Examen important de Milord Bolingbroke/Édition Garnier/Chapitre 38

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Examen important de Milord BolingbrokeGarniertome 26 (p. 296-298).
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CHAPITRE XXXVIII [1].

EXCÈS DE L’ÉGLISE ROMAINE.

Ce n’est que dans l’Église romaine incorporée avec la férocité des descendants des Huns, des Goths, et des Vandales, qu’on voit cette série continue de scandales et de barbaries inconnues chez tous les prêtres des autres religions du monde.

Les prêtres ont partout abusé, parce qu’ils sont hommes. Il fut même, et il est encore chez les brames des fripons et des scélérats, quoique cette ancienne secte soit sans contredit la plus honnête de toutes. L’Église romaine l’a emporté en crimes sur toutes les sectes du monde, parce qu’elle a eu des richesses et du pouvoir.

Elle l’a emporté en débauches obscènes, parce que, pour mieux gouverner les hommes, elle s’est interdit le mariage, qui est le plus grand frein à l’impudicité vulgivague et à la pédérastie.

Je m’en tiens à ce que j’ai vu de mes yeux, et à ce qui s’est passé peu d’années avant ma naissance. Y eut-il jamais un brigand qui respectât moins la foi publique, le sang des hommes, et l’honneur des femmes, que ce Bernard Van Galen, évêque de Munster, qui se faisait soudoyer tantôt par les Hollandais contre ses voisins, tantôt par Louis XIV contre les Hollandais ? Il s’enivra de vin et de sang toute sa vie. Il passait du lit de ses concubines aux champs du meurtre, comme une bête en rut et carnassière Le sot peuple cependant se mettait à genoux devant lui, et recevait humblement sa bénédiction.

J’ai vu un de ses bâtards, qui, malgré sa naissance, trouva le moyen d’être chanoine d’une collégiale ; il était plus méchant que son père, et beaucoup plus dissolu : je sais qu’il assassina une de ses maîtresses.

Je demande s’il n’est pas probable que l’évêque, marié à une Allemande femme de bien, et son fils, né en légitime mariage et bien élevé auraient mené l’un et l’autre une vie moins abominable. Je demande s’il y a quelque chose au monde plus capable de modérer nos fureurs que les regards d’une épouse et d’une mère respectée, si les devoirs d’un père de famille n’ont pas étouffé mille crimes dans leur germe.

Combien d’assassinats commis par des prêtres n’ai-je pas vus en Italie, il n’y a pas quarante ans ? Je n’exagère point ; il y avait peu de jours où un prêtre corse n’allât, après avoir dit la messe arquebuser son ennemi ou son rival derrière un buisson ; et quand l’assassiné respirait encore, le prêtre lui offrait de le confesser et de lui donner l’absolution. C’est ainsi que ceux que le pape Alexandre VI faisait égorger pour s’emparer de leur bien lui demandaient unam indulgentiam in articulo mortis.

Je lisais hier ce qui est rapporté dans nos histoires d’un évêque de Liége, du temps de notre Henri V. Cet évêque n’est appelé que Jean sans pitié. Il avait un prêtre qui lui servait de bourreau ; et après l’avoir employé à pendre, à rouer, à éventrer plus de deux mille personnes, il le fit pendre lui-même.

Que dirai-je de l’archevêque d’Upsal, nommé Troll, qui de concert avec le roi de Danemark, Christian II, fit massacrer devant lui quatre-vingt-quatorze sénateurs, et livra la ville de Stockholm au pillage, une bulle du pape à la main ?

Il n’y a point d’État chrétien où les prêtres n’aient étalé des scènes à peu près semblables.

On me dira que je ne parle que des crimes ecclésiastiques et que je passe sous silence ceux des séculiers. C’est que les abominations des prêtres, et surtout des prêtres papistes, font un plus grand contraste avec ce qu’ils enseignent au peuple ; c’est qu’ils joignent à la foule de leurs forfaits un crime non moins affreux, s’il est possible, celui de l’hypocrisie ; c’est que plus leurs mœurs doivent être pures, plus ils sont coupables. Ils insultent au genre humain ; ils persuadent à des imbéciles de s’enterrer vivants dans un monastère. Ils prêchent une vêture, ils administrent leurs huiles, et au sortir de là, ils vont se plonger dans la volupté ou dans le carnage : c’est ainsi que l’Église fut gouvernée depuis les fureurs d’Athanase et d’Arius jusqu’à nos jours.

Qu’on me parle avec la même, bonne foi que je m’explique ; pense-t-on qu’il y ait eu un seul de ces monstres qui ait cru les dogmes impertinents qu’ils ont prêches ? Y a-t-il eu un seul pape qui, pour peu qu’il ait eu de sens commun, ait cru l’incarnation de Dieu, la mort de Dieu, la résurrection de Dieu, la Trinité de Dieu, la transsubstantiation de la farine en Dieu, et toutes ces odieuses chimères qui ont mis les chrétiens au-dessous des brutes ? Certes ils n’en ont rien cru, et parce qu’ils ont senti l’horrible absurdité du christianisme ils se sont imaginé qu’il n’y a point de Dieu. C’est là l’origine de toutes les horreurs dont ils se sont souillés ; prenons-y garde, c’est l’absurdité des dogmes chrétiens qui fait les athées.


  1. Chapitre ajouté en 1771 ; voyez la note de la page 195.