Examen important de Milord Bolingbroke/Édition Garnier/Chapitre 37

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Examen important de Milord BolingbrokeGarniertome 26 (p. 293-296).
CHAPITRE XXXVII [1].

DE L’EXCÈS ÉPOUVANTABLE DES PERSÉCUTIONS CHRÉTIENNES.

Il ne faut pas douter que les nouveaux dogmes inventés chaque jour ne contribuassent beaucoup à fortifier les usurpations des papes. Le hocus pocus[2], ou la transsubstantiation, dont le nom seul est ridicule, s’établit peu à peu, après avoir été inconnu aux premiers siècles du christianisme. On peut se figurer quelle vénération s’attirait un prêtre, un moine, qui faisait un dieu avec quatre paroles, et non-seulement un dieu, mais autant de dieux qu’il voulait : avec quel respect voisin de l’adoration ne devait-on pas regarder celui qui s’était rendu le maître absolu de tous ces faiseurs de dieux ? Il était le souverain des prêtres, il l’était des rois ; il était dieu lui-même, et à Rome encore, quand le pape officie, on dit : Le vénérable porte le vénérable.

Cependant, au milieu de cette fange dans laquelle l’espèce humaine était plongée en Europe, il s’éleva toujours des hommes qui protestèrent contre ces nouveautés : ils savaient que, dans les premiers siècles de l’Église, on n’avait jamais prétendu changer du pain en dieu dans le souper du Seigneur ; que la cène faite par Jésus avait été un agneau cuit avec des laitues, que cela ne ressemblait nullement à la communion de la messe ; que les premiers chrétiens avaient eu les images en horreur ; que même encore sous Charlemagne, le fameux concile de Francfort les avait proscrites.

Plusieurs autres articles les révoltaient ; ils osaient même douter quelquefois que le pape, tout dieu qu’il était, pût de droit divin déposer un roi pour avoir épousé sa commère ou sa parente au septième degré. Ils rejetaient donc secrètement quelques points de la créance chrétienne, et ils en admettaient d’autres non moins absurdes : semblables aux animaux, qu’on prétendit autrefois être formés du limon du Nil, et qui avaient la vie dans une partie de leur corps, tandis que l’autre n’était encore que de la boue.

Mais quand ils voulurent parler, comment furent-ils traités ? On avait, dans l’Orient, employé dix siècles de persécutions à exterminer les manichéens, et sous la régence d’une impératrice Théodora, dévote et barbare[3], on en avait fait périr plus de cent mille dans les supplices. Les Occidentaux, entendant confusément parler de ces boucheries, s’accoutumèrent à nommer manichéens tous ceux qui combattaient quelques dogmes de l’Église papiste, et à les poursuivre avec la même barbarie. C’est ainsi qu’un Robert de France fit brûler à ses yeux le confesseur de sa femme et plusieurs prêtres.

Quand les Vaudois et les Albigeois parurent, on les appela manichéens, pour les rendre plus odieux.

Qui ne connaît les cruautés horribles exercées dans les provinces méridionales de France, contre ces malheureux dont le crime était de nier qu’on pût faire Dieu avec des paroles ?

Lorsque ensuite les disciples de notre Wiclef, de Jean Hus, et enfin ceux de Luther et de Zuingle, voulurent secouer le joug papal, on sait que l’Europe presque entière fut bientôt partagée en deux espèces, l’une de bourreaux, et l’autre de suppliciés. Les réformés firent ensuite ce qu’avaient fait les chrétiens des ive et ve siècles : après avoir été persécutés, ils devinrent persécuteurs à leur tour. Si on voulait compter les guerres civiles que les disputes sur le christianisme ont excitées, on verrait qu’il y en a plus de cent. Notre Grande-Bretagne a été saccagée : les massacres d’Irlande sont comparables à ceux de la Saint-Barthélemy, et je ne sais s’il y eut plus d’abominations commises, plus de sang répandu en France qu’en Irlande. La femme de Sir Henri Spotswood[4], sœur de ma bisaïeule, fut égorgée avec deux de ses filles. Ainsi, dans cet examen, j’ai toujours à venger le genre humain et moi-même.

Que dirai-je du tribunal de l’Inquisition, qui subsiste encore ? Les sacrifices de sang humain qu’on reproche aux anciennes nations ont été plus rares que ceux dont les Espagnols et les Portugais se sont souillés dans leurs actes de foi.

Est-il quelqu’un maintenant qui veuille comparer ce long amas de destruction et de carnage au martyre de sainte Potamienne, de sainte Barbe, de saint Pionius, et de saint Eustache ? Nous avons nagé dans le sang comme des tigres acharnés pendant des siècles, et nous osons flétrir les Trajan et les Antonins du nom de persécuteurs !

Il m’est arrivé quelquefois de représenter à des prêtres l’énormité de toutes ces désolations dont nos aïeux ont été les victimes : ils me répondaient froidement que c’était un bon arbre qui avait produit de mauvais fruits ; je leur disais que c’était un blasphème de prétendre qu’un arbre qui avait porté tant et de si horribles poisons a été planté des mains de Dieu même. En vérité, il n’y a point de prêtre qui ne doive baisser les yeux et rougir devant un honnête homme.

  1. Addition de 1767 ; voyez la note de la page 195.
  2. Nous appelons hocus pocus un tour de gobelets, un tour de gibecière, un escamotage de charlatan. Ce sont deux mots latins abrégés, ou plutôt estropiés, d’après ces paroles de la messe latine : hoc est corpus meum. (Note de Voltaire, 1771.)
  3. Est-il possible que cette horrible proscription, cette Saint-Barthélemy anticipée soit si peu connue ! Elle s’est perdue dans la foule. Cependant Fleury n’omet pas cette horreur dans son livre quarante-huitième, sous l’année 850 ; il en parle comme d’un événement très-ordinaire. Bayle, à l’article Pauliciens, aurait bien dû en faire quelque mention ; d’autant plus que les pauliciens échappés à ce massacre se joignirent aux musulmans, et les aidèrent à détruire ce détestable empire d’Orient, qui savait proscrire et qui ne savait pas combattre. Mais ce qui met le comble à l’atrocité chrétienne, c’est que cette furie de Théodora fut déclarée sainte, et qu’on a longtemps célébré sa fête dans l’Église grecque. (Note de Voltaire, 1771.)
  4. Milord Bolingbroke a bien raison de comparer les massacres d’Irlande à ceux de la Saint-Barthélemy en France ; je crois même que le nombre des assassinats irlandais surpassa celui des assassinats français.

    Il fut prouvé juridiquement par Henri Shampart, James Shaw, et autres, que les confesseurs des catholiques leur avaient dénoncé l’excommunication et la damnation éternelle s’ils ne tuaient pas tous les protestants, avec les femmes et les enfants qu’ils pourraient mettre à mort ; et que les mêmes confesseurs leur enjoignirent de ne pas épargner le bétail appartenant aux Anglais, afin de mieux ressembler au saint peuple juif, quand Dieu lui livra Jéricho.

    On trouva dans la poche du lord Macguire, lorsqu’il fut pris, une bulle du pape Urbain VIII, du 25 mai 1643, laquelle promettait aux Irlandais la rémission de tous les crimes, et les relevait de tous leurs vœux, excepté de celui de chasteté.

    Le chevalier Clarendon et le chevalier Temple disent que, depuis l’automne de 1641 jusqu’à l’été de 1643, il y eut cent cinquante mille protestants d’assassinés, et qu’on n’épargna ni les enfants ni les femmes. Un Irlandais nommé Brooke, zélé pour son pays, prétend qu’on n’en égorgea que quarante mille. Prenons un terme moyen, nous aurons quatre-vingt-quinze mille victimes en vingt et un mois. (Note de Voltaire, 1771.)