Eutrope - Livre III

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(240 à 201 av. J.-C.)
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Ainsi se termina la première guerre punique, après avoir duré vingt-trois ans les Romains, déjà connus par les exploits les plus glorieux, envoyèrent des députés à Ptolémée, roi d’Égypte, pour lui promettre des secours contre le roi de Syrie, Antiochus, qui lui avait déclaré la guerre. Ptolémée remercia les Romains, sans accepter leurs offres, parce que déjà la bataille avait été livrée. Dans le même temps, Hiéron, le plus puissant monarque de Sicile, vint à Rome, pour assister aux jeux, et fit présent au peuple de deux cent mille boisseaux de blé. Sous le consulat de L. Cornélius Lentulus, et de Fulvius Flaccus, époque de l’arrivée de Hiéron à Rome, on fit aussi la guerre aux Liguriens, au sein de l’Italie, et l’on triompha d’eux. Les Carthaginois essayaient alors de recommencer les hostilités, en poussant à la révolte les habitants de la Sardaigne, qui, d’après les conditions du traité, devaient obéissance aux Romains. Cependant une députation de Carthage vint à Rome et obtint la paix. Sous le consulat de T. Manlius Torquatus et de C. Attilius Balbus, on triompha des Sardes, et une paix générale mit fin à toutes les guerres : ce qui n’était arrivé qu’une fois, depuis la fondation de Rome, sous le règne de Numa Pompilius. L. Postumius Albinus et Cn. Fulvius Centumalus, créés consuls, firent la guerre aux Illyriens, leur prirent plusieurs villes, et reçurent même la soumission de quelques rois : et ce fut là le premier triomphe obtenu sur les Illyriens.

Sous le consulat de L. Aemilius, une armée formidable de Gaulois passa les Alpes : mais les Romains furent soutenus par toute l’Italie ; et l’historien Fabius [Pictor], qui servit dans cette guerre, rapporte qu’on opposa huit cent mille hommes à l’ennemi. Du reste le consul obtint seul alors tous les succès de l’expédition, quarante mille Gaulois furent tués, et le triomphe fut décerné à Aemilius. Quelques années après, on combattit les Gaulois au sein de l’Italie, et la guerre fut terminée sous le consulat de M. Claudius Marcellus et de Cn. Cornélius Scipion. Ce fut alors que Marcellus, à la tête d’un petit corps de cavalerie, livra bataille, et tua de sa main le roi des Gaulois, nommé Viridomare. Ensuite il défit, avec son collègue, les troupes innombrables de la Gaule, prit d’assaut Milan et revint à Rome avec un immense butin ; il y entra en triomphe, portant sur ses épaules au bout d’un pieu les dépouilles du Gaulois. Sous le consulat de M. Minucius Rufus et de P. Cornélius, on fit la guerre aux Istriens, qui avaient pillé des vaisseaux romains chargés de blé, et on les soumit tous complètement.

La même année, la seconde guerre punique fut déclarée à Rome par Hannibal, général des Carthaginois qui, âgé de vingt ans, vint, avec une armée de cent cinquante mille fantassins et de vingt mille chevaux, mettre le siège devant Sagonte, ville d’Espagne, alliée des Romains. Des ambassadeurs de Rome lui signifièrent de cesser les hostilités. Hannibal refusa de recevoir l’ambassade. Les Romains députèrent jusqu’à Carthage, pour qu’on défendît à Hannibal de faire la guerre aux alliés de Rome. Les Carthaginois répondirent fort durement. Cependant les Sagontains, décimés par la famine, et vaincus par Hannibal, sont traités avec la dernière rigueur. Alors P. Cornélius Scipion partit avec une année pour l’Espagne, et Tiberius Sempronius pour la Sicile. La guerre fut déclarée aux Carthaginois.

Hannibal, ayant laissé en Espagne son frère Hasdrubal, passa les Pyrénées, et s’ouvrit les Alpes sur un point jusqu’alors inaccessible. Il entra, dit-on, en Italie avec quatre-vingt mille hommes d’infanterie, vingt mille cavaliers et trente-sept éléphants. Cependant un grand nombre de Liguriens et de Gaulois vinrent grossir son année. A la nouvelle de l’arrivée d’Hannibal en Italie, Sempronius Gracchus fit passer son armée de la Sicile à Ariminum. P. Cornélius Scipion marcha le premier à la rencontre d’Hannibal et l’attaqua, mais ses troupes furent mises en déroute, et, blessé lui-même, il rentra dans son camp. Sempronius Gracchus, de son côté, livre, auprès de la rivière de la Trébie, une bataille qu’il perd également. Hannibal reçut la soumission de plusieurs peuples de l’Italie. Passant ensuite en Toscane, il rencontra le consul Flaminius, qu’il tua ainsi que vingt-cinq mille Romains, et dissipa le reste de l’armée. Les Romains envoyèrent ensuite contre Hannibal Q. Fabius Maximus qui, en temporisant, ralentit d’abord la fougue de son ennemi, et le défit bientôt dans une occasion favorable.

L’an de Rome cinq cent quarante, L. Paul Émile et P. Terentius Varron, envoyés contre Hannibal, succèdent à Fabius, qui avertit les deux consuls que le seul moyen de vaincre Hannibal, capitaine aussi rusé qu’impétueux, était de retarder le moment de l’action. Mais l’impatient Varron livra bataille, centre l’avis de son collègue, près d’un bourg de l’Apulie appelé Cannes, et les deux consuls sont défaits par Hannibal. Les Africains perdent trois mille hommes dans ce combat, une grande partie de l’armée d’Hannibal est blessée ; cependant jamais guerre punique ne fut plus funeste aux Romains en effet, le consul Paul Émile périt avec vingt consulaires ou anciens préteurs, trente sénateurs furent pris ou tués, ainsi que trois cents des plus nobles citoyens, quarante mille fantassins et trois mille cinq cents cavaliers. Malgré tant de maux, pas un Romain ne daigna parler de paix. Les esclaves (chose inouïe jusqu’alors !) furent mis en liberté et enrôlés comme soldats.

Après cette bataille, plusieurs villes d’Italie, d’abord soumises aux Romains, passèrent du côté d’Hannibal. Il proposa aux Romains le rachat de leurs prisonniers mais le sénat répondit que la patrie n’avait pas besoin de citoyens qui, les armes à la main, avaient pu se laisser prendre. Dans la suite, Hannibal fit périr tous ces prisonniers par divers supplices ; il envoya à Carthage trois boisseaux d’anneaux d’or enlevés aux doigts des chevaliers, des sénateurs et des soldats romains. Cependant Hasdrubal, frère d’Hannibal, qui, avec une armée considérable, était resté en Espagne pour la soumettre entièrement aux Africains, est vaincu par les deux Scipion, généraux romains, et perd, dans cette rencontre, trente-cinq mille hommes, dont dix mille sont faits prisonniers et vingt-cinq mille tués. Les Carthaginois lui envoient, pour réparer ses pertes, douze nulle fantassins, quatre mille cavaliers et vingt éléphants.

La quatrième année de l’entrée d’Hannibal en Italie, le consul M. Claudius Marcellus le combattit avec succès auprès de Nole, ville de Campanie. Le Carthaginois s’empara de plusieurs villes de la domination romaine dans l’Apulie, la Calabre et le Bruttium. Ce fut à cette même époque que Philippe, roi de Macédoine, envoya une députation à Hannibal, pour lui promettre son appui contre les Romains, à condition qu’après leur anéantissement il recevrait lui-même d’Hannibal des secours contre les Grecs. Mais les députés de Philippe ayant été pris et ses projets mis au jour, les Romains firent partir pour la Macédoine M. Valerius Laevinus ; pour la Sardaigne, le proconsul T. Manlius Torquatus : car cette province, à la sollicitation d’Hannibal, avait aussi abandonné les Romains. Ainsi Rome combattait, en même temps, sur quatre points : en Italie, contre Hannibal ; en Espagne, contre son frère Hasdrubal ; en Macédoine, contre Philippe ; en Sardaigne, contre les Sardes et un second Hasdrubal de Carthage. Celui-ci fut pris vivant par le proconsul T. Manlius, envoyé en Sardaigne : douze mille hommes de l’armée d’Hasdrubal furent tués, quinze cents faits prisonniers, et l’île rentra sous la domination romaine. Manlius, vainqueur, amena à Rome ses captifs et Hasdrubal. Sur ces entrefaites, Philippe est vaincu aussi en Macédoine par Laevinus ; et, en Espagne, les deux Scipion battent Hadrusbal et Magon, troisième frère d’Hannibal.

Dix ans après l’arrivée d’Hannibal en Italie, sous le consulat de P. Sulpicius et de Cn. Fulvius, le Carthaginois s’avança jusqu’à quatre milles de Rome, et sa cavalerie jusqu’aux portes de la ville. Mais bientôt, redoutant l’approche des consuls et de leur armée, il regagna la Campanie. En Espagne, son frère Hadrusbal tue les deux Scipion, que la victoire avait favorisés si longtemps ; néanmoins leur armée resta intacte : car ils avaient été victimes de la ruse plutôt que de la valeur. A cette époque aussi, le consul Marcellus reprit une grande partie de la Sicile, envahie primitivement par les Africains, et un butin considérable, fait à Syracuse, cette capitale si fameuse, fut transporté à Rome. Laevinus, en Macédoine, fit alliance avec [ou plutôt contre] Philippe, avec plusieurs peuples de la Grèce et avec Attale, roi d’Asie : passant ensuite en Sida, il prit auprès d’Agrigente, et avec cette ville même, un certain Hannon, général des Africains, et l’envoya à Rome avec des captifs de distinction, reçut la soumission de quarante villes et en força vingt-six. Après avoir ainsi reconquis toute la Sicile et abattu la Macédoine, il revint à Rome couvert de gloire. Hannibal, en Italie, attaqua brusquement le consul Cn. Fulvius, et le tua avec huit mille hommes.

Cependant les Espagnes, où les deux Scipion avaient péri, n’avaient plus de général romain : on y envoie P. Cornélius Scipion, fils de P. Scipion, qui avait combattu dans ce pays ; Cornélius n’avait que vingt-quatre ans, mais c’était peut-être le premier des Romains de son siècle et des siècles suivants. Il prend la Carthage d’Espagne [Carthagène], qui renfermait l’or, l’argent et toutes les munitions de guerre des Africains plusieurs otages de la plus haute distinction, donnés par les Espagnols aux Carthaginois, et Magon lui-même, frère d’Hannibal, sont pris à Carthagène et envoyés tous à Rome. A cette nouvelle, l’allégresse éclata dans la ville. Scipion rendit à leurs parents les otages espagnols. Aussi presque toute l’Espagne passa, d’un accord unanime, sous ses drapeaux. Ensuite Hasdrubal, frère d’Hannibal, est vaincu et mis en fuite par Scipion, qui fait un immense butin. Cependant, en Italie, le consul Q. Fabius Maximus reprit Ta- rente, où Hannibal avait des troupes nombreuses ; il y tua aussi Carthalon, lieutenant d’Hannibal, vendit vingt-cinq mille captifs, distribua le butin aux soldats et versa dans le trésor le produit de la vente des prisonniers. Alors un grand nombre de villes, autrefois soumises aux Romains, et qui s’étaient rangées du parti d’Hannibal, firent une nouvelle soumission à Fabius Maximus.

10[modifier]

L’année suivante, Scipion fit, en Espagne, les plus brillants exploits ; ses armes et celles de son frère L. Scipion reprirent soixante-dix villes. Mais on éprouva des revers en Italie, et le consul Claudius Marcellus fut tué par Hannibal. Scipion signale par de nouvelles conquêtes la troisième année de son départ pour l’Espagne : après avoir défait dans une grande bataille le roi de ce pays, Scipion lui accorda son amitié, et il fut le premier vainqueur qui ne demanda point d’otages au vaincu. Hannibal, désespérant qu’on pût disputer plus longtemps la conquête des Espagnes à un général tel que Scipion, appela en Italie son frère Hasdrubal avec toutes ses troupes. En s’y rendant par le même chemin qu’avait pris Hannibal, Hasdrubal tomba, auprès de Séna, ville du Picenum, dans une embuscade que lui avaient dressée les consuls Appius Claudius Néron et M. Livius Salinator : il périt après une héroïque résistance ; ses troupes considérables furent prises ou taillées en pièces ; une quantité prodigieuse d’or et d’argent fut transportée à Rome. Après ce désastre, Hannibal conçut quelque défiance sur l’issue de la guerre, tandis que les Romains sentirent redoubler leur espoir. Aussi rappelèrent-ils eux-mêmes de l’Espagne P. Cornélius Scipion, qui revint à Rome couvert de gloire. Sous le consulat de Q. Caecilius et de L. Valerius, toutes les villes du Bruttium, qui étaient au pouvoir d’Hannibal, se rendirent aux Romains.

11[modifier]

La quatorzième année de la descente d’Hannibal en Italie, Scipion, qui avait obtenu tant de succès en Espagne, fut nommé consul et envoyé en Afrique. Ce grand homme semblait avoir quelque chose de divin, et l’on pensait même qu’il avait des entretiens avec les dieux. A son arrivée en Afrique, il livra bataille à Hannon, général des Carthaginois, et tailla en pièces son armée. Dans une seconde rencontre, il s’empara du camp ennemi et de quatre mille cinq cents hommes, après en avoir tué onze mille. Syphax, roi de Numidie, qui s’était uni aux Africains, est fait prisonnier par Scipion, qui force son camp. Ce prince est envoyé à Rome avec les plus nobles des Numides et d’innombrables dépouilles. A cette nouvelle, presque toute l’Italie abandonne Hannibal ; il reçoit même des Carthaginois l’ordre de revenir en Afrique, où Scipion exerçait des ravages. Ainsi, après dix-sept années de guerre, l’Italie fut délivrée d’Hannibal, qui ne la quitta, dit-on, qu’en pleurant.

12[modifier]

Des ambassadeurs carthaginois vinrent demander la paix à Scipion, qui les envoya à Rome pour traiter avec le sénat : il leur accorda une trêve de quarante-cinq jours, pour leur donner le temps d’aller à Rome et d’en revenir, et il reçut d’eux trente mille livres pesant d’argent. Le sénat remit à Scipion le droit de conclure à sa volonté la paix avec les Carthaginois. Scipion la leur accorda en y mettant pour condition " qu’ils ne conserveraient que trente vaisseaux, qu’ils donneraient cinq cent mille livres pesant d’argent, et qu’ils rendraient les prisonniers et les transfuges. " Cependant l’arrivée d’Hannibal en Afrique mit obstacle à la conclusion de la paix, et les Carthaginois commirent plusieurs actes d’hostilité ; malgré tout, Scipion leur renvoya leurs ambassadeurs, faits prisonniers par son armée à leur retour de Rome. Hannibal, vaincu par Scipion dans plusieurs rencontres, finit lui-même par demander la paix. Une conférence eut lieu entre les deux généraux, et Scipion accorda la paix aux mêmes conditions qu’auparavant, mais en ajoutant, à cause de la nouvelle perfidie, cent mille livres d’argent aux cinq cent mille exigées d’abord. Les Carthaginois refusèrent ces conditions, et ordonnèrent à Hannibal de combattre. La guerre est donc déclarée à Carthage par Scipion et Masinissa, autre roi des Numides, qui avait fait alliance avec Scipion.

13[modifier]

Hannibal avait envoyé trois espions reconnaître le camp romain, ils furent pris, et Scipion les fit conduire partout dans son camp, leur montra toute son armée, puis leur fit servir un repas et les renvoya, pour qu’ils pussent rapporter à Hannibal ce qu’ils avaient vu sous les tentes romaines. Cependant les deux généraux firent leurs dispositions pour le combat, l’un des plus mémorables qui n’aient jamais eu lieu ; car les deux armées avaient à leur tête les deux plus habiles capitaines. Scipion demeura vainqueur, et Hannibal lui-même faillit être fait prisonnier ; il s’enfuit, d’abord avec un grand nombre de cavaliers, puis avec vingt, enfin avec quatre seulement. On trouva dans son camp vingt mille livres pesant d’argent, quatre-vingt mille livres pesant d’or et une foule d’objets précieux. Après cette bataille, on fit la paix avec Carthage. Scipion revint à Rome, obtint le triomphe le plus glorieux, et reçut dès lors le surnom d’Africain. Ainsi finit la seconde guerre punique, après avoir duré dix-neuf ans.


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