Essai sur la nature du commerce en général/Partie II/Chapitre 10

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Des causes de l'augmentation & de la diminution de l'intérêt de l'argent, dans un État



Partie II, Chapitre 9 Partie II, Chapitre 10 Partie III, Chapitre 1




C’est une idée & reçûe de tous ceux qui ont écrit sur le commerce, que l’augmentation de la quantité de l’argent effectif dans un État y diminue le prix de l’interêt, parceque lorsque l’argent abonde, il est plus facile d’en trouver à emprunter. Cette idée n’est pas toujours vraie ni juste. Pour s’en convaincre, il ne faut que se souvenir qu’en l’année 1720, presque tout l’argent d’Angleterre fut apporté à Londres, & que par-dessus cela, le nombre des billets qu’on mit sur la place accélera le mouvement de l’argent d’une maniere extraordinaire.

Cependant cette abondance d’argent & de circulation au lieu de diminuer l’interêt courant qui étoit auparavant à cinq pour cent, & au-dessous, ne servit qu’à en augmenter le prix, qui fut porté à cinquante & soixante pour cent. Il est facile de rendre raison de cette augmentation du prix de l’interêt, par les principes & les causes de l’ interêt, que j’ai établies dans le chapitre précédent La voici, tout le monde étoit devenu Entrepreneur dans le systeme de la Mer du Sud, & demandoit à emprunter de l’argent pour acheter des Actions, comptant de faire un profit immense au moïen duquel il pourroit aisément païer ce haut prix d’intérêt.

Si l’abondance d’argent dans l’État vient par les mains de gens qui prêtent, elle diminuera sans doute l’interêt courant en augmentant le nombre des prêteurs : mais si elle vient par l’entremise de personnes qui dépensent elle aura l’effet tout contraire, & elle haussera le prix de l’interêt en augmentant le nombre des Entrepreneurs qui auront à travailler au moïen de cette augmentation de dépense, & qui auront besoin d’emprunter pour fournir à leur entreprise, dans toutes les classes d’interêts.

L’abondance ou la disette d’argent dans un État, hausse toujours ou baisse les prix de toutes choses dans les altercations du troc, sans avoir aucune liaison nécessaire avec le prix de l’intérêt, qui peut très bien être haut dans les États où il y a abondance d’argent, & bas dans ceux ou l’argent est plus rare : haut où tout est cher, & bas où tout est à grand marché : haut à Londres, & bas à Gênes.

Le prix de l’interêt hausse & baisse tous les jours sur de simples bruits, qui tendent à diminuer ou à augmenter la sureté des Préteurs, sans que le prix des choses dans le troc soit alteré pour cela.

La source la plus constante d’un interêt haut dans un État, est la grande dépense des Seigneurs & des Propriétaires de terres, ou des autres Gens riches. Les Entrepreneurs & maîtres Artisans, sont dans l’habitude de fournir de grosses Maisons dans toutes les branches de leur dépense. Ces Entrepreneurs ont presque toujours besoin d’emprunter de l’argent pour les fournir : & lorsque les Seigneurs consomment leurs revenus par avance & empruntent de l’argent, ils contribuent doublement à hausser le prix de l’interêt.

Au contraire, lorsque les Seigneurs de l’État vivent d’œconomie, & achetent de la premiere main autant qu’ils le peuvent, ils se font procurer par leurs Valets beaucoup de choses sans qu’elles passent par les mains des Entre preneurs, ils diminuent les profits & le nombre des Entrepreneurs dans l’État, & par conséquent le nombre des Emprunteurs, & encore le prix de l’interêt, parceque ces sortes d’entrepreneurs travaillant sur leurs propre fonds n’ empruntent que le moins qu’ils peuvent, & en se contentant d’un petit gain empêchent ceux qui n’ont point de fonds de s’ingérer dans les entreprises en empruntant. Voilà aujourd’hui la situation des Républiques de Gênes & de Hollande, où l’interêt est quelquefois à deux pour cent, & au-dessous dans la plus haute classe ; au lieu qu’en Allemagne, en Pologne, en France, en Espagne, en Angleterre & en d’autres États, la facilité & la dépense des Seigneurs & des Propriétaires de terres entretiennent toujours les Entrepreneurs & maîtres Artisans de l’État dans l’habitude de ces gros gains, au moïen desquels ils ont dequoi païer un interêt haut, & encore plus lorsqu’ils tirent tout de l’Étranger avec risque pour les entreprises.

Lorsque le Prince ou l’État fait une grosse dépense comme en faisant la guerre, cela hausse le prix de l’interêt par deux raisons : la premiere est que cela multiplie le nombre des Entrepreneurs par plusieurs nouvelles entreprises considérables de fournitures pour la guerre, & par conséquent les emprunts. La seconde est par rapport au plus grand risque que la guerre entraîne toujours.

Au contraire, la guerre finie, les risques diminuent, le nombre des Entrepreneurs diminue, & les Entrepreneurs même de la guerre cessant de l’être, diminuent leurs dépenses, & deviennent prêteurs de l’argent qu’ils ont gagné. Dans cette situation, si le Prince ou l’État offre de rembourser une partie de ses dettes, il diminuera considérablement le prix de l’interêt ; & cela aura un effet plus certain, s’il est en état de païer réellement une partie de la dette sans emprunter d’un autre côté, parceque les remboursemens augmentent le nombre des prêteurs dans la plus haute classe de l’interêt, & que cela pourra influer sur les autres classes.

Lorsque l’abondance d’argent dans l’État est introduite par une balance constante de commerce, cet argent passe d’abord par les mains des Entrepreneurs ; & encore qu’il augmente la consommation, il ne laisse pas de diminuer le prix de l’interêt, à cause que la plûpart des Entrepreneurs acquerent alors assez de fond pour conduire leur commerce sans argent, & même deviennent prêteurs des sommes qu’ils ont gagnées au-delà de celles qu’il faut pour conduire leur commerce. S’il n’y a pas dans l’État un grand nombre de Seigneurs & de Gens riches qui fassent une grosse dépense, dans ces circonstances l’abondance de l’argent ne manquera pas de diminuer le prix de l’interêt, autant qu’elle augmentera le prix des denrées & des marchandises dans le troc. Voilà ce qui arrive d’ordinaire dans les Républiques qui n’ont guere de fond ni de terres considérables, & qui ne s’enrichissent que par le commerce étranger. Mais dans les États qui ont un grand fond & des Propriétaires de terres considérables, l’argent qui s’introduit par le commerce avec l’Étranger augmente leur rente, & leur donne moïen de faire une grande dépense qui entretient plusieurs Entrepreneurs & plusieurs Artisans, outre ceux qui maintiennent le commerce avec l’Étranger : cela soutient toujours un haut interêt, malgré l’abondance de l’argent.

Lorsque les Seigneurs & les Propriétaires de terres se ruinent par leurs dépenses extravagantes, les prêteurs d’argent qui ont des hypotheques sur leurs terres, en attrapent souvent la propriété absolue ; & il peut bien arriver dans l’État que les prêteurs soient créanciers de beaucoup plus d’argent qu’il n’y en circule : auquel cas on peut les regarder comme Propriétaires subalternes des terres & des denrées qu’on hypotheque pour leur sureté. Que si cela n’a pas lieu, leurs capitaux se perdront par les banqueroutes.

De même on peut considérer les Propriétaires des Actions & des fonds publics, comme Propriétaires subalternes des revenus de l’État qu’on emploie à païer leurs interêts. Mais si la législature étoit obligée par les besoins de l’État d’emploïer ses revenus à d’autres usages, les Actionnaires ou Propriétaires de fonds publics perdroient tout, sans que l’argent qui circule dans l’État fût diminué pour cela d’un seul liard.

Si le Prince ou les Administrateurs de l’État veulent regler le prix de l’interêt courant par des loix, il faut en faire le réglement sur le pié du prix courant du Marché dans la plus haute classe, ou approchant : autrement la loi sera inutile, parceque les Contractans, qui suivront la regle des altercations, ou le prix courant reglé par la proportion des Prêteurs aux Emprunteurs, feront des marchés clandestins ; & cette contrainte de la loi ne servira qu’à géner le commerce & à hausser le prix de l’interêt, au lieu de le fixer. Autrefois les Romains, après plusieurs loix pour restreindre l’interêt, en firent une autre pour défendre absolument de prêter de l’argent. Cette loi n’est pas plus de succès que les précédentes. La loi que fit Justinien pour restreindre les Gens de qualité à ne prendre que quatre pour cent, ceux d’un ordre inférieur six pour cent, & les Gens de commerce huit pour cent, étoit également plaisante & injuste, tandis qu’il n’étoit pas défendu de faire cinquante & cent pour cent de profit par toutes sortes d’entreprises.

S’il est permis & honnête à un Propriétaire de terre de donner une Ferme à haut prix à un Fermier indigent, au hasard d’en perdre toute la rente d’une année, il semble qu’il devroit être permis au Prêteur de prêter son argent à un Emprunteur nécessiteux, au hasard de perdre non-seulement son interêt ou profit, mais encore son capital, & stipuler tel interêt que l’autre consentira volontairement de lui accorder ; il est vrai que les prêts de cette nature font plus de malheureux qui en emportant les capitaux aussi-bien que l’interêt, sont plus dans l’impuissance de se relever, que le Fermier qui n’emporte pas la terre : mais les loix pour les banqueroutes étant assez favorables aux Débiteurs pour les mettre en état de se relever, il semble qu’on devroit toujours accommoder les loix de l’interêt au prix du marché, comme on fait en Hollande.

Les prix courans de l’interêt dans un État, semblent servir de base & de regle pour les prix de l’achat des terres. Si l’interêt courant est à cinq pour cent, qui répond au denier vingt, le prix des terres devroit être de même : mais comme la propriété des terres donne un rang & une certaine Jurisdiction dans l’État, il arrive que lorsque l’interêt est au denier vingt, le prix des terres est au denier vingt-quatre ou vingt-cinq, quoique les hypotheques sur les mêmes terres ne passent gueres le prix courant de l’interêt.

Après tout, le prix des terres, comme tous les autres prix, se regle naturellement par la proportion des Vendeurs aux Acheteurs, &c. ; & comme il se trouvera beaucoup plus d’Acquereurs à Londres, par exemple, que dans les Provinces, & que ces Acquereurs qui résident dans la Capitale, aimeront mieux acheter des terres dans leur voisinage que dans les Provinces éloignées, il arrivera qu’ils aimeront mieux acheter des terres voisines au denier trente ou trente-cinq, que celles qui sont éloignées au denier vingt-cinq ou vingt-deux. Il y a souvent d’autres raisons de convenances qui influent sur le prix des terres, & qu’il n’’est pas nécessaire de marquer ici, parcequ’elles ne détruisent pas les éclaircissemens que nous avons donnés sur la nature de l’interêt.