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Essai sur les mœurs/Chapitre 145

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CHAPITRE CXLV.

De Colombo, et de l’Amérique.

C’est à ces découvertes des Portugais dans l’ancien monde que nous devons le nouveau, si pourtant c’est une obligation que cette conquête de l’Amérique, si funeste pour ses habitants, et quelquefois pour les conquérants mêmes.

C’est ici le plus grand événement sans doute de notre globe, dont une moitié avait toujours été ignorée de l’autre. Tout ce qui a paru grand jusqu’ici semble disparaître devant cette espèce de création nouvelle. Nous prononçons encore avec une admiration respectueuse les noms des Argonautes, qui firent cent fois moins que les matelots de Gama et d’Albuquerque. Que d’autels on eût érigés dans l’antiquité à un Grec qui eût découvert l’Amérique ! Christophe Colombo et Barthélémy son frère ne furent pas traités ainsi.

Colombo, frappé des entreprises des Portugais, conçut qu’on pouvait faire quelque chose de plus grand, et, par la seule inspection d’une carte de notre univers, jugea qu’il devait y en avoir un autre, et qu’on le trouverait en voguant toujours vers l’occident. Son courage fut égal à la force de son esprit, et d’autant plus grand qu’il eut à combattre les préjugés de tous ses contemporains, et à soutenir les refus de tous les princes. Gênes, sa patrie, qui le traita de visionnaire, perdit la seule occasion de s’agrandir qui pouvait s’offrir pour elle. Henri VII, roi d’Angleterre, plus avide d’argent que capable d’en hasarder dans une si noble entreprise, n’écouta pas le frère de Colombo : lui-même fut refusé en Portugal par Jean II, dont les vues étaient entièrement tournées du côté de l’Afrique. Il ne pouvait s’adresser à la France, où la marine était toujours négligée, et les affaires autant que jamais en confusion sous la minorité de Charles VIII. L’empereur Maximilien n’avait ni ports pour une flotte, ni argent pour l’équiper, ni grandeur de courage pour un tel projet. Venise eût pu s’en charger ; mais, soit que l’aversion des Génois pour les Vénitiens ne permît pas à Colombo de s’adresser à la rivale de sa patrie, soit que Venise ne conçût de grandeur que dans son commerce d’Alexandrie et du Levant, Colombo n’espéra qu’en la cour d’Espagne.

Ferdinand, roi d’Aragon, et Isabelle, reine de Castille, réunissaient par leur mariage toute l’Espagne, si vous en exceptez le royaume de Grenade, que les mahométans conservaient encore, mais que Ferdinand leur enleva bientôt après. L’union d’Isabelle et de Ferdinand prépara la grandeur de l’Espagne ; Colombo la commença ; mais ce ne fut qu’après huit ans de sollicitations que la cour d’Isabelle consentit au bien que le citoyen de Gênes voulait lui faire. Ce qui fait échouer les plus grands projets, c’est presque toujours le défaut d’argent. La cour d’Espagne était pauvre. Il fallut que le prieur Pérez, et deux négociants, nommés Pinzone, avançassent dix-sept mille ducats pour les frais de l’armement. (1492, 23 août) Colombo eut de la cour une patente, et partit enfin du port de Palos en Andalousie avec trois petits vaisseaux, et un vain titre d’amiral.

Des îles Canaries où il mouilla, il ne mit que trente-trois jours pour découvrir la première île de l’Amérique ; et pendant ce court trajet il eut à soutenir plus de murmures de son équipage qu’il n’avait essuyé de refus des princes de l’Europe. Cette île, située environ à mille lieues des Canaries, fut nommée San Salvador. Aussitôt après il découvrit les autres îles Lucayes, Cuba, et Hispaniola, nommée aujourd’hui Saint-Domingue. Ferdinand et Isabelle furent dans une singulière surprise de le voir revenir au bout de sept mois (1493, 15 mars) avec des Américains d’Hispaniola, des raretés du pays, et surtout de l’or qu’il leur présenta. Le roi et la reine le firent asseoir et couvrir comme un grand d’Espagne, le nommèrent grand-amiral et vice-roi du nouveau monde. Il était regardé partout comme un homme unique envoyé du ciel. C’était alors à qui s’intéresserait dans ses entreprises, à qui s’embarquerait sous ses ordres. Il repart avec une flotte de dix-sept vaisseaux. (1493) Il trouve encore de nouvelles îles, les Antilles et la Jamaïque. Le doute s’était changé en admiration pour lui à son premier voyage ; mais l’admiration se tourna en envie au second.

Il était amiral, vice-roi, et pouvait ajouter à ces titres celui de bienfaiteur de Ferdinand et d’Isabelle. Cependant des juges, envoyés sur ses vaisseaux mêmes pour veiller sur sa conduite, le ramenèrent en Espagne. Le peuple, qui entendit que Colombo arrivait, courut au-devant de lui comme du génie tutélaire de l’Espagne. On tira Colombo du vaisseau ; il parut, mais avec les fers aux pieds et aux mains.

Ce traitement lui avait été fait par l’ordre de Fonseca, évêque de Burgos, intendant des armements. L’ingratitude était aussi grande que les services. Isabelle en fut honteuse : elle répara cet affront autant qu’elle le put ; mais on retint Colombo quatre années, soit qu’on craignît qu’il ne prît pour lui ce qu’il avait découvert, soit qu’on voulût seulement avoir le temps de s’informer de sa conduite. Enfin on le renvoya encore dans son nouveau monde. (1498) Ce fut à ce troisième voyage qu’il aperçut le continent à dix degrés de l’équateur, et qu’il vit la côte où l’on a bâti Carthagène.

Lorsque Colombo avait promis un nouvel hémisphère, on lui avait soutenu que cet hémisphère ne pouvait exister ; et quand il l’eut découvert, on prétendit qu’il avait été connu depuis longtemps. Je ne parle pas ici d’un Martin Behem de Nuremberg, qui, dit-on, alla de Nuremberg au détroit de Magellan en 1460, avec une patente d’une duchesse de Bourgogne, qui, ne régnant pas alors, ne pouvait donner de patentes. Je ne parle pas des prétendues cartes qu’on montre de ce Martin Behem, et des contradictions qui décréditent cette fable ; mais enfin ce Martin Behem n’avait pas peuplé l’Amérique. On en faisait honneur aux Carthaginois, et on citait un livre d’Aristote qu’il n’a pas composé. Quelques-uns ont cru trouver de la conformité entre des paroles caraïbes et des mots hébreux, et n’ont pas manqué de suivre une si belle ouverture. D’autres ont su que les enfants de Noé, s’étant établis en Sibérie, passèrent de là en Canada sur la glace, et qu’ensuite leurs enfants nés au Canada allèrent peupler le Pérou. Les Chinois et les Japonais, selon d’autres, envoyèrent des colonies en Amérique, et y firent passer des jaguars[1] pour leur divertissement, quoique ni le Japon ni la Chine n’aient de jaguars. C’est ainsi que souvent les savants ont raisonné sur ce que les hommes de génie ont inventé. On demande qui a mis des hommes en Amérique : ne pourrait-on pas répondre que c’est celui qui y fait croître des arbres et de l’herbe ?

La réponse de Colombo à ces envieux est célèbre. Ils disaient que rien n’était plus facile que ses découvertes. Il leur proposa de faire tenir un œuf debout ; et aucun n’ayant pu le faire, il cassa le bout de l’œuf, et le fit tenir. « Cela était bien aisé, dirent les assistants. — Que ne vous en avisiez-vous donc ? » répondit Colombo. Ce conte est rapporté du Brunelleschi, grand artiste, qui réforma l’architecture à Florence longtemps avant que Colombo existât. La plupart des bons mots sont des redites.

La cendre de Colombo ne s’intéresse plus à la gloire qu’il eut pendant sa vie d’avoir doublé pour nous les œuvres de la création ; mais les hommes aiment à rendre justice aux morts, soit qu’ils se flattent de l’espérance vaine qu’on la rendra mieux aux vivants, soit qu’ils aiment naturellement la vérité. Americo Vespucci, que nous nommons Améric Vespuce, négociant florentin, jouit de la gloire de donner son nom à la nouvelle moitié du globe, dans laquelle il ne possédait pas un pouce de terre : il prétendit avoir le premier découvert le continent. Quand il serait vrai qu’il eût fait cette découverte, la gloire n’en serait pas à lui : elle appartient incontestablement à celui qui eut le génie et le courage d’entreprendre le premier voyage. La gloire, comme dit Newton dans sa dispute avec Leibnitz, n’est due qu’à l’inventeur : ceux qui viennent après ne sont que des disciples. Colombo avait déjà fait trois voyages en qualité d’amiral et de vice-roi, cinq ans avant qu’Améric Vespuce en eût fait un en qualité de géographe, sous le commandement de l’amiral Ojeda ; mais ayant écrit à ses amis de Florence qu’il avait découvert le nouveau monde, on le crut sur sa parole, et les citoyens de Florence ordonnèrent que, tous les ans aux fêtes de la Toussaint, on fît pendant trois jours devant sa maison une illumination solennelle. Cet homme ne méritait certainement aucuns honneurs pour s’être trouvé, en 1498, dans une escadre qui rangea les côtes du Brésil, lorsque Colombo, cinq ans auparavant, avait montré le chemin au reste du monde.

Il a paru depuis peu à Florence une vie de cet Améric Vespuce, dans laquelle il ne paraît pas qu’on ait respecté la vérité, ni qu’on ait raisonné conséquemment. On s’y plaint de plusieurs auteurs français qui ont rendu justice à Colombo. Ce n’était pas aux Français qu’il fallait s’en prendre, mais aux Espagnols, qui les premiers ont rendu cette justice. L’auteur de la vie de Vespuce dit qu’il veut « confondre la vanité de la nation française, qui a toujours combattu avec impunité la gloire et la fortune de l’Italie ». Quelle vanité y a-t-il à dire que ce fut un Génois qui découvrit l’Amérique ? quelle injure fait-on à la gloire de l’Italie en avouant que c’est un Italien né à Gênes à qui l’on doit le nouveau monde ? Je remarque exprès ce défaut d’équité, de politesse, et de bon sens, dont il n’y a que trop d’exemples ; et je dois dire que les bons écrivains français sont en général ceux qui sont le moins tombés dans ce défaut intolérable. Une des raisons qui les font lire dans toute l’Europe, c’est qu’ils rendent justice à toutes les nations.

Les habitants des îles et de ce continent étaient une espèce d’hommes nouvelle ; aucun n’avait de barbe. Ils furent aussi étonnés du visage des Espagnols que des vaisseaux et de l’artillerie ; ils regardèrent d’abord ces nouveaux hôtes comme des montres, ou des dieux qui venaient du ciel ou de l’Océan. Nous apprenions alors, par les voyages des Portugais et des Espagnols, le peu qu’est notre Europe, et quelle variété règne sur la terre. On avait vu qu’il y avait dans l’Indoustan des races d’hommes jaunes. Les noirs, distingués encore en plusieurs espèces, se trouvaient en Afrique et en Asie assez loin de l’équateur ; et quand on eut depuis percé en Amérique jusque sous la ligne, on vit que la race y est assez blanche. Les naturels du Brésil sont de couleur de bronze. Les Chinois paraissaient encore une espèce entièrement différente par la conformation de leur nez, de leurs yeux, et de leurs oreilles, par leur couleur, et peut-être encore même par leur génie ; mais ce qui est plus à remarquer, c’est que, dans quelques régions que ces races soient transplantées, elles ne changent point quand elles ne se mêlent pas aux naturels du pays. La membrane muqueuse des nègres, reconnue noire, et qui est la cause de leur couleur, est une preuve manifeste qu’il y a dans chaque espèce d’hommes, comme dans les plantes, un principe qui les différencie.

La nature a subordonné à ce principe ces différents degrés de génie et ces caractères des nations qu’on voit si rarement changer. C’est par là que les nègres sont les esclaves des autres hommes. On les achète sur les côtes d’Afrique comme des bêtes, et les multitudes de ces noirs, transplantés dans nos colonies d’Amérique, servent un très-petit nombre d’Européans. L’expérience a encore appris quelle supériorité ces Européans ont sur les Américains, qui, aisément vaincus partout, n’ont jamais osé tenter une révolution, quoiqu’ils fussent plus de mille contre un.

Cette partie de l’Amérique était encore remarquable par des animaux et des végétaux que les trois autres parties du monde n’ont pas, et par le besoin de ce que nous avons. Les chevaux, le blé de toute espèce, le fer, étaient les principales productions qui manquaient dans le Mexique et dans le Pérou. Parmi les denrées ignorées dans l’ancien monde, la cochenille fut une des premières et des plus précieuses qui nous furent apportées : elle fit oublier la graine d’écarlate, qui servait de temps immémorial aux belles teintures rouges.

Au transport de la cochenille on joignit bientôt celui de l’indigo, du cacao, de la vanille, des bois qui servent à l’ornement, ou qui entrent dans la médecine, enfin du quinquina, seul spécifique contre les fièvres intermittentes, placé par la nature dans les montagnes du Pérou, tandis qu’elle a mis la fièvre dans le reste du monde. Ce nouveau continent possède aussi des perles, des pierres de couleur, des diamants.

Il est certain que l’Amérique procure aujourd’hui aux moindres citoyens de l’Europe des commodités et des plaisirs. Les mines d’or et d’argent n’ont été utiles d’abord qu’aux rois d’Espagne et aux négociants. Le reste du monde en fut appauvri : car le grand nombre, qui ne fait point le négoce, s’est trouvé d’abord en possession de peu d’espèces en comparaison des sommes immenses qui entraient dans les trésors de ceux qui profitèrent des premières découvertes. Mais peu à peu cette affluence d’argent et d’or, dont l’Amérique a inondé l’Europe, a passé dans plus de mains et s’est plus également distribuée. Le prix des denrées a haussé dans toute l’Europe à peu près dans la même proportion.

Pour comprendre, par exemple, comment les trésors de l’Amérique ont passé des mains espagnoles dans celles des autres nations, il suffira de considérer ici deux choses : l’usage que Charles-Quint et Philippe II firent de leur argent, et la manière dont les autres peuples entrent en partage des mines du Pérou.

Charles-Quint, empereur d’Allemagne, toujours en voyage et toujours en guerre, fit nécessairement passer beaucoup d’espèces en Allemagne et en Italie, qu’il reçut du Mexique et du Pérou. Lorsqu’il envoya son fils Philippe II à Londres épouser la reine Marie et prendre le titre de roi d’Angleterre, ce prince remit à la Tour vingt-sept grandes caisses d’argent en barre, et la charge de cent chevaux en argent et en or monnayé. Les troubles de Flandre et les intrigues de la Ligue en France coûtèrent à ce même Philippe II, de son propre aveu, plus de trois mille millions de livres de notre monnaie d’aujourd’hui.

Quant à la manière dont l’or et l’argent du Pérou parviennent à tous les peuples de l’Europe, et de là vont en partie aux grandes Indes, c’est une chose connue, mais étonnante. Une loi sévère établie par Ferdinand et Isabelle, confirmée par Charles-Quint et par tous les rois d’Espagne, défend aux autres nations non-seulement l’entrée des ports de l’Amérique espagnole, mais la part la plus indirecte dans ce commerce. Il semblait que cette loi dût donner à l’Espagne de quoi subjuger l’Europe ; cependant l’Espagne ne subsiste que de la violation perpétuelle de cette loi même. Elle peut à peine fournir quatre millions en denrées qu’on transporte en Amérique ; et le reste de l’Europe fournit quelquefois pour cinquante millions de marchandises. Ce prodigieux commerce de nations amies ou ennemies de l’Espagne se fait sous le nom des Espagnols mêmes, toujours fidèles aux particuliers, et toujours trompant le roi, qui a un besoin extrême de l’être. Nulle reconnaissance n’est donnée par les marchands espagnols aux marchands étrangers. La bonne foi, sans laquelle il n’y aurait jamais eu de commerce, fait la seule sûreté.

La manière dont on donna longtemps aux étrangers l’or et l’argent que les galions ont rapportés d’Amérique fut encore plus singulière. L’Espagnol, qui est à Cadix facteur de l’étranger, confiait les lingots reçus à des braves qu’on appelait Météores. Ceux-ci, armés de pistolets de ceinture et d’épées, allaient porter les lingots numérotés au rempart, et les jetaient à d’autres Météores, qui les portaient aux chaloupes auxquelles ils étaient destinés. Les chaloupes les remettaient aux vaisseaux en rade. Ces Météores, ces facteurs, les commis, les gardes, qui ne les troublaient jamais, tous avaient leur droit, et le négociant étranger n’était jamais trompé. Le roi, ayant reçu son induit sur ces trésors à l’arrivée des galions, y gagnait lui-même. Il n’y avait proprement que la loi de trompée, loi qui n’est utile qu’autant qu’on y contrevient, et qui n’est pourtant pas encore abrogée, parce que les anciens préjugés sont toujours ce qu’il y a de plus fort chez les hommes[2].

Le plus grand exemple de la violation de cette loi et de la fidélité des Espagnols s’est fait voir en 1684. La guerre était déclarée entre la France et l’Espagne. Le roi catholique voulut se saisir des effets des Français. On employa en vain les édits et les monitoires, les recherches et les excommunications ; aucun commissaire espagnol ne trahit son correspondant français. Cette fidélité, si honorable à la nation espagnole, prouva bien que les hommes n’obéissent de bon gré qu’aux lois qu’ils se sont faites pour le bien de la société, et que les lois qui ne sont que la volonté du souverain trouvent toujours tous les cœurs rebelles.

Si la découverte de l’Amérique fit d’abord beaucoup de bien aux Espagnols, elle fit aussi de très-grands maux. L’un a été de dépeupler l’Espagne par le nombre nécessaire de ses colonies ; l’autre, d’infecter l’univers d’une maladie qui n’était connue que dans quelques parties de cet autre monde, et surtout dans l’île Hispaniola. Plusieurs compagnons de Christophe Colombo en revinrent attaqués, et portèrent dans l’Europe cette contagion. Il est certain que ce venin qui empoisonne les sources de la vie était propre de l’Amérique, comme la peste et la petite vérole sont des maladies originaires de l’Arabie méridionale. Il ne faut pas croire même que la chair humaine, dont quelques sauvages américains se nourrissaient, ait été la source de cette corruption. Il n’y avait point d’anthropophages dans l’île Hispaniola, où ce mal était invétéré. Il n’est pas non plus la suite de l’excès dans les plaisirs : ces excès n’avaient jamais été punis ainsi par la nature dans l’ancien monde ; et aujourd’hui, après un moment passé et oublié depuis des années, la plus chaste union peut être suivie du plus cruel et du plus honteux des fléaux dont le genre humain soit affligé.

Pour voir maintenant comment cette moitié du globe devint la proie des princes chrétiens, il faut suivre d’abord les Espagnols dans leurs découvertes et dans leurs conquêtes.

Le grand Colombo, après avoir bâti quelques habitations dans les îles, et reconnu le continent, avait repassé en Espagne, où il jouissait d’une gloire qui n’était point souillée de rapines et de cruautés ; il mourut en 1506 à Valladolid. Mais les gouverneurs de Cuba, d’Hispaniola, qui lui succédèrent, persuadés que ces provinces fournissaient de l’or, en voulurent avoir au prix du sang des habitants. Enfin, soit qu’ils crussent la haine de ces insulaires implacable, soit qu’ils craignissent leur grand nombre, soit que la fureur du carnage, ayant une fois commencé, ne connût plus de bornes, ils dépeuplèrent en peu d’années Hispaniola, qui contenait trois millions d’habitants, et Cuba, qui en avait plus de six cent mille. Barthélemy de Las Casas, évêque de Chiapa, témoin de ces destructions, rapporte[3] qu’on allait à la chasse des hommes avec des chiens. Ces malheureux sauvages, presque nus et sans armes, étaient poursuivis comme des daims dans le fond des forêts, dévorés par des dogues, et tués à coups de fusil, ou surpris et brûlés dans leurs habitations.

Ce témoin oculaire dépose à la postérité que souvent on faisait sommer, par un dominicain et par un cordelier, ces malheureux de se soumettre à la religion chrétienne et au roi d’Espagne ; et, après cette formalité, qui n’était qu’une injustice de plus, on les égorgeait sans remords. Je crois le récit de Las Casas exagéré en plus d’un endroit ; mais, supposé qu’il en dise dix fois trop, il reste de quoi être saisi d’horreur.

On est encore surpris que cette extinction totale d’une race d’hommes, dans Hispaniola, soit arrivée sous les yeux et sous le gouvernement de plusieurs religieux de saint Jérôme : car le cardinal Ximénès, maître de la Castille avant Charles-Quint, avait envoyé quatre de ces moines en qualité de présidents du conseil royal de l’île. Ils ne purent sans doute résister au torrent, et la haine des naturels du pays, devenue avec raison implacable, rendit leur perte malheureusement nécessaire.

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  1. C’est le plus grand des animaux féroces du nouveau monde. Il est le lion ou le tigre de l’Amérique ; mais il n’approche des lions et des tigres de l’ancien monde ni pour la grandeur, ni pour la force, ni pour le courage. (K.)
  2. Voltaire devait être fort au courant du commerce de Cadix, puisqu’une partie de sa fortune s’y trouvait engagée. (G. A.)
  3. Dans sa Brevissima Relacion de la destruycion de las Indias : « J’ai vu de mes yeux les Espagnols dresser des dogues à chasser et mettre en pièces les Indiens... Un Espagnol allant à la chasse ne trouve rien à donner à ses chiens : il rencontre une femme avec un petit enfant, prend l’enfant, le taille en pièces, et distribue la chair entre ses chiens, » etc.