Flamarande/38

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Michel Lévy frères (p. 182-192).



XXXVIII


Je me rendis donc à Flamarande, impatient de revoir mon petit Espérance et de me reposer des émotions qui m’avaient bouleversé. La plus terrible avait été certainement de me trouver aux prises avec les questions et les prières de madame de Flamarande. Cette tendre mère, dont j’avais causé le désespoir et qui, au lieu de me maudire, me pressait les mains et m’appelait son ami, était toujours devant moi. En vain, durant près de quatre années, j’avais évité d’être sous ses yeux ; en vain j’avais arrangé mes occupations avec un art infini pour qu’elle n’eût pas l’occasion de remarquer mon existence : le moment était venu où il avait fallu être quelque chose dans sa vie et devenir quelqu’un pour elle. Durant quatre années, sa première question s’était présentée à moi comme une terreur, maintenant le souvenir de cette scène me devenait un supplice. J’en rêvais toutes les nuits, je sentais mon cœur se briser avec celui que j’avais si cruellement déchiré. Il me venait des inquiétudes affreuses. Peut-être était-elle gravement malade, peut-être devenait-elle folle ; peut-être Roger, abandonné aux autres domestiques, avait-il besoin de moi. Pourquoi leur avais-je lâchement retiré le concours de mon dévouement ?

J’étais dans la plus noire disposition d’esprit en faisant usage de ma liberté. La vue d’Espérance me ranima. Il avait grandi beaucoup, et sa beauté attirait tous les regards. J’avais voulu surprendre mon monde pour m’assurer qu’il était bien portant et bien soigné. Je le trouvai propre et sain, sachant à peu près se faire entendre en français et en patois du pays, ayant oublié ses Alpes et sa nourrice, ne connaissant plus d’autre famille que celle de Michelin, d’autre pays que son rocher de Flamarande, et accepté par les habitants d’alentour comme un petit ours trouvé dans une crèche et apprivoisé comme un agneau.

Il était donc enseveli à jamais, l’enfant du doute et de la colère ! Plus jamais celui que la loi lui donnait pour père ne consentirait à le voir et à l’accueillir. La mère ne baiserait jamais ses beaux yeux noirs ; son charmant frère ne jouerait jamais avec lui. C’était là mon succès, à moi, mon œuvre de dévouement et d’habileté. Ah ! si les personnes qui avaient sujet de se méfier de moi et de me maudire eussent pu se douter de ce qui se passait en mon esprit, c’est à moi justement qu’elles eussent donné leur confiance et leur amitié ; mais les mauvaises actions portent leur châtiment avec elles. On ne serait pas assez puni, si, ayant fait le mal, on pouvait le réparer.

J’étais à Flamarande depuis quinze jours quand Michelin m’éveilla en m’annonçant que les colis expédiés par le roulage à mon adresse venaient d’arriver. Ces colis n’étaient autre chose que les cercueils de métal scellés qui contenaient les restes du vieux comte de Flamarande et de sa digne épouse. La même voiture portait les pierres tumulaires en marbre blanc et noir que je devais faire établir dans la chapelle, déjà convenablement réparée.

Je me levai à la hâte. Déjà on déchargeait ces objets vénérables dans la chapelle même. Tous les hommes du village, jaloux de témoigner leur affectueuse déférence à Michelin, aidaient au déballage et au transport des pièces. Une forte charrette barrait l’entrée de la chapelle, et quatre grands chevaux de trait hennissaient en secouant leurs colliers à grelots trempés de sueur. Les enfants de la maison, curieux de toute chose nouvelle, gênaient les ouvriers en suivant tous leurs mouvements et leur faisant des questions qui n’obtenaient pour réponse que des exclamations d’impatience.

— Veux-tu t’ôter de là ?… au diable les enfants !

Espérance ne partageait pas cette fièvre de curiosité. Il avait en tout une certaine lenteur grave, et on disait dans la famille que celui-là ne remuait jamais un doigt sans avoir demandé à sa tête s’il devait le remuer. Mes yeux, qui avaient l’habitude de le chercher, tombèrent sur lui. Je le vis assis tranquillement dans la chapelle, sur le ballot de paille qui contenait les os de son grand-père, et paraissant réfléchir profondément.

— À quoi penses-tu ? lui dis-je, frappé de cette physionomie dont l’expression calme et chercheuse semblait devancer les pensées et les réflexions d’un autre âge.

Il crut que je lui reprochais de s’être assis sur cette paille et se leva en disant :

— Je ne fais point de mal.

Je lui tendis la main, je savais qu’il n’aimait pas à être embrassé, et j’obtenais de lui de temps en temps qu’il plaçât sa petite main dans la mienne. Il n’était point démonstratif et ne caressait personne au monde que la petite Charlotte, ma filleule, sur les genoux de sa mère.

Quand tout fut déballé, le roulier qui avait amené ces tombes et que je n’avais pas songé à regarder vint à moi et me dit avec une voix qui me fit tressaillir :

— Eh bien, monsieur Charles, êtes-vous content de moi ? n’ai-je rien cassé en route ?

— Ambroise Yvoine ! m’écriai-je en levant la tête, comment, c’est vous ?…

— C’est moi qui ai pris ce chargement à Sévines, chez M. le comte. Il ne m’a pas reconnu, mais j’ai vu avec plaisir qu’il se portait assez bien.

— Mais comment diable étiez-vous à Sévines ?

— J’étais à Orléans, employé comme homme de peine à la compagnie du roulage. On m’a choisi pour accompagner le roulier, parce que justement je revenais au pays, et il va venir vous présenter sa note.

— C’est bien ; mais vous ne me dites pas comment vous aviez été si loin chercher de l’ouvrage, quand vous parliez de laisser là les aventures et de vous installer à Flamarande.

— J’avais été là parce que j’y ai un frère établi, qui demandait depuis longtemps à me voir. Me voilà revenu, et je m’installe ici, c’est décidé. Je ne suis plus roulier, je ne suis plus braconnier, je ne suis plus maquignon ; me voilà architecte ; puisque j’ai promis de réparer les mâchicoulis, je tiendrai parole.

— Vous les réparerez, Ambroise, mais vous serez payé. J’ai parlé de cela à M. le comte ; il m’a donné carte blanche. Dès que la chapelle sera entièrement remise en bon état, je ferai refaire le couronnement de la tour, et vous y travaillerez.

— Comme journalier ? Non, merci, ce n’est pas là mon affaire. J’aime à diriger les autres, et je m’y entends ; mais, puisque vous êtes chargé de cela, je deviens inutile.

— Oh ! moi, je n’y entends rien ; vous dirigerez, Yvoine, et nous allons en causer en déjeunant ensemble.

Je le pris sous le bras, et, en le conduisant au pavillon où je prenais les repas avec la famille, je lui demandai ce qui se passait à Sévines.

— Rien que je sache mieux que vous, répondit-il, car j’y ai pris mon chargement le lendemain du jour où vous avez quitté le château.

— Au fait, oui, repris-je, vous avez eu quinze jours de route. Et dans le pays, à Orléans, il n’y avait rien de nouveau ?

— Toujours les mêmes causeries.

— À propos de quoi ?

— Oh ! vous savez bien, l’enfant perdu, ou enlevé, ou noyé, on ne sait pas ; chacun dit son mot.

— L’enfant… de Sévines ?

— L’enfant de M. le comte et de madame la comtesse, une affaire déjà ancienne dont on s’est remis à parler. Vous savez mieux que personne ce qui en est, vous qui étiez là dans le temps.

— Non, je n’y étais pas, je n’y étais pas le jour de ce grand malheur…

— Le grand malheur… Alors vous croyez l’enfant noyé ?

— Et vous, Ambroise ?

— Moi, je le crois aussi. Est-ce que nous vivons dans un temps où on pourrait comme ça faire disparaître un petit et sa nourrice ? Avant la Révolution, dans les temps anciens, je ne dis pas. Vous connaissez bien la légende du château de Flamarande.

— Il y a une légende ?

— Et une belle. Je vais vous la dire, si vous le souhaitez.

— Dites, mon cher ; je vous le demande.

— C’était du temps du roi Louis.

— Quel roi Louis ? Il y en a eu beaucoup.

— L’histoire ne dit pas lequel ; mais j’ai entendu dire au curé de Saint-Julien que ça devait être du temps de Louis douzième. La dame de Flamarande avait mis au monde un petit, beau comme un soleil ; mais voilà que son mari a prétendu qu’il était le fils du seigneur de Mandaille, et, pour le prouver, il a mis un crucifix sur la poitrine de l’enfant endormi en disant : « Quand je nommerai ton père, au nom du Sauveur, je t’adjure d’ouvrir les yeux. » Alors il s’est mis à crier : « Flamarande, Flamarande, Flamarande ! » et le marmot n’a pas bougé ; mais, quand le comte a appelé par trois fois : « Mandaille, Mandaille, Mandaille !… » — Est-ce que vous êtes malade, monsieur Charles ? Vous êtes blanc comme un linge !

— Je suis sujet aux crampes d’estomac. N’y faites pas attention, Yvoine, et continuez, je vous prie. Votre légende m’amuse beaucoup.

— Eh bien, quand le seigneur de Flamarande crut que le bon Dieu, qui abandonne tant de maris aux hasards de la guerre, faisait un miracle pour lui, il prit le petit Gaston.

— Il s’appelait Gaston ?

— Oui, Gaston ; il paraît que c’était un nom à la mode de ce temps-là, et il commanda à ses valets de le faire mourir ; mais ils eurent pitié du petit et le laissèrent avec la chienne levrette de la dame, qui les avait suivis, dans un bois des environs qu’on appelle, depuis ce temps-là, le bois Gaston. La levrette ne rentra pas ; elle abandonna ses petits et nourrit l’enfant, et un beau jour on le vit revenir au château, tout grand et tout fort, mais d’un air si sauvage qu’on en eut peur. Il ne parlait point et ne put dire qui il était. Personne ne s’en douta. On voulait le chasser. La dame de Flamarande seule en eut pitié et commanda qu’on lui donnât du pain et des habits. Elle obtint de son mari qu’on lui ferait garder les vaches, et du chapelain qu’on lui apprendrait à parler et à connaître le bon Dieu. Et plus tard, devenu chef des vacheries de Flamarande, il fut grand homme de bien, et mourut comme un saint, sans jamais avoir connu sa seigneurie ni songé à la réclamer.

— Et voilà tout ? Comment a-t-on fait pour savoir que cet enfant, nourri dans les bois, était un Mandaille ?

— Il n’était pas un Mandaille. Quand il fut mort, comme on le mettait dans la bière, on trouva sur lui une relique que sa mère lui avait mise au cou le jour de sa naissance. Elle pleura de n’avoir pu reconnaître son fils qu’après la mort, et jura à son mari qu’il lui avait fait insulte, car elle n’avait point aimé le sire de Mandaille. Alors le sire de Flamarande voulut renouveler sur le mort l’épreuve qu’il avait faite sur le naissant. Il lui mit le crucifix sur la poitrine et appela par trois fois Mandaille sans que rien bougeât ; mais, quand il appela : « Flamarande, Flamarande, Flamarande ! » à la première fois le mort ouvrit les yeux, à la seconde il regarda son père d’un air de reproche, à la troisième il sourit en manière de pardon ; puis il referma les yeux et jamais plus ne les rouvrit. Alors le sire de Flamarande pleura, lui fit dire beaucoup de messes et le fit enterrer dans la chapelle du château, où vous trouverez sa pierre dans un coin avec une épée en signe de sa noblesse et une houlette en mémoire de son état de berger.

— J’ai vu en effet cette pierre. Michelin n’a pas pu m’expliquer ce que signifiait la houlette.

— Ah ! c’est que Michelin est dans les jeunes, qui sont instruits et ne croient plus à ces histoires-là ; mais son père la connaissait bien, et il l’a racontée à M. de Flamarande, votre maître. Il la lui a racontée devant moi, le soir du jour où j’ai conduit M. le comte à la chasse.

— Ah ! vraiment ! devant madame la comtesse, par conséquent ?

— Non, elle n’était pas là ; mais M. de Salcède y était.

— Et ils ont trouvé l’histoire ?…

— Très-belle.

— Et vous, Yvoine, y croyez-vous ?

— Je ne la crois pas impossible. Quelque pauvre femme aura recueilli l’enfant et l’aura nourri en secret par crainte du seigneur de Flamarande. Quant aux miracles, on y croyait dans le temps, et il n’y a pas de légende sans cela. Moi, je n’en ai jamais vu ; mais je ne dis ni oui ni non, je suis trop bête pour raisonner là-dessus. — Êtes-vous mieux, monsieur Charles, et vous sentez-vous de l’appétit ?

On se mettait à table, et je m’efforçai en vain de manger ; j’étais trop ému. Le récit d’Ambroise était pour moi une révélation. Évidemment ce récit avait vivement frappé M. le comte et s’était emparé de son cerveau. Ce nom de Gaston donné précisément au fils qu’il répudiait n’était-il pas comme un besoin de recommencer la légende ? Attendrait-il que Gaston fût mort pour tenter la seconde épreuve ?

Mais cette légende existait-elle ? n’était-ce pas un autre genre d’épreuves que me faisait subir Ambroise Yvoine ? Il arrivait des environs de Sévines, où il avait pu, en recueillant les propos, partager les soupçons relatifs à la disparition de Gaston. Maquignon qu’il était, il avait dû s’intéresser à celle de Zamore, qui était devenu dans les légendes orléanaises un animal fantastique comparable à la monture des quatre fils Aymon. On disait qu’il avait porté le comte, la nourrice et l’enfant en une nuit d’Orléans à Paris, où son maître avait mis Gaston aux Enfants trouvés.

Que ne disait-on pas ! Mais Yvoine avait-il assez d’imagination pour inventer une légende aussi conforme à la réalité présente ? Je voulus en avoir le cœur net. J’allai dans la journée me promener au hameau de Saint-Julien, où je fis une visite au curé et amenai la conversation sur ce sujet, tout en visitant avec lui les antiquités de son église. Son récit fut absolument conforme à celui d’Ambroise Yvoine. Je rentrai un peu calmé, mais une nouvelle agitation m’attendait à peu de distance de mon gîte.