Essais/Livre I/Chapitre 40

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Essais (1595)
Texte établi par P. Villey et V. L. Saulnier, P. U. F. (1p. 103v-106).
Chapitre 40 :
Consideration sur Cicéron



ENcor’ un traict à la comparaison de ces couples. Il se tire des escris de Cicero et de ce Pline (peu retirant, à mon advis, aux humeurs de son oncle), infinis tesmoignages de nature outre mesure ambitieuse : entre autres qu’ils sollicitent, au sceu de tout le monde, les historiens de leur temps de ne les oublier en leurs registres ; et la fortune, comme par despit, a faict durer jusques à nous la vanité de ces requestes, et pieça faict perdre ces histoires. Mais cecy surpasse toute bassesse de cœur, en personnes de tel rang, d’avoir voulu tirer quelque principale gloire du caquet et de la parlerie, jusques à y employer les lettres privées écriptes à leurs amis : en maniere que, aucunes ayant failly leur saison pour estre envoyées, ils les font ce neantmoins publier avec cette digne excuse qu’ils n’ont pas voulu perdre leur travail et veillées. Sied-il pas bien à deux consuls Romains, souverains magistrats de la chose publique emperiere du monde, d’employer leur loisir à ordonner et fagoter gentiment une belle missive, pour en tirer la reputation de bien entendre le langage de leur nourrisse ? Que feroit pis un simple maistre d’école qui en gaignat sa vie ? Si les gestes de Xenophon et de Caesar n’eussent de bien loing surpassé leur eloquence, je ne croy pas qu’ils les eussent jamais escris. Ils ont cherché à recommander non leur dire, mais leur faire. Et, si la perfection du bien parler pouvoit apporter quelque gloire sortable à un grand personnage, certainement Scipion et Laelius n’eussent pas resigné l’honneur de leurs comedies et toutes les mignardises et delices du langage Latin à un serf Afriquain : car, que cet ouvrage soit leur, sa beauté et son excellence le maintient assez, et Terence l’advoue luy mesme. On me feroit desplaisir de me desloger de cette creance.

C’est une espece de mocquerie et d’injure de vouloir faire valoir un homme par des qualitez mes-advenantes à son rang, quoy qu’elles soient autrement louables, et par les qualitez aussi qui ne doivent pas estre les siennes principales : comme qui loueroit un Roy d’estre bon peintre, ou bon architecte, ou encore bon arquebouzier, ou bon coureur de bague ; ces louanges ne font honneur, si elles ne sont presentées en foule, et à la suite de celles qui luy sont propres : à sçavoir de la justice et de la science de conduire son peuple en paix et en guerre. De cette façon faict honneur à Cyrus l’agriculture, et à Charlemaigne l’eloquence et connoissance des bonnes lettres. J’ay veu de mon temps, en plus forts termes, des personnages qui tiroient d’escrire et leurs titres et leur vocation desadvouer leur apprentissage, corrompre leur plume et affecter l’ignorance de qualité si vulgaire et que nostre peuple tient ne se rencontrer guere en mains sçavantes : se recommandant par meilleures qualitez. Les compaignons de Demosthenes en l’ambassade vers Philippus louoient ce Prince d’estre beau, eloquent et bon beuveur : Demosthenes disoit que c’estoient louanges qui appartenoient mieux à une femme, à un advocat, à une esponge, qu’à un Roy.

Imperet bellante prior, jacentem
Lenis in hostem.

Ce n’est pas sa profession de sçavoir ou bien chasser ou bien dancer,

Orabunt causas alii, caelique meatus
Describent radio, et fulgentia sidera dicent ;
Hic regere imperio populos sciat.

Plutarque dict d’avantage, que de paroistre si excellent en ces parties moins necessaires, c’est produire contre soy le tesmoignage d’avoir mal dispencé son loisir et l’estude, qui devoit estre employé à choses plus necessaires et utiles. De façon que Philippus, Roy de Macedoine, ayant ouy ce grand Alexandre, son fils, chanter en un festin à l’envy des meilleurs musiciens : N’as tu pas honte, luy dict-il, de chanter si bien ? Et, à ce mesme Philippus, un musicien contre lequel il debatoit de son art : Ja à Dieu ne plaise, Sire, dit-il, qu’il t’advienne jamais tant de mal que tu entendes ces choses là mieux que moy. Un Roy doit pouvoir respondre comme Iphicrates respondit à l’orateur qui le pressoit en son invective, de cette maniere : Et bien, qu’es-tu pour faire tant le brave ? es-tu homme d’armes ? es-tu archier ? es-tu piquier ? --Je ne suis rien de tout cela, mais je suis celuy qui sçait commander à tous ceux-là.

Et Antisthenes print pour argument de peu de valeur en Ismenias, dequoy on le vantoit d’estre excellent joueur de flutes. Je sçay bien, quand j’oy quelqu’un qui s’arreste au langage des Essais, que j’aimeroye mieux qu’il s’en teust. Ce n’est pas tant eslever les mots, comme c’est deprimer le sens, d’autant plus picquamment que plus obliquement. Si suis je trompé, si guere d’autres donnent plus à prendre en la matiere, et, comment que ce soit, mal ou bien, si nul escrivain l’a semée ny guere plus materielle ny au moins plus drue en son papier. Pour en ranger davantage, je n’en entasse que les testes. Que j’y attache leur suitte, je multiplieray plusieurs fois ce volume. Et combien y ay-je espandu d’histoires qui ne disent mot, lesquelles qui voudra esplucher un peu ingenieusement, en produira infinis Essais. Ny elles, ny mes allegations ne servent pas toujours simplement d’exemple, d’authorité ou d’ornement. Je ne les regarde pas seulement par l’usage que j’en tire. Elles portent souvent, hors de mon propos, la semence d’une matiere plus riche et plus hardie, et sonnent à gauche un ton plus delicat, et pour moy qui n’en veux exprimer d’avantage, et pour ceux qui rencontreront mon air. Revenant à la vertu parliere, je ne trouve pas grand choix entre ne sçavoir dire que mal, ou ne sçavoir rien que bien dire. Non est ornamentum virile concinnitas. Les sages disent que, pour le regard du sçavoir, il n’est que la philosophie, et, pour le regard des effets, que la vertu, qui generalement soit propre à tous degrez et à tous ordres. Il y a quelque chose de pareil en ces autres deux philosophes, car ils promettent aussi eternité aux lettres qu’ils escrivent à leurs amis ; mais c’est d’autre façon, et s’accommodant pour une bonne fin à la vanité d’autruy : car ils leur mandent que si le soing de se faire connoistre aux siecles advenir et de la renommée les arreste encore au maniement des affaires, et leur fait craindre la solitude et la retraicte où ils les veulent appeller, qu’ils ne s’en donnent plus de peine : d’autant qu’ils ont assez de credit avec la posterité pour leur respondre que, ne fut que par les lettres qu’ils leur escrivent, ils rendront leur nom aussi conneu et fameus que pourroient faire leurs actions publiques. Et, outre cette difference, encore ne sont ce pas lettres vuides et descharnées, qui ne se soutiennent que par un delicat chois de mots, entassez et rangez à une juste cadence, ains farcies et pleines de beaux discours de sapience, par lesquelles on se rend non plus eloquent, mais plus sage, et qui nous apprennent non à bien dire, mais à bien faire. Fy de l’eloquence qui nous laisse envie de soy, non des choses ; si ce n’est qu’on die que celle de Cicero, estant en si extreme perfection, se donne corps elle mesme. J’adjousteray encore un conte que nous lisons de luy à ce propos, pour nous faire toucher au doigt son naturel. Il avoit à orer en public, et estoit un peu pressé du temps pour se preparer à son aise. Eros, l’un de ses serfs, le vint advertir que l’audience estoit remise au lendemain. Il en fut si aise qu’il luy donna liberté pour cette bonne nouvelle. Sur ce subject de lettres, je veux dire ce mot, que c’est un ouvrage auquel mes amys tiennent que je puis quelque chose. Et eusse prins plus volontiers ceste forme à publier mes verves, si j’eusse eu à qui parler. Il me falloit, comme je l’ay eu autrefois, un certain commerce qui m’attirast, qui me soustinst et souslevast. Car de negocier au vent, comme d’autres, je ne sçauroy que de songes, ny forger des vains noms à entretenir en chose serieuse : ennemy juré de toute falsification. J’eusse esté plus attentif et plus seur, ayant une addresse forte et amie, que je ne suis, regardant les divers visages d’un peuple. Et suis deçeu, s’il ne m’eust mieux succédé. J’ay naturellement un stile comique et privé, mais c’est d’une forme mienne, inepte aux negotiations publiques, comme en toutes façons est mon langage : trop serré, desordonné, couppé, particulier ; et ne m’entens pas en lettres ceremonieuses, qui n’ont autre substance que d’une belle enfileure de paroles courtoises. Je n’ay ny la faculté ny le goust de ces longues offres d’affection et de service. Je n’en crois pas tant, et me desplaist d’en dire guiere outre ce que j’en crois. C’est bien loing de l’usage present : car il ne fut jamais si abjecte et servile prostitution de presentations ; la vie, l’ame, devotion, adoration, serf, esclave, tous ces mots y courent si vulgairement que, quand ils veulent faire sentir une plus expresse volonté et plus respectueuse, ils n’ont plus de maniere pour l’exprimer. Je hay à mort de sentir au flateur : qui faict que je me jette naturellement à un parler sec, rond et cru qui tire, à qui ne me cognoit d’ailleurs, un peu vers le dedaigneux. J’honnore le plus ceux que j’honnore le moins ; et, où mon ame marche d’une grande allegresse, j’oublie les pas de la contenance. Et m’offre maigrement et fierement à ceux à qui je suis. Et me presente moins à qui je me suis le plus donné : il me semble qu’ils le doivent lire en mon cœur, et que l’expression de mes paroles fait tort à ma conception. A bienvienner, à prendre congé, à remercier, à saluer, à presenter mon service, et tels complimens verbeux des loix ceremonieuses de nostre civilité, je ne cognois personne si sottement sterile de langage que moy. Et n’ay jamais esté employé à faire des lettres de faveur et recommendation, que celuy pour qui c’estoit n’ait trouvées seches et laches. Ce sont grands imprimeurs de lettres que les Italiens. J’en ay, ce crois-je, cent divers volumes : celles de Annibale Caro me semblent les meilleures. Si tout le papier que j’ay autresfois barbouillé pour les dames, estoit en nature, lors que ma main estoit veritablement emportée par ma passion, il s’en trouveroit à l’adventure quelque page digne d’estre communiquée à la jeunesse oysive, embabouinée de cette fureur. J’escris mes lettres tousjours en poste, et si precipiteusement que, quoy que je peigne insupportablement mal, j’ayme mieux escrire de ma main que d’y en employer un’autre, car je n’en trouve poinct qui me puisse suyvre, et ne les transcris jamais. J’ay accoustumé les grands qui me connoissent, à y supporter des litures et des trasseures, et un papier sans plieure et sans marge. Celles qui me coustent le plus sont celles qui valent le moins : depuis que je les traine, c’est signe que je n’y suis pas. Je commence volontiers sans project ; le premier traict produict le second. Les lettres de ce temps sont plus en bordures et prefaces, qu’en matiere. Comme j’ayme mieux composer deux lettres que d’en clorre et plier une, et resigne tousjours cette commission à quelque autre : de mesme, quand la matiere est achevée, je donrois volontiers à quelqu’un la charge d’y adjouster ces longues harengues, offres et prieres que nous logeons sur la fin, et desire que quelque nouvel usage nous en descharge ; comme aussi de les inscrire d’une legende de qualitez et tiltres, pour ausquels ne broncher, j’ay maintesfois laissé d’escrire, et notamment à gens de justice et de finance. Tant d’innovations d’offices, une si difficile dispensation et ordonnance de divers noms d’honneur, lesquels, estant si cherement acheptez, ne peuvent estre eschangez ou oubliez sans offense. Je trouve pareillement de mauvaise grace d’en charger le front et inscription des livres que nous faisons imprimer.