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Essai sur les mœurs/Chapitre 51

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CHAPITRE LI.

D’Othon IV et de Philippe-Auguste, au xiiie siècle. De la bataille de Bouvines. De l’Angleterre et de la France, jusqu’à la mort de Louis VIII, père de saint Louis. Puissance singulière de la cour de Rome : pénitence plus singulière de Louis VIII, etc.


Quoique le système de la balance de l’Europe n’ait été développé que dans les derniers temps, cependant il paraît qu’on s’est réuni, toujours autant qu’on a pu, contre les puissances prépondérantes. L’Allemagne, l’Angleterre, et les Pays-Bas, armèrent contre Philippe-Auguste, ainsi que nous les avons vus se réunir contre Louis XIV. Ferrand, comte de Flandre, se joignit à l’empereur Othon IV. Il était vassal de Philippe ; mais c’était par cette raison même qu’il se déclara contre lui, aussi bien que le comte de Boulogne. Ainsi Philippe, pour avoir voulu accepter le présent du pape, se mit au point d’être opprimé. Sa fortune et son courage le firent sortir de ce péril avec la plus grande gloire qu’ait jamais méritée un roi de France.

Entre Lille et Tournay est un petit village nommé Bouvines, près duquel Othon IV, à la tête d’une armée, qu’on dit forte de plus de cent mille combattants, vint attaquer le roi, qui n’en avait guère que la moitié (1215). On commençait alors à se servir d’arbalètes : cet arme était en usage à la fin du xiie siècle. Mais ce qui décidait d’une journée, c’était cette pesante cavalerie toute couverte de fer. L’armure complète du chevalier était une prérogative d’honneur à laquelle les écuyers ne pouvaient prétendre ; il ne leur était pas permis d’être invulnérables. Tout ce qu’un chevalier avait à craindre était d’être blessé au visage, quand il levait la visière de son casque ; ou dans le flanc, au défaut de la cuirasse, quand il était abattu, et qu’on avait levé sa chemise de mailles ; enfin, sous les aisselles, quand il levait le bras.

Il y avait encore des troupes de cavalerie, tirées du corps des communes, moins bien armées que les chevaliers. Pour l’infanterie, elle portait des armes défensives à son gré, et les offensives étaient l’épée, la flèche, la massue, la fronde.

Ce fut un évêque qui rangea en bataille l’armée de Philippe-Auguste : il s’appelait Guérin, et venait d’être nommé à l’évêché de Senlis. Cet évêque de Beauvais, si longtemps prisonnier du roi Richard d’Angleterre, se trouva aussi à cette bataille. Il s’y servit toujours d’une massue, disant qu’il serait irrégulier s’il versait le sang humain. On ne sait point comment l’empereur et le roi disposèrent leurs troupes. Philippe, avant le combat, fit chanter le psaume Exsurgat Deus, et dissipentur inimici ejus, comme si Othon avait combattu contre Dieu. Auparavant les Français chantaient des vers en l’honneur de Charlemagne et de Roland. L’étendard impérial d’Othon était sur quatre roues. C’était une longue perche qui portait un dragon de bois peint, et sur le dragon s’élevait un aigle de bois doré. L’étendard royal de France était un bâton doré avec un drapeau de soie blanche, semé de fleurs de lis : ce qui n’avait été longtemps qu’une imagination de peintre commençait à servir d’armoiries aux rois de France. D’anciennes couronnes des rois lombards, dont on voit des estampes fidèles dans Muratori, sont surmontées de cet ornement, qui n’est autre chose que le fer d’une lance lié avec deux autres fers recourbés, une vraie hallebarde.

Outre l’étendard royal, Philippe-Auguste fit porter l’oriflamme de saint Denis. Lorsque le roi était en danger, on haussait et baissait l’un ou l’autre de ces étendards. Chaque chevalier avait aussi le sien, et les grands chevaliers faisaient porter un autre drapeau, qu’on nommait bannière. Ce terme de bannière, si honorable, était pourtant commun aux drapeaux de l’infanterie, presque toute composée de serfs. Le cri de guerre des Français était Montjoie saint Denis. Le cri des Allemands était Kyrie, eleison.

Une preuve que les chevaliers bien armés ne couraient guère d’autre risque que d’être démontés, et n’étaient blessés que par un très-grand hasard, c’est que le roi Philippe-Auguste, renversé de son cheval, fut longtemps entouré d’ennemis, et reçut des coups de toute espèce d’armes sans verser une goutte de sang.

On raconte même qu’étant couché par terre, un soldat allemand voulut lui enfoncer dans la gorge un javelot à double crochet, et n’en put jamais venir à bout. Aucun chevalier ne périt dans la bataille, sinon Guillaume de Longchamp, qui malheureusement mourut d’un coup dans l’œil, adressé par la visière de son casque.

On compte du côté des Allemands vingt-cinq chevaliers bannerets, et sept comtes de l’empire prisonniers, mais aucun de blessé.

L’empereur Othon perdit la bataille. On tua, dit-on, trente mille Allemands, nombre probablement exagéré. On ne voit pas que le roi de France fit aucune conquête du côté de l’Allemagne après la victoire de Bouvines ; mais il en eut bien plus de pouvoir sur ses vassaux.

Celui qui perdit le plus à cette bataille fut Jean d’Angleterre, dont l’empereur Othon semblait la dernière ressource. (1218) Cet empereur mourut bientôt après comme un pénitent. Il se faisait, dit-on, fouler aux pieds de ses garçons de cuisine, et fouetter par des moines, selon l’opinion des princes de ce temps-là, qui pensaient expier par quelques coups de discipline le sang de tant de milliers d’hommes.

Il n’est point vrai, comme tant d’auteurs l’ont écrit, que Philippe reçut, le jour de la victoire de Bouvines, la nouvelle d’une autre bataille gagnée par son fils Louis VIII contre le roi Jean. Au contraire, Jean avait eu quelque succès en Poitou ; mais, destitué du secours de ses alliés, il fit une trêve avec Philippe. Il en avait besoin : ses propres sujets d’Angleterre devenaient ses plus grands ennemis ; il était méprisé, parce qu’il s’était fait vassal de Rome. (1215) Les barons le forcèrent de signer cette fameuse charte qu’on appelle la charte des libertés d’Angleterre.

Le roi Jean se crut plus lésé en laissant par cette charte à ses sujets les droits les plus naturels qu’il ne s’était cru dégradé en se faisant sujet de Rome ; il se plaignit de cette charte comme du plus grand affront fait à sa dignité : cependant qu’y trouve-t-on en effet d’injurieux à l’autorité royale ? qu’à la mort d’un comte, son fils majeur, pour entrer en possession du fief, payera au roi cent marcs d’argent ; et un baron, cent schellings ; qu’aucun bailli du roi ne pourra prendre les chevaux des paysans qu’en payant cinq sous par jour par cheval. Qu’on parcoure toute la charte, on trouvera seulement que les droits du genre humain n’y ont pas été assez défendus ; on verra que les communes, qui portaient le plus grand fardeau et qui rendaient les plus grands services, n’avaient nulle part à ce gouvernement, qui ne pouvait fleurir sans elles. Cependant Jean se plaignit ; il demanda justice au pape, son nouveau souverain.

Ce pape, Innocent III, qui avait excommunié le roi, excommunie alors les pairs d’Angleterre. Les pairs outrés font ce qu’avait fait ce même pontife : ils offrent la couronne d’Angleterre à la France. Philippe-Auguste, vainqueur de l’Allemagne, possesseur de presque tous les États de Jean en France, appelé au royaume d’Angleterre, se conduisit en grand politique. Il engagea les Anglais à demander son fils Louis pour roi. Alors les légats de Rome vinrent lui représenter en vain que Jean était feudataire du saint-siége. Louis, de concert avec son père, lui parle ainsi en présence du légat : « Monsieur, suis votre homme lige pour li fiefs que m’avez baillés en France, mais ne vos appartient de décider du fait du royaume d’Angleterre ; et si le faites, me pourvoirai devant mes pairs[1].

Après avoir parlé ainsi il partit pour l’Angleterre, malgré les défenses publiques de son père, qui le secourait en secret d’hommes et d’argent. Innocent III excommunia en vain le père et le fils (1216) : les évêques de France déclarèrent nulle l’excommunication du père. Remarquons pourtant qu’ils n’osèrent infirmer celle de Louis ; c’est-à-dire qu’ils avouaient que les papes avaient le droit d’excommunier les princes. Ils ne pouvaient disputer ce droit aux papes, puisqu’ils se l’arrogeaient eux-mêmes ; mais ils se réservaient encore celui de décider si l’excommunication du pape était juste ou injuste. Les princes étaient alors bien malheureux, exposés sans cesse à l’excommunication chez eux et à Rome ; mais les peuples étaient plus malheureux encore : l’anathème retombait toujours sur eux, et la guerre les dépouillait.

Le fils de Philippe-Auguste fut reconnu roi solennellement dans Londres. Il ne laissa pas d’envoyer des ambassadeurs plaider sa cause devant le pape. Ce pontife jouissait de l’honneur qu’avait autrefois le sénat romain d’être juge des rois. (1216) Il mourut avant de rendre son arrêt définitif.

Jean sans Terre, errant de ville en ville dans son pays, mourut dans le même temps, abandonné de tout le monde, dans un bourg de la province de Norfolk. Un pair de France avait autrefois conquis l’Angleterre, et l’avait gardée ; un roi de France ne la garda pas.

Louis VIII, après la mort de Jean d’Angleterre, du vivant même de Philippe-Auguste, fut obligé de sortir de ce même pays qui l’avait demandé pour roi ; et, au lieu de défendre sa conquête, il alla se croiser contre les Albigeois, qu’on égorgeait alors en exécution des sentences de Rome.

Il ne régna qu’une seule année en Angleterre : les Anglais le forcèrent de rendre à leur roi Henri III, dont ils n’étaient pas encore mécontents, le trône qu’ils avaient ôté à Jean, père de ce Henri III. Ainsi Louis ne fut que l’instrument dont ils s’étaient servis pour se venger de leur monarque. Le légat de Rome, qui était à Londres, régla en maître les conditions auxquelles Louis sortit d’Angleterre. Ce légat, l’ayant excommunié pour avoir osé régner à Londres malgré le pape, lui imposa pour pénitence de payer à Rome le dixième de deux années de ses revenus. Ses officiers furent taxés au vingtième, et les chapelains qui l’avaient accompagné furent obligés d’aller demander à Rome leur absolution. Ils firent le voyage ; on leur ordonna d’aller se présenter dans Paris à la porte de la cathédrale, aux quatre grandes fêtes, nu-pieds et en chemise, tenant en main des verges dont les chanoines devaient les fouetter. Une partie de ces pénitences fut, dit-on, accomplie.

Cette scène incroyable se passait pourtant sous un roi habile et courageux, sous Philippe-Auguste, qui souffrait cette humiliation de son fils et de sa nation. Le vainqueur de Bouvines ne finit pas glorieusement sa carrière illustre. (1225) Il avait augmenté son royaume de la Normandie, du Maine, du Poitou : le reste des biens appartenants à l’Angleterre était encore défendu par beaucoup de seigneurs.

Du temps de Louis VIII, une partie de la Guienne était française, l’autre était anglaise. Il n’y eut alors rien de grand ni de décisif.

Le testament de Louis VIII mérite seulement quelque attention. (1225) Il lègue cent sous à chacune des deux mille léproseries de son royaume. Les chrétiens, pour fruit de leurs croisades, ne remportèrent enfin que la lèpre. Il faut que le peu d’usage du linge, et la malpropreté du peuple, eût bien augmenté le nombre des lépreux. Ce nom de léproserie n’était pas donné indifféremment aux autres hôpitaux, car on voit par le même testament que le roi lègue cent livres de compte à deux cents hôtels-dieu. Le legs que fit Louis VIII de trente mille livres une fois payées à son épouse, la célèbre Blanche de Castille, revenait à cinq cent quarante mille livres d’aujourd’hui. J’insiste souvent sur ce prix des monnaies ; c’est, ce me semble, le pouls d’un État, et une manière assez sûre de reconnaître ses forces. Par exemple, il est clair que Philippe-Auguste fut le plus puissant prince de son temps, si, indépendamment des pierreries qu’il laissa, les sommes spécifiées dans son testament montent à près de neuf cent mille marcs d’argent de huit onces, qui valent à présent environ quarante-neuf millions de notre monnaie, à 54 liv. 19 s. le marc d’argent fin[2] Mais il faut qu’il y ait quelque erreur de calcul dans ce testament : il n’est point du tout vraisemblable qu’un roi de France, qui n’avait de revenu que celui de ses domaines particuliers, ait pu laisser alors une somme si considérable ; la puissance de tous les rois de l’Europe consistait alors à voir marcher un grand nombre de vassaux sous leurs ordres, et non à posséder assez de trésors pour les asservir.

C’est ici le lieu de relever un étrange conte que font tous nos historiens. Ils disent que Louis VIII étant au lit de la mort, les médecins jugèrent qu’il n’y avait d’autre remède pour lui que l’usage des femmes ; qu’ils mirent dans son lit une jeune fille, mais que le roi la chassa, aimant mieux mourir, disent-ils, que de commettre un péché mortel. Le P. Daniel, dans son Histoire de France, a fait graver cette aventure à la tête de la vie de Louis VIII, comme le plus bel exploit de ce prince.

Cette fable a été appliquée à plusieurs autres monarques. Elle n’est, comme tous les autres contes de ces temps-là, que le fruit de l’ignorance. Mais on devrait savoir aujourd’hui que la jouissance d’une fille n’est point un remède pour un malade ; et, après tout, si Louis VIII n’avait pu réchapper que par cet expédient, il avait Blanche, sa femme, qui était fort belle et en état de lui sauver la vie. Le jésuite Daniel prétend donc que Louis VIII mourut glorieusement en ne satisfaisant pas la nature, et en combattant les hérétiques. Il est vrai qu’avant sa mort il alla en Languedoc pour s’emparer d’une partie du comté de Toulouse, que le jeune Amaury, comte de Montfort, fils de l’usurpateur, lui vendit. Mais acheter un pays d’un homme à qui ce pays n’appartient pas, est-ce là combattre pour la foi ? Un esprit juste, en lisant l’histoire, n’est presque occupé qu’à la réfuter.

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  1. C’est une grande preuve que la pairie décidait alors de toutes les grandes affaires. (Note de Voltaire.)
  2. Dans toutes les évaluations du marc d’or et d’argent, on a supposé que les historiens ou les actes parlent de marcs d’or ou d’argent fin suivant la manière actuelle de s’exprimer. Si on venait à découvrir que, dans quelques circonstances, ils ont entendu de l’or ou de l’argent au titre de la monnaie ou de la bijouterie du temps, il faudrait corriger les évaluations en conséquence. Mais cela n’est pas vraisemblable, puisque ce sont les variations des monnaies, alors très-fréquentes, qui ont introduit l’usage d’exprimer les valeurs en marcs, et non en monnaies. (K.)