Faust, récit en neuf lettres

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FAUST


RECIT EN NEUF LETTRES







Entsagen sollst du, sollst entsagen.
(Faust, première partie.)


Lettre première
Paul Alexandrovitch B… A Semène Nikolaievitch V…


Village de M…, 6 juin 1850.

Arrivé ici depuis trois jours, mon ami, je m’empresse de t’écrire suivant ma promesse. Il pleut depuis le matin ; impossible de sortir, d’ailleurs j’ai un extrême désir de causer avec toi. Me voilà de retour dans mon ancien gîte, que j’avais quitté — il est effrayant d’y songer ! — Il y a neuf ans. Que de choses se sont passées depuis ce temps ! Il me semble en vérité que je ne suis plus le même homme. Comment en douter ? Te rappelles-tu ce gothique petit miroir qui se trouve dans mon salon ? Il a appartenu à ma grand’mère, et tu te demandais souvent : « Qu’a-t-il vu Il y a cent ans ? » A peine avais-je mis le pied dans la maison, que je m’en suis approché ; mais je n’ai pu me défendre d’une émotion profonde en voyant combien j’étais vieilli. Au reste, tout a vieilli autour de moi. Mon humble logis, déjà bien vieux lors de mon départ, est maintenant dans le plus triste état, et je me demande si quelque jour il ne s’enfoncera pas sous le sol. Ma bonne Vassilievna, la sommelière (tu n’as sans doute point oublié Vassilievna et ses confitures), est d’une maigreur de squelette ; lors qu’elle m’a aperçu, elle n’a point eu la force de pousser une exclamation ni même de pleurer ; elle s’est mise à pousser des gémissemens étouffés, à tousser, et enfin elle est tombée tout évanouie sur une chaise en agitant la main. Le vieux Terenti est mieux conservé r il se tient encore aussi raide qu’autrefois et marche toujours les pieds en dehors, il porte le même pantalon de nankin et les mêmes souliers en cuir de chèvre dont la forme bizarre et le cri te causaient un tel étonnement ; mais hélas ! ses jambes grêles semblent perdues maintenant au milieu des plis de ce pantalon, et comme ses cheveux ont blanchi ! Lorsqu’il ouvrait la bouche pour me parler et pour donner des ordres dans la pièce voisine, le son de sa voix était à la fois attristant et comique. En revanche, le jardin est considérablement embelli ; les acacias, les chèvrefeuilles (tu te souviens que nous en avions planté) sont maintenant devenus de magnifiques arbrisseaux ; quant aux allées de tilleuls, tu ne les reconnaîtrais plus. Sous leurs voûtes d’un vert sombre, je respire avec délices un air empreint des plus suaves émanations, et j’aime à voir les rayons du soleil, se jouant à travers leur feuillage, tracer de bizarres dessins sur le sol noir que je n’ai pas fait sabler. Mon chêne favori est maintenant d’une taille respectable ; j’ai passé plus d’une heure hier, en plein jour, sur un banc qu’il couvre de son ombre. Je me sentais heureux. Une herbe touffue étalait gaiement autour de moi des milliers de fleurs épanouies ; une lumière dorée communiquait à l’ombre même une sorte de transparence. Et le chant des oiseaux ! tu n’as pas oublié, j’espère, que je l’adore ; j’ai passé quelques momens de muette extase à écouter leur mélodieux concert, depuis le cri lointain du coucou jusqu’aux joyeux coups de sifflet du merle et aux modulations du loriot.

Mais revenons au jardin ; il n’est pas le seul qui ait prospéré. Je rencontre à chaque pas de vigoureux jeunes gens qui ne me rappellent en rien les enfans que j’avais quittés. Tu aurais bien de la peine à reconnaître dans le gaillard que je viens de voir ton favori Timochka, dont la constitution délicate te donnait tant d’inquiétude ; c’est maintenant un robuste garçon aux larges épaules, un véritable Hercule Farnèse. Je l’ai pris à mon service, car mon ancien valet de chambre aimait beaucoup trop à me faire sentir à quel point il avait profité de son séjour dans la capitale. Quant à mes chiens, je n’en ai plus retrouvé un seul : ils sont tous morts. Le pauvre Nefka a vécu plus longtemps que tous les autres, et pourtant il n’a, pas attendu mon retour comme Argos, le fidèle compagnon d’Ulysse, Je me suis établi dans mon ancienne chambre : le soleil y donne en plein, et elle est infestée de mouches ; mais cette odeur qui est particulière aux vieilles maisons ne s’y fait pas sentir. Te l’avouerai-je ? cette odeur acre et pénétrante agit fortement sur mon imagination ; elle ne me paraît point désagréable ; elle m’attriste et me jette dans une sorte de langueur indéfinissable. Comme toi, j’aime les vieilles commodes aux ornemens de cuivre, les fauteuils blancs aux pieds fourchus et aux dossiers ovales, les lustres de cristal, en un mot le mobilier de nos grands-pères ; seulement il m’est tout à fait impossible d’en supporter la vue pendant longtemps. La chambre que j’occupe est meublée avec une grande simplicité ; j’y ai conservé une longue et étroite étagère dont les rayons sont couverts de verroteries antiques, et j’ai fait suspendre au mur le portrait de femme entouré d’un cadre noir que tu appelais le portrait de Manon Lescaut. La couleur s’est légèrement assombrie, mais il a peu changé du reste ; c’est toujours cette singulière expression de sensibilité et de finesse, ce sourire à la fois triste et insouciant, cette petite main aux doigts effilés qui laisse échapper mollement une rose à demi effeuillée. Les stores qui garnissent la fenêtre font mon bonheur ; ils étaient jadis verts, mais le soleil les a jaunis. Les peintures représentent des épisodes du Solitaire de M. d’Arlincourt ; l’effet est des plus grotesques…

Depuis mon arrivée ici, je me sens beaucoup plus calme. Une apathie complète s’est emparée de moi : aucune occupation ne me tente, personne ne m’attire, et rien ne réveille en moi la pensée ; mais je rêve, et tu conviendras que c’est là une occupation comme une autre. Les souvenirs de mon enfance sont venus m’assiéger les premiers… En tout lieu, et quels que fussent les objets sur lesquels je fixais mes regards, ils s’élevaient dans mon esprit avec une netteté, une précision rigoureuse jusque dans les moindres détails. D’autres souvenirs les remplacèrent bientôt, puis d’autres encore, et enfin, enfin je me détournai doucement du passé, et une tristesse pleine de charme succéda à cette évocation. Figure-toi qu’un jour, m’étant assis sur la digue, à l’ombre d’un saule, je me mis tout à coup à pleurer malgré mon âge, et j’aurais probablement pleuré longtemps, si je n’avais été surpris par une paysanne qui me regarda d’abord d’un air curieux, puis détourna les yeux, me fit un profond salut et s’éloigna. J’aimerais à rester dans les mêmes dispositions (aux larmes près, bien entendu) jusqu’au jour de mon départ, vers la fin de septembre, et serais fort contrarié si quelque voisin s’avisait de venir me rendre visite. Cela est heureusement peu probable, d’autant plus qu’ils habitent tous assez loin d’ici. Tu me comprendras, je le sais : comme moi, tu connais par expérience le charme de la solitude ; d’ailleurs le repos m’est devenu nécessaire après mes longs voyages.

Et puis je ne crains point l’ennui. J’ai apporté avec moi plusieurs livres et n’en manque point ici. Ma bibliothèque est assez bien garnie. Je l’ai ouverte hier et me suis donné le plaisir d’en passer en revue les volumes poudreux. J’y ai trouvé bien des reliques auxquelles je n’avais fait aucune attention autrefois et qui sont fort curieuses : ainsi par exemple une traduction manuscrite de Candide qui remonte à plus de soixante-dix ans, des journaux de la même époque, le Caméléon triomphant (Mirabeau), le Paysan perverti, etc. Plusieurs ouvrages à l’usage des enfans me sont aussi tombés sous la main ; les uns m’ont servi à moi-même, d’autres à mon père et quelques-uns à ma grand’mère. Il en est un, — une vieille grammaire française couverte d’une reliure bigarrée, — qui porte en gros caractères l’inscription suivante en français : « Ce livre appartient à Mlle Eudoxie de Lavrine, » et plus bas : « 1741. » Parmi les livres que j’avais apportés avec moi des pays étrangers se trouve aussi un Faust de Goethe. Il fut un temps, tu ne le sais peut-être pas, où je savais par cœur toute la première partie de ce poème ; j’en étais ravi… Autre temps, autres goûts, et depuis neuf ans il ne m’est plus arrivé, je crois, de l’ouvrir. Avec quelle indicible émotion je m’emparai de ce petit livre, qui m’était si connu ! C’était pourtant une mauvaise édition de l’année 1828. Je l’emportai avec moi, et, m’étant jeté sur mon lit, je me mis à le lire. Quel effet produisit sur moi la scène magnifique par laquelle il commence ! On voit apparaître le génie de la terre, tu ne l’as pas oublié, et il débute ainsi : « Dans les flots animés, au sein tumultueux de la création… » Ce passage me causa une agitation que je n’avais pas ressentie de puis longtemps ; je frissonnai d’admiration. Je me revis en esprit à Berlin, menant la vie d’étudiant : je revis Mlle Clara Stich et Seidelmann dans le rôle de Méphistophélès, j’entendis la musique de Radzivil, et bien d’autres choses… C’est vainement que j’essayai de chasser tous ces souvenirs ; ils me poursuivaient, et je fus longtemps à m’endormir.

Tels sont les rêves auxquels s’abandonne dans la solitude un de tes amis qui frise la quarantaine ; mais je n’en rougis pas : la honte est encore un sentiment qui appartient à la jeunesse, et je commence à remarquer que je vieillis. Sais-tu pourquoi ? Je vais te le dire. Je m’efforce maintenant de grandir à mes propres yeux les émotions agréables que je ressens et à calmer mes douleurs, tandis qu’autrefois c’était tout le contraire : j’entretenais les sentimens pénibles, je veillais sur eux comme un avare sur son trésor, et rougissais d’une explosion de gaieté Cependant, malgré toute mon expérience du monde, il me semble, mon cher Horatio, qu’il me reste encore une connaissance à acquérir, et ce quelque chose pourrait bien être ce qu’Il y a de plus sérieux dans la vie.

En vérité je ne sais plus ce que je te dis. Allons ! adieu. Je t’écrirai prochainement. Que fais-tu à Pétersbourg ? A propos, Saveli, mon ancien cuisinier me charge de te saluer. Il a beaucoup vieilli aussi, sans prendre trop d’embonpoint, il est vrai, mais il est devenu un peu grognon. Quant à ses talens culinaires, ils n’ont point varié : il excelle toujours dans la préparation des plats du pays, et ne manque pas de griller les rôtis au point de les changer en morceaux de carton. Mais il est temps de finir. Adieu.


LETTRE DEUXIEME
Le même au même

M…, 12 juin 1850.

J’ai à te communiquer une nouvelle assez importante, mon cher ami. Écoute-moi attentivement. Hier il me prit fantaisie d’aller faire un tour de promenade avant le dîner, mais non point dans le jardin ; je pris la route qui conduit en ville. J’aime à marcher rapidement, mais sans but, sur une grande route qui se déroule à perte de vue. Il semble que l’on se hâte ainsi pour remplir quelque devoir important, Mais j’entends le bruit d’une calèche qui vient à ma rencontre. Ne serait-ce point une visite qui m’arrive ? pensai-je avec effroi. Non ; le jeune homme à moustaches qui est assis dans cet équipage m’est tout à fait inconnu. Cela me tranquillise. Tout à coup, en passant près de moi, ce personnage se retourne, donne ordre au cocher d’arrêter, soulève poliment sa casquette et prononce mon nom. Je me mets alors à le regarder ; cette figure à moustaches ne m’était pas tout à fait inconnue.

— Vous ne me reconnaissez pas ? dit-il en sautant à bas de sa calèche.

— Mon Dieu ! j’avoue…

— Et moi je vous ai reconnu à l’instant même.

Quelques mots d’explication mirent fin à mon embarras. J’avais devant moi Priemkof, tu t’en souviens, notre ancien camarade à l’université. « Qu’y a-t-il la de si extraordinaire ? diras-tu sans doute, mon cher Semène Nikolaïevitch. Priemkof était, si j’ai bonne mémoire, un garçon assez nul, quoiqu’il ne fût ni méchant ni complètement borné. » Tout cela est vrai, mon cher ami, mais la suite de notre conversation te fera peut-être changer d’avis.

— J’ai appris avec bonheur, continua Priemkof, que vous étiez venu vous fixer dans notre voisinage, et je vous prie de croire que je ne suis point le seul à m’en féliciter.

— Permettez-moi de vous demander le nom de la personne qui veut bien…

— C’est ma femme.

— Votre femme ?

— Mais oui ; c’est une de vos anciennes connaissances.

— Vraiment ! Permettez-moi de vous demander son nom.

— Vous n’avez probablement pas oublié Vera Nikolaïevna Eltsof ?

— Vera Nikolaïevna ! m’écriai-je involontairement.

Tu devines maintenant de quelle grande nouvelle je voulais parler au commencement de cette lettre. Il est cependant fort possible que tout cela ne te surprenne nullement. C’est pourquoi je crois bon de me reporter avec toi vers une époque de ma vie qui malheureusement est déjà bien loin de nous.

Lorsque nous quittâmes l’université en 183.., j’avais vingt-trois ans. Pendant que tu te disposais à entrer au service, moi, comme tu le sais, je me décidai à aller poursuivre mes études à Berlin. Cependant il eût été parfaitement inutile d’y arriver avant le mois d’octobre, et je résolus de passer l’été en Russie, à la campagne, pour goûter une dernière fois le farniente avant de me remettre au travail. Que j’aie réalisé ou non cette dernière résolution, peu importe à l’intérêt de mon histoire. Mais où aller passer l’été ? me demandai-je. Je ne voulais plus aller dans nos terres ; mon père venait de mourir. Aussi acceptai-je avec empressement l’offre que me fit un de mes oncles de venir dans un de ses biens du gouvernement de F… C’était un homme bon et simple qui vivait grandement, dont la maison de campagne était tenue sur un pied seigneurial. Je m’établis chez lui ; il avait une nombreuse famille, deux fils et cinq filles. Indépendamment de ces hôtes accoutumés, sa maison ne désemplissait pas de ses voisins, qui venaient lui demander l’hospitalité. Malgré toute cette nombreuse société, je ne tardai pas à m’ennuyer ; le genre de vie auquel je me trouvai condamné me paraissait vide et ridicule. Je me préparais déjà à repartir aussitôt après la fête de mon oncle, quand le jour même où on la célébrait je vis pour la première fois Vera Nikolaïevna Eltsof, et je restai.

Cette jeune personne avait alors seize ans, et elle vivait avec sa mère dans un petit bien qui se trouvait à cinq verstes de la campagne de mon oncle. Son père, qui était, à ce que l’on dit, un homme fort remarquable, s’était élevé rapidement jusqu’au rang de colonel, et fût monté sans doute beaucoup plus haut, s’il n’était mort à la chasse victime de l’imprudence d’un, ami. Lorsqu’il mourut, Vera Nikolaïevna était encore enfant. La mère de Vera était aussi une femme fort distinguée ; elle avait beaucoup de talent et parlait plusieurs langues. Quoiqu’elle fût plus âgée que son mari, il l’avait épousée par amour et sans le consentement de sa famille ; il l’avait enlevée. Lorsqu’il mourut, elle en fut inconsolable, et porta le deuil toute sa vie. Vera perdit sa mère, me dit Priemkof, peu de temps après avoir été mariée. Je me rappelle, encore fort bien Mme Eltsof ; elle avait une physionomie expressive, un peu sombre, des yeux grands, sévères et comme un peu éteints, le nez droit et fin, une épaisse chevelure grisonnante. Le père de Mme Eltsof s’appelait Ladanof ; il avait passé près de quinze ans en Italie. Quant à sa mère, c’était une simple paysanne d’Albano qu’un jeune Transtévérin, jaloux de Ladanof, avait assassinée peu de jours après la naissance de son unique enfant. Cette histoire fit beaucoup de bruit dans le temps. Arrivé en Russie, Ladanof ne sortit plus, non-seulement de sa maison, mais même de son cabinet ; il s’y livrait à la chimie, et quelque peu aussi aux sciences cabalistiques. Tous ses voisins le regardaient comme sorcier. Il adorait sa fille et se plaisait à l’instruire, mais il ne lui pardonna jamais sa fuite avec Eltsof ; il prédit aux deux époux qu’ils seraient malheureux et mourut sans les revoir. Pendant son veuvage, Mme Eltsof s’était entièrement consacrée à l’éducation de sa fille et voyait fort peu de monde. Lorsque je fis la connaissance de Vera, figure-toi que celle-ci n’avait encore jamais mis le pied dans une ville, elle n’avait même pas visité le chef-lieu du district.

Ce n’était pas au reste la seule différence qui existât entre Vera et nos jeunes compatriotes. La fille de Mme Eltsof avait un cachet tout particulier. Ce qui me frappa d’abord en elle, c’est un air de calme qui était répandu sur toute sa personne et se retrouvait même dans sa manière de parler. Jamais elle ne paraissait préoccupée de quoi que ce soit, jamais elle ne s’agitait ; toutes ses réponses étaient pleines de bon sens, elle écoutait avec attention, et rien de plus. L’expression de sa figure indiquait la droiture et la simplicité d’un enfant ; elle était un peu froide et nullement pensive. Lorsqu’elle s’animait, ce qui était rare, ses mouvemens de joie étaient peu apparens ; mais la pureté de l’innocence, bien plus séduisante que la gaieté, y respirait toujours. Petite de taille, un peu fluette, elle était pourtant bien conformée, et ses traits réunissaient la délicatesse à la régularité ; elle avait le front uni, les cheveux d’un roux doré, le nez aquilin comme sa mère et les lèvres assez pleines ; une épaisse rangée de cils bordait ses yeux d’un gris tacheté de noir, et dont le regard était un peu trop fixe. Quant à sa voix, elle était d’un timbre aussi pur que celle d’un enfant. Ayant été présenté à sa mère et à elle au bal de mon oncle, je me rendis peu de jours après dans leur bien.

C’était une étrange personne que Mme Eltsof ; elle était d’un caractère ferme, opiniâtre et concentré, qui avait sur moi une grande influence ; elle m’inspirait du respect, et j’avoue même que je la craignais un peu. Comme elle avait des idées arrêtées sur tout, elle élevait sa fille suivant un certain système qui n’avait du reste rien d’oppressif. Sa fille l’aimait et avait en elle une confiance aveugle. Lorsque Mme Eltsof lui donnait un livre en disant « ne lis point telle page, » elle pouvait être certaine que sa fille se conformerait à cet ordre, au risque même de sauter la page précédente ; mais Mme Eltsof avait aussi comme une autre des idées fixes dont elle ne démordait pas. C’est ainsi, par exemple, qu’elle redoutait comme le feu tout ce qui pouvait agir sur l’imagination. Il en résultait qu’arrivée à l’âge de dix-sept ans, sa fille n’avait encore lu aucun roman, aucune pièce de vers ; en revanche, elle était d’une telle force en géographie, en histoire, et même en histoire naturelle, qu’elle pouvait m’en remontrer, à moi qui sortais fraîchement de l’université, et comme tu le sais après l’avoir obtenu quelques succès. Un jour je résolus d’entreprendre Mme Eltsof sur ce système d’éducation ; ce n’était pas facile, car elle était ordinairement assez taciturne. Elle se borna d’abord à hocher la tête.

— Vous prétendez, me dit-elle enfin, que la lecture des œuvres d’imagination est à la fois agréable et instructive… Je pense, moi, qu’il faut choisir dans la vie entre l’utile et l’agréable, et, le choix fait, ne plus revenir sur sa décision. Comme vous, j’ai cru jadis que ces deux directions pouvaient être réunies ; mais je reconnus bientôt que cela nous conduisait à notre perte ou à notre déshonneur.

Je le répète, cette femme était une étrange créature : elle était honnête, fière, et joignait à ces qualités le fanatisme et des préjugés qui lui étaient particuliers. — « Je crains la vie, » me dit-elle un jour, et cela était vrai ; elle redoutait effectivement les forces mystérieuses qui composent le fond de la vie, et qui parfois se font jour inopinément. Malheur à celui sur lequel elles se déchaînent ainsi ! Mme Eltsof le savait par expérience ; rappelle-toi comment elle avait perdu sa mère, son mari et son père… Toutes ces catastrophes étaient bien propres en effet à saisir un esprit encore plus ferme que le sien. Je ne l’ai jamais vue sourire. On eût dit qu’elle avait fermé son cœur à double tour et en avait jeté la clé au fond de l’eau. Il ne lui avait pas été donné probablement de trouver à partager les douleurs qui l’avaient atteinte. De la cette concentration que je remarquais en elle ; c’est au point qu’elle contenait même l’affection que lui inspirait sa fille. Jamais elle ne l’embrassa devant moi ; jamais elle ne l’appelait autrement que — Vera — tout court.

Peu de personnes venaient la voir ; pour moi, j’y allais souvent. Je remarquai qu’elle ne me voyait pas sans satisfaction, et Vera Nikolaïevna me plaisait beaucoup. Nous causions ensemble, nous faisions des promenades… Sa mère ne nous gênait en rien ; Vera Nikolaïevna n’aimait point à se trouver éloignée d’elle, et moi-même je n’éprouvais point le désir de me trouver seul avec Vera. Il lui arrivait souvent de penser à haute voix, et pendant la nuit il paraît qu’elle parlait souvent très distinctement en rêve de tout ce qui l’avait frappée dans la journée. Une fois elle me dit, en me regardant avec attention suivant son habitude et en appuyant légèrement la tête sur sa main : « Il me semble que B… est un homme de bien ; mais il est impossible de se fier à lui. » Les rapports qui s’étaient établis entre nous étaient d’une nature tout à fait amicale et paisible : un jour pourtant je crus remarquer au fond de ses yeux clairs quelque chose d’étrange, une nuance de langueur et de tendresse ; mais il est fort possible que je me sois trompé.

Cependant le moment de mon départ approchait, et je commençais à y songer sérieusement ; mais je le retardais toujours. Quand je pensais à ce moment, je me sentais bouleversé ; je ne pouvais me faire à l’idée de me séparer de cette aimable personne, et le séjour de Berlin me paraissait de moins en moins attrayant. Je n’osais m’avouer ce qui se passait en moi ; je ne m’en rendais, à vrai dire, aucun compte, tant cela était confus dans mon cœur. Enfin un beau jour je commençai à y voir clair. « Après tout, me dis-je, pourquoi irais-je chercher au loin la vérité ? Elle m’échappera toujours. Ne vaut-il pas mieux demeurer ici et me marier ? » Et figure-toi que cette idée, l’idée de mariage, ne m’effrayait nullement alors. Au contraire elle me réjouissait. Bien mieux, le jour même je déclarai mes intentions, mais non point à Vera Nikolaïevna, comme j’aurais dû le faire : je m’ouvris à sa mère ; elle me regarda fixement.

— Non, me répondit-elle, non, mon ami ; partez pour Berlin, afin de vous y former encore un peu. Vous avez des qualités, mais vous n’êtes point le mari qu’il faut à ma fille.

Je baissai la tête en rougissant, et, ce qui te surprendra probablement encore plus, je reconnus en moi-même que Mme Eltsof avait raison. Une semaine après, je partis, et depuis je n’avais revu ni Mme Eltsof ni sa fille.

Je t’ai fait part de toutes ces circonstances sans trop m’étendre sur les détails, parce que je sais que tu n’aimes point les amplifications. Une fois à Berlin, je ne tardai pas à l’oublier entièrement Vera Nikolaïevna ; mais j’avoue qu’en la retrouvant si inopinément, je me sentis ému : elle était si près de moi, je l’avais pour voisine, j’allais la revoir dans peu de jours ; je ne pouvais en revenir. L’image du passé se présenta tout à coup à mes yeux, comme si elle sortait de terre et s’avançait vers moi. Priemkof m’annonça qu’il était venu me trouver tout exprès pour renouveler connaissance avec un ancien ami, et qu’il espérait me voir chez lui très prochainement. Il m’apprit qu’il avait quitté le service militaire avec le grade de lieutenant, et s’était retiré dans une terre située à huit verstes de la mienne ; il l’avait achetée et comptait s’y livrer à l’agronomie. Il avait eu trois enfans, mais il ne lui en restait qu’un, une petite fille de cinq ans.

— Et votre femme ne m’a pas oublié ? lui demandai-je.

— Non certainement, me répondit-il en hésitant un peu, quoi qu’elle fût alors bien jeune : c’était presque un enfant ; mais sa mère vous estimait beaucoup, et vous savez quelle vénération elle a pour sa mère.

Il me rappelait en ce moment les paroles de Mme Eltsof : « Vous ne convenez point à ma fille. » Et regardant Priemkof à la dérobée : — C’est donc toi, dis-je en moi-même, le mari qu’il lui fallait ?

Priemkof resta plusieurs heures chez moi. C’est un homme prévenant, agréable : il est modeste et paraît la bonté même, il est impossible de ne point l’aimer ; mais son esprit ne s’est point développé depuis notre séparation. J’irai très certainement le voir, peut-être même, dès demain. Je suis curieux de savoir ce que Vera Nikolaïevna est devenue tout ce temps.

Mais toi, malheureux, tu t’amuses probablement, à mes dépens, assis à ton bureau de directeur. Cependant je continuerai à t’écrire, et te ferai part de l’impression qu’elle produira sur moi. Adieu, et à bientôt une nouvelle lettre.


LETTRE TROISIEME
Le même au même

M…, 16 juin 1850.

Eh bien ! mon cher, je me suis rendu chez elle, je l’ai vue ; mais avant tout il faut que je te communique une circonstance singulière : tu peux ne point me croire si tu le veux, mais je te déclare qu’elle n’a changé en aucune manière ; sa figure et ses formes sont absolument les mêmes… Lorsqu’elle vint à ma rencontre, je faillis pousser un cri ; c’est encore la jeune fille de dix-sept ans que j’ai connue autrefois. Ses yeux seulement ne sont plus ceux d’une jeune fille ; mais je lui trouve toujours le même calme, la même simplicité ; sa voix n’a point changé, elle n’a pas une ride au front ; il semble vraiment qu’elle soit restée tout le temps ensevelie quelque part dans la neige. Pourtant elle a maintenant vingt-huit ans, elle a été mère de trois enfans… C’est incompréhensible ! Ne pense point d’ailleurs que j’exagère le portrait dans l’intention de l’embellir : au contraire cette étrange faculté de conservation ne me plaît nullement. Une femme de vingt-huit ans, épouse et mère, ne devrait point ressembler à une petite fille ; le mariage aurait dû la changer.

Vera m’a accueilli d’une façon très aimable, et Priemkof a paru ravi de me voir ; cet excellent homme semble possédé du besoin de s’attacher à quelqu’un. Leur maison est à la fois commode et bien tenue. Vera Nikolaïevna avait un costume de jeune fille ; elle était tout en blanc, moins une ceinture bleue, et une petite chaîne d’or était passée autour de son cou. Sa fille est fort gentille, mais elle ne lui ressemble pas : elle me rappelle sa grand’mère. Dans le salon, au-dessus d’un divan, est pendu le portrait de cette femme étrange, et il est d’une ressemblance frappante. Il m’a sauté aux yeux dès que j’eus mis le pied dans la chambre ; il me parut qu’elle me regardait d’un air attentif et sévère. Nous prîmes place et commençâmes à causer de nos anciens souvenirs ; mais, tout en parlant, je ne pouvais m’empêcher de jeter les yeux sur la sombre figure de Mme Eltsof. Sa fille s’était précisément assise sur le divan au-dessus duquel le portrait se trouve : c’est sa place de prédilection. Figure-toi mon étonnement ! Vera Nikolaïevna n’a encore lu jusqu’à présent aucun roman, aucune pièce de vers, en un mot, comme elle le dit elle-même, aucune œuvre d’imagination. Une pareille indifférence pour les lectures qui élèvent l’esprit m’a mis hors de moi. Chez une femme intelligente et, autant que je puis le supposer, clouée d’une grande sensibilité, cela est certainement incompréhensible.

— Ainsi donc, lui ai-je dit, vous êtes bien résolue à ne jamais lire d’ouvrages de ce genre ?

— Je ne sais comment cela s’est fait, m’a-t-elle répondu, le temps m’a manqué.

— Vraiment ! cela m’étonne. Au moins, dis-je à Priemkof, vous auriez dû y décider votre femme.

— Moi ! mais je ne demande pas mieux, me dit-il. — Sa femme l’interrompit presque, aussitôt.

— N’en croyez rien, me dit-elle ; il a, comme moi, trop peu de goût pour la poésie.

— Pour les vers, reprit-il, oui, j’en conviens ; quant aux romans…

— Mais que faites-vous donc ? Comment passez-vous vos soirées ? lui demandai-je. Vous jouez sans doute aux cartes ?

— Quelquefois, me répondit Vera, mais les moyens d’occupation ne nous manquent pas. Nous lisons d’ailleurs ; les œuvres poétiques ne sont point les seules qui présentent de l’intérêt.

— Pourquoi avez-vous si mauvaise opinion des poètes ?

— Que voulez-vous ? dès mon enfance, j’ai été habituée à rejeter toutes les œuvres d’imagination ; telle était la volonté de ma mère, et plus je vis, plus je suis frappée de la profonde sagesse de toutes les actions, de tous les préceptes de ma mère.

— Nous ne serons jamais d’accord ; je suis persuadé que vous vous sevrez sans aucune raison de la plus pure et la plus douce des consolations. Vous ne vous refusez pas la musique, le dessin ; pourquoi donc n’y joignez-vous pas la poésie ?

— Je n’ai point de répulsion invincible à cet égard, mais la poésie est encore une inconnue pour moi ; voilà tout.

— Eh bien ! moi, je me charge de vous la présenter. Votre mère ne vous a sans doute point prescrit de ne jamais ouvrir un volume dont le sujet relève du sentiment ou de l’imagination ?

— Non certes ; lorsque je me mariai, ma mère me laissa entièrement libre, mais je n’ai jamais pensé à lire un… comment nommez-vous cela ?… enfin, n’importe,… un roman.

Je l’écoutais avec une surprise croissante ; jamais je ne me serais imaginé pareille chose. Elle continuait à me regarder avec son calme habituel ; c’est ainsi que regardent les oiseaux quand ils n’ont pas peur.

— Je vous apporterai un livre, m’écriai-je, et en parlant ainsi je songeais au Faust que je venais de retrouver.

Au lieu de me répondre, Vera Nikolaïevna soupira doucement. Puis, reprenant la parole : — Un livre ! me dit-elle un peu émue, pourvu qu’il ne soit pas de George Sand !

— Ah ! vous avez donc entendu parler de George Sand ? Eh bien ! quand ce serait un de ses ouvrages, je n’y vois pas grand mal ; mais non, rassurez-vous : le livre que je vous apporterai n’est pas d’elle. Vous n’avez pas oublié l’allemand ?

— Non ; je le comprends encore fort bien.

— Elle le parle comme un Allemand, ajouta Priemkof.

— A merveille ! Je vous apporterai… Non, je ne vous dirai pas le titre de cette œuvre admirable.

— Bien ! nous verrons cela. En attendant, passons dans le jardin ; Natacha est impatiente d’y courir.

Cela dit, elle mit un chapeau de paille rond, vrai chapeau d’enfant, tout à fait semblable à celui de sa fille, si ce n’est qu’il était plus grand, et nous partîmes. Je me tenais à côté d’elle. Lorsque nous fûmes en plein air, à l’ombre des tilleuls, ses traits me parurent encore plus agréables, surtout dans les momens où, se retournant un peu elle rejetait la tête en arrière pour pouvoir me regarder de dessous son chapeau. Si ce n’avait été Priemkof, qui nous suivait, et sa fille, que je voyais sautiller devant nous, j’aurais vraiment cru qu’au lieu de trente-six ans, j’en avais vingt-quatre, comme à l’époque où je me préparais à partir pour Berlin, et cela d’autant mieux que le jardin dans lequel nous nous promenions me rappelait singulièrement celui de la terre de Mme Eltsof. Il me fut impossible de ne point confier cette pensée à ma compagne.

— Tout le monde affirme, me répondit-elle, que j’ai peu changé. Cela est vrai, surtout pour mes goûts et mon caractère en général.

Nous nous trouvions devant un petit kiosque dans le goût chinois. Nous y entrâmes, et je me mis à l’examiner.

— Savez-vous à quoi je pense ? lui dis-je ; lorsque je reviendrai vous voir, il faudra faire apporter ici une table et quelques chaises. On est vraiment fort bien dans ce kiosque. C’est ici que je veux vous lire… le Faust de Goethe…

— Et quand vous proposez-vous de revenir ? reprit-elle d’un air indifférent.

— Après-demain.

— C’est bien, me dit-elle ; je donnerai mes ordres.

En ce moment, Natacha, qui était entrée avec nous dans le kiosque, poussa un cri et se rejeta en arrière pâle et toute tremblante.

— Ah ! Maman ! s’écria-1-elle d’une voix émue et en montrant quelque chose dans un coin de la chambre, vois cette affreuse araignée !

Vera Nikolaïevna suivit le geste de l’enfant, et aperçut en effet une grosse araignée qui s’avançait lentement sur le mur. — Pourquoi te fait-elle peur ? dit-elle. Regarde, elle ne mord pas.

Et, avant que j’eusse le temps d’arrêter son bras, elle saisit la hideuse bête, la laissa courir sur sa main, et la jeta par terre.

— Vous êtes vraiment courageuse ! m’écriai-je.

— Comment cela ? Je n’ai couru aucun danger ; cette araignée n’est point venimeuse.

— Je vois que vous n’avez point oublié votre histoire naturelle. Quant à moi, je n’aurais touché à cette vilaine bête pour rien au monde.

— Je ne courais aucun danger, répéta Vera Nikolaïevna.

La petite Natacha, qui nous regardait en silence, se mit à rire.

— Comme elle ressemble à votre mère ! dis-je, en montrant l’enfant.

— Oui, me répondit Vera Nikolaïevna avec un sourire de satisfaction, et je m’en réjouis. Dieu veuille que cette ressemblance ne se borne pas aux traits !

On vint nous dire que le dîner était servi, et aussitôt qu’on se fut levé de table, je partis. Demain je leur porte Faust, mais si Goethe et moi nous allions faire fiasco ! Je te décrirai la séance avec détail.

Et maintenant dis-moi un peu ce que tu penses de mon aventure. Tu ne manqueras pas de la trouver fort étrange, et tu supposeras sans doute que mon cœur va s’enflammer. Sottise que tout cela, mon ami ! Il est temps de se ranger. Ce n’est point à mon âge que l’on recommence à vivre. D’ailleurs je n’ai jamais eu de goût pour les femmes de ce caractère. Après tout, quelles sont les femmes qui m’aient vraiment plu ? Je rougis des idoles que j’ai encensées. Je me félicite de ce voisinage, je me réjouis de pouvoir renouer connaissance avec une personne intelligente, naïve et douce. Quant au reste, tu le sauras quand le moment sera venu.


LETTRE QUATRIEME
Le même au même

M…, 20 juin 1850.

La lecture en question a eu lieu, mon cher, et voici comment les choses se sont passées. Mais d’abord il faut que je t’annonce… un succès inespéré… un succès… non, ce n’est pas le mot ; enfin tu vas en juger.

J’arrivai pour le dîner. Nous étions six à table : M. Priemkof, sa fille, une gouvernante, blême et insignifiante personne, et un vieil Allemand affublé d’un petit frac marron, propret, au menton fraîchement rasé, aux traits doux et placides, au sourire édenté, exhalant une odeur de café à la chicorée, comme tous les vieux Allemands en général. On me le présenta : c’était un certain Schimmel, maître de langue allemande chez le prince X., voisin de mes hôtes. M. Schimmel est, à ce qu’il paraît, dans les bonnes grâces de Vera Nikolaïevna, et elle l’avait invité pour notre lecture. Nous dînâmes tard, et on resta longtemps à table ; puis vint la promenade. Le temps était magnifique. Il était tombé le matin une pluie mêlée de vent ; mais vers le soir tout était rentré dans le calme. Nous entrâmes tous les deux dans une prairie découverte. Un grand nuage rose s’élevait au-dessus de nous ; quelques traînées de vapeurs, légères comme de la fumée, s’y dessinaient par momens ; une petite étoile, à la lueur scintillante, se montrait et se cachait tour à tour au bord du nuage, et un peu plus loin le croissant de la lune se détachait sur l’azur rougeâtre du ciel. Je montrai ce nuage à Vera Nikolaïevna. — Oui, me dit-elle, c’est fort beau, mais voyez de ce côté-ci. — Je me retournai ; un énorme nuage d’un ton grisâtre et aux flancs bordés de rouge s’étendait comme un voile sur le soleil couchant. On eût dit un volcan dont la cime menaçait le ciel. — Nous aurons de l’orage, dit Priemkof. — Je reviens à mon sujet. J’avais oublié de t’apprendre dans ma dernière lettre que je regrettais d’avoir fait choix de Faust. Il me parut que puisqu’il s’agissait de poètes allemands, Schiller aurait été plus convenable. Je redoutais ; surtout l’effet des premières scènes dans lesquelles Gretchen ne paraît pas, le personnage de Méphistophélès ne me laissait point non plus sans inquiétude ; mais je me trouvais sous l’influence de Faust, et il m’eût été impossible de lire autre chose avec plaisir. Lorsque la nuit fut tout à fait venue, nous nous dirigeâmes vers le kiosque. Tout l’avait été préparé dès la veille. En face de la porte, devant un petit divan, se trouvait une petite table ronde couverte d’un tapis ; autour étaient rangés des fauteuils et des chaises, une lampe brûlait sur la table. Je m’assis sur le divan, et je pris le livre. Vera Nikolaïevna alla se placer un peu plus loin, près de la porte, dans un fauteuil. On pouvait voir distinctement, à la lueur de la lampe, Une branche d’acacia qui se balançait à l’entrée du pavillon, et de temps à autre une bouffée d’air t pénétrait. Priemkof s’assit près de moi, et l’Allemand à ses côtés. La gouvernante était restée à la maison avec l’enfant. Je prononçai un petit discours préliminaire dans lequel, rappelant l’ancienne légende du docteur Faust, j’expliquai le caractère de Méphistophélès, et donnai quelques détails sur le rôle qu’avait joué Goethe dans la littérature allemande. Je terminai en priant mes auditeurs de ne pas m’épargner les questions, si quelques passages les arrêtaient. Cela dit, je commençai à lire, sans détacher les yeux du texte. Je n’étais point à mon aise, ma voix tremblait, et j’avais des battemens de cœur. L’Allemand fut le premier qui laissa échapper une marque d’approbation, et lui seul continua à interrompre ainsi de temps en temps le silence. « Étonnant ! merveilleux ! » répétait-il sans cesse. Parfois il ajoutait : « Voilà qui est profond ! » La lecture ennuyait Priemkof, autant que je pus m’en apercevoir. Il nous avait avoué qu’il n’aimait point les vers, et d’ailleurs l’allemand ne lui était pas très familier. Vera Nikolaïevna était immobile ; je la regardai deux ou trois fois à la dérobée ; elle avait les yeux arrêtés sur moi et paraissait fort attentive. Sa figure me parut pâle. Après la première rencontre de Faust et de Gretchen, elle se pencha un peu en avant, croisa ses bras, et resta dans cette posture jusqu’à la fin. Je sentais que Priemkof devait s’ennuyer à périr, et cette pensée me refroidit un peu d’abord ; mais je finis par l’oublier entièrement, et m’animai de plus en plus… Je ne lisais que pour Vera Nikolaïevna ; une voix intérieure me disait que la lecture agissait sur elle. Lorsque j’eus fini (je passai les intermèdes et quelques parties de la nuit sur le Brocken), lorsque le cri déchirant qui termine la pièce, le cri de Marguerite appelant Heinrich, se fut échappé de mes lèvres, l’Allemand poussa une exclamation d’enthousiasme. — Dieu ! que c’est beau ! dit-il. Priemkof, qui paraissait non moins satisfait (le pauvre homme !), se leva vivement, poussa un soupir, et se mit à me remercier du plaisir que je lui avais procuré ; mais je ne lui répondis pas, je regardai Vera Nikolaïevna… J’attendais qu’elle ouvrît la bouche. Elle se leva, s’avança vers la porte d’un pas chancelant, s’y arrêta quelques instans et entra doucement dans le jardin. Je m’y précipitai ; elle avait déjà eu le temps de s’éloigner, et c’est à peine si je pouvais distinguer sa robe blanche à travers les ténèbres.

— Eh bien ! lui criai-je, n’êtes-vous point contente ?

Elle s’arrêta. — Pouvez-vous me laisser ce livre ? me répondit-elle de loin.

— Je vous le donne, Vera Nikolaïevna, si vous le désirez.

— Merci ! me répondit-elle, et je la perdis de vue entièrement. Priemkof et l’Allemand m’avaient rejoint. — Savez-vous qu’il fait étouffant ? me dit le premier. Mais où donc est ma femme ?

— Je crois qu’elle est rentrée, lui répondis-je.

— L’heure du souper approche, murmura Priemkof, et il ajouta : — Vous êtes un lecteur admirable !

— Je crois, lui dis-je, que Faust a plu à Vera Nikolaïevna.

— Sans aucun doute !

Nous rentrâmes.

— Où est ta maîtresse ? demanda Priemkof à une camériste qui vint à notre rencontre.

— Elle vient de passer dans sa chambre à coucher.

Priemkof se dirigea de ce côté. Moi, j’allai me promener sur la terrasse avec Schimmel. L’Allemand leva les yeux vers le ciel, et se mit à lancer des observations sentencieuses sur le nombre des étoiles, en aspirant force prises de tabac. Pour moi, je gardais le silence. Il me semblait que les étoiles me regardaient d’un air sérieux. Au bout de cinq minutes environ, Priemkof parut et nous invita à passer dans la salle à manger. Vera Nikolaïevna y entra bientôt après. Nous prîmes places.

— Regardez donc Verotchka, me dit Priemkof. — Je jetai les yeux sur elle. — Ne lui trouvez-vous rien de particulier ? — Je remarquai effectivement que ses traits étaient altérés, mais je ne sais pourquoi je répondis à Priemkof : — Non, je ne remarque rien.

— Ne voyez-vous pas qu’elle a les yeux rouges ? continua Priemkof.

Je ne lui répondis pas.

— Figurez-vous qu’étant monté dans sa chambre, reprit le mari, je l’ai trouvée tout en larmes. Il y a bien longtemps que cela ne lui était arrivé. Tenez, la dernière fois qu’elle a pleuré, c’est, je. crois, lorsque nous avons perdu notre Sacha. Voilà ce que nous vaut votre Faust, ajouta-t-il en souriant.

— Vous voyez donc que j’avais raison, dis-je à Vera Nikolaïevna, lorsque je vous affirmais…

— Je ne m’y attendais pas, me dit-elle en m’interrompant ; mais Dieu sait si vous avez raison ! Peut-être ma mère me défendait-elle de lire ces sortes de livres précisément parce que…

Elle n’acheva point.

— Parce que ? repris-je ; continuez, je vous écoute.

— A quoi bon ? Je me fais déjà assez de reproches d’avoir pleuré. Au reste, nous reparlerons ensemble de tout cela : Il y a beaucoup de choses que je n’ai pas comprises.

— Pourquoi ne m’avez-vous donc pas interrompu ?

— J’ai bien compris toutes les paroles, mais…

Elle n’acheva point et resta pensive. En ce moment, un bruit de feuilles s’éleva tout à coup dans le jardin : c’était le vent qui commençait à souffler avec force. Vera Nicolaïevna tressaillit, et se tourna vers une fenêtre qui était ouverte.

— Je vous avais bien prédit que nous aurions de l’orage ! s’écria Priemkof. Verotchka, pourquoi donc avoir peur ?

Elle le regarda sans lui répondre. Quelques faibles éclairs qui brillaient dans le lointain jetèrent un reflet mystérieux sur sa figure.

— C’est toujours ce maudit Faust ! continua Priemkof ; après le souper, il faudra nous coucher tout de suite. N’est-ce pas, monsieur Schimmel ?

— Après une fatigue morale, lui répondit le brave homme, le repos physique est aussi utile qu’agréable.

Et il but un verre de madère.

Après le souper, nous nous séparâmes. En quittant Vera Nikolaïevna, je lui serrai la main ; cette main était glacée. Je me rendis dans la chambre qui m’était destinée et restai longtemps à ma fenêtre ; la prédiction de Priemkof s’était accomplie : une pluie violente mêlée de grêle commençait à tomber. J’écoutai les mugissemens du vent, le bruit de la pluie qui battait les arbres, et pendant que je prêtais l’oreille, l’église qui s’élevait dans le voisinage, près d’un étang, m’apparaissait tantôt comme une énorme masse noire qui se détachait sur un fond blanc, tantôt au contraire elle se découpait en blanc sur un fond noir, et disparaissait presque aussitôt au milieu des ténèbres ; mais ce spectacle ne m’occupait pas. Je pensais à Vera Nikolaïevna, je pensais à l’impression que Faust produirait sur elle quand elle le lirait elle-même, je pensais à ses larmes et à l’attention qu’elle m’avait prêtée…

L’orage avait cessé depuis longtemps, les étoiles scintillaient de nouveau, tout était calme autour de moi : un oiseau dont le chant m’était inconnu répéta à plusieurs reprises un trille varié, et qui résonnait d’une manière étrange au milieu du silence de la nuit. Je ne pouvais me décider à gagner mon lit…

Le lendemain, je fus sur pied de bonne heure ; personne n’était encore levé. Je descendis dans le salon et m’arrêtai devant le portrait de Mme Eltsof. Eh bien ! pensai-je avec une secrète satisfaction qui me parut ensuite assez plaisante, je viens de lire à ta fille un des ouvrages que tu lui défendais ; mais au même instant je crus remarquer… tu as sans doute observé comme moi que les portraits peints de face ont toujours l’air de braquer les yeux sur le spectateur ;… je crus remarquer, dis-je, que la vieille Mme Eltsof me regardait d’un air menaçant. Je me détournai, et, m’étant approché de la fenêtre, j’aperçus Vera Nikolaïevna qui, armée d’une ombrelle, et la tête garantie par un simple fichu blanc, se promenait seule dans le jardin. J’allai immédiatement la rejoindre et l’abordai en lui souhaitant le bonjour.

— Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit, me dit-elle ; j’ai mal à la tête, et c’est pour cela que je suis sortie si matin ; l’air me fera du bien.

— J’espère, lui dis-je, que vous n’attribuez plus votre malaise à la lecture d’hier ?

— Mais si vraiment ; je n’ai point l’habitude de ces sortes d’occupations. D’ailleurs il y a dans votre livre des choses qui me tourmentent l’esprit. Il me semble que ma tête est en feu, ajouta-t-elle en portant la main à son front.

— A merveille, repris-je, pourvu toutefois que cette insomnie et ce mal de tête ne vous dégoûtent point de ces lectures ! Voilà ce que je crains.

— Vraiment ? me répondit-elle en saisissant une branche de jasmin sauvage qui s’avançait sur l’allée. Dieu. sait !… Il me semble que lorsqu’on s’est une fois engagé dans cette voie, il est impossible de la quitter.

Cela dit, elle rejeta vivement la branche qu’elle tenait à la main. — Allons nous asseoir dans ce bosquet, continua-t-elle ; mais, je vous en prie, ne me reparlez plus de ce livre (elle paraissait craindre de prononcer le nom de Faust) tant que je n’y ramènerai pas la conversation.

Nous entrâmes dans le bosquet, et je m’y assis près d’elle. — Je ne vous parlerai plus de Faust, lui dis-je, mais permettez-moi de vous féliciter ; vraiment je vous porte envie.

— Comment cela ?

— Mais oui ; je me dis qu’avec une nature comme la vôtre vous allez goûter de bien douces jouissances ! Il y a bien d’autres poètes que Goethe ; vous pourrez lire Shakspeare, Schiller, et même notre Pouchkine. Ne faut-il pas aussi que vous fassiez connaissance avec lui ?

Pendant que je lui parlais ainsi, elle se taisait et promenait le pied de son ombrelle dans le sable de l’allée. Ah ! mon cher Semène Nikolaïevitch, si tu savais comme je la trouvai jolie en ce moment ! Elle était pâle, mais d’une pâleur qui avait quelque chose d’aérien. Le buste un peu incliné en avant, elle paraissait brisée par un combat intérieur, et pourtant une expression de pureté vraiment céleste était répandue sur toute sa personne. Je continuai, je parlai encore longtemps, puis je me tus et restai toujours la près d’elle en la regardant : elle continuait à tracer sur le sable avec son ombrelle des dessins qu’elle effaçait sans lever la tête ; mais tout à coup les pas d’un enfant se firent entendre, et Natacha entra dans le bosquet. Vera Nikolaïevna se redressa, se leva, et, à mon grand étonnement, elle se mit à embrasser sa fille avec une tendresse convulsive… C’était tout à fait contraire à ses habitudes. Bientôt après parut Priemkof. Quant au méthodique Schimmel, ce vieil enfant, il était parti dès le matin pour donner dans le voisinage je ne sais quelle leçon. Nous rentrâmes pour prendre le thé.

En voilà assez ; je commence à me sentir fatigué. Tout cela doit te sembler bien confus et assez ridicule. C’est que moi-même j’avoue que je m’y perds un peu… Je ne sais ce qui se passe en moi, mais je ne me reconnais plus. Il me semble que je vois continuellement une petite chambre aux murs dégarnis, une lampe, une porte ouverte qui laisse pénétrer par momens l’air frais et embaumé d’une belle nuit, et plus loin, près de la porte, une jeune femme attentive, une robe blanche aux plis légers… Tu comprends maintenant pourquoi j’avais eu l’idée de l’épouser. Il paraît qu’avant mon voyage à Berlin j’étais beaucoup moins bête que je ne le croyais. Oui, Semène Nikolaïevitch, ton ami se trouve dans une singulière disposition d’esprit. Je sais bien que tout cela se passera. — Et dans le cas contraire ? — Eh bien ! cela ne passera pas, et voilà tout. Quoi qu’il arrive, je suis content de moi ; d’abord cette soirée de lecture a été tout à fait extraordinaire ; en second lieu, si j’ai réveillé cette âme endormie, je n’y vois point de mal, et personne ne me le reprochera. La vieille Eltsof est clouée au mur ; elle sera bien obligée de se taire. D’ailleurs elle-même…, toutes les circonstances de sa vie ne me sont point connues ; je sais seulement qu’elle a fui le toit de son père. On voit bien que du sang italien coulait dans ses veines. Elle prétendait garantir sa fille ; c’est ce que nous verrons.

Je dépose la plume. Quant à toi, impitoyable persifleur, pense de tout cela ce que tu veux, mais ne t’avise point, je te prié, de m’en railler dans tes lettres. Notre amitié ne date point d’hier, et nous nous devons des ménagemens. Adieu.


LETTRE CINQUIEME
Le même au même

M…, 26 juillet 1850.

J’ai été longtemps sans t’écrire, mon cher Semène Nikolaïevitch, plus d’un mois, à ce qu’il me semble. Je n’avais rien à t’apprendre, et je suis plus paresseux que jamais. Pour être franc, je te confierai que je n’ai guère songé à toi. Sais-tu bien que les suppositions auxquelles tu te livres à mon sujet, dans ta dernière lettre sont tout à fait fausses ou du moins peu fondées ? Tu t’imagines que je suis épris de Vera Nikolaïevna, c’est une erreur. Il est vrai que nous nous voyons souvent, et qu’elle me plaît infiniment ;… mais à qui donc ne plairait-elle pas ? Je voudrais bien te voir à ma place. Quelle admirable personne ! Elle réunit à la fois une étonnante perspicacité et l’innocence d’un enfant, un merveilleux bon sens et l’instinct du beau idéal ; possédée de l’amour de la vérité et de tout ce qui est grand en soi, elle veut tout connaître, les vices comme les ridicules, et pourtant ces penchans divers n’altèrent en rien le charme de son angélique nature… Mais laissons cela. Nous avons beaucoup lu, beaucoup causé ensemble depuis un mois. Les lectures me font éprouver des jouissances que je ne connaissais pas encore. Il me semble vraiment que je voyage dans de nouvelles régions. Rien, il est vrai, ne l’exalte ; tout ce qui est manifestation bruyante qui est étranger ; elle s’illumine doucement lorsque dans nos lectures quelque passage la touche, et sa figure exprime alors une élévation de sentimens, une bonté,… la bonté même. Vera n’a jamais connu le mensonge ; depuis sa plus tendre enfance, elle est habituée à la vérité, et il en résulte que dans la poésie la vérité seule lui semble vraiment belle ; elle la découvre immédiatement, comme on découvre une physionomie de sa connaissance, et c’est là une qualité précieuse, un bonheur inappréciable ! L’éducation que lui adonnée sa mère mérite sous ce rapport les plus grands éloges. Combien de fois ne me suis-je point dit en voyant Vera : — Oui, Goethe ne s’est point trompé, les natures vraiment bonnes reconnaissent toujours le droit chemin, quelle que soit l’incertitude de leurs efforts ! — Une seule chose me contrarie : son mari se met toujours de la partie ; mais je t’en supplie, pas de ricanemens ; ne flétris point, même par le plus léger soupçon, notre sainte amitié ! Il n’est guère plus capable de comprendre la poésie que je ne le suis, moi, de jouer de la flûte, et pourtant il tient à ne point rester en arrière de sa femme ; il veut aussi s’éclairer. Au reste il arrive parfois à Vera de me pousser à bout ; souvent elle ne veut plus entendre parler de lecture, et cela sans aucun motif ; elle se refuse même parfois à toute espèce de conversation, et s’acharne à broder, à s’occuper de Natacha, à parler cuisine avec la sommelière, ou bien encore elle reste là les bras croisés à regarder par la fenêtre… J’ai remarqué que lorsqu’elle est sous l’empire d’une de ces lubies, il ne faut point essayer de l’y arracher ; elle revient d’elle-même à nos causeries habituelles et à nos livres. Cela dénote une certaine opiniâtreté, et je ne le trouve point mauvais. Te rappelles-tu combien de fois il nous est arrivé dans notre jeunesse d’entendre une jeune innocente débiter des discours que nous trouvions enchanteurs jusqu’au moment où nous nous apercevions qu’elle n’était en fin de compte que notre propre écho ? Il n’en est point ainsi de Vera ; non, elle ne relève que d’elle-même. Jamais elle n’accepte de confiance une opinion quelconque ; les autorités n’ont aucune valeur à ses yeux ; elle n’aime pas à contredire, mais ne se soumet point. Il nous est arrivé plus d’une fois de raisonner sur Faust, et, chose étrange, elle ne me parle jamais de Gretchen ; elle se borne à écouter ce que je lui dis. Quant à Méphistophélès, il lui fait peur, non point en sa qualité de diable, mais par « certain côté qui peut se rencontrer, chez tous les hommes. » Ce sont ses propres paroles. Je m’étais mis en devoir de lui expliquer que l’on donnait à ce côté particulier le nom de réflexion ; mais elle ne comprend pas ce mot dans le sens qu’il a en allemand. Elle ne connaît que l’acception qu’on lui donne en français, et elle trouve l’opération qu’il exprime fort raisonnable. La nature de nos relations est vraiment fort étrange ! Je puis dire qu’à certains égards j’exerce sur elle une grande autorité : je complète son éducation ; mais de mon côté, et sans qu’elle le sache, je subis son influence, et c’est une influence qui m’est très salutaire. Ainsi je lui dois d’avoir découvert depuis peu, dans plusieurs compositions poétiques très célèbres, une foule de passages dont la beauté est purement de convention. Tout ce qui n’excite point son admiration me devient aussitôt suspect. Mon intelligence a déjà beaucoup gagné ; elle est devenue plus clairvoyante. Il est impossible de se trouver habituellement en rapport avec elle sans changer.

Qu’en résultera-t-il ? me demanderas-tu sans doute. À te dire vrai, je pense qu’il n’en résultera absolument rien. Je passerai fort agréablement le temps jusqu’au mois de septembre, et me mettrai en route. Pendant les premiers mois qui suivront notre séparation, les jours me paraîtront vides et ennuyeux, mais je m’y ferai. Je sais fort bien qu’entre un homme et une jeune femme toute espèce de rapport est chose dangereuse et se transforme insensiblement en relations d’un tout autre genre… C’est pourquoi j’aurai le courage de m’arracher d’ici ; cependant nous vivons l’un près de l’autre dans la plus parfaite tranquillité. Une fois seulement nous nous sommes trouvés dans une situation singulière. Je ne sais comment et à propos de quoi, nous lisions Oneguine [1], si je ne me trompe, et je lui baisai la main. Ce mouvement la fit un peu reculer, elle me regarda (jamais je n’ai encore rencontré de femme dont le regard approche du sien ; il est à la fois réfléchi, attentif et sévère…), une rougeur subite colora ses joues, elle se leva et s’éloigna. Ce jour-là, il ne me fut plus donné de me trouver seul avec elle. Au lieu de m’aborder comme de coutume, elle passa le temps à jouer aux cartes avec son mari et la gouvernante. Le lendemain matin, elle me proposa d’aller nous promener dans le jardin. Nous le traversâmes dans toute sa longueur jusqu’à l’étang ; Arrivés là, elle me dit tout à coup à voix basse et sans me regarder :

— Ne le faites plus à l’avenir, je vous en prie, — et elle se mit à me parler d’autre chose…

Je ne sais si elle remarqua ma confusion.

Je reconnais, du reste, que son image ne me sort pas de l’esprit, et je crois vraiment que si j’ai pris la plume pour l’écrire, c’est afin de pouvoir penser à elle et d’en parler. J’entends d’ici les piétinemens des chevaux qui m’attendent ; je vais me rendre chez mes voisins. Mon cocher ne me demande plus où il faut me conduire, lorsque je monte en calèche ; il va droit à la campagne de Priemkof. Avant d’y arriver, à deux verstes environ de leur village, la route fait un détour, et on aperçoit subitement leur maison entourée d’un bois de bouleaux. Chaque fois que j’en aperçois les fenêtres dans le lointain, je me sens heureux.

Il faut décidément que je m’arrête pour couper court à toutes les suppositions que tu ne manquerais pas de faire, si je continuais, sur ce ton. Je t’en dirai plus long la prochaine fois… Mais qu’aurai je à t’apprendre ? — Adieu. — A propos, jamais elle ne dit adieu tout court, mais bien : — allons, adieu. Cette façon de parler me plaît beaucoup.

P. S. Je ne sais si je te l’ai dit, elle sait que j’avais demandé sa main.


LETTRE SIXIEME
Le même au même

M…, 10 août.

Avoue-le-moi, tu t’attends à une lettre triomphante ou désespérée… mais tu te trompes ; ma lettre ne différera point de toutes celles que je t’ai déjà écrites. Il ne s’est passé rien de nouveau, et, à vrai dire, je ne comprends pas qu’il en puisse être autrement. Nous avons fait dernièrement une promenade en bateau sur l’étang. Je vais te la raconter. Nous étions trois : elle, Schimmel et moi. Je ne sais pourquoi elle invite si souvent ce vieillard. Les X… commencent à lui faire mauvaise mine ; ils disent qu’il néglige ses leçons. Du reste, je l’ai trouvé cette fois plus amusant que de coutume. Quant à Priemkof, il ne nous a point accompagnés ; il avait mal à la tête. Le temps était beau, quelques traînées de nuages blancs flottaient çà et là sur un ciel d’azur ; la nature était admirable, le bruit du feuillage, le son argentin de l’eau qui battait les bords de l’étang, les éclairs fugitifs qui couraient sur les vagues, une fraîcheur délicieuse, le soleil !…

L’Allemand et moi nous prîmes les avirons ; mais nous les quittâmes bientôt pour déployer la voile, et le bateau s’avança en coupant l’eau murmurante, qui nous cédait le passage en dessinant derrière nous de larges ondulations d’écume. Elle s’était placée au gouvernail et se mit à diriger le bateau ; un mouchoir couvrait sa tête, et les boucles de cheveux qui s’en échappaient s’agitaient doucement dans les airs. Sa main, qu’elle avait posée sur le gouvernail, dirigeait le bateau avec adresse. Elle riait lorsque le vent lui jetait quelques gouttes d’eau à la figure. Je me tenais accroupi prés d’elle au fond du bateau ; l’Allemand prit sa pipe, alluma son kanaster, et se mit à chanter d’une voix de basse assez agréable. Il entonna d’abord l’ancienne chanson allemande : Jouissez de la vie, puis un air de la Flûte enchantée, puis encore une romance qui a pour titre l’Alphabet de l’amour, — das A B C der Liebe. On y passe successivement d’une lettre à l’autre, en l’ajoutant, bien entendu, toute sorte de sentences plus ou moins plaisantes, et elle se termine par le vers suivant : « Faites un knicks (révérence). » Il chanta ce couplet avec sensibilité ; mais, en prononçant le mot knicks, il cligna amoureusement l’œil gauche d’une façon si plaisante, que Vera se mit à rire et le menaça du doigt… — Oh ! oui ! s’écria Schimmel d’un air important, dans mon temps j’en valais bien un autre ! — Et, vidant sa pipe sur la paume de sa main, il fourra ses doigts dans sa blague. — Lors que j’étais étudiant, ajouta-t-il, oh ! oh !… L’honnête Allemand n’en dit pas plus long, et replaça sa pipe dans le coin de sa bouche en vrai crâne. Vera le pria de chanter une chanson d’étudiant ; il entonna Knaster den Gelben, mais sembla embarrassé en disant le dernier couplet : il craignait de s’être trop émancipé.

Le vent avait augmenté, les vagues étaient devenues plus fortes, et le bateau s’inclinait ; les hirondelles passaient tout près de nous en rasant l’eau. Tout à coup le vent tourna ; nous n’eûmes pas le temps de virer de bord ; une vague vint se briser contre le bateau et s’y répandit. L’Allemand continua son rôle de crâne ; il m’arracha la corde des mains, fit jouer la voile ; et me dit : — Voilà comment on fait à Cuxhaven. — Je pense que Vera eut peur, car elle pâlit ; mais elle resta silencieuse suivant son habitude, ramassa les plis de sa robe, et posa les pieds sur une des traverses du bateau. Je me rappelai en ce moment un passage de Goethe (il me poursuit depuis quelque temps)… Tu sais bien : « des milliers d’étoiles chancelantes brillent sur les flots. » Lorsque je fus arrivé à ce vers : « mes yeux, pourquoi vous baissez-vous ? » elle releva lentement les siens (j’étais assis au-dessous d’elle, et ses regards tombaient naturellement sur moi), et se mit à regarder au loin en baissant un peu la paupière à cause du vent qui soufflait toujours avec force… En ce moment, quelques gouttes de pluie sautillaient sur l’eau, et je lui proposai mon paletot ; elle le jeta sur ses épaules. Nous gagnâmes le point le plus rapproché du bord, et retournâmes à pied à la maison. Je lui donnai le bras ; j’avais besoin de lui parler, mais je me taisais. Cependant je crois lui avoir demandé pourquoi, lorsqu’elle est à la maison, elle se tient toujours sous le portrait de Mme Eltsof, comme un poussin sous l’aile de sa mère. — Votre comparaison est bien juste, me dit-elle, et j’aurais souhaité rester toute ma vie sous sa protection. — Comment ! lui répondis-je, vous n’aimeriez pas vivre en liberté ? — Elle garda le silence.

Je ne sais vraiment pourquoi je t’ai racontée, cette promenade.

Peut-être ai-je été conduit à le faire parce qu’elle restera dans ma mémoire comme un des plus doux instans de mon séjour ici, quoique par le fait elle soit sans aucune importance. Je me sentais si heureux, que plus d’une fois des larmes, oui, des larmes de bonheur mouillèrent mes yeux.

À propos, figure-toi que le lendemain, en passant devant le bosquet, j’entendis tout à coup une voix douce et sonore, une voix de femme qui chantait : Jouissez de la vie. Je jetai les yeux de ce côté ; c’était Vera. — Brava ! lui criai-je, je ne savais pas que vous aviez une si belle voix. — Ce compliment la fit rougir, et elle se tut. Plaisanterie à part, je t’assure qu’elle a un soprano très remarquable, et cela probablement sans l’avoir jamais soupçonné. Combien d’autres richesses elle doit encore posséder en secret ! Mais elle ne se connaît point elle-même. Dis-le-moi, penses-tu qu’il y ait beaucoup de femmes comme elle au temps où nous vivons ?


12 août.

Nous avons eu hier une conversation fort singulière. Nous parlions des apparitions, et, à ma grande surprise, je découvris qu’elle y croyait ; elle prétend avoir de bonnes raisons pour cela. Priemkof, qui était là aussi, baissa les yeux, et fit un mouvement de tête, comme pour confirmer les paroles de sa femme. J’avais commencé à la questionner ; mais je crus remarquer que ce sujet lui était pénible. Nous nous mîmes à parler de l’imagination, de sa puissance. Je lui contai à ce propos que, dans ma jeunesse, j’avais beaucoup médité sur le bonheur (comme tous ceux qui ne connaissent point la vie, ou qui ne sont point faits pour la connaître), et que je souhaitais alors, entre autres choses, de passer quelque temps à Venise, avec une femme aimée. À force d’y penser jour et nuit, j’avais fini par composer dans ma tête un tableau que je pouvais évoquer à volonté ; il me suffisait pour cela de fermer les yeux. Voici les détails de la scène : il faisait nuit, la lune versait des flots de lumière d’une blancheur transparente, l’air était embaumé… Et quels végétaux l’embaumaient ainsi ? Ne crois point que ce fussent des orangers. Non, c’étaient des plantes exotiques ; j’étais dans une île, sur le rivage de laquelle s’élevait une maison de marbre. La fenêtre était ouverte, une musique ravissante se faisait entendre. D’où venait-elle ? Je n’en sais rien ; les chambres étaient pleines d’arbrisseaux au feuillage d’un vert foncé, la lueur d’une lampe à demi voilée éclairait cet intérieur. Sur l’appui de l’une des fenêtres était étalé un lourd manteau de soie brodé d’or, et dont un des pans touchait l’eau ; deux personnages, lui et elle, étaient accoudés sur ce manteau, et leurs regards se dirigeaient sur Venise, qui s’élevait dans le lointain. Tous ces détails, je les voyais aussi distinctement que s’ils eussent été réellement sous mes yeux. Elle écouta attentivement mes folies, et m’affirma qu’il lui arrivait aussi de se livrer à des rêveries, mais d’un tout autre genre. Ce sont tantôt les déserts de l’Afrique qui se déroulent à ses yeux, et elle les parcourt avec un voyageur, tantôt elle se croit à la recherche de Franklin au milieu des glaces, et elle supporte alors toutes les privations, toutes les misères de cette pénible expédition…

— Tu as trop lu de voyages, lui dit son mari.

— Peut-être bien, lui répondit-elle ; mais quand il s’agit de rêves, pourquoi rêver à l’impossible ?

— En vérité ? lui dis-je, ce pauvre impossible est donc bien coupable à vos yeux ?

— Je me suis mal exprimée, reprit-elle. Je voulais dire qu’il me paraissait tout à fait ridicule de se prendre soi-même pour sujet de ses rêveries, de songer à son bonheur. Cela me semble fort inutile ; le bonheur n’existe pas ; pourquoi le chercher ? Il en est du bonheur comme de la santé ; lorsqu’on n’y pense pas, c’est qu’on le possède.

Ces paroles me surprirent. Cette femme est une noble créature ; oui, n’en doute pas… La conversation changea, et de Venise nous passâmes aux Italiennes. Priemkof sortit ; nous restâmes seuls.

— Il coule du sang italien dans vos veines, lui dis-je à ce propos.

— Oui, me répondit-elle. Voulez-vous que je vous montre le portrait de ma grand’mère ?

— Certainement, lui dis-je ; je le verrai avec plaisir.

Elle entra dans son cabinet et en ressortit bientôt avec un médaillon en or et assez grand. Lorsqu’elle l’eut ouvert, j’y aperçus une délicieuse miniature qui représentait le père de Mme Eltsof et sa femme, la paysanne d’Albano. Je fus frappé de la ressemblance qui existait entre la mère de Vera et l’homme que représentait ce portrait. Seulement la poudre qu’il portait donnait à sa figure plus de dureté : il avait les traits plus marqués et plus fins, et une opiniâtreté sournoise éclatait dans ses petits yeux jaunâtres ; mais l’Italienne était ravissante. Elle était voluptueuse et épanouie comme une rose, avec de grands yeux noirs mourans et le sourire du bon heur sur ses lèvres vermeilles. On eût dit que ses narines minces et dilatées étaient encore agitées par l’émotion d’un baiser, et ses joues colorées respiraient la santé, la jeunesse et une vigueur toute féminine… On devinait que ce front n’avait jamais pensé, et c’était vraiment fort heureux. Le costume qu’elle portait était celui des femmes d’Albano ; le peintre (un grand maître) avait placé une grappe de raisin dans ses cheveux noirs comme du jais et nuancés de reflets bleuâtres. Cet ornement bachique était en rapport avec l’expression de sa figure. Sais-tu qui cette femme me rappelle ? La Manon Lescaut qui se trouve dans ma chambre. Mais ce qui est vraiment étrange, c’est qu’en regardant ce portrait je me souvins que Vera, malgré le peu de ressemblance que je lui trouvai avec sa grand’mère, avait pourtant quelquefois dans son sourire et son regard quelque chose qui me la rappelait… Oui, je le répète, personne au monde ne connaît ce que cette âme céleste contient de trésors, et Vera l’ignore elle-même.

Un dernier mot ; Mme Eltsof confia à sa fille, peu de jours avant son mariage, l’histoire de la paysanne d’Albano, ainsi que sa propre histoire. Ce qui se grava le plus profondément dans l’esprit de Vera, ce sont les dernières années de ce mystérieux Ladanof. Voilà pourquoi sans doute elle croit aux apparitions. Étrange contradiction ! comment une âme si pure, comment un esprit si droit peuvent-ils croire à un monde souterrain, rempli de mystères, et en redouter les manifestations ?


LETTRE SEPTIEME
Le même au même

M…, 22 août.

Dix jours se sont écoulés depuis ma dernière lettre… O mon ami, je n’ai pas la force de te le cacher… si tu savais combien je l’aime ! Tu dois comprendre tout ce que je souffre en écrivant ce mot fatal ! Je ne suis plus un enfant, j’ai franchi la dernière limite de la jeunesse ; l’âge où il est si difficile de tromper les autres et si aisé de se tromper soi-même, cet âge heureux est bien loin de moi. Je sais tout, et rien ne m’échappe. Vera est la femme d’un autre ; elle aime son mari, je ne l’ignore pas. Quant au sentiment dont je ne suis plus le maître, il ne peut m’apporter que de secrets tourmens et le complet anéantissement de mes forces morales ; je ne dois rien attendre, je le sais, et ne désire rien, mais la souffrance que j’endure n’en est point diminuée. J’avais déjà commencé à remarquer, Il y a près d’un mois, que mon attachement pour elle augmentait de jour en jour ; cela m’inquiétait et me réjouissait tout à la fois… Mais pouvais-je prévoir que je retomberais sous l’empire d’un sentiment qui, comme la jeunesse, s’évanouit ordinairement sans retour ? Que dis-je ? Jamais, non jamais je n’ai aimé ainsi ! Tu sais quelles avaient été mes idoles jusqu’à ce jour. Ces idoles-là, on les brise sans beaucoup d’effort… Je commence à comprendre maintenant tout l’amour qu’une femme peut inspirer ; je rougis de l’avouer, mais c’est ainsi. Oui, j’en rougis… L’amour n’est après tout que de l’égoïsme, et à mon âge l’égoïsme est impardonnable ; il n’est plus permis à trente-sept ans de ne vivre que pour soi ; il faut se rendre utile, marcher vers un but, remplir un devoir, participer à une œuvre quelconque. C’est ce que j ! avais entrepris… Et tout s’est écroulé au premier coup de vent ! Je suis là, regardant devant moi sans y rien comprendre ; un voile noir couvre mes yeux ; mon cœur est oppressé, et je frémis. Comment cela finira-t-il ? Jusqu’à présent, c’était loin d’elle que l’ennui et le désespoir me torturaient ; sa présence calmait ces tourmens à l’instant même… Aujourd’hui elle n’a plus ce pouvoir. Voilà ce qui m’inquiète. O mon ami, combien il est pénible d’avoir à rougir de ses larmes et d’être obligé de les cacher ! .. La jeunesse seule a le droit de pleurer.

Il me serait impossible de relire cette lettre ; je l’ai écrite malgré moi ; elle m’a échappé comme un sanglot. Je ne puis rien l’ajouter, je n’ai rien à te confier… Patience ; je reviendrai à moi, j’essaierai de dompter mon cœur, et alors tu reconnaîtras ton vieil ami. Aujourd’hui ce n’est pas un homme qui te parle, c’est un enfant.


LETTRE HUITIEME
Le même au même

M…, 8 septembre 1850.

Mon cher Semène Nikolaïeyitch,

Tu as pris ma dernière lettre beaucoup trop à cœur. Ne sais-tu point que j’ai de tout temps été porté à exagérer les impressions que j’éprouve ? C’est chez moi tout à fait involontaire ; j’ai une nature féminine. Cela se passera, je l’espère, avec le temps ; mais jusqu’à présent, je l’avoue à ma honte, je n’ai pu m’en corriger. Tranquillise-toi donc au plus vite. Je ne nierai point que Vera n’ait fait sur moi une vive impression ; mais ce que je puis te certifier, c’est que dans tout cela il n’y a rien d’extraordinaire. Il serait fort inutile que tu vinsses me rejoindre : franchir ainsi sans aucune raison plus de mille verstes, cela me paraît un acte de folie ; mais je ne t’en suis pas moins fort reconnaissant, c’est une nouvelle preuve d’amitié que tu viens de me donner, et je ne l’oublierai de ma vie. Ton arrivée ici est d’autant moins nécessaire que je me propose de partir prochainement pour Pétersbourg. Lorsque je serai assis sur ton divan ; je te conterai une foule de choses que je ne me sens point disposé à te confier maintenant, dans la crainte de me laisser entraîner de nouveau à des bavardages qui n’auraient ni rime ni raison. Je t’écrirai avant mon départ. Ainsi à bientôt.


LETTRE NEUVIEME
Le même au même

P…, 10 mars 1853.

J’ai bien tardé à te répondre, et je me le reprochais ces jours-ci. Je comprenais que ta dernière lettre n’avait pas été dictée par la curiosité, mais par l’intérêt que tu me portes ; cependant j’hésitais toujours, je me demandais s’il fallait suivre ton conseil et remplir ton désir. Mon parti est pris ; je vais m’ouvrir à toi sans détour. Je ne sais si, comme tu le supposes, cette confession me soulagera ; mais il me semble que je n’ai point le droit de te laisser ignorer ce qui a complètement changé mon existence, je me croirais même coupable… Hélas ! je le serais encore bien davantage à l’égard de cette ombre charmante et à jamais regrettable, si je ne confiais point notre douloureux secret au seul cœur que je chérisse encore. Tu es le seul peut-être qui garde en ce monde le souvenir de Vera, et l’opinion que tu t’es formée d’elle est injuste ; je ne puis supporter cette pensée. Il ne m’est point permis de te cacher la vérité ; tu vas tout savoir. Hélas ! peu de mots me suffiront.

Depuis le jour où elle a cessé d’exister, depuis le jour où je me suis fixé dans cette solitude, que j’habiterai jusqu’à la fin de ma vie, plus de deux ans se sont écoulés, et pourtant tous ces tristes détails me sont aussi présens que la réalité même, aussi vifs que les plaies saignantes de mon cœur, aussi amers que mon désespoir… Mais je ne m’apitoierai pas sur mon sort. Il y a des douleurs que les plaintes épuisent en les excitant ; la mienne n’est pas de ce nombre. Je commence ; écoute-moi.

Tu n’as pas oublié ma dernière lettre, la lettre dans laquelle j’avais cru devoir donner le change à tes inquiétudes et où je t’engageais à ne point quitter Pétersbourg. L’assurance de mon langage avait éveillé ta méfiance ; tu n’ajoutas point foi à notre prochaine réunion. Tes soupçons étaient fondés. La veille du jour où je t’écrivais ainsi, j’avais appris que mon amour était partagé.

Mais je le sens, en traçant ces derniers mots, il me sera bien difficile d’achever ce récit. Je vais essayer de rester maître de moi-même, et je jetterai la plume plutôt que de prononcer un mot inutile.

Voici comment j’ai appris que Vera m’aimait. Avant tout, je dois te déclarer (et tu n’en douteras pas) que jusque-là je n’en avais point le moindre soupçon ; plusieurs fois seulement je l’avais trouvée dans une disposition rêveuse qui ne lui était pas habituelle. Enfin un jour, le 7 septembre, jour mémorable pour moi, voici ce qui arriva. Tu sais combien je l’aimais et combien je souffrais. J’errais sans cesse comme une ombre ; je ne trouvais de repos nulle part. Je me proposais de rester à la maison, mais je ne pus y tenir et me rendis chez elle. Je la trouvai seule dans son cabinet. Priemkof n’y était pas ; il était à la chasse. Lorsque je m’approchai de Vera, elle me regarda fixement et ne répondit point à mon salut. Elle était assise près de la cheminée. Un livre était posé sur ses genoux ; je le reconnus à l’instant même, c’était mon Faust. Ses traits exprimaient la fatigue. Je m’assis près d’elle. Elle me pria de lui lire la scène où Gretchen demande à Faust s’il croit en Dieu. Je pris le livre et commençai à lire. Lorsque j’eus fini, je jetai les yeux sur Vera. Appuyée contre le dossier de son fauteuil et les bras croisés sur sa poitrine, elle continuait à me regarder. En ce moment, je ne sais pourquoi mon cœur se mit à battre avec plus de force. Quelques mots prononcés avec une solennelle lenteur s’échappèrent enfin de ses lèvres.

— Qu’avez-vous fait de moi ? me dit-elle.

— Comment ? m’écriai-je tout troublé.

— Oui, qu’avez-vous fait de moi ? répéta-t-elle.

— Qu’entendez-vous par là ? Vous me reprochez sans doute de vous avoir engagée à lire de pareils ouvrages ?

Elle se leva silencieusement comme pour sortir de la chambre. Je la suivis des yeux. Arrivée sur le seuil de la porte, elle s’arrêta et se tourna vers moi :

— Je vous aime, me dit-elle ; voilà ce que vous avez fait de moi !

À ces mots, je me sentis chanceler comme pris de vertige…

— Je vous aime, je suis éprise de vous, répéta-t-elle avec calme.

Elle sortit, et ferma la porte. Je n’essaierai point de te décrire l’état dans lequel je me trouvais ; je me rappelle que j’allai dans le jardin ; je m’y enfonçai dans le bois, m’appuyai contre un arbre, et restai ainsi je ne sais combien de temps. J’étais comme anéanti ; mais un sentiment de bien-être indéfinissable traversait mon cœur par momens… Non ; je ne te dépeindrai pas ces instans. La voix de Priemkof me tira de cette léthargie : on lui avait envoyé dire que j’étais arrivé ; il avait quitté la chasse et me cherchait de tous côtés. Il fut tout surpris de me trouver seul dans le jardin sans chapeau, et me fit rentrer. — Ma femme est dans le salon, me dit-il ; allons la rejoindre. — Tu peux t’imaginer le sentiment que j’éprouvai lorsque je mis le pied dans le salon. Vera était assise dans un coin ; elle brodait. Je la regardai à la dérobée, et restai longtemps les yeux baissés. À mon grand étonnement, elle paraissait tranquille ; rien dans ses paroles et dans le son de sa voix ne trahissait la moindre émotion. Je me décidai enfin à la regarder plus attentivement. Nos yeux se rencontrèrent… Elle rougit un peu et baissa de nouveau la tête sur son ouvrage. Je continuai à suivie tous ses mouvemens : je crus remarquer qu’elle éprouvait un certain malaise ; un sourire triste agitait parfois ses lèvres. Priemkof s’éloigna. Elle releva tout à coup la tête et me demanda sans baisser la voix : — Que comptez-vous faire maintenant ?

Cette question me troubla ; je répondis précipitamment et d’une voix étouffée que je me proposais d’agir en homme d’honneur, que j’allais m’éloigner, — et cela, ajoutai-je, m’est commandé par la conscience, car je vous aime, Vera Nikolaïevna ; vous devez le savoir depuis longtemps. Elle se courba de nouveau sur son canevas et resta pensive.

— Il faut que j’aie une explication avec vous, me dit-elle ; venez ce soir après le thé dans notre petit pavillon, vous savez, où vous m’avez lu Faust.

Elle parlait si distinctement que je ne comprends pas comment Priemkof, qui entrait en ce moment dans la chambre ne l’entendit pas. Le reste de la journée me parut d’une longueur insupportable. Vera promenait par momens ses regards autour d’elle, et semblait se dire : — Suis-je bien éveillée ? — Mais on pouvait lire aussi sur sa figure une résolution bien arrêtée ! Et moi… moi, je cherchais vainement à me remettre. Vera m’aime ! Je retournais sans cesse ses paroles dans ma tête ; mais je ne les comprenais pas… je ne me comprenais pas moi-même, et sa conduite me paraissait encore plus incompréhensible. Je ne pouvais croire à un bonheur si inattendu… ; je cherchais à me rappeler le passé, et comme elle, je parlais, j’agissais sans en avoir conscience. Après le thé, au moment où je songeais à m’échapper de la maison, elle nous dit qu’elle voulait aller faire un tour de promenade et me pria de l’accompagner. Je me levai, et ayant pris mon chapeau, je la suivis d’un pas mal assuré. Je n’osais lui parler, j’étais oppresse, j’attendais qu’elle prit la parole et s’ouvrît à moi ; mais elle continuait à se taire. C’est ainsi que nous arrivâmes au kiosque ; nous l’entrâmes, mais là, je ne sais comment cela se fit, une puissance invisible m’attira vers elle, et la poussa dans mes bras. Les dernières lueurs du jour éclairaient sa tête, mollement rejetée en arrière ; un sourire d’ineffable langueur s’épanouis sait sur ses lèvres, j’y déposai un baiser ; elle y répondit…

Ce fut l’unique baiser que nous devions nous donner. Vera s’arracha tout à coup de mes bras, les yeux égarés, les traits bouleversés par l’effroi… — Retournez-vous, me cria-t-elle d’une voix tremblante. Voyez…

Je me retournai.

— Je ne vois rien, lui répondis-je. Et vous ? qu’avez-vous vu ?

— Maintenant je ne vois plus rien ; mais j’ai vu !… Elle parlait avec peine ; sa poitrine était haletante.

— Mais qui donc ?

— Ma mère ! me répondit-elle avec lenteur et en frissonnant.

À ces mots, un effroi involontaire me fit trembler aussi comme un criminel qui se croit surpris. N’étais-je point un grand criminel en ce moment ? — Allons donc ! lui dis-je, calmez-vous, dites-moi plutôt…

— Non, au nom du ciel ! non ! me répondit-elle en portant les mains à sa tête ; c’est de la folie… Oui, je deviens folle… Il ne faut point… c’est la mort ! .. Adieu…

Je lui tendis la main. — Demeurez encore quelques instans au nom du ciel ! lui criai-je dans un transport involontaire ; je ne savais ce que je disais et me soutenais à peine. — Au nom du ciel ! je ne le supporterai pas… Elle me regarda, — Demain, me dit-elle précipitamment, demain soit ; aujourd’hui non. Je vous en supplie, partez aujourd’hui même ;… revenez demain soir, par la porte du jardin, près de l’étang. J’y serai ; je viendrai vous trouver… Je te jure que je viendrai, ajouta-t-elle avec passion, et elle me jeta un regard plein de tendresse. Je ne manquerai point à ma promesse, je te le jure ! Je te confierai tout, mais laisse-moi m’éloigner… Et avant que j’eusse ouvert la bouche pour lui répondre, elle avait disparu.

Complètement épuisé par les émotions de cette journée, je restai en place. J’étais comme ébloui. Je pus enfin jeter les yeux autour de moi ; la pièce dans laquelle je me trouvais était sombre, humide, elle avait quelque chose de sinistre. Je me hâtai de sortir et me dirigeai vers la maison. Vera m’attendait sur la terrasse ; elle rentra dès qu’elle m’eut aperçu, et monta immédiatement dans sa chambre à coucher. Je partis.

Comment se passèrent les heures qui suivirent cet entretien ? La figure couverte de mes deux mains, je revoyais sans cesse son divin sourire ; mais, chose étrange, je me souvenais en même temps des paroles de Mme Eltsof, que Vera m’avait rapportées. Elle lui avait dit une fois : « Tu es de ta nature comme la glace ; tant qu’elle ne fond pas, elle est aussi ferme qu’une pierre, mais dès qu’elle change d’état, elle disparaît sans laisser de traces… »

Je me rappelai en outre qu’un jour Vera causant avec moi m’avait dit : — Je ne sais faire qu’une seule chose ; je sais garder le silence jusqu’au dernier instant. — Je n’avais point compris alors le sens de ses paroles… Mais comment expliquer sa frayeur ? me demandai-je… Aurait-elle vraiment cru voir l’ombre de sa mère ? Ce que c’est que l’imagination ! .. Et je ne pensai plus qu’à notre prochaine entrevue. C’est ce même jour-là que je t’écrivis une lettre si trompeuse.

Le soir venu, je partis, et le soleil n’était pas encore couché, que je me tenais déjà à cinquante pas de la porte du jardin, au milieu d’un bouquet d’arbres qui s’élevaient sur les bords de l’étang. J’avais fait la route à pied. Je l’avoue à ma honte, un sentiment d’inquiétude s’était emparé de moi ; j’avais peur,… mais je ne me reprochais point ma conduite. Tout en restant caché derrière les arbres, je ne quittais pas des yeux la porte du jardin ; elle ne s’ouvrait point. Le soleil disparaît entièrement, la nuit vient, le ciel se couvre d’étoiles dont l’éclat augmente de plus en plus ; mais j’attends toujours, l’impatience me dévore. Il fait complètement nuit. Je ne pus y tenir plus longtemps, et, sortant de ma retraite, je m’approchai avec précaution de la porte. Je regardai, tout était tranquille dans le jardin. J’appelai Vera a voix basse, je l’appelai une seconde, une troisième fois… Point de réponse. J’attendis encore une demi-heure, une heure entière ; la nuit était si obscure, que je ne pouvais presque plus rien distinguer autour de moi. Le désespoir me saisit ; je tirai brusquement la porte afin de l’ouvrir d’une fois, et me dirigeai sur la pointe des pieds, comme un voleur, vers la maison. Je m’arrêtai près des peupliers. Presque toutes les fenêtres de la maison étaient éclairées ; je voyais des ombres passer et repasser à tout moment dans sa chambre. Cela me surprit ; ma montre, que je consultai à la lueur des étoiles, marquait onze heures et demie. Un bruit sourd se fit entendre tout à coup de l’autre côté de la maison ; c’était un équipage qui sortait de la cour.

— Quelque voisin qui s’en retourne, pensai-je. Ayant perdu tout espoir de rencontrer Vera, je me glissai hors du jardin, et rentrai chez moi d’un pas rapide. La nuit était chaude, sombre et calme comme une nuit de septembre. Le sentiment de tristesse plutôt que de dépit auquel j’étais en proie se dissipa peu à peu, et lorsque j’arrivai à la maison, j’étais un peu fatigué de la course que je venais de faire ; mais le silence qui régnait autour de moi avait complètement calmé mon inquiétude, et j’étais presque gai. J’entrai dans ma chambre à coucher, je renvoyai Timofeï, et me jetai sur mon lit sans me déshabiller pour me livrer à mes réflexions.

Je passai d’abord en revue des souvenirs pleins de charme, mais bientôt un singulier changement s’opéra dans mes idées. Je commençai à ressentir une tristesse croissante, une inquiétude mystérieuse. Je ne pouvais m’en expliquer la cause, mais j’éprouvais la sombre agitation que donne parfois le pressentiment d’un grand malheur ; il me semblait qu’une personne dont l’affection m’était précieuse souffrait et m’appelait auprès d’elle. La flamme de la bougie qui brûlait auprès de moi était courte et immobile ; les battemens de ma pendule étaient lents et réguliers. J’appuyai ma tête sur ma main, et je plongeai mes regards au milieu du demi-jour qui régnait dans ma chambre solitaire. Je pensai à Vera, et une subite défaillance envahit mon cœur ; toutes les circonstances qui m’avaient réjoui me parurent, comme elles l’étaient effectivement, des événemens funestes, un abîme de malheurs sans issue. Cet état de malaise augmentant de plus en plus, je me redressai, et en ce moment je crus entendre de nouveau une voix suppliante qui m’appelait… Je levai la tête en frémissant. Oui, je ne m’étais pas trompé ; un cri plaintif se faisait entendre dans le lointain, et, s’étant rapproché peu à peu, il me parut errer derrière les vitres obscures de la chambre. L’effroi me saisit ; je sautai de mon lit et ouvris la fenêtre. Le gémissement que j’avais distingué pénétra dans la chambre, et je crus l’entendre voltiger au-dessus de ma tête. La peur m’avait glacé ; je prêtai une oreille attentive. Était-ce une orfraie ou tout autre oiseau de nuit qui avait jeté ce cri lugubre ? Je ne pouvais m’en rendre compte, mais j’y répondis involontairement : — Vera ! Vera ! m’écriai-je, est-ce toi qui m’appelles ?

Mon domestique Timofeï parut devant moi, stupéfait et à moitié endormi. Sa présence me rappela à moi ; je bus un verre d’eau et passai dans la chambre voisine, mais c’est en vain que j’essayai d’y dormir. Mon cœur battait, et ses battemens me tenaient éveillé. D’ailleurs toute idée de bonheur avait fui ; je n’osai même plus m’abandonner aux doux rêves que je formais la veille.

Le lendemain, à l’heure du dîner, je montai en voiture pour me rendre chez Priemkof. Il vint à ma rencontre d’un air inquiet. — Ma femme est malade, me dit-il ; elle est couchée ; j’ai été obligé d’envoyer chercher le docteur hier soir.

— Qu’éprouve-t-elle ?

— Je n’y comprends vraiment rien. Hier soir, elle avait voulu faire une promenade dans le jardin ; mais elle était rentrée presque aussitôt hors d’elle-même et toute tremblante. Sa camériste vint me chercher. J’entrai dans sa chambre et lui demandai : « Qu’as-tu donc ? » Au lieu de me répondre, elle se coucha, et pendant la nuit elle se mit à délirer. Dieu sait ce qu’elle raconta. Elle parla de vous. La femme de chambre m’a rapporté des choses singulières : elle prétend que Verotchka a vu l’ombre de sa mère dans le jardin, et que celle-ci s’était avancée vers elle les bras ouverts.

Tu devines ce que je dus éprouver pendant que Priemkof me parlait ainsi.

— Tout cela, reprit-il, ce sont, bien entendu, des sottises. Cependant je dois avouer qu’il est déjà arrivé à ma femme des choses vraiment extraordinaires en ce genre.

— Pensez-vous que Vera Nikolaïevna soit sérieusement malade ?

— Mais oui, elle est indisposée ; la nuit a été mauvaise ; maintenant elle est dans un état d’insensibilité complète.

— Qu’a dit le docteur ?

— Il m’a dit que la nature de la maladie ne s’était pas encore déclarée…

11 mars.

Je ne me sens point le courage de continuer ce récit comme je l’avais commencé, mon ami : cela ranime trop ma douleur. La nature de la maladie, pour parler comme le docteur, se déclara, et Vera en mourut. Elle ne survécut pas plus de deux semaines au jour qui avait été fixé pour notre fatal rendez-vous. Je la vis une dernière fois sur son lit de douleur. C’est de tous les souvenirs de ma vie le plus pénible. Le docteur m’avait déjà dit qu’il n’y avait plus d’espoir. La soirée était avancée, tout le monde reposait. Je m’avançai avec précaution de la porte de sa chambre, et je jetai les yeux sur elle. Étendue dans son lit, elle avait les yeux fermés ; ses jolies amaigries étaient colorées par la fièvre. J’étais là immobile à la contempler, lorsque tout à coup elle ouvrit les yeux et les arrêta sur moi ; puis, à mon grand effroi, elle se souleva sur son lit, et, me tendant sa main desséchée, elle me dit :

Que vient-il faire dans ce lieu sacré ?
Celui-là… celui qui est là [2]

Le son de sa voix me parut si effrayant, que je pris la fuite. Pendant toute sa maladie, elle ne cessa presque pas de penser à Faust, à sa mère, qu’elle nommait tantôt Marthe, tantôt la mère de Gretchen…

J’ai suivi le corps de Vera au cimetière ; mais depuis ce jour j’ai tout abandonné, et je me suis fixé ici pour le reste de ma vie.

Pense maintenant, mon ami, pense à cette femme dont l’existence a été si courte. Comment expliquer, comment concevoir l’intervention des morts dans la vie réelle ? Je l’ignore, et personne ne pourra jamais répondre à cette question ; mais n’hésite plus à reconnaître que ce n’est point dans un accès de misanthropie que j’ai renoncé au monde. Je ne suis plus celui que tu as connu jadis ; je crois maintenant à beaucoup de choses que je traitais autrefois de folies. Depuis ma réclusion volontaire, j’ai beaucoup pensé à cette malheureuse femme, — à cette malheureuse jeune fille, allais-je dire, — à son origine, au mystérieux concours de circonstances indépendantes de notre volonté que nous autres aveugles nous nommons le sort. Qui sait si chacun des êtres humains qui quitte cette terre n’y laisse point des germes destinés à s’y développer après sa mort ? Qui nous dira jamais le lien mystérieux qui unit les destinées de l’homme à celle de ses enfans, à toute sa postérité, et si ses penchans ne réagissent point sur elle comme ses fautes ? Inclinons-nous, tous tant que nous sommes, devant l’inconnu.

Oui, Vera est morte et j’ai survécu ! Je me rappelle que, lorsque j’étais encore enfant, nous avions à la maison un beau vase d’albâtre transparent ; aucune tache n’en altérait l’admirable et virginale blancheur. Un jour, étant resté seul, je remuai le socle sur lequel il était posé ;… le vase tomba et se brisa en mille pièces. Je faillis en mourir de peur, et restai immobile devant ces débris. Mon père entra, et, voyant l’accident, il me dit : « Eh bien ! qu’as-tu fait là ? C’est fini ? notre beau vase est perdu à jamais, rien ne pourra nous le rendre. » Ces paroles me désolèrent ; je me mis à sangloter ? Je crus avoir commis un crime.

Je suis devenu un homme, et je viens de briser, avec la légèreté de l’enfance, un vase mille fois plus précieux.

J’ai eu tort de dire, en parlant de moi, que je ne m’attendais pas à un dénoûment aussi inattendu, et que je ne soupçonnais même pas ce qui se passait dans le cœur de Vera. Il est vrai qu’elle a su se taire jusqu’au dernier moment. J’aurais dû fuir dès que je commençai à sentir que je l’aimais, que j’aimais une femme mariée ; mais je restai, et dans le désordre dont je fus l’auteur, un être admirable a trouvé sa fin, et c’est avec désespoir que j’envisage les conséquences de ma faute…

Oui, en vérité, Mme Eltsof veillait avec un soin jaloux sur sa fille. Elle la préserva jusqu’à sa mort, et, au premier pas imprudent de celle-ci, elle l’a entraînée avec elle dans la tombe…

Mais il est temps de finir. Je ne t’ai pas conté la centième partie de ce que j’aurais pu t’avouer ; il m’a été déjà bien assez pénible de te parler comme je l’ai fait. Que tout ce que j’ai rappelé s’ensevelisse de nouveau au fond de mon cœur. En finissant, j’ajoute que je dois à l’expérience de mes dernières années une seule conviction, c’est que la vie n’est pas un amusement, une simple distraction ; elle n’est même point, une jouissance, mais une tâche pénible. Le sacrifice, un sacrifice continu, voilà quel en est le sens secret, le mot de l’énigme. Il ne s’agit point de chercher à satisfaire ses désirs, quelque élevés qu’ils puissent être ; il s’agit de remplir son devoir. Telle est la tâche que l’homme doit s’imposer. S’il secoue la lourde chaîne du devoir, il ne parviendra jamais à atteindre sans tomber le terme de sa carrière ; mais dans notre jeunesse nous croyons aller d’autant plus loin et plus agréablement que nous nous sentons plus libres. Cette erreur est permise à la jeunesse, mais il est honteux de la caresser lorsque la sombre vérité nous à enfin regardés en face.

Adieu. Autrefois j’aurais ajouté : « Sois heureux ; » aujourd’hui je te dirai : « Tâche de vivre, c’est moins facile que tu ne le penses. »


IVAN TOURGUENEF. (Traduit par M. H. DELAVEAU.)


  1. Roman, de Pouchkine.
  2. Faust, première partie.