Flamarande/50

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Michel Lévy frères (p. 272-280).



L


Tout cela était fort beau ; mais madame de Montesparre, plus positive ou plus clairvoyante, écrivait à Salcède :

« Je vous envoie toutes les lettres qu’elle m’écrit, parce que vous m’en avez arraché la promesse, et que je ne sais pas vous affliger ; mais je crains bien de répandre cette huile parfumée sur un feu toujours plus ardent. Je voudrais qu’elle m’écrivît sur un autre ton, de manière à vous bien prouver qu’elle ne vous aime pas comme vous l’aimez ; mais l’exaltation de la mère, qui vous doit tant, monte le langage de la femme à un diapason qui me fait trembler. Elle veut nous marier ! Ah ! qu’elle ne s’en mêle plus ! son premier essai à Montesparre m’a été si fatal ! À présent, je ne le voudrais plus, ce mariage que j’avais rêvé, et qui ferait le malheur de notre vie à tous trois ! Aussitôt que j’aurais le droit d’être jalouse, j’en userais et j’en abuserais peut-être. J’aime mieux notre amitié désintéressée et ma tâche de dévouement. »


Madame de Montesparre n’était pas toujours si résignée. Il y avait des billets courts et passionnés comme ceux-ci :


« Sachez que je ne crois pas un mot de ce qu’elle dit et de ce que vous dites. Pourquoi mentir avec moi ? C’est un outrage, c’est une ingratitude atroce. »


Autre billet :


« Allons donc ! Gaston est fort bien votre fils ; je le sais à présent ! »


Autre :


« Si l’enfant appartient au mari, comment ne le haïssez-vous pas ? Moi, je le hais par moments, ce fils adoptif qui vous absorbe et que vous arrivez à me préférer ! »


La baronne avait fait des tentatives pour détourner Salcède de son installation au Refuge. En 1848, elle avait eu la douleur de perdre son fils unique, Ange de Montesparre, et s’était d’autant plus attachée à Salcède qu’il s’était montré aussi désolé qu’elle de ce malheur. Elle voulait que le marquis s’établît à Montesparre avec Gaston, et on pressentait dans ses expressions le désir de le reconnaître pour son fils et celui de Salcède. La réparation du sacrifice qu’elle était prête à faire de sa réputation eût été un mariage entre eux. Salcède n’avait pas accepté cette solution. De là des querelles suivies de raccommodements. Le désespoir de la baronne était de voir le marquis rarement et en secret. Il n’allait chez elle ni le jour ni la nuit : ils ne se rencontraient que dans les courts et mystérieux voyages que Salcède faisait à Paris. Il paraissait se plaire beaucoup au Refuge, trouver un grand bonheur à faire l’éducation d’Espérance, enfin ne rien regretter du monde et des choses de la vie.

Je cherchai vainement une lettre directe de Rolande à Salcède. Ou elle ne lui avait jamais écrit, ou il portait son trésor sur lui. La conclusion à tirer de toutes ces écritures confidentielles, c’est qu’aucune ne contenait l’aveu de la faute commise, et ne constituait une preuve qui pût mettre Roger à l’abri des revendications de son frère. Au contraire : soit sincérité, soit habileté consommée, tout ce que madame de Flamarande avait écrit à son amie pouvait être invoqué par elle comme une preuve de son innocence. Je ne vis donc pas d’intérêt certain à m’emparer de la correspondance, et le danger de commettre ce larcin ne me parut pas compensé par l’assurance de rendre à Roger un véritable service. Cependant c’étaient là les seules preuves que je pusse espérer de recueillir, et, pour en trouver d’autres, il fallait compter sur un nouveau hasard extraordinaire.

Je tombai dans de grandes perplexités. Tout à coup, en me voyant seul dans cette demeure silencieuse violée par ma curiosité, j’eus un sentiment de honte et d’horreur de moi-même. Il y avait de l’argent, beaucoup d’argent, confié pour ainsi dire et comme mis sous la protection de la loyauté publique, et moi, pire qu’un voleur d’argent, je songeais à dérober les secrets du cœur et de la conscience ! Je rangeai avec soin les papiers, je refermai tous les secrets du bureau, et je m’approchai de la fenêtre. Le jour paraissait à peine, mais les paysans étaient probablement déjà debout, et je me hâtai d’éteindre les bougies. Puis je songeai aux moyens d’opérer ma retraite sans laisser de traces de mon passage dans le pays, car j’étais quitte de tout devoir de protection envers Espérance, et je n’avais rien à apprendre à Flamarande qui ne me fût désormais connu. Je montai au grenier, et j’y pris une des cordes qui avaient servi à ficeler les gros colis. Je descendis au salon. C’est de là qu’à l’aide de cette corde convenablement arrangée je pouvais m’enfuir ; mais une idée qui traversa mon cerveau m’arrêta. Cette construction, qui portait dans les actes de vente le nom significatif de Refuge bien avant que M. de Salcède l’eût acquise, avait dû servir ou être destinée à servir de refuge en effet aux défenseurs du manoir en cas d’envahissement. Là, comme dans beaucoup d’autres forteresses de ce genre, il devait exister une communication secrète entre elle et le donjon. J’étais certain désormais d’avoir vu Salcède à Flamarande en 1845, déguisé en paysan. Je me rappelais l’avoir vu disparaître non loin du manoir, comme s’il eût percé le rocher. La communication souterraine, soit qu’elle eût été déblayée, soit qu’elle fût demeurée intacte depuis des temps reculés, devait donc exister encore, et elle avait dû servir récemment à madame de Flamarande pour entrer dans le donjon et pour en sortir sans être vue. L’entrée du passage devait être la maison même où je me trouvais, car, en lisant l’acte, je n’avais pu m’expliquer certains mots relatifs à un passage et à une entrée dont Salcède revendiquait l’usage exclusif et la propriété. Il fallait le chercher, ce chemin mystérieux, et m’en servir pour opérer ma retraite. Il ne fut pas difficile à trouver dans le parquet du salon sous une des peaux de mouton qui, jetées les unes près des autres, formaient un tapis non cousu et non fixé. La trappe était légère et sans ressort ni serrure. Elle ouvrait sur un marchepied de bois de dix ou douze marches avec une rampe d’un seul côté, comme on en voit dans les ateliers de peinture.

Je me trouvai dans la cave de la maison, une voûte circulaire de construction ancienne meublée d’une seule barrique de vin et d’une petite provision de bois derrière laquelle on pouvait se cacher en cas de surprise. Je fis le tour de ce caveau, et je trouvai, dans une antique arcade surbaissée, une porte de chêne toute neuve, avec serrure sans clef, non fermée. Évidemment M. de Salcède et Ambroise passaient par là souvent, et, la veille, lorsque j’avais pénétré dans la maison, ce dernier était dans cette cave, puisque je ne l’avais pas vu. Je m’engageai dans le couloir qui s’ouvrait devant moi, au risque d’y rencontrer M. de Salcède rentrant chez lui après sa dernière veillée auprès de l’enfant. La galerie, maçonnée au commencement, pénétrait un peu plus loin dans l’épaisseur du roc entaillé par le pic. Elle était assez large pour donner passage à deux personnes, mais elle n’offrait aucun angle, aucun recoin où l’on pût espérer se cacher en cas de rencontre.

Je risquai encore quelques pas, examinant avec soin, grâce à la bougie dont je m’étais muni. Bientôt j’arrivai à une véritable caverne où le passage, élargi et irrégulier, n’offrait plus aucune trace du travail de l’homme. C’était un travail purement fortuit de l’action volcanique que jadis on avait découvert et utilisé. D’autres galeries étroites et d’apparence peu praticable aboutissaient à celle où je me trouvais et dont le sol brut m’offrit la trace fraîche des gros souliers d’Amboise sur la pouzzolane. Je marchai alors avec plus de confiance, prêtant l’oreille au moindre bruit, mais certain de pouvoir au besoin me retirer ou me cacher dans quelque anfractuosité. J’avançais sans trouver d’obstacle depuis environ dix minutes, lorsqu’un point lumineux se montra devant moi. J’éteignis précipitamment ma bougie et regardai ce point éblouissant et fixe. Ce n’était pas une lumière en marche, c’était le jour ; la grotte s’ouvrait sur le torrent, dont le mugissement arrivait jusqu’à moi. J’y courus, mais pas d’autre issue que l’eau qui bondissait furieuse dans des abîmes. Je m’étais donc trompé de galerie, madame de Flamarande n’avait pu passer par là. J’examinai le tableau austère et charmant que les cascades et l’épaisse végétation échelonnée sur les parois du rocher formaient devant mes yeux. J’étais au fond d’un gouffre d’où il paraissait impossible de sortir par le côté du rivage sur lequel je me trouvais. Je reconnus en face de moi le sentier élevé où M. de Salcède m’était apparu pour disparaître comme par enchantement.

Il n’y avait pourtant pas moyen de passer sous la cascade, et je dus me livrer à d’infructueuses recherches qui me prirent du temps. Le jour augmentait, une lueur rosée répandue sur les objets m’annonçait que le soleil était levé. Je rentrai dans l’obscurité et y marchai à tâtons, espérant surprendre le retour de M. de Salcède, qui me serait un indice pour trouver la sortie ; mais, ayant abouti à une impasse, je me disposais à rallumer ma bougie lorsqu’une soudaine terreur s’empara de moi en reconnaissant après mille recherches que je l’avais perdue. J’avais des allumettes chimiques. J’en allumai une qui me fit voir un endroit de la caverne que je ne reconnus pas pour l’avoir traversé un instant auparavant, mais qui me permit de sortir de l’impasse et de retrouver une voie praticable. Une seconde allumette me fit retrouver la ligne tracée à la craie sur le vrai chemin, mais sans qu’il me fût possible de savoir si je retournais vers le Refuge ou vers le lit du torrent. À la troisième allumette, l’humidité ayant pénétré dans l’étui, je ne pus me procurer un instant de clarté, si court qu’il fût, et je dus marcher dans les ténèbres. Je n’avais pris aucun aliment et aucun repos depuis plus de vingt-quatre heures. Je n’en souffrais pas sensiblement, mais mon cerveau fatigué perdait toute force de réaction, et mon imagination, assombrie par l’obscurité, commença à me tourmenter.

Je marchai sans me heurter à aucun obstacle et sentant la paroi du roc de distance en distance ; mais ce trajet que j’avais fourni si vite me parut d’une longueur effrayante, lorsque tout à coup je ne sentis plus rien autour de moi et fis quelques pas dans le vide. Je m’étais donc trompé, j’étais perdu dans un labyrinthe peut-être inextricable. Un pas de plus, j’allais me briser contre quelque roche ou dans quelque abîme. L’effroi me prit à la gorge ; j’eus envie de crier. La honte me retint ; mais le sentiment d’une mort affreuse me rendit aussi pusillanime qu’un enfant.

— Tu as voulu t’emparer de la destinée des autres, me disais-je ; tu étais valet, tu n’as reculé devant rien pour devenir moralement le maître d’existences plus élevées que la tienne, et voici que la tienne va s’éteindre misérablement dans ces ténèbres sans que personne te plaigne, car tu recueilles ce que tu as semé.