Mozilla.svg

Excursions d’un officier anglais dans le Vénézuela

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche


EXCURSIONS
D’UN
OFFICIER ANGLAIS DANS LE VENEZUELA,


PENDANT LA GUERRE DE L’INDÉPENDANCE.[1]

L’auteur de ce voyage, parti d’Angleterre en 1817 avec plusieurs volontaires comme lui, alla offrir son bras à la cause des patriotes de l’Amérique du Sud, sous les ordres de Bolivar. Après avoir atteint les Florides, et s’y être embarqué sur un brick français, la Félicité, il se dirigea vers l’embouchure de l’Orénoque.

« La terre, dit-il, est remarquablement basse, jusqu’à une grande distance dans l’intérieur, le long de la côte de la Guyane, et on la découvre à peine du haut du mât, à moins d’en être très près. Elle présente alors un aspect très singulier, car à l’horizon indécis, on n’aperçoit que le sommet des arbres élevés qui couvrent le pays : ce phénomène est dû aux vapeurs aqueuses que la chaleur pompe du sol. »

Les savanes de cette côte, et le grand nombre d’entrées du fleuve, dont sept sont navigables, rend difficile à trouver celle qui peut recevoir les grands bâtimens ; les Indiens mêmes, qui habitent les bois des environs se perdent au milieu de ce dédale de creeks. La Félicité passa la barre, et entra dans le plus grand canal avec bon vent ; sans cela, aucun bâtiment ne pourrait remonter le courant de l’Orénoque, qui est de quatre milles à l’heure ; mais il existe sur ce fleuve une brise qui souffle pendant le jour, en sens opposé à son courant. « L’aspect de l’Orénoque est magnifique, et du pont de notre bâtiment glissant sur les eaux, nous étions saisis d’admiration devant le panorama mouvant qui nous entourait. Les rives sont couvertes des deux cotés de forêts impénétrables, et d’arbres majestueux que le béjuco, plante grimpante, gigantesque, aussi grosse qu’un câble, enchaîne les uns aux autres ; des arbres morts séculaires sont tenus debout par ces plantes immenses que l’on confond souvent avec les énormes serpens d’eau qui sont aux aguets dans les marais d’où elles s’élancent. Bien d’autres plantes parasites s’élèvent encore, ornées de fleurs brillantes et de différentes couleurs, et formant des festons sur les arbres auxquels elles sont suspendues. Parmi les branches gambadent des singes de toute espèce qui suivent le bâtiment, en sautant d’un arbre à l’autre à l’aide du béjuco, nommé pour cela par les Indiens, échelle de singe. Le plus remarquable est l’araguato, qui est grand, rouge, et voyage toujours par compagnie, les mères portant leurs petits sur le dos. Ces singes sont très dangereux pour les plantations, et détruisent plus de racines et de fruits, qu’ils n’en mangent ou n’en emportent. Leurs cris pendant la nuit sont beaucoup plus forts qu’on ne pourrait le croire en les voyant, et souvent on les confond avec ceux des panthères ou d’autres bêtes féroces. »

Sacopano est le premier village où arriva la Félicité. Il est entièrement habité par les Indiens, qui passent presque tout le jour dans leurs canots, et vivent de poissons et de tortues ; mais le premier endroit important sur l’Orénoque est la ville et le fort de Guyana la Vieja, à 180 milles en ligne directe de Punto de Barima. L’auteur et ses compagnons, qui étaient les premiers Anglais qui fussent venus se joindre à Bolivar, furent très bien reçus par des habitans de cette ville ; on donna un bal à l’occasion de leur arrivée. Ils y laissèrent la Félicité, et le gouverneur leur fit donner des bateaux pour remonter jusqu’à Saint-Thomas. Cette ville est la capitale de la Guyane et se nomme ordinairement Angostura, à cause du rétrécissement du fleuve dans cet endroit, où il n’a que 2 milles de large, et 60 à 70 brasses, ou 350 pieds de profondeur. L’Orénoque y est très rapide, et ne peut se traverser sans danger surtout pendant l’inondation. On pourra se former une idée de la masse d’eau immense que décharge ce fleuve, quand on saura qu’il monte à Angostura de 90 pieds au-dessus de son niveau habituel, et que le courant est de 3 milles à l’heure. Le pays est alors inondé à plusieurs lieues des deux côtés du fleuve, et donne aux savanes l’aspect d’une mer intérieure. Les bœufs et les chevaux sauvages, qui abondent dans ces plaines, sont chassés, par les eaux, de leurs pâturages habituels, et se réfugient sur des terrains plus élevés, et quand ils s’aventurent dans ces nouveaux marais infestés d’innombrables alligators et de serpens d’eau, un grand nombre de poulains et de jeune bétail y trouve la mort.

La chaleur étant très forte à Angostura, les voyageurs reçurent avec joie l’ordre de s’embarquer dans une petite flottille de chaloupes canonnières, et de bateaux qui allaient porter des troupes, à l’armée que le général Bolivar rassemblait dans les Llanos ou plaines de l’Apuri.

Les bords du fleuve au-dessus d’Angostura ont un caractère différent de celui qu’ils ont au-dessous. Le pays est plus élevé et dépourvu de bois. La vue s’étend souvent sur d’immenses savanes dont elle ne peut mesurer l’étendue, égayées par d’innombrables troupeaux de bœufs et de chevaux. Les bateaux passaient sans cesse au milieu de petites îles ombragées par de grands arbres, et couverts de la végétation la plus éclatante. Pendant la sécheresse, ces îles sont pleines de cerfs qui y viennent à la nage, pour s’y mettre à l’abri du soleil, des panthères, et des jaguars qui infestent les bords du fleuve. Les serpens d’eau sont aussi très nombreux dans cette partie de l’Orénoque, et les voyageurs en rencontrèrent souvent nageant d’une île à une autre, et à leur grande terreur, il y en eut plusieurs qui sautèrent par dessus les bateaux, sans tenter cependant de leur faire aucun mal. Ces serpens sont vert clair, ont cinq à six pieds de long, et nagent avec un tiers de leur corps environ hors de l’eau. Les patrons des embarcations évitent autant que possible de passer sous les arbres qui avancent sur le fleuve, de peur que le mât n’en détache quelques-uns des branches ; le serpent à sonnettes se trouve souvent parmi eux ; il a huit pieds de long, et est gros en proportion. — Nos voyageurs eurent beaucoup à souffrir des moustiques, pendant la nuit qu’ils passèrent à terre ; la fumée de leur feu ne les en préservait pas. Les Indiens leur conseillèrent de se retirer tranquillement à cent pas environ de la compagnie, et de se coucher par terre en silence : cela leur réussit complètement, mais ce n’est pas un moyen à employer sur les bords de l’Orénoque, car la crainte de quelques panthères dans le voisinage, ou la visite d’un alligator ou d’un serpent d’eau, vous ôte toute envie de dormir, et vous force bientôt à aller rejoindre le feu que vous avez quitté.

Parmi les plantes médicinales et vénéneuses qui croissent sur les bords de l’Orénoque, une des plus singulières est une sorte de bejuco, qui, bien administrée, est un remède contre les morsures des serpens. On en fait des cataplasmes qu’on applique sur la blessure. Bien plus, cette plante semble priver les reptiles de leur puissance, et leur ôter la faculté de se servir de leurs dents ; car, lorsque les Indiens en ont quelques feuilles dans la main, ils les prennent sans la moindre crainte. Le tremblador ou l’anguille électrique se trouve aussi fréquemment dans ce fleuve et les rivières des environs. Elle a cinq pieds de long et est plus grosse que les anguilles ordinaires. Sa couleur est vert foncé, tacheté de jaune depuis la tête jusqu’à la queue. Quelques instans après avoir été prise, elle donne à celui qui la tient une si forte secousse, qu’on ne peut la garder dans la main ou laisser le pied dessus.

Après avoir quitté l’Orénoque et remonté la rivière Cabullari, les voyageurs entrèrent dans la rivière Araüco, et abordèrent au village de Caüjaral, charmés de voir finir l’ennuyeux trajet par eau et de n’avoir plus à voyager que par terre. La navigation est fastidieuse sur cette petite rivière. Les arbres d’un bord à l’autre y font un dôme si épais, qu’ils empêchent de pénétrer la brise, qui est si rafraîchissante sur l’Orénoque.

« Les alligators, dit l’auteur, sont énormes dans ces rivières retirées, et, par le grand nombre que nous y trouvâmes, je pense qu’ils les préfèrent aux grands fleuves. Nous eûmes par conséquent maintes occasions d’observer leurs formes et leurs habitudes. Cet animal, nommé par les Indiens cayman, n’est pas aussi actif qu’on l’a représenté jusqu’à présent. Dans l’eau même, où ses mouvemens devraient être plus faciles à cause de sa conformation, ils sont loin d’être rapides, et il compte beaucoup plus sur la surprise, pour saisir sa proie, que sur sa vivacité. Il est très gauche et lourd dans sa démarche, et évidemment incapable de poursuivre sur terre aucun animal avec chance de succès. On le trouve rarement éloigné de la rivière ou de l’étang qu’il fréquente, et en général, quand les marais sont desséchés par les chaleurs, il préfère rester dans un état complet de torpeur, dans la boue, plutôt que de s’aventurer à la recherche de l’eau. Quoiqu’il soit amphibie, c’est cependant l’élément qui lui convient le mieux, car il y passe la plus grande partie de son temps, et, en cas d’alarmes, c’est là qu’il se retire. On le voit souvent endormi à sa surface, et par la forme de sa tête, il peut respirer dans cette position, pendant que le reste du corps est sous l’eau. C’est une erreur que de le croire obligé d’aller à terre pour dévorer sa proie. Il peut s’en dispenser en sortant la tête hors de l’eau. Rien de plus terrible à voir qu’un groupe de grands alligators occupés à dévorer un cheval que le courant emmène. La violence avec laquelle ils arrachent des membres entiers, le bruit produit par leurs défenses, quand ils ferment leurs énormes mâchoires, ne peut s’exprimer. Quand ils sont surpris à terre, ils ne peuvent ni attaquer ni se défendre, et on les tue avec une lance sans qu’ils opposent la moindre résistance. Le cayman dépose environ trente œufs dans le sable, d’une forme ovale et de six pouces de long. Les Indiens et nous-mêmes en mangions, quand les provisions devenaient rares, malgré l’odeur désagréable de musc qui distingue cet animal, et qui infecte l’air dans les lieux qu’il habite. On voit souvent dans l’eau les alligators porter leurs petits sur le dos. Lorsqu’il y a beaucoup de bruit ou de mouvement dans la rivière, causé par une troupe de chevaux, par exemple, qui la traverse à la nage, ou par beaucoup de personnes qui se baignent dans le même endroit, il n’y a pas grand danger d’être surpris par les alligators, quoiqu’il y en ait probablement des centaines dans le voisinage. Ils restent à guetter les chevaux faibles et les poulains qui restent en arrière, et il est rare qu’ils ne réussissent pas à en arrêter un ou deux. Le cayman est très redoutable une fois qu’il a goûté de la chair humaine, et, de même que toutes les bêtes féroces, il brave dès-lors tous les dangers, pour se procurer cet aliment, qu’il préfère à tous les autres. On dit alors qu’il est cebado. Il se met à l’affût des baigneurs qui restent imprudemment assis sur le bord de la rivière, ou des blanchisseuses occupées à y travailler, et il se laisse doucement descendre avec le courant, levant les yeux et les narines au-dessus de l’eau de temps en temps, afin de s’assurer s’il est assez près de sa proie pour l’attaquer. S’il réussit à l’approcher sans avoir été vu, ce qui arrive souvent, il frappe sa victime d’un coup de queue sec et violent, et il est rare qu’elle ne tombe à l’instant dans l’eau, où il la dévore. Il y a quelques exemples cependant de personnes qui ont échappé au cayman, en ayant la présence d’esprit de lui crever les yeux, ce qui le force à lâcher prise. Il est sans doute inutile de dire qu’il serait imprudent de se fier à ses doigts, quoiqu’une fille indienne, à ce que l’on prétend, se soit sauvée un jour de cette manière. Quand un Indien traverse à la nage une rivière connue pour être fréquentée par un alligator dangereux, il se munit d’un fort bâton de dix-huit pouces de long environ, aiguisé aux deux bouts. S’il est attaqué quand il est dans l’eau, il le présente à la gueule ouverte du cayman, et l’animal, tâchant de le saisir, se perce le palais et la mâchoire inférieure avec ses pointes, de manière à ne pouvoir s’en débarrasser. Il reste alors au choix de l’Indien de le tuer en toute sûreté ou de le laisser se noyer, ce qui lui arrive bientôt, ne pouvant fermer la gueule. Pendant la campagne de Morillo, dans le pays d’Apuri, nous étions trois qui voyagions ensemble, chargés de dépêches pour le général Paez. N’ayant pu nous procurer un canot pour traverser un petit bras de l’étang de Canavichi, nous fûmes obligés de le passer avec nos chevaux à la nage, portant, comme cela se pratique ordinairement, nos selles sur la tête. Mes deux compagnons étaient les deux frères Gamarra, nés à Varinas. Le plus jeune, lieutenant des lanciers de Paez, tarda tellement sur le rivage, que nous avions déjà traversé quand il entra dans l’eau. Environ à moitié de la distance, nous vîmes un énorme cayman, connu pour habiter cet endroit, sortir de dessous des arbres. Nous criâmes à notre compagnon ; mais il était trop tard pour qu’il pût reculer. Quand l’alligator fut si près, qu’il était au moment de le saisir, Gamarra lui jeta sa selle à la tête. Le vorace animal prit le tout à la fois entre ses énormes mâchoires, et disparut pendant quelques instans ; mais, s’apercevant bientôt de son erreur, il ressortit de l’eau devant la tête du cheval, qui, le voyant alors pour la première fois, fut épouvanté et renversa son cavalier. Celui-ci était très bon nageur, et s’était presque échappé en plongeant et se dirigeant de notre côté, quand, en sortant la tête de l’eau pour respirer, l’alligator sortit aussi et le saisit par le milieu du corps. Cette scène horrible, qui se passa sous nos yeux, sans que nous pussions nous y opposer en rien, finit comme on peut le deviner : l’alligator, ayant noyé notre malheureux compagnon de voyage, reparut avec son cadavre sur le sable de la rive opposée, et se mit à le dévorer. »

Les voyageurs, en descendant à Caüjaral, prirent des chevaux et se dirigèrent sur San-Juàn de Pallàra, où devaient se trouver des troupes. De cette petite ville, ils se rendirent à San Fernando, d’où, après avoir traversé l’Apuri, ils joignirent Bolivar près la ville de Calobozo.

« Il était entouré, dit l’auteur, d’un groupe d’officiers d’état-major et de colonels de différens corps, dont les costumes et les figures de différentes couleurs offraient un contraste vraiment singulier. Je fus heureux de voir enfin cet homme célèbre, dont l’énergie et la persévérance ont donné la liberté à une grande partie de l’Amérique du Sud ; il est probable, en effet, que ces colonies seraient encore entre les mains des Espagnols sans son patriotisme, qui délivra la Colombie, et guida ses troupes au secours du Pérou, d’où il chassa également l’ennemi commun. Quand je vis Bolivar, il avait trente-cinq ans ; il n’était pas grand, mais bien proportionné, et sa figure était assez maigre. Il portait un casque, une veste de drap bleu avec des revers rouges et trois rangées de boutons d’or bombés, de gros pantalons bleus, et, pour chaussure, des sandales dont les semelles étaient de fibres d’aloës nattées. Il avait en main une petite lance avec une petite bannière noire, sur laquelle était brodé un crâne blanc et des os croisés, avec cette devise : Muerte ó libertad. Les officiers qui l’entouraient étaient presque tous de couleur, excepté les généraux Paëz et Urdaneta. Peu d’entre eux portaient une veste. Leur habillement consistait en une chemise, faite de mouchoirs de différentes couleurs, très large et avec de grandes manches ; des pantalons blancs déchirés, venant à peine au-dessous du genou, et un chapeau de cogollo ou feuilles de palmier, surmonté de plumes de couleur ; ils étaient presque tous nu-pieds, mais portaient de larges éperons d’argent avec des molettes de cinq pouces au moins de diamètre. »

Dès le lendemain de leur présentation à Bolivar, nos Anglais assistèrent à un combat, où plus de six cents Espagnols furent tués ; et les créoles ne perdirent pas de temps à se revêtir des uniformes bleu de ciel et blancs des husares de la reyna.

Le récit des combats livrés par Bolivar, auxquels l’auteur prit part, occupent une grande place dans ce voyage ; mais nous ne parlerons que de ses observations sur le pays et ses habitans. Bolivar étant parti pour San Fernando, le laissa dans la province de Varinas. — Les Llanos de Varinas consistent en une grande étendue de terres basses, situées entre l’Orénoque et l’Apuri, et ne sont pas cultivées. Dans toutes les directions et aussi loin que la vue peut s’étendre, croît une herbe très haute qui sert de pâture à d’innombrables troupeaux de bœufs et de chevaux. Ce sont les descendans de ceux que les Espagnols introduisirent dans l’Amérique du Sud après la conquête, car les habitans n’avaient en fait d’animaux domestiques, avant cette époque, que le llama et le guanaco, et, en fait de sauvages, aucun autre que le danta, espèce de tapir. Les bœufs et les chevaux se sont tellement multipliés, qu’on en trouve en abondance depuis la Californie jusqu’à la Patagonie. Dans les Llanos de Venezuela particulièrement, et dans les pampas de Buénos-Ayres, où la richesse des pâturages et l’étendue des plaines sont immenses, leur nombre est incalculable.

« Ils étaient si nombreux dans quelques endroits, qu’un détachement de cavalerie était obligé de précéder l’armée en marche, pour faire jour à l’infanterie et à l’artillerie. Ces hordes de chevaux offrent un beau spectacle quand l’arrivée d’une armée vient répandre l’alarme au milieu de leurs déserts. Au lieu de fuir comme les cerfs et les animaux timides, ils galopent autour des étrangers, sur une masse compacte de plusieurs milliers à la fois, comme pour les reconnaître, et s’avancent hardiment à quelques pas de la ligne, où ils s’arrêtent à examiner les troupes, soufflant avec bruit à travers leurs naseaux, et montrant leur étonnement et leur déplaisir, surtout à la vue de la cavalerie. Ces immenses troupeaux sont toujours conduits par quelques chefs, vieux et robustes, dont les crinières flottantes et les longues queues indiquent assez qu’ils n’ont jamais été soumis à l’homme ; les jumens et les poulains se tiennent sur le dernier rang. Il y a aussi des troupeaux d’ânes, de cochons et de chiens sauvages. Ces derniers sont devenus si nombreux en certains endroits, qu’ils inspirent des craintes aux voyageurs isolés ; ils sont de l’espèce chien-tigre de Cumana, si renommé pour défendre les troupeaux contre les panthères et les jaguars.

« Comme il n’y a pas de chemins dans les plaines, un étranger trouve difficilement sa route d’une ferme à l’autre. Ces fermes sont situées environ à un jour de distance l’une de l’autre, pour donner assez de pâturages à leurs troupeaux, afin qu’ils ne se confondent pas avec d’autres ; les habitans se guident sur des palmiers qui s’élèvent de loin en loin et forment des espèces d’îles dans cet océan. On ne vous fait d’autre cérémonie, quand vous arrivez à une de ces fermes, que de vous adresser le salut habituel Ave Maria purissima. Votre cheval est désellé et mis en liberté, et on s’inquiète peu qu’il s’égare ou non ; car il y en a toujours à portée une grande quantité, qui est considérée comme propriété publique. On vous donne de l’eau pour vous laver les pieds, et chacun, étendant son manteau et sa couverture à l’ombre, se couche en appuyant sa tête sur sa selle, en guise d’oreiller. »

La manière de traire les vaches dans ces fermes est assez singulière.

« Comme elles sont entièrement sauvages, les fermiers attendent qu’elles aient vêlé ; ils amènent à leur ferme tous les vaux qui sont dans les environs, et les vaches les suivent. Au moment où le veau tête, on s’approche de sa mère, et en lui passant une corde à une des jambes de devant, on peut la traire en toute sûreté. Il y en a cependant qui ne se prêtent pas à cette mesure. On a recours alors à un autre moyen qui réussit parfaitement. On leur jette un lazo autour du cou, et passant l’extrémité au-dessus des branches fourchues d’un arbre, qu’on laisse toujours debout à cet usage, on la hisse jusqu’à ce que les pieds de derrière touchent à peine la terre. ».

Quand les Llaneros veulent se procurer des chevaux, ils poussent ensemble une horde de chucaros, et chaque homme qui a besoin d’un cheval, choisit celui qu’il préfère, et le prend avec son lazo. Deux hommes tiennent fortement cette lanière jusqu’à ce que le cheval tombe presque étranglé par ce licou, qu’il resserre de plus en plus à mesure que ses efforts pour s’échapper sont plus grands ; alors on lui assène sur la tête quelques vigoureux coups de bâton qui achèvent de l’étourdir. Dès qu’il est insensible, on lui attache les jambes, on lui met un bozal (baillon ou mors) avec un tapojo (bandeau) qui couvre ses yeux, quand cela est nécessaire, et on le selle de suite. On se sert d’abord d’une corde très mince pour licou, le cheval ne pouvant souffrir un mors dans la bouche sans se cabrer et se renverser sur son cavalier. Puis on lui délie les jambes, on dénoue la corde qui lui serrait le cou, et bientôt il revient à lui, se lève, mais reste immobile et tremblant, jusqu’à ce que ses yeux soient découverts. Quand le cavalier est monté, et bien en selle, il enlève le tapojo, et alors commence la lutte entre la force et l’activité de l’animal sauvage épouvanté, combattant pour sa liberté, et le talent d’équitation sans égal du Llanero. Le cheval paraît d’abord si étonné et si confus, qu’il n’ose se mouvoir ; mais bientôt les cris et les coups des compagnons de son cavalier le réveillent. Alors les efforts qu’il fait pour se débarrasser de son fardeau sont extraordinaires et dangereux pour celui qui le monte. Les chevaux de l’Amérique du Sud cependant sont rarement vicieux, ils ne se roulent, ni se frottent contre les arbres, moyens qu’emploient quelques chevaux pour se débarrasser de leur cavalier. Les Llaneros ont un mot technique, pour exprimer la première lutte du cheval sauvage, corcovear[2] et représentent par cette image la manière dont l’animal courbe son dos, et fait un certain nombre de bonds devant lui, frappant la terre avec ses quatre pieds à-la-fois. Il semble se gonfler exprès aussi, pour ne donner aucune élasticité à ses mouvemens, et faire sentir au cavalier la violence de chaque coup. Souvent l’épine du dos, et les reins se ressentent fortement de ces secousses, et pour y obvier, les Llaneros serrent leur ruano ou couverture autour de leur taille. Tant que le cheval continue à faire ses sauts, le cavalier fait un usage fréquent du bâton sur la tête, et bientôt toute la vivacité de l’animal cède à la violence du remède. Au bout de deux jours, il commence à trotter lentement et de mauvaise grâce ; c’est alors un symptôme certain de sa domesticité.

Le sol des Llanos est très fertile, et les inondations annuelles y contribuent beaucoup ; mais il faut les brûler en automne quand les herbes qui ont huit et dix pieds de haut sont sèches ; Le feu se met à plusieurs endroits à-la-fois, et on ne peut se figurer la magnificence de cet océan de flammes qui détruit tout ce qu’il rencontre. Sur les derrières du feu, qu’on reconnaît aux racines et aux troncs fumans, sont rassemblés de nombreux vautours, et gallinazos qui trouvent une abondante pâture dans la multitude de serpens, de grosses grenouilles et d’autres petits animaux surpris et brûlés par les flammes. Le général Paez se servit une fois de ce moyen contre ses ennemis : les flammes délogèrent les Espagnols ; ceux que la fumée n’étouffa pas, ou dont les cartouches n’éclatèrent pas dans leurs gibernes, devinrent une proie facile pour ses lanciers.

Notre voyageur retourna à Angostura, et entra comme ayudante de brigada dans les lanceros de la Vitoria, et les carabineros del Oriente.

Les Llanos altos se trouvent dans la province de Barcelona, leur sol et leur aspect sont différens des basses savanes de Varinas ; des fruits de toutes espèces naissent dans ses plaines, et la guyava, le mericuri et le maniroti y sont communs. La guanavana, fruit très rafraîchissant, s’y trouve aussi avec abondance, ainsi que l’ananas sauvage.

« L’arbre nommé coco de mono, ou noix de singe, ainsi nommé, parce que ces animaux en sont très friands, est un arbre empoisonné, très dangereux pour les voyageurs qui n’en ont pas été prévenus, et qui en prennent par la fausse idée que ce qu’un singe ou un oiseau peut manger, ne peut être nuisible à l’homme. Ce fruit ressemble beaucoup à une amende. J’étais en reconnaissance avec une compagnie de cavalerie que je commandais. Harassé à la suite d’une longue marche, et n’ayant rien à manger, nous nous assîmes sous un de ces arbres. Trouvant le goût de ce fruit très agréable, nous en prîmes abondamment, soit crû, soit en le faisant rôtir. Mais nous en sentîmes bientôt les cruels effets ; de violens maux de cœur nous assaillirent, et nous courûmes le risque de perdre la vie ; car nous n’avions aucune médecine à prendre, l’armée n’étant pas même munie d’une pharmacie : nous n’avions que de l’eau bourbeuse de marre à boire. Un sergent allemand, et un homme ou deux moururent le soir, et ceux qui survécurent, perdirent leurs cheveux et continuèrent à éprouver pendant plusieurs mois des nausées continuelles, produites par l’huile essentielle de la noix ; tout ce que nous mangions nous semblait infecté de ce goût désagréable. » Après avoir eu la fièvre jaune à Angostura, l’auteur rejoignit l’armée à Guadualito, petite ville sur les limites des plaines de Varinas. Le sol y étant sablonneux et couvert d’épines dans plusieurs parties, rendait les marches de l’infanterie très pénibles et très difficiles. Le manque d’eau, car c’était l’été, obligeait souvent la cavalerie à abandonner ses chevaux, et chacun portait sa selle sur son dos, jusqu’à ce qu’il trouvât une nouvelle monture. Le phénomène du mirage se voit souvent dans ces immenses plaines désertes, mais les chevaux et le bétail ne se laissent pas prendre comme les hommes à ses fausses apparences ; ils savent toujours reconnaître, par quelques indications imperceptibles à l’homme, le voisinage de l’eau. Ils soufflent alors avec force dans cette direction, et soudain leur fatigue se change en activité ; on n’a plus besoin d’éperons, on ne peut les retenir ni les conduire autre part, que là où les guide leur instinct.

« Une armée souffrant de la soif offre l’aspect d’une déroute complète à l’approche de l’eau. Il est impossible, dans ces occasions, de faire garder aucune subordination ; chacun quitte son rang, et court en avant avec ces yeux hagards qui dénotent les tourmens de la soif. Ce serait la destruction certaine d’une armée, si l’ennemi, étant en possession de l’eau, elle venait à s’en approcher de cette manière. Cette eau est verte assez ordinairement, et les insectes y pullulent ; souvent les cadavres des chevaux, ou d’autres animaux qui ont eu juste assez de force pour y arriver et y mourir, flottent à la surface ; ajoutez à cela, que les bœufs et les mulets de l’armée s’y jettent à la fois, et s’y roulent quand leur soif est apaisée, et on pourra se faire une idée de la boisson réservée au dernier arrivant. »

L’auteur décrit ce qu’avaient à souffrir les soldats au passage de certaines rivières où se trouve un poisson nommé carribi.

« Un grand nombre fut mordu aux jambes et aux cuisses par ce petit poisson. Il n’a jamais plus de trois pouces de long, et sa forme est la même que celle du goldfish, auquel il ressemble par la brillante couleur orange de ses écailles. Quoique ces carribi soient si petits, ils sont tellement voraces, et se réunissent en quantités si prodigieuses, qu’ils sont très dangereux, et un Llanero les redoute plus qu’un cayman. Leur bouche est très grande en comparaison de leur corps, et s’ouvre comme un moule à balles. Elle est armée de dents larges et pointues comme celles du requin en miniature, de sorte qu’ils emportent la peau là où ils mordent. Lorsqu’ils attaquent une bête ou un homme, ils leur enlèvent en un instant la chair de dessus les membres, et le goût du sang qui se répand dans l’eau, les rassemble par myriades. »

L’aspect du pays commence à varier en approchant des montagnes, et le voyageur se réjouit, fatigué des plaines immenses qu’il a traversées. Le terrein devient de plus en plus inégal, et des ruisseaux rapides remplacent les étangs et les marres d’eau stagnante. Les plantations deviennent plus fréquentes, et les maisons sont bâties avec plus de soin. Le froid commence aussi à se faire sentir, surtout avant le jour, quand le vent qui souffle a passé sur le haut des Cordillières. — Les troupes de Bolivar aperçurent bientôt à travers les ouvertures des montagnes qui y conduisaient, les sommets de neige des Andes ; plus on regarde ces barrières élevées, moins on peut concevoir la possibilité de les franchir. Les sentiers étroits qui conduisent aux Paramos, courent à travers de sauvages montagnes, entièrement désertes, et couvertes d’immenses forêts qui, plongeant sur la route, empêchent le jour d’y pénétrer.

« Les arbres y sont immenses ; les nuages s’arrêtent dans leurs branches, et l’eau dégoutte sans cesse de leur feuillage. Les sentiers y étaient si glissans, que les chevaux et les mulets s’y abattaient sans cesse, et le bruit des torrens et des cascades ne contribuait pas peu à nous effrayer. — Tant qu’on reste dans ces forêts, on n’y souffre pas du froid ; mais dès qu’on les quitte pour entrer dans les Paramos, ou chemins dénudés, et sans abri à travers les pics inaccessibles, le vent est froid et pénétrant, et gèle ceux même qui sont bien couverts.

« L’aspect sauvage des Andes du haut de ces montagnes est magnifique. Quoiqu’elles y paraissent entièrement couvertes de neige, il y en a peu cependant dans les Paramos, excepté sous les rochers où elle est à l’abri, car les coups de vent qui soufflent continuellement à travers les passes des monts, l’empêchent de s’y loger. Il y a aussi sur les côtés de quelques-uns de ces pics élevés, des précipices de rochers nus sur lesquels la neige ne peut s’attacher ; mais quand on se trouve à cette hauteur, l’aspect général est celui de montagnes incrustées de glace, et brisées dans beaucoup d’endroits, d’où se précipitent des cascades continuelles. Il n’y a pas de chemins tracés, car le sol y est rocailleux et stérile, et ne présente en végétation que quelques noirs lichens ; on ne peut pas cependant s’y égarer, car le chemin est jonché d’ossemens d’hommes et d’animaux qui ont tenté le passage des Paramos pendant le mauvais temps. Une multitude de petites croix s’élèvent sur les pierres placées par de pieuses mains, en mémoire des voyageurs qui y ont péri. Des morceaux de harnais, des malles, et différens autres objets qui ont été abandonnés, s’y rencontrent aussi fréquemment. Un sentiment profond de solitude et d’éloignement du monde s’empare alors de votre âme, et s’accroît encore par le silence de mort qui règne autour de vous ; aucun bruit ne se fait entendre, si ce n’est le vol du condor, et le murmure monotone et éloigné des cascades. Les nuages passent sans cesse si vite et si épais, qu’ils cachent entièrement à la vue les montagnes et les forêts les moins élevées ; et quelquefois ils obscurcissent tellement le chemin, que le danger de le perdre, ou de faire un faux pas fait trembler ; souvent il faut se coucher par terre pour échapper à la violence du vent, dont l’impétuosité est excessive. Le ciel, vu de ces hauteurs, est d’un bleu foncé, et semble plus rapproché, que vu des vallées ; et quoique le disque du soleil soit sans nuage, ses rayons semblent ne pouvoir échauffer, et leur lumière est pâle comme celle de la lune. »

Les pauvres soldats de Bolivar périrent en grand nombre dans ce passage. Ceux qui se couchaient de fatigue devenaient bientôt livides, et mouraient dans un état complet de stupeur, comme frappés d’apoplexie. L’extrême raréfaction de l’air à cette hauteur peut avoir contribué à ce fatal résultat. La nuit passée dans ce Paramo fut affreuse ; on ne pouvait se procurer du bois pour faire du feu, et d’ailleurs, les coups de vent continuels l’auraient éteint. Officiers et soldats s’assirent serrés les uns contre les autres pour se tenir chaud ; il en mourut beaucoup.

La descente des Andes n’est pas aussi à pic que du côté des Llanos. Elle est aussi plus courte. Lorsqu’on atteint les vallées qui sont abritées, la température y devient délicieuse. — Bolivar arriva à Tunja, et avec ses soldats harassés de fatigue, il battit les troupes espagnoles de Barreira.

« À cette époque, Zamano, le cruel et bigot vice-roi de la Nouvelle-Grenade, ayant été instruit de l’approche de Bolivar, fit dresser l’échafaud sur la place, en face des fenêtres du palais, et exécuter tous ceux qu’il soupçonnait de ne pas être entièrement dévoués au gouvernement espagnol. Au nombre des victimes, les Colombiens n’oublieront pas l’infortunée dona Apollinaria Zallobariata, mieux connue sous le nom de la Paula, qui fut condamnée à mort et fusillée avec son fiancé, par ordre de Zamano. Elle était jeune, d’une beauté ravissante et d’une des meilleures familles de Bogota. Attachée avec ardeur à la cause de la liberté, elle se dévoua à l’entreprise hasardeuse de faire parvenir à Bolivar des notes sur les forces, les dispositions et les plans de l’armée espagnole. Elle s’assurait de ces nouvelles par la bouche même des officiers espagnols aux tertulias ou aux conversaziones du soir chez elle, où elle recevait beaucoup de monde, et où sa conversation, son chant et sa guitare faisaient le charme de la société. Elle parvint à savoir où étaient les avant-postes, et par un messager fidèle elle en fit avertir Bolivar ; mais un de ses paquets fut arrêté, et le porteur menacé de la mort : elle fut trahie. Une cour martiale la jugea : elle fut condamnée à être fusillée avec son amant, quoiqu’on ne put donner aucune preuve qu’il fût du complot. Ils restèrent pendant douze heures en capilla, avant d’être exécutés. Le prêtre qui assista Apollinaria la menaça des peines éternelles, si elle refusait de dénoncer ses complices ; mais elle n’en avoua d’autre que le messager qu’elle avait employé. On fit sortir les deux amans de prison ensemble, et on les attacha l’un à l’autre sur deux banquillas, entourées de troupes. Quand le piquet de grenadiers s’approcha, on leur offrit leur pardon, à condition qu’ils dévoileraient leurs complices ; mais ils déclarèrent ne vouloir rien dire, et que Bolivar allait bientôt les leur faire connaître. Le prêtre se retira ; et sentant son cœur défaillir pour la première fois, cette malheureuse jeune fille s’écria : Conque verdugos teneis valor de matar una mujer ! « eh bien ! bouchers, vous avez donc le cœur de tuer une femme. » Mais elle se couvrit aussitôt la figure avec sa saya, et, en l’étendant, on lut ces mots, brodés en or sur sa basquina : Viva la patria ! Le signal fut donné du balcon du vice-roi, et les deux fiancés périrent ensemble. »

Bolivar ne se fit pas attendre long-temps à Bogota, où il entra avec son armée, aux acclamations de tous les habitans.

« Cette ville est située au pied d’une montagne presque inaccessible. Les maisons y sont bien bâties, mais n’ont qu’un étage, avec une cour intérieure (patio) dans le style mauresque, contenant des fontaines et des orangers. Les escaliers sont larges, et ont presque tous sur le carré la peinture du géant saint Christophe portant Notre-Seigneur enfant à travers la mer Rouge (qui, par parenthèse, est peinte en vermillon), et se servant d’un palmier pour canne. Les chambres du premier communiquent toutes ensemble autour du patio, ce qui donne une grande fraîcheur à la maison. À toute heure de la journée, on offre du chocolat et des confitures aux personnes qui viennent faire une visite, puis de l’eau glacée, et on les arrose de parfums au moment où elles se retirent. — Les dames de Bogota sont gaies et gracieuses, et ressemblent aux Andalouses. Le climat, qui n’y est pas aussi chaud que dans les autres parties de l’Amérique du Sud, leur permet de faire de l’exercice, et elles y gagnent une fraîcheur de teint qu’on trouve rarement dans le pays. L’habillement des Bogoteñas se compose de la saya, de la mantilla et du sombrero. La saya recouvre les habits qu’on porte dans la maison ; elle est en casimir noir, avec trois larges franges de dentelle noire et des petits glands de soie ; elle est si collante sur le corps, qu’elle en dessine toutes les formes, et qu’elle empêche de faire de grands pas. Quand une femme a un ruisseau à traverser dans la rue, elle est littéralement obligée de le franchir à pieds joints. La mantilla pend du haut de la tête, et recouvre le cou et les épaules ; le sombrero est un chapeau de feutre noir, de forme très basse. »

Notre voyageur quitta Bogota pour rejoindre les armées rassemblées dans les différentes parties de Venezuela.

« Après avoir passé Neyva, il faut descendre de cheval, car le sentier est si étroit, qu’il n’y a pas de place pour les genoux du cavalier, et comme il y fait très glissant, on serait sûr de se briser les os au moindre faux-pas de l’animal. Le feuillage des arbres qui couvrent ce chemin est si épais, qu’on marche presque dans l’obscurité ; si l’on rencontre des bœufs ou des mulets chargés, on est obligé de grimper sur les côtés, en se tenant à des plantes ou à des racines, jusqu’à ce que les animaux aient passé » Des Indiens nommés charquis portent les fardeaux et les voyageurs dans ces passages dangereux. Lorsque c’est un homme, ils le font placer dans un fauteuil attaché à leurs épaules. Le voyageur s’y asseoit à son aise, et de manière à éviter toute espèce de mouvement, qui pourrait ébranler le porteur, et lui faire perdre l’équilibre ; aussi les charquis se font-ils toujours payer plus pour porter un homme que pour un fardeau, alléguant avec raison qu’ils courent plus de danger avec ce qui remue qu’avec ce qui est immobile. Ils ont soin aussi de temps en temps de l’engager à ne pas changer de position, souvent même ils insistent pour qu’il se bande les yeux dans les passes dangereuses. Ils se font payer double pour transporter une femme. Leur dos est toujours déchiré comme celui des bêtes de somme. Ils sont très sobres dans ces voyages, et malgré leur passion pour les liqueurs, ils les refusent, sachant bien que de leur activité et de leur fermeté dans ces chemins dépendent leur vie et celle des voyageurs. »

Après avoir passé à Popayan, l’auteur arriva à San Buenaventura sur l’Océan Pacifique, et s’y embarqua sur un bâtiment anglais, loué par le général Sucre, pour le transporter lui et les siens à Guayaquil.

Cette ville a une population de 25 à 30,000 âmes, et se compose de Ciudad vieja et Ciudad nueva. Les rues en sont très sales et impraticables dans la saison des pluies. — « Les femmes de toutes classes à Guayaquil nagent très bien, et se baignent en grand nombre, au lever et au coucher du soleil, sans aucun abri, et sans aucun vêtement. Elles ne se gênent pas le moins du monde, quoiqu’il y ait beaucoup de curieux sur la côte et que les bâtimens marchands soient à l’ancre très près du rivage. On ne pourrait réellement trouver une place plus exposée pour se baigner que celle choisie par les Guyaquileñas, mais ces dames s’excusent en disant qu’elles sont si nombreuses dans l’eau, qu’il serait impossible d’y reconnaître personne.

« Dans les belles soirées, on voit, quelque temps après le soleil couché, le sommet du Chimborazo, le pic le plus élevé des Andes. Les rayons du soleil, en éclairant le haut de cette montagne, lui donnent l’aspect d’un nuage rouge de forme conique. Dès qu’il fait nuit, les flammes du cratère de Cotopaxi, font voir à l’est comme une brillante étoile rouge, et les détonations de ce volcan, malgré l’énorme distance qui les sépare, s’entendent en même temps à Guayaquil et à Popayan. »

L’auteur, ne pouvant suivre l’armée pour cause de maladie, entra comme officier de marine dans l’escadre du Chili, sous le commodore Cochrane, et s’embarqua sur l’Independencia pour Acapulco. Il parle de la grande quantité de tortues du golfe de Fonseca.

« La quantité qui flotte à la surface est réellement incroyable ; dès que nous pouvions mettre un canot à la mer, nous étions sûrs de les prendre par douzaines à la fois. Nous avions à bord plusieurs Canacas (habitans des îles Sandwich), qui sont, comme on sait, d’excellens nageurs. Ils plongeaient dessous les tortues pendant qu’elles se chauffaient au soleil, les retournaient et les retenaient jusqu’à ce qu’un canot vînt à eux. »

D’Acapulco il redescendit à Valparaiso, qui fut ravagé, quelques mois après son arrivée, par un affreux tremblement de terre.

« L’archipel de Chiloë même en ressentit la commotion ; c’était le plus fort qu’on eût éprouvé dans le pays, de mémoire d’homme. Le jour avait été lourd et calme, et comme on le remarqua plus tard, la mer avait été houleuse dans le port sans aucune apparence de vent au dehors. La première secousse arriva à dix heures et demie du soir. Elle ne fut heureusement pas très forte, de sorte que les habitans avertis purent sortir de leurs maisons. Une autre secousse succéda à la première après un court intervalle, et fut si violente, qu’en quelques secondes toutes les églises de Valparaiso ne furent plus qu’un monceau de ruines. Le palais du gouverneur et presque toutes les habitations furent détruites ; celles qui restaient debout, étaient lésardées en tous sens. Le ruido qui accompagnait ce tremblement de terre était effrayant ; il ressemblait à des éclats de tonnerre souterreins. Le craquement des églises et des maisons qui s’écroulaient, les cris des habitans, les hurlemens des chiens, dont les rues étaient pleines, formaient un concert terrible que nous, en mer, où nous courions peu de danger, ne pouvions entendre sans frémir. Tous les soldats de marine débarquèrent aussitôt pour protéger la douane et les marchandises éparses des négocians. Nous pûmes contempler alors les horreurs qui avaient accompagné le tremblement de terre. Beaucoup de personnes avaient été tuées dans leur lit ; d’autres, échappées dans les rues, avaient été écrasées sous des pans de murs. C’était une horrible confusion ; toute place un peu vaste était remplie de fugitifs, frappés de terreur et à moitié nus, car on n’avait pas songé à se vêtir. En même temps des bandes de rotozos couraient dans les rues et profitaient de cette occasion pour voler dans les maisons. — Lorsque le premier danger fut passé, quoique d’autres secousses se fissent encore sentir, les habitans se retirèrent sur les montagnes environnantes, où, rassemblés autour des prêtres, ils se confessaient à haute voix et disaient leur chapelet avec la plus grande dévotion. Un grand nombre de ceux qui semblaient les plus inquiets sur le sort de leurs parens et de leurs amis, n’avaient pas oublié, au milieu de leurs alarmes, de conserver les images de leurs saints et leurs crucifix, souvent de grandeur naturelle, qu’ils portaient sur leurs épaules malgré leur pesanteur. Les bateaux du port qui servent à charger et décharger les marchandises, amarrés à cent pas du rivage, restèrent soudainement à sec. On craignit alors que, comme à Callao, la mer ne se retirât pour rentrer après avec force dans le port, mais ce malheur n’arriva pas. »

Santiago est la capitale du Chili, et la route pour y arriver de Valparaiso passe sur deux hautes montagnes nommées Cuestas. Les habitans de cette ville sont hospitaliers et recherchent la société des étrangers. Leurs plaisirs favoris sont la danse et la musique ; ils sont aussi grands joueurs, le monte est leur jeu le plus ordinaire. La sala ou salon, dans lequel on reçoit ordinairement, est meublé dans les maisons élégantes de la ville ; mais ordinairement il n’y a qu’un estrado ou plate-forme, faisant face à la porte, de six pouces de haut, de quatre ou cinq pieds de large, couvert de nattes ou de tapis, sur lesquels s’asseoient à part les femmes de la maison et celles qui viennent les visiter. Les hommes se placent sur des chaises, dans différentes parties de la chambre ; ils fument leurs cigares, parlent politique et adressent rarement la parole aux femmes, qui, de leur côté, fument aussi leurs cigarillos, faits de tabac roulé dans des morceaux de feuilles de maïs. Les dames du Chili ont une prédilection marquée pour les étrangers, parce qu’au mépris des habitudes du pays, ils s’associent à leurs jeux, à leurs conversations, et les accompagnent en chantant. Du reste, la société des femmes du Chili, comme dans toutes les autres parties de l’Amérique du Sud, est de beaucoup préférable à celle des hommes. Jamais les femmes ne portent de bonnets ; elles couvrent leur tête en sortant avec un châle ; leurs beaux cheveux noirs sont, en effet, un bien plus bel ornement que toutes les coiffures possibles. Les rues de Santiago sont bien pavées, et sur les côtés elles sont dallées en porphyre de San Christoval. La plupart des maisons y sont belles. La plaza major est spacieuse et très propre ; une fontaine de bronze s’élève au centre, entourée d’un bassin de pierre de taille, autour duquel il y a constamment une foule d’aguateros ou porteurs d’eau, qui y remplissent leurs tonneaux.

« De l’autre côté de la rivière Mapacho, qui traverse la ville, s’élève la montagne de San Christoval, dont la forme est conique. La croix qui est au sommet est si grande, qu’on la voit très distinctement de toutes les parties de la ville ; à la célébration annuelle de la fête de la Cruz, on y voit un grand nombre de cierges qui y brûlent en son honneur. Cette croix indique la place où fut commis par un noble Chilien, le marquis de ***, un crime accompagné de circonstances atroces. Le meurtrier n’est mort que depuis peu d’années, et sa famille est une des plus respectées de celles de Santiago. Il aimait une jeune femme de la ville, mais il en était si jaloux, qu’il ne lui avait jamais présenté personne, pas même ses amis intimes. Un d’eux, piqué de ce manque de confiance, résolut de se venger du marquis en excitant sa jalousie. Il alla rendre visite à la jeune dame au moment où il savait que son amant était au Coliseo, et tâcha de lui persuader de l’y accompagner ; ne pouvant réussir, il parvint, sous prétexte de l’examiner, à se faire donner une bague, dont le marquis lui avait fait récemment présent. Il lui déclara alors que si elle refusait de venir au spectacle, il s’y rendrait avec la bague ; ce qu’il fit, malgré les supplications de la pauvre dame. Étant entré dans la même loge que le marquis, il n’eut pas de peine à attirer son attention sur le cadeau bien connu, et il donna des réponses si évasives aux questions qui lui furent adressées, que celui-ci ne douta plus de l’infidélité de sa dame et de la trahison de son ami. Il quitta aussitôt le théâtre, et, s’étant rendu chez elle, il la pria de l’accompagner en voiture, pour aller à un bal que donnait, disait-il, un de ses amis. Arrivés au pied du mont San Christoval, il renvoya sa voiture et s’éloigna des maisons. Alors tirant son épée, il força l’infortunée à l’accompagner sur le haut de la montagne où il l’assassina, sans l’informer même, comme il l’avoua plus tard, de la cause de sa jalousie. Il revint en ville, annonçant que sa maîtresse s’était enfuie ; mais des enfans découvrirent son corps quelques jours après ; on trouva aussi sur la montagne, et dans le même endroit, une boucle de diamans qui appartenait à l’assassin. Malgré tant de preuves à sa charge, le marquis ne fut condamné qu’a payer une modique somme d’argent à la mère de sa victime, qui était veuve. Il reparut dans le monde, et se maria quelques mois après. »

La frégate l’Independencia sortit de Valparaiso pour donner la chasse à un bâtiment américain, et arriva à Callao. Notre voyageur se rendit de cette ville à Lima, qui n’en est qu’à une petite distance.

« Le pavé de Lima est très mauvais et fait de larges pierres rondes placées sans aucune régularité, ce qui le rend très fatigant. Le palais des anciens vice-rois, qui occupe une des faces de la plaza major, est un grand et triste édifice. La cathédrale est belle, mais c’est le seul bâtiment digne de remarque. Les joailliers, et faiseurs d’épaulettes d’or, travaillent ordinairement en plein air, sous les arcades, et malgré le mauvais état des affaires, leur commerce ne semble pas s’être ralenti. Une grande fontaine s’élève au milieu de la place, et c’est son plus bel ornement, mais il est rare qu’on puisse la voir, étant toujours entourée d’aguateros et de mulets. Le nombre d’églises, de couvens et d’autres saints établissemens est réellement incroyable ; il n’y a pas de rue où on n’en rencontre, et cela donne à Lima, vu du port, un aspect magnifique, mais qui change à mesure qu’on en approche. Les marchés de Lima sont toujours bien approvisionnés, et l’amour des fleurs y conduit sans cesse les Limeñas. On en porte vendre en ville une telle profusion, que la plazuela a l’air d’un véritable jardin. Toutes les femmes de l’Amérique du Sud ont la passion des fleurs, et elles achètent souvent à un prix exorbitant celle qu’elles nomment clavel. Il n’est pas rare de les voir payer une seule fleur de ce genre 10 à 12 dollars, et même un doublon, si elle est d’une couleur rare, et tout cela pour la porter une soirée dans leurs cheveux. Presqu’aucune fleur du tropique n’a d’odeur ; pour y remédier, on parfume le bouquet avec des eaux odoriférantes ; la rose du Pérou même a besoin de cette ressource de l’art. On offre toujours une fleur à une personne en visite dans une maison, et il est rare au Chili qu’on manque à cette marque d’attention. Le vaso de mistura est la manière favorite de jouir des essences des fleurs, mêlées aux parfums artificiels. Les femmes s’occupent à les préparer après la siesta : elles enlèvent, des bouquets de leurs esclaves ou de leurs cortejos, les pétales des fleurs d’oranger, de citronnier, de jasmin, de grenadier, des roses, etc. ; elles jettent à pleines mains ce mélange de fleurs dans un grand vase, et arrosent chaque couche avec une essence différente, des rapures de bois de sandal, des clous de girofle, etc. Cette mistura est toujours placée auprès d’elles, afin de pouvoir, quand elles le désirent, en jeter dans la chambre, ou de leurs virandas en répandre sur leurs connaissances qui passent dans la rue. »

La mantilla des Limeñas est un grand manteau de soie noire, ayant un large bord de dentelle de même couleur, qui couvre la tête, le cou, les bras et toute la figure, excepté un œil. C’est un déguisement si complet, qu’un mari a peine à reconnaître sa femme, surtout si, pour garder un plus strict incognito, elle met une des vieilles sayas de ses esclaves. Néanmoins, malgré leur désir de rester inconnues, rarement elles peuvent s’empêcher de montrer comme par hasard une bague de diamans, ou quelque autre bagatelle, comme une preuve non équivoque de leur rang dans la société. Les dames de Lima, comme toutes celles de l’Amérique du Sud, sont remarquables par la petitesse de leurs pieds. Les Quiteñas, ou habitantes de Quito, portent des souliers beaucoup trop grands pour leurs pieds, et les remplissent de laine ou de coton, pour ressembler aux Européennes, car elles regardent un petit pied comme la marque d’une origine indienne. »

La guerre finit sur les côtes de l’Océan Pacifique par la prise de quelques bâtimens de guerre espagnols qui avaient doublé le cap Horn, l’Independencia fut vendue ; notre officier, qui la montait, revint à Callao, et eut occasion de remarquer pendant le trajet un phénomène assez curieux dont avaient déjà parlé quelques voyageurs.

« Nous avions bon vent en suivant la côte, et nous vîmes souvent les Cordillières couvertes de leurs neiges éternelles ; c’est un objet qui ne manque jamais d’attirer l’attention même des naturels. Ils ont sans cesse les yeux fixés dessus. Les pics les plus éloignés et les plus élevés ne se voyaient qu’un instant après le lever du soleil, ou à son coucher ; souvent nous pûmes remarquer le profil de quelque pic lointain sur le disque du soleil à mesure qu’il s’élevait, mais soudain la montagne s’évanouissait dans les airs, et devenait invisible par sa grande distance. Nous observâmes ce même phénomène au lever de la lune, il était plus magnifique encore en ce qu’aucune autre montagne ne se voyait dans ce moment, excepté le pic placé entre nous et cette planète. »

À la fin de 1829, l’auteur de ce voyage demanda un congé pour revenir en Europe, et après quatre mois de mer et avoir doublé le cap Horn, il arriva à Portsmouth au printemps de 1830. Nous regrettons de ne pouvoir donner quelques détails personnels sur cet officier, non-seulement parce qu’il a combattu avec constance pour une cause sacrée, mais parce que son ouvrage, qu’il n’a pas voulu signer, est celui d’un observateur impartial et éclairé. C’est un des livres les plus intéressans qui aient été publiés récemment sur l’Amérique du Sud.


E. N.
  1. Campaigns and Cruizes in Venezuela. London, 1832.
  2. Corcovear. Nous manquons de verbe en français pour traduire ce mot, qui équivaut à notre expression faire le gros dos, et dérive de corcova, bosse.