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Festival Louis XI (Le Monde illustré)

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Pour les autres utilisations de ce mot ou de ce titre, voir Festival Louis XI.
Le Monde illustré du 21 avril 1888 (p. 2-8).


Festival Louis XI.
Chez Pierre Loti.



Une fête aussi artistique, aussi originale, aussi nouvelle surtout, en dépit de l’époque où elle nous ramène, devait trouver sa place au Monde illustré. En échange donc de la gracieuse hospitalité offerte par M. et Mme Pierre Loti à notre collaborateur Adrien Marie, nous ouvrons nos portes à deux battants à la noble « compaignie » prenant ses « esbats » à Rochefort-en-Aulnis. Puissent les dessins de l’artiste rendre ce qu’il dit avoir éprouvé avec tous les heureux convives de l’auteur de Pêcheurs d’Islande ! On se serait cru, dit M. Adrien Marie, tant la couleur locale était exacte, au siècle de Louis XI, à ce point que chacun se mit à parler en vieux français sans trop de difficulté.


Un festin Louis XI, chez monsieur et madame Pierre Loti, à Rochefort-sur-Mer. — (Dessin de M. Adrien Marie, représentant le « Monde illustré » à la fête.)

Ce n’est pourtant pas à notre dessinateur trop occupé à rendre ce qu’il a vu par le crayon que nous demanderons le récit de la fête, nous l’emprunterons à notre ami Parisis qui en a pu remplir trois colonnes du Figaro avec l’esprit et la verve que l’on sait. Toutefois pour être plus complets que lui, nous donnerons la vraie invitation en caractères du temps et le vrai menu, qui, illustrés par Édouard Zier et écrits de sa main, ont eu aussi une grande part du succès.

Voici ce que dit Parisis de la fête proprement dite :


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Une des curiosités de Rochefort, bien qu’il n’en soit pas fait mention dans le Guide Joanne, c’est la maison de Pierre Loti. Chaque pièce, d’un style et d’un arrangement sui generis, y rappelle une étape de ses nombreux voyages. Il y a telle salle — la Pagode — où l’on pourrait se croire en pleine Chine, et telle autre — le salon oriental — où tout, jusqu’aux parfums brûlant dans des cassolettes, donne l’illusion des Eaux-Douces ou de la Corne d’Or. Mais le bijou de ce logis cosmopolite, c’est la salle à manger, où il n’y a pas une pierre, pas une boiserie, pas un détail d’architecture, d’ameublement ou d’ornementation qui ne soit du plus pur quinzième siècle. Dès le seuil, on se sent rajeuni — vieilli serait peut-être plus juste — de cinq cents ans. Et on est tenté de dire, comme certains héros de Ponson du Terrail : Nous autres, gentilshommes du Moyen Âge !

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Sept heures. Une véritable marée humaine déferle sur les deux trottoirs de la rue Chanzy. À chaque landau qui s’arrêté devant la porte, amenant son lot d’invités, des Noël ! frénétiques retentissent. Dans le grand salon de famille, M. et Mme Pierre Loti, resplendissants d’étoffes précieuses et de joyaux rares, souhaitent à chacun la bienvenue. Voici : Mme Adam, belle comme la reine de Saba sous ses atours mirifiques ; Mme Nelly Lieutier, terrifiante sous les cheveux gris de Laméfrée la Sorcière ; Mme l’amirale Caubet (Iseult de Kxanna), l’amirale Aurons (Bérengère de Hautfort), Paul Leps (Leonor d’Aguilar), Lefranc (Yolande de Branville) d’Ocagne (Isaure de Costabel), Loyse Desbordes Duvignaud, une châtelaine exquise (Mahaut de Montfort) ; de Ferrière (Arlette de Nivelle) ; Mlles Durand (Solange de Vouillé) ; Parfait (Gilette de Montguyon), Duplais (Odette). — Voici, côté des hommes, le jeune prince Karageorgewitch, un page à damner les onze mille vierges ; Adrien Marie, dans un superbe costume de bouffon, tenant en laisse un grand lévrier ; Sémézies, en ménestrel (Oudet de Cachans), Lampérière, Bon (Tristan de la Gataudière), Souëf (Maistre Coictier), Duvignaud (Hubert de Montfort), de la Ferrière (Jean de Nivelle), d’Ocagne (Gontran de Fourchevif), Lefranc (Guy de Branville) et un quatuor de pages gentils à croquer.


Les invitations au festin Louis XI de Pierre Loti (recto). — (Dessin de M. Édouard Zier.)

Les invitations au festin Louis XI de Pierre Loti (verso). — (Dessin de M. Édouard Zier.)

Et « cependant qu’on devise de chouses galantes et moult autres », voilà que l’olifant sonne. C’est le signal. Les nobles seigneurs offrent le poing aux honnestes dames, et le cortège, précédé par deux cornemuses qui jouent une marche bizarre, se dirige vers la salle à manger. On y pénètre entre deux rangs de valets portant des torches de résine, et chacun gagne sa place marquée d’avance, que lui désigne un chevalier armé de toutes pièces. Pierre Loti s’assied sous un dais, ayant à sa droite la belle Béatrix de Gif ; Mme Loti, sous un dais mêmement, lui fait face, entre Tiel, fou du duc de Bourgogne, et maistre Coictier, physicien du Roy.

À ce moment, le coup d’œil est féerique. La vérité des costumes accentue la vérité du décor. C’est bien un coin de la vieille France qui ressuscite dans la mystérieuse vapeur des torches. Le service, reconstitué d’après les documents les plus authentiques, complète l’illusion : sur la longue table jonchée de plantes aux parfums subtils, ce ne sont que hanaps, drageoirs, aiguières, coupes ciselées, etc., parmi lesquels d’épaisses tranches de pain bis remplacent la vaisselle plate. Il n’en allait pas autrement à Plessis-les-Tours.

L’olifant sonne, la cornemuse gémit. Le dîner commence.


Le menu du festin Louis XI de M. Pierre Loti (recto). — (Dessin de M. Édouard Zier.)

Le menu du festin Louis XI de M. Pierre Loti (verso). — (Dessin de M. Édouard Zier.)


1. Le Sarrasin délivré. — 2. Le Mendiant. — 3. Entrée du paon.

Ça paraît long tout de même, ces treize services. Mais l’amphitryon, en impresario malin, a su rompre la monotonie par des intermèdes et des « entrées » à la façon de la Comédie-Italienne. Très goûtés l’épisode du Sarrasin — le matelot légendaire de Loti — que le maître délivre de ses chaînes et fait asseoir à table devant lui ; celui des mendiants, des échappés de la Cour des Miracles, à qui toute la tablée fait l’aumône ; le joli speech en vieux languaige de Mme Adam ; le conte rablaisien de M. d’Ocagne, et la chanson, avec accompagnement de luth, du ménestrel Oudet de Cachans. À célébrer encore la promenade triomphale du Paon rosty, porté sur un brancard par quatre valets, précédé d’un chevalier, la visière haute, et suivi de quatre pages et des sonneurs d’olifant et de cornemuse. Mais le bouquet, ç’a été l’émersion, hors d’un pâté gigantesque, d’un clown tout pailleté d’or, qui semblait avoir retrouvé les secrets acrobatiques de ses ancêtres, les jongleurs du bon vieux temps. C’était à donner envie de crier au prodige !

Entre temps, il s’est tenu, cela va sans dire, toutes sortes de gentils et galants propos. Mais pas un mot de politique. C’est à peine si l’on a prononcé le nom du sire d’Armagnac, le Boulanger d’alors. Et l’idée n’est venue à personne, même au fou Tiel, de chanter entre deux coupes de cervoise :

C’est Armagne, magne, magne,
C’est Armagnac qu’il nous faut !

Il y a, dans le fond de la salle à manger, une petite tribune où, d’un bout à l’autre du repas, a défilé le Tout-Rochefort des deux sexes. Loti, n’y pouvant convier tout le monde, a voulu que tout le monde en pût admirer la belle ordonnance et en respirer l’étrange et délicieux fumet.

Une heure sonne au beffroi. Les tables disparaissent comme par miracle. Après le festin, le ballet.


4. Le broc. — 5. Sarabande des fous. — 6. Le Jongleur.


7. Pâté d’oiseaux. — 8. La sorcière. — 9. La danse.

Les nobles seigneurs Pierre Loti, Karageorgewitch, Sémézies et d’Ocagne offrent le poing aux honnestes dames Isaure de Costabel, Mahaut de Montfort, Odette et Gilette de Montguyon. Le violoncelle prélude et la danse des Torches déroule ses anneaux harmonieux.

Cela s’appelle ainsi parce que chaque dame et chaque cavalier tient dans sa main droite une torche de résine. Un poème de grâce et d’élégance, avec un point de fantastique qui lui donne un ragoût très particulier, vient à point pour remplacer, dans les salons, la pavane et le menuet qui s’usent à la longue.

Après quoi, comme faisaient en leur manoir les châtelaines et leurs pages, on s’est mis à jouer aux jeux innocents… de l’époque. Je recommande aux maîtresses de maison le Saint-Coisme et le Capendu, c’est divertissant au possible.