Eve Effingham/Chapitre 22

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Eve Effingham ou l’Amérique
Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 16p. 289-302).


CHAPITRE XXII.


Aimable Octavia, que votre amour cherche le point qui est le plus propre à le conserver.
Shakespeare.



Nous ne dirons pas que ce fut le hasard qui laissa Paul et Ève tête à tête et qui les plaça à quelque distance du reste de la compagnie ; car une secrète sympathie exerçait certainement son influence sur tous deux, et avait probablement contribué, autant que toute autre chose, à amener cette circonstance. Quoique le wigwam fût situé au centre du village, le jardin, placé sur le derrière, couvrait plusieurs acres de terrain, et il s’y trouvait de spacieux bosquets coupés par des allées tortueuses dans le style des jardins anglais. C’était une des améliorations faites par John Effingham ; car, quoique le climat et les forêts d’Amérique offrent tant de moyens pour former de pareils jardins, c’est de tous les arts qui servent à l’ornement celui qui est peut être le moins connu en Amérique. Il est vrai que le temps n’avait pas encore amené ces travaux à leur perfection, mais on y trouvait déjà des promenades variées, étendues et ombragées. Le terrain était inégal, et John Effingbam en avait profité pour jeter de la diversité dans les allées, au grand étonnement des Américains qui avaient déjà commencé à calculer ce qui en coûterait pour l’aplanir, car ils attachent autant d’importance à donner une surface unie à un jardin qu’à établir le niveau nécessaire pour un chemin de fer.

Ce fut dans les allées de ces bosquets que la compagnie se mit à se promener en arrivant, les uns se dirigeant vers l’orient, les autres vers le sud ou vers le couchant, de manière à former quatre ou cinq divisions qui, quoique suivant différents chemins, se rencontraient quelquefois, mais se réunissaient rarement. Comme nous l’avons déjà dit, Paul et Ève, pour la première fois de leur vie, se trouvaient seuls dans des circonstances qui permettaient une conversation confidentielle sans interruption. Cependant, au lieu de profiter de cette occasion extraordinaire, comme plusieurs de nos lecteurs peuvent le supposer, le jeune homme continua la conversation qui était entamée quand ils étaient rentrés au wigwam.

— Je ne sais, miss Effingham, si vous avez éprouvé aujourd’hui le même embarras que moi quand l’orateur parlait en termes si pompeux de la gloire de la république et de l’honneur qui accompagne partout le nom américain. Quoique j’aie beaucoup voyagé, je n’ai certainement jamais pu découvrir que ce soit un grand avantage, en pays étranger, d’être un des « quatorze millions d’hommes libres. »

— Devons-nous attribuer à ce fait le mystère qui a si longtemps couvert le lieu de votre naissance ? lui demanda Ève avec un peu de malice.

— Si j’ai paru faire un mystère du pays où je suis né, miss Effingham, c’est très-involontairement, du moins en ce qui vous concerne. Je puis ne pas m’être cru autorisé à introduire mon histoire dans nos petits entretiens, mais je ne crois pas avoir cherché à en faire un secret. À Vienne et en Suisse nous nous sommes rencontrés comme voyageurs et maintenant que vous semblez disposée à m’accuser de réticence, je puis rétorquer cette accusation, et dire que, ni vous ni votre père, vous ne m’avez jamais dit expressément que vous étiez Américains.

— Cela était-il nécessaire, monsieur Powis ?

— Peut-être non, et j’ai tort d’établir une comparaison entre l’obscurité qui me couvrait et l’éclat qui suivait tous vos pas.

— Entendez-moi bien, monsieur Powis. Mon père prenait naturellement intérêt à vous après le service que vous nous aviez rendu sur le lac de Lucerne, et je crois qu’il désirait trouver en vous un concitoyen, plaisir qui lui a enfin été accordé.

— Pour dire la vérité, avant mon dernier voyage en Angleterre je ne savais trop de quel côté de la mer Atlantique j’étais né, et c’est peut-être à cette incertitude que je dois quelque chose du cosmopolitisme auquel j’ai montré de si grandes prétentions pendant notre traversée.

— Ne pas savoir où vous étiez né ! s’écria Ève avec une précipitation dont elle se repentit au même instant.

— Cela vous paraît sans doute fort étrange, miss Effingham ; vous avez toujours été pour votre père un objet de fierté et de consolation ; mais moi, je n’ai jamais eu le bonheur de connaître, ni mon père ni ma mère. Ma mère, qui était sœur de celle de Ducie, mourut en me donnant le jour, et mon père l’avait précédée au tombeau. On peut dire que je suis né orphelin.

Ève, pour la première fois de sa vie, lui avait pris le bras pour se promener, et Paul sentit en ce moment la main de celle qu’il aimait s’appuyer plus fortement sur son bras ; cette marque de compassion était échappée à Ève dans un instant qu’elle trouvait si intéressant pour elle-même.

— C’était vraiment un malheur irréparable, monsieur Powis, et je crains que vous ne soyez entré dans la marine parce que vous aviez perdu ceux qui devaient naturellement s’occuper le plus activement du soin de votre bonheur.

— J’y suis entré volontairement ; peut-être par un certain amour pour les aventures, mais surtout pour décider, du moins en pratique, quel était le lieu de ma naissance, en m’enrôlant au service du pays que je connaissais le mieux et que certainement j’aimais davantage.

— Mais je crois que vous m’avez dit qu’il ne vous reste plus de doute sur cette question ? dit Ève d’un ton qui annonçait plus d’intérêt qu’elle ne voulait en montrer.

— Pas le moindre. Je suis né à Philadelphie ; ce point m’a été complètement prouvé lors de la dernière visite que j’ai faite à ma tante, lady Dunluce, qui était présente à ma naissance.

— Lady Dunluce est-elle aussi Américaine ?

— Oui, et elle n’a quitté ce pays qu’après son mariage avec le colonel Ducie. Elle était sœur cadette de ma mère ; et malgré quelque jalousie et un peu de froideur qui, je crois, a disparu maintenant, je pense qu’elle l’aimait ; quoiqu’on puisse à peine répondre de la durée des affections de famille dans un pays où les institutions et les habitudes sont aussi artificielles qu’en Angleterre.

— Croyez-vous donc qu’il y ait moins d’affection de famille en Angleterre qu’en Amérique ?

— Je n’irai pas si loin, mais je crois qu’aucun de ces deux pays n’est remarquable pour posséder ce sentiment a un bien haut degré. En Angleterre, parmi les hautes classes, il est impossible que l’affection ne soit pas affaiblie par tant d’intérêts opposés. Quand un frère sait qu’il n’existe entre le rang et la fortune et lui que les prétentions d’un homme né douze mois avant lui, il le regarde comme un rival plutôt que comme un frère, et la tentation d’envier et même de haïr l’emporte quelquefois sur le devoir d’aimer.

— Et cependant les Anglais disent que les services rendus par l’aîné à son frère plus jeune, et la reconnaissance de celui-ci envers le premier, sont de nouveaux liens ajoutés à ceux du sang.

— Cela serait contraire à tout ce que l’expérience nous apprend. Le plus jeune s’adresse à l’aîné plutôt qu’à un étranger pour obtenir son aide, parce qu’il croit en avoir le droit ; et quel homme, s’imaginant avoir un droit, croit jamais qu’on lui a rendu pleine justice ? Et quel est celui qui, étant requis de s’acquitter d’un devoir, ne croit pas toujours avoir fait plus qu’on ne pouvait raisonnablement lui demander ?

— Je crains que vous n’ayez pas une très-bonne opinion de la nature humaine, monsieur Powis.

— Il peut y avoir des exceptions, mais je crois que ce sentiment est très-commun parmi les hommes. Du moment qu’un devoir est créé, naît une disposition à croire qu’on peut le remplir aisément ; et de tous les sentiments celui d’une reconnaissance continuelle est celui qui est le plus à charge. Je crains que le frère aîné qui aide son frère ne le fasse par orgueil de famille plutôt que par affection naturelle.

— Qu’est-ce donc qui relâche les liens de la nature parmi nous, où il n’existe pas de loi de primogéniture ?

— Ce qui relâche tous les autres liens, — l’amour du changement qui a crû avec les habitudes de migration du peuple, et qui, peut-être est alimenté en partie par nos institutions. Voici justement M. Bragg pour confirmer ce que je vous dis. Je serais charmé de savoir ce qu’il pense sur ce sujet.

Aristobule et M. Dodge, qui se promenaient ensemble dans les bosquets, passaient en ce moment près d’eux, et M. Powis fit la question au premier, comme on s’adresse aune connaissance dans un salon.

— Le changement dans les sentiments, Monsieur, répondit le gérant, est dans la nature, comme le changement dans les places est un acte de justice. Quelques-uns de nos concitoyens pensent même qu’il serait utile de pouvoir faire changer périodiquement de place à toute la société, afin que chacun sût comment vit son voisin.

— Vous êtes donc partisan des lois agraires, monsieur Bragg ?

— Bien loin de là, Monsieur, et je ne crois pas que vous trouviez un pareil être dans tout le pays. Quand il s’agit de la propriété, nous sommes un peuple qui ne lâche jamais ce qu’il peut tenir, Monsieur ; mais, sauf cette exception, nous aimons des changements rapides. Par exemple, miss Effingham, chacun croit qu’un changement fréquent d’instructeurs religieux serait indispensable. Il ne peut y avoir de véritable piété, si l’on n’entretient pas la flamme par de nouveaux matériaux.

— J’avoue, Monsieur, que mes raisonnements me conduiraient à une tout autre conclusion, et que je dirais que la piété ne peut être véritable quand elle a besoin sans cesse de nouveaux matériaux.

M. Bragg regarda M. Dodge, M. Dodge regarda M. Bragg ; tous deux levèrent les épaules, et le premier reprit la parole :

— Ce peut être le cas en France, Miss ; mais en Amérique, nous regardons le changement comme le grand purificateur. Autant vaudrait espérer que l’air serait salubre au fond d’un puits, que de s’imaginer que l’atmosphère morale puisse être pure et claire, si elle n’est purifiée par le changement. Quant à moi, monsieur Dodge, je pense que personne ne devrait être juge dans la même cour plus de dix ans ; et au bout de cinq, un prêtre n’a plus que des lieux-communs à dire. Il y a des hommes qui peuvent durer un peu plus longtemps, j’en conviens ; mais pour maintenir une chaleur de piété réelle, vitale, régénératrice et capable de sauver les âmes, il faudrait un changement de ministre tous les cinq ans dans chaque paroisse ; du moins, c’est mon opinion.

— Mais, Monsieur, comme les lois de la religion sont immuables, que la manière de la faire connaître est universelle, et que les promesses qu’elle nous fait, la médiation qu’elle nous assure et les obligations qu’elle nous impose sont partout les mêmes, je ne vois pas ce que vous vous proposez de gagner par tant de changements.

— Comment, Miss ! On change de plats à table ; et dans aucune famille que je connaisse on n’en change autant que dans celle de votre honorable père. Je suis surpris de vous trouver opposée à ce système.

— Notre religion, Monsieur, répondit Ève d’un ton grave, est un devoir, et repose sur la révélation et sur l’obéissance, tandis que notre nourriture peut fort innocemment dépendre du goût, ou du caprice si vous le voulez.

— Eh bien, j’avoue que je n’y vois pas beaucoup de différence. Le grand objet de cette vie est de changer de place et d’avancer. Vous savez sans doute, Miss, que bien des gens prétendent qu’il faut que nous changions de ministre, si nous voulons que la bénédiction du ciel tombe sur notre congrégation.

— Je croirais plutôt que sa malédiction suivrait un tel acte d’injustice, Monsieur. Notre ministre a été dans cette paroisse depuis qu’il a commencé à remplir les devoirs de sa sainte profession ; et il me serait impossible de supposer que la faveur divine accompagnerait un acte si injuste et si capricieux, sans autre motif que le désir de la nouveauté.

— Vous vous méprenez, Miss ; notre but est d’exciter l’ardeur pieuse du peuple, ce qu’on ne peut espérer tant qu’il entendra toujours les sermons du même ministre.

— J’ai appris à croire, monsieur Bragg, que la piété s’accroît par l’aide du Saint-Esprit, qui nous inspire tous nos bons désirs, et qui nous y confirme, et je ne puis me persuader que la Divinité, pour sauver une âme, trouve nécessaire d’employer ces moyens humains auxquels on a recours pour prendre une ville, pour décider une élection ou pour exciter la populace. J’apprends que quelques-unes des autres sectes jouent des scènes fort extraordinaires dans le pays, mais je me flatte de ne jamais voir le jour où l’Église apostolique et vénérable, dans le sein de laquelle j’ai été élevée, essaiera d’appuyer les œuvres de la puissance divine sur des moyens humains et profanes.

Tout cela était du grec pour M. Dodge et M. Bragg, qui étaient si accoutumés à exciter le peuple pour arriver à leur but, qu’ils avaient entièrement oublié que plus un homme était excité, moins il lui restait de raison. Les sectes, pleines d’un esprit d’exagération religieuse, qui ont commencé à peupler l’Amérique, contribuèrent beaucoup à transmettre à leur postérité de fausses idées sur de pareils sujets ; car, tandis que le reste du monde était accoutumé à voir dans le christianisme l’allié du gouvernement, qui était détourné de son grand but par la cupidité, l’ambition et l’égoïsme, le Nouveau Monde avait été destiné à voir la réaction de ces abus, et à commettre presque autant d’erreurs dans l’extrême contraire. Les deux hommes dont il vient d’être parlé avaient été élevés à l’école des idées religieuses provinciales, école qui est en si grande faveur auprès d’une grande partie de ce pays, et ils étaient des exemples frappants de la vérité du proverbe qui dit que « tout ce qui est engendré dans l’os, se montrera dans la chair ; » car leur caractère commun, — commun du moins à cet égard, – était un singulier mélange des superstitions et des préjugés qui prenaient le masque de la religion, de fraudes injustifiables, de bassesse et même de vices. M. Bragg valait mieux que M. Dodge, car il avait plus de confiance eu lui-même et plus de franchise ; mais, en ce qui concernait la religion, il donnait dans les mêmes excès contradictoires ; et en fait de vices grossiers, ils avaient un point commun vers lequel ils tendaient tous deux, faute d’éducation et de goût, aussi infailliblement que l’aiguille aimantée se dirige vers le pôle. On jouait souvent aux cartes dans le salon de M. Effingham, et il se trouvait dans sa maison une salle où il y avait un billard. Ces deux hommes pieux lançaient souvent entre eux des sarcasmes sur cet exemple d’immoralité donné par une famille qui avait de si hautes prétentions en fait de morale ; mais ils unissaient souvent leurs commentaires en allant dans une taverne, où, après avoir pris une chambre particulière, avoir demandé de l’eau-de-vie, fermé la porte et tiré les rideaux, ces dignes personnages prenaient des cartes dans leur poche, et s’évertuaient de leur mieux à qui ferait passer quelques pièces de six pence de la poche de l’autre dans la sienne.

En cette circonstance pourtant, le sérieux d’Ève eut l’effet de pacifier leurs consciences ; car comme elle n’élevait jamais la voix au-dessus du ton ordinaire d’une femme bien élevée, la douceur même de ses accents prêtait de la force à ses expressions. Si John Effingham eut énoncé les mêmes sentiments, il est probable que M. Bragg aurait essayé d’y répondre ; mais il n’eut pas la même présomption avec miss Effingham, et il préféra la saluer, et prendre avec son compagnon la première allée qui se présenta. Ève et Paul continuèrent leur promenade, et reprirent leur conversation comme si elle n’eût pas été interrompue.

— Ce penchant au changement devient universel dans ce pays, dit M. Powis dès qu’Aristobule et son ami les eurent quittés, et c’est ce que je regarde comme un des signes les plus factieux du temps actuel, et surtout depuis qu’il est devenu si commun de le rattacher à ce qu’il est à la mode d’appeler « exciter le peuple. »

— Pour en revenir au sujet que ces messieurs ont interrompu, dit Ève, celui des liens de famille, j’ai toujours entendu citer l’Angleterre comme un des principaux exemples d’un pays où ces liens ont le moins de force, indépendamment de l’influence aristocratique, et je serais fâchée d’avoir à croire que nous suivons, du moins à cet égard, les traces de notre mère.

— Mademoiselle Viefville n’a-t-elle jamais fait aucune remarque sur ce sujet ?

— Mademoiselle Viefville est bonne observatrice, mais très-discrète. Qu’elle pense que les affections de famille soient aussi fortes dans ce pays que dans le sien, c’est ce que je ne crois pas ; car, de même que beaucoup d’Européens, elle regarde les Américains comme un peuple sans passions, qui songe plus aux moyens de gagner de l’argent qu’à aucune autre affaire de la vie.

— Elle ne nous connaît pas, s’écria Paul avec tant de vivacité, que l’énergie avec laquelle il parlait fit tressaillir Ève. – Les passions sont aussi vives et ont un courant aussi impétueux en Amérique qu’en aucune autre partie du monde ; mais comme il ne s’y trouve pas tant de causes factices pour y opposer des digues, elles rompent moins fréquemment celles que leur opposent les convenances.

Pendant une minute ou deux, ils continuèrent à se promener en silence. Ève désirait alors que quelqu’un de la compagnie pût les joindre, car il lui semblait que ce tête-à-tête se prolongeait un peu trop longtemps ; mais ils ne rencontrèrent personne, et elle ne pouvait quitter Paul sans affectation ou sans malhonnêteté. Celui-ci était trop occupé de ses propres idées pour remarquer l’embarras de sa compagne ; et après le court intervalle dont nous venons de parler, il reprit le même sujet d’entretien, mais d’un ton plus calme.

— C’était autrefois une théorie favorite des Européens, dit-il avec une ironie amère, que tous les animaux de cet hémisphère avaient été placés dans un état d’infériorité à l’égard de ceux de l’ancien monde, et ils ne sont pas encore entièrement désabusés de cette idée. Ils supposaient que l’Indien était sans passions parce qu’il avait de l’empire sur lui-même, et ce qui aurait passé dans un Européen pour la preuve d’une âme noble, était appelé en lui férocité et soif de vengeance. Vous et moi nous avons vu l’Europe, miss Effingham ; nous avons été en présence de ce qui s’y trouve de plus sage, de plus noble et de plus éclairé ; eh bien, à l’exception des résultats immédiats de leurs systèmes politiques, factices et élaborés, les Européens ont-ils à se vanter de quelque avantage qui soit refusé aux Américains, – ou plutôt qui fût refusé à ceux-ci s’ils avaient une indépendance intellectuelle égale à leur liberté politique ?

— Et vous croyez qu’ils ne la possèdent pas ?

— Comment un peuple pourrait-il la posséder quand il importe chez lui les idées des autres comme leurs marchandises ; quand il ne sait pas même inventer ses préjugés ?

— Il faut passer quelque chose à l’habitude et à l’influence du temps. L’Angleterre elle-même a probablement hérité de quelques-unes des fausses idées des Saxons et des Normands.

— Cela est possible et même probable. Mais quand l’Angleterre conçoit de fausses idées sur la Russie, sur la France, sur la Turquie ou sur l’Égypte, elle cède à un intérêt anglais et non américain. Ses erreurs sont du moins excusables jusqu’à un certain point, parce qu’elles lui sont utiles, au lieu que les nôtres ne sont que trop souvent contraires à nos intérêts les plus évidents. Nous ne sommes jamais indépendants que lorsqu’il s’agit de quelque intérêt clair et pressant, qui se rattache à l’argent. — Mais j’aperçois quelqu’un qui ne fait point partie de notre compagnie.

Un étranger se montrait alors dans l’allée où ils étaient, et il marchait avec l’indécision d’un homme qui ne sait s’il doit avancer ou reculer. Des fusées volantes tombaient de temps en temps dans le jardin, et des enfants qui voulaient ramasser les baguettes y avaient même fait une ou deux incursions, qui avaient été tolérées à cause de l’occasion ; mais le nouvel intrus était un homme sur le déclin de la vie, ayant l’air d’un bon marchand, et il était évident qu’il ne cherchait pas des baguettes de fusées, car ses yeux se fixaient sur les personnes qui passaient devant lui de temps en temps ; il avait l’air de les examiner avec attention, mais sans leur parler. Cependant en ce moment il s’arrêta devant Paul et Ève, de manière à indiquer qu’il avait quelque chose à leur dire.

— Les jeunes gens passent une nuit joyeuse, dit-il une main dans chacune des poches de son habit, et restant au centre de l’étroite allée, comme s’il eût été déterminé à les forcer de lui parler.

Quoique connaissant assez les habitudes peu cérémonieuses du pays pour ne pas être surpris de la hardiesse de cet étranger, Paul fut mécontent de voir interrompre si brusquement son tête-à-tête avec Ève, et il lui répondit avec un air de hauteur qui sentait le gaillard d’arrière, ce qu’il n’aurait pas fait en toute autre occasion.

— Peut-être, Monsieur, désirez-vous voir M. Effingham, ou — il hésita un instant en examinant l’extérieur de cet intrus — ou quelqu’un de ses domestiques ? Vous ne pouvez manquer de rencontrer le premier dans ces bosquets, et vous trouverez les autres sur la pelouse, d’où ils regardent les fusées.

L’inconnu observa Paul un instant, et ôta son chapeau avec respect.

— S’il vous plaît, Monsieur, pouvez-vous m’informer si le capitaine Truck, qui commande un paquebot allant de New-York en Angleterre, est maintenant au wigwam ?

Paul lui répondit que le capitaine se promenait avec M. Effingham, et qu’il les rencontrerait certainement en continuant à suivre la même allée. L’étranger leur fit place, et ne remit son chapeau que lorsque Paul et Ève furent passés.

— Cet homme, dit Paul, a sûrement été domestique en Angleterre ; mais il a été un peu gâté par la réaction d’une liberté excessive. Le « s’il vous plaît, Monsieur, » et le fait d’avoir ôté son chapeau, sont une preuve de sa première condition ; tandis que l’air de nonchalance avec lequel il nous a abordés annonce suffisamment la seconde édition de son éducation.

— Je suis curieuse de savoir ce qu’il peut avoir à dire à notre brave capitaine. — Il ne peut faire partie de l’équipage du Montauk ?

— Non bien certainement ; je réponds que le drôle n’est pas seulement assez marin pour faire un nœud au bout d’une corde ; car s’il y a deux états qui ont moins d’affinité entre eux que les autres, c’est l’office et le baril de goudron. Vous verrez que c’est un domestique anglais qui a probablement fait la traversée avec son maître à bord d’un bâtiment commandé par notre vieux capitaine.

Ève et Paul arrivaient en ce moment à un endroit où l’allée tournait, et ils y retrouvèrent l’étranger, qui s’était arrêté pour attendre le capitaine Truck et M. Effingham, qui arrivèrent au même instant.

— Voici le capitaine Truck que vous m’avez demandé, lui dit Paul.

L’inconnu regarda le capitaine avec beaucoup d’attention, et le capitaine en fit autant à l’égard de l’inconnu car l’obscurité faisait qu’ils pouvaient à peine distinguer les traits l’un de l’autre. L’examen ne parut satisfaisant pour aucun d’eux, car ils firent un pas en arrière avec l’air de deux hommes qui ne se connaissaient pas.

— Il faut donc qu’il y ait deux capitaines Truck dans la marine marchande, dit l’étranger, car Monsieur n’est pas celui que j’ai connu.

— Je crois, l’ami, répondit le capitaine, que vous avez raison dans la dernière partie de votre remarque, de même que vous vous trompez dans la première. Je ne vous connais certainement pas, et il n’existe pas plus deux capitaines Truck dans la marine marchande, qu’on ne trouverait dans tout l’univers deux miss Effingham ou deux mistress Hawker. — Je me nomme John Truck, et nul homme portant ce nom n’a jamais commandé un navire entre New-York et l’Angleterre, — de mon temps du moins.

— Avez-vous jamais commandé l’Aurore, Monsieur ?

L’Aurore ! oui sans doute ; et le Régulus et le Manatthan, et la Belle-Volontaire, et la Debora-Angelina, et la Sukey et Katy, que je puis dire avoir été mon premier amour, ma chère miss Ève ! C’était un petit bâtiment qui ne portait pas même de huniers, et à qui nous avions donné le nom de deux jolies filles de la Rivière, qui étaient bonnes voilières dans leur genre, ou du moins je le croyais ainsi alors, quoique en commandant un paquebot on change souvent d’opinion sur les hommes et sur les choses, et, quant à cela, même sur les femmes. Eh bien ! en commandant ce schooner, je tombai dans une catégorie dont je ne crois pas que je voie jamais la semblable, car je fus jeté à la côte au vent. C’est de l’alcoran pour vous, ma chère miss Ève ; mais M. Powis m’entend fort bien, quoiqu’il puisse trouver difficile de l’expliquer.

— Je sais certainement ce que vous voulez dire, dit Paul, mais j’avoue que je suis dans une catégorie comme vous l’étiez sur le schooner, pour expliquer comment cela put arriver.

La Sukey et Katy m’enleva, et voilà tout. Depuis ce temps, jamais je n’ai voulu commander un bâtiment qui portât les noms de deux femmes, car je crois qu’une seule est tout ce qu’un honnête marin puisse commander. Vous voyez, monsieur Effingham, nous longions une côte au vent d’aussi près que nous le pouvions pour être dans le retour du courant, quand un coup de vent la frappa par le travers, et elle fut tout d’un coup jetée à la côte. Nul moyen de l’éviter. Bâbord tout ! — À bas le pic ! — Les écoutes d’avant au vent. — La grande voile déployée mais ! tout cela venait trop tard ; elle était déjà jetée à la côte au vent. — Sans cet accident, je crois que j’aurais pu me marier.

— Et quel rapport pouviez-vous trouver entre le mariage et cet accident pour qu’il vous en empêchât ? demanda Ève.

— C’était un avertissement, ma chère miss Ève, et je crus qu’il méritait attention. J’essayai ensuite la Belle-Volontaire, mais elle fut jetée sur le côté avec moi ; après quoi je renonçai à tout nom de femme, et je pris le commandement d’un bâtiment égyptien.

— Égyptien !

— Certainement, — le Régulus, qui était, m’a-t-on dit, un grand tueur de serpents en Afrique. Mais je ne vis jamais mon chemin clair devant moi, que lorsque je commandai l’Aurore. — Avez-vous connu ce bâtiment, l’ami ?

— Je le crois bien, Monsieur ; j’ai fait deux traversées sur ce navire pendant que vous le commandiez.

— Cela est très-possible, car j’ai amené alors dans ce pays une foule de vos compatriotes, quoique la plupart fussent passagers de l’avant. Mais il y a plus de vingt ans que je commandais l’Aurore.

— Il y a à peu près ce temps que j’ai traversé l’Océan avec vous, Monsieur. Vous pouvez vous rappeler que nous rencontrâmes un bâtiment prêt à couler à fond, et que vous prîtes sur votre bord l’équipage et deux passagers. Trois ou quatre autres de ceux-ci étaient morts de leurs souffrances ainsi que plusieurs hommes de l’équipage.

— Tout cela me semble comme arrivé hier. Ce bâtiment était de Charleston, et il avait fait une voie d’eau.

— Oui, Monsieur, oui ; — c’est précisément cela, — c’est ce qu’ils nous ont dit dans le temps. — Ils avaient fait une voie d’eau, et ils n’avaient pu la boucher. Je suis David, Monsieur. — Je crois que vous ne pouvez avoir oublié David.

Le brave capitaine était très-disposé à satisfaire l’air innocent d’importance que se donnait cet étranger, quoique, pour dire la vérité, il ne se souvînt pas plus d’avoir connu David passager à bord de l’Aurore, que David roi des Juifs.

— Oh ! David, s’écria-t-il d’un ton cordial, êtes-vous donc David ? Eh bien ! je ne m’attendais pas à vous revoir en ce monde, quoique je n’aie jamais douté que je ne vous retrouvasse dans un autre. J’espère que vous vous portez bien, David ? Quelle sorte de temps avez-vous eu depuis que nous ne nous sommes vus ? Si je m’en souviens bien, vous avez gagné votre passage en travaillant à la manœuvre ?

— Je vous demande pardon, Monsieur ; je n’avais jamais été sur mer avant ma première traversée, et je n’appartenais pas à l’équipage j’étais passager.

— Je m’en souviens à présent ; vous étiez passager de l’avant, dit le capitaine, qui voyait alors clair devant lui.

— Point du tout, Monsieur ; j’étais passager de chambre.

— De chambre ! répéta le capitaine, qui ne voyait dans tout l’extérieur de cet homme rien qui annonçât un passager de chambre. — Ah ! je comprends vous voulez dire de l’office.

— Précisément, Monsieur. Vous pouvez vous rappeler mon maître ; il occupait seul la chambre à main gauche, et j’avais celle tenant à l’office. — Vous vous souvenez de mon maître, Monsieur ?

— Sans doute, et c’était un excellent compagnon. J’espère que vous demeurez encore avec lui ?

— Dieu vous protège ! Monsieur. Il y a longtemps qu’il est mort.

— Ah ! je me souviens de l’avoir entendu dire dans le temps.

— Eh bien ! David, j’espère que si vous traversez de nouveau la mer, nous serons encore compagnons de voyage. Nous n’étions alors que des commençants, mais à présent nous avons des navires à bord desquels on peut vivre. Bonne nuit.

— Vous souvenez-vous de Dowe, Monsieur ; un de ceux que vous avez sauvés du naufrage ? continua l’étranger, qui ne paraissait pas disposé à finir si tôt son bavardage ; c’était un homme à teint basané, et très-marqué de la petite-vérole. Je crois que vous vous le rappellerez, Monsieur, car c’était un homme dur sous d’autres rapports que la physionomie.

— Oui, oui, une âme tenant un peu de la nature du caillou. Je me le rappelle, fort bien, et ainsi, David, bonsoir. Venez me voir, si jamais vous allez à New-York. — Bonne nuit, David.

David fut alors obligé de se retirer ; car le capitaine Truck, voyant que presque toute la compagnie s’était réunie par suite de la halte qui venait d’avoir lieu, sentit qu’il convenait de congédier un homme de qui, comme de son maître et de Dowe, il ne se souvenait pas plus qu’on ne se souvient d’un compagnon de diligence après un intervalle de vingt ans. L’arrivée de M. Howel, qui se joignit à Paul et à Ève, aida la manœuvre du capitaine, et la compagnie se divisant encore, quoique avec quelques changements dans les groupes, continua sa promenade de différents côtés dans les bosquets.