Feuillets épars/Gilberte d’Aiglymort

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Imprimerie Bénard (p. 29-34).

GILBERTE D’AIGLYMORT


À mes Parents.

Jadis, à l’endroit où la rivière s’enfonce entre deux murailles de granit, si hautes que l’eau y perd sa clarté d’argent pur, se dressait au sommet de ces rocs arides le château d’Aiglymort. Les ans ont fait des ruines de cette forteresse et ces ruines elles-mêmes disparaissent peu à peu. Parfois, de lourdes pierres, comme poussées par mille bras invisibles, se désagrègent des courtines et tombent dans la rivière avec un effroyable bruit qui gronde par la contrée.

Au crépuscule, Aiglymort profile ses créneaux sur le ciel teinté d’ors aux nuances infinies, où, tel un diamant, scintille l’éclat de la première étoile. Le château à cette heure est gris parmi les rochers violets, où s’attache le vert des frondaisons.

Il semble que parmi ses ruines passent les vols blancs d’êtres immatériels, que de la vallée noire montent des formes de brouillard. Alors le château ressuscite. Des frissons courent par l’herbe entre les pierres disjointes, des ombres circulent dans le donjon et le visiteur attardé à cette heure surprend mille bruits confus qui peuplent ce silence séculaire. Les plaines sont noyées d’ombre, seule les hauteurs d’Aiglymort retiennent les derniers feux et les regards se portent vers ce refuge du jour. Alors le présent se souvient du passé.

L’histoire du château s’est enjolivée de légendes, le paysan en a fait une épopée naïve et vibrante de poésie.

L’imagination a relevé les courtines crénelées, flanquées de tours, reconstruit le donjon massif, repeuplé les salles de leurs hôtes à jamais disparus.

Le souvenir des seigneurs d’Aiglymort est familier à toute la contrée.

Ils revivent dans les chansons, dans les expressions de patois.

L’histoire les a presque oubliés. Elle mentionne à peine le plus illustre d’entre eux, Jehan iv, qui fit à pied et sans escorte le grand voyage à Rome pour le pardon de ses péchés.

C’est la légende de sa femme Gilberte que je vais raconter.

Avant d’entreprendre son long et périlleux voyage, Jehan confia ses domaines et sa jeune épouse à Regnier, son cousin.

Il partit un matin. La rosée laissait aux herbes des larmes d’argent. Il montait de la terre, sa terre, un sauvage parfum qui le grisait. Et pourtant il allait heureux, poussé par le désir de toute son époque de visiter la ville immortelle. Quand il se retournait, il voyait l’écharpe blanche de Gilberte lui faire adieu du haut du donjon. Elle s’agita longtemps sur le ciel bleu, comme l’aile d’un grand oiseau, puis disparut

Gilberte suivait des yeux le maître qui s’éloignait.

Parfois la silhouette disparaissait dans les broussailles, puis réapparaissait très nette sur l’or des blés mûrs. Quand Jehan se fut effacé dans le lointain, Gilberte pria Dieu de protéger son époux dans ce saint pèlerinage, puis elle descendit dans la salle d’armes où ses femmes s’étaient réunies.

Et des mois se passèrent monotones pour les hôtes d’Aiglymort. Regnier occupait ses gens aux exercices et à la chasse. Gilberte, de sa fenêtre ouverte, voyait la longue théorie d’hommes d’armes dévalant par les broussailles et les rocs. Son cousin lui adressait de grands saluts auxquels elle répondait de sa main fine de châtelaine.

Puis elle reprenait la tapisserie commencée, s’interrompant parfois pour caresser le lévrier étendu à ses pieds. On entendait le son des olifants courir par la campagne en rapides appels ou en longs hallalis.

Puis les chasseurs revenaient et la cour s’emplissait de cliquetis d’armes et d’aboyements. Le soir, après le repas, les hôtes se réunissaient autour de l’âtre et Regnier racontait les péripéties de sa chasse. Le feu des bûches rougissait sa mâle face de guerrier et tandis qu’il parlait ainsi, les femmes admiraient l’étrange éclat de ses prunelles.

Parfois encore, toutes les oreilles étaient attentives au récit de grands faits d’armes et les hommes énervaient leurs désirs brutaux de guerre et de carnage. Alors, tous regrettaient l’absence de Jehan, les sevrant de tournois et de fêtes. Et le temps s’écoulait, pour les hommes en longues randonnées à travers le pays, pour les femmes en prières, en contemplations, en rêveries.

Gilberte passait souvent des heures fixant l’horizon de ses grands yeux bleus à attendre le retour de l’absent. Ignorante de la longueur du voyage, elle croyait naïvement le voir revenir chaque soir. Et, chaque soir, elle se couchait seule dans son grand lit triste.

Parfois, elle essayait de se représenter l’image de Jehan. Elle rougissait de s’avouer qu’elle n’y parvenait plus. Et, doucement, l’amour s’échappait de son cœur comme l’eau fuit d’un vase fêlé. Elle priait en vain Dieu de la conserver fidèle à ses premiers serments et de rallumer en son cœur la flamme qui s’y mourait.

Quand l’idée d’époux se présentait à son esprit, c’était Regnier qu’elle voyait dans toute sa sauvage beauté. Elle s’attardait à songer à lui, et cette rêverie lui était tellement douce, qu’elle en était accablée de remords. Son cousin Regnier, préoccupé uniquement de ses dogues, ne surprenait pas la tendresse des grands yeux bleus qui l’admiraient en silence, il ne voyait pas l’émotion que provoquaient ses héroïques récits. Et s’il eût compris l’amour de sa cousine, ce chevalier n’aurait pas forfait aux lois de l’honneur.

De longs mois passèrent et l’on restait toujours sans nouvelle du seigneur Jehan IV. Un jour, un marchand qui passait fit part aux sujets de Jehan d’une lugubre nouvelle. Le bruit vague de sa mort circulait dans les seigneuries voisines et ses ennemis se préparaient à partager son domaine et ses biens.

À cette nouvelle menaçante, Regnier jura sur l’autel de défendre Aiglymort ou de mourir. Il conclut des alliances et prévint ses ennemis en courant surprendre leurs plus proches châteaux. La bravoure dont il fit preuve durant cette courte campagne le rendit plus cher encore à Gilberte.

La jeune femme, à présent, ne voyait plus d’obstacles à l’accomplissement de son plus cher désir : « Être épousée de Regnier ». Et elle mit tant de chaleur à remercier son courageux défenseur qu’il comprit enfin.

Il réfléchit longuement et sentit, qu’à son insu, l’amour était entré en lui. Il en conçut un vif regret, car il lui semblait qu’il insultait la mémoire de Jehan.

Fâché d’être faible à ce point, il évita la présence de Gilberte. Des semaines se passèrent ainsi, mornes, dans le château endeuillé. Puis on s’accoutuma à l’idée que Jehan était perdu à jamais et la vie reprit son cours habituel. Cependant, un combat se livrait dans l’âme simple et honnête de Regnier. Ne devait-il pas épouser Gilberte, veuve sans soutien, exposée ainsi à la convoitise de voisins jaloux ? Oui, cela était bien son devoir, et lui semblait que c’était Jehan lui-même qui le dictait.

Simplement il fit part de ses projets à sa jeune cousine qui rougit de plaisir. La date du mariage fut fixée et la nouvelle, annoncée aux sujets qui s’en réjouirent fort. Car tous aimaient Regnier, leur futur seigneur.

Au jour fixé, on vit par la route blanche des trouvères et des jongleurs se rendant à la fête, des chariots chargés de victuailles traînés par des bœufs au pas solennel et lent. Des chevaliers en grande pompe, suivis de leurs gens, se rendaient au tournoi, qui rehausserait la fête, et le soleil du matin mettait des panaches d’or à leurs cimiers. Des chants d’allégresse emplissaient les sentiers qui montent à Aiglymort. La cour du château était pleine de manants aux bras nus, dépeçant des bœufs entiers pour le festin de noces ; des pages espiègles se poursuivaient parmi cette foule d’invités et de domestiques, humant avec des mines gourmandes l’appétissant fumet des cuissons. La fête fut complète, car le vin coula à flots et grisa les plus calmes. Ils burent dans de grandes coupes d’argent d’un nectar velouté, plein du parfum des coteaux. Puis, quand on se fut repu, on se mit à chanter en frappant de grands coups sur les tables.

À ce moment, un homme parut à la porte, personne ne le remarqua, pas même les servants qui s’enivraient du fond des brocs. Son regard parcourut lentement la salle et s’arrêta sur Regnier et Gilberte.

«Traîtres ! Traîtres ! » s’écria t-il alors.

Au son de cette voix, chacun sursauta. Tous l’avaient reconnue : c’était celle de Jehan IV, seigneur d’Aiglymort, revenu de Rome et absous.

La légende de Gilberte s’arrête ici.