Examen important de Milord Bolingbroke/Édition Garnier/Chapitre 22

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Examen important de Milord BolingbrokeGarniertome 26 (p. 253-256).
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CHAPITRE XXII.

DE TERTULLIEN.

L’Africain Tertullien parut après Justin. Le métaphysicien Malebranche, homme célèbre dans son pays, lui donne sans détour l’épithète de fou, et les écrits de cet Africain justifient Malebranche. Le seul ouvrage de Tertullien qu’on lise aujourd’hui est son Apologie pour la religion chrétienne. Abbadie, Houteville[1], la regardent comme un chef-d’œuvre, sans qu’ils en citent aucun passage. Ce chef-d’œuvre consiste à injurier les Romains au lieu de les adoucir ; à leur imputer des crimes, et à produire avec pétulance des assertions dont il n’apporte pas la plus légère preuve.

Il reproche aux Romains (chapitre IX) que les peuples de Carthage immolaient encore quelquefois en secret des enfants à Saturne, malgré les défenses expresses des empereurs sous peine de la vie[2]. C’était une occasion de louer la sagesse romaine, et non pas de l’insulter. Il leur reproche les combats des gladiateurs qu’on faisait combattre contre des animaux farouches, en avouant qu’on n’exposait ainsi que des criminels condamnés à la mort. C’était un moyen qu’on leur donnait de sauver leur vie par leur courage. Il fallait encore en louer les Romains : c’était les combats des gladiateurs volontaires qu’il eût dû condamner, et c’est de quoi il ne parle pas.

Il s’emporte (chapitre XXIII) jusqu’à dire : « Amenez-moi votre vierge céleste qui promet des pluies, et votre Esculape qui conserve la vie à ceux qui la doivent perdre quelque temps après : s’ils ne confessent pas qu’ils sont des diables (n’osant mentir devant un chrétien), versez le sang de ce chrétien téméraire ; qu’y a-t-il de plus manifeste ? qu’y a-t-il de plus prouvé ? »

À cela tout lecteur sage répond : Qu’y a-t-il de plus extravagant et de plus fanatique que ce discours ? Comment des statues auraient-elles avoué au premier chrétien venu qu’elles étaient des diables ? En quel temps, en quel lieu, a-t-on vu un pareil prodige ? Il fallait que Tertullien fût bien sûr que les Romains ne liraient pas sa ridicule apologie, et qu’on ne lui donnerait pas des statues d’Esculape à exorciser, pour qu’il osât avancer de telles absurdités.

Son chapitre XXXIIe qu’on n’a jamais remarqué, est très-remarquable. « Nous prions Dieu, dit-il, pour les empereurs et pour l’empire ; mais c’est que nous savons que la dissolution générale qui menace l’univers et la consommation des siècles en sera retardée. »

Misérable ! tu n’aurais donc pas prié pour tes maîtres, si tu avais su que le monde dût subsister encore.

Que Tertullien veut-il dire dans son latin barbare ? Entend-il le règne de mille ans ? entend-il la fin du monde annoncée par Luc et par Paul, et qui n’était point arrivée ? entend-il qu’un chrétien peut, par sa prière, empêcher Dieu de mettre fin à l’univers, quand Dieu a résolu de briser son ouvrage ? N’est-ce pas là l’idée d’un énergumène, quelque sens qu’on puisse lui donner ?

Une observation beaucoup plus importante, c’est qu’à la fin du second siècle il y avait déjà des chrétiens très-riches. Il n’est pas étonnant qu’en deux cents années leurs missionnaires ardents et infatigables eussent attiré enfin à leur parti des gens d’honnêtes familles. Exclus des dignités, parce qu’ils ne voulaient pas assister aux cérémonies instituées pour la prospérité de l’empire, ils exerçaient le négoce comme les presbytériens et autres non-conformistes ont fait en France et font chez nous ; ils s’enrichissaient. Leurs agapes étaient de grands festins ; on leur reprochait déjà le luxe et la bonne chère. Tertullien en convient (chapitre XXXIX) : « Oui, dit-il ; mais dans les mystères d’Athènes et d’Égypte, ne fait-on pas bonne chère aussi ? Quelque dépense que nous fassions, elle est utile et pieuse, puisque les pauvres en profitent. Quantiscumque sumptibus constet, lucrum est pietatis, siquidem inopes refrigerio isto juvamus. »

Enfin le fougueux Tertullien se plaint de ce qu’on ne persécute pas les philosophes, et de ce qu’on réprime les chrétiens (chapitre XLVI). « Y a-t-il quelqu’un, dit-il, qui force un philosophe à sacrifier, à jurer par vos dieux ? Quis enim philosophum sacrificare aut dejerare, etc. » Cette différence prouve évidemment que les philosophes n’étaient pas dangereux, et que les chrétiens l’étaient. Les philosophes se moquaient, avec tous les magistrats, des superstitions populaires ; mais ils ne faisaient pas un parti, une faction dans l’empire, et les chrétiens commençaient à composer une faction si dangereuse qu’à la fin elle contribua à la destruction de l’empire romain. On voit, par ce seul trait, qu’ils auraient été les plus cruels persécuteurs s’ils avaient été les maîtres : leur secte, insociable, intolérante, n’attendait que le moment d’être en pleine liberté pour ravir la liberté au reste du genre humain.

Déjà Rutilius, préfet de Rome[3], disait de cette faction demi-juive et demi-chrétienne :

Atque utinam nunquam Judœa subacta fuisset
    Pompeii bellis, imperioque Titi !
Latius excisæ pestis contagia serpunt ;
    Victoresque suos natio victa premit
[4].

Plût aux dieux que Titus, plût aux dieux que Pompée,
N’eussent jamais dompté cette infâme Judée !
Ses poisons parmi nous en sont plus répandus :
Les vainqueurs opprimés vont céder aux vaincus.

On voit par ces vers que les chrétiens osaient étaler le dogme affreux de l’intolérance : ils criaient partout qu’il fallait détruire l’ancienne religion de l’empire, et on entrevoyait qu’il n’y avait plus de milieu entre la nécessité de les exterminer, ou d’être bientôt exterminé par eux. Cependant telle fut l’indulgence du sénat qu’il y eut très-peu de condamnations à mort, comme l’avoue Origène dans sa réponse à Celse, au livre III.

Nous ne ferons pas ici une analyse des autres écrits de Tertullien : nous n’examinerons point son livre qu’il intitule le Scorpion, parce que les gnostiques piquent, à ce qu’il prétend, comme des scorpions ; ni son livre sur les manteaux, dont Malebranche s’est assez moqué. Mais ne passons pas sous silence son ouvrage sur l’âme : non-seulement il cherche à prouver qu’elle est matérielle, comme l’ont pensé tous les Pères des trois premiers siècles ; non-seulement il s’appuie de l’autorité du grand poëte Lucrèce,

Tangere enim ac tangi, nisi corpus, nulla potest res ;
(Lib. I, v. 305.)


mais il assure que l’âme est figurée et colorée : voilà les champions de l’Église ; voilà ses Pères. Au reste, n’oublions pas qu’il était prêtre et marié : ces deux états n’étaient pas encore des sacrements, et les évêques de Rome ne défendirent le mariage aux prêtres que quand ils furent assez puissants et assez ambitieux pour avoir, dans une partie de l’Europe, une milice qui, étant sans famille et sans patrie, fût plus soumise à ses ordres.

  1. Abbadie et Houteville n’étaient-ils pas aussi fous que Tertullien ? (Note de Voltaire, 1776.)
  2. Peut-on rien voir de plus ridicule que ce reproche de Tertullien aux Romains, de ce que les Carthaginois ont éludé la sagesse et la bonté de leurs lois en immolant des enfants secrètement ?

    Mais ce qu’il y a de plus horrible, c’est qu’il prétend, dans ce même chapitre IX, que plusieurs dames romaines avalaient le sperme de leurs amants. Quel rapport cette étrange impudicité pouvait-elle avoir avec la religion ?

    Tertullien était réellement fou ; son livre du Manteau en est un assez bon témoignage. Il dit qu’il a quitté la robe pour le manteau, parce que les serpents changent leur peau, et les paons leurs plumes. C’est avec de pareilles raisons qu’il prouve son christianisme. Le fanatisme ne veut pas de meilleurs raisonnements. (Id., 1771.)

  3. Milord Bolingbroke se trompe ici. Rutilius vivait plus d’un siècle après Justin ; mais cela même prouve combien tous les honnêtes Romains étaient indignés des progrès de la superstition. Elle fit des progrès prodigieux au IIIe siècle ; elle devint un État dans l’État, et ce fut une très-grande politique dans Constance Chlore et dans son fils de se mettre à la tête d’une faction devenue si riche et si puissante. Il n’en était pas de même du temps de Tertullien. Son Apologétique, faite par un homme si obscur, en Afrique, ne fut pas plus connue des empereurs que les fatras de nos presbytériens n’ont été connus de la reine Anne. Aucun Romain n’a parlé de ce Tertullien. Tout ce que les chrétiens d’aujourd’hui débitent avec tant de faste était alors très-ignoré. Cette faction a prévalu : à la bonne heure ; il faut bien qu’il y en ait une qui l’emporte sur les autres dans un pays. Mais que du moins elle ne soit point tyrannique ; ou, si elle veut toujours ravir nos biens et se baigner dans notre sang, qu’on mette un frein à son avarice et à sa cruauté. (Note de Voltaire, 1771.)
  4. Ces vers se trouvent dans le premier livre du poëme de Claudius Rutilius Numatianus, intitulé Itinerarium, ou De Reditu. L’auteur était Gaulois, et florissait au commencement du ve siècle. Il ne reste de son ouvrage que le premier livre et soixante-huit vers du second. J.-J. Lefranc de Pompignan l’a traduit en français. (B.)