Et le feu s’éteignit sur la mer…/25

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XXIV

Pour E. B.

À partir de ce moment, où qu’il aille, quoiqu’il fasse, Gérard vécut, accompagné d’un fantôme. Parfois, dans les longues courses qu’il continuait à travers l’Île, lorsqu’après avoir marché pendant des heures comme insensible et muet, il s’asseyait sur des rochers d’où il découvrait au loin le petit village et la mer, un tressaillement involontaire le secouait. Quelque chose de doux et d’impérieux avait frôlé son épaule. C’était comme une main de jeune femme venant s’appuyer sur l’ami. Et l’ombre ironique et blonde de la morte vivante s’arrêtait à côté de lui.

Alors, pour chasser la cruelle vision, il repartait, se prenant à divaguer haut, tel qu’un homme ivre.

Oh ! l’envoûtement de ce souvenir dans cette île ! Chaque pierre pouvait avoir été effleurée par sa robe. Le chemin qu’il suivait — même s’il n’y avait qu’un sentier indiqué là à peine — ce chemin et ce sentier, elle les avait longés autrefois. L’arbre qu’il voyait avait versé à Muriel la fraîcheur obscure de son ombre. Muriel encore avait dû se pencher sur cette citerne pour regarder les mirages du ciel reflétés par l’eau noire.

Elle avait caressé du bout de ses doigts distraits l’échine poussiéreuse du petit âne qui passait, l’œil malin sous la grande oreille résignée. Et les gens qui disaient bonjour au jeune homme avaient tous connu Muriel…

Dans la maison de la petite Marine, bien que le sculpteur eût fermé chaque pièce, sauf l’atelier et l’ancienne salle à manger dont il avait fait sa chambre, la présence irréelle de l’amour s’exagérait encore. Il essaya bien de travailler les premiers temps. Et comme il cultivait sa souffrance dans l’espoir de créer de la beauté avec cette douleur, et comme, d’autre part, il espérait qu’arrivée au plus haut degré d’intensité cette souffrance finirait par disparaître, Gérard continua de modeler le buste de sa femme. Mais, déformée par la fièvre, par le regret, par la jalousie, la vision de Muriel s’imprécisait. Tantôt il évoquait des formes sveltes et cambrées, tendues, érigées par le désir physique, des seins raidis, des poitrines palpitantes, des hanches incurvées qui se prêtaient au ciselage des caresses ; Gérard, alors, pareil aux enfants qui sont pris de vertige, s’immobilisait devant l’œuvre, incapable de donner cet élan à l’argile. Tantôt, la splendeur jeune et charnelle de la disparue s’effaçait. La passion de l’artiste devenait aérienne, et presque immatérielle. Les yeux du passé, comme ces regards myopes qui s’alanguissent, nimbaient le profil de Psyché d’une auréole telle que ce n’étaient plus des formes, mais de la lumière changeante.

Impuissant et désespéré, Maleine tourmentait la glaise, sans pouvoir en dégager autre chose que de la terre pesante. Les quelques amis qu’il avait tenu à conserver comprenaient que Gérard se consumait lentement, et lui conseillèrent de quitter Capri pour une semaine, d’aller aux environs de Naples, sur la côte merveilleuse de Salerne à Ravello, par exemple, qu’octobre finissant vêtissait de roses. Il se laissa faire, accepta la compagnie de Hultmann, le jeune français tant décrié, dont la personne lui était sympathique après tout. Hultmann aussi avait souffert et pour des causes presque semblables. Une femme avait brisé sa vie au plus beau moment de cette vie. Mais tandis que Gérard demeurait adorateur inassouvi de sa blessure, Hultmann s’était révolté jusqu’au blasphème et d’un geste farouche chassait les femmes de son pauvre cœur.

Ils partirent, et trois jours après, par un matin glorieux, par un ciel où semblaient voltiger des duvets d’ibis roses, ils découvrirent, s’érigeant parmi les marais de la mort, surgies entre les joncs, les roseaux, les vases et les pourritures, les ruines uniques de Paestum. Au moment où ils arrivaient, dans l’humidité vierge, qui, après l’aurore, fait trembler aux herbes des gouttes de rosée, un jeune homme nu, quelque gardien des troupeaux proches, un jeune homme nu dont on voyait saillir les muscles sous la peau virginale les croisa, campé sur un grand cheval blanc. Le vent qui soufflait du large semblait gonfler sa poitrine tendue, et soulevait ses cheveux. Il regarda les étrangers, du regard qu’aurait eu Achille débarquant pour conquérir les villes troyennes. Quelque chose d’héroïque et de très ancien se dégagea sur son passage. Longtemps, Hultmann le suivit des yeux…

Cependant, Gérard et lui arrivèrent au bas des trois marches sacrées, au seuil du plus grand des temples. Lorsqu’ils eurent gravi le séculaire granit, ils se tournèrent vers l’horizon bleui de la mer tyrrhénienne, vers le petit golfe illuminé où jadis quelque héros d’Homère avait dû jeter l’ancre ou faire atterrir sa galère. De grandes voiles s’inclinaient là-bas, pareilles aux ailes d’un oiseau très sauvage. Puis, soudain, au-dessus des montagnes, déchirant leurs brumes violettes, le soleil, disque diaphane, découvrit lentement sa médaille enflammée.

— Vivons ! dit alors Hultmann. Et il s’assit sur les pierres augustes avec des yeux lourds, comme chargés de larmes. Gérard Maleine le regarda pendant quelques secondes et tout étonné :

— Que voulez-vous dire ?

— Vivons ! répéta Hultmann. Sa voix s’embruma comme d’une nostalgie extrême. Vivons — mais par la mort ! Ressuscitons, ainsi que le fit Jésus triste et tendre, non pas un Lazare, mais tous les Lazares qui dorment dans ces tombeaux. Vous ne comprenez donc pas ce que cette désolation veut dire ? Vous n’évoquez donc point, sur la rugueuse vétusté de ces dalles, toutes les caresses molles, toutes les danses haletantes et nerveuses tous les cultes oubliés ? Il y a deux mille ans que les flamines d’Apollon ont fané sous leurs pieds juvéniles les derniers pétales des roses, des roses de Paestum qui fleurissaient deux fois, et voici des siècles que s’est échangé le baiser de leurs bouches. Il a fallu que nous venions, les bras courbés sous l’amphore de nos songes ; il était besoin que nous ressuscitions par un matin d’automne le cortège inoubliable et somptueux des voluptés du Monde pour que tous ces cadavres nous sourient ! Voyez, Gérard, voyez, vous qui regrettez et qui souffrez, vous qui chérissez les noblesses funèbres, ouvrez les yeux sur le symbole de ces marécages. Ainsi qu’autour de vous, à l’enfance d’un siècle neuf, des ferments se procréent, des calomnies vibrent, des pestilences s’évertuent : mais il suffit d’une colonnade pour l’Immortalité.

Ces pierres nous crient : Vivons ! afin de laisser après nous une façade qui résiste ; qui cisèle sur le ciel bleu la beauté pure de la Pensée…

Mais Gérard ne tressaillit point à ces paroles. Cependant que Hultmann parlait, et que le vent mêlait sa voix aux tiédeurs du sud, le jeune homme évoquait une forme blonde peuplant ce désert morne par sa beauté.

Lorsque, après avoir quitté Paestum, ils eurent gravi les montagnes roses qui bordent le golfe dont jadis parla Lucrèce, lorsqu’après les routes sinueuses aux fraîches cascades et bordées de châtaigneraies, ils entrèrent par de vieilles portes espagnoles et par des pont-levis mauresques dans les ruelles muettes de Ravello, l’impression ne changea guère.

C’était toujours le coin de Terre d’où le mouvement avait fui. L’immobilité, le sommeil sans réveil des hypogées avaient clos ces portes et tendu ces fenêtres de plantes échevelées, si fleuries ! Entre Paestum et Ravello, entre la plaine et la cime, des siècles avaient pu s’écouler. Les temples latins, déjà augustes, doraient leurs ruines au couchant alors que l’air des condottieri aragonais retentissait par les clameurs de victoire. Maintenant, à l’exception de leurs sculptures et de leurs mutilations, les débris des deux villes pouvaient égaliser leur vieillesse par le silence. À peine doutait-on de rencontrer un fantôme, quant à l’autel de quelque église toute pavée de mosaïques barbares, on apercevait, vêtue d’ombre, une vieille femme à genoux mâchonnant des prières…

Déjà, au matin, une brume ouatée estompait la campagne et la mer et les rendait mystérieuses, lorsque Gérard et Hultmann traversant des jardins dont les allées se jonchaient de pétales, s’arrêtèrent devant une grille ancienne à travers laquelle on devinait, perdus dans les vignes vierges rousses, les arceaux blancs d’un cloître. Tout autour, d’immenses jardins suspendus dressaient à ce tabernacle de marbre comme une abside de feuillage. L’odeur des jasmins, des gardénias, des roses et des verveines mêlait ses haleines subtiles à l’exhalaison de la terre mouillée. En longeant les murs, les jeunes gens aperçurent d’autres terrasses reliées par des escaliers, et qui, bordées de lauriers roses, s’avançaient vers la mer. Au loin, Capri dressait ses païennes cathédrales. Comme ils repassaient devant la première grille, une voix les héla, offrant de leur ouvrir. Ils acceptèrent. Alors, étant entrés, ayant suivi entre de hautes fougères arborescentes et des palmiers le chemin qui conduit vers l’ancien couvent, ils découvrirent, soudain, le cloître entrevu tout à l’heure, et que le soleil, à travers les branches mouvantes, mouchetait de taches claires. De même que partout ailleurs à Ravello, il semblait que personne jamais n’ait vécu là. Et pourtant, au milieu du fol enchevêtrement des glycines, des liserons, des bougainvillias et des roses, le patio ajouré et frais, autrefois bourdonnant de litanies, le patio évoquait je ne sais quelles Juliettes virginalement nimbées de clair de lune, ardentes au plaisir qui mène vers le suaire.

Leur guide, cependant, leur tendait un livre, les priant de signer. Une curiosité de gosse s’emparait de Hultmann, qui tournait les pages cherchant un nom connu. Il n’avait pas viré trois feuillets qu’il refermait le cahier, pas assez tôt pourtant, pour que Gérard n’ait pas reconnu deux paraphes. Muriel et le prince étaient passés par ici.

— Est-ce que vous vous rappelez ces deux personnes ? questionnait Maleine calmement. Et du doigt il indiquait les noms sur le registre. Le jardinier ajustait de cocasses lunettes toutes rondes, des lunettes de Confucius, plutôt faites pour lire dans les plates-bandes le nom d’une fleur sur les étiquettes de zinc que pour déchiffrer des états civils.

— Comment donc ! si je m’en souviens ! répondait-il après un moment. « Una bella signora bionda », forte ma foi comme un « ragazzo… ». Accompagnée par son mari…

— Son mari ?

— Ou son « amante ». Ça je n’en sais rien… Ce que je sais c’est que j’ai eu toute une histoire avec eux… Vous les connaissez ?

— Oui, pas mal. Mais quelle histoire ?

— Voilà : il existe dans la maison une chambre qu’on montre quelquefois aux visiteurs. La chambre de l’Arétino remplie de peintures « del bel divertimento… ». C’était autrefois la chambre du Prieur, complète encore, avec le lit. Un Prieur très galant… Eh bien, je la montre au Signore et à la Signora. Il y avait toute une caravane d’anglaises en même temps. Quand nous revenons au jardin, au moment — pardonnez-moi — du petit pourboire, je ne vois plus le Signore ni la Signora. Accidenti ! que je me dis, ils sont partis comme un moine à Noël. Je reconduis mes Anglaises, je reviens à la maison pour fermer, lorsque paf ! j’entends dans la chambre de l’Arétin ce petit bruit de… grelots et de poulailler que fait une fille qu’on chatouille.

C’était le couple, mes beaux messieurs. Les peintures étaient fort belles et le lit fort doux. Moi, j’appelle ça s’aimer trop fort. Aussi leur ai-je envoyé à leur hôtel une petite note ainsi conçue :

Pour la visite du jardin… à forfait.

Pour la visite de la maison… à façons.

— Car on ne sait plus comment gagner sa vie ! soupira-t-il.


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