Examen important de Milord Bolingbroke/Édition Garnier/Chapitre 20

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Examen important de Milord BolingbrokeGarniertome 26 (p. 247-251).
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CHAPITRE XX.

DES PRINCIPALES IMPOSTURES DES PREMIERS CHRÉTIENS.

Une des plus anciennes impostures de ces novateurs énergumènes fut le Testament des douze patriarches[1], que nous avons encore tout entier en grec de la traduction de Jean surnommé saint Chrysostome. Cet ancien livre, qui est du premier siècle de notre ère, est visiblement d’un chrétien, puisqu’on y fait dire à Lévi, à l’article 8 de son Testament : « Le troisième aura un nom nouveau, parce qu’il sera un roi de Juda, et qu’il sera peut-être d’un nouveau sacerdoce pour toutes les nations, etc. ; » ce qui désigne leur Jésus-Christ, qui n’a jamais pu être désigné que par de telles impostures. On fait encore prédire clairement ce Jésus dans tout l’article 18, après avoir fait dire à Lévi, dans l’article 17, que les prêtres des Juifs font le péché de la chair avec des bêtes[2].

On supposa le testament de Moïse, d’Énoch, et de Joseph, leur ascension ou assomption dans le ciel, celle de Moïse, d’Abraham, d’Elda, de Moda, d’Élie, de Sophonie, de Zacharie, d’Habacuc.

On forgea, dans le même temps, le fameux livre d’Énoch, qui est le seul fondement de tout le mystère du christianisme, puisque c’est dans ce seul livre qu’on trouve l’histoire des anges[3] révoltés qui ont péché en paradis, et qui sont devenus diables en enfer. Il est démontré que les écrits attribués aux apôtres ne furent composés qu’après cette fable d’Énoch, écrite en grec par quelque chrétien d’Alexandrie : Jude, dans son épître, cite cet Énoch plus d’une fois ; il rapporte ses propres paroles ; il est assez dépourvu de sens pour assurer[4] qu’Énoch, septième homme après Adam, a écrit des prophéties.

Voilà donc ici deux impostures grossières avérées : celle du chrétien qui suppose des livres d’Énoch, et celle du chrétien qui suppose l’épître de Jude, dans laquelle les paroles d’Énoch sont rapportées ; il n’y eut jamais un mensonge plus grossier.

Il est très-inutile de rechercher quel fut le principal auteur de ces mensonges accrédités insensiblement ; mais il y a quelque apparence que ce fut un nommé Hégésippe, dont les fables eurent beaucoup de cours, et qui est cité par Tertullien, et ensuite copié par Eusèbe. C’est cet Hégésippe qui rapporte que Jude était de la race de David, que ses petits-fils vivaient sous l’empereur Domitien. Cet empereur, si on le croit, fut très-effrayé d’apprendre qu’il y avait des descendants de ce grand roi David, lesquels avaient un droit incontestable au trône de Jérusalem, et par conséquent au trône de l’univers entier. Il fit venir devant lui ces illustres princes ; mais, ayant vu ce qu’ils étaient, des gueux de l’ostière, il les renvoya sans leur faire de mal.

Pour Jude, leur grand-père, qu’on met au rang des apôtres, on l’appelle tantôt Thadée, et tantôt Lebbée, comme nos coupeurs de bourse, qui ont toujours deux ou trois noms de guerre.

La prétendue lettre de Jésus-Christ à un prétendu roitelet de la ville d’Édesse, qui n’avait point alors de roitelet, le voyage de ce même Thadée auprès de ce roitelet, furent quatre cents ans en vogue chez les premiers chrétiens.

Quiconque écrivait un Évangile, ou quiconque se mêlait d’enseigner son petit troupeau naissant imputait à Jésus des discours et des actions dont nos quatre Évangiles ne parlent pas. C’est ainsi que dans les Actes des apôtres, au chapitre XX (verset 35), Paul cite ces paroles de Jésus : « Μαϰάριον ἔστι διδόναι μᾶλλον ἢ λαμϐάνειν (Makarion esti didonai mallon ê lambanein) ; il vaut mieux donner que de recevoir. » Ces paroles ne se trouvent ni dans Matthieu, ni dans Marc, ni dans Luc, ni dans Jean.

Les Voyages de Pierre, l’Apocalypse de Pierre, les Actes de Pierre, les Actes de Paul, de Thècle, les Lettres de Paul à Sénèque et de Sénèque à Paul, les Actes de Pilate, les Lettres de Pilate, sont assez connus des savants ; et ce n’est pas la peine de fouiller dans ces archives du mensonge et de l’ineptie.

On a poussé le ridicule jusqu’à écrire l’histoire de Claudia Procula, femme de Pilate.

Un malheureux nommé Abdias, qui passa incontestablement pour avoir vécu avec Jésus-Christ, et pour avoir été un des plus fameux disciples des apôtres, est celui qui nous a fourni l’histoire du combat de Pierre avec Simon, le prétendu magicien, si célèbre chez les premiers chrétiens. C’est sur cette seule imposture que s’est établie la croyance que Pierre est venu à Rome ; c’est à cette fable que les papes doivent toute leur grandeur, si honteuse pour le genre humain ; et cela seul rendrait cette grandeur précaire bien ridicule, si une foule de crimes ne l’avait rendue odieuse.

Voici donc ce que raconte cet Abdias, qui se prétend témoin oculaire. Simon Pierre Barjone étant venu à Rome sous Néron, Simon le Magicien y vint aussi. Un jeune homme, proche parent de Néron, mourut ; il fallait bien ressusciter un parent de l’empereur ; les deux Simons s’offrirent pour cette affaire. Simon le Magicien y mit la condition qu’on ferait mourir celui des deux qui ne pourrait pas réussir. Simon Pierre l’accepta, et l’autre Simon commença ses opérations ; le mort branla la tête : tout le peuple jeta des cris de joie. Simon Pierre demanda qu’on fît silence, et dit : « Messieurs, si le défunt est en vie, qu’il ait la bonté de se lever, de marcher, et de causer avec nous ; » le mort s’en donna bien de garde ; alors Pierre lui dit de loin : « Mon fils, levez-vous, notre Seigneur Jésus-Christ vous guérit. » Le jeune homme se leva, parla, et marcha ; et Simon Barjone le rendit à sa mère. Simon, son adversaire, alla se plaindre à Néron, et lui dit que Pierre n’était qu’un misérable charlatan et un ignorant. Pierre comparut devant l’empereur, et lui dit à l’oreille : « Croyez-moi, j’en sais plus que lui, et, pour vous le prouver, faites-moi donner secrètement deux pains d’orge ; vous verrez que je devinerai ses pensées, et qu’il ne devinera pas les miennes. » On apporte à Pierre ces deux pains, il les cache dans sa manche. Aussitôt Simon fit paraître deux gros chiens, qui étaient ses anges tutélaires : ils voulurent dévorer Pierre, mais le madré leur jeta ses deux pains ; les chiens les mangèrent, et ne firent nul mal à l’apôtre. « Eh bien, dit Pierre, vous voyez que je connaissais ses pensées, et qu’il ne connaissait pas les miennes. »

Le magicien demanda sa revanche ; il promit qu’il volerait dans les airs comme Dédale ; on lui assigna un jour : il vola en effet ; mais saint Pierre pria Dieu avec tant de larmes que Simon tomba et se cassa le cou. Néron, indigné d’avoir perdu un si bon machiniste par les prières de Simon Pierre, ne manqua pas de faire crucifier ce Juif la tête en bas.

Qui croirait que cette histoire est contée non-seulement par Abdias, mais par deux autres chrétiens contemporains, Hégésippe, dont nous avons déjà parlé[5], et Marcel ? Mais ce Marcel ajoute de belles particularités de sa façon. Il ressemble aux écrivains d’évangile, qui se contredisent les uns les autres. Ce Marcel met Paul de la partie ; il ajoute seulement que Simon le Magicien, pour convaincre l’empereur de son savoir-faire, dit à ce prince : « Faites-moi le plaisir de me couper la tête, je vous promets de ressusciter le troisième jour. » L’empereur essaya la chose ; on coupa la tête au magicien, qui reparut le troisième jour devant Néron avec la plus belle tête du monde sur ses épaules.

Que le lecteur maintenant fasse une réflexion avec moi : je suppose que les trois imbéciles Abdias, Hégésippe, et Marcel, qui racontent ces pauvretés, eussent été moins maladroits, qu’ils eussent inventé des contes plus vraisemblables sur les deux Simons, ne seraient-ils pas regardés aujourd’hui comme des Pères de l’Église irréfragables ? Tous nos docteurs ne les citeraient-ils pas tous les jours comme d’irréprochables témoins ? Ne prouverait-on pas à Oxford et en Sorbonne la vérité de leurs écrits par leur conformité avec les Actes des apôtres, et la vérité des Actes des apôtres par ces mêmes écrits d’Abdias, d’Hégésippe, et de Marcel ? Leurs histoires sont assurément aussi authentiques que les Actes des apôtres et les Évangiles ; elles sont parvenues jusqu’à nous de siècle en siècle par la même voie, et il n’y a pas plus de raison de rejeter les unes que les autres.

Je passe sous silence le reste de cette histoire, les beaux faits d’André, de Jacques le Majeur, de Jean, de Jacques le Mineur, de Matthieu, et de Thomas. Lira qui voudra ces inepties. Le même fanatisme, la même imbécillité, les ont toutes dictées ; mais un ridicule trop long est trop insipide[6].

    que les gnostiques, qui étaient parmi eux la seule société savante, étaient aussi la plus impudique. Voici ce qu’il dit d’eux au livre Ier, contre les hérésies :

    « Après qu’ils se sont prostitués les uns aux autres, ils montrent au jour ce qui est sorti d’eux. Une femme en met dans ses mains. Un homme remplit aussi sa main de l’éjaculation d’un garçon ; et ils disent à Dieu : « Nous te présentons cette offrande qui est le corps de Christ. » Ensuite hommes et femmes avalent ce sperme, et s’écrient : « C’est la pâque. » Puis on prend du sang d’une femme qui a ses ordinaires, on l’avale, et on dit : « C’est le sang de Christ. »

    Si un Père de l’Église a reproché ces horreurs à des chrétiens, nous ne devons pas regarder comme des calomniateurs insensés, des adorateurs de Zeus, de Jupiter, qui leur ont fait les mêmes imputations. Il se peut qu’ils se soient trompés. Il se peut aussi que les chrétiens aient été coupables de ces abominations, et qu’ils se soient corrigés dans la suite, comme la cour romaine substitue depuis longtemps la décence aux horribles débauches dont elle fut souillée pendant près de cinq cents ans. (Note de Voltaire, 1771.)

  1. Voyez tome XVII, page 302.
  2. C’est une chose étonnante qu’il soit toujours parlé de la bestialité chez les Juifs. Nous n’avons, dans les auteurs romains, qu’un vers de Virgile (Buc., III, 8) :

     Novimus et qui te…


    et des passages d’Apulée où il soit question de cette infamie. (Note de Voltaire, 1771.)
  3. La fable du péché des anges vient des Indes, dont tout nous est venu ; elle fut connue des Juifs d’Alexandrie, et des chrétiens, qui l’adoptèrent fort tard. C’est la première pierre de l’édifice du christianisme. (Id.) — Le commencement de cette note jusqu’au mot adoptèrent inclusivement est de 1771 ; le reste, de 1775. (B.)
  4. Verset 14.
  5. Ci-dessus, page 248.
  6. Milord Bolingbroke a bien raison. C’est ce mortel ennui qu’on éprouve à la lecture de tous ces livres qui les sauve de l’examen auquel ils ne pourraient résister. Où sont les magistrats, les guerriers, les négociants, les cultivateurs, les gens de lettres même, qui aient jamais seulement entendu parler des Gestes du bienheureux apôtre André, de la Lettre de saint Ignace le martyr à la vierge Marie, et de la Réponse de la Vierge ? Connaîtrait-on même un seul des livres des Juifs et des premiers chrétiens, si des hommes gagés pour les faire valoir n’en rebattaient pas continuellement nos oreilles, s’ils ne s’étaient pas fait un patrimoine de notre crédulité ? Y a-t-il rien au monde de plus ridicule et de plus grossier que la fable du voyage de Simon Barjone à Rome ? C’est cependant sur cette impertinence qu’est fondé le trône du pape : c’est ce qui a plongé tous les évêques de sa communion dans sa dépendance ; c’est ce qui fait qu’ils s’intitulent évêques par la permission du saint-siége, quoiqu’ils soient égaux à lui par les lois de leur Église. C’est enfin ce qui a donné aux papes les domaines des empereurs en Italie. C’est ce qui a dépouillé trente seigneurs italiens pour enrichir cette idole. (Note de Voltaire, 1771.)