses gais printemps me sont de funestes hivers,
Le gracieux Zéphir de son repos me semble
Un Aquilon de peine, il s’assure et je tremble,
Ô que nous avons donc de desseins bien divers !

Ce Monde, qui croupit ainsi dedans soi-même,
N’éloigne point jamais son cœur de ce qu’il aime,
Et ne peut rien aimer que sa difformité :
Mon esprit au contraire hors du Monde m’emporte,
Et me fait approcher des Cieux en telle sorte
Que j’en fais désormais l’amour à leur beauté.

Mais je sens dedans moi quelque chose qui gronde,
Qui fait contre le Ciel le partisan du Monde,
Qui noircit ses clartés d’un ombrage touffu,
L’esprit qui n’est que feu de ses désirs m’enflamme,
Et la chair qui n’est qu’eau pleut des eaux sur ma flamme,
Mais ces eaux-là pourtant n’éteignent point ce feu.

La chair des vanités de ce monde pipée
Veut être dans sa vie encor enveloppée,
Et l’esprit pour mieux vivre en souhaite la mort.
Ces partis m’ont réduit en un péril extrême.
Mais, mon Dieu, prends parti de ces partis toi-même,
Et je me rangerai du parti le plus fort.

Sans ton aide, mon Dieu, cette chair orgueilleuse
Rendra de ce combat l’issue perilleuse,
Car elle est en son règne, et l’autre est étranger.
La chair sent le dous fruit des voluptés présentes,
L’Esprit ne semble avoir qu’un espoir des absentes.
Et le fruit pour l’espoir ne se doit point changer.

Et puis si c’est ta main qui façonna le Monde,
Dont la riche Beauté à ta beauté réponde,
La chair croit que le Tout pour elle fut parfait.
Tout fût parfait pour elle, et elle d’avantage
Se vante d’être, Ô Dieu, de tes mains un ouvrage,
Hé ! defairois-tu donc ce que tes mains ont fait ?

Voila comme l’effort de la charnelle ruse
De son bien pour son mal ouvertement abuse,
En danger que l’Esprit ne ploie en fin sous lui.
Viens donc, et mets la main, mon Dieu, dedans ce trouble,
Et la force à l’esprit par ta force redouble :
Un bon droit a souvent besoin d’un bon appui.

Ne crains point, mon Esprit, d’entrer en cette lice,
Car la chair ne combat ta puissante justice
Que d’un bouclier de verre, et d’un bras de roseau.
Dieu t’armera de fer pour piler ce beau verre,
Pour casser ce roseau : et la fin de la guerre,
Sera pour toi la Vie, et pour elle un Tombeau.

C’est assez enduré que de cette vermine
La superbe insolence à ta grandeur domine,
Tu lui dois commander, cependant tu lui sers :
Tu dois purger la chair, et cette chair souille,
Voire, de te garder un désir te chatouille,
Mais cuidant te garder, mon esprit, tu te perds.

Je te sens ému de quelque inquiétude,
Quand tu viens à songer à cette servitude,
Mais ce songe s’étouffe au sommeiil de ce corps :
Que si la voix de Dieu te frappe les oreilles,
De ce profond sommeil soudain tu te réveilles :
Mais quand elle a passé soudain tu te r’endors.

Tu surmontes tantôt, mais tantôt tu succombes,
Tu vas tantôt au Ciel, mais tantôt tu retombes,
Et le Monde t’enlasse encore en ses détours :
C’est bien, car tu crains ce que plus tu désires,
Ton espérance même a pour toi des martyres,
Et bref tu vois Bien, mais tu suis le rebours.

Encore ce peu de temps que tu mets à résoudre
Ton départ de la Terre, un nuage de poudre,
Que tu pousses en l’air enveloppe tes pas :
J’ai bien vu sauteler les bouillons de ton zèle,
J’ai vu fendre le vent aux cerveaux de ton aile,
Mais tu t’es refroidi pour revoler en bas.

Hélas ! que cherches-tu dans ces relans abîmes
Que tu noircis sans fin des horreurs de tes crimes ?
He ! que tâtonnes-tu dans cette obscurité
Où ta clarté, du vent de Dieu même allumée,
Ne pousse que les flots d’une épaisse fumée,
Et contraint à la mort son immortalité ?

Quelle plaine en l’enfer des ces pointus encombres ?
Quel beau jour en la nuit de ces affreuses ombres ?
Quel doux largue au détroit de tant de vents battu ?
Reprends cœur, mon Esprit, reprends nouvelle force,
Toi, moelle de mon foetus, perce à travers l’écorce,
Et vivant, fait mourir l’écorce, et le feotu.

Apprends même du Temps, que tu cherches d’étendre.
Qui coule, qui se perd, et ne te peut attendre.
Tout se hâte, et se perd, et coule avec ce Temps :
Où trouveras-tu donc quelque longue durée ?
Ailleur ! mais tu ne peux sans la fin mesurée
De ton mal, commencer le Bien que tu prétends.

Ton Mal, c’est ta prison, et ta prison encore
Ce corps dont le souci jour et nuit te dévore :
Il faut rompre, il faut rompre en fin cette prison.
Tu seras lors au calme, au beau jour, à la plaine !
Au lieu de tant de vents, tant de nuit, tant de gêne,
Qui battent, qui noircit, qui presse ta raison.

O la plaisante Mort qui nous pousse à la Vie,
Vie qui ne crait plus d’être ravie !
O le vivre cruel qui craint encor la Mort !
Ce vivre est une Mer où le bruyant orage
Nous menace à tous coups d’un assuré naufrage :
Faisons, faisons naufrage, et jettons nous au Port.

Je sais bien, mon Esprit, que cet air, et cette onde,
Cette terre, et ce Feu, ce Ciel qui ceint le Monde,
Enfle, abîme, retient, brûle, éteint tes désirs :
Tu vois je ne sais quoi de plaisant et aimable,
Mais le dessus du Ciel est bien plus estimable,
Et de plaisants amours, et d’aimables plaisirs.

Ces Amours, ces Plaisirs, dont les troupes des Anges
Caressent du grand Dieu les merveilles étranges
Aux accords raportés de leur diverses voix,
Sont bien d’autres plaisirs, amours d’autre Nature.
Ce que tu vois ici n’en est pas la peinture,
Ne fut-ce rien sinon pour ce que tu le vois.

Invisible Beauté, Délices invisibles,
Ravissez-moi du creux de ces manoirs horribles,
Fondez-moi cette chair, et rompez moi ces os :
Il faut passer vers vous à travers mon martyre,
Mon martyre en mourant : car hélas ! je désire,
Commencer au travail et finir au repos.

Mais dispose, mon Dieu, ma tremblante impuissance.
A ces pesants fardeaux de ton obeissance :
Si tu veux que je vive encore, je le veux.
Et quoi ? m’envies-tu ton bien que je souhaite ?
Car ce ne m’est que mal que la vie imparfaite,
Qui languit sur la terre, et qui vivroit aux Cieux.

Non, ce ne m’est que mal, ce mal plein d’espérance
Qu’aprés les durs ennuis de ma longue souffrance,
Tu m’étendras ta main, mon Dieu, pour me guarir.
Mais tandis que je couve une si belle envie
Puis qu’un bien est le but, et le bout de ma vie,
Apprends-moi de bien vivre, afin de bien mourir.


Sonnets de la Mort[modifier]


I Mortels, qui des mortels avez pris vostre vie,[modifier]

Mortels, qui des mortels avez pris vostre vie,
Vie qui meurt encor dans le tombeau du Corps,
Vous qui r’amoncelez vos tresors, des tresors
De ceux dont par la mort la vie fust ravie :

Vous qui voyant de morts leur mort entresuivie,
N’avez point de maisons que les maisons des morts,
Et ne sentez pourtant de la mort un remors,
D’où vient qu’au souvenir son souvenir s’oublie ?

Est-ce que votre vie adorant ses douceurs
Deteste des pensers de la mort les horreurs,
Et ne puisse envier une contraire envie ?

Mortels, chacun accuse, et j’excuse le tort
Qu’on forge en vostre oubli. Un oubli d’une mort
Vous monstre un souvenir d’une éternelle vie.


II Mais si faut-il mourir, et la vie orgueilleuse[modifier]

Mais si faut-il mourir, et la vie orgueilleuse,
Qui brave de la mort, sentira ses fureurs ;
Les Soleils hâleront ces journalières fleurs,
Et le temps crèvera ceste ampoule venteuse.

Ce beau flambeau qui lance une flamme fumeuse,
Sur le vert de la cire éteindra ses ardeurs ;
L’huile de ce Tableau ternira ses couleurs,
Et ses flots se rompront à la rive écumeuse.

J’ai vu ces clairs éclairs passer devant mes yeux,
Et le tonnerre encor qui gronde dans les Cieux.
Ou d’une ou d’autre part éclatera l’orage.

J’ai vu fondre la neige, et ces torrents tarir,
Ces lions rugissants, je les ai vus sans rage.
Vivez, hommes, vivez, mais si faut-il mourir.


III Ha ! que j’en voy bien peu songer à ceste mort[modifier]

Ha ! que j’en voy bien peu songer à ceste mort
Et si chacun la cerche aux dangers de la guerre !
Tantost dessus la Mer, tantost dessus la Terre,
Mais las ! dans son oubli tout le monde s’endort.

De la Mer, on s’attend à ressurgir au Port,
Sur la Terre, aux effrois dont l’ennemy s’atterre :
Bref, chacun pense à vivre, et ce vaisseau de verre
S’estime estre un rocher bien solide et bien fort.

Je voy ces vermisseaux bastir dedans leurs plaines
Les monts de leurs desseins, dont les cimes humaines
Semblent presque esgaler leurs cœurs ambitieux.

Geants, où poussez-vous ces beaux amas de poudre ?
Vous les ammoncelez ? Vous les verrez dissoudre :
Ils montent de la Terre ? Ils tomberont des Cieux.


IV Pour qui tant de travaux ? pour vous ? de qui l’aleine[modifier]

Pour qui tant de travaux ? pour vous ? de qui l’aleine
Pantelle en la poictrine et traine sa langueur ?
Vos desseins sont bien loin du bout de leur vigueur
Et vous estes bien pres du bout de vostre peine.

Je vous accorde encore une emprise certaine,
Qui de soy court du Temps l’incertaine rigueur ;
Si perdrez-vous enfin ce fruit et ce labeur :
Le mont est foudroyé plus souvent que la plaine.

Ces sceptres enviez, ces Tresors debattus,
Champ superbe du camp de vos fieres vertus,
Sont de l’avare mort le debat et l’envie.

Mais pourquoi ce souci ? mais pourquoi cest effort ?
Sçavez-vous bien que c’est le train de ceste vie ?
La fuite de la Vie, et la course à la Mort.


V Helas ! contez vos jours : les jours qui sont passez[modifier]

Helas ! contez vos jours : les jours qui sont passez
Sont desja morts pour vous, ceux qui viennent encore
Mourront tous sur le point de leur naissante Aurore,
Et moitié de la vie est moitié du decez.

Ces desirs orgueilleux pesle mesle entassez,
Ce cœur outrecuidé que vostre bras implore,
Cest indomptable bras que vostre cœur adore,
La Mort les met en geine, et leur fait le procez.

Mille flots, mille escueils, font teste à vostre route,
Vous rompez à travers, mais à la fin, sans doute,
Vous serez le butin des escueils, et des flots.

Une heure vous attend, un moment vous espie,
Bourreaux desnaturez de vostre propre vie,
Qui vit avec la peine, et meurt sans le repos.


VI Tout le monde se plaint de la cruelle envie[modifier]

Tout le monde se plaint de la cruelle envie
Que la nature porte aux longueurs de nos jours :
Hommes, vous vous trompez, ils ne sont pas trop cours,
Si vous vous mesurez au pied de vostre vie.

Mais quoy ? je n’entens point quelqu’un de vous qui die :
Je me veux despestrer de ces fascheux destours,
Il faut que je revole à ces plus beaux sejours,
Où sejourne des Temps l’entresuitte infinie.

Beaux sejours, loin de l’œil, pres de l’entendement,
Au prix de qui ce Temps ne monte qu’un moment,
Au prix de qui le jour est un ombrage sombre,

Vous estes mon desir : et ce jour, et ce Temps,
Où le Monde s’aveugle et prend son passetemps,
Ne me seront jamais qu’un moment et qu’une Ombre.


VII Tandis que dedans l’air un autre air je respire[modifier]

Tandis que dedans l’air un autre air je respire,
Et qu’à l’envy du feu j’allume mon desir,
Que j’enfle contre l’eau les eaux de mon plaisir,
Et que me colle à Terre un importun martyre,

Cest air tousjours m’anime, et le desir m’attire,
Je recerche à monceaux les plaisirs à choisir,
Mon martyre eslevé me vient encor saisir,
Et de tous mes travaux le dernier est le pire.

A la fin je me trouve en un estrange esmoy,
Car ces divers effets ne sont que contre moy :
C’est mourir que de vivre en ceste peine extresme.

Voila comme la vie à l’abandon s’espard :
Chasque part de ce Monde en emporte sa part,
Et la moindre à la fin est celle de nous mesme.


VIII Voulez-vous voir ce trait qui si roide s’élance[modifier]

Voulez-vous voir ce trait qui si roide s’élance
Dedans l’air qu’il poursuit au partir de la main ?
Il monte, il monte, il perd : mais hélas ! tout soudain
Il retombe, il retombe, et perd sa violence.
 
C’est le train de nos jours, c’est cette outrecuidance
Que ces Monstres de Terre allaitent de leur sein,
Qui baise ores des monts le sommet plus hautain,
Ores sur les rochers de ces vallons s’offense.
 
Voire, ce sont nos jours : quand tu seras monté
À ce point de hauteur, à ce point arrêté
Qui ne se peut forcer, il te faudra descendre.
 
Le trait est empenné, l’air qu’il va poursuivant
C’est le champ de l’orage : hé ! commence d’apprendre
Que ta vie est de Plume, et le monde de Vent.


IX Qui sont, qui sont ceux-là, dont le cœur idolâtre[modifier]

Qui sont, qui sont ceux-là, dont le cœur idolâtre,
Se jette aux pieds du Monde, et flatte ses honneurs,
Et qui sont ces valets, et qui sont ces Seigneurs,
Et ces âmes d’Ebène, et ces faces d’Albâtre ?

Ces masques déguisés, dont la troupe folâtre
S’amuse à caresser je ne sais quels donneurs
De fumées de Cour, et ces entrepreneurs
De vaincre encor le Ciel qu’ils ne peuvent combattre ?

Qui sont ces louvoyeurs qui s’éloignent du Port ?
Hommagers à la Vie, et félons à la Mort,
Dont l’étoile est leur Bien, le Vent leur fantaisie ?

Je vogue en même mer, et craindrais de périr
Si ce n’est que je sais que cette même vie
N’est rien que le fanal qui me guide au mourir.


X Mais si mon foible corps qui comme l’eau s’escoule[modifier]

Mais si mon foible corps qui comme l’eau s’escoule,
(Et s’affermit encor plus longtemps qu’un plus fort,)
S’avance à tous moments vers le sueil de la mort,
Et que mal dessus mal dans le tombeau me roule,

Pourquoy tiendray-je roide à ce vent qui saboule
Le Sablon de mes jours d’un invincible effort ?
Faut-il pas resveiller cette Ame qui s’endort,
De peur qu’avec le corps la Tempeste la foule ?

Laisse dormir ce corps, mon Ame, et quant à toy
Veille, veille et te tiens alerte à tout effroy,
Garde que ce Larron ne te trouve endormie :

Le poinct de sa venüe est pour nous incertain,
Mais, mon Ame, il suffist que cest Autheur de Vie
Nous cache bien son temps, mais non pas son dessein.


XI Et quel bien de la Mort ? où la vermine ronge[modifier]

Et quel bien de la Mort ? où la vermine ronge
Tous ces nerfs, tous ces os ; où l’Ame se depart
De ceste orde charongne, et se tient à l’escart,
Et laisse un souvenir de nous comme d’un songe ?

Ce corps, qui dans la vie en ses grandeurs se plonge,
Si soudain dans la mort estouffera sa part,
Et sera ce beau Nom, qui tant partout s’espard,
Borné de vanité, couronné de mensonge.

A quoy ceste Ame, helas ! et ce corps desunis ?
Du commerce du monde hors du monde bannis ?
A quoy ces nœuds si beaux que le Trespas deslie ?

Pour vivre au Ciel il faut mourir plustost icy :
Ce n’en est pas pourtant le sentier racourcy,
Mais quoy ? nous n’avons plus ny d’Henoc, ny d’Elie.


XII Tout s’enfle contre moy[modifier]

Tout s’enfle contre moy, tout m’assaut, tout me tente,
Et le Monde, et la Chair, et l’Ange révolté,
Dont l’onde, dont l’effort, dont le charme inventé
Et m’abisme, Seigneur, et m’esbranle, et m’enchante.

Quelle nef, quel appuy, quelle oreille dormante,
Sans péril, sans tomber, et sans estre enchanté,
Me donras-tu ? Ton Temple où vit ta Saincteté,
Ton invincible main, et ta voix si constante ?

Et quoy ? Mon Dieu, je sens combattre maintesfois
Encor avec ton Temple, et ta main, et ta voix,
Cest Ange revolté, ceste Chair, et ce Monde.

Mais ton Temple pourtant, ta main, ta voix sera
La nef, l’appuy, l’oreille, où ce charme perdra,
Où mourra cest effort, où se rompra ceste onde.