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Février (Paul Harel)

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FÉVRIER

L’AUTRE AUBERGE



Le Carnaval a mis l’hôtellerie en fête
On mange.
La maison rit de la base au faîte,
Et, dans le brouhaha joyeux du Mardi-Gras,
Comme un ventre joyeux, tremble du haut en bas.

Sur la place du bourg le chanteur s’égosille.

Il pleut, il vente, il neige…, à cette heure il grésille,

Mais l’homme se complaît aux refrains les plus longs
Et chevrote en narguant le bruit sec des grêlons.

Quand cet estropié lève son bras, — l’unique,
On voit sous son aisselle un grand trou ; sa tunique
Bâille, grandeur déchue où l’on peut voir encor,
Le long des parements, courir quelques fils d’or.
C’est un cadeau.
Pour mieux l’ajuster à sa taille.
Le manchot, dans le flanc, a dû faire une entaille,
Puis il a bravement cousu tout au milieu
Une pièce écarlate à travers l’habit bleu.
Celui-ci, consterné de cette extravagance,
Grimace au souvenir de sa vieille élégance.

Mais l’homme pense bien à son accoutrement !
Il est à jeun. Sa voix a faim. Du firmament
La grêle tombe, drue et taquine, qu’importe ?
La fringale au dedans le pique d’autre sorte.
On paraît fort joyeux quand on vit en chantant,

Mais on voudrait parfois manger tout son content.
Hum !… l’auberge sent bon ! Ils mangent ! mais je pense
Que ces gens ont le cœur plus étroit que la panse.
Qui le sait ? Le manchot hurle au perdu ; sa voix
Est tantôt à la cave et tantôt sur les toits ;
Elle s’envole et va décrocher dans la nue,
Au-delà de l’ut dièze, une note inconnue.
Est-ce un cri de détresse ? Est-ce un chant triomphal ?
Est-ce un homme affolé qui hurle ? Un animal
Qui brame ? À cet « ébrai » qui domine et pénètre
Un curieux a mis le nez à la fenêtre.

C’est là ce que voulait le chantre ofticiel.

Le tragique manchot lève son bras au ciel.
Lamentable, grotesque, inspiré, ridicule,
Il pleure, il rit, il fait l’œil blanc, il gesticule.
La faim crie ; intrépide et tordu sous l’effort,
L’affamé se roidit et veut crier plus fort ;
Tout son être se tend et l’on voit à ses pattes

Ses orteils raboteux qui crèvent ses savates.
La grêle, pénétrant à travers son chapeau,
Larde sa barbe rousse et lui pique la peau,
Sa main tremble, son nez bleuit, sa lèvre saigne,
Mais il reste debout et tourné vers l’enseigne
Comme le tournesol vers le soleil levant.

Surpris et réjouis de l’aubade en plein vent,
Les attablés charmés viennent tous à la ronde
Appliquer aux carreaux leur trogne rubiconde.
En égouttant son verre à la fin du dessert,
Rien n’est plus comme il faut que d’ouïr un concert.
— Est-il cocasse au moins, le manchot ! Est-il drôle !
Je crois qu’il a dîné mieux que nous, ma parole !
— Invitons-nous, dit l’un, ce convive barbu ?
— Enfermez le gueulard, dit l’autre, il a trop bu.
— Je crois qu’il n’a pas soif, riposte un vieux farouche.
Il crache les gréions qui tombent dans sa bouche.
Quelle gueule ! pour sûr, il est plein jusqu’au cou.
— Moi, je crois qu’il pourrait encore boire un coup,

Le chantre a le gosier complaisant d’ordinaire,
Dit en ouvrant la porte un jeune débonnaire
Hé ! l’homme, venez donc, après votre couplet,
Boire un verre de cidre avec nous, s’il vous plaît.

— Si l’on vit en chantant, faut-il donc qu’on en meure ?
Il s’agit bien vraiment de couplets à cette heure !
Entonnons la chanson du fricot et du pain,
Et vidons notre verre en guise de refrain.
Il s’agit, mon ami, si ta dent creuse en souffre,
D’avaler sans mâcher et de combler le gouffre
Que le jeûne incessant, qui ronge comme un ver,
A, petit-à-petit, creusé pendant l’hiver.

L’affamé se « reforce » en songeant aux tortures
Que lui feront subir les fringales futures.
Il ne s’amuse pas aux petits coups de dent,
Il tord en avalant, il avale en tordant.
En voyant ce dévot au plat qui persévère,
C’est à qui remplira son assiette et son verre

Et nul ne songe à dire à ce goinfre étonnant :
Maraud, torche ton bec et chante maintenant.
Les choux sont gras, manchot, mange, l’on t’en convie ;
Le cidre est « gouleyant… » Que dis-tu de la vie ?
Ton ventre décharné se tend à pleine peau ;
Entends-tu ? les gros sous pleuvent dans ton chapeau ;
Un convive empressé, doublement charitable,
Ton vieux feutre à la main, fait le tour de la table
Et pendant que tu bois ton cidre à petits coups,
Les piécettes d’argent tombent parmi les sous.
Que dis-tu de la vie ? Une dernière goutte,
Et chante à plein gosier, virtuose, on t’écoute.
Trouve-nous un refrain, goguenard ou vainqueur,
Que tous les assistants puissent brailler en chœur !

Le Carnaval a mis l’hôtellerie en féte.
On chante.
La maison rit de la base au faîte
Et, dans le brouhaha gouailleur du Mardi-Gras,
Comme un ventre joyeux, tremble du haut en bas.