Fantômes bretons/Le Recteur de l’île de Houat

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C. Dillet (p. 151-201).

LE RECTEUR DE L’ÎLE DE HOUAT

récit des grèves[1]




I. — La Cambuse.

L’île de Houat, quoique située à quatre lieues à peine de la pointe de Saint-Gildas, au Sud-Ouest de la presqu’île de Rhuys, n’est guère connue de la plupart des voyageurs qui visitent les falaises sauvages de l’Armorique. Ce petit îlot devrait pourtant jouir d’une certaine célébrité, et à juste titre (si les célébrités avaient toujours la justice pour base), car il fut jadis le berceau d’un grand saint anachorète, nommé Gildas. Il serait hors de propos, au début de cette nouvelle, de raconter les nombreux miracles qui remplirent et illustrèrent la vie de ce grand saint, fondateur de l’abbaye de Rhuys. Nous ne l’entreprendrons pas. Notre dessein est plus modeste et se bornera à retracer ici, au milieu de quelques aventures maritimes, les singulières prérogatives dont jouissait, au commencement de ce siècle, le nouvel ermite qui gouvernait la colonie des pêcheurs de l’île de Houat.

Ainsi, le recteur de la paroisse cumulait et cumule peut-être encore toutes les fonctions administratives et judiciaires, sous lesquelles florissent d’ordinaire tous les cantons ruraux : il est officier d’état civil, maire ou adjoint, syndic des gens de mer, capitaine du port, percepteur, notaire, voire même cabaretier ; mais, entendons-nous bien, cabaretier, plutôt pour empêcher que pour inviter à trop boire. Il est aussi, grâce au ciel, le seul juge de sa paroisse, mais c’est un juge de paix dans toute la force du terme ; car on dit qu’il accorde toujours les plaideurs, sans rendre jamais le moindre jugement.

L’île de Houat, située entre Belle-Île et l’embouchure du Morbihan, n’est qu’un aride rocher où de pauvres cabanes donnent asile à un petit nombre de familles de pêcheurs. Au temps de notre récit (vers 1810), le presbytère n’était qu’une cabane un peu moins misérable que les autres. L’église, pareille à un hangar, sans clocher, n’en recevait pas moins sous sa voûte de planches, où gémissait le vent, les prières et les vœux bien fervents des pieux enfants de la mer.

Un peu plus loin, derrière le presbytère, on trouvait une longue cabane dont le toit de chaume était en partie recouvert par de larges galets destinés à le protéger contre les coups de vent. C’était ce qu’on appelait la Cambuse. Ce bâtiment, ainsi que l’habitation du recteur, qui en était peu éloignée, faisait face à la mer dans la direction du Sud-Est. De là, on dominait la plage hérissée de grands rochers que les vagues du large viennent battre sans cesse.

Une table étroite, assez longue, entourée de bancs de bois et soutenue par des tréteaux, garnissait le milieu de la cambuse. À l’un des bouts de cette pièce se trouvait une vaste cheminée où l’on faisait cuire, dans un énorme chaudron de fonte, la cotriate, ou soupe au poisson, destinée à nourrir presque tous les marins de l’île, sauf ceux qui cuisinaient à bord de leurs chaloupes, et deux ou trois ménages vivant plus retirés dans leurs cabanes.

Rien n’était plus sombre que cette vaste cambuse, où le jour ne venait que par la porte lorsqu’elle était entr’ouverte, pendant les jours de beau temps, et par les carreaux étroits et salis de deux meurtrières pratiquées dans les murs.

Pourtant, un observateur curieux aurait eu bien des choses à remarquer dans cette pièce obscure. Au plafond, c’est-à-dire sous les poutrelles qui en tenaient lieu, pendaient un grand nombre de petits navires de toutes les formes, ornés de voiles, cordages et pavillons ; le tout singulièrement avarié par le temps et recouvert de poudreuses toiles d’araignées, qui en dissimulaient le contour. Les murs, jadis blanchis à la chaux, représentaient, tracés au charbon, tous les emblèmes nautiques que l’on peut imaginer, depuis le simple canot jusqu’au vaisseau à trois ponts ; des pavillons, des signaux, des roses de compas ; tous les ustensiles dont on se sert à bord des navires, sans compter plusieurs estampes enluminées et plus enfumées encore, dont la vue électrisait le cœur des vieux loups de mer, en leur rappelant des épisodes des naufrages les plus célèbres et des glorieux combats de Jean Bart et de Duguay-Trouin.

Dans un coin de la pièce on voyait, rangées sur leurs tins, trois ou quatre barriques de cidre et de petit vin blanc de Sarzeau (ce porte-joie des matelots qui ont fait bon voyage). Nous ne parlons pas du baril d’eau-de-vie tenu sous clef dans un petit caveau particulier, lequel n’était ouvert que dans les grandes occasions ; du reste, liquides et comestibles, quels qu’ils fussent, étaient distribués par les mains de la vieille servante du presbytère, nommée Barbane, sous la surveillance immédiate de M. le curé, qui taillait quasi à chacun la pitance, selon ses mérites et ses œuvres.

Enfin, au-dessous d’une lucarne, qui ne répandait qu’un jour douteux, on remarquait une table boiteuse, couverte de papiers poudreux et de quelques bouquins détériorés ; puis, sur la couverture de deux ou trois registres non moins avariés, on lisait, non sans étonnement, des titres tels que ceux-ci : État civil, actes de naissances, de décès, rôles d’équipages, recettes, dépenses… C’était là le siége même de la mairie de l’île de Houat, du syndicat, de la perception, voire même de la fabrique de la paroisse ; et le percepteur, le syndic, le maire, etc., c’était, nous l’avons dit, le seul et unique recteur, M. Pol Tanguy, que l’on n’appelait le plus souvent que M. Tang.

Quel brave et digne homme ! Alerte et joyeux, malgré ses soixante ans ; maigre comme un cénobite, mais dispos et encore plein de force et d’ardeur pour faire le bien. Ah ! si vous l’eussiez vu, par un jour de gros temps, courir sur le bord de la mer pour inspecter toutes les barques au mouillage dans les anses ou à l’abri de la jetée assez peu solide que les habitants avaient construite sous la direction de leur recteur ; puis, vérifier les bosses ou amarres des chaloupes ; examiner l’état des flots et du ciel ; consulter la force du vent et sonder, de son regard perçant, tous les coins de l’horizon, afin de s’assurer que pas un navire ne se trouvait en détresse.

Pauvre M. Pol ! si riche de dévouement et de charité. C’était presque pitié de le voir si vieux, si pâle et si maigre, vêtu d’une vieille houppelande râpée, que l’on ne pouvait guère, sans altérer la vérité, décorer du nom de soutane, et dont les pans, toujours déchirés, flottaient au gré des rafales. Quelquefois même, dans sa marche précipitée sur les falaises, le bon recteur laissait aux pointes des rochers des débris de son pauvre costume. De chapeau, il n’avait point. À quoi bon du reste pour affronter l’ouragan ? Et en vérité, si un tricorne n’est pas tout à fait inutile, il faut avouer qu’il est difficile de le maintenir en place quand il vente à déraciner les récifs. Je ne voudrais même pas jurer que M. Tanguy possédât, dans le fond de sa garde-robe, la moindre relique de ce genre.

Eh ! que lui importait le froid, le vent, la pluie, lorsqu’il y avait des hommes exposés sur la mer ? Il ne voyait alors que les flots déchaînés et la barque en péril, et aussi le ciel, où sa prière montait toujours ardente pour le salut des naufragés. Tel était le digne homme, et telle l’organisation de la petite république de Houat, si, toutefois, le peu de mots que nous en avons dit suffit à l’intelligence de ce récit.


Un soir du mois de février, autour de la table de la cambuse que nous connaissons, se trouvaient réunis cinq à six matelots à l’écorce rude, et dont les traits hâlés par le vent de mer annonçaient la bonhomie et la franchise. Ils achevaient de manger la soupe que Barbane leur avait servie dans de larges écuelles de bois, et de vider chacun une chopine de cidre qu’ils tenaient de la libéralité de la cuisinière. Cela fait, ils causaient entre eux, à voix basse. À l’autre bout de la longue table, trois femmes et des nichées de petits enfants paraissaient aussi terminer leur frugal repas. L’une de ces femmes, encore toute jeune et assez proprement vêtue, mais portant sur ses traits remarquables l’empreinte d’une tristesse mortelle, berçait sur ses genoux un petit enfant de quelques mois. Une vieille matrone, assise en face d’elle, lui parlait bas.

— Ainsi, disait la vieille femme, tu n’as pas de nouvelles de ton mari, embarqué depuis onze mois environ sur la frégate la Galathée ?

— Pas de nouvelles, répondit la jeune mère… Non, pas de nouvelles, depuis les grands vents qui eurent lieu à la Toussaint, peu après leur appareillage. Oh ! sans la bonté de M. Tanguy, sans la présence de ma tante Catherine Noton, que j’attends demain, et qui ne m’a quittée que depuis trois jours, je crois que je serais morte de chagrin.

— Ne te désole pas, Anna, reprit la bonne femme, le bon Dieu est pour les braves gens… (Michel, veux-tu laisser ta sœur tranquille). Tiens, regarde, moi qui ai perdu mon fils et ma bru, et qui suis restée seule, à mon âge, pour élever ces deux petits enfants.

— Je sais bien, mère Le Bras ; mais c’est dur tout de même, après trois mois de mariage. Et puis, vous le savez, quoique vous évitiez de m’en rien dire, on parle tant de morts, de blessés, de combats…

Et la pauvre créature se mit à fondre en larmes, sans apercevoir celui qui entrait.

— Encore des larmes, dit une voix affectueuse, mais bien connue ; on n’a donc plus confiance dans la bonté de Dieu, à Houat ? Et pourtant le Seigneur n’abandonne jamais ceux qui espèrent en lui… Allons, du courage, ma pauvre Anna ; Julien, ton mari, reviendra bientôt, j’en ai la ferme assurance… Et la petite ? À la bonne heure, il me semble qu’elle est tout à fait rétablie.

— Oh ! oui, Monsieur le recteur, répondit la jeune femme, un peu consolée ; elle est à peu près rétablie, grâce à vous, à vos remèdes, à vos bons soins ; sans cela…

Mais M. le recteur était déjà loin.

— Allons, père Lizon, s’écria le digne prêtre, en frappant sur l’épaule d’un vieux marin à la figure bronzée et empreinte d’un caractère évident de sincérité ; comment va la pêche, mon vieux cormoran ?

— Toujours passablement, Monsieur Tang, avec l’aide de Dieu et des bonnes amorces que vous me donnez.

— Tant mieux, tant mieux… Et vous autres, les amis, pourquoi causez-vous tout bas, comme des conspirateurs ? Est-ce que le cidre est mauvais, ou que Barbane vous a refusé votre quart de vin ?

— Non, non, Monsieur le recteur, répondirent les marins, tout d’une voix ; le cidre est passable et la mesure suffisante.

— Mais, à notre idée, faut vitement parer au grain.

Ces derniers mots furent prononcés par un matelot, nommé Madec, qui paraissait tout dévoué à M. Tanguy. Il ajouta avec un certain air de mystère :

— Nous disions seulement que le retour de Corfmat nous inquiétait, parce qu’il a l’air plus rude que jamais. Voilà la chose.

— Corfmat ! reprit le recteur, visiblement inquiet, il est donc revenu au pays ? N’était-il point parti pour une destination inconnue, à peu près en même temps que Julien, le mari de cette pauvre malheureuse qui est si affligée ?

— Justement, Monsieur le curé.

À ce moment, la vieille Barbane quitta le coin de la cheminée, où, à la clarté indécise d’une chandelle de résine, elle était occupée à fourbir le grand chaudron et à laver ses vieilles écuelles ; alors, se rapprochant de la table d’un pas plus ou moins cahotant, elle dit aux matelots :

— Allons, vous autres, il est temps de filer vers vos hamacs ; il est huit heures sonnées pour le moins… Dites-leur donc cela, Monsieur le recteur, car c’est une honte que des chrétiens perdent autant de temps à jaser inutilement. Et puis…

— C’est bon, c’est bon, Barbane, interrompit M. Tanguy en souriant ; allez vous coucher, ma brave fille, soyez tranquille, je me charge d’éteindre les tisons ; et vous aussi, camarades, retirez-vous ; priez le bon Dieu pour tous ceux qui souffrent sur la terre ou qui sont exposés sur les flots : confiez-vous à sa miséricorde…

Puis, se rapprochant des deux marins que nous avons déjà nommés, il leur dit trois ou quatre mots à voix basse et ajouta :

— Restez, père Lizon, et toi aussi, Madec, j’ai besoin de vous parler.

Le reste de la société s’éloigna sur-le-champ, en souhaitant le bonsoir au digne pasteur. Barbane les suivit, tout en marmottant entre les dents des prières entremêlées d’interjections inintelligibles. Lizon et Madec, demeurés après les autres, se placèrent sur l’un des bancs du foyer. M. Tanguy s’assit en face, et tous les trois allumèrent leurs pipes en soufflant sur les tisons. Le prêtre rompit le premier le silence.

— Ainsi, Corfmat est de retour, murmura-t-il avec quelque inquiétude. Cela est étonnant ! je ne le savais pas. C’est donc depuis ce matin ?

— On dit qu’un brick, venant des côtes d’Angleterre, l’a débarqué à Belle-Île, il y a trois jours, et cette nuit une chaloupe de Hoëdic l’a jeté sur la cale de Houat…

Et le vieux Lizon ajouta comme confidentiellement :

— Je ne veux de mal à personne, mais Corfmat aurait tout aussi bien fait de rester avec ses amis les Anglais.

— Avec ça, reprit le matelot Madec, qu’il pourrait bien un jour ou l’autre parer une amarre à ces brigands de corsaires et leur vendre l’île de Houat corps et biens.

— Y pensez-vous, mes enfants, dit le recteur ? Ce n’est pas là ce que je crains ; je ne redoute que le caractère violent et la jalousie de Corfmat ; vous devez savoir pourquoi ?

— Oh ! oui, que trop bien ; mais soyez tranquille, on aura l’œil sur lui.

— On verra sur quoi il gouverne.

— Vous me rassurez, mes amis ; au surplus, que la volonté de Dieu soit faite !…

À ces mots, un coup frappé avec violence ébranla la porte de la cambuse.

— Qui est là, dit Lizon ?

— C’est un ami, apparemment, répondit une voix rude que les marins reconnurent aussitôt.

— C’est lui, dirent-ils, c’est Corfmat : il est sans doute en dérive ; n’ouvrez pas, n’ouvrez pas !

— Que voulez-vous à cette heure ? reprit le prêtre en s’adressant à celui qui frappait, vous savez que la cambuse est fermée ; allez vous reposer et retirez-vous en paix.

— Mille tonnerres ! s’écria le visiteur, je veux boire un coup avec les amis pour renouveler connaissance… Ouvrez ou j’enfonce.

Et l’exécution suivant de près la menace, Corfmat se mit à frapper à coups redoublés.

— Il vaut mieux le laisser entrer, dit M. Tanguy en tirant les verrous, je vais essayer de le raisonner si cela est possible.

En apercevant le respectable vieillard qui se présentait devant lui d’un air calme et rempli de dignité, Corfmat, malgré son audace, se sentit singulièrement troublé ; mais l’eau-de-vie qu’il avait déjà bue à bord de sa chaloupe lui montant bientôt à la tête, il reprit son assurance et entra dans la cambuse en se dandinant comme une barque qui éprouve du roulis.

— On ne savait pas que c’était vous, recteur, dit-il assez sournoisement ; au surplus, il n’y a pas de mal, je pense, puisqu’il y en a d’autres ici, ajouta-t-il en regardant de travers les deux compagnons du curé.

Alors il fit un demi-tour devant la cheminée et alla, pour ainsi dire, tomber sur un banc adossé à la muraille ; puis, comme les autres marins, au lieu d’accueillir le nouveau venu en qualité d’ancienne connaissance, se détournaient et semblaient vouloir causer à part, afin de l’éviter, Corfmat (dit le Nantais, parce qu’il avait longtemps vagabondé sur le port de Nantes) les apostropha avec impatience et en donnant sur la table un violent coup de poing.

— Ah ! ça, mille sabords du diable ! s’écria-t-il, allez-vous, oui ou non, virer de bord devers moi, ou me laisser ici bout au vent ?

Les marins, sur un signe du recteur, gardèrent le silence : le Nantais furieux continua :

— On m’avait bien dit, là-bas, que les Houatais n’étaient plus que des mariniers d’eau douce

À ce terme de mépris, voyant ses deux amis s’agiter péniblement, le curé crut devoir intervenir avec cette ferme bonté qui le caractérisait.

— Vous avez tort, mon ami, dit-il au Nantais, de parler ainsi à vos camarades, à votre retour dans votre île natale.

— Alors, il ne faut pas qu’ils aient l’air de vouloir me traiter comme une vieille bouée.

— Personne ne vous attaque, Corfmat ; c’est vous qui nous manquez en tenant un pareil langage.

— Eh bien ! faites-moi donner une ration de vin, et je me tais.

— Du vin, non, c’est impossible, pas à cette heure, ni dans l’état où vous êtes.

Il semblait fort à craindre que le marin irrité n’allât se porter à quelque fâcheuse extrémité ; c’est pourquoi le recteur s’empressa de le devancer en lui parlant cette fois sévèrement.

— Écoutez-moi bien, Corfmat, lui dit-il ; rappelez-vous que je ne suis pas seulement le chef spirituel du petit troupeau que Dieu m’a confié sur cette île, bien étroite il est vrai, mais où ses bénédictions savent nous protéger. Avez-vous oublié que je suis le chef temporel de ce pauvre pays ? Ne venez donc pas le troubler sans nécessité. Maintenant, allez-vous-en et conduisez-vous bien ; ainsi, vous me trouverez toujours prêt à vous rendre service.

Le Nantais se leva en trébuchant, tout étourdi de colère ou de confusion, peut-être par ces deux sentiments à la fois, puis il s’éloigna et sortit, mais non sans avoir jeté un regard, où se peignait toute sa haine, sur les deux braves marins qui s’étaient disposés à prêter main-forte au recteur.

Ils quittèrent ensuite la cambuse, et les pêcheurs se dirigèrent vers leurs chaloupes ou leurs cabanes, après avoir promis au pasteur de veiller sur la pauvre femme que nous avons nommée Anna, et de ne pas perdre de vue le méchant homme qui semblait n’être revenu au milieu d’eux que pour jeter le trouble dans leur île, si paisible d’habitude.


II. — Anna Morel.

Peu de jours après, sur le soir, nous pénétrons dans une cabane d’un aspect misérable, bâtie avec de la terre et des galets, et recouverte de béen desséché (sorte de goëmon que le vent pousse à la côte). Une pauvre femme est assise sur un escabeau auprès d’un berceau qui ressemble fort à une vieille caisse. Elle berce son enfant en murmurant à demi-voix une complainte monotone, comme le bruit des flots qui se brisent sur la grève, à quelques pas de la cabane. Nous connaissons déjà cette douce créature. Elle est jeune, délicate et jolie ; mais la pâleur et la tristesse qui couvrent son visage ont creusé ses joues avant l’âge et jeté sur ses yeux bleus le voile de la douleur. C’est Anna, la femme de Julien Morel, le matelot dont on n’a plus de nouvelles depuis plusieurs mois.

À côté du foyer, composé de plusieurs pierres plates superposées, sans autre cheminée qu’un trou ménagé au-dessus, dans le toit de goëmon, une paysanne, déjà sur l’âge, file en silence, au bruit de son rouet, dont le bourdonnement accompagne la voix de la chanteuse. Bientôt cette dernière interrompt sa triste mélodie, et adresse la parole à la vieille femme.

— Ah ! ma pauvre tante, dit-elle, fallait-il encore ce surcroît d’inquiétudes ? Quoi, ce malheureux Corfmat est de retour ! Je tremble d’y songer, car, vous le savez bien, ma tante, ce vilain homme m’avait demandée et n’a jamais pu pardonner à mon pauvre Julien.

La malheureuse fondit en larmes en prononçant ces mots. La tante soupira péniblement ; elle arrêta son rouet pendant une minute pour chercher peut-être une réponse consolante ; mais n’en trouvant point sans doute, elle garda le silence et reprit son travail. Anna continua après avoir médité un moment :

— Si je n’avais peur que pour moi, dit-elle, sainte Vierge ! Mais Cette pauvre petite créature… Oh ! ma bonne tante Noton, vous ne m’abandonnerez pas, vous ne retournerez pas à Saint-Gildas cet hiver… ; non, non, restez ici avec moi, votre filleule ; j’aurai bien soin de vous : vous resterez, n’est-il pas vrai ?

La vieille femme se sentit ébranlée ; elle regarda sa nièce, qui pleurait penchée sur le berceau ; puis, touchée de compassion à cette vue, elle parut prendre une résolution décisive.

— Eh bien ! c’est décidé ! s’écria-t-elle, les neveux de Saint-Gildas seront jaloux, pour sûr ; mais le bon Dieu ne veut pas que je laisse ici gémir toute seule une pauvre abandonnée : ainsi, ne pleure plus.

Le rouet recommença à tourner avec rapidité, et Anna reprit l’air plaintif de sa complainte…

La vieille tante, que la douleur de sa nièce désespérait bien plus qu’elle ne voulait le laisser paraître, se leva, en apparence pour donner quelques soins au ménage, mais en réalité pour cacher les larmes qui coulaient sur ses joues ridées. Elle fit quelques tours dans la cabane, rangea ou dérangea divers objets, alla au berceau embrasser doucement la petite créature endormie, et sortit en disant qu’elle se rendait au presbytère, où le curé l’avait demandée.

La nuit était à peu près venue. Anna, plongée dans une triste méditation, soupirait, silencieusement accroupie sur un escabeau. Elle tenait une des petites mains de son enfant ; sa tête reposait sur les cercles du berceau. La cabane était sombre et froide ; le plus triste silence y régnait et n’était interrompu que par ces bruits vagues et pleins de mélancolie qui passent, comme des frissons, sur les grèves.

Alors un personnage à l’air sinistre ouvrit sans bruit la porte mal fermée. Anna ne fit aucun mouvement ; elle n’avait rien entendu, ni rien vu de ses yeux demi-clos ou voilés de larmes. L’étranger s’avança avec précaution et se mit à considérer, d’un regard farouche, le tableau touchant qu’il avait devant lui. Vous pensez sans doute qu’il en fut ému, comme vous le seriez, vous qui avez veillé bien des fois sur un berceau où souffrait un être chéri ; comme vous surtout, mère tendre et désolée, qui avez peut-être pleuré à genoux près d’une petite couchette, hélas ! vide depuis peu de temps....

Mais cet homme était bien loin de ces calmes et tristes pensées. Il regardait la jeune femme de son œil faux et méchant ; il la couvait, pour ainsi dire, sans comprendre sa douleur… Je me trompe, il ne la comprenait que trop bien, et vous allez le voir, par l’expression de sauvage jalousie qui règne dans ses discours.

— On pleure donc toujours ici ! s’écria-t-il, en frappant la terre d’un coup de pied qui fit tressaillir d’effroi la malheureuse femme ; on ne fait plus que pleurnicher, mille tonnerres ! et pour qui, s’il vous plaît ? pour l’autre, apparemment ; il faut que cela finisse !

— Mon Dieu, mon Dieu ! murmura Anna Morel, d’un air suppliant.

— Il me semble que je vous ai rendu assez de services, dans le temps, pour qu’on s’en souvienne un peu.

— Je ne l’ai pas oublié, répondit l’infortunée, et notre reconnaissance…

— Jolie reconnaissance, mille sabords ! Tout le monde ici me fait une réception à faire trembler un Anglais. Je vous dis qu’il faut que ça finisse, tonnerre de Brest !

— Mais, mon Dieu ! que me voulez-vous donc, Corfmat ? reprit la pauvre femme en se penchant avec effroi sur le berceau. Par pitié, ne parlez pas si fort ; vous allez faire peur à ma petite fille, et cela lui ferait du mal ; elle est si faible.

Ces mots, prononcés par une voix douce et touchante, parurent calmer l’emportement du marin. Il reprit d’un ton presque radouci :

— Je n’ai pas voulu vous faire peur le moins du monde, veuve Julien Morel, et l’on peut causer…

— Ne dites pas que je suis veuve, malheureux ! interrompit Anna avec anxiété ; non, ne le dites pas, pour l’amour de Dieu ; vous ne le savez pas, vous ne pouvez pas le savoir. Avouez que c’est une affreuse tromperie.

— Peut-être, dit le misérable.

— Oh ! Corfmat, que vous êtes cruel. Si vous aviez été meilleur, plus juste, plus rangé, on aurait pu vous aimer à Houat ; M. Tang, qui est si charitable, vous aurait procuré quelque bon embarquement ; et moi-même, je vous aurais tout pardonné ; mais votre cruauté, votre jalousie…

— Ah ! ah ! on aurait pu m’aimer, mille bombes ! À la bonne heure, ma jolie corvette, amenez pavillon, et je m’amende à mon tour. Oubliez donc que j’ai tant causé et touchez là, sans rancune ; nous nous reverrons.

À ces mots, le matelot, remis en belle humeur, sortit en chantant une chanson de bord qui commence à peu près ainsi :


« Adieu Lorient, séjour de guigne,
« Nous partirons demain matin,
 « Le verre en main…

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

On ne l’entendit bientôt plus. Anna Morel respira plus à l’aise, mais une profonde tristesse la dominait entièrement :

— Veuve, se disait-elle, le misérable m’a appelée veuve… Ô Seigneur Jésus ! S’il disait la vérité !…

Et ses larmes redoublèrent. Puis la petite fille s’étant réveillée, Anna, rendue à son rôle de mère attentive et qui veille sur son dernier trésor, trouva heureusement dans ces soins maternels quelque adoucissement à sa douleur.

Ainsi que nous l’avons dit, Corfmat avait été jadis un des prétendants à la main de la jeune et jolie femme. Corfmat, marin rude, grossier, d’une conduite douteuse, était possesseur de deux chaloupes. C’est une fortune dans les îles. Julien, au contraire, n’était qu’un pauvre matelot au service des autres ; mais il était jeune, d’un caractère doux et serviable, d’une figure ouverte et avenante. Avec de tels avantages, il n’était pas étonnant qu’il l’eût emporté sur Corfmat dans le cœur de la jolie nièce de Catherine. Malheureusement, Julien avait dû plus d’une fois, avant son mariage, solliciter de l’emploi auprès du rude patron ; et de plus, la pauvre Anna s’étant trouvée un moment presque sans ressources, après la mort de son père, avait eu l’imprudence d’accepter quelques services de la part de cet homme vindicatif. C’est pourquoi Corfmat, abusant de cette situation, avait osé rappeler à Anna Morel la reconnaissance qu’il prétendait lui être due.

Telle était la position difficile d’Anna Morel et de son mari vis-à-vis du Nantais, et Dieu sait que le Nantais était homme à en abuser en toute occasion favorable à ses desseins. De plus, on disait encore qu’il avait laissé dans la marine militaire les plus fâcheux souvenirs. On rapportait que sur un vaisseau de guerre, où Corfmat avait été embarqué (il pouvait y avoir sept ou huit ans), une condamnation grave l’avait flétri pour jamais ; et nous, simple narrateur, mais qui avons le privilége de lire au fond des âmes de nos personnages, nous croyons savoir que cet homme coupable avait juré de se venger.

Or Julien Morel, orphelin sans autre ressource que son courage et ses bras, avait été appelé, comme tous les jeunes marins, par la presse maritime du temps, pour défendre la patrie en danger ; et l’on sait qu’à cette époque le canon ennemi faisait chaque jour de nouvelles trouées dans les rangs de nos soldats de terre et de mer. Julien avait pris la mer sur la frégate la Galathée, du port de Lorient, trois mois à peine après son mariage avec la nièce de Catherine. La réputation acquise au service par le jeune matelot était déjà exceptionnelle : ses camarades l’aimaient pour sa loyauté et sa bonne humeur, et ses chefs, touchés de sa douceur et de son exactitude, autant qu’émerveillés de son courage, l’avaient plus d’une fois cité à l’ordre du jour de la batterie. Mais, depuis une année bientôt révolue, pas une nouvelle rassurante n’était venue calmer les justes inquiétudes de sa malheureuse femme ; au contraire, malgré les précautions que les gens charitables prenaient à son égard, elle entendait parfois raconter des épisodes terribles de combats toujours glorieux, mais toujours sanglants. L’infortunée ne cessait donc pas de s’attrister de plus en plus chaque jour.

Le retour du Nantais, de cet homme méchant qui répandait une sorte de terreur autour de lui, augmenta les angoisses de la jeune femme et mit le comble à ses mortelles alarmes.

Il n’y avait alors à l’île de Houat, de même que dans tous les quartiers maritimes, qu’un petit nombre de marins valides. Ceux qui restaient à terre, dans ce temps-là, étaient ou trop jeunes ou trop vieux pour le service, ou réformés pour blessures graves. Nous avions, il est vrai, remporté de belles victoires sur la mer ; le pavillon français y montrait partout ses nobles lambeaux. Mais, hélas ! que de désastres pour payer tant de gloire !… L’île de Houat avait beaucoup souffert dans les dernières campagnes, et M. Tanguy, quoique sa charité décuplât son courage et ses ressources, se trouvait quelquefois à bout de force pour soutenir son troupeau d’infirmes, de veuves et d’orphelins.

Avec quel étonnement vous eussiez vu alors ce vieux prêtre, transformé en loup de mer, s’agiter, aller, venir au point du jour sur la jetée du petit port, afin d’organiser les travaux de la journée. Aux uns, aux moins valides, il ordonnait de rester à terre pour s’occuper soit du radoub des vieilles barques, soit des réparations à faire aux filets avariés, soit des salaisons de divers poissons destinés aux provisions de l’hiver ; aux autres, à ceux qui pouvaient encore tenir l’aviron ou la barre du gouvernail, il assignait tel ou tel poste, indiquant à chacun, avec une promptitude et une sûreté de coup d’œil incroyables, les heures propices, les engins les plus favorables pour la pêche projetée, et les meilleurs endroits pour s’y livrer avec plus de succès.

Il n’oubliait pas non plus l’administration de sa petite république. Après avoir béni la flottille des pêcheurs à leur départ, il revenait à la cambuse ou à la mairie ; et là, de concert avec le bonhomme Lizon, son conseiller intime, il passait en revue tous les détails spirituels et temporels de son gouvernement. Les achats, bien modestes, il est vrai, étaient décidés après un examen sérieux ; on faisait scrupuleusement le compte de chacun pour arriver au compte de tous, parce que les recettes et les dépenses devaient toujours être balancées, ainsi qu’il en doit être dans un État bien gouverné…

Quelque temps après, des gens venus de Port-Navalo (petit port situé à l’embouchure du Morbihan), dans le seul but de trafiquer avec les pêcheurs de Houat et même sans doute avec le recteur pour des bois de construction, fers, toiles à voiles, etc., annoncèrent que plusieurs combats avaient été récemment livrés entre les escadres française et anglaise. Ils ajoutaient que la frégate la Galathée s’était particulièrement distinguée ; qu’écrasée, criblée par deux grands vaisseaux anglais, elle avait tenu son pavillon hissé à la corne d’artimon ; et que, grâce aux prodiges de valeur de son vaillant capitaine et de son équipage, composé en grande partie de matelots bretons, elle avait réussi, après quatre heures de combat, à se retirer hors de la portée des ennemis, trop avariés pour lui donner la chasse ; qu’enfin le sémaphore de Quiberon avait signalé la présence de la Galathée au large de Belle-Île ; mais qu’elle paraissait se traîner péniblement sous ses basses voiles et pouvait bien, en outre, se trouver en danger de sombrer.

Tous ces récits, répandus avec rapidité et commentés dans l’île de Houat, devaient fatalement arriver bientôt aux oreilles de la femme de Julien Morel ; et, du reste, lors même qu’aucune indiscrétion, aucun rapport direct ne seraient venus lui révéler ces détails, ne les aurait-elle pas bientôt surpris, soupçonnés ?…

Un trouble mortel, pareil à une fièvre incessante, la minait sans répit. Elle, si calme naguère, si sédentaire, aimait à sortir à toute heure ; elle ne tenait plus en place, et sans les soins qu’exigeait sa chère petite fille, elle eût volontiers employé à errer, sur les grèves et les falaises élevées, la plus grande partie du jour ou même de la nuit. On la voyait souvent, toute pâle et transie, debout au sommet des rochers, l’œil fixé au loin sur la mer dont elle voulait sonder l’horizon, dans l’espoir de découvrir les vergues ou les voiles trouées de la Galathée. Elle demeurait ainsi immobile, des heures durant, sans souci du vent, de la pluie ou de la nuit qui s’approchait avec rapidité.


III. — En vue.

… Un jour, une grande partie de la population de l’île se trouvait réunie sur un cap élevé d’où l’on apercevait, comme une rade immense, toute l’étendue de la mer, bornée au levant et au couchant par les côtes sauvages de Belle-Île et de Hoédik. Quoiqu’il fît une forte brise de Sud-Ouest, la mer était pourtant assez belle pour un jour du mois de février. Sans cela, c’est-à-dire si les rafales, qui avaient soufflé pendant toute la nuit, ne se fussent ralenties au lever du soleil, la Galathée, de l’avis de tous les spectateurs, était perdue sans miséricorde ; mais en ce moment elle paraissait en voie de gagner un bon mouillage à quatre milles de la pointe de Hoédik.

Le temps s’étant éclairci, on distinguait parfaitement la coque et la mâture du navire ; mais on voyait à n’en pouvoir douter, à cause du peu d’élévation de ses bastingages au-dessus de la mer, qu’une grande quantité d’eau avait envahi la cale.

— M’est avis, dit un marin après avoir observé, au moyen d’une longue-vue, les manœuvres de la frégate, m’est avis, mon ancien, que l’ancre a mordu le fond. Qu’en pensez-vous ?

— Je pense que ceux-là ont eu de la chance ; voilà, répondit le loup de mer en observant à son tour.

— De la chance !… fameuse chance d’arriver devant Houat avec un tremblement d’Anglais à ses trousses, pour nous montrer une coque percée en manière de passe-bouillon ! Faut tout de même qu’ils aient un fameux capitaine.

— Je ne dis pas non, garçon, reprit le vieux marin ; mais, je le redis, ils ont eu une crâne chance d’avoir, à bord de ma pauvre vieille Galathée, un pilote comme ce camarade-là.

— Quel camarade ? Pour lors, dites-le-nous, patron ?

— Va le demander au recteur, le voilà qui vient par ici ; moi, je file à seule fin de remorquer une pauvre petite goëlette que j’aperçois là-bas…

— Bonjour, mes enfants, dit M. Tanguy ; il y a donc du nouveau sur la mer ? On vient de m’apprendre que la Galathée est en vue… Oui, ce doit être elle… mais dans quel état ! Pensez-vous qu’elle soit en danger ?

— Elle n’a pas l’air trop bien sur sa quille, monsieur le recteur ; mais puisqu’elle a réussi à mouiller, faut espérer que l’équipage a pu aveugler les principales voies d’eau. D’ailleurs, elle ne tire pas le canon de détresse…

— Et puis, le père Madec, qui était là tout à l’heure, nous a dit qu’il y avait à bord un fameux pilote de votre connaissance.

— Sans doute, et de la vôtre aussi, mes garçons : c’est Julien Morel, ce bon matelot, le mari de cette pauvre affligée qui s’avance vers nous, appuyée sur le bras du vieux patron.

— Julien Morel ! Mais on a dit qu’il avait été tué sur les côtes d’Espagne !

— Silence ! C’est faux, dit le bon prêtre ému et indigné ; pas un mot de plus à ce sujet. Celui qui a fait courir ce bruit est un lâche… Éloignez-vous un peu, mes amis, afin que je puisse parler seul à cette malheureuse.

Tous les marins se retirèrent sur un autre point de la falaise, et M. Pol s’avança vers le groupe qui entourait Anna Morel, en murmurant : « Hélas ! faites, mon Dieu, que j’aie dit la vérité à ces hommes, et que Julien soit vivant. »

Anna était accompagnée du père Madec et de sa tante Catherine. Malgré toutes les instances de cette dernière, la jeune femme, ayant ouï dire que la Galathée avait été signalée, au point du jour, dans les eaux de Houat, était sortie de sa maison précipitamment, tenant son enfant dans ses bras et presque semblable à une folle. C’est qu’il est difficile de concevoir l’âpre bonheur qu’il y a dans la vue même d’un vaisseau encore éloigné, mais où respire celui que l’on attend, que l’on aime. Qui n’a versé des larmes en lisant ces pages déchirantes, où Bernardin de Saint-Pierre nous fait voir l’infortuné Paul, meurtri, à demi noyé, s’élançant encore à la mer pour lui arracher Virginie qui allait périr avec le Saint-Géran ?

Telles étaient, quoique plus calmes, les impressions d’Anna Morel à la vue de la Galathée. Elle quitta tout à coup l’appui que son guide prêtait à ses pas, gravit en courant un promontoire élevé, et là, tendant vers le vaisseau sa petite fille au risque de la laisser tomber dans les vagues, elle se mit à appeler Julien d’une voix dont les tristes accents brisaient le cœur de ses amis. Hélas ! Julien, s’il se trouvait sur la frégate, ne pouvait entendre sa malheureuse compagne, bien que ses cris redoublassent de minute en minute.

— Mon Dieu ! s’écria le patron, elle va jeter son enfant dans la mer, et s’y affaler en même temps. Je m’en vais la tirer de là.

— N’en faites rien, lui dit M. Tanguy en l’arrêtant ; elle ne tombera point, je vous l’assure : le bon Dieu veille sur elle et la soutient. Il faut que cette crise ait son cours ; elle sera plus calme ensuite. Voyez, ses cris diminuent ; ce ne sont plus que des sanglots, et dans un moment ses larmes deviendront des prières.

Le vieux prêtre, dont le grand cœur avait si souvent sondé la nature humaine dans ses joies, dans ses écarts et dans ses douleurs, avait bien prédit ce qui arriva. En effet, la pauvre femme, à bout de forces, se laissa tomber à genoux sur le rocher ; elle souleva encore une fois sa petite fille, qui plaignait de peur et de froid, la baisa sur le front, l’inonda de larmes ; puis, s’apercevant enfin que l’enfant grelottait, elle l’entoura soigneusement de son mantelet, et la pressant sur son sein pour la réchauffer, elle se mit à prier avec ardeur.

Bientôt après, elle revint à l’endroit où ses amis l’attendaient et reprit paisiblement avec eux le chemin de sa maison.


IV. — Mauvaise rencontre.

Anna Morel se laissa reconduire à la cabane qu’elle habitait avec sa tante Catherine. Quand le recteur la quitta, elle paraissait apaisée. Il lui promit de la tenir au courant des moindres manœuvres de la Galathée, et se retira sans soupçonner que le calme apparent de la jeune femme n’était qu’une courte éclaircie pendant une tempête.

La journée s’était à moitié écoulée pendant les scènes que nous avons esquissées. L’ombre descend promptement en hiver au milieu des brumes de l’Océan, et voici déjà la nuit.

La cabane est sombre. La petite fille, fatiguée de l’excursion du matin, s’est endormie à la chute du jour. La tante Catherine, tout en filant sa quenouille, veille et berce parfois l’enfant, qui agite ses petites mains ; puis elle quitte le berceau et s’approche du foyer pour y rallumer le feu de tourbe et préparer le souper. Peu de temps après, Anna, qui n’a fait que goûter du bout des lèvres au modeste repas servi par la bonne femme, Anna, sentant renaître en elle avec la nuit un trouble insurmontable, se lève avec une sorte d’égarement, assure à sa tante qu’elle doit parler ce soir au recteur, et sort précipitamment sans vouloir rien entendre.

Où va la pauvre insensée ? où dirige-t-elle ses pas au milieu des ténèbres ? Ce n’est point dans la direction du presbytère. Peut-être ira-t-elle sur la falaise. Mais à quoi bon, il fera bientôt nuit noire, et ses yeux pourront à peine voir le reflet du ciel sur la mer. N’importe : elle court sur le rivage ; ce reflet lui suffira…

Ainsi Anna, cédant à une impulsion irrésistible, parcourut les grèves sans trop savoir ce qu’elle faisait.

Du reste, ces promenades nocturnes n’étaient point rares pour elle depuis l’absence de son mari. Elle connaissait parfaitement tous les détours, tous les caps, tous les promontoires de la côte. Enfant de la grève elle se riait de ces obstacles comme du vent et de la tempête ; c’est pourquoi elle marchait à l’aventure, les yeux fixés sur les flots obscurs, dans le seul espoir de voir au loin briller une lumière consolatrice.

Cependant il arriva que, l’obscurité étant devenue complète, Anna Morel fut obligée de s’arrêter au milieu d’un dédale de grands rochers qui se dressaient, comme des fantômes géants, autour d’elle. Impossible de distinguer les objets à la distance de quatre ou cinq pas : partout des ravins, des pierres, des galets qui roulent sous les pieds, de noirs récifs que la mer couvrira dans peu de temps, et à moins d’une demi-encablure les flots, les flots qui montent déjà en roulant sourdement sur le sable. Mais, après avoir bien examiné la silhouette des falaises découpées sur le ciel, et s’être orientée à leur vue, elle se remit en marche d’un pas rapide.

Tout à coup une exclamation, poussée par une voix vibrante, retentit dans les cavernes du rivage. Cette voix était sinistre ; ce n’était pas l’appel d’un ami. L’infortunée, frappée par un pressentiment subit, se laissa tomber sur la terre, et se traînant à genoux avec cette force que la peur donne aux plus faibles, elle espérait gagner l’abri de quelque grotte retirée avant que le nouveau venu eût découvert sa présence…

— Qui va là, s’écria d’une voix rauque un homme en s’avançant à pas de loup ?… Halte-là, mille bombes ! C’est une femme qui veut se faufiler. Hein ! tu es venue ici pour nous espionner. Qui es-tu ? Tonnerre ! on n’y voit goutte. Allons, relève tes vergues et accoste, au lieu d’échouer sur le sable.

À ces mots, le bandit se mit en devoir de fixer sur le haut d’un récif une lanterne qu’il alluma aussitôt ; puis, il poussa une sorte de hurlement sauvage accompagné d’affreuses imprécations.

— Ah ! ah ! mille tonnerres ! vociféra-t-il, je la tiens ; elle est venue d’elle-même se jeter à la côte. Allons, ma jolie corvette, changez d’amures, ne gémissez pas pour si peu ; je ne suis pas un mangeur d’hommes, je pense ; on est bon enfant, ce soir, et il ne tient qu’à vous de voir l’embellie.

— Ayez pitié de moi, Corfmat, murmura la pauvre femme ; pour l’amour de Dieu, laissez-moi partir.

— Partir, veuve Morel, quitter tout de suite un vieil ami, vous n’y pensez pas. Allons, asseyons-nous gentiment et causons de nos petites affaires.

— Je n’ai pas le cœur à causer ; il est tard, laissez-moi, ou j’appelle au secours, je jette des cris…

— Bast ! c’est inutile. Aucuns cris ne pourraient sortir d’ici, franchir ces murs de roches. Calme-toi donc, ma petite, et causons raison.

Un moment atterrée, Anna Morel parut se résigner : oui, se résigner à peu près comme la perdrix blessée qui cache la tête sous son aile à l’approche du vautour. Le bandit se plaça devant elle, les bras croisés, et continua en ricanant :

— Ah ! ah ! ah ! c’est drôle, tout de même ; moi, j’aurais quasiment donné un doigt pour lui dire un mot, un tendre mot, là, face à face, et c’est elle-même qui m’en procure l’occasion. Je suis sûr et certain, Anna, que tu es venue me chercher. Hein ! on a donc conservé un brin d’affection solide pour son Nantais, ah ! ah !… et puisque Julien s’est laissé affaler…

— Taisez-vous, Corfmat, s’écria la jeune femme en bondissant comme si un ressort l’eût enlevée de dessus le sable où elle gisait, taisez-vous, ne parlez pas de mon mari, je vous le défends.

— Là, là, voyons, que diable ! on peut s’entendre entre amis, et nous en sommes… Et puis, tu ne voudrais pas m’empêcher de te dire combien je regrette ton Julien, un si bon matelot, qui sans moi serait mort de faim autrefois. Hein ! faut se souvenir un peu et pas faire l’ingrate.

Ce cruel dialogue n’était entrecoupé que par les gémissements de l’épouse frappée au cœur et par le sourd battement des vagues.

… — Mais je suis bon enfant, moi ; je vaux mieux que vous autres, y compris tous les Madec et même les Tanguy de Houat (deux vieux gabariers que je coulerai un jour ou l’autre, c’est sûr) ; je ne suis pas sans cœur, moi, et je n’entends pas que tu restes veuve… Voyons, tout de suite, tonnerre ! tu vas le jurer ; n’y a pas à balancer, mille et mille tremblements !

— Jamais, s’écria Anna, jamais ! D’ailleurs, vous avez menti, Julien existe, je le sais, je le sens dans mon cœur. Laissez-moi !

En achevant ces mots, elle prit un élan désespéré et s’élança parmi les pierres et les rochers avec une rapidité si imprévue, que Corfmat, avant qu’il pût songer à la poursuivre, se demandait par où elle avait passé.

Cependant, après avoir poussé les jurements les plus effroyables, le marin, revenu de sa stupeur, allait sans doute se mettre à la recherche de la victime qui venait de lui échapper, lorsqu’un sifflement prolongé se fit entendre à une petite distance sur la mer.

— Ah ! se dit Corfmat, je crois que cette niaise allait me faire oublier les affaires.

Et répondant lui-même au signal par un sifflement pareil, il s’assit tranquillement sur une pierre, à la place qu’Anna avait occupée. Alors une chaloupe vint accoster un peu au-dessous du récif où Corfmat avait placé son fanal. Un homme débarqua, et les deux complices s’étant rencontrés sur la grève, la conversation fut bientôt engagée entre eux. Nous en indiquerons les principaux passages, bien qu’elle eût lieu, en grande partie, dans une langue étrangère.

… — Cinquante guinées, yes, nous donner à vo cinquante guinées…

— J’en veux cent, dit Corfmat ; ce n’est pas trop pour une belle frégate comme cette satanée Galathée… Je veux cent guinées, pas un liard de moins.

— Oh ! oh ! ce être trop beaucoup fort.

— Allons, vieux goddam, vous étiez plus généreux la dernière fois que nous avons causé là-bas, sur la pointe ; mais n’importe, tope pour soixante. Mille bombes ! ce n’est pas trop pour risquer la cravate de chanvre… Hein ! qu’est-ce que vous dites ?

Moa, rien, je réfléchissais.

— C’est drôle, j’ai entendu comme si quelqu’un marchait par là, sur les rochers, au-dessus de nous… écoutez… je n’entends plus rien. C’est le vent qui roule des cailloux sur la falaise. Allons, topez-vous pour soixante guinées.

— Ce était beaucoup fort pour piloter une corvette ; mais je accepte.

— Et vous payez apparemment ?

Yes : la moitié… voilà : comptez… L’autre moitié à bord de l’Atalante

Puis l’Anglais continua, à voix plus basse, de compléter les instructions nécessaires pour accomplir l’expédition convenue. Il s’agissait, disons-le en peu de mots, de piloter quelques navires anglais, par un temps et une nuit convenables, dans la passe où la Galathée s’était réfugiée, afin de l’écraser sous le nombre et de l’amariner aisément. Telle était la nouvelle trahison que méditait le Nantais. La conférence étant terminée, les complices se séparèrent. La nuit était déjà bien avancée et le vent commençait à souffler avec violence. L’officier anglais regagna la chaloupe qui l’avait amené au moyen du signal de Corfmat ; tandis que celui-ci se dirigeait vers la baie où les embarcations de l’île de Houat se trouvaient à l’ancre ou échouées sur le sable.


V. — Prêtre et bandit.

Cependant la tante Catherine, ne voyant pas sa nièce rentrer au logis, commença de compter les minutes avec une inquiétude croissante. Le feu s’éteignait peu à peu sur le foyer ; l’île était silencieuse au dehors, sauf le bruit des lames qui roulaient sur les grèves ; et l’on conçoit aisément que dans de telles circonstances l’inquiétude la plus légitime se change bientôt en une invincible angoisse. Cela ne tarda pas à se produire dans l’esprit de la vieille femme, si dévouée à la malheureuse qu’elle attendait en vain. Elle quitta donc sa place auprès du foyer, rangea son rouet dans un coin, s’assura que la petite fille dormait paisiblement, et après avoir écouté une dernière fois contre la porte pour essayer de percevoir, au milieu du bruissement des rafales, l’écho affaibli de quelques pas lointains, elle sortit avec précaution de la cabane et se dirigea vers le presbytère…

Le recteur n’avait point vu Anna de toute la soirée. Il ne put se défendre de partager les inquiétudes de la bonne Catherine, et tout en la consolant de son mieux, il la reconduisit chez elle. Puis, sans faire attention aux vertes remontrances de Barbane, qui courait après lui dans l’espoir de le retenir, M. Tanguy alla explorer les falaises où Anna se rendait le plus souvent depuis le retour de la Galathée.

Le prêtre ne tarda pas à rencontrer la jeune femme, qui s’enfuyait éperdue, se croyant toujours poursuivie par son lâche persécuteur. Elle ne consentit à s’arrêter qu’aux supplications réitérées de M. Tanguy, et ne cessait de s’écrier d’une voix étranglée par la peur :

— Sauvez-moi, sauvez-moi, le voilà, l’entendez-vous ? Il vient…

— De qui parlez-vous ? mon enfant, lui dit le recteur ; personne ne vous menace ; apaisez-vous. Songez que je suis là… Ne me reconnaissez-vous pas ?

Ce ne fut qu’au bout de quelques minutes que la pauvre épouvantée parvint à vaincre son effroi.

— Maintenant que vous voilà à peu près remise, continua-t-il, dites-moi de qui vous parliez tout à l’heure. Qui vous poursuivait ? N’est-ce pas une fausse alarme ? Voyons, Anna, répondez sans crainte.

— Une fausse alarme ! dit-elle, une fausse alarme… Plût au ciel que cela fût ! Mais je l’entends encore me dire que Julien… Oh ! c’est affreux !

— Je devine que c’est ce méchant matelot qui vous a effrayée ce soir par ses menaces et ses faux rapports. Ce ne peut être que le Nantais ?

— Lui-même, M. Tang. Il veut la mort de mon mari ; il le fera périr, c’est sûr, si le malheur n’est déjà arrivé.

— C’est impossible, mon enfant ; vous oubliez que je veille sur mon troupeau. Le loup ne sera pas le plus fort ; ayez confiance et dites-moi bien vite ce qui s’est passé entre vous et Corfmat, car votre tante se meurt d’inquiétude à cause de votre absence.

Anna Morel fit en peu de mots le récit de son aventure, sans omettre de parler du fanal, puis d’un coup de sifflet venant du large et d’un bruit d’avirons qu’elle avait cru entendre au commencement de sa fuite. M. Pol comprit que Corfmat n’était point venu sur cette falaise écartée pour surprendre la femme de Julien, mais bien dans le but de tramer avec des inconnus, des ennemis sans doute, quelque complot, quelque nouvelle perfidie.

— Oh ! pardonnez-moi, Monsieur le recteur, dit Anna au moment de s’éloigner ; ayez pitié d’une pauvre folle ; car je suis folle de l’anxiété qui m’accable à cause du sort de Julien. Ne pouvant le voir, lui, je voulais du moins reconnaître la lumière de son vaisseau. Ah ! je suis bien malheureuse !

— Je le sais, mon enfant, et je partage vos chagrins ; mais prenez courage ; mettez vos peines dans les mains de Dieu. Il sauvera votre mari et vous le rendra… À présent, allez en paix ; puis, dès que vous aurez rassuré votre tante, faites éveiller Madec et le père Lizon, et dites-leur de se rendre en toute hâte auprès de la grande roche qui domine le port. Je crains d’avoir besoin de leurs bras. Adieu.

Le vent augmentait de violence et soulevait déjà les lames ; une pluie froide commençait à tomber ; mais qu’importait à M. Tanguy. Les obstacles, loin de l’abattre, donnaient du ressort à son âme vaillante et dévouée. Son corps, usé par l’âge et les travaux, mais vivifié par la charité, obéissait à l’ardeur de son zèle et se trouvait capable d’endurer toutes les fatigues, toutes les souffrances, de tenter toutes les entreprises qui lui semblaient utiles ou nécessaires au bien d’autrui.

M. Tanguy venait de se mettre en marche dans la direction du port, lorsqu’il crut entendre rouler les galets sur la grève au-dessous de lui. Il s’arrêta derrière un rocher et se mit en observation. Quoique l’obscurité fût complète, il distingua bientôt l’ombre d’un homme qui tranchait un peu sur la teinte plus pâle du sable sur lequel les flots roulaient à chaque instant. M. Pol laissa passer le rôdeur sans bouger de place, et dès que celui-ci eut disparu du côté du petit port, le prêtre dirigea ses pas à la suite de l’inconnu.

La nuit était si sombre, les rafales faisaient tant de bruit en mêlant leurs sifflements au battement des flots soulevés, qu’il était bien difficile à une certaine distance de se rendre compte de ce qui se passait. Cependant, de temps à autre, le recteur, dont les yeux exercés perçaient les ténèbres, apercevait son homme allant et venant au milieu des barques échouées dans le fond de la baie.

— Mon Dieu, se dit-il, n’y pouvant plus tenir, que mes braves amis tardent à venir… N’importe, il faut que je sache ce que fait cet homme.

Et le voilà rendu sur le bord de la mer.

— Que faites-vous là, s’écria-t-il d’une voix forte, en reconnaissant le marin qui, les pieds encore dans l’eau, venait de pousser au large une embarcation. Que faites-vous ? Répondez.

— Ah ! c’est vous, recteur, dit le matelot à moitié ivre ; c’est vous qui passez vos nuits à espionner les gens. Moi, je fais ici ce qui me plaît ; ça ne vous regarde pas.

— Vous avez fait un mauvais coup, Corfmat ; vous avez voulu perdre une embarcation, par vengeance, peut-être : celle de Madec ou celle du pauvre Lizon. Savez-vous que c’est une lâche action, cela ?

— Ça m’est bien égal, à moi, vieux radoteur ; rangez-vous et laissez-moi passer, dit le bandit furieux en brandissant une gaffe.

— Je ne crains rien, Corfmat ; je n’ai jamais tremblé devant les hommes, vous le savez… Et puis, vous n’oseriez frapper un vieillard, un prêtre…

— Un prêtre ! Et pourquoi pas, s’il veut me barrer le passage ?

— Parce que ce prêtre vous conseille de ne pas ajouter un crime à une action déjà trop condamnable.

— Ah ! ah ! la belle affaire, vociféra le matelot. Est-ce ma faute, à moi, s’ils mettent de mauvaises amarres à leurs chaloupes ?

— Vous ne me donnerez pas le change, misérable ; c’est vous qui avez coupé l’amarre, et…

— Et poussé au large : c’est vrai, je m’en vante ; et de plus, j’ai donné plus de dix coups de hache dans les bordages de ce vieux sabot, où les cancres peuvent déjà s’amuser. Ah ! ah ! Place, place au brave Nantais.

— Malheureux ! revenez à vous !

— Place vieux cormoran, ou bien venez me servir un coup à votre cambuse, sinon je vas y mettre le feu, après avoir démoli tous les you-yous des Houatais.

— Vous ne passerez pas, s’écria M. Tanguy, dont le grand cœur frémissait ; vous ne passerez pas, et je vous arrête. Je vous arrête comme coupable de la perte d’une chaloupe, et, de plus, pour complot et trahison ; oui, trahison, car on vous a vu allumer un fanal sur la pointe de l’île, et l’on sait que des ennemis ont accosté…

Le Nantais fut d’abord un peu déconcerté de voir que le recteur avait découvert en grande partie les machinations qu’il comptait tenir secrètes. Il parut éprouver un moment d’hésitation en présence du courageux sang-froid dont le prêtre venait de faire preuve ; mais cette impression ne fut que de courte durée. Il reprit en peu de temps son audace habituelle et s’écria avec une grossière ironie :

— Ah ! vous prétendez m’arrêter, vous, corbeau de malheur ! et vous croyez apparemment que Corfmat va tout bonnement se laisser bloquer comme un novice… Hein ! recteur, vous voulez rire ; mais ça ne prendra pas. Ainsi, vite au large.

— Non, vous ne partirez pas, répondit M. Tanguy en se plaçant entre Corfmat et la mer, vous ne partirez pas, vous dis-je. Vous répondrez de vos actions ; nous saurons ce que vous avez comploté ; nous…

Ces paroles furent interrompues par la plus infâme agression que puisse commettre un homme égaré. Corfmat osa porter la main sur le ministre de Dieu, qu’il frappa rudement en pleine poitrine.... Il allait sans doute, dans sa fureur, pousser dans la mer le vieillard intrépide qui osait lui résister, quand tout à coup deux ombres parurent sur la grève à moins de dix pas de Corfmat, qui luttait en faisant face à l’Océan ; puis, quatre secondes après, Corfmat renversé roulait sur le sable humide, tandis que le recteur suppliait les amis qui venaient de l’arracher aux mains de ce traître de ne pas frapper inutilement un tel misérable, que la justice allait enfin punir comme il l’avait mérité.

Le Nantais fut solidement garrotté en une minute, malgré sa résistance et ses jurements, par les deux marins venus si fort à propos ; puis il fut aussitôt traîné ou poussé du côté de la cambuse, dans laquelle, cette fois, il n’entra pas en maître. Là, renfermé dans un arrière-cabinet sombre et garni de solides fermetures, il put réfléchir à son aise sur sa situation et meurtrir contre les murailles ses poings, qui, pour le moment, semblaient incapables de l’arracher au sort que sa méchanceté lui avait préparé.


VI. — Évasion.

Si nous écrivions un roman avec tous ses détails et ses longues péripéties, ménagées à plaisir, nous pourrions faire de nombreux chapitres avec ce qui nous reste à dire. Nous dirions ce qui se passa dans la prison de Corfmat, puis à bord de la flotte anglaise, où l’on attendit le traître pendant trois jours. Nous dirions comment (les vaisseaux anglais ayant été contraints de prendre le large, sauf une belle corvette, l’Atalante, qui se perdit sur un banc) la Galathée profita de cette circonstance en gagnant le port de Lorient juste à temps pour ne pas sombrer en pleine mer ; et comment Julien Morel revint ensuite à l’île de Houat, où sa pauvre femme, presque folle de douleur n’espérait plus son retour, car on avait cru que la Galathée s’était perdue avant d’entrer dans la rade.

Nous ferions aussi l’intéressante peinture du tribunal présidé par notre vénérable juge le jour de la condamnation de Corfmat, et nous aurions un chapitre saisissant à consacrer aux efforts désespérés du bandit pour s’évader du cachot, au milieu d’une nuit ténébreuse, au bruit strident des rafales qui couvrait celui des pierres arrachées et des planches rompues, etc., etc.

Ce croquis sommaire étant à peu près indiqué, reprenons, d’une manière aussi brève que possible, le fil de notre récit.

C’était, nous l’avons dit, par une nuit ténébreuse. Le vent soufflait de l’ouest avec une violence peu ordinaire. Un homme s’avançait à pas de loup sur la grève, du côté de la pointe de l’île, ne quittant l’abri d’un rocher pour se rendre à l’autre, qu’après avoir écouté attentivement et regardé de tous les côtés ; s’arrêtant à chaque minute et tressaillant au moindre bruit, soit que des courlis effrayés prissent leur volée avec des cris plaintifs, soit que des débris détachés de la falaise abrupte par les coups répétés du vent de mer, vinssent rouler sur le sable aux pieds du fuyard. C’est lui, c’est le condamné, qui a brisé ses liens et court à de nouveaux méfaits. Il sonde, il interroge l’Océan, cette rade neutre du monde, ouverte aux héros, aux coupables…, et semble le menacer de sa fureur. La mer était déjà grosse vers le milieu de la nuit. Les hautes lames du large arrivaient de temps en temps à la côte et pouvaient faire présager une tempête. Aussi le misérable évadé commençait-il à s’inquiéter.

— Que faire ? se disait-il, mille bombes ! Dire qu’il ne passera pas une chaloupe à la pointe. Pourtant, il doit être bientôt trois heures du matin, et d’ordinaire les bateaux de Belle-Île doublent la pointe de Houat… Ah ! ah ! quel tour je leur ai joué ! Hein ? on dira : C’est drôle, le Nantais s’est envolé comme un goëland, par le toit de la cambuse… N’importe, m’est avis qu’il serait temps de filer… Mille millions de diables ! Hein ? qu’est-ce que c’est ?… les lames qui clapotent apparemment… Mais non, tonnerre ! c’est un bruit d’avirons… oui, ça rapproche… Ohé, ohé, là-bas !

— Ohé ! répondit une voix sur la mer : que voulez-vous ?

— Passage à bord, camarades.

— Impossible de doubler le cap.

— C’est que vous avez pris un mauvais bord. Virez tout de suite ; laissez courir un demi-mille au large et arrivez ; le remous vous portera tout seul dans l’anse au-dessous de la pointe.

— C’est bon, camarade ; il paraît que vous vous y connaissez.

— Un peu, garçons. Allons, y êtes-vous ? Larguez la misaine et revenez au plus près ; quand je serai à bord, je vous tirerai de presse.

Le bruit des houles et l’éloignement ne permirent pas aux passagers de saisir tout ce que Corfmat avait dit, mais ils en comprirent assez pour exécuter, à l’aide de leur instinct maritime, les manœuvres indiquées par le Nantais. Tout se passa comme il l’avait prévu. Un remous favorable amena l’embarcation dans l’anse où Corfmat s’était rendu à l’avance, et dès qu’il eut sauté à bord, il se mit au gouvernail et commanda de faire voile.

L’embarcation était montée par trois pêcheurs de Hœdik, le père, le fils, âgé de quatorze ans, et un vieux matelot ; alors, le père, patron de la chaloupe, après avoir (comme disent les marins) mesuré la couleur du temps, jugea qu’il était prudent de rester à terre pour le quart d’heure. Mais un quart d’heure, c’était un siècle pour le fuyard, qui croyait à tout moment voir pointer au-dessus de la falaise blanchâtre la noire silhouette du recteur ; un quart d’heure, c’était pour le bandit la perte ou le salut ! C’est pourquoi, voyant l’hésitation du patron de la chaloupe, Corfmat jura qu’il n’y avait pas de danger. Puis, sans attendre la réponse de ses compagnons, il poussa vigoureusement au large au moyen d’une gaffe qu’il avait saisie par précaution.

La chaloupe était bien construite et solide à la mer ; Corfmat gouvernait avec autant d’adresse que de détermination ; aussi le premier mille se fit-il sans avarie. Mais quand on eut doublé le cap et que l’embarcation se trouva plus exposée aux grandes houles du large qui, poussées par un vent affreux, roulaient, avec une fureur dont la violence augmentait à chaque instant, il devint impossible de méconnaître l’approche d’une tempête. En vain le patron de la barque fit-il remarquer au pilote tous ces signes avant-coureurs d’une bourrasque inévitable ; en vain le supplia-t-il de gouverner sur le petit port de Houat pour y chercher un abri : le Nantais, l’œil hagard, la bouche frémissante, la main crispée sur la barre du gouvernail, avait l’air de ne rien entendre et continuait à tenir le cap sur la haute mer, malgré les vagues énormes qui soulevaient la chaloupe à une hauteur inquiétante. Une seule lame reçue par le travers, et tout eût été perdu. Mais Corfmat fendait les houles avec une étonnante habileté, celle que donne le désespoir.

Deux milles se firent ainsi. Mais il devenait évident qu’on ne pouvait aller plus loin sans sombrer. Le patron, poussé à bout et voyant son autorité méconnue, perdit patience à la fin. Corfmat, cramponné au banc de l’arrière comme à sa dernière planche de salut, refusait énergiquement de quitter le gouvernail, et ce ne fut qu’après une lutte désespérée contre les trois hommes, qui l’avaient vainement supplié, qu’il abandonna la barre. Il fut jeté de force et attaché dans le fond de la chaloupe.

On s’orienta aussitôt dans la direction du port de Houat. Ce devait être bien plus difficile, malgré le jour qui perçait lentement entre d’énormes nuages. Le vent semblait augmenter encore et soufflait sans cesse par rafales variant de l’ouest au sud-sud-ouest. La mer devint plus houleuse ; les lames se succédaient plus hautes et menaçaient à chaque instant de submerger la chaloupe, déjà trop chargée d’eau.

Alors, en guise de canon de détresse, le vieux matelot fit feu à plusieurs reprises au moyen d’un mousquet d’abordage, tandis que les autres agitaient dans l’air des débris de pavillons pour demander du secours.


VII. — Sur la mer.

Un peu avant le point du jour, on s’aperçut de la fuite de Corfmat, évadé, comme nous l’avons dit, par le toit d’un appentis adossé à la cambuse. Madec, chargé spécialement de la surveillance du prisonnier, trouva la cage vide, en lui apportant sa nourriture, et remarqua d’un coup d’œil la trouée pratiquée par le bandit dans le plafond garni de planches et dans la toiture de ce réduit. Il courut en toute hâte au presbytère, et quoique le recteur fût souffrant depuis la nuit où Corfmat l’avait frappé, Madec crut devoir l’informer de cet étrange événement.

— Rassemble tous les meilleurs matelots de l’île, dit aussitôt le patron en soutane ; préviens Julien Morel, bien qu’il ne soit de retour que d’hier. Il est vaillant, bon pilote, et j’aurai sans doute besoin de lui.

— Il ne navigue pas ce matin, et c’est pas bien étonnant… Mais je vas le remorquer : suffit, je connais mon gabier, tout paré à prendre le vent.

— Allons, dit le recteur en sortant avec précipitation, sans canne, sans chapeau, malgré les vives douleurs qu’il ressentait et les supplications de Barbane… Venez me rejoindre dans la baie sans perdre une minute.

Au moment où M. Tanguy arrivait sur la falaise, on venait d’entendre au large le premier coup de mousquet tiré de la chaloupe en détresse. La mer était si grosse, les lames si hautes, qu’on n’apercevait pas encore le petit bâtiment perdu au milieu du brouillard et de l’écume des flots. Plusieurs coups de feu retentirent ensuite, et l’horizon s’étant légèrement éclairci vers les sept heures du matin, on put distinguer les signaux que l’équipage agitait sans cesse.

Tous les hommes sur lesquels on pouvait compter à bon droit se trouvèrent bientôt réunis. Julien Morel aussi venait de se rendre à l’appel du vieux prêtre, cette fois transformé en amiral. On tint conseil sur la falaise. M. Tanguy envoya cinq ou six matelots battre les grèves, les rochers et les cavernes de la pointe, dans le but de s’emparer du prisonnier évadé. Il garda auprès de lui Madec, Julien et deux autres, puis commanda de parer la meilleure embarcation du port, afin de porter secours aux malheureux que le naufrage menaçait.

En quelques minutes, tous les préparatifs de ce dangereux appareillage furent terminés. Il était impossible de se dissimuler l’imminence du péril. Julien lui-même, le brave pilote, en voyant la hauteur des lames, et peut-être, disons-le, à la pensée de la chère famille qu’il n’avait revue qu’un jour, Julien sentit sa main trembler sur la barre du gouvernail. Mais cette impression ne dura qu’un instant. M. Tanguy paraissait si rassuré, si intrépide ; il donnait ses ordres avec tant de calme et de sûreté, que sous les yeux d’un tel amiral, le courage serait revenu au cœur des moins braves. On continua donc à tenir vaillamment le cap au large, dans la direction où l’on avait remarqué les derniers signaux.

— Courage, courage, mes enfants, criait le recteur ; n’ayez pas peur, sainte Anne est avec nous.

— Là, à tribord, un signal, je l’ai vu, s’écria un des matelots.

Souquez dur, garçons, dit Madec en donnant l’exemple ; cargue la misaine, borde le foc. Allons, ne mollissons pas.

Alors on entendit distinctement une voix qui hélait à peu de distance.

— Voilà la chaloupe, dit aussitôt M. Tanguy. Vire un peu à tribord… Bon. Maintenant, lancez-leur les bouées, les amarres… Défiez, défiez l’abordage…

Que se passait-il donc à bord de la chaloupe désemparée ? Pourquoi ces malheureux, au lieu de se prêter à la manœuvre et de saisir les amarres qu’on leur a tendues, paraissent-ils plus occupés de se quereller et même de se battre ? La terreur les a sans doute rendus comme fous… Non, non, ce n’est point là le motif de leur étrange conduite.

Nous avons dit que Corfmat vaincu avait été attaché dans le fond de la barque : mais quand le bateau sauveteur parut tout à coup à moins d’une encablure ; quand, surtout, les marins de Hœdik, sur le point de se jeter à la nage, eurent acquis la certitude qu’on venait à leur secours, ils poussèrent tous les trois des cris d’appel et de reconnaissance. Corfmat avait réussi à se détacher : alors le misérable, ayant reconnu M. Tanguy dans l’embarcation peu éloignée, s’élança comme un furieux, pour saisir une gaffe dont il voulait frapper ses compagnons.

Cette querelle pouvait avoir les conséquences les plus déplorables, au milieu d’une tempête, en venant à l’encontre de toutes les manœuvres nécessaires pour opérer le sauvetage ; elle pouvait entraîner la perte des deux embarcations à la fois. Mais le bandit se rendit justice à lui-même. Tandis que les marins faisaient tous leurs efforts pour désarmer le Nantais, auquel, par humanité, ils hésitaient à donner un coup mortel, celui-ci aperçut, dans l’autre barque, en ce moment très-rapprochée, une figure qui le frappa d’une sorte de commotion électrique.

— Julien ! s’écria-t-il, Julien ! ah ! j’aurai ta vie avant qu’ils aient la mienne !

À ces mots, aussi prompt que l’éclair, il monta sur le bordage de la chaloupe et, sa gaffe à la main, il s’élança par un bond prodigieux qui l’eût porté dans le bateau de M. Tanguy, si une forte houle ne l’eût soudainement éloigné. Ainsi Corfmat tomba dans la mer. Une fois on vit ses bras sortir de l’eau et s’agiter convulsivement. Comme on le savait excellent nageur, on croyait le voir revenir à chaque instant à la surface. Mais il ne reparut point ; seulement, à la place où il venait de disparaître, les marins, penchés aux bords des embarcations, crurent distinguer sur l’écume des houles de légères teintes de sang, et ils pensèrent que le coupable, frappé dans son dernier forfait, s’était brisé le crâne contre la quille du bateau…

— Prions pour lui, dit le recteur ému, que Dieu lui fasse miséricorde… Maintenant, ajouta-t-il en domptant sa souffrance, songeons à sauver les vivants et que sainte Anne nous soit en aide.

Le retour à l’île de Houat présenta les mêmes dangers que le départ, et en eût offert bien davantage si le vent ne s’était un peu apaisé. Nous n’essaierons pas de peindre le tableau de la mer en fureur. Les trois marins de Hœdik furent contraints d’abandonner leur chaloupe, qui sombra sous leurs yeux quelques moments après que M. Tanguy les eut reçus dans la sienne.

Enfin le bateau sauveteur, porté par des lames encore terribles, entra dans le petit port de Houat. Toute la population de l’île était là pour recevoir et acclamer son protecteur, pour les jours duquel elle venait de trembler. Trembler ! oh ! non, ne parlons pas ainsi : nul ne tremblait en voyant M. Tang exposé sur la mer. Il l’avait si souvent affrontée et vaincue ; il avait opéré tant de sauvetages plus étonnants, résisté à tant de tempêtes, que les marins de Houat étaient persuadés que, nouveau Gildas, le saint prêtre pouvait marcher sur les flots.

Les naufragés et leurs sauveurs débarquèrent en même temps. M. Tanguy, d’ordinaire si alerte, les suivit avec une étrange lenteur. Puis, à peine eut-il mis le pied sur la grève, qu’on le vit pâlir et chanceler en portant la main à sa poitrine. Ce fut Julien Morel qui le soutint et l’empêcha de tomber sur le sable, tandis qu’Anna, accourue au-devant de son mari, saisissait avec anxiété le bras inerte du vieux prêtre et baignait sa main de ses larmes٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠


Il ne nous reste plus que quelques mots à ajouter pour terminer cet épisode des dernières années de la sainte existence de M. Tanguy. Et c’est assez, si du moins nous avons réussi à donner une idée des œuvres aussi grandes que peu connues de la vie modeste de ce noble apôtre. Que d’autres, au surplus, qui, retirés dans les plus humbles retraites, répandent autour d’eux sans bruit et sans renommée, des bienfaits et des exemples pareils, et qui protégent leur troupeau contre les orages du monde, comme notre pasteur-matelot arrachait le sien aux tempêtes de l’Océan.

Quelle belle vie et quelle belle mort !…

Les pêcheurs, consternés, emportèrent le prêtre évanoui. Les acclamations qu’ils avaient d’abord poussées à son retour se changèrent en gémissements. Julien était l’un des privilégiés qui portaient le mourant. Anna marchait auprès de lui, essuyant de temps à autre la sueur froide qui coulait sur le front de son père bien-aimé. La douleur était peinte sur tous les visages de ces hommes bronzés à la mer. On parlait bas, on s’interrogeait avec tristesse. Un grand malheur semblait être dans l’air et planer sur l’île.

Au presbytère, on déposa le malade sur son lit, son pauvre lit, qu’un indigent de nos jours n’eût guère trouvé supportable. Là, il reprit peu à peu connaissance, et trouvant dans les sanglots à peine contenus qui éclataient parfois autour de sa couche une nouvelle preuve de l’attachement bien profond que l’île tout entière lui avait voué, le vieillard essaya de faire entendre encore quelques paroles de consolation.

Hélas ! tous comprirent que ce devaient être les dernières, et tous, par un même sentiment d’amour, de douleur et de piété, se mirent à genoux autour de ce lit funèbre.

— Mes enfants, leur dit le pasteur, en faisant un violent effort pour parler, vos larmes m’annoncent que je vais mourir, et je sens là, en moi-même, que le moment est venu. Je ne regrette pas la vie, quoique vous me l’ayez rendue bien douce ; je ne regrette pas la terre, si mon maître daigne me donner le ciel en échange… Ne pleurez pas, si vos larmes protestent contre la volonté de Dieu ; mais qu’elles coulent en paix, qu’elles coulent longtemps sur la tombe de celui qui ne sut que vous aimer, si ce sont des larmes de reconnaissance et de résignation… Soyez toujours chrétiens, aimez-vous les uns les autres ; aimez Jésus-Christ, ajouta le prêtre mourant en serrant sur sa poitrine haletante un crucifix… Implorez sa divine miséricorde pour moi… comme je l’implorerai pour vous… Oui, sachez vous aimer ; c’est là tout le secret du seul bonheur que l’on puisse goûter ici-bas… Voyez : un homme qui naquit parmi vous, qui fut jadis votre parent, votre ami, oublia un jour ce divin précepte de la charité… et Dieu l’a puni… Jésus miséricordieux, ayez pitié de lui ; ayez pitié d’eux tous, ayez pitié de moi…

Alors sa voix devint entrecoupée, sa respiration lente et oppressée. Anna, au comble du désespoir, appuyait le crucifix sur les lèvres glacées du mourant. Tous les marins, remplis d’une indicible consternation, répétaient à voix basse les prières des agonisants…

Le soir était venu sur ces entrefaites, et l’ombre du crépuscule, en pénétrant dans la chambre mortuaire, augmentait encore la tristesse de ce cruel moment. Puis on entendit un sanglot, presque un cri déchirant : la femme de Julien Morel venait de tomber sans connaissance sur la terre, et l’âme du bon M. Tang était remontée dans le ciel.


Villa Saint-Guen, 7 avril 1869.





  1. Ici nous interrompons la série des légendes et contes bretons proprement dits. Ils suffisent peut-être à donner une idée du génie varié de nos conteurs.

    Afin d’éviter la monotonie sans doute inhérente à ce genre, nous allons présenter au lecteur deux ou trois nouvelles, plus développées, bretonnes encore, mais plus réelles, si j’ose dire, et fidèlement cueillies sur nos grèves si sauvages et pourtant si romantiques.