Eugène Flachat

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EUGÈNE FLACHAT

Cet illustre ingénieur est mort le 16 juin dernier. Le 20, un grand nombre de ses amis, de ses élèves, de ses collègues, le conduisaient à sa dernière demeure. Après un discours de M. Isaac Pereire et une courte allocution de M. Le Chatelier, M. Molinos, président de la Société des ingénieurs civils, a présenté un exposé des travaux d’Eugène Flachat.

« Je ne puis entreprendre, dit M. Molinos, d’esquisser devant vous cette carrière si remplie, tout entière vouée au travail et à l’amour passionné et désintéressé de notre art ; cet art, je ne crains pas de le dire, il en avait le génie. L’histoire de cette belle et utile carrière mérite d’être racontée en détail pour la gloire de l’industrie française et l’exemple de nos jeunes confrères. C’est à sa famille, qui compte des ingénieurs éminents, à ses amis, à ses nombreux élèves, parmi lesquels je réclame le plus modeste rang, qu’incombe ce devoir, et il sera pieusement rempli.

« M. Flachat a attaché son nom à presque tous les grands progrès qui ont transformé l’industrie de ce siècle, Il est peut-être le seul ingénieur français dont la carrière puisse être comparée à celle de ces grands ingénieurs anglais qui ont répandu leur activité sur toutes les branches de l’industrie. Cette vie, trop tôt terminée, a été en effet employée à tant de travaux divers, que je ne pourrais aujourd’hui vous en présenter la nomenclature sans commettre de nombreux oublis, et pourtant, telle qu’elle s’offre à ma mémoire, elle vous semblerait suffisante pour remplir plusieurs existences. Introduction de la méthode anglaise dans notre métallurgie, création de la navigation fluviale à vapeur, et surtout des chemins de fer, application du fer et de la fonte aux grandes constructions, partout son nom est écrit en lettres ineffaçables au rang des ingénieurs les plus hardis et les plus féconds. Et combien de travaux originaux qui ont exercé sur les progrès de l’art une influence décisive sont compris dans cette sèche et incomplète énumération ! Pour ne parler que des chemins de fer, puis-je ne pas vous rappeler la part immense qu’il a prise à toutes ces solutions maintenant vulgarisées ou perfectionnées, sans doute, mais qui, il y a vingt-cinq ou trente ans, exigeaient tant de génie inventif et de sagacité de la part de leurs créateurs ?

« C’est à M. Flachat que nous devons les premières machines à fortes rampes appliquées au chemin de Saint-Germain, les grands combles métalliques, les premiers ponts en fer à poutres continues ; et tandis que ces derniers ouvrages, aujourd’hui imités et répandus de toute part, étaient accueillis en France avec une méfiance aveugle contre laquelle il a dû lutter avec énergie, confiant dans l’avenir qui leur était réservé, il ne se préoccupait que d’en perfectionner l’exécution et voulait qu’ils fussent étudiés d’après les procédés scientifiques les plus exacts. C’est ainsi qu’il est l’auteur du premier pont métallique, calculé suivant des méthodes rationnelles, qui ait été établi dans le monde, et cette œuvre, qui par ce motif a fait époque dans l’histoire des constructions, était cependant la première en ce genre qu’il ait entreprise ! Tandis qu’il renouvelait le chemin de fer de Saint-Germain, construisait les chemins de fer d’Auteuil et du Midi, il trouvait encore des loisirs pour étudier de magnifiques projets comme celui des Halles Centrales, pour exécuter d’admirables travaux comme la reprise en sous-œuvre de la tour de la cathédrale de Bayeux. Dans cette entreprise extraordinaire, devant laquelle avaient reculé les plus hardis, il a fait preuve d’une sûreté de coup d’œil et d’une audace que le succès a légitimement couronnés. Il a d’ailleurs obtenu une précieuse récompense dans la profonde reconnaissance que la population entière de la ville de Bayeux n’a cessé de lui témoigner.

« Toujours préoccupé des grandes questions industrielles qui intéressaient la prospérité de son pays, il étudiait les docks de Marseille, la traversée des Alpes, la navigation transatlantique, laissant comme fruit de ses études des livres que vous avez tous lus et qui resteront au nombre des écrits les plus originaux et les plus instructifs qui aient été publiés sur ces sujets si variés. Chacune de ces œuvres était un progrès pour l’art de l’ingénieur, un modèle et un enseignement ! »