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Et le feu s’éteignit sur la mer…/28

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XXVII

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Quatre jours se passèrent durant lesquels Miess et Gérard sans plus faire aucune allusion à Mimie Smile grimpèrent le long des murs de pierre, entre les vignes desséchées, les sentiers ardus de l’île. Après quoi, les cloches des cinq églises de l’île sonnèrent, au matin, la veille de Noël, leur carillon joyeux. Une brume tendre flottait sur les choses ; le soleil apparut. Il ne faisait plus froid. Malgré l’insistance de Gérard, Miess allait partir par le bateau du soir.

Leur dernière errance les conduisit près de l’Arco Naturale, à la Grotte de Mitra. Quand ils arrivèrent, après avoir suivi péniblement l’ancien escalier secret des prêtres, Miess, malgré son cynisme ne put qu’admirer. Dans cette immense conque de pierre et d’ombre, où la lumière fragile de l’hiver avivait les nuances neutres de la poussière des âges et de la terre antique, les deux gradins circulaires, séparés par des marches conduisant au trou morne occupé jadis par l’autel, semblaient attendre la résurrection des néophytes et des vestales, chargés d’entretenir la flamme sacrée. Par l’ouverture béante du rocher, à travers le lierre et les myrtes, on apercevait, là-bas, baignant les côtes de Salerne, la mer luisante.

Un souvenir tragique arrêtait les deux jeunes hommes. C’était là que Tibère, pour la seule fois, avait pleuré. Et Maleine évoquait la vieillesse de l’empereur traqué par les complots, harassé de maladies et de cauchemars, terrorisé par l’idée de mourir, interrogeant les devins pour savoir comment détourner la colère des Dieux, l’ire sanglante du soleil.

Si tu as jamais aimé un être dans ta vie, disait l’oracle, sacrifie-le.

Justement, à cette époque, par sénilité ou par vice, César faisait élever au palais un petit esclave tyriote recueilli d’un naufrage sur la côte. L’enfant avait obtenu sa grâce, puis des faveurs, par sa confiante douceur et par son étrange beauté. Pendant quelques jours une lutte terrible dévastait la conscience pourtant si vile du dominateur. Et puis, toujours, la peur d’être assassiné décidait le vieillard. Il ordonnait enfin, en se cachant la tête sous la pourpre impériale. Le lendemain, la villa dédiée à Jupiter était réveillée avant l’aurore par la clameur stridente des grandes trompettes droites. Sans réunir les centurions que l’on craignait, on appelait les gladiateurs, les archers Gaulois et les Grecs. On préparait solennellement l’enfant. On le parait d’une tunique blanche, vaporeuse comme de la fumée ; on lui ceignait les chevilles et les poignets de perles et son front pur s’adornait de roses et de violettes. Puis, le cortège, en serpentant, descendait vers la grotte miraculeuse, y arrivait, alors que le sanctuaire, sauf à quelques jets rouges des torches, était encore baigné par la nuit.

De nouveau les trompettes cinglaient l’air de deux notes. Tibère descendait de sa litière d’ébène, caressait l’enfant de sa main glacée, et les prêtres ayant entonné les hymnes se prosternaient, en prière. Peu à peu l’Orient se colorait d’un gris translucide, très pâle. Derrière la cime des hautes montagnes, les nuages se veloutaient d’une lumière masquée. Les dernières torches n’éclairaient plus. Un petit jour terne et triste accusait le profil ravagé du Divin qui avait été choisi par Auguste ; on avait couvert l’esclave tyriote d’une robe couleur de nuit. L’empereur, les prêtres et les assistants s’étaient vêtus d’une façon pareille. Le seul éclat dans ces ténèbres, c’étaient les roses de la couronne du favori et les opales dont s’ornaient les tempes creuses de Tibère…

Maintenant les voix éclataient plus fortes. L’enfant avait été amené tout près du socle sculpté en face duquel brillait la minuscule et pure flamme. L’empereur, derechef, flattait le cou délicat. Soudain, un rayon flamba, les chœurs cessèrent. Instantanément, toutes les robes couleur de nuit s’abattirent : César, l’enfant, les devins, les mercenaires, apparurent vêtus de blancheurs.

Un cri, un seul, un atroce cri désespéré. L’empereur, blême, tremblant, retirait de la jeune poitrine palpitante le couteau d’or qui avait troué le cœur.

Dans le soleil glorieux qui inondait maintenant le temple, une larme glissait le long de la joue terne du sacrificateur, une larme glissait comme la rançon du cadavre.

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Une heure plus tard, après avoir dit adieu à son ami, Gérard Maleine revint lentement, solitaire et rêveur, jusqu’au seuil de sa maison. Le soleil d’hiver se couchait sanglant, inondant de sa blessure en feu le ciel de cendres. Les rochers rouges se dressaient intensément sur la mer glauque. Et le sculpteur comprit l’erreur de ceux qui crurent Caprée l’île des délices… Caprée, l’île au contraire des farouches vertiges, des apothéoses et des supplices… Caprée la Magnifique !


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