Essais de psychologie (Elme-Marie Caro)/01

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Essais de psychologie (Elme-Marie Caro)
Revue des Deux Mondes3e période, tome 56 (p. 751-787).

I. L’HÉRÉDITÉ INTELLECTUELLE ET MORALE.


Ceux qui peuvent soustraire un instant leur esprit aux préoccupations de la politique et s’intéresser encore au drame des idées trouvent un émouvant spectacle dans le grand effort tenté par les sciences positives pour tout conquérir dans la vie de l’homme, la conscience aussi bien que l’organisme, pour étendre sur la liberté morale le niveau du déterminisme universel et rattacher à l’empire croissant des lois physiques tout ce qui jusqu’alors semblait constituer une nature d’un genre à part au milieu de la nature et comme un état dans l’état. La personnalité humaine est successivement chassée de toutes ses positions et menacée dans son dernier refuge par l’invasion de la science.

Il est curieux de suivre jusque dans la littérature le succès de ces tentatives. Voyez ce qui se passe dans ces domaines réservés à l’imagination et à la passion et qui semblaient le mieux à l’abri, le roman et le drame. Dans la plupart des œuvres qu’on nous donne sous ce nom, ce qui domine aujourd’hui, c’est la physiologie, et plus encore la pathologie, c’est-à-dire la physiologie troublée. Particulièrement dans le roman, si l’on excepte quelques écrivains délicats, psychologues de nature et de race qui résistent à la contagion et qui analysent encore des sentimens, la mode n’est-elle pas de décrire uniquement des sensations et d’en rechercher les causes physiques ? N’est-ce pas cela qu’on appelle aujourd’hui observer ? Tous ces problèmes qui se déroulent à travers un mélange étonnant de brutalités scientifiques et de raffinemens littéraires, ce sont des problèmes de clinique. Il n’est question que de tempérament ; on nous donne des consultations en règle sur la diathèse congénitale et l’idiosyncrasie. Ah ! qu’en termes galans ces choses-là sont dites ! — La vie humaine, étudiée sous cet aspect, fait la figure d’un vaste hôpital ou d’un hospice de fous. Les personnages variés que l’on nous montre représentent les cas les plus intéressans de la psychologie morbide. Des maladies effroyables, sans nom jusque-là dans la langue usuelle, sont décrites avec une furie de détails qui étale tous les mystères, et une érudition scrupuleuse qui épuise les dictionnaires de médecine. La névrose joue dans notre littérature le rôle de la fatalité antique. Dans l’état passionné, l’homme est un malade, une machine détraquée ; dans l’état ordinaire, il est une machine bien ordonnée, un pantin dont les ressorts sont les nerfs. Mais ces ressorts eux-mêmes ont été tissus, modifiés, travaillés à travers les générations par une série d’influences ou d’habitudes qu’une nécessité industrieuse a combinées entre elles pour en faire l’invisible filet dans lequel notre volonté est prisonnière. Voilà où en est le roman contemporain ; il aspire à devenir tout simplement un manuel d’expériences de précision sur les maladies morales en tant que manifestation des maladies du corps, expression dramatique des fatalités de l’organisme. Je ne désespère pas qu’un jour le dernier chapitre de chaque roman ne soit l’autopsie du héros ou de l’héroïne, destinée à justifier l’art du romancier et l’exactitude de ses informations ; ce sera le dénoûment logique de l’œuvre ; au besoin, le certificat du chirurgien en garantira la valeur. C’est une période qui commence, l’avènement de la médecine dans la littérature. Dans ce nouvel âge du roman, chaque auteur qui se respecte devra être expert en scalpel, et avant d’écrire il fera bien d’avoir disséqué quelques cadavres. Sans quoi il a des chances d’être méprisé de ses contemporains comme un idéaliste ; ce qui est une sentence sans appel, la mort sans phrase.

Parmi les sujets d’ordre physiologique ou médical dont le roman a singulièrement abusé dans ces derniers temps, se trouve au premier rang la question de l’hérédité, de ses conséquences physiques, intellectuelles et morales. Ici comme ailleurs, la littérature n’a fait qu’exprimer à sa manière une des préoccupations scientifiques du temps présent. A l’heure même où elle posait dans ses fictions libres ce redoutable problème de l’hérédité, avec cette intrépidité d’affirmations et ce sans-gêne habituels à qui dispose des événemens et les arrange à son gré, on l’abordait de deux côtés différens : d’une part, c’était la critique naturaliste, avec la précision plus apparente que réelle de ses procédés qui tendent à éliminer des œuvres de littérature et d’art l’homme lui-même, sa liberté d’inspiration et d’action ; d’autre part, c’était la philosophie scientifique. Les travaux récens de MM. Galton, Alphonse de Candolle, Dumont, Ribot, du docteur Jacoby, ont remis cette étude à l’ordre du jour. Une deuxième édition du livre très curieux de M. Ribot [1], vraiment nouvelle par le plan et les recherches, et résumant les travaux antérieurs auxquels s’ajoute une riche contribution personnelle, nous offre l’occasion de rechercher dans quelle mesure le problème est résolu ou reste encore incertain. La question n’est pas indifférente. Il ne s’agit de rien moins que de savoir si l’homme a un fonds de nature qui lui est propre, une individualité qui lui appartient, ou si cette apparence de personnalité n’est que l’effet des conditions biologiques qui ont amené son avènement à la vie. Il s’agit de savoir si notre moi nous échappe et va se plonger dans le grand courant du fatalisme universel, de telle sorte qu’il ne resterait rien en propre à l’homme lui-même, ni de son œuvre, qui n’est qu’un legs d’habitudes et d’inclinations nécessaires, ni de sa pauvre et chétive liberté, qui n’est que l’illusion de la girouette mue par le vent, ni de sa conscience, qui n’est que la synthèse des mille petites consciences nerveuses, ni de son âme enfin, ou du moins de ce qu’on appelait autrefois de ce nom, qui semble n’être plus que l’ensemble des circonstances accumulées par lesquelles s’est élaboré le cerveau, ou, tout au plus, ce qui reste d’indéterminé dans la science de l’homme, la part subsistante des causes inconnues, susceptibles d’être déterminées, mais ne l’étant pas encore.

D’ailleurs, quelles que soient les conséquences de la solution adoptée, il va de soi que c’est en elle-même que la question doit être résolue. Il faut la traiter uniquement par l’examen des faits et subir toutes les inductions qui en découlent. Mais, en revanche, si par hasard l’évidence n’est pas faite par l’école biologique, si sa démonstration reste en échec et se trouble sur des points essentiels, nous avons le droit d’en tenir compte et de prémunir loyalement le public contre un acquiescement trop facile.


I

La question n’a été nulle part étudiée avec autant de soin qu’elle l’est dans le livre de M. Ribot. Je n’ai pas besoin de rappeler les titres de M. Ribot à notre attention. On sait qu’il est un des promoteurs les plus résolus et les plus érudits de la nouvelle psychologie, et qu’il poursuit son œuvre avec une faculté d’analyse et une probité scientifique au-dessus de toute contestation. Si donc nous ne sortons pas de cette lecture convaincus, c’est sans doute que le problème, tel qu’il est posé par l’auteur, n’est pas susceptible d’une solution exacte, et qu’il manque dans les données un élément essentiel qui déconcerte par son influence méconnue les efforts de l’observateur et les prévisions du logicien.

Il faut d’abord bien s’entendre sur le mot hérédité. C’est, comme le dit Littré, la faculté qu’ont les êtres vivans de transmettre par la voie de la génération les variétés acquises [2]. C’est par la transmission de ces variétés qu’elle se distingue de la loi spécifique qui assure la permanence des caractères généraux de l’espèce. Il y a là deux ordres de faits que l’on confond trop souvent, ce qui embrouille singulièrement la question. Par exemple, pour ce qui concerne l’hérédité psychologique, ce qu’il s’agit d’étudier, ce n’est pas la permanence des traits essentiels qui constituent l’homme intellectuel, tels que le langage et la raison, mais bien la transmission des modes particuliers, la répétition exacte des caractères individuels qui tendent, nous dit-on, à s’accumuler, à se fixer chez les descendans comme les caractères spécifiques eux-mêmes. Que l’homme reçoive régulièrement, par voie de génération, certains attributs sans lesquels il ne serait pas un homme, c’est l’idée de l’espèce qui se réalise en lui ; mais que la quantité ou la qualité variables de ces élémens intellectuels et moraux se transmettent aussi fidèlement et se perpétuent, que le même degré de mémoire ou d’imagination, quelles différences d’aptitude intellectuelle ou l’intensité d’une passion, la force d’une habitude se fixent dans le cours des générations, s’acclimatent définitivement dans une famille par une sorte de nécessité analogue et de transmission également régulière, fatale même, toutes les fois qu’elle n’est pas dérangée par d’autres fatalités concurrentes et rivales : voilà dans ses vrais termes le problème de l’hérédité tel qu’il se pose devant nous.

Jusqu’où s’étend cette faculté des ascendans de perpétuer leur ressemblance, avec le flot de la vie, dans les générations qui les suivent ? Jusqu’où va ce pouvoir singulier qui est en eux de marquer à leur effigie la série de leurs descendans ? Dans l’ordre physiologique, la question semble résolue. Il y a plus de trente ans que l’ouvrage du docteur Prosper Lucas fait loi dans cette matière [3]. L’hérédité se trouve tout d’abord inscrite en traits visibles dans la structure externe ; elle s’accuse surtout dans le visage, l’expression ou les traits de la physionomie. Les Romains aimaient à marquer par des noms expressifs ces signes héréditaires dans les familles. Les héritiers des grands nez, des grosses lèvres, des grandes bouches ou des grosses têtes s’appelaient les Nasones, les Labeones, les Buccones, les Capitones. L’histoire moderne n’a pas dédaigné de noter en passant, en Autriche et en France, la lèvre des Habsbourg et le nez des Bourbons. — C’est à propos d’un trait de ce genre, persistant avec une fidélité implacable à travers des égaremens sans nombre et devenu comme le signalement des branches clandestines d’une famille, qu’un homme d’esprit disait plaisamment au dernier siècle : « Le monde oublie. Dieu pardonne, mais le nez reste. » — L’analogie de la taille se remarque aussi comme un signe héréditaire. C’est ainsi que, depuis un siècle et demi, les éleveurs anglais ont créé une race de chevaux moulée sur le même modèle et présentant à peu de chose près, avec de remarquables aptitudes, la même configuration physique. Le père de Frédéric II, Guillaume Ier, un grand éleveur à sa manière, pratiquait la sélection pour assurer dans l’avenir le recrutement du régiment de ses gardes, et ne tolérait le mariage, dans ce corps de géans, qu’avec des femmes d’une taille égale. Mêmes ressemblances dans la conformation interne, dans le volume, la structure, les analogies du système osseux, les proportions du crâne, du thorax, du bassin, de la colonne vertébrale, les particularités du système nerveux, de la force musculaire et de l’activité motrice. Les anciens avaient des familles d’athlètes ; les Anglais ont des familles de boxeurs, de lutteurs, de rameurs. Les familles de chanteurs sont nombreuses, et encore plus nombreuses celles qui sont rebelles authentiquement à la mélodie. Un des cas les plus curieux est relatif à la durée de la vie. Dans certaines familles, une mort précoce est si ordinaire qu’il est très difficile à un petit nombre d’individus de s’y soustraire. Chez les Turgot, on ne dépassait guère l’âge de cinquante ans. Turgot, voyant approcher cette époque fatale, malgré toute l’apparence d’une bonne santé et d’une grande vigueur de tempérament, comprit qu’il était temps de mettre ordre à ses affaires ; il s’empressa d’achever un travail qu’il avait commencé et mourut, en effet, à cinquante-trois ans. La longévité est également héréditaire. Le 5 janvier 1724, mourait en Hongrie, dans le banat de Temeswar, un cultivateur âgé de cent quatre-vingt-cinq ans, qui avait vu changer deux fois le millésime séculaire. Le cadet de ses fils avait, au moment de sa mort, quatre-vingt-dix-sept ans, l’aîné cent cinquante-cinq ans. Ces longévités extraordinaires et qui suivent les familles sont de tous les pays et de tous les temps [4]. — Il y a des accidens physiques qui se perpétuent. Un homme blessé à la main droite engendra plusieurs fils qui avaient un doigt tors comme leur père. M. de Quatrefages a noté chez les Esquimaux cette singularité : comme on coupe la queue aux chiens qu’on attèle aux traîneaux, les petits de ces chiens mutilés naissent souvent sans queue, — Enfin il est inutile, d’entrer dans le détail des maladies héréditaires ; elles sont nombreuses et manifestent sous un triste aspect la régularité des transmissions. — Si, dans cet ordre de fonctions et de phénomènes, il arrive que le semblable ne produise pas toujours le semblable, il faut attribuer ces déviations du type naturel ou de la variété acquise au dualisme des générateurs, ou encore à l’entrecroisement d’autres circonstances dont on a la loi, qui viennent modifier la transmission de ces modes acquis et créer, si je puis dire, certains cas de perturbation normale.

La question est-elle aussi clairement résolue, peut-elle l’être quand il s’agit des phénomènes et des fonctions psychologiques ? Cette faculté de transmission existe-t-elle au même degré pour les caractères intellectuels, affectifs ou moraux ? Selon M. Ribot, la même question doit recevoir la même réponse dans les deux ordres de phénomènes. La vie psychologique n’étant autre chose pour lui qu’un autre aspect de la même activité vitale, elle en subit naturellement les lois. Le principe qu’il cherche à établir, c’est que, dans l’ordre des pensées et des sentimens aussi bien que dans l’ordre des fonctions physiques, l’hérédité est la règle et la non-hérédité l’exception. Tout au plus, en raison de la complexité et de la délicatesse des phénomènes, faut-il faire ici la part plus grande aux causes perturbatrices, déjà invoquées dans l’hérédité physiologique, et qui rétablissent d’une autre manière le règne de la loi, faisant rentrer les exceptions dans la règle par des voies détournées, mais certaines. — Notre dissentiment avec M. Ribot ne porte pas sur tous les points de sa thèse, mais sur un seul. Nous croyons pouvoir établir que, parmi les causes de perturbation qui viennent déranger la succession des modes intellectuels et moraux, M. Ribot a omis la principale, l’énergie spontanée ou acquise du moi, de quelque façon qu’elle se soit produite, qui crée une initiative au milieu des résultats prévus ou à prévoir, les modifie ou les bouleverse. Ce point est essentiel pour comprendre les changemens prodigieux qui viennent déconcerter l’hérédité psychologique et troubler l’ordre de ses transmissions. Nous voudrions le faire sortir de l’ombre où l’école biologique l’a plongé, et le mettre en pleine lumière. C’est ce même problème qu’il y a trois siècles Montaigne posait déjà en termes précis quand il se demandait : « Quel monstre est-ce que cette goutte de semence de quoy nous sommes produits porte en soy les impressions, non de la force corporelle seulement, mais des pensemens et des inclinations de nos pères ? » — Montaigne a raison. Nous portons en nous la trace des pensées et des passions de nos pères ; nous avons contracté dans le commerce des générations qui nous ont amenés à la vie des dispositions et des habitudes. Et pourtant il nous reste une chance d’être nous-mêmes, de rester nous-mêmes au milieu de ces influences qui nous viennent de toutes parts et qui nous arrivent même du fond des siècles, c’est la personnalité, trop méconnue par la psychologie naturaliste.

M. Ribot a consacré une partie très étendue de son ouvrage à l’analyse des faits, et il a raison. La question n’est pas de savoir si l’hérédité psychologique est possible, mais si elle est réelle. Peu importe qu’elle agrée ou non aux différens esprits, selon leur humeur dogmatique, peu importe qu’elle soit plus ou moins d’accord avec tel ou tel système ; il s’agit de savoir si elle existe et dans quelle mesure. « Rassemblons des faits pour nous donner des idées, » disait Buffon. M. Ribot a rassemblé avec un grand zèle ceux qui lui semblaient les plus significatifs. Je ne jurerais pas cependant que ce soient toujours les faits qui, selon le précepte de Buffon, lui ont donné ses idées. Sur plus d’un point, il est sensible que ce sont ses idées qui lui suggèrent, je ne dirai pas les faits, mais l’explication des faits. Il y a là des tentations dont il est bien difficile de se préserver, en pareille matière, dans un sens aussi bien que dans l’autre.

Tout en mettant à profit les riches nomenclatures placées sous nos yeux, nous devons reconnaître qu’il s’en faut que tous les élémens de ces tableaux aient la même valeur et témoignent avec une vraisemblance égale en faveur de l’hérédité. Il y faut introduire, à ce qu’il me semble, un principe de classification qui en distribue l’inégale probabilité à bien des degrés divers et dans des catégories distinctes. S’il y a une induction qui résulte de l’examen comparatif des faits, c’est que l’hérédité s’efface et s’atténue de plus en plus à mesure que les fonctions mentales s’élèvent en importance et en dignité et finit presque par disparaître, tandis qu’elle se montre d’autant plus énergique et active que les modes qu’elle régit ont plus de liens et d’affinités avec l’organisme. On dirait que du fond de l’organisme une force secrète agit sur certains phénomènes limitrophes, les attire à elle et les rattache plus directement à l’hérédité physiologique. Ainsi, sur les vagues frontières qui séparent les deux domaines, la loi se révèle avec une force et une clarté presque dominatrices, qui décroissent sensiblement à mesure que l’on s’élève dans les régions des phénomènes supérieurs et vraiment humains. Cette induction, qui a pour nous la valeur d’un axiome, nous est suggérée par la lecture attentive des tableaux statistiques, qu’il ne faut pas se contenter de lire, qu’il faut interpréter.

Dans le premier groupe, nous rangerons tous les phénomènes de la vie mentale, qui sont sensiblement subordonnés aux conditions de l’organisme, par exemple, les anomalies et les troubles divers de la perception externe, les instincts et spécialement ceux qui se rapportent à la vie physique, les habitudes et les passions, particulièrement celles qui se rapportent à la vie de sensation, enfin les nombreuses variétés de la psychologie morbide. Ici il semble bien que M. Ribot ait raison et que, pour cet ordre de phénomènes, l’hérédité soit manifeste, une hérédité plus ou moins combattue par l’éducation, par le développement de la raison, la culture esthétique ou scientifique, la réaction du caractère personnel, mais enfin dont il est vrai de dire que, sans devenir une fatalité inéluctable dans tous les cas, elle n’en joue pas moins un grand rôle, un rôle d’influence très sensible et parfois prédominante dans notre vie.

Parmi ces phénomènes qui sont d’un genre mixte et marquent le passage de la physiologie à la psychologie viennent se classer naturellement les formes diverses des maladies nerveuses qui affectent plus ou moins profondément l’intelligence. Il n’est pas contestable qu’ici l’hérédité morbide sévisse avec une grande force, bien qu’il soit parfois difficile de la suivre à travers ses métamorphoses. C’est une liste attristante que nous fournissent les annales médicales, parcourant les groupes variés des névroses, l’hypocondrie, l’hystérie, et aussi les divers modes de l’aliénation mentale, l’hallucination, la manie, la monomanie, la démence, la paralysie générale. Bien que les statistiques varient à l’infini sur la proportion des cas héréditaires, la réalité du fait semble hors de doute, et, comme le dit M. Ribot, tous les traités des maladies mentales ne sont qu’un plaidoyer, le plus convaincant, le plus irrésistible pour l’hérédité. La manie du suicide est un des genres d’aliénation où la transmission se marque en traits irrécusables. Esquirol, Moreau (de Tours), Lucas, Morel, sont unanimes sur ce point. Ils constatent non-seulement la régularité des cas similaires dans les descendans, mais l’uniformité dans la répétition, l’identité de l’âge pour la date de la mort volontaire et l’identité du procédé choisi. Un monomame se tue à trente ans ; son fils arrive à trente ans et fait deux tentatives de suicide. Ces tentatives manquent pour lui, mais pour d’autres elles réussissent. Le même genre de mort est de tradition dans une famille ; les uns se noient, les autres se pendent, les autres se jettent par les fenêtres ; on dirait qu’une obsession fatale arrive à point nommé dans ces existences vouées au suicide et que l’image du genre de mort paternelle attire les fils par une sorte de fascination. Rien de plus navrant que de suivre ainsi les destinées d’une famille à la trace du sang à travers trois ou quatre générations.

A côté des troubles nerveux viendraient prendre place les variétés pathologiques de l’activité sensorielle de la vue, de l’odorat, de l’ouïe, les perversions du goût, les cas singuliers d’anesthésie ou d’hyperesthésie nerveuse. Il y a des familles on l’on naît gaucher. La sensibilité tactile est raffinée et délicate à l’excès chez les peuples du Midi ; elle est généralement obtuse dans les races du Nord, La peau du Lapon est extrêmement peu sensible. Là, dit Montesquieu, « il faut écorcher l’homme pour le faire sentir. » On cite, au contraire, dans d’autres contrées, des personnes qui ne peuvent supporter le simple contact ou même l’approche d’objets comme la soie, le liège. Cette forme de sensibilité maladive se transmet aux enfans et devient héréditaire. — Il en est de même pour la transmission des modes sensoriels de la vue, soit qu’ils tiennent à des causes mécaniques, soit qu’ils proviennent d’une excitation ou d’une dépression de l’élément nerveux. C’est un fait avéré, selon Liebreich, que la myopie est en voie continuelle d’accroissement dans les pays civilisés. Ce qui l’amène, c’est le travail assidu de près, la lecture, le travail intellectuel, et de plus elle se transmet. Aussi en Allemagne, où ce genre de travail est un élément si important de la vie nationale, on a dû renoncer à faire de la myopie une cause de réforme devant les conseils de révision.

M. Guillemot, dans un travail curieux sur l’Hérédité de quelques lésions acquises, note ce fait de races diverses d’animaux, tous aveugles, vivant dans les cavernes de la Carniole et du Kentucky. Le défaut d’exercice a longtemps agi sur les générations successives de ces animaux et a fini par aboutir à l’anesthésie totale, la cécité. — Chez l’homme, les aveugles de naissance proviennent souvent de parens aveugles. Dufau cite vingt et un aveugles dont les ascendans, père, mère, grands-parens, oncles, avaient quelque affection grave des yeux. — Le daltonisme, l’incapacité de distinguer les couleurs, est transmissible au plus haut degré. Dans huit familles alliées, cette infirmité du sens de la vue a persisté pendant cinq générations et atteint soixante et onze individus. — Au contraire, dans certaines races et chez certaines familles, l’usage accumulé et transmis pendant plusieurs générations développe la vision d’une façon extraordinaire. Darwin nous donne l’exemple des habitans de la Terre-de-Feu, qui, à bord de son navire, voyaient des objets à une distance considérable, où n’atteignait pas le regard exercé des matelots anglais. Pallas, le voyageur, raconte que les Mongoliens des plaines du Nord peuvent voir à l’œil nu les satellites de Jupiter. — Les mêmes observations ont été faites sur les variétés héréditaires des sensations de l’ouïe, de l’odorat et du goût. Gratiolet raconte qu’un vieux morceau de peau de loup, usé jusqu’au cuir, présenté à un petit chien, le jetait dans des convulsions épouvantables, et cependant ce petit chien n’avait jamais vu de loup. Bien des exemples de ce genre prouvent également chez l’homme la transmission de sentimens singuliers attachés à certaines perceptions. L’anesthésie du goût et l’antipathie pour des odeurs déterminées sont héréditaires. — Dans tous ces cas, on dira sans doute qu’il ne s’agit pas tant d’hérédité intellectuelle que d’hérédité physiologique. Mais ici la ligne de démarcation est très difficile à marquer ; les opérations des sens tiennent de trop près à l’intelligence pour que leurs anomalies ne produisent pas sur elle des effets correspondans, et qui, se transmettant avec leurs causes, engagent déjà la question de l’hérédité psychologique.

La même faculté de transmission se constate pour les instincts, et non pas seulement pour ceux qu’on appelle naturels ou primitifs et qui appartiennent à tous les individus des espèces actuellement vivantes, mais pour ceux qui sont acquis et dont la formation a pu être observée à un certain moment et dans des circonstances déterminées. Darwin a établi ce fait remarquable que les animaux qui habitent les îles désertes n’ont pas peur de l’homme la première fois qu’ils le rencontrent, mais que, peu à peu, ils deviennent craintifs, à mesure qu’ils expérimentent nos moyens de destruction, et qu’ils transmettent à leurs descendans l’habitude d’une méfiance salutaire. Cette forme de l’hérédité est utilisée tous les jours pour le dressage des animaux, chez qui l’on réussit à fixer certaines dispositions et aptitudes utiles. Chez l’homme, elle devient un auxiliaire énergique de l’éducation ; il n’est pas douteux qu’il soit beaucoup plus facile d’obtenir des résultats élevés et durables dans une race où l’on a emmagasiné dans le cours des siècles un certain nombre d’instincts et d’habitudes conformes à cet état supérieur et qui a déjà reçu, avec le sang et les nerfs, une sorte d’éducation anticipée.

La catégorie des penchans et des passions qui se rapportent à la vie physique serait facile à remplir de faits très significatifs, par exemple ceux qui composent l’hérédité de la dipsomanie, ou l’alcoolisme, avec toutes ses transformations possibles. Car la passion de boire ne se transmet pas toujours sous cette forme : « Un de ses effets les plus fréquens, dit Magnus Huss, c’est l’atrophie partielle ou générale du cerveau : cet organe est diminué au point de ne plus remplir la botte osseuse. De là une dégénérescence mentale qui, chez les enfans, produit des fous ou des idiots. » Quelles histoires que celles que racontent les auteurs spéciaux qui ont poursuivi ce genre d’hérédité ! Un homme meurt d’alcoolisme chronique, laissant sept enfans : les deux premiers meurent en bas âge par suite de convulsions. Le troisième devient aliéné à vingt-deux ans et meurt idiot. Le quatrième, après des essais de suicide, tombe dans l’idiotie. Le cinquième est irritable, misanthrope et se brouille avec toute sa famille. Sa sœur est en proie à l’hystérie la plus prononcée et à une folie intermittente. Le septième seul lutte contre son tempérament à force d’intelligence et de volonté. — Dans une autre famille, voici les phases diverses parcourues : à la première génération, ivrognerie ; à la deuxième, ivrognerie avec aggravation ; à la troisième, hypocondrie ; à la quatrième, stupidité, extinction probable de la race. Sous des formes diverses, c’est l’hérédité qui fait son œuvre. — Elle la fait aussi, cette œuvre funeste, dans des passions d’un ordre plus complexe et qui, en apparence, sont plus indépendantes de l’organisme, la passion de l’argent, l’avarice, le jeu, le vol, l’homicide. Le docteur Maudsley prétend, avec preuves à l’appui, que, quand un homme a beaucoup travaille pour arriver à la richesse, il reste dans ses descendans une fourberie et une duplicité instinctives, un extrême égoïsme, une diminution sensible ou même une absence d’idées morales, l’excessive passion pour l’argent absorbant toutes les forces de la vie et prédisposant à une décadence morale, ou intellectuelle et morale tout à la fois. Enfin l’hérédité de la tendance au vol et à l’assassinat est démontrée par les annales criminelles de tous les pays où les cas de transmission dans les familles sont, nous dit-on, très nombreux et tout à fait concluans.

Nombreux, j’y consens ; concluans, pas toujours autant qu’on pourrait le croire. Dans tous les phénomènes d’ordres variés que nous venons d’énumérer d’après M. Ribot, mais en les classant autrement que lui, il faut bien distinguer ceux qui dépendent d’un élément morbide introduit dans l’organisme et ceux qui n’en dépendent pas aussi sensiblement et qui relèvent peut-être de quelque autre cause. Ce terme morbide, plus spécialement employé dans certains cas, prouve d’ailleurs qu’il ne s’agit plus d’hérédité psychologique proprement dite. Partout où il s’applique, c’est de quelque lésion organique qu’il s’agit, de quelque altération des tissus nerveux, transmise avec la vie physique. Dès lors la question change de nature et d’aspect. Voyons, par exemple, ce qui se passe pour l’aliénation : bien qu’elle soit mentale dans ses effets, il est très probable qu’elle est physique dans quelques-unes de ses causes, sinon dans toutes, et ce qui est une probabilité pour la folie individuelle devient une certitude pour la folie héréditaire. Il en résulte que le problème, au moins dans ce dernier cas, est d’ordre physiologique. De même pour la maladie de l’alcoolisme qui, une fois contractée, se transmet avec les conditions d’un système nerveux profondément troublé. On cite aussi quelques traits de la manie du vol et de l’assassinat, dont le signalement semble révéler une sorte de fatalisme héréditaire et d’irresponsabilité imputable à l’empire absolu de causes physiologiques. Mais déjà ici le doute est possible et les cas sont très rares où l’évidence s’impose ; — De bonne foi, et si l’on met à part ces faits exceptionnels, dans la généralité des cas, chez ces criminels qui semblent hériter des tendances funestes d’une famille, ne subsiste-t-il pas encore une part de liberté qui, mieux cultivée et autrement dirigée, dans des milieux plus favorables par l’exemple et la discipline morale, aurait pu soustraire le malfaiteur à ce déterminisme physique qu’on invoque en sa faveur ? La tendance au crime n’était pas irrésistible par le fait seul de l’hérédité ; elle l’est devenue. Il faut tenir grand compte enfin de l’action du caractère sur lui-même, qui fait que, dans des conditions identiques d’hérédité et d’éducation, les uns se sauvent, les autres se perdent irrémissiblement, sans qu’on puisse chercher à cette différence des destinées une autre cause que celle de la personnalité, que l’on veut en vain proscrire.

Pour mettre sur ce point notre pensée en lumière, nous pourrions prendre l’exemple d’une infirmité singulière, le bégaiement. A coup sûr, elle dépend d’une cause physique, bien, que d’autre part, des causes intellectuelles y concourent ; elle est soumise à la loi de l’hérédité, et cependant elle est susceptible d’être parfaitement réformée par la volonté. En 1875, l’Académie de médecine disait, à propos d’un mémoire sur l’Orthophonie de M. Colombat (de l’Isère) : « Le redressement vocal du bégaiement est sorti du domaine de la médecine pour entrer dans celui de l’enseignement ; on ne traite pas le bègue, on fait son éducation. Le bègue n’a pas un médecin, mais un professeur. » Or si l’on consulte les principes de l’habile professeur couronné par l’Académie de médecine, on verra que tous se résument dans une série d’exercices imposés à l’élève, d’actes volontaires qu’on lui suggère et qui lui permettant de rétablir l’harmonie troublée entre l’influx nerveux qui suit la pensée et les mouvemens musculaires au moyen desquels on peut l’exprimer par la parole. L’éducation du bègue consiste donc dans une sollicitation continuelle de sa volonté, et il est guéri déjà par avance dès qu’il a compris que sa guérison dépend de l’énergie personnelle qu’il apportera au redressement de son infirmité. « Lorsque le bégaiement est héréditaire, le redressement est plus lent, mais il est aussi certain que dans les autres cas, de sorte qu’il appartient à l’individu de fixer en lui et de léguer à ses descendans l’habitude d’une parole correcte qu’il doit à l’énergie déployée pour refaire ce qui a été mal fait par d’autres ou par la nature. C’est un exemple intéressant de solidarité morale [5]. »

J’ajouterai que c’est un exemple intéressant du pouvoir de la volonté sur l’organisme, fit ce pouvoir, qui pourrait dire au juste jusqu’où il s’applique ? Qui peut en mesurer les effets ? Qui peut en déterminer tous les résultats possibles ? Comme il est de soi indéterminé, on veut n’en pas tenir compte. C’est vraiment trop commode. Là même où la liberté paraît le plus sérieusement compromise, par exemple dans la folie et le suicide héréditaires, prenons garde d’être dupes et de trop accorder au prestige des nombres que l’on fait évoluer devant nos yeux. Tous ces tableaux qu’on nous présente ont le double inconvénient d’être très incomplets dans leurs données et souvent contradictoires. Il y a dans ces statistiques des écarts qui étonnent. Après avoir constaté que l’hérédité est au premier rang des causes de la folie, notre consciencieux auteur se pose cette question : Dans quelle proportion agit cette cause par rapport aux autres ? Et voici sa réponse : « Les relevés divers s’accordent très peu entre eux. Les folies héréditaires représentent pour Moreau (de Tours) les 9/10 ; pour d’autres, 1/10 seulement. D’après Maudsley, le chiffre serait au-dessus de 1/4 et au-dessous de 1/2 ; sur cinquante cas d’aliénation qu’il a soigneusement examinés, il en a trouvé seize héréditaires, ce qui donnerait 1/3. Legrand du Saulle a rassemblé quarante-cinq statistiques faites en différens pays d’Europe ou d’Asie ; elles varient de 4 pour 100 à 85 pour 100. » On voit quel vague et quelle incertitude règnent encore dans les documens de ce genre et leurs résultats. D’ailleurs de pareilles statistiques ne répondent qu’à un côté de la question. Quand il s’agit de suicide ou d’aliénation, on ne manque pas de noter les cas similaires dans les ascendans, les faits qui montrent en acte la loi de l’hérédité ; on passe sous silence ceux où la loi ne s’accomplit pas. Un aliéné est soumis à l’examen médical ; on découvre qu’il y a eu des troubles nerveux chez quelqu’un de ses ascendans. Mais si ce fait d’aliénation, qui attire votre attention sur les ascendans, ne s’était pas produit, ces troubles nerveux sans héritiers auraient passé inaperçus ; on les aurait vite oubliés ; on ne s’en souvient qu’à l’occasion du cas similaire qui se produit dans la même famille à la première ou à la seconde génération. Or, combien de malades on aurait trouvés, si on les avait cherchés, qui n’ont pas transmis leur maladie ? Combien de membres de la même famille, sous l’empire des mêmes conditions physiologiques, ont échappé à l’hérédité fatale, on ne le sait pas, on ne le saura jamais. Précisément parce qu’ils ont échappé au mal, on n’a pas tenu compte de leur immunité, on les a perdus de vue. En face de ces statistiques incomplètes et partielles, il y aurait donc à établir une contre-partie indispensable, celle d’une enquête négative. Peut-être se convaincrait-on alors que, même dans les phénomènes mixtes que nous avons examinés jusqu’ici, l’hérédité est moins fréquente qu’on ne l’imagine, que les cas similaires frappent l’esprit davantage et par là peuvent le tromper, qu’en tout cas l’hérédité constitue une tendance plus ou moins énergique, mais qu’elle ne constitue que rarement une fatalité positive. Assurément il ne viendra à l’esprit de personne de nier la part de déterminisme que peut contenir l’hérédité ; mais il importe de ne pas l’exagérer, il la faut enfermer dans certaines limites, il convient de lui retirer une partie des domaines qu’on lui a trop libéralement cédés.

A plus forte raison, ce que nous disons des phénomènes mixtes s’applique à la psychologie proprement dite. Il se produit là comme un affranchissement graduel de notre nature propre, de plus en plus indépendante de l’organisme et de la nature physique. M. Ribot pose en ces termes, que nous acceptons volontiers, le problème de l’hérédité dans cet ordre de phénomènes : « Les modes supérieurs de l’intelligence sont-ils transmissibles comme les modes inférieurs ? Nos facultés d’abstraire, de juger, d’inventer, sont-elles régies par l’hérédité, comme nos facultés perceptives ou comme les formes morbides de l’esprit ? .. Décomposer l’activité intellectuelle en opérations élémentaires (imagination, jugement, raison), comme le fait la psychologie analytique, et rechercher si chacune de ces formes est transmissible par l’hérédité, c’est poser la question sous une forme artificielle, souvent inacceptable. La nature des choses nous impose une autre méthode. Tout mode d’activité intellectuelle, quel qu’il soit, aboutit à un effet, à un résultat, trivial ou relevé, vulgaire ou insolite, théorique ou pratique ; il se traduit par une création artistique ou industrielle, une œuvre scientifique ou simplement un acte de la vie ordinaire. Ces résultats, qui sont la forme concrète, et pour ainsi dire palpable de l’activité mentale, peuvent seuls servir de point d’appui à notre recherche. » La question traduite dans le langage de tout le monde se réduit donc à savoir si le génie, le talent, la finesse, les aptitudes extraordinaires à l’art, à la science, à l’action, ou même les tours particuliers d’esprit, les manières singulières de penser ou de sentir, sont héréditaires et dans quelle. mesure ? M. Galton ne s’est occupé dans sa célèbre monographie que de l’Hérédité du génie [6] ; c’est à un point de vue plus restreint encore que M. Alphonse de Candolle, dans sa très curieuse Histoire des sciences et des savans depuis deux siècles [7], a examiné ce problème.

M. Galton déroule devant nous de vastes tableaux de familles où l’on nous assure que les dons de l’invention et de l’art sont héréditaires. M. Ribot nous avertit, en les reproduisant, qu’ils ne contiennent pas une énumération complète, mais seulement un choix des cas les plus significatifs. Ce qui importe, en effet, c’est la qualité des expériences, non leur quantité. Eh bien ! nous avouons qu’à chaque lecture nouvelle que nous avons faite de ces tableaux où ont été enregistrés avec tant de soin les cas d’hérédité du talent ou du génie, nous avons été de moins en moins convaincus. Il est bien peu de ces exemples où l’on puisse voir ces expérimenta lucifera que demandait Bacon, et qui, même restreints à des cas isolés, dominent l’esprit en l’éclairant. Prenons d’abord l’imagination créatrice, celle qui fait les poètes, les musiciens et les peintres. Sur cinquante et un poètes nous en trouvons vingt et un qui ont eu des parens remarquables. Mais qu’appelle-t-on des parens remarquables ? Sont-ce des poètes ? Cela seul aurait une signification. Je prends au hasard quelques noms dans la liste : « Burns paraît avoir reçu de sa mère cette excessive sensibilité qui a fait de lui un des premiers poètes de l’Angleterre. — Chaucer, l’un des fondateurs de la poésie anglaise : son fils, sir Thomas, speaker de la chambre des communes, ambassadeur en France. — Henri Heine peut être rapproché de son oncle Salomon Heine, célèbre philanthrope allemand. » Quels rapprochemens inattendus ! La liste des peintres produit de meilleurs exemples. Sur une liste de quarante-deux peintres, italiens, espagnols ou flamands, M. Galton en a trouvé vingt et un qui se rattachent à des parentés célèbres. Parmi les musiciens, la famille des Bach est le plus beau cas d’hérédité spéciale que l’on puisse citer. Elle commence en 1550 et traverse huit générations. Nous verrons tout à l’heure si, dans ces sortes de dynasties de peintres et de musiciens, l’hérédité explique tout, et si d’autres causes n’ont pas concouru à ce résultat. De l’imagination nous passons à l’intelligence proprement dite, qui comprend la réflexion, l’érudition, le goût, la faculté critique, le sens de l’observation, la science inventive. On peut établir deux catégories parmi ceux chez qui prédomine l’intelligence pure. Dans la première, on rangera les savans, les philosophes, les économistes ; dans la seconde, les écrivains proprement dits, historiens et critiques. Les familles scientifiques ne sont pas rares. On cite volontiers la race célèbre des Bernouilli, qui a produit en si peu de temps un si grand nombre de mathématiciens, de physiciens et de naturalistes. En revanche, on avoue que l’hérédité chez les philosophes est rare, mais on en donne une raison assez péremptoire : pour ne parler que des temps modernes, Descartes, Leibniz, Malebranche, Kant, Spinoza, Hume, A. Comte, Schopenhauer, n’ont pas été mariés ou n’ont pas eu d’enfans. Parmi les écrivains et les lettrés, on remarque sur une liste beaucoup trop longue et surchargée d’exemples douteux, quelques noms dignes d’être signalés, comme ceux des Sénèque, des Casaubon, des Etienne, des Hallam, des Schlegel. Viennent enfin les facultés actives, celles qui font les hommes politiques et les grands hommes de guerre, et dont on prétend qu’elles sont héréditaires comme les autres. Une énergie fortement trempée, toujours en exercice et les qualités qu’elle suppose, hardiesse, courage, confiance en soi, ascendant sur les timides, empire sur les irrésolus, tout cela qui constitue l’homme d’action, l’homme d’initiative, le grand capitaine ou l’homme d’état est-il transmissible ? On n’hésite pas à répondre par une affirmation absolue, et comme types d’hérédité ascendante et descendante on cite, parmi les hommes politiques César, Charles-Quint, Cromwell, les Guise, les Mirabeau, les Richelieu, les Pitt ; parmi les hommes de guerre, Alexandre le Grand, Annibal, Charlemagne, Gustave-Adolphe, Napoléon.

Ces longues nomenclatures produisent une sorte de vertige. Il faut s’y soustraire par quelques réflexions bien simples qui diminueront un peu la valeur des faits artificiellement assemblés. Nous ne voudrions pas entrer, ce qui serait facile, dans une discussion anecdotique qui réduirait beaucoup la part à faire, soit aux ascendans, soit aux descendans de ces privilégiés du talent ou du génie ; mais en réalité que représentent tous ces faits, laborieusement recueillis dans l’histoire de tous les temps et de tous les pays, au prix de l’immense, de l’inépuisable réalité qui remplit la vie ? Quelques cas isolés, exceptionnels, extraordinaires, dont l’imagination est saisie en raison même de leur singularité. Si, dans cet ordre de phénomènes, l’hérédité était la loi visible, incontestable, remarquerait-on, par exemple, la mémoire extraordinaire des Porson, ou la faculté politique des Médicis, ou le don musical des Bach ? On remarquerait, au contraire, les cas qui feraient exception à la règle ; ce serait la non-hérédité que l’on signalerait à notre attention. Qu’arriverait-il de ces fameuses listes de M. Galton, si l’on dressait celle des faits négatifs ? On nous répondra, je le sais, que partout où un fait négatif se produit, il y a eu quelque cause perturbatrice provisoirement ignorée. Cela est bien possible, on peut imaginer cette raison et bien d’autres. Cependant, si le nombre des cas négatifs, notés par un observateur attentif pendant une certaine période d’années, dans le cercle restreint de la vie ordinaire et non pas seulement sur le théâtre des grands événemens, si le nombre des cas inexplicables par la loi de l’hérédité mentale excédait celui des cas auxquels elle semble s’appliquer, que deviendrait la loi elle-même et que serait-ce qu’une loi qui ne régirait que des exceptions ? Que faudrait-il en conclure, avec la plus grande indulgence, sinon que cette loi reste fort obscure chez les individus, que son action se complique de mille influences qui la contrarient ou l’annulent, en un mot, qu’en dehors de certains faits extraordinaires, mais où d’autres causes peuvent concourir, elle manque de vérification sérieuse ? Et, en effet, que de faits étranges, incertains ! Que de parentés douteuses et vagues dans l’ordre de l’intelligence ! Que de relations peu authentiques entre diverses manières d’avoir de l’esprit, ou du bon sens, ou du talent ou du génie ! L’immense multitude des faits insignifians, douteux ou négatifs, déborde l’observateur, échappe à ses prises et laisse dans la théorie des vides irréparables qui la faussent ou la brisent.

M. Galton a essayé de serrer de plus près ces résultats de l’hérédité mentale : « Il y a, dit-il, actuellement dans les Iles-Britanniques deux millions de mâles au-dessus de cinquante ans ; parmi eux, j’en trouve huit cent cinquante illustres et cinq cents éminens. Sur un million d’hommes, il y en aura donc quatre cent vingt-cinq illustres et deux cent cinquante éminens. Étant donné un homme éminent ou illustre, quelle chance avons-nous de lui trouver un père, un grand père, un petit-fils, un frère, un neveu, un petit-neveu éminent ou illustre ? » M. Galton a étudié d’abord les familles des huit juges d’Angleterre, qui constituent la plus haute magistrature anglaise (de 1660 à 1865). Ce travail s’est étendu sur deux cent quatre-vingt-six juges, et parmi eux l’auteur en a trouvé cent douze qui ont eu un ou plusieurs parens illustres. Puis il a porté ses recherches sur sept groupes : hommes d’état, généraux, littérateurs, savans, poètes, artistes, ecclésiastiques protestans. Il a étudié environ trois cents familles, qui contiennent entre elles près de mille hommes remarquables, parmi lesquelles environ quatre cent quinze illustres. D’après ces nombres comparés entre eux, la chance qu’un homme remarquable ait des parens qui le soient aussi serait pour le père de 31 pour 100 ; pour les frères, de 41 pour 100 ; pour les fils, de 48 pour 100. Mais, qu’on le remarque, ce ne sont pas des lois, ce sont uniquement des moyennes, établies sur un grand nombre de chiffres différens et qui, dès lors, ne peuvent pas conduire à la détermination quantitative, c’est-à-dire à la certitude, ni à la prévision [8]. C’est un objet de curiosité plutôt que de science : « Cette recherche statistique sur l’hérédité ne tient pas ce qu’elle promet, dit très bien M. Ribot… La détermination quantitative n’existe que dans les mathématiques et une partie de la physique ; elle n’a pas encore pénétré dans la biologie ; comment donc arriverait-elle jusqu’aux sciences morales et sociales ? Il est même douteux que jamais elle y parvienne. Le chiffre est un instrument à la fois trop grossier pour effiler la fine trame des phénomènes et trop fragile pour pénétrer bien avant dans leur nature si compliquée et si multiple. Avec sa précision apparente, il s’en tient à la surface ; car il ne peut nous donner que la quantité, et ici elle est bien peu au prix de la qualité. » Les résultats de la statistique de M. Galton n’ont pu sortir du vague, malgré leur apparente rigueur. Qu’est-ce, je le demande, qu’un homme éminent, qu’un homme illustre, qu’un homme remarquable ? Toute la statistique est fondée sur cette distinction de termes, qu’il faudrait d’abord éclaircir. On peut avoir été remarquable pour la notice nécrologique du Times, en l’année 1868, et être aujourd’hui classé parmi les obscurs dont les honnêtes légions remplissent dans l’histoire les intervalles des grands noms. Et puis, pourquoi les hommes éminens sont-ils moins nombreux de moitié dans ces statistiques que les illustres ? Où finit l’éminence ? Où commence l’illustration ? Qui peut mesurer ces différences ? Et la mesure n’est-elle pas entièrement subjective ? Tout cela est, en vérité, plus curieux qu’utile et ne conclut guère.

L’hérédité mentale se marque beaucoup plus clairement dans les faits collectifs ou généraux, ceux qui intéressent les races et les nations. Autant les informations, qu’on nous donne sur les individus, leurs ascendans et leurs descendans, nous paraissent vagues, contestables, dénuées de rigueur et de précision, autant les observations tendent à se préciser sous la forme ethnologique. On dirait qu’alors l’hérédité s’imprime en plus gros caractères sur les masses humaines. Il y a des manières de penser et de sentir très vives et très particulières qui se transmettent dans un peuple et font sa marque distinctive au milieu des autres groupes de l’espèce humaine. Qui peut nier la permanence de ce qu’on appelle le caractère national ? C’est sur ce fait considérable que Lazarus et Steinthal ont jeté les fondemens d’une Psychologie des peuples, « qui a pour but de déterminer la nature de l’esprit d’un peuple et de découvrir les lois qui règlent son activité interne ou spirituelle, ou idéale, dans la vie, dans l’art et dans la science. » Est-il possible de méconnaître l’étrange parenté qui unit, à travers leurs pérégrinations, leurs exils divers et leur fortune errante, mais toujours accrue, toutes les branches du peuple d’Israël ? Qui ne connaît les traits distinctifs de sa physionomie intellectuelle et morale, plus sensibles encore que les traits de sa conformation physique ? Et les Chinois, à mesure qu’ils se répandent à travers le monde, ne gardent-ils pas le signe indélébile de leurs facultés mentales, le don prodigieux d’assimilation, sans aucun don d’invention ? Et quand cette race prolifique aura envahi de sa domesticité et de son industrie à bon marché la vieille Europe, comme elle est en train d’envahir le Nouveau-Monde, croit-on qu’elle modifiera de sitôt quelque chose à sa manière de comprendre et de sentir la vie ? — Le Gaulois que nous décrivaient Strabon, Diodore, César, ne revit-il pas dans le Français du XIXe siècle avec sa vanité incurable, sa légèreté d’esprit, ses engouemens faciles et aussi avec ses brillantes qualités, sa promptitude de compréhension, sa générosité ? — Et pour généraliser la question, n’est-il pas évident que, si l’on compare les races humaines, l’hérédité mentale s’y manifeste en grand ? Toutes ne participent pas aux mêmes aptitudes de l’esprit. La race blanche est plus intellectuelle que les races colorées, chez lesquelles on ne peut pas rencontrer d’hommes ayant fait des découvertes scientifiques. Et même, dans la race blanche, quelle variété d’aptitudes héréditaires ! Certains groupes, par exemple, ne comprennent pas que, pour arriver à certaines fins, il est indispensable d’avoir une méthode : ils sont incapables d’observer scientifiquement. Cette faculté distingue les peuples européens ou d’origine européenne des peuples orientaux. De là une conséquence grave : il ne suffit pas d’introduire chez les peuples arriérés des moyens d’instruction, des industries, des causes favorables aux sciences pour susciter de vrais savans ; il faudrait pouvoir modifier toute l’hérédité mentale, l’esprit et les penchans devenus instinctifs. On le voit très bien en Turquie, en Egypte, dans l’Inde, où la civilisation européenne commence à pénétrer chez des hommes de la même race que la nôtre au point de vue extérieur, mais très différens sous le rapport intellectuel [9]. Il est difficile d’éveiller en eux ces deux grandes aptitudes, la curiosité scientifique et le goût de la méthode. C’est le patrimoine de la vieille Europe, et il lui restera jusqu’à ce que l’évolution ait fait son œuvre. — Quoi qu’on fasse, les faits individuels ne prouvent pas grand’chose dans cet ordre de phénomènes. On a beau les interroger, les réponses qu’on obtient sont plus ou moins obscures et sujettes à mille restrictions ; la loi s’efface à mesure que l’horizon de l’observateur se restreint ; il reste seulement des cas d’analogie et d’uniformité curieuses. La preuve se relève et se fortifie singulièrement quand elle porte non plus sur les individus, mais sur les ensembles. Ici se manifeste avec éclat la loi de l’hérédité par la transmission des traits intellectuels ou moraux qui forment le caractère national d’un peuple ou le type psychologique d’une race. Il n’y a là qu’une contradiction apparente et nous en donnerons la raison dans les conclusions de cette étude.


II

Nous avons à juger maintenant cette tentative qu’on a faite pour réduire à la loi d’hérédité tous les phénomènes intellectuels et moraux. D’après notre exposé des faits, il est assez clair que nous ne prétendons pas nier, cette loi, même dans l’ordre psychologique nous voudrions seulement lui faire sa part, l’enfermer dans ses vraies limites, qui ont été, à ce qu’il nous semble, démesurément étendues. Pour se restreindre elle-même (ce qui est nécessaire dans un si vaste sujet), notre critique se bornera à ces deux points : Est-il d’une bonne méthode philosophique d’expliquer par l’hérédité seule les phénomènes les plus complexes, les plus délicats et les plus considérables de la vie humaine, quand on peut, au moins avec autant de vraisemblance, faire intervenir d’autres causes, négligées à tort, très sensibles pourtant et même plus directement observables ? — Enfin est-il vrai, comme on le prétend, que toutes les exceptions à la loi d’hérédité, même dans l’ordre intellectuel et moral, ne soient que des apparences ?

Parlons d’abord de tous ces faits si curieux qui concernent l’hérédité intellectuelle. Pour quelques-uns de ces faits, qui sont précisément les plus extraordinaires, aucune cause assignable n’en rend suffisamment compte, pas même l’hérédité. Voilà ce que nous essaierons d’établir. Quant aux autres faits de cette catégorie, ils s’expliquent tout aussi bien, mieux souvent, par le milieu, par l’éducation, les habitudes, l’atmosphère intellectuelle et morale où vit l’enfant, la force des influences qu’il subit et des exemples qui lui sont donnés. M. Ribot veut qu’on nous débarrasse de ces explications superficielles par lesquelles on croit pouvoir remplacer l’hérédité. Le mot est dur, injuste même. Selon lui, l’influence de l’éducation n’est jamais absolue et n’a d’action efficace que sur les natures moyennes. Sans discuter pour le moment cet axiome, nous reconnaissons que le milieu seul n’explique pas le génie, qu’il ne crée pas les facultés supérieures ; mais il les manifeste, il les révèle là où elles existent. Que de nobles et hautes intelligences ont du périr, étouffées dans leur germe par des circonstances défavorables et des milieux hostiles ! Quelle part, au contraire, ne doivent pas avoir dans l’éclosion des esprits supérieurs, au sein de certaines familles privilégiées, l’exemple des procédés les plus délicats d’investigation, s’il s’agit des sciences naturelles, l’habitude des méthodes rigoureuses, s’il s’agit des sciences exactes ! Qui pourrait démêler ici d’une main assez habile, dans la traîne de ces influences diverses, ce qui revient à l’éducation et ce qui revient à l’hérédité ?

Quelqu’un l’a tenté, non sans succès. C’est M. de Candolle, dans son Histoire des sciences et des savants depuis deux siècles. Ce livre, malheureusement composé de fragmens épars et mal classés, abonde en observations justes et fines et tout particulièrement sur cette question. M. de Candolle n’a pas de parti-pris contre l’hérédité. Il en a étudié les symptômes et suivi les traces à travers deux siècles, non pas dans des nomenclatures trop vastes pour n’être pas arbitraires et vagues, mais sur un terrain circonscrit, sur les listes des associés étrangers des Académies de Paris, de Londres et de Berlin. C’est après un long et patient examen qu’il est arrivé à des conclusions que nous adoptons volontiers, toutefois en les modifiant librement, en les appliquant en dehors des cadres où M. de Candolle s’est enfermé, en leur imprimant un certain caractère de généralité.

Tout d’abord il faut mettre à part (ce que M. de Candolle n’a pas fait avec assez de soin) le génie proprement dit, qu’on ne peut faire rentrer dans aucune catégorie déterminée. C’est là l’erreur qui vicie à nos yeux tout le travail de M. Galton et que le titre révèle naïvement : Hereditary Genius. C’est surtout le génie qui n’est pas un phénomène d’hérédité. Nous n’essaierons pas de l’expliquer ; mais M. Galton ne l’explique pas davantage, et son tort est de croire qu’il l’explique. Précisément dans ce que le génie a d’extraordinaire et d’exceptionnel, c’est-à-dire dans ce qui fait proprement son essence, il échappe à toutes nos formules ; il est le phénomène anormal par excellence, qu’on ne peut ni réduire à ses derniers élémens, ni classer dans un genre, phénomène irréductible, dont l’éclosion n’a pas de loi, au moins pour la science humaine, pas plus pour la physiologie qui a prétendu en rendre compte que pour la psychologie qui reste sans réponse suffisante devant ce grand problème. C’est là surtout que se révèle l’indigence des listes de M. Galton ; c’est bien en vain qu’il essaie de rattacher des lignées d’artistes et de savans à l’homme illustre qui éclate à l’improviste au milieu d’eux. Même dans cette famille musicale des Bach, qui s’étend à travers huit générations et sur deux siècles, on a beau énumérer les exemples d’un don particulier pour la musique qui se répète dans chaque génération : on a beau faire défiler devant nous tous ces braves gens, ces organistes, ces chantres de paroisse, ces maîtres de chapelle, ces musiciens de ville qui sont des ascendans ou des fils, des petits-fils, qu’est-ce que tout cela ? Il n’y a qu’un seul Sébastien Bach. D’où est venue cette impulsion particulière, cette force d’élan qui l’a porté au plus haut sommet de l’inspiration ? Pourquoi lui tout seul dans sa famille a-t-il fait cette suite prodigieuse de préludes, de fugues, d’oratorios qui restent des monumens isolés dans l’histoire du grand art ? Pourquoi lui et pas un autre ? Ce ne sont pas les tables de M. Galton qui nous donnent les clés du mystère. Elles révèlent simplement une transmission de la faculté musicale, une communauté des mêmes aptitudes chez les membres de cette famille. Mais c’est cela seul qui ne lui était pas commun avec les autres, cela qui a fait Sébastien Bach qu’il fallait expliquer, et c’est précisément ce que l’hérédité n’explique pas. Les aptitudes ont été transmises comme un patrimoine, mais le grand phénomène génial n’a été que la propriété d’un seul et ne s’est produit qu’une fois. Il est donc en dehors de l’hérédité, puisqu’il est unique. — Les mêmes réflexions, et avec plus de force encore, pourraient être faites à propos de Beethoven, pour lequel on ne peut alléguer que des exemples vraiment peu significatifs, ceux de son père et de son grand-père, maîtres de la chapelle de l’électeur de Cologne. Qu’est-ce que cela prouve pour l’hérédité du génie ? Nous pourrions puiser à pleines mains dans ces nomenclatures, qui abondent en cas négatifs. Citerons-nous, parmi les peintres, le plus grand de tous, Raphaël (dont le père avait quelque mérite, sans doute, mais ce n’est pas de mérite qu’il s’agit), ou Titien, dont les deux fils et le frère savaient manier habilement le pinceau ? Parmi les grands savans, quel rapport sérieux peut-il exister, dans l’ordre de l’invention et du génie, entre Aristote et son père Nicomaque, médecin d’Amintas II, dont nous ne savons presque rien ? Ou bien encore entre Galilée et son père Vicenzo, qui a écrit une théorie de la musique, entre Leibniz et son père, professeur de jurisprudence à Leipzig ? Il n’y a vraiment qu’un seul exemple qu’on puisse nous opposer, la famille des Bernouilli, célèbre par le nombre de mathématiciens, de physiciens, de naturalistes qu’elle a produits pendant plusieurs générations. Encore faut-il bien se rendre compte de ce fait qu’un seul, Jean, fut placé par des contemporains à côté de Newton et de Leibniz pour ses belles découvertes mathématiques. Les autres furent des hommes très distingués, ce qui est bien différent ; mais le génie reste à part.

Encore peut-on dire que, dans ces trois ordres de création, la peinture, la musique, les sciences mathématiques, il y a quelque chose d’héréditaire, non le génie assurément, mais une condition du génie, ou bien un certain apprentissage nécessaire, ou bien même une aptitude mixte, à la fois d’ordre physiologique et d’ordre intellectuel, qui sert à déterminer certaines vocations. C’est par là qu’on peut comprendre cette singularité de rencontres nombreuses de musiciens, ou de peintres ou de savans dans la même famille. Chez les peintres, par exemple, il y a quelque chose dont l’inspiration même ne peut se passer, c’est un certain nombre de données premières, de procédés techniques pour le dessin ou la couleur qui se transmettent plus aisément par l’exemple et par l’imitation dans l’atelier du père et qui se distribuent comme un patrimoine commun entre les enfans. Un seul de ceux-là s’élèvera au premier rang ; mais cette initiation du métier lui aura été indispensable comme économie de temps et de travail et aussi comme facilité pour laisser l’inspiration plus libre. Macaulay a dit avec raison qu’Homère, réduit au langage d’une tribu sauvage, n’aurait pu se manifester à nous, et que Phidias n’aurait pas fait sa Minerve avec un tronc d’arbre et une arête de poisson. Il faut tenir compte de ces circonstances heureuses, qui se présentent à l’artiste dans certaines familles pour vaincre les premiers obstacles du métier et pour mettre dans la main du génie futur des instrumens plus dociles, un crayon ou un pinceau plus familiers et déjà plus habiles dès le premier âge.

Des observations analogues pourraient être faites à propos des musiciens et des savans. Il y a là un élément en partie physiologique et, par conséquent, susceptible d’être héréditaire, qu’il faut noter, c’est la facilité de calculer qui existe dans certaines familles, à peu près comme celle de comprendre instinctivement la musique, que d’autres familles présentent à un degré singulier. M. de Candolle a très bien observé et décrit ces phénomènes. Le sentiment de la musique, c’est-à-dire une aptitude à mesurer le temps et à distinguer les notes, est une disposition de naissance chez beaucoup d’enfans, et dont on trouve l’origine, dans beaucoup de cas, chez le père, la mère ou les descendans qui ont précédé. Quand les parens des deux côtés sont musiciens, presque toujours les enfans naissent avec l’oreille juste. Quand l’un des parens est seul musicien, on voit souvent des frères ou des sœurs différer sous ce rapport. L’aptitude musicale, dans ce cas, n’est pas fractionnée ou atténuée pour chacun des enfans, mais l’un a l’oreille juste, l’autre ne l’a pas. Or l’impression causée par les sons est physique, mais la relation entre les sons et la mesure du temps est plutôt du domaine intellectuel. C’est un de ces phénomènes mixtes, parmi lesquels on peut ranger la faculté du calcul, qui parait tenir en partie à certaine disposition du cerveau et qui, en tout cas, semble héréditaire dans certaines familles, comme l’appréciation des temps qui est la base de la musique [10]. On comprend comment cette facilité à saisir rapidement et à manier, pour les comparer ou les combiner, des valeurs numériques on algébriques, est indispensable aux opérations du mathématicien. Or, on remarque cette faculté de calcul comme un bien propre, une singularité dans certaines familles, parmi lesquelles pourra s’élever un jour un mathématicien illustre.

Ces conditions ne sont pas l’essence du génie, mais elles lui sont très utiles pour l’aider à se dégager, à se révéler. C’est comme l’alphabet du métier pour le compositeur, le mathématicien ou le peintre, et il n’est pas inutile que le métier soit devenu pour le grand homme futur une sorte d’instinct par l’exemple et les traditions de famille. Voilà ce qui explique pourquoi il arrive que les grands peintres, les grands mathématiciens, les grands musiciens se produisent souvent dans des familles où la pratique de ces arts et de ces sciences est familière. La même aptitude peut être partagée par plusieurs membres de la même famille, qui resteront à un rang secondaire, quand un seul s’élèvera au-dessus de tous. C’est l’aptitude qui est héréditaire, ce n’est pas le génie, et c’est ce que M. Galton a constamment confondu dans ses nomenclatures. Si elles prouvent quelque chose, c’est uniquement l’utilité d’un certain concours de circonstances heureuses, soit l’initiation par le père, l’apprentissage du dessin et de la peinture, transmis presque avec le langage, soit une initiation spéciale par la nature, la faculté du calcul et le sens de la musique, deux instrumens qui sont à la disposition de tous les membres d’une famille, mais qui ne deviennent qu’entre les mains d’un seul les outils du génie.

Dans les autres ordres d’invention, par exemple dans la poésie et l’éloquence, rien ne s’oppose à ce que le génie se produise solitairement dans une famille qui ne semblait pas y être préparée. La culture préparatoire, l’aptitude spéciale y sont moins nécessaires ; il suffît que la langue nationale soit arrivée à un degré de clarté et de vigueur où elle peut porter la perfection. L’instrument vient ici s’adapter tout naturellement à la grande pensée qui le réclame, sans qu’il y ait besoin d’un apprentissage spécial, comme dans la peinture ou la musique. Parcourez les listes des grands écrivains et des grands poètes. Dans ces libres domaines de l’imagination et de la pensée pure on l’inspiration est affranchie du procédé, on rencontre très rarement au même foyer cette coïncidence d’aptitudes similaires qui a donné lieu, pour les peintres ou les musiciens, à l’illusion de l’hérédité du génie. Le plus souvent le grand écrivain éclôt seul. Il semble apparaître, comme un phénomène inattendu, dans une succession de générations modestes, dont il vient tout d’un coup briser la trame uniforme. Il arrive bien quelquefois que des aptitudes analogues se trouvent dans sa famille ; mais c’est un événement sans portée et sans conséquences. Pierre Corneille a eu près de lui son frère Thomas, Racine son fils Louis, André Chénier son frère Marie-Joseph. Cela n’a pas d’autre importance que celle d’une coïncidence fortuite le plus souvent le génie politique et littéraire se révèle sans montrer à côté de lui des frères inférieurs et sans se rattacher à un état civil. Qu’il ait sa raison d’être, nous n’en doutons pas, mais elle nous échappe ; il faudrait la chercher, sinon dans ce domaine de l’Inconscient dont on a tant abusé, du moins, en termes plus modestes, dans ces facultés de l’esprit humain dont la mesure, comme la vraie nature et la dernière essence, demeure jusqu’ici insaisissable. Boasuet, Pascal, Molière, Voltaire, Jean-Jacques Rousseau, Byron, Goethe, tous, quoi qu’on fasse pour chercher quelques secrètes infiltrations qui doivent, à une certaine heure faire jaillir la source à cette hauteur, tous restent inexpliqués par l’hérédité. Ils sont les premiers et les derniers venus dans la famille qui les a produits, sans aucune transmission visible du don supérieur. Et si nous remontions dans l’histoire, en nous tenant aux temps modernes, Dante, Milton et Shakspeare ne sont-ils pas aussi de grands solitaires que n’expliquent suffisamment ni l’évolution organique, ni le milieu intellectuel, ni la génération ? Toutes ces conditions extérieures du génie qu’on a tant de fois déjà analysées et décrites, préparent l’événement et amorcent l’occasion ; il y manque le dernier trait, le don suprême qui décide de tout le reste et qui fait qu’au milieu de tant de têtes de la même famille ou de la même nation, également prédestinées par le même concours de circonstances, une seule ait été choisie et que sur cette tête, seule élue, le rayon ait brillé ; et l’on se demande toujours : Pourquoi sur cette tête et pas sur une autre ? Non, jusqu’ici la grande inspiration dans la science, dans la poésie et dans l’art, n’a pas dit son secret, pas plus aux physiologistes qu’aux autres. Ces esprits souverains, précisément en ce qu’ils ont d’incommunicable, restent élevés et isolés au milieu du flot des générations qui les précède et qui les suit ; par ce côté supérieur de leur nature ils n’appartiennent pas à la nature. Ces hautes originalités d’intelligence qui dominent l’humanité n’ont pas un père et ne laissent pas de fils selon le sang. En dépit de M. Galton, ce qu’il y a de moins héréditaire au monde, c’est le génie. »

Pour ce qui est de l’hérédité mentale à un moindre degré, que nous représenterons, si l’on veut, par ces mots, le talent, la vocation, l’aptitude, M. de Candolle nous semble en avoir analysé exactement l’origine et les conditions. Il ne nie pas absolument l’hérédité dans l’éclosion des vocations, surtout des vocations scientifiques, qui sont l’objet spécial de son étude, mais il ne la proclame pas exclusive et décisive ; il ne croit pas, après mûr examen, à une hérédité particulière pour telle où telle science ; il n’admet qu’une transmission des facultés élémentaires dans un état d’harmonie et de vigueur qui constitue la bonne santé de l’esprit. Mais que deviendra ce précieux héritage ? Il peut être appliqué de plusieurs manières bien diverses. L’individu qui a reçu de ses parens une certaine dose et une combinaison heureuse d’attention, de mémoire, de jugement, de volonté, et qui représentera le mieux ainsi lés caractères de l’espèce humaine, ne sera pas condamné, par une sorte d’héritage fatal, à la spécialité d’un travail quelconque. Le plus souvent, c’est le choix réfléchi ou l’empire des circonstances qui détermine l’emploi de ces facultés, plutôt qu’une hérédité spéciale ; c’est le milieu et la famille qui en décident l’essor ; c’est l’application énergique de la volonté qui en fixe le succès. Il faut sans doute réserver le cas d’un goût déterminé pour telle carrière, ou d’une vocation irrésistible qui s’impose au jeune homme entrant dans la vie ; mais la preuve que ces goûts et ces vocations ne sont pas héréditaires, c’est qu’ils sont très souvent aux antipodes des habitudes paternelles et qu’ils diffèrent beaucoup entre deux frères ; ce sont souvent les produits d’une imagination active, sollicitée par certains attraits qu’elle s’est forgés à elle-même, ou des phénomènes de suggestion, par suite de quelque conversation ou de quelque lecture entraînante. Il reste donc une grande part aux circonstances et à la liberté dans l’emploi des facultés qu’on a reçues. « L’homme doué d’une forte dose de persévérance, d’attention, de jugement, sans beaucoup de déficit dans les autres facultés, sera jurisconsulte, historien, érudit, chimiste, géologue ou médecin, selon sa volonté déterminée par une foule de circonstances. Dans chacune de ces occupations, il avancera en raison de sa force, de son zèle et de la concentration de son énergie sur une seule spécialité. Je crois peu à la nécessité des vocations innées et impérieuses pour des objets spéciaux. Ce n’est pas, comme on voit, nier l’influence de l’hérédité, c’est la réduire à quelque chose de très général, compatible avec la liberté de l’individu, et pouvant fléchir ou se modifier suivant toutes les influences ultérieures, dont l’action augmente à mesure que l’enfant devient homme. » D’ailleurs même quand il semble que l’hérédité mentale s’accomplit, on remarquera qu’elle suit les grandes catégories de facultés plutôt que les facultés spéciales. Ainsi, rien de plus facile à trouver que deux frères, ou un père et un fils, célèbres l’un dans les sciences naturelles, l’autre dans les sciences historiques et sociales : les deux Humboldt ; OErsted et son frère, jurisconsulte ; Hugo de Mohl, botaniste, frère de Jules de Mohl, orientaliste ; Mme Necker, auteur de l’Éducation progressive, fille du géologue de Saussure ; Ampère, érudit et littérateur, fils du physicien. S’il y avait une hérédité spéciale, propre à chaque science, ces exemples seraient inexplicables ; ils sont tout naturels, au contraire, si l’on admet seulement une transmission de facultés générales, applicables à toutes les sciences dont les méthodes sont analogues.

La célébrité, qui est la pierre de touche de M. Galton, malgré le vague de l’interprétation que ce mot comporte, est moins héréditaire encore que la spécialité. Elle n’est jamais qu’une exception, déterminée par plusieurs causes réunies. Pour qu’un homme devienne célèbre, il ne suffit pas qu’il soit doué d’une grande capacité ; il lui faut encore des circonstances favorables. L’hérédité n’est pour rien dans tout cela, ou du moins elle n’a qu’une influence très accessoire. « Aussi est-ce un des préjugés les plus faux, quoique l’un des plus ordinaires, de croire, par exemple, que les descendans d’un habile capitaine peuvent conduire une armée mieux que d’autres, ou que le fils d’un mathématicien célèbre sera lui-même un grand mathématicien. A supposer, dans ces deux cas, une ressemblance du fils au père, plutôt qu’à la mère ou à d’autres ascendans, il y aurait seulement une probabilité, au moment de la naissance, pour le fils du grand capitaine, d’être un homme disposé à commander, et pour le fils du mathématicien d’être un homme disposé à calculer, ce qui peut faire du premier un bon piqueur ou un majordome distingué et du second un teneur de livres très exact. Pour s’élever au-dessus de la moyenne, bien d’autres choses sont nécessaires, qui dépendent d’autres facultés, héritées ou non, de l’éducation, des circonstances et surtout du caractère individuel. »

Parmi les circonstances favorables à l’impulsion de l’esprit, et particulièrement de l’esprit scientifique, qu’il est possible d’observer de plus près, se place la curiosité. M. de Candolle a raison d’y voir le principe de toutes les découvertes, pourvu qu’on entende par ce mot la curiosité des choses réelles et vraies, non celle des fictions. C’est le rôle du père de famille, le premier éducateur, d’exciter cette curiosité quand elle est inactive et molle, de la réprimer et de la diriger quand elle est trop énergique et turbulente. Mais il ne faut pas se plaindre de cet excès, tout en le surveillant. C’est l’éveil même de l’esprit scientifique. Et qui ne sent que le chef de famille, plus encore que l’instituteur, tient là dans sa main le grand ressort moteur de l’activité intellectuelle et une partie de l’avenir de l’enfant futur ? L’école physiologique dédaigne bien injustement ces moyens, qui ne semblent médiocres qu’à l’esprit de système. L’expérience, qui nous découvre la réalité sans se soucier des théories, abonde en renseignemens curieux sur l’incroyable fécondité de ces suggestions par la conversation, par l’exemple, sur la portée d’un mot, d’une observation, d’un procédé ingénieux employé pour chercher la vérité et qui peut déterminer chez un enfant, chez un jeune homme une série de recherches analogues et, mieux encore, le désir de chercher. Si l’illustre Faraday, à l’âge de treize ans, apprenti chez un relieur, s’étant mis à lire au hasard quelques feuilles d’un modeste petit livre élémentaire sur la chimie, sent s’éveiller tout d’un coup son génie latent, s’empresse de vérifier les expériences indiquées sur la congélation, la dilatation, s’enchante déjà des perspectives qui s’ouvrent devant son esprit et jouit profondément du sens de la méthode qui se découvre à lui, que doivent être pour les vocations du même ordre l’influence des familles scientifiques où elles éclosent, ces habitudes de travail et de libre recherche, cet exercice permanent de la curiosité virile et de la sagacité féconde, qui deviennent comme l’exemple et la leçon de chaque jour ? — On nous dit que l’éducation n’a pas une influence absolue ; cela est vrai : l’éducation ne crée pas une intelligence supérieure là où elle n’existe pas ; elle n’est pas une puissance créatrice, mais elle est au plus haut degré un pouvoir excitateur et révélateur ; elle va chercher souvent au fond d’une inertie apparente des germes endormis ; elle les agite par une sorte de fermentation, elle les féconde, elle prépare par eux des moissons qu’auraient couvertes éternellement sans elle, sans son appel à la vie, un silence de mort et la stérilité. — On dit que l’éducation n’a d’action que sur les natures moyennes. Sans doute, elle fait donner aux natures médiocres tout ce qu’elles peuvent fournir, tout, excepté la grande capacité. Mais pour les natures supérieures, sans les créer, elle les révèle. Combien d’entre elles, découragées avant d’avoir essayé leurs forces, vaincues d’avance, sans cette sollicitation énergique à la lumière, seraient restées éternellement obscures à elles-mêmes et aux autres !

Évidemment cela ne réussit qu’à la condition que se crée en même temps et se développe la volonté d’agir, de se montrer ou d’être utile. L’indifférence, la paresse de corps ou d’esprit, une certaine mollesse, la fatigue de la lutte, peuvent arrêter des hommes très capables, qui brilleraient sans cela au premier rang. C’est une chose remarquable que, dans chaque spécialité intellectuelle, certaines conditions morales soient nécessaires. Du désordre dans les notes, une simple négligence matérielle dans l’économie des moyens et du temps, une certaine irrégularité, une extrême inexactitude dans les heures ou la disposition de s’occuper de trop de choses différentes, arrêtent quelquefois l’essor d’un homme qui aurait pu devenir célèbre. Inversement, il ne manque pas d’exemples d’après lesquels un individu doué de talens médiocres, mais qui veut et sait les employer, arrive à une réputation méritée [11]. Tout cela est la vérité même observée sans prévention, la vue des choses et des hommes tels qu’ils sont ; tout cela sans grande prétention, et dans le tonde l’expérience de chaque jour, c’est la réalité même, la vie consultée dans ses puissances ou ses faiblesses, l’esprit examiné dans ses ressources et ses facultés et chez qui ni le talent ni la célébrité ne se produisent comme une grâce héréditaire, comme la jouissance gratuite des dons accumulés et transmis dans le cours des générations. L’hérédité prépare les facultés et l’aptitude au talent, mais d’une manière très générale, incomplète et vague. Il s’agit de conquérir et de mériter le reste par le double effort de l’éducation ; qui est déjà la volonté excitée et dirigée, et de la personnalité, qui achève par son action propre l’action d’autrui commencée sur elle-même.

Nous voilà loin assurément de L’école biologique, qui goûte médiocrement ce langage et encore moins les idées dont il est le signe. Éducation, exemple, influences morales, suggestions diverses, contrariant la nature, tout cela nous écarte beaucoup des causes et. des lois qui règlent l’organisme. Mais l’école ne se tient pas, pour battue. Non-seulement elle repousse a priori, avec un dédain aussi peu dissimulé que peu justifié, ce genre d’explications, qui lui paraissent superficielles, mais elle a entrepris de prouver qu’il n’y a pas même, à proprement parler, de dérogations à la loi de l’hérédité et que les exceptions ne sont qu’apparentes ; en effet, nous dit-on, elles représentent encore la loi dérangée dans ses conditions normales ou déguisée sous certaines circonstances accessoires, mais toujours présente même dans ses troubles et ses métamorphoses, en cela d’ailleurs conforme aux lois physiologiques qui, suspendues ou dérangées dans leur action, n’en restent pas moins des lois. Une loi qui agirait en l’absence de : ses conditions normales serait un monstre dans la nature et ne serait plus une loi.

Voici donc comment on essaie d’expliquer le nombre prodigieux des faits qui échappent à l’hérédité. La première raison, c’est la diversité et la complication des lois qui la régissent. Pour ne citer que les principales, c’est d’abord l’hérédité directe ou immédiate, qui, si elle pouvait jamais se réaliser complètement, représenterait, comme le dit le docteur Lucas, « l’équilibre absolu des ressemblances intégrales du père et de la mère dans la nature physique et morale de l’enfant. » Mais ce cas est très rare, presque improuvable. C’est ensuite la loi de prépondérance dans la transmission des caractères, d’après laquelle l’un des parens peut avoir une supériorité d’influence sur la constitution mentale de l’enfant. C’est encore l’hérédité en retour ou médiate (l’atavisme), d’après laquelle les descendans héritent souvent de qualités physiques et mentales propres à leurs ancêtres et leur ressemblent sans ressembler à leurs propres parens.

Dans ces deux derniers cas, comme dans le premier, c’est l’hérédité qui agit incontestablement ; seulement ici elle se déguise et il n’est pas toujours facile, de la retrouver. En effet, tout ne se passe pas avec la simplicité idéale qui donnerait comme résultat une moyenne entre les deux parens : il peut y avoir prépondérance soit du père, soit de la mère à tous les degrés possibles. De plus, les parens peuvent transmettre à leurs enfans des qualités ancestrales qui sont restées en eux à l’état latent. L’expérience des éleveurs fixe à huit ou dix générations le temps nécessaire pour éliminer les chances de retour. Or dix générations, c’est-à-dire pour l’homme trois siècles, représentent deux mille quarante-huit générateurs dont l’influence plus ou moins marquée est possible. Il y a donc des exceptions qui dérivent de l’hérédité même. Il en est d’autres qui ne dérivent pas de l’hérédité, mais qui la modifient d’une manière normale, de telle sorte que les perturbations qu’elles produisent ne sont, elles aussi, des irrégularités qu’en apparence. Des causes très importantes agissent depuis le moment de la conception jusqu’à la naissance. On ne peut guère douter que certaines dispositions de l’enfant dépendent de l’état actuel et momentané des parens à l’instant de la procréation. L’influence de l’ivresse, par exemple, a été souvent constatée. Des observations nombreuses ont montré que l’enfant engendré dans un accès de délire toxique, même transitoire, peut être épileptique, aliéné, obtus, idiot. — Il y a une influence du moment qui peut imprimer à l’enfant futur la trace d’états plus transitoires encore, comme les passions et les affections morales. « Un des enfans adultérins de Louis XIV, conçu dans une crise de larmes et de remords de Mme de Montespan, que les cérémonies du jubilé avaient provoquée, garda toute sa vie un caractère qui le fit nommer des courtisans l’enfant du jubilé. » Il faut tenir compte aussi du développement du germe dans le sein de la mère. L’Histoire des anomalies d’Isidore Geoffroy Saint-Hilaire est pleine de faits curieux qui prouvent que les déviations du type peuvent être amenées par les causes les plus légères dans une des périodes de la vie embryonnaire. — Enfin reste la part à faire à ces lois si délicates, d’une observation si difficile, qu’on appelle loi de balancement organique, ou de compensation de développement, ou d’adaptation corrélative, qui s’applique même en psychologie et qui consiste en ce qu’une faculté mentale (comme dans l’ordre physiologique un système d’organes) se développe aux dépens des autres. « Très souvent, paraît-il, à un père très intelligent, ayant mené une vie trop laborieuse, succède un fils de facultés débiles, de forces mentales en quelque sorte épuisées, de même que des enfans très peu sensuels naissent parfois de parens très débauchés ; il semblait que les parens. eussent transmis non l’ardeur sensuelle elle-même, mais l’atonie qui succède aux excès prolongés. Il se fait ainsi toute sorte de compensations. Un père ayant beaucoup de santé et d’intelligence donne-t-il naissance à un fils plus intelligent que lui, il y a tout à parier que la santé du fils ne sera pas aussi forte que celle du père [12]. » De toutes ces causes, combinées entre elles, résulte que l’hérédité, tout en étant la loi, est toujours dans l’exception apparente, la totalité des caractères ne s’héritant jamais. Mais cette exception elle-même n’est, dit-on, qu’un accomplissement plus profond de la loi ; ses perturbations prouvent en sa faveur. Une connaissance plus exacte des causes nous montre l’hérédité là même où nous n’avions vu d’abord que des bizarreries et un jeu de la nature. Quand nous croyons que la loi se dément, c’est qu’elle obéit à des nécessités secrètes d’événemens que nous n’apercevons pas, de contacts et de secousses qui nous échappent et qui se produisent à l’intérieur de la machine. La machine est très compliquée ; elle dépend de mille rouages dont l’action cachée produit parfois des effets prodigieux. Mais c’est toujours le même mécanisme et toujours la même loi du mouvement. La pathologie n’étant au fond qu’un dérangement normal de la physiologie, les exceptions à la loi de l’hérédité ne sont que la loi troublée et qui, dès lors, ne peut plus donner ses effets ordinaires.

Tel est le cadre des explications dans lequel rentrent tous les faits en apparence contraires à la loi de l’hérédité. On voit dans quelle forte situation s’établissent les apologistes systématiques de cette loi. Ce n’est pas chose aisée que de les y poursuivre et de les en déloger. Comment leur prouver qu’un de ces cas d’exception, si nombreux et si compliqués, ne s’est pas produit justement pour expliquer un fait inexplicable en apparence ? Tel fait est en contradiction avec la loi d’hérédité. Mais avec laquelle ? Est-ce avec la loi d’hérédité directe ou immédiate ? Cela importe peu ; si le fait reproduit une prépondérance marquée du père ou de la mère, et cela à tous les degrés possibles, l’hérédité est justifiée. — Non pas, dirons-nous ; ce fait, bien examiné, n’est imputable ni à l’influence du père ni à celle de la mère. — Soit, mais pouvez-vous prouver qu’il n’y a pas là un cas curieux de retour, un fait d’atavisme ? Et l’atavisme, c’est encore l’hérédité. — Nous entrons ici dans l’indémontrable : car il est impossible de connaître toutes les qualités ancestrales qui ont été en jeu à travers deux ou trois siècles et dix générations. Et puis, si cela ne suffit pas encore, rien n’empêche d’imaginer des dispositions momentanées qui auront pu influer sur la conception et la vie embryonnaire de l’enfant jusqu’à sa naissance. Et, comme dernière explication, ne reste-t-il pas la ressource de l’adaptation corrélative et de la compensation de développement qui dérange les résultats prévus dans les individus, mais rétablit l’exactitude des comptes dans l’espèce ? — Il est impossible de nier expérimentalement qu’un de ces cas d’exception ne se soit pas produit dans l’histoire physiologique ou psychologique de l’enfant ; la loi de l’hérédité sort donc victorieuse de toutes les épreuves qu’on lui fait subir. Pas si victorieuse pourtant qu’on pourrait le croire. Ce qui fait sa force apparente fait aussi sa faiblesse. On ne peut pas prouver jusqu’au bout contre elle, mais elle ne peut pas non plus démontrer au-delà d’un certain point. Des deux côtés, on en est réduit à des affirmations ou à des dénégations qui se valent dans le néant de toute preuve positive. Pour une quantité considérable de cas qui restent en dehors de l’hérédité visible, les partisans absolus de cette loi sont obligés de se réfugier dans la dialectique commode et illimitée des probablement et des peut-être, ou, ce qui est plus grave, des assurément sans preuve. « Assurément, il a dû se passer quelque chose dans la vie embryonnaire de l’enfant, qui a dérangé les lois normales et faussé en apparence l’hérédité en troublant les conditions selon lesquelles elle devait s’accomplir. » C’est, en dernière analyse, à des argumens de ce genre que l’école biologique a recours en beaucoup cas, et raisonner ainsi, c’est avouer son impuissance, c’est reconnaître qu’on n’a plus des faits positifs à sa disposition, mais seulement des possibilités indéfinies, c’est-à-dire de simples conjectures.

En face de pareils raisonnemens qui représentent les expédiens d’une école dans l’embarras, se dresse cette réalité, éclatante d’évidence, celle dont nous avons suivi la trace toujours visible dans le cours de cette étude, celle qu’on s’obstine en vain à écarter, l’individualité psychologique et morale. Il n’est cependant pas facile de s’en passer, et c’est soutenir une gageure impossible contre l’expérience que de vouloir nier qu’il y ait dans tous les êtres vivans, et spécialement dans l’homme que nous considérons, un principe contraire à l’hérédité, un élément puissant de diversité, une force autonome et spontanée, qui modifie profondément les lois qu’elle rencontre autour d’elle et réagit contre les causes distinctes ou opposées. Sans revenir sur les faits que nous avons analysés et dans lesquels nous avons rencontré si souvent l’empreinte indélébile d’une individualité réfractaire, — comme ces profondes divergences d’aptitudes psychologiques qui se manifestent dans les mêmes familles, ces apparitions soudaines d’un grand homme au milieu de générations obscures ou ces chutes non moins soudaines d’une race illustre dans d’irrémédiables décadences, ne doit-on pas tenir compte de ces faits si curieux que les naturalistes ont relevés, des jumeaux par exemple, qui à coup sûr ont parcouru les mêmes phases et subi les mêmes accidens de l’instant de la conception à celui de la naissance et chez lesquels se présentent parfois de si étonnans contrastes de goût, de penchans et d’idées ? Que dire des deux jumelles de Presbourg, Ritta et Christina, qu’un accident de la nature avait réunies par l’extrémité postérieure du thorax et qui différaient si complètement de caractère qu’on était obligé de les surveiller sans relâche pour empêcher des querelles et des violences ?

C’est surtout dans l’ordre des phénomènes actifs que se marque ce principe d’individualité antagoniste, contraire à l’hérédité, toujours en lutte avec elle et souvent victorieux : c’est au moment où il s’éclaire par la raison et devient la personnalité, où il produit le développement libre de nos énergies, la pleine possession de nos facultés, leur direction énergique et soutenue vers un but déterminé, choisi par l’homme, voulu par lui, imposé de vive force au cours contraire de la nature, aux obstacles suscités par les circonstances ou aux résistances sociales. La forme rare et extraordinaire de ce pouvoir est celle qu’il prend dans des grands hommes qui ont marqué leur empreinte dans l’histoire, qui se sont emparés du cours naturel des choses et l’ont modelé à leur ressemblance. C’est le génie d’action, le génie des César, des Cromwell, des Richelieu, des Napoléon, de tous les fondateurs d’empires ou de républiques, de tous ces dominateurs d’hommes qui ont plié les événemens à leur volonté, comme l’herbe qui plie sous le pied du voyageur. Et ce n’est pas seulement à ces hauteurs qu’on peut voir se manifester cette puissance ; elle se révèle avec moins d’éclat, mais autant de force, dans l’action incessante de l’homme sur lui-même dès qu’il parvient à se soustraire aux influences du dehors et aux fatalités non moins impérieuses qu’il porte en lui-même : soit la science, qui est le prix d’une conquête de l’attention, d’un despotisme intelligent de la volonté concentrée sur un objet, le résultat de la poursuite obstinée d’une fin que l’esprit s’est assignée ; soit la vertu, qui, elle aussi, est une conquête, mais d’un autre ordre, la conquête de la pureté et de l’énergie de la conscience sur les tentations inférieures de l’égoïsme ; soit enfin l’héroïsme, qui est la volonté exaltée jusqu’au sacrifice. La tâche de la science, celles de la vertu et de l’héroïsme, sont des tâches essentiellement individuelles ; à chacun de les accomplir tout entières pour son propre compte et par ses seules forces. Le savant, l’homme vertueux, le héros, produisent seuls leur œuvre ; ils l’emportent tout entière dans la tombe ; ils ne l’ont pas reçue comme un patrimoine, ils ne la transmettent pas comme un héritage. Si leurs fils les imitent, pour recommencer la même œuvre ils devront faire le même effort. Mais faut-il vraiment autant que cela pour montrer la personnalité en acte ? Un seul trait suffit, une rupture d’habitude, l’affranchissement d’un instinct, un acte libre, c’est assez pour montrer que l’homme a en soi le pouvoir de placer son initiative souveraine dans l’enchaînement des cas similaires et pour briser la trame de l’hérédité. Ce principe d’individualité contrarie visiblement les partisans absolus de l’hérédité. Mais l’hérédité a des partisans, plus dociles aux faits, qui ne résistent pas à l’évidence : tel le docteur Lucas, qui a senti profondément la difficulté et s’est efforcé de la résoudre. Il croit y réussir en imaginant tout simplement deux lois qui se balancent dans le jeu des forces vitales : l’une est la loi d’innéité, par laquelle la nature crée et invente sans cesse. ; l’autre est la loi d’hérédité, par laquelle la nature s’imite et se répète continuellement. La première est le principe du divers ; la seconde est le principe du semblable. Si l’une existait seule, il n’y aurait dans le mode de la vie que des différences infinies en qualité et en quantité ; si l’autre existait seule, il n’y aurait que des ressemblances absolues et une trame uniforme de la vie. Mais, pris ensemble, ces deux principes expliquent comment tous les êtres vivans de la même espèce peuvent être à la fois semblables entre eux par leurs caractères spécifiques et différens entre eux par leurs caractères individuels. C’est en ces termes que M. Ribot résume la théorie du docteur Lucas, qu’il repousse d’ailleurs et non sans vivacité. M. Littré, plus indulgent, l’interprète dans son vrai sens et la reprend à son compte. « En toute transmission de la vie, dit-il, le nouvel habitant du monde apporte une part individuelle (ce que M. Lucas nomme innéité) et une part héréditaire qui provient des deux auteurs. Avec beaucoup de sagacité, M. Lucas a démêlé ce double principe, ou, en d’autres termes, ce double fait primordial… C’est l’innéité qui produit dans toutes les familles les hommes de génie, les aptitudes spéciales, les dispositions prédéterminées ; et c’est l’hérédité qui assigne aux races leurs caractères, aux castes leurs mœurs, aux générations des phases historiques et leurs tendances séculaires. » M. Littré porte le principe de l’individualité à ses dernières limites quand il dit : « C’est l’innéité qui, dans la culture des plantes et dans l’élève des animaux, produit les variétés ; et c’est l’hérédité qui, lorsqu’elles en valent la peine, les conserve et les perpétue [13]. »

La psychologie naturaliste, chez plusieurs de ses représentans les plus récens, ne refuse pas d’admettre dans l’homme une spontanéité propre ; dans un très curieux travail sur le développement du pouvoir volontaire, M. Bain en cherche le germe dans cette activité spontanée qui a son siège dans les centres nerveux, qui agit sans aucune impression du dehors, sans aucun sentiment antérieur, quel qu’il soit. M. Wundt, d’une façon plus explicite encore, démêle les causes intérieures, qu’il oppose aux causes extérieures de l’activité volontaire, et qui forment ce qu’il appelle le facteur personnel (persoenliche Faktor). Ce facteur personnel qui vient se mêler à la chaîne des effets et des causes, est l’essence interne de l’homme, le caractère. Le caractère est, selon lui, la seule cause immédiate de l’activité volontaire. Dans ce qu’elle a d’intime, elle doit toujours rester une énigme ; elle est l’indéterminable Ding an sich de Kant. « Quand on dit que le caractère de l’homme est un produit de l’air et de la lumière, de l’éducation et de la destinée, de la nourriture et du climat, qu’il est prédestiné par ces influences comme tout phénomène naturel, c’est là une conclusion complètement indémontrable. L’éducation et la destinée impliquent déjà un caractère qui les détermine : on prend ici pour effet ce qui est déjà en partie cause. Mais les faits d’hérédité rendent vraisemblable au plus haut degré que, si nous étions en état de remonter jusqu’au point initial de la vie individuelle, nous rencontrerions là un germe de personnalité indépendant (selbständiger) qui ne peut être déterminé du dehors, vu qu’il précède toute détermination. » En citant cette page curieuse, M. Ribot déclarait y donner son adhésion dans la première édition de son livre [14]. Pourquoi n’a-t-il pas maintenu ce passage et son acquiescement à la doctrine qu’il contient ? M. Ribot semblait alors sur le point de nous faire la concession suprême d’un facteur personnel. Cependant déjà la logique de son idée fixe l’arrêtait ; il y avait lutte, hésitation. Dans l’intervalle de ces dernières années, il est retombé dans le déterminisme, qui ne lâche passa proie. La dialectique du système l’a replongé tout entier dans la force fatale et impersonnelle.

Recueillons au profit de la vérité, supérieure aux doctrines, les précieux aveux du docteur Lucas, de Littré, de Bain et de Wundt. Aucun de ces savans ne s’est refusé à reconnaître ce fait-principe, caché au fond de notre vie intellectuelle et morale, peut-être même de notre vie physiologique, un primum movens quelconque qui échappe au déterminisme, ce germe d’individualité qui ne peut être déterminé du dehors, vu qu’il précède toute détermination extérieure, la conditionne et la modifie. Les seules objections qu’on ait élevées contre ce principe, c’est qu’on ne peut l’expliquer par les lois connues, ni le comprendre dans la série des causes naturelles. Quoi d’étonnant, si cette cause elle-même n’est pas d’ordre physiologique ? Et puis, est-il d’un bon esprit de nier une réalité parce qu’on n’en comprend pas l’origine ? Mais alors niez la vie, puisque la génération spontanée est impuissante à l’expliquer. De quelque façon qu’il se produise, un principe dynamique existe ; appelez-le monade, ou âme, ou force ; pourvu que vous reconnaissiez que cette force est une force autonome et distincte, peu importe le nom. Cette force qui fait, au plus bas degré, l’individualité de l’être vivant, au plus haut, la personnalité de l’être raisonnable, elle s’impose à vous. Expérimentalement, vous ne pouvez pas la contester. La seule raison qui vous pousse à le faire, c’est une raison métaphysique. Mais cela n’est pas assez pour nous persuader. Vous dites souvent, et avec raison, qu’une conviction ou une espérance métaphysique ne suffit pas à prouver une réalité. Soit. Mais consentez de même à ce qu’une difficulté d’ordre métaphysique ne prescrive pas contre un fait. Vous vous épuisez en vains efforts pour ramener cette force autonome à n’être qu’une forme déguisée de l’hérédité. Sans en nier directement l’existence, vous en transformez la nature. Vous n’y réussirez pas. Car s’il y a dans l’homme un pouvoir personnel, c’est précisément quelque chose qui se crée et se renouvelle sans cesse, en contradiction avec les élémens donnés ; c’est quelque chose qui rompt la trame des phénomènes mécaniques pour y insérer un acte ou une série d’actes nouveaux, non contenus dans les phénomènes. La question n’est pas de savoir si l’apparition d’une telle force dérange les cadres d’une théorie ; la question est de savoir si telle chose existe. Tant pis pour les théories qui ne s’accommodent pas avec la réalité.

Nous pouvons maintenant conclure, à ce qu’il semble, et ramener en quelques traits, sous les yeux du lecteur, les résultats de cette étude. L’hérédité psychologique existe assurément ; elle existe comme prolongement ou retentissement de l’hérédité physiologique, dont les influences pénètrent au dedans de nous et enveloppent même notre être intellectuel et moral. — Mais dans quelle mesure se manifeste son influence ?

En faisant de l’hérédité psychologique quelque chose d’uniforme et d’absolu, on l’a faussée. Elle existe, mais à différens degrés. Elle est plus sensiblement vérifiable dans les ensembles, dans les races, que dans les individus ; elle s’y révèle en traits bien plus fortement marqués, parce que, dans les peuples et dans les races, l’élément individuel tend à s’effacer de plus en plus pour laisser reparaître la nature, c’est-à-dire l’espèce. Elle se montre particulièrement dans les cas de psychologie morbide, parce que les faits de ce genre sont des cas dérivés, dans lesquels l’individu retombe sous la domination presque exclusive des influences physiologiques. Elle se montre plus agissante à mesure que les phénomènes sont plus voisins de l’organisme, elle devient moins active à mesure que l’on gravit l’échelle des phénomènes humains : très forte dans les actes réflexes, les cas de cérébration inconsciente, les impressions, les instincts ; décroissante et de plus en plus vague dans les phénomènes de sensibilité supérieure et de pensée ; nulle dans les manifestations les plus hautes, celles de la raison et de la moralité, le génie, l’héroïsme, la vertu. Enfin, chez les individus eux-mêmes, elle ne s’offre pas avec des caractères identiques ; elle mesure exactement son empire sur le degré de force et de personnalité de chacun de nous, gouvernant tyranniquement les uns, ne touchant que légèrement les autres, abdiquant devant les résistances décidées.

De tout cela ne résulte-t-il pas un enseignement certain et comme une démonstration éclatante ? La loi d’hérédité s’atténue ou s’aggrave, selon que l’on s’élève ou que l’on s’abaisse dans la hiérarchie des facultés et des êtres. On peut suivre ainsi à la trace l’action et la réaction du pouvoir personnel en lutte avec cette loi qu’il modifie, qu’il suspend ou qu’il supprime. C’est, en d’autres termes, la lutte éternelle de l’espèce et de l’individu, ou, en des termes plus généraux encore, l’antithèse de la nature et de l’homme. Non pas que la nature soit jamais détruite dans l’homme ; mais il dépend de nous d’en restreindre l’empire et de convertir dans une certaine mesure la fatalité en liberté. Oui, sans doute, le déterminisme a sa part jusque dans le monde moral, mais quelle part ? Les esprits absolus et sans nuance préfèrent les grosses solutions, les solutions absolues comme eux. La vérité est plus difficile à démêler. Jusqu’au centre de l’esprit nous retrouvons des élémens de l’universelle nécessité. L’hérédité pénètre dans notre for intérieur ; là elle rencontre le pouvoir personnel qui entre en lutte, qu’elle domine ou qui la domine ; c’est le problème moral qui commence. L’hérédité fournit les élémens et les matériaux de notre liberté future, c’est sur eux qu’elle doit s’établir ; ces élémens sont la matière à laquelle elle imprimera sa forme. C’est précisément l’œuvre et le signe de notre personnalité de façonner à son image toutes ces influences variées qu’elle rencontre autour de son pouvoir naissant, de les transformer et de s’en dégager en se créant sans cesse elle-même et se développant par son libre effort.

Il reste à poursuivre dans leurs principaux effets les combinaisons variées de ces deux principes également irrécusables, l’hérédité et la personnalité ; nous verrons comment leur mélangé continuel et leur jeu réciproque rendent compte, par des conséquences inattendues et simples, des plus grands phénomènes de la vie individuelle et sociale.


É. CARO.

  1. L’Hérédité psychologique, par Th. Ribot, 2e édition ; Germer-Baillière, 1882.
  2. Médecine et Médecins, p. 366.
  3. Traité philosophique de l’hérédité naturelle, par le docteur Prosper Lucas, 1849.
  4. Littré, Médecine et Médecins, p. 371.
  5. Revue philosophique, mars 1883, p. 325.
  6. Hereditary Genius, inquiry into its laws and consequences, 1867.
  7. 1873.
  8. L’Hérédité psychologique, IIe partie, chap. III.
  9. A. de Candolle, Histoire des sciences, p. 283.
  10. Histoire des sciences et des savans, p. 318 et passim.
  11. M. de Candolle, ouvrage cité, pages 107, 112, 329 et passim.
  12. Ribot, l’Hérédité, p. 238, 261, etc.
  13. Médecine et Médecins, p. 368.
  14. L’Hérédité, étude psychologique, 1re édition, p. 477.