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Fleurs d’ennui/Fleurs d’ennui

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Pour les autres éditions de ce texte, voir Les Trois Dames de la Kasbah.

(p. 1-177).

FLEURS D’ENNUI


I

Plumkett. — Mon cher Loti, on dit que les bêtes ont une âme : donc, vous et moi devons avoir quelque chose dans ce genre-là.

Nos deux âmes, — puisqu’il est admis que nous en possédons chacun une, — ne sont pas sœurs, mais cousines germaines par l’ennui ; ce n’est pas d’hier, vous le savez, que nous avons découvert cette parenté.

L’idée me vient d’organiser une petite réunion de famille, et de faire un petit bouquet de votre ennui et du mien : je vous enverrai des œillets d’Inde, et vous y répondrez par des pissenlits. — (Quant aux pensées, ce sont des fleurs que nous ne connaissons plus guère.) — Cela vous va-t-il ?

Moi, je me débiterai en aphorismes, instructifs pour la masse ; vous, vous ferez ce que vous pourrez : vous écrirez d’une manière quelconque des choses quelconques, n’importe quoi ; vous conterez vos rêves si vous voulez. Un sage de l’antiquité a émis cet axiome : « Il est bien difficile d’être plus bête que les autres. » Pénétrez-vous de cette vérité, et allez-y de confiance !

Loti. — Je commence par un rêve :

J’étais tout en haut du clocher du Creizker ; Yves était assis près de moi, sur la tête d’une gargouille de granit. Les lointaines vagues du pays de Léon se déroulaient en bas sous nos pieds, dans le demi-jour plein de mystère qui éclaire les visions du sommeil.

C’était l’hiver, et la lande bretonne était noire. — À l’horizon, on voyait la « mer brumeuse » et les rochers de Roscoff s’étageant comme dans les fonds peints par le Vinci.

Je disais à Yves : « Il me semble que le clocher du Creizker a tremblé. »

Yves répondait : « Mon bon frère, comment voulez-vous que cela soit ? » Et il regardait en souriant dans le vide.

J’avais le vertige, et je me serrais contre cette dentelle de granit qui nous soutenait dans l’air. Autour de nous il y avait de merveilleuses découpures de pierre, et des gargouilles à figure de gnome, auxquelles des lichens jaunes, — ceux qui dorent tous les vieux clochers de Bretagne, — faisaient des huppes et des barbiches de chèvre. Et la base du clocher se perdait, en fuyants indécis, en lignes confuses, dans l’obscurité de la terre.

Yves me paraissait plus grand que de coutume, ses épaules plus larges encore et plus athlétiques.

« Yves, disais-je, je t’assure que le Creizker a tremblé. »

… En effet, le vieux clocher des légendes bretonnes chancelait sur sa base, nous le sentions s’abîmer ; l’antique dentelle de granit se désagrégeait doucement, s’émiettait dans l’air, et les débris tombaient. C’étaient des chutes lentes et molles, comme des chutes d’objets n’ayant pas de poids, et nous tombions nous-mêmes, en cherchant à nous cramponner à des choses qui tombaient aussi.

… Maintenant nous errions par terre, au milieu de décombres qui continuaient de s’émietter et de disparaître. — En tombant, nous ne nous étions fait aucun mal, — mais nous éprouvions une angoisse, parce que le Creizker n’existait plus.

Nous songions au temps où nous naviguions, Yves et moi, sur la « mer brumeuse » : en passant au large, ballottés par les grandes houles d’ouest, mouillés par les embruns et la pluie, les jours sombres d’hiver, à la tombée froide et sinistre des crépuscules, — souvent dans les nuées grises nous apercevions de loin les deux clochers de l’église de Saint-Pol et le Creizker, posé près d’eux sur la falaise, les dominant de toute sa haute stature de granit. — Quand la nuit s’annonçait mauvaise, nous aimions à voir cet antique guetteur de mer, qui semblait veiller sur nous du haut de la falaise bretonne. À présent, c’était fini, et jamais nous ne le verrions plus.

Yves surtout ne pouvait se consoler de ce que son clocher fût tombé. — Moi, je lui disais : « On le rebâtira ; » — mais j’avais conscience de l’irrémédiable de cet anéantissement : il était semé sur la terre en débris aussi nombreux que les galets des plages. — L’œuvre merveilleuse des siècles passés était détruite, et cela me paraissait un signe fatal des temps ; la fin de ce géant des clochers bretons me paraissait le commencement de la fin de toutes choses, — et je me résignais à voir tout finir, j’étais comme recueilli dans une attente apocalyptique du chaos.

Autour de nous il n’y avait déjà plus aucune trace de la vieille cité de Saint-Pol, ni de la maison où Yves est né. Nous étions au milieu de la lande sombre et déserte, parmi les genêts et les bruyères : la terre reprenait sa physionomie des époques primitives, avant de s’anéantir, et l’obscurité dernière s’épaississait autour de nous.

Alors Yves me dit, avec l’intonation d’une frayeur d’enfant : « Frère, regardez-moi, est-ce qu’il ne vous semble pas que je suis devenu plus grand que de coutume ?… » — Et je répondis : « Non, » — pour ne pas lui faire peur ; mais je voyais bien qu’il était plus grand que nature, et maintenant il était vêtu comme un Celte, avec des peaux de loup jetées sur ses épaules. Autour de nous, il y avait des formes de larves qui s’agitaient dans l’obscurité toujours plus profonde, et je comprenais que déjà tous les deux nous étions morts…

…… Puis le rêve se termina par des conceptions sinistres, confuses, qui s’éteignaient graduellement…

— Il n’existe plus de suites de mots qui puissent traduire ces choses mystérieuses.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Plumkett. — Mon cher Loti, je crois avoir trouvé l’explication de votre rêve : Vous étiez couché avec votre frère Yvon sur la table de quelque cabaret de basse Bretagne ; vous aviez bu du cidre et de l’eau-de-vie de grain ; vous étiez complètement gris, et vous aviez roulé sous la table. C’était là votre chute molle, dans laquelle fort heureusement vous ne vous êtes rien cassé : Yvon était peut-être tombé le premier et vous par-dessus. Le clocher du Creizker, ce devait être quelque grande bouteille vide que vous aurez fini par faire chavirer. Quant aux choses qui tombaient aussi, c’étaient des verres qui s’émiettaient sous vos pieds par terre, et les larves, c’étaient la cabaretière et les maritornes de l’établissement, occupées à réparer tout le désordre que vous aviez produit.

Il n’y a rien dans tout cela que de très naturel ; seulement vous vous livrez, sur le commencement de la fin des choses, à des réflexions qui sont hors de propos. Songez donc, mon cher Loti, qu’il ne s’agit que de la fin d’une bouteille ; et encore cette bouteille que vous preniez pour un clocher n’était vide que parce que vous l’aviez bue ; or, il n’est pas raisonnable d’exiger que les flacons auxquels on boit ne se vident pas.

Au commencement de la vie, toutes les coupes sont pleines : buvez lentement, si vous voulez qu’il vous reste quelque chose sur le tard. Ne buvez pas trop les vins capiteux, car alors, vous ne sauriez plus sentir les saveurs douces et saines…

Loti. — Mon cher Plumkett, votre explication de mon rêve est idiote. Vous savez bien que je suis aux trois quarts musulman, et que je n’ai été gris qu’une fois dans ma vie : c’était à New-York, un soir où j’avais été convié à un banquet d’une société de tempérance. Les policemen m’avaient rapporté à mon bord.

Plumkett. — N’interrompez pas, Loti, pour dire des inepties, quand par hasard je dis des choses graves. C’est vrai, je suis tombé par malheur sur le seul défaut que vous n’ayez pas ; mais je parlais par images, comme ces orientaux que vous aimez. Il est d’autres ivresses plus dangereuses que celles du vin, et celles-là, Loti, vous les connaissez…

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Maintenant les coupes sont vides, les fleurs de la table sont fanées. Les convives ont disparu : les uns ont succombé à l’ivresse ; d’autres en ont eu peur, et se sont enfuis. Vous restez seul à une table chargée de débris : vous avez encore soif. Que ferez-vous ? Après un tel festin, en irez-vous chercher d’autres ? Non ; ils vous donneraient la nausée. Tout s’obscurcit autour de vous ; vous ne distinguez plus rien, et vous dites : « C’est le commencement de la fin. » — De quelle fin ? de la fin de toutes choses ? — Non ; ce n’est que votre festin à vous qui est fini.

Ainsi vous voyez que, même dans vos rêves, vos réflexions n’ont pas le sens commun.

Loti. — Il n’est pas gai, Plumkett, ce premier œillet d’Inde que vous m’envoyez.

Et puis, comparer la vie à un banquet, comme c’est usé ! Vous auriez pu m’appeler aussi : infortuné convive, c’eût été encore très nouveau. C’est même une fleur fort commune que votre œillet, Plumkett, et vous l’aurez cueillie sans doute dans le jardinet de votre concierge, en passant.

Moi, j’ai longtemps cherché ce que je pourrais bien dire cette fois, pour que vous n’y preniez pas sujet de me faire une morale bête.

Je crois avoir trouvé la chose ; je vais vous conter une histoire d’un temps où, certes, je ne m’étais encore grisé avec rien du tout.

C’est une histoire de mai. J’étais tout petit, tout petit enfant ; ce n’était peut-être pas le premier printemps auquel j’assistais sur la terre, mais c’était peut-être le second, ou tout au plus le troisième…

On venait de me promener ; c’était le soir.

Quand je fus rentré dans ma maison, que vous connaissez, et que je me trouvai dans la cour, j’éprouvai une mélancolie vague, parce qu’il commençait à faire noir ; mélancolie très douce parce qu’il faisait admirablement beau : c’était une de ces longues soirées de printemps, au crépuscule tiède et limpide ; autour de moi, cela embaumait le jasmin et le chèvrefeuille.

J’étais habillé d’une petite robe rose que je vois encore ; c’est le seul de mes costumes d’enfant qui me soit resté dans la mémoire, celui que je portais ce soir-là. N’est-ce pas que c’est drôle, se revoir en petite robe rose de bébé ?… Et puis au moins c’est bien honnête et bien innocent d’évoquer de pareils souvenirs.

Et quelle chose bizarre, se dire qu’à une époque encore peu éloignée, on assistait en nouveau venu aux choses de la terre, on ouvrait de grands yeux devant son premier printemps… Déjà on avait une intelligence capable de beaucoup comprendre, une petite tête capable de recevoir, dans le vague un peu, il est vrai, des impressions très compliquées ; et on n’avait encore rien vu ; on ne savait encore rien du tout, ni de l’évolution humaine commencée depuis cinquante siècles, ni du retour éternellement immuable des renouveaux de la nature… On regardait tout cela avec une sorte d’étonnement réfléchi, on y mêlait comme des ressouvenirs troubles et pleins de mystère de choses antérieures… D’où venait-on ?… Y avait-il eu un avant, un en deçà ?… Plus tard, j’ai eu des instants dans ma vie où j’en ai été persuadé. Mais, alors, il y aurait un au delà aussi, et il est bien ténébreux cet au delà, et il me fait frémir.

— Je suis très loin de la petite histoire que je vous contais, et je vais y revenir. Mais convenez que c’est singulier : quand on s’est promené par le monde, qu’on a tout vu dans le présent ; tout deviné dans les profondeurs du passé ; quand on a tout compris et tout ressassé… se dire qu’il y a trente ans à peine, on venait d’arriver, et qu’on s’étonnait de voir les soirées devenir longues et tièdes, les roses blanches fleurir sur les vieux murs, la fête du printemps commencer…

Vous connaissez, Plumkett, cette cour dont je veux parler, la cour de ma maison : une sorte d’avenue de verdure et de fleurs aboutissant à un fond très ombreux. — Dans ce fond, un fouillis de feuillage ; d’un côté de hauts murs tapissés de lierre, d’où pendent des vignes, des glycines, des roses, de grandes branches de toute espèce de plantes ; de l’autre côté, au midi, des murs très bas, enfouis sous des touffes, sous des bouillées de jasmins et de chèvrefeuilles. — Les jardins des voisins sont derrière, et au-dessus s’ouvre la grande échappée large et claire du ciel.

Ce soir dont je parle, cette échappée de ciel au midi et au couchant était d’un beau jaune limpide ; en haut, sur ma tête, c’était d’un bleu vert, très lumineux encore, et les branches pendantes se détachaient là-dessus en fines découpures noires. Je jetai un regard d’inquiétude vers quelque chose qui se dessinait très loin sur le ciel, au-dessus du mur, parmi des têtes d’arbres fruitiers. Cela occupait pourtant une bien petite place dans le lointain, ce quelque chose, mais c’était une silhouette extraordinaire : le pignon d’une vieille maison, avec une espèce de cheminée démolie, le tout ayant un profil d’animal, une ressemblance de loup. — Je l’ai vue pendant bien des années, cette forme de bête ; je ne la retrouvais que le soir, quand elle se découpait en chose obscure sur le fond doré du couchant, — c’était les soirs d’été surtout, quand je rentrais de la promenade. Elle avait l’air triste, cette forme de bête, et sa tournure a été mêlée à toutes les mélancolies, à toutes les frayeurs de mes soirées d’enfant…

Plusieurs années plus tard, je me rappelle l’avoir encore cherchée dans ce coin de ciel, cette silhouette de loup, — un soir que je revenais au foyer après une longue campagne en Polynésie ; je l’aurais saluée à ce moment-là comme un vieux souvenir aimé d’autrefois ; mais elle n’y était plus : — en mon absence on avait démoli la vieille maison. — Par-dessus les folles branches des jasmins et des rosiers, je ne vis plus que des têtes de poiriers, et les bouquets de fleurs rouges d’un grand grenadier du jardin voisin.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

— Je vous fais mille excuses, Plumkett, de m’être encore lancé dans des digressions de cette longueur.

Je vous disais donc qu’un certain soir de mai, rentrant chez moi en petite robe rose, je m’étonnais beaucoup de voir combien, en quelques jours, tout était devenu vert et touffu. — C’était extraordinaire comme toutes ces masses de plantes qui retombaient des murs étaient maintenant épaisses et feuillues ; au-dessus de ma tête, cela faisait l’ombre plus dense, cela jetait une obscurité tiède, pleine d’odeurs douces. — Et ce grand berceau de jasmin de la Virginie, — je me rappelais très bien avoir vu, quelque temps avant, une lune d’hiver dessiner en petites lignes noires sur le sol tous les enlacements compliqués de ses branches. À présent, c’était un dôme compact tout vert et tout fleuri, sous lequel il faisait noir, et, à l’abri de cette voûte, il y avait des milliers de moucherons qui dansaient.

— Moi, je me promenais là-dessous, les mains derrière le dos (ce qui est, vous savez, l’attitude des bébés quand ils ont des méditations profondes) et je cherchais à comprendre…

Et puis ces jours qui allongeaient, qui allongeaient, qui se traînaient en demi-obscurités limpides, et toutes ces fleurs qui poussaient partout, et cette augmentation de chaleur et de lumière, cette splendeur qui arrivait… Oui, tout cela m’apportait bien la notion confuse de quelque chose d’inconnu qui allait commencer : l’été ! mon premier été !… je ne me rappelais pas celui d’avant, mais celui-là troublait ma petite tête et me charmait beaucoup.

— Maintenant voici tout de bon où commence mon histoire :

Il y avait, ce jour-là, dans un coin de la cour, une caisse à fleurs pleine de sable. Toute la journée je m’étais amusé à remuer ce sable ; d’abord j’avais fait des petits pâtés avec une pelle ; et puis après j’avais aplani le tout et tracé une allée, le long de laquelle j’avais mis des petits vases et des brins de clématite recourbés en berceau.

Tout en me promenant à petits pas, dans mon attitude contemplative, je me rappelai ce jardin que j’avais construit dans le jour, et j’allai le regarder.

Ça sentait très bon, le soir, toute cette clématite. Les brins couvraient entièrement la caisse et retombaient autour ; toutes les fleurettes se voyaient encore, parce qu’elles étaient blanches, mais elles semblaient si légères dans cette demi-obscurité qu’on eût dit des plumes. Je vois encore tout cela.

J’avais très grande envie d’entrer dans ce jardin : on devait être tout à fait bien là, assis dans l’allée en miniature du milieu, et tapi sous cette clématite.

Mais c’était beaucoup trop petit, bien que ce fût un jardin ; je comprenais cela parfaitement : c’était trop petit pour me contenir…

Il était possible d’essayer pourtant… Après avoir réfléchi et fait appel à toutes mes connaissances sur les proportions des choses, je posai un pied sur le bord, et j’essayai de m’enlever pour monter.

Hélas ! la caisse chavira ; le sable, les petits vases, les fleurs, tout dégringola, — et moi aussi, — à la renverse, sur mon derrière, Plumkett. Je me fis du mal et je me mis à pousser des cris affreux.

Alors ma bonne m’emporta, en me faisant sauter pour me consoler, sauter en mesure sur un vieil air très gai du pays qui s’appelle la Pêche aux moules.

Plus tard, dans le courant de ma vie, chaque fois que j’ai fait des chutes cruelles pour avoir tenté des choses impossibles, si j’avais eu près de moi quelqu’un pour me prendre et me faire sauter la Pêche aux moules, j’aurais peut-être moins souffert…

Plumkett. — À quel état de sensiblerie mièvre, voisine du ramollissement, êtes-vous tombé, mon pauvre Loti ! — Vous auriez bien mieux fait de courir après votre cerceau comme une petite brute, que de commencer de si bonne heure à rêvasser de cette manière.

Mon Dieu, comme c’est ennuyeux et endormant, vos souvenirs d’enfance !

Loti. — Attendez, Plumkett, je me rappelle encore ceci, qui se passait, je crois bien, dans la même soirée, — ou peut-être un an plus tard… Peut-être que je confonds ensemble deux printemps, mais peu importe !

Je voyais voler en l’air des espèces de choses noires, comme de grands papillons qui passaient très vite, sans faire de bruit, et je demandais à ma bonne :

« Dis, Zette, qu’est-ce qui vole comme ça ? »

Ma bonne s’appelait Suzette. Elle était assise au bord d’une banquette de pierres moussues ; sous la retombée des chèvrefeuilles qui la mettaient dans l’ombre, je ne distinguais plus guère que le grand pointu blanc de sa coiffe de paysanne.

« Ça, c’est des souris-chaudes, » répondit-elle. (Dans mon pays, c’est le nom des chauves-souris.)

— Et dis, qu’est-ce que c’est, des souris-chaudes ?

— Ah ! dame… (Elle était très calme, la vieille Suzette, et cherchait toujours fort tranquillement ses réponses.) Dame, des souris-chaudes, — c’est des souris qui ont des ailes. Quand vient le printemps, ça vole comme ça sur le soir, pour attraper les mouches et les hannetons qui n’ont pas voulu aller se coucher…

Des souris-chaudes !… cela me jetait dans des méditations profondes ; des souris qui volaient !… et puis d’abord, pourquoi étaient-elles chaudes, ces souris ? Elles me faisaient bien l’effet d’avoir une vague affinité avec le diable, personnage dont la physionomie probable me préoccupait beaucoup dans ce temps-là…

Un autre souvenir de chauves-souris me revient encore ; — laissez-moi écouler le stock de mes souvenirs de chauves-souris, Plumkett.

C’était plus tard ; j’avais bien dix ans. J’étais, un soir d’été, dans le jardin d’un domaine de campagne qui s’appelle la Limoise, et dont je vous reparlerai dans la suite. À lui tout seul, ce nom de Limoise a le pouvoir encore de réveiller pour moi un monde endormi d’images et d’impressions d’enfant : des bois de chênes, des bruyères, une campagne pierreuse ayant un bon air pastoral d’autrefois ; des moutons et des odeurs de serpolet… J’écrirais des volumes sur ce recoin de la terre, que je ne parviendrais pas à traduire par des mots le charme qu’il a exercé sur mon imagination d’enfant ; quelquefois, par instants fugitifs, je retrouve encore ce charme quand je reviens là ; — mais il s’obscurcit avec les changements et les années, et il s’effacera, en demeurant inexprimable…

Le grand jardin, très vieux comme la maison, était alors un peu abandonné ; il y avait des endroits dans ce pauvre vieux jardin qui retournaient positivement à l’état sauvage, et c’étaient les endroits que j’aimais le plus.

Les midis brûlants de juillet, j’allais souvent me percher à un certain point de prédilection sur le vieux mur ; je restais là tout seul, assis dans le lierre où l’on étouffait de chaleur ; au milieu de toute sorte de bourdonnements de mouches, j’écoutais les chansons des sauterelles ; je regardais les bruyères et les bois de chênes, accablés de soleil, les lointains de la campagne chaude et silencieuse. Et je chantais tout bas, tout bas, de petits hymnes que je composais à l’été et aux arbres ; je rêvais des forêts tropicales et des solitudes d’Afrique qui, de très bonne heure, ont hanté mon imagination d’enfant, et que j’avais deviné bien avant de les avoir vues… — Donc, un certain soir d’été, il y avait dans ce jardin une quantité inaccoutumée de chauves-souris qui volaient. C’était un soir chaud, lourd et calme ; du côté où s’était couché le soleil, on voyait encore, longtemps après, ces nuances d’un brun rouge qui sont particulières aux grandes chaleurs de l’été. On était très isolé dans cette campagne ; autour, il y avait des bois. Il nous arrivait, comme de très loin, un tintement de cloche ; un peu triste, un peu fêlé, ce pauvre son de cloche, mais il nous était familier et nous l’aurions reconnu entre mille. C’était l’Angélus qui sonnait là-bas, dans la vieille église du village d’Échillais…

Je courais dans ce jardin avec une jeune fille que j’aimais comme une grande sœur, et dont la mémoire, déjà lointaine, est mêlée pour moi à ce charme inexprimé des bois de la Limoise.

Elle était bien enfant, alors surtout.

« Veux-tu voir arriver toutes les chauves-souris autour de nous ? dit-elle. Je sais comment on fait pour les appeler. »

Alors elle grimpa sur les branches basses d’un vieux poirier, et se mit à agiter son mouchoir en l’air.

En effet, elles arrivèrent toutes, effarées, pour voir ce que c’était que cette chose blanche qu’on leur faisait danser dans l’obscurité. Elles venaient même si près, que la peur nous prit de les voir nous tomber dessus, et nous nous sauvâmes en courant dans la maison…

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Chauves-souris, pauvres bestioles, objet d’horreur pour tout le monde ; pour moi, bêtes des soirs d’été, ne volant que dans l’air chaud des beaux jours… Je leur pardonne leur laideur et je les admets, parce qu’elles ont déployé leur vol fantastique dans l’air pur de mes belles soirées d’autrefois, et que je les retrouve mêlées aux souvenirs des étés de mon enfance…

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Plus tard, à Paris, j’habitais, au quartier Latin, une petite chambre d’étudiant, froide et grise, encombrée de livres classiques et de cahiers. Un tableau noir et de la craie, des choses laides et tristes.

J’avais dix-sept ans. Après un hiver d’études, longue saison d’ennui, de premières fatigues, de premiers écœurements, il arriva que le printemps fit son apparition, comme c’est la loi de nature.

Un soir de mai, le temps étant devenu tiède, j’étais resté accoudé à ma fenêtre haut perchée, — rêvant de m’en aller… J’avais là des perspectives mélancoliques de cheminées, de vieux toits noirs, le clocher de Saint-Étienne du Mont, le clocher de Sainte-Geneviève. Cette belle soirée me semblait étrange, tombant sur toutes ces choses maussades ; je m’étais figuré qu’à Paris le printemps ne reviendrait jamais.

Il était venu tout de même ; la soirée était douce et j’apercevais en bas, sur une fenêtre, de pauvres lilas fleuris.

La nuit tombait. Et tout à coup je vis deux chauves-souris qui décrivaient des courbes folles sous ma fenêtre… Avec quel plaisir je les saluai, ces deux pauvres vilaines bêtes ! C’était pour moi plus que les premières hirondelles, ces deux premières chauves-souris : vraies messagères de l’été, messagères des vacances, du départ et de la liberté.

Sans compter que j’espérais bien ne pas y revenir dans ce gîte noir… Et, en effet, je n’y revins pas : on me donna ma volée pour ailleurs, et je pris un grand vol qui me mena très loin ; on ne me revit plus au Quartier…

Vous savez, Plumkett, que, si je n’ai jamais été enfermé dans un lycée, je n’ai pas non plus beaucoup langui au quartier Latin. Je n’y ai guère passé qu’un an, juste assez pour en avoir une idée. Je traînais tout autant que les autres, mon Dieu, dans les divers établissements de la rive gauche ; mais j’y avais les allures inégales, — brusques ou timides, — effarées, d’un oiseau qu’on aurait pris déjà grand pour le mettre en cage ; j’y ai éprouvé bien des étonnements ; j’en ai emporté des souvenirs de choses fades, écœurantes, malsaines. Il y a des gens qui ont chanté cette vie là ; moi, je n’ai jamais compris la poésie de la mansarde, ni de la grisette, ni de l’estaminet.

… Une dernière chauve-souris me repasse en tête, amenée par les autres, mais elle est grosse celle-ci, par exemple ; elle appartient à l’espèce énorme et affreuse des roussettes, qui habitent les régions toujours chaudes de la terre.

Je connaissais à la côte de Guinée un vieux forban qu’on appelait le père Barez (c’était beaucoup plus tard ceci ; j’avais environ vingt-trois ans, et déjà j’avais couru les cinq parties du monde).

C’était un vieil homme bizarre que le père Barez, fort connu dans les comptoirs de la côte : type d’une espèce aujourd’hui perdue, mulâtre de je ne sais où, ex-pirate et négrier ; revendant, quand il en avait assez, ses négresses avec les enfants qu’il leur avait faits, le tout en bloc, au plus offrant ; trafiquant de tout, et fourrant toujours dedans son monde.

Brave homme au demeurant, il disait avec un gros rire, en montrant ses dents blanches : « Mes amis, quand j’avalerai ma gaffe, je pourrai au moins dire que j’ai vécu ! » Et c’était vrai, il avait vécu, de la vie excentrique et tourmentée des anciens forbans ; il avait eu même son heure de fortune et de splendeur : on montrait encore, dans un coin du pays mandingue, les restes d’un palais fantastique qu’il s’était autrefois fait construire pour y donner d’étranges fêtes.

Sur ses derniers jours, s’étant fait ermite, il avait obtenu du gouvernement français le commandement de la rivière Ponga. Et il s’en tirait à merveille, grâce aux alliances qu’il s’était depuis longtemps ménagées avec les chefs noirs ; il était tout à fait l’homme de la situation.

Un jour, nous apprîmes que le père Barez était mort, et nous nous rendîmes au plus tôt dans la rivière Ponga, qui se trouvait, par suite de cet événement, livrée aux factions et à l’anarchie.

Quand nous arrivâmes, la case du vieux pirate, à l’ombre de ses grands arbres exotiques, était verrouillée et barricadée ; personne n’y était entré depuis que le mort en était sorti, et on nous attendait pour le partage.

Il s’échappa de là dedans, quand on ouvrit, une chaleur concentrée, un air irrespirable. Des objets extraordinaires étaient éparpillés partout en fouillis inquiétants, et il y avait, plaquée au mur, une roussette brune, qui dormait la tête en bas comme c’est l’habitude des chauves-souris. Elle s’éveilla effarée quand elle vit pénétrer la lumière, et, déployant ses membranes chauves, elle se mit à voler à tire-d’aile, en se heurtant partout comme une folle.

Un matelot breton, qui avait peur, l’abattit d’un coup de bâton, en disant : « C’est l’âme du vieux ! »

Moi, je fus tout de suite de l’avis de ce brave garçon, cela ne pouvait être en effet que l’âme du vieux : n’ayant pas su monter plus haut, elle était venue, sous forme de bête horrible, se coller au mur.

Je l’ai encore chez moi, cette roussette, — dans un cabinet qui est voué aux choses invraisemblables et aux souvenirs empaillés de mes promenades par le monde. — Elle est confite dans un bocal d’esprit-de-vin, la tête de côté, tirant la langue, et, comme elle n’est pas belle à voir, je l’ai légèrement dissimulée derrière un caïman. Il y a sur le flacon une étiquette, un peu jaunie par ses voyages en mer, mais où l’on peut lire : Âme du père Barez.

De son vivant, le vieux négrier avait coutume de dire que le diable hériterait de son âme ; il se trompait, et c’est moi qui l’ai eue…

Plumkett. — C’est tout un. Mais, que voulez-vous ! il l’avait bien mérité, après tout, ce vieux, de finir entre vos mains.

Troisième œillet d’Inde.

On n’est jamais bien qu’ailleurs, mon cher Loti, vu qu’on s’ennuie partout. Donc, il n’est pas mauvais, de temps à autre, de s’en aller de partout où l’on est. Un certain nulle part fait d’inconscience universelle et d’anéantissement absolu, ce serait beau ! Qu’il existe ou non, ce néant, éternel sommeil sans rêves, plus doux que tous les rêves, je l’aime…

Que nous serions donc heureux si nous pouvions laisser dans quelque coin cette défroque de chair et d’os, destinée à faire de l’humus pour les générations futures. Songez qu’il nous faut la nourrir, la vêtir, la présenter convenablement dans le monde, et que, pour nous récompenser, il n’est pas de sottises auxquelles elle ne nous entraîne.

Comme il doit être bon, le moment où notre âme s’envole comme un léger papillon aux ailes d’or, bien loin, bien loin de cette grossière chrysalide ! (Excusez, mon cher ami, cette image du papillon aux ailes d’or qui n’est peut-être pas bien neuve.)

Et si ce qui s’envole de la chrysalide, c’est rien, — cela n’en vaudra que mieux !

On pourrait essayer ce saut dans l’Inconnu ; mais sera-ce un vol, une chute, ou encore rien ?… Et puis notre manque d’habitude de la chose (vu qu’elle n’arrive jamais qu’une fois) nous arrête toujours, et retarde sans cesse le plus beau jour de la vie, qui est celui de la mort.

En attendant donc que ce moment heureux vienne par la force destructive du temps ou des événements, allons nous promener tous les deux. — Voulez-vous ?

Si chacun de nous laissait de lui-même avant de partir tout ce qui est bon à laisser, il ne resterait rien. Alors personne ne partirait ; il n’y aurait donc pas de promenade, et par suite pas de récit, pas d’œillet d’Inde. De simples pages blanches. Or, le public capable d’apprécier une semblable littérature n’existe guère dans nos pays, dont la civilisation est encore relativement en enfance. Je ne vois guère qu’en Orient, chez ces peuples millénaires arrivés au summum de la sagesse par les contemplations perpétuelles dans lesquelles ils laissent si heureusement tomber leurs vagues pensées, un public capable de trouver plus d’intérêt à des pages blanches qu’à toute autre chose, et encore faudrait-il le chercher surtout parmi les fakirs et les derviches.

Non, chez nous, il faut que ces pages soient couvertes de petits caractères noirs, alignés et ponctués. Donc, sacrifions au faux goût du jour comme tant d’autres l’ont fait avant nous : qu’il y ait un récit, deux voyageurs, et un quelque part où ils se promèneront.

Où irons-nous ? Voilà la question. Que ferons-nous ? Que dirons-nous ? Ne réfléchissons pas trop, car nous ne partirions pas. Ne songeons pas à ce que nous allons faire, car nous ne ferions rien ; à ce que nous allons dire, car il vaut toujours mieux se taire que parler. Rien vaut toujours mieux que quelque chose.

Vous croyez peut-être, ô Loti si naïf et si rusé, que je vais vous emmener dans ce que les clercs d’avoués appellent les « hautes sphères de l’idéal ».

Non, vraiment : l’idéal, c’est trop bête à la fin ! Et trop commun aussi, puisque tout le monde se mêle d’en avoir.

Donc, c’est sur terre que je vous emmène, et en Chine, pour nous reposer de votre Polynésie, et de vos pays musulmans, qui sont usés au possible…

Mais, attendez donc, il faut ménager la vraisemblance de ce récit de promenade en commun. Il est évident que nous n’avons pas pu combiner tranquillement ce voyage, comme deux bons compagnons qui se préparent à cheminer côte à côte en échangeant des impressions heureuses et humoristiques ; car, suivant nos habitudes, nous nous serions querellés avant le départ, et finalement nous ne serions pas partis.

— « Dieu qu’il est dur, ce départ ! Partiront-ils ou ne partiront-ils pas, ces deux voyageurs ? » se demande le lecteur avec inquiétude.

— « Oui, monsieur ; un peu de patience, comme vous savez en avoir quand vous vous embarquez dans quelque omnibus de campagne qui a toujours de nouvelles commissions à prendre avant de se mettre en route. Un peu de patience, nous allons partir au lever de l’aurore, qui sera même une aurore boréale. Êtes-vous content ? »

— Voyons, arrangeons vite quelque chose de vraisemblable : nous nous sommes rencontrés par hasard dans un de ces endroits fréquentés et banals où tout le monde se retrouve, comme, par exemple, sur la glace de la baie du Pé-tchili, à une heure du matin, une nuit d’hiver.

J’étais, moi, vêtu d’un sayon en poil de chameau avec force peaux de bêtes par-dessus. Longs cheveux blancs postiches, tombant sur les épaules, longue barbe blanche postiche ; une besace sur l’épaule et cinq sous dans la main. — Vous, la taille serrée dans un élégant justaucorps de velours garni de fourrures, vous étiez drapé dans un grand manteau tout à fait romantique ; sur le front, un « signe fatal », et sur la tête une jolie barrette avec une aigrette rouge.

Nous avions eu l’idée de nous accoutrer ainsi, vous comprenez bien pourquoi : afin de ne pas nous reconnaître au cas où nous nous serions rencontrés promenant notre ennui sur quelque même point de cette planète, — qui a toujours été trop petite pour nous deux, puisque l’un n’a jamais pu aller nulle part sans y trouver l’autre.

De cette manière, vous voyez que la conjonction a lieu par hasard, et le premier abord mutuel pourra être satisfaisant.

… La plaine de glace s’étend de tous côtés à perte de vue. La fantastique lumière de l’aurore boréale, promise au lecteur patient, embrase et colore superbement…

Loti. — Laissez-moi faire cette aurore, Plumkett : cela m’amusera. J’en ai tant vu dans les mers du Nord, pendant mes nuits de quart, que je saurai bien en raconter une.

Vous disiez :

« La lumière boréale embrase et colore superbement… » cette nuit et ce désert. À travers le cristal étincelant des glaçons qui nous entourent, les reflets d’en haut se décomposent en tant d’arcs-en-ciel, que nous croyons marcher au milieu d’un monde fait tout entier de gemmes précieuses.

Au-dessus de nos têtes, les nuages qui planent sont d’un rouge sombre, d’une couleur intense de sang.

Et de grands rayons pâles traversent le ciel comme des queues de comètes ; il y en a des milliers et des milliers, qui divergent tous d’une sorte de centre mystérieux, perdu au fond de l’immensité noire : le pôle magnétique. Des faisceaux, des gerbes de rayons s’élancent et se déforment, reparaissent et puis s’éteignent. Cette étrange magnificence change et remue.

C’est la splendeur de cette force insaisissable, inconnue, qu’on a appelée magnétisme. Cette puissance occulte se donne ce soir une grande fête, par cette nuit d’hiver, là-bas dans les régions hyperborées. Elle rayonne, elle éblouit, elle inquiète, elle jette son épouvante de chose inexpliquée, incompréhensible, spectrale.

Une sorte de tremblement continu agite toute cette lumière. On croit l’entendre bruire et crépiter ; — on écoute, — rien… Ce n’est qu’une grande fantasmagorie silencieuse. Ce feu est froid et mort ; dans ce ciel et sur cette mer gelée, c’est le silence absolu.

Plumkett. — C’est bien cela. Ce milieu grandiose agissant sur nos nerfs, nous voici, Loti et moi, dégagés de toute entrave banale, ce qui facilite encore le bon accueil que nous nous faisons l’un à l’autre.

Le premier, je vous interpelle : « Je suis Ahasvérus, dit le Juif errant, ayant vingt-cinq centimes dans ma poche, et le tour du monde à faire jusqu’au Jugement dernier, sans autres ressources pécuniaires, depuis mille huit cent quarante-neuf ans. Et toi, jeune homme, qui as dû entendre raconter ma piteuse légende, qui es-tu ? »

Vous répondez : « Je suis Childe-Harold. J’ai bu à toutes les coupes ; je me suis enivré de tous les nectars et j’ai aussi senti l’âcreté de tous les fiels. J’ai respiré tous les parfums et tous les miasmes pestilentiels, quoique jeune encore. Je porte au front un signe fatal que tu peux y voir, vieillard ; tiens, là, entre les deux yeux. Et, repu de tout, blasé sur tout, je cherche autre chose que tout. »

Ahasvérus : « Tes discours ne me semblent pas clairs, jeune homme, mais c’est égal : tu me plais ! Vas-tu au nord ou au midi ? »

Childe-Harold : « Je vais où le vent chasse la feuille détachée de son rameau. »

Ahasvérus : « Eh bien, justement, moi aussi, je vais là. Viens avec moi, et mon âge mûr pourra tempérer les ardeurs de tes passions, qui me semblent un peu déréglées ; mon expérience, dix-neuf fois séculaire, guidera ta jeunesse… »

Et nous voilà donc, cheminant côte à côte sur la glace, moi en Juif errant et vous en héros byronien.

Loti. — Ahasvérus et Childe-Harold sont démodés, mon pauvre Plumkett, et votre petite histoire est d’un rococo complet.

Plumkett. — Nous échangeons des propos fort intéressants. Je vous parle de mes mille huit cent quarante-neuf années de voyages ; dans mes récits, je vous montre un ailleurs perpétuel, et je vous tiens ainsi sous le charme de ma conversation.

Vous, croyant me raconter du nouveau, vous me confiez des idylles dont les héroïnes, appartenant à toutes les races humaines connues, ont les mœurs les plus étranges. Et, dans vos discours, les mots parfums exotiques, charme oriental, calme tiède, chaleur énervante, sables brûlants, immensité plate ou platitude immense, et autres propos semblables reviennent très souvent ; — le tout accompagné de beaucoup de désespérance et d’amertume…

— Cependant, de la ligne droite de l’horizon, nous voyons devant nous surgir de petits points noirs…

Loti. — Permettez, Plumkett, il faut aussi songer à éteindre notre aurore boréale, car la nuit s’avance, je suppose, et le jour va bientôt paraître.

Les nuages, qui d’abord ressemblaient à du sang vu par transparence, ont peu à peu changé de couleur. Les uns sont devenus d’un rouge sombre, les autres, d’un rose triste et mourant.

Les grands yeux pâles s’en vont à la débandade dans le ciel immense ; on dirait qu’ils ont perdu leur centre ; on dirait qu’on les en a détachés en les tranchant : du côté du pôle, leurs sections sont nettes comme des sections faites à coups de ciseaux.

Seulement ils se tiennent encore entre eux, les rayons pâles, juxtaposés en longues séries mouvantes et tremblantes. Cela semble des bandes d’une gaze lumineuse plissée à petits plis.

Des souffles mystérieux, qu’on ne sent pas sur terre, des souffles magnétiques, agitent doucement ces étoffes de feu blême ; elles s’enroulent en spirales légères, ou se déploient comme des banderoles impalpables, en s’éteignant toujours.

De dernières rougeurs, presque livides, paraissent encore çà et là sur les nuages.

De derniers lambeaux de cette gaze lumineuse traînent au hasard dans l’espace, en tremblant toujours. Ils deviennent de plus en plus diaphanes. Ils sont si vagues, qu’on a peine à les suivre. Ils sont si ténus, que l’œil les perd. Ils ne sont plus rien. La lumière polaire est éteinte. L’aurore boréale vient de mourir.

La nuit noire et glacée nous enveloppe et nous n’y voyons plus, au milieu de ce chaos déchiqueté qui est une mer figée.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Plumkett. — Pardon ; nos yeux sont habitués à l’obscurité, mon cher Loti, et nous pouvons encore parfaitement nous diriger. D’ailleurs voici la première clarté indécise du jour d’hiver qui se lève. Devant nous, comme je vous le disais, nous voyons surgir sur la ligne d’horizon des petits points noirs, qui deviennent des masses, qui, insensiblement, montent, montent, à mesure que nous nous en rapprochons, et s’élèvent enfin rapidement au-dessus de la surface polie et réfléchissante du golfe gelé. Une ligne brunâtre vient ensuite réunir tous ces petits îlots épars qui prennent à nos yeux des aspects formidablement guerriers : c’est la côte du Pé-tchili, c’est l’entrée du Pé-ho ou rivière du Nord, ce sont les forts de Ta-kou, c’est la Chine !

Nous nous engageons au milieu de divers ouvrages en terre, et découvrons l’embouchure étroite et tortueuse du fleuve. Ici la glace est opaque et d’un jaune terreux : ce n’est plus de l’eau, c’est de la vase gelée.

Lentement le jour se lève.

Sur chaque berge se dresse une formidable citadelle, flanquée d’énormes bastions à l’européenne, avec des embrasures qui laissent paraître des canons Armstrong.

Sur chacune de ces citadelles flotte un long pavillon jaune, sorte de banderole dentelée sur laquelle on voit un dragon vert cherchant à prendre avec les dents une grosse boule, blanche qui représente la lune. C’est le pavillon du Tien-tze ou Fils du Ciel, souverain de ce Tchoung-koué ou empire du Milieu, au sein duquel nous pénétrons.

Des hommes se montrent aux remparts. Ils sont vêtus de larges casaques noires bordées de galons rouges ; ils ont sur le ventre une boule rouge et portent dans le dos les deux caractères Tang-ping qui signifient soldat (nous reconnaissons à ces signes leur position sociale).

Ils sont coiffés de petits turbans noirs autour desquels s’enroule leur chevelure tressée en queue.

Nous examinons ces faces patibulaires de bandits. Elles ont des expressions cruelles et niaises, féroces et riantes ; nez courts, épatés et busqués, petits yeux obliques, bouches largement fendues, mentons renfoncés.

Tous gesticulent, se démènent et crient à la vue des deux étrangers voyageurs qui arrivent. Et s’ils pouvaient se douter de ce qui se passe dans leur tête ! Leur cervelle de Chinois éclaterait !

Une plaine marécageuse qui n’en finit plus, plaquée çà et là d’étendues luisantes, qui sont des flaques d’eau gelée.

Un grand village, amas de petites cabanes en terre dont la couleur se confond avec celle du sol. Puis un autre village, toujours de la même couleur terreuse, puis un autre, et un autre encore. Et des gens couverts de peaux de bêtes comme des Esquimaux, avec de longues queues toujours et des yeux de travers, qui grouillent, qui vont et viennent comme des fourmis, qui s’arrêtent sur les berges, qui s’attroupent, écarquillent leurs petits yeux sournois, et, en nous voyant crient à tue-tête : Koué-tsé ! Koué-tsé ! (Fils de diables !)

Sur la place, un grand va-et-vient de charrettes, de traîneaux, d’hommes montés sur des ânes, de piétons, tous ronds comme des boules, sous leurs amas de peaux de bêtes.

Sur les berges, là où il n’y a pas de maisons, d’interminables alignements de jonques halées à sec, peintes en couleurs éclatantes, avec des proues représentant des gueules de monstres.

Puis encore des villages en terre, encore des jonques, encore des fourmis humaines, encore des traîneaux sur la glace, encore de grands forts bastionnés avec des bannières et des banderoles jaunes ; encore des Tang-ping, avec leurs boules rouges sur leur ventre noir. Et du monde s’égosillant, hurlant : Koué-tsé ! Koué-tsé ! Koué-tsé !

— « Nous allons louer ce char qui passe, » dit Ahasvérus-Plumkett, « et nous serons, dans trois jours, arrivés à Péking. Si vous saviez, Childe-Harold, tout le monde de pensées qui s’éveille en moi, à simplement considérer cette charrette à deux mules que nous allons prendre. Songez, mon cher ami, que, six cents ans avant notre ère, le sage Koung-Fou-Tsé voyageait comme nous, dans une charrette exactement pareille à celle-ci, à travers cet immense empire, qui alors ressemblait fort à ce qu’il est aujourd’hui. Les charrettes chinoises, ô Childe-Harold, n’ont pas évolué d’après la loi de Darwin ; leur espèce est restée stationnaire. »

Childe-Harold-Loti : — « Mais, je ne me trompe pas !… Ces discours emphatiques et détraqués, cette parade de science moderne mal digérée !… Ce n’est pas Ahasvérus, c’est — Plumkett ! »

Le faux Ahasvérus arrache sa perruque, sa barbe et son nez postiches. Loti efface son signe fatal, tracé à l’encre sur son front ; il enlève l’aigrette rouge de sa barrette qui a tout bonnement l’air d’une simple toque anglaise, et son justaucorps regardé attentivement semble ne plus être qu’un petit veston de gommeux. Ils se précipitent dans les bras l’un de l’autre, et le plaisir de se retrouver leur fait oublier pour un moment l’ennui mutuel qu’ils se procurent d’ordinaire.

En routé pour Pé-king ! Clic ! clac !… « Ta ta ta ta ! » crie notre cocher à queue, et les voilà parties au trot, nos deux mules maigres.

Notre véhicule est monté sur une paire d’énormes roues, et recouvert d’une toile bleue destinée à nous protéger contre le vent poussiéreux du nord. Nos mules ont d’inébranlables principes qui leur interdisent de faire plus de quarante lis à l’heure (quatre kilomètres en style français).

Le paysage que nous avons sous les yeux consiste en un nuage de poussière, venu tout exprès de Mongolie pour nous faire enrager ; il enveloppe tout ; ne prenez donc pas la peine de regarder dehors, Loti, car vous ne verriez rien. Ne me parlez pas, car, en ouvrant la bouche, vous en avaleriez des kilogrammes, de cette poussière. Tenez-vous tranquille, emmitouflé comme un Groenlandais, et ne dormez pas surtout, car vous risqueriez de geler sous vos fourrures.

Du reste, cela ne durera que trois jours, ce petit voyage, et nous aurons pour distraction la vue de notre muletier, affreux chenapan chinois, malpropre de la tête aux pieds, et rond comme un poussah, sous ses sept ou huit manteaux en peau de bique.

Quand la voiture est bien en route, c’est-à-dire quand les deux grosses roues sont bien enfoncées dans les ornières qui représentent les railways chinois, il s’endort d’un œil. Les mules s’endorment aussi, et prennent des allures de somnambule.

Il y a par instants des passages difficiles, comme, par exemple, la traversée du Pé-ho. Cela commence par une dangereuse dégringolade, depuis le haut de la berge jusque sur la glace de la rivière. Des cahots, des heurts violents sur des amoncellements de boue et d’immondices gelés. Après, il y a l’ascension sur l’autre rive : la mule de tête vient d’elle-même, d’un air très entendu, se ranger du côté de la roue gauche ; « Ta ta ta ! » râle le muletier, hors de lui, ses petits yeux obliques lui sortant de la tête ; et l’intelligente bête s’élance, contracte ses jambes grêles ; « Ta ta ta ! » nous voilà regrimpés sur la terre ferme, continuant notre route dans la plaine interminable.

Encore le Pé-ho à repasser ! Il le fait exprès, ce fleuve, de nous barrer le chemin. Mais cette fois il y a un pont en arc de cercle. Même manœuvre : « Ta ta ta ! » et la charrette ascensionne le point culminant, pour rouler sur l’autre versant avec une vitesse inquiétante, en pourchassant devant elle les deux malheureuses rosses affolées.

Et toujours, toujours, de grandes plaines nues. De temps à autre, des alignements de cercueils en bois, ou quelques silhouettes mélancoliques d’arbres sans feuilles, dont le vent tord les branchages échevelés. Tout cela entrevu entre deux avalanches de poussière rousse, sous un brumeux crépuscule d’hiver…

Notre pensée se fait trombe de poussière ; elle se fait « Ta ta ta ! » ; elle se fait bruits de clochettes, bruits de cahots, grincements de roues dans l’ornière, hurlements du vent qui souffle avec furie…

Un temps qui échappe à toute mesure se passe ainsi, dans cette incessante monotonie froide et bruyante. À l’entrée de la nuit, tout cela tourne en vision de dormeur éveillé ; nous tombons dans une sorte d’abrutissant cauchemar ; nous sommes hantés par ces deux hideuses haridelles, qui se trémoussent dans l’atmosphère sombre et poussiéreuse, comme des bêtes d’enfer……

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Vers le soir du second jour, paraît à notre horizon une vieille muraille grise crénelée, avec des bastions espacés les uns des autres d’une portée de flèche.

C’est Tien-Tsin-Fou, la ville de la Pureté céleste, où vivent neuf cent mille êtres humains, ayant en général des queues derrière la tête et des yeux de travers. C’est là que nous allons passer la nuit, pour nous remettre en route au petit jour.

Dans le flanc de ce long rempart gris, s’ouvre un trou noir, béant, en forme d’arcade, où viennent mourir les sinuosités des deux ornières parallèles qui marquent la route.

Et nous nous engouffrons dans ce trou, sorte de long tunnel d’aspect sinistre : il semble, quand on entre là, qu’on n’en sortira plus.

Des exhalaisons fétides nous montent au nez. Nous nous mouvons, lourdement cahotés, sur d’énormes dalles dénivelées et brisées, au sein d’un grouillement confus, dans une lugubre demi-obscurité. Ce monde, cette foule qui est autour de nous, ce sont d’immondes penailleux, demi-nus ; hommes ébouriffés ; femmes à petits pieds enveloppés de sordides bandelettes, au teint livide, avec des nourrissons aux trois quarts morts ; gens grelotants et claquant des dents, tapis contre des bornes afin d’avoir moins froid ; peaux jaunes à demi trouées par les os, carcasses humaines couvertes de vermine ; des infirmes, vrais ou faux, pitoyables ou menaçants ; qui cul-de-jatte, se traînant sur des mains en forme de pieds ; qui sans yeux ; qui bancroches, lépreux, idiots, pustulés, épileptiques, dartreux, fous couverts d’ulcères, n’ayant plus face de Chinois. Quelques-uns psalmodiant de lamentables complaintes et entourant notre charrette pour implorer notre charité, nous appelant Si-ta-lao-yéh (grands seigneurs d’Occident) ; d’autres ricanant lugubrement et faisant mine d’arrêter nos mules ; d’autres enfin restant immobiles, plongés dans une morne prostration, proche voisine de la mort… Le muletier, pratique de ces sortes de milieux, disperse cette « Égypte chinoise » en sanglant de vigoureux coups de fouet les misérables figures des plus audacieux, et nous pénétrons dans la ville de la Pureté céleste poursuivis par des malédictions enragées.

La charrette continue d’avancer lentement au milieu d’une foule compacte, qui gesticule et grimace. Des gens du peuple, vêtus de peaux de mouton, encombrent de petites rues sinueuses bordées de maisons en brique grise. Parfois nous passons devant des portes monumentales, recouvertes de toitures compliquées, qui sont des entrées d’hôtels de riches. Mais le plus souvent nous ne voyons que des murs mal alignés et à demi croulants, des quartiers tristes, qui ont des aspects de vieillesse et de misère.

Au détour d’une petite rue, brusquement tout change de figure, et nous voici en plein bazar :

Une longue avenue droite offrant une surprenante perspective d’enseignes de toutes les couleurs. Des enseignes qui traversent d’un toit à l’autre, descendent verticalement de chaque côté de la chaussée, le long des boutiques, et se succèdent toujours comme une série de décors entourant un étroit tableau dont le fond se prolongerait à l’infini. Il y en a de rouges, de vertes, de jaunes, portant d’énormes caractères dorés.

Marchands enveloppés dans des fourrures et des bonnets à poil ; boutiques d’étoffes de soie et de satin broché ; maisons-de-thé d’où partent des odeurs d’opium, des sons de guitares et de flûtes ; boucheries où l’on vend du porc et du chien ; fourrures précieuses de Sibérie et de Mongolie ; pipes et chandelles ; objets d’arts en porcelaine ; éventails ; meubles en laque ; montres en cuivre et en bronze…

Des ménagères, titubant sous leurs pieds trop petits, font leur marché pour le repas du soir, appuyées, pour ne pas tomber, sur la tête de quelque enfant vêtu de rouge et de vert.

Et toute cette ruche humaine s’agite, papillote à nos yeux, au hasard des lanternes de papier avoisinantes, dans des coins d’atmosphères rouge, verte, jaune, bleue, orangée, dans les clairs-obscurs les plus changeants et les plus baroques.

Nous voici, après mille tours et détours à travers des labyrinthes de rues, devant un haut mur percé d’une porte cochère.

C’est l’auberge.

Le muletier descend, fait un grand vacarme avec le marteau de la porte, en hurlant, sur un ton de vive indignation : Kai-men ! Kai-men ! (Ouvrez la porte !)

La porte s’ouvre, après de longs pourparlers, et nous entrons dans la cour au grand trot de nos mules, en faisant sonner les clochettes bien fort, ce qui est bon genre : en Chine, on est estimé suivant qu’on fait plus ou moins de bruit.

Cour fangeuse, entourée de constructions basses, couche de fumier gelé, charrettes dételées levant leurs brancards vers le ciel semé d’étoiles, mules faméliques errant avec mélancolie à la recherche de quelque pâture.

Tout autour s’ouvrent des portes et des fenêtres en papier collé sur des treillages de bois.

Des odeurs d’opium, des exhalaisons de crasse humaine, chauffée à des foyers fumeux dont nous apercevons la lueur à travers des papiers crevés ; des chants de rouliers chinois en goguette, accompagnés de guitares stridentes ; le bruit du vent du nord qui siffle, et l’écho assourdi des scènes de la rue.

Comme nous crions beaucoup, injuriant et bousculant tout le monde sans distinction, gens de l’auberge ou voyageurs comme nous, on nous prend au sérieux.

L’hôtelier, gros homme en casaque ouatée, la tête dans une capeline à poil, nous fait de grands tchin-tchin (ce que, dans votre Orient, Loti, vous appelez des salamalecs), et nous mène lui-même dans notre chambre à coucher.

Nous entrons dans une sorte de chenil dont les murailles ont dû être blanchies à la chaux lors du passage de Gengis-Khan ou de quelqu’un de ses capitaines. Les angles sont décorés de dentelles légères, en manière d’encoignures, œuvres patientes d’industrieuses araignées.

Pour meubles, une table et des escabeaux en bois, n’ayant plus que trois pieds chacun. Pour plancher, la terre battue.

Comme couchette, nous avons le kang, sorte de terrasse en briques, à l’intérieur de laquelle se trouve un four pour brûler de la paille.

Le kang et le brasero, voilà le seul chauffage connu en Chine ; il ne vous préserve pas du froid, mais en revanche il vous procure d’affreux maux de tête.

Nous avons apporté nos matelas avec nous, et on les étend sur le kang. Ensuite nous disposons notre nécessaire de table, comme font les Anglais voyageant par le rapide de Paris à Menton, et je commande diverses choses qui vont être très nécessaires pour nous réconforter :

— « Kai-choui nalé ! (Apportez de l’eau chaude !) Tcha, mien-tio, fann nalé ! (Apportez du thé, de la galette, du riz) » Et j’ajoute, pour activer le mouvement : « Kouékoué ! kouékoué ! kouékoué ! » (Vite ! vite ! vite !) en roulant des yeux de possédé, en gesticulant des quatre membres, et distribuant force poussées et bousculades à tous les gens qui passent à portée.

Une nauséabonde chandelle, à éclats intermittents, jette sa lueur vacillante sur cette scène d’intérieur. L’âcre fumée du kang et du brasero se mêle aux vapeurs de l’eau chaude qui va nous débarbouiller de notre masque de poussière, aux spires odorantes qui s’élèvent de nos tasses de thé. Nous voilà dans un nuage épais, à moitié asphyxiés, mais jouissant malgré tout d’un bien-être particulier, qui est celui du chez-soi plébéien chinois, et auquel à la longue, l’opium aidant, on s’habituerait peut-être…

Nos pensées reprennent, dans ce repos relatif, un cours plus normal. Vous alors, mon cher Loti, vous ne comprenez plus très bien pourquoi je vous emmène à Péking. La première effusion, toujours inséparable de nos rencontres, est passée depuis hier, et légèrement désappointé de n’avoir pas eu affaire au véritable Ahasvérus pour lequel vous éprouviez un certain sentiment d’intérêt sympathique mêlé de curiosité, vous vous rappelez subitement que vous avez un rendez-vous prochain avec une jeune princesse du pays des Gangarides : vous m’annoncez donc que vous me quitterez demain matin, et que je continuerai seul ma route vers la grande capitale du Nord. C’est entendu, nous nous séparerons au petit jour, en nous promettant de nous emmener mutuellement tout au fond de notre cœur et de notre pensée.

Cependant notre arrivée à l’auberge a mis tout le monde en émoi. Une grande effervescence de curiosité règne autour de nous. Notre taudis est envahi par des gens malpropres qui échangent leurs réflexions sur notre compte. De mauvais garnements nous adressent des quolibets d’un goût déplorable qui consistent à manifester les intentions les plus immoralement outrageantes sur nos plus proches ascendants. D’autres passent l’inspection de notre matériel, d’une manière indiscrète et importune, et se demandent si nous sommes des Ya-mé-li-kien, des In-ki-lis ou des Fou-gan-si. En tout cas, on ne se fait pas faute de nous traiter de Kou-tsé.

Pour ne pas être en reste de bonnes manières, nous faisons une ample distribution de coups de pied dans le derrière à ceux qui fourrent leurs doigts dans nos chemises ou se piquent la langue avec nos fourchettes. Et vous, Loti, vous mettez à profit vos talents de savatier, qui sont fort appréciés.

Nous avons réussi à chasser cette plèbe immonde.

Kai-choui sur la figure, tcha-mien-to-fann dans l’estomac, couchons-nous sur nos kang. Refusons les offres de service de personnes des deux sexes qui nous proposent des distractions nocturnes admises par la morale large et indulgente des peuples d’extrême Orient, mais incompatibles avec notre barbarie occidentale, — et dormons. Nous l’avons bien mérité…

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Nous voici tombés dans l’inconscience absolue. Des pages blanches à l’usage des intelligents fakirs et des délicats derviches peuvent seules exprimer la suite immédiate de nos aventures…

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Mon cher ami, si vous le voulez bien, vous reprendrez la plume pour le moment, et je continuerai une autre fois : cette histoire m’a horriblement fatigué, et écœuré surtout.

Tâchez de trouver quelque récit qui nous repose de ces odeurs d’opium, de cette pouillerie jaune et de cette fumée.

Loti. — Quelque chose qui ne sente ni l’opium, ni la paille brûlée du kang ?… Tenez, je me souviens d’un certain matin où j’étais au milieu d’une solitude de pierre, en compagnie d’une chèvre noire.

À l’ouest, de gigantesques éboulements de roches grises dévalaient vers la Dalmatie, et du côté de l’orient, la vue planait à vol d’oiseau sur la sombre Herzégovine.

C’était à la frontière, au point culminant des montagnes. Il faisait froid à ces hauteurs ; on respirait le grand air pur des espaces sans bornes.

Nulle part on ne voyait aucune verdure. Le soleil, qui venait de se lever, mettait partout de grandes oppositions de lumières et d’ombres, dans ce chaos de pierres.

En bas, dans la vapeur du matin, l’Herzégovine désolée s’éclairait de lueurs blanches.

La Dalmatie était encore dans l’ombre de ses hautes montagnes. On la devinait là-bas, tout au loin, au bout de cette tourmente de rochers, à de grandes profondeurs, — encore endormie dans son atmosphère plus chaude, dans ses senteurs de myrtes et d’orangers.

Ayant très grand’faim, je possédais pour mon déjeuner trois poignées de figues dorées recuites au soleil, que je partageais avec la chèvre noire.

Et la chèvre, — effrontée, l’air cabri et lutin, avec une mèche retombant sur le museau, à la Capoul, — ne se contentait pas des figues que je lui donnais ; elle se tenait tout debout, et sautait pour me disputer jusque dans ma bouche celles que je gardais pour moi…

Quelle patrie funèbre, l’Herzégovine !

D’abord on descend dans des régions qui font songer aux pays de la lune.

Des pierres, des pierres. Pas d’arbres, pas de verdure, une uniformité grise.

De grandes coulées de pierre, tout unies comme des lacs morts, — et puis des houles de pierre, des soulèvements et d’effrayantes montagnes de pierre.

Une rivière, la Trébinitza, à laquelle le vieux Styx devait ressembler, coulant dans un lit de pierre au milieu d’une plaine de pierre. Aucune végétation sur ses bords, comme si son limon était maudit, — et puis elle s’engouffre et disparaît dans les abîmes souterrains.

Par-ci, par-là, de petites menthes à fleurs blanches ou des tapis de cyclamens roses ; — et, en l’air, au-dessus de ces choses mornes, des hiboux qui tournoient sans bruit.

En avançant encore, on arrive à la région des arbres. — Des broussailles rabougries d’abord, — et puis on entre en forêt : une forêt comme on n’en voit qu’en Herzégovine, toute hérissée d’aiguilles de pierre. Entre chaque arbre, une pointe qui se dresse, comme un autre arbre pétrifié.

De loin en loin, de petits hameaux effondrés, brûlés, sinistres. — Cinq années d’une guerre d’extermination ont passé là-dessus. Des montagnards slaves sortent des ruines de leurs maisons et se postent, d’un air de méfiance, pour vous regarder passer. Ils sont grands et blonds ; ils ont des poignards et des coutelas plein leur ceinture.

Après la forêt, une plaine, et le pays change. Des champs de blé, des cultures du Nord ; tout cela dévasté, abandonné, désert.

Et puis la vieille capitale apparaît, nid de hiboux, avec son minaret dépassant ses murailles grises. — Vieux pont-levis, vieux remparts, — avec des touffes de campanules étalant partout sur les pierres leurs fleurs fraîches, d’un violet admirable.

Trébigne, un fantôme de ville : les restes d’un bazar d’Orient où se parlent encore le turc et le slave ; tout le quartier musulman en ruine, vide, les habitants partis. Dans la mosquée, quelques pauvres Turcs accroupis, — des vieillards qui sont restés, — marmottant encore, le front dans la poussière, les prières de Mahomet.

La nouvelle garnison autrichienne logée au hasard parmi ces débris.

Dans une masure, une espèce de table d’hôte très comique où l’on parle allemand. Les officiers du corps d’occupation y prennent de piètres repas, en compagnie de Gretchens descendues du Nord.

Ils regrettent d’être venus, les Autrichiens. Ce maigre pays ne vaut pas la peine qu’ils ont eue pour le soumettre, ni leur argent, ni leurs hommes perdus ; sans compter les surprises encore à redouter dans la campagne, et les escarmouches sanglantes, et les gens qu’on leur tue la nuit dans les coins.

Les Slaves, de leur côté, avouent qu’ils aimaient encore mieux la domination fantasque mais nonchalante des Turcs. Dans ce temps-là, on faisait tout de même bien plus ce qu’on voulait, quand on savait s’y prendre.

Pourtant les Autrichiens leur resteront. Ils ont commencé leur installation par le plus pressé : choisir pour le service de l’État un certain nombre de monuments et d’objets ; les numéroter ; les peindre de cet arlequinage jaune et noir qui distingue dans la métropole les dépendances de la couronne ; et écrire dessus ce que c’est, même quand on l’eût deviné fort bien, en faisant précéder toujours de deux K le nom de la chose. Abréviation de Kaiserlischen et Kœnigslischen : « Impériale et royale chose. »

KK porte, KK banc, KK pont, KK caserne. Il y a déjà de tout cela à Trébigne, absolument comme en Autriche, et cet étiquetage y jette la seule note gaie qu’on y rencontre.

Au centre de la ville, contre une place, un grand carré mystérieux est renfermé dans des murs de vingt pieds de haut. Des murs sans fenêtres, tout neufs, tout blancs, égayés, comme par ironie, d’une fresque orientale jaune et verte. Rien qu’une petite porte basse pour entrer là dedans ; encore donne-t-elle de côté sur une traverse, avec un air de vouloir tourner le dos au public.

C’est la plaisanterie d’un mahométan qui est resté quand même (un des anciens riches du pays). Pour ne plus voir ce qui se passera dans Trébigne, il a ainsi muré sa maison, son harem et ses richesses.

Ce Turc et moi, nous étions faits pour nous entendre.

Du haut du minaret, où le muezzin ne chante plus, on domine un ensemble de maisons éventrées, de toits crevés, de ruines. Dans les rues, quelques passants, encore en costume oriental, circulent la tête basse.

Au delà des vieux remparts, tout violets de campanules, la campagne s’étend, mélancolique, avec ses rideaux de frêles peupliers, ses champs qu’on a négligé de labourer, ses hameaux détruits. Au loin, la forêt. Et puis la région des pierres qui commence : à l’horizon, on dirait les lames énormes d’un océan gris, soulevées jusque dans le ciel par le vent des cataclysmes primitifs.

On songe à la destinée de ce petit peuple, qui donnait en 1875 le signal de la grande croisade des Slaves contre l’islam. À cette époque, les journaux étaient pleins du nom de cette Herzégovine, où la révolte était commencée dans la montagne.

Les seuls de tous ces Slaves, ils se sont conduits loyalement vis-à-vis de l’ennemi héréditaire, montrant tout le temps leur haine franche et farouche. Ils ont perdu leurs jeunes hommes, leurs moissons, leurs villages ; et à présent ils sont tombés épuisés sous le joug d’un autre maître, qui les a étiquetés et réglementés à la manière germanique…

J’ai fini ma petite histoire. Contez-m’en une, Plumkett.

Plumkett. — Mon cher Loti, je craindrais qu’elle ne fût encore plus fastidieuse que la vôtre.

D’ailleurs mon terrain à moi n’a jamais été bien fleuri ; c’est une espèce d’Herzégovine. Jadis c’était une lave ardente ; aujourd’hui c’est une grande lande jonchée de pierres ponces ; en ce moment-ci, rien n’y pousse, — pas même une fleur jaune.

Reprenez donc la parole, je vous prie, — et tâchez une bonne fois de trouver des héros qui ne soient ni Turcs, ni Slaves, ni vous surtout ; car, toujours la même chose, cela finit par agacer à la longue.

Loti. — Allons, c’est bon. Je continue.

Je pense, en ce moment, à une rencontre de baleines que je fis, il y aura tantôt dix ans, à cent milles S.-O. des îles Malouines. Je vais vous décrire cette entrevue.

Vous les connaissez comme moi, ces parages australs, où l’on trouve les grandes houles. Quand on y trouve aussi des baleines, rien de plus naturel ; mais cette troupe dont je parle était si nombreuse, qu’on eût dit une véritable migration.

La scène se passait par 55° de latitude sud. C’était un matin d’hiver, peu après le soleil levé. Il faisait froid assurément, le thermomètre marquait zéro ; mais le temps était si calme, qu’on n’en souffrait pas. Il n’y avait aucun souffle dans l’air, et les voiles pendaient avec mille plis, comme des rideaux mal tendus, — et cette grande fraîcheur salée était saine et exquise à respirer.

La grande houle, presque éternelle dans ces régions, était molle, et s’en allait comme en mourant. C’étaient de longues montagnes d’eau, aux formes douces et arrondies, pareilles à des ondulations lourdes de mercure, ou des coulées de métal qui se refroidissent. Elles nous soulevaient lentement, comme caressantes, et puis nous laissaient glisser, et nous retombions. Elles passaient, et il en venait toujours. Sous le ciel embrumé, elles étaient d’une couleur d’argent pâle, elles avaient des nuances indécises de miroir terni.

De grandes pannes de brouillard, immobiles, vagues, sans contours, pesaient sur l’horizon qui était noir. Et des traînées de soleil mettaient çà et là des luisants humides, des bandes éclatantes, comme si, par places, ces lames de métal eussent été brunies.

C’était un de ces moments rares où il semble qu’on ait la perception complète et comme l’inquiétude de l’immensité de la mer. Les deux continents, l’ancien et le nouveau s’avançaient bien là-bas, au nord, comme deux caps gigantesques venant s’abîmer au milieu des eaux ; mais nous les avions dépassés, ils étaient loin derrière nous, et il n’y avait plus rien maintenant que ce sombre désert, liquide et mouvant, étendant jusqu’au pôle d’en dessous sa courbure infinie.

Et on avait conscience d’être seul et perdu, au milieu de puissances terribles, qui par hasard étaient au repos.

Les pléiades d’oiseaux de mer qui peuplent l’hémisphère austral, subissaient, comme toujours, ce calme des choses. Au lieu de tournoyer par milliers, en criant comme des poulies qui grincent, ils étaient tous assis sur l’eau, se taisant et se laissant bercer ; on rencontrait des familles d’albatros, de malamochs, de pétrels gris, de damiers blancs et noirs, qui flottaient à la dérive ; ils étaient posés et ils dormaient.

Voici, mon cher Plumkett, un souvenir de pleine mer. Vous y trouverez une odeur saine qui achèvera de vous remettre de notre voyage chinois.

Je faisais mon quart de midship, et n’avais guère qu’à flâner, en regardant le ciel.

À côté de moi, un timonier promenait sa longue-vue sur l’horizon, — je ne sais pourquoi, car on est toujours seul dans ces parages.

« — Il y a des baleines dans l’ouest, » me dit-il.

En effet, très loin dans l’ouest, on apercevait plusieurs de ces jets d’eau que lancent les gros souffleurs par leurs évents : des gerbes blanches qui brillaient sur le fond obscur des lointains.

Elles se rapprochaient vite, les baleines. Sans doute elles avaient deviné que nous n’étions pas venus là pour leur faire la chasse ; elles n’avaient pas peur de nous, et voulaient nous voir.

Au milieu de cette immensité morne, et pâle, et grise, elles gambadaient follement, les grosses bêtes. Il y en avait d’énormes, et aussi de toutes jeunes, qui faisaient mille tours et mille plongeons auprès des mamans, avec des airs enfantins.

— Et toute cette troupe sautait, se poursuivait, évoluait, avec de puissantes gaietés de monstres et des vitesses prodigieuses ; — et les évents de tout ce monde soufflaient de l’eau de droite et de gauche ; c’étaient de grandes fusées qui luisaient au soleil, et s’entre-croisaient comme les jets d’une pièce d’eau changeante et compliquée.

Elles nous regardaient, et nous les regardions. Tous les matelots s’étaient rangés le long des bastingages, se poussant pour les mieux voir.

Elles nous regardaient, nous, masse inerte prise par le calme. Incapables de nous démener comme elles, nous devions leur sembler très ridicules.

Le maître d’équipage, qui avait autrefois couru la grande pêche sur les baleiniers américains, grinçait les dents de les voir si confiantes et de ne pouvoir les attraper. Il avait fait monter de la cale les gros harpons pour prendre les requins ; il avait rallié ses plus fidèles, une dizaine de gabiers prêts à tout, et demandait, les mains jointes, qu’on voulût bien mettre les canots à la mer.

Mais les baleines, jugeant qu’elles s’étaient assez longtemps oubliées, avaient reformé leur colonne et repris leur course vers le sud, piquant dans les lames molles, filant, filant comme des flèches. Sans doute elles avaient affaire dans les terres antarctiques, et elles durent y arriver le soir même, du train dont elles allaient.

Elles se perdirent bientôt dans les infinis sombres des brumes et de la houle, dans la direction du pôle. Sous ce ciel ténébreux, on eût dit une scène reconstituée de la paléontologie, — une de ces bandes de bêtes rudimentaires et monstrueuses comme il en passait jadis sur la mer sans rivage de l’époque silurienne…

Eh bien ! imaginez cela, Plumkett, — c’est en vous parlant tout à l’heure de l’Herzégovine que j’ai réveillé ce souvenir des mers du Sud.

J’ai passé du petit au grand, des houles de pierre grise qui couvrent quelques lieues de pays, aux vraies, aux houles sans fin, qui font en rond leur promenade éternelle autour de l’hémisphère austral.

En vérité, je vous l’ai peinte beaucoup trop étrange et trop fantastique, cette Herzégovine ; c’est sans doute après coup que je l’aurai revue ainsi, la nuit, en rêve. — Somme toute, elle est à deux pas de nous, cette petite province ; y va qui veut. Les « bienfaits de la civilisation » qu’on lui offre en ce moment la rendront prochainement très sortable, et aussi douce à habiter que la banlieue de Paris, où les épiciers font leurs villas.

Que voulez-vous ! mon imagination quelquefois agrandit les choses et les situations ordinaires, tandis qu’elle ne s’étonne plus de celles qui sont réellement démesurées ou terribles. — Je n’ai plus la notion bien exacte de rien, par suite d’avoir trop vu, et, dans ma tête comme dans mon cœur, cela tourne au fouillis. — Si je pouvais recommencer ma vie, je tâcherais de la faire aussi simple qu’elle a été compliquée.

Je vois bien aussi, hélas ! que mes impressions vont s’éteignant, parce qu’elles ont été au début trop nombreuses et trop diverses. — Je n’en retrouve plus de bien vibrantes que dans mes souvenirs lointains…

Cinquième œillet d’Inde.

Plumkett. — Mon cher Loti, la fleur jaune que je viens de recevoir signifie, — entre les lignes, — que vous vous ennuyez en ce moment ; que ce n’est pas la première fois ; que vous croyez que ce ne sera pas la dernière, et qu’enfin vous considérez l’ennui comme incorporé à vous-même. (Vous donnez votre sentiment à partager au lecteur, ce qui rentre bien dans notre programme.)

Si parfois vous rencontrez une de ces heureuses périodes où la vie se réveille en jouissances douces à propos des moindres riens, vous vous dites : « Je sais ce que c’est, cela ne durera pas longtemps, c’est un petit intermède après lequel mes pensées retomberont dans ce fond sombre qui est devenu mon état dominant et normal. »

Cela prouve qu’il vous manque tout ce qui n’existe pas, et que, ne trouvant pas dans ce qui existe l’attrait qui fait vivre les gens intelligents et raisonnables, vous vous renfermez dans votre personnalité d’halluciné, et vivez ainsi aux dépens de vous-même, — plus ou moins bien, — au hasard des phénomènes compliqués qui s’élaborent en vous.

Qu’est-ce que vous êtes ? — Qu’est-ce que nous sommes tous ? — Des machines. — La machine humaine se compose d’une charpente osseuse, recouverte de muscles ; au dedans se trouvent divers viscères, organes digestifs et respiratoires, — et une pompe foulante appelée cœur (dont les poètes parlent souvent) qui distribue dans l’organisme un liquide rouge. La machine est actionnée par un ganglion de substance blanche ou grisâtre fort bonne à manger au vin blanc, ou même en beignets (Voir la Maison rustique des dames) ; duquel ganglion se détachent des espèces de petits vermicelles qui aboutissent aux organes sensitifs et aux divers muscles.

Lorsqu’un mouvement venu du monde externe se communique à l’un des organes de la machine humaine, il est transmis, par un nerf sensitif, à une certaine cellule nerveuse située dans le cerveau. De cette cellule part le nerf moteur qui aboutit à un muscle. — Lorsque le mouvement s’est propagé jusqu’au muscle, il a pour effet de le faire se contracter ; en se contractant, le muscle agit sur un levier qui est un membre, et lui fait accomplir un certain mouvement angulaire. — Vous entendez jouer une valse : le nerf acoustique transmet une suite d’ébranlements rythmiques à vos cellules nerveuses qui entrent en danse, et dégagent des courants nerveux qui font contracter en mesure divers muscles, de telle sorte qu’en six temps vous avez dû faire sur vous-même un tour complet. — Outre cela, vous tenez une jolie femme dans vos bras ; son contact, son parfum, sa vue et celle de tout ce qui vous entoure, une quantité innombrable d’actions externes (dites : phénomènes sensoriels et imaginatifs) ébranlent tous vos sens et donnent de terribles secouées à un grand nombre d’autres cellules cérébrales, — d’où résulte tout l’imprévu de la situation, tout ce que vous pouvez faire en dehors du simple acte de valser…

— Mais la machine pense, mais elle est émue parfois ; elle éprouve les transports de l’amour ; elle est Byron, elle est Alfred de Musset, elle est vous ; — elle a prié, aimé, pleuré ; — elle connaît et cherche quelque chose qui s’appelle bonheur ; — elle connaît aussi l’ennui et la douleur (trop souvent hélas !) ; elle est vous, elle est moi !… Qu’importe, machine toujours ! — Écorchez-la, et vous trouverez le dedans toujours pareil : toujours un squelette souriant, se démenant par mouvements anguleux et dégingandés, — avec les petits réseaux de vermicelles blancs qui courent dessus, baignés dans de la matière rouge.

Suivant les aptitudes physiologiques du sujet ou les habitudes qu’il a contractées, — ou les connexions particulières qui existent entre ses différentes cellules nerveuses, — les mouvements de la machine seront à l’occasion tels ou tels autres. Là est tout le secret des dissemblances des individus. Votre ennui persistant et votre infériorité intellectuelle sur la plupart des gens ne proviennent sans doute, Loti, que de l’excentricité de vos habitudes qui sont toujours au rebours du sens commun.

Sixième pissenlit.

Loti. — Mon cher Plumkett, ceci n’est pas une fleur : c’est un os de mort que vous venez de m’envoyer, c’est quelque vieux tibia que vous aurez dérobé dans un muséum. — Il ne faudrait pas mettre de ces choses-là dans les bouquets sans prévenir, Plumkett, parce que c’est laid et que cela risque de faire peur.

Je vais, moi, vous conter une histoire où il y aura des os aussi, — puisque les os affreux sont en effet le fond de toutes les créatures, et qu’il est notoire que des personnes désossées ne tiendraient pas debout. — Mais autour de ces os-ci il y aura beaucoup de chair vigoureuse et jeune, et on ne les verra point à travers.

Ce sera une histoire arabe, pour faire suite à celle des Mille et une Nuits ; — et il y aura une moralité que je prendrai soin de déduire et de bien mettre sous vos yeux, parce que vous n’êtes pas très fin ; — vous verrez par là que je suis capable, bien que vous l’ayez contesté, de composer avec suite des récits sensés et de les rendre instructifs :

LES TROIS FEMMES DE LA KASBAH

(CONTE ORIENTAL)

I

Au nom d’Allah très clément et très miséricordieux !

Il était une fois trois dames qui demeuraient à Alger, dans la Kasbah.

Et ces trois dames s’appelaient Kadidja, Fatmah et Fizah. — Kadidja était la mère ; Fatmah et Fizah étaient les deux filles.

II

Et ces trois dames s’ennuyaient beaucoup, parce que, tant que durait le jour, elles n’avaient rien à faire. — Quand elles avaient fini de peindre leur visage de blanc et de rose, et leurs grands yeux de noir et de henneh, elles restaient assises par terre, dans une petite cour très profonde, où régnaient un silence mystérieux et une fraîcheur souterraine.

Autour de cette cour, une colonnade de marbre blanc soutenait des ogives mauresques ornées de faïences bleues, et, tout en haut, cette construction antique s’ouvrait en carré sur le ciel.

Pour entrer dans la maison de ces trois dames, il n’y avait qu’une seule petite porte, si renfoncée et si basse, qu’on eût dit une porte de sépulcre. Elle ne s’ouvrait jamais qu’à demi, en grinçant sur ses vieilles ferrures, et avec un air sournois de chausse-trape.

Les fenêtres, — sortes de trous irréguliers, grands à peu près comme des chatières, — étaient garnies de lourdes grilles scellées dans la muraille ; c’étaient des judas qui semblaient percés pour des regards furtifs de personnes invisibles et qui ne recevaient aucune lumière du dehors : — car les maisons centenaires, en se rejoignant par le haut, faisaient voûte au-dessus de la rue déserte, et jetaient sur les pavés des demi-obscurités de catacombes.

Tout était vieux, vieux, dans la maison de ces trois dames, si vieux, que le temps semblait avoir rongé la forme des choses. Les murs n’avaient plus d’angles ; il n’y avait plus de saillies nulle part ; on ne savait plus quelles fleurs de pierre ni quels enroulements d’arabesques les artistes d’autrefois avaient voulu représenter aux chapiteaux des colonnes, aux frises des terrasses : des couches de chaux, amassées depuis des siècles, embrouillaient tout dans des rondeurs vagues. De petites ouvertures se dissimulaient çà et là dans l’épaisseur des murailles, conduisant à des recoins pareils à des oubliettes ; ces ouvertures n’avaient plus forme de porte, tant elles étaient usées par l’âge, et on eût dit de ces creux que font les bêtes pour entrer dans leurs demeures sous la terre. Seulement c’étaient des tanières blanches, toujours blanches : la chaux immaculée les recouvrait comme d’une onctueuse couche de lait, et tout se confondait dans ses blancheurs molles.

Les marches et les dalles paraissaient toutes gondolées, tant les babouches et les pieds nus des femmes y avaient tracé de sillons ; le marbre des colonnes torses avait pris cette teinte jaunie et ce poli particulier que donnent les frôlements des mains humaines quand ils ont duré des siècles — et qui est une des manifestations de la vétusté.

Seules, les fleurs imaginaires peintes sur les carreaux de faïence plaqués aux murs, avaient gardé sous leur vernis, — à travers l’évolution des temps, — leurs fraîches couleurs bleues.

III

Tout cela s’était immobilisé, comme les rues de la vieille Kasbah, sous le ciel de l’Algérie, et les moindres détails des choses ramenaient l’esprit bien loin dans le passé mort, dans les époques ensevelies des anciens jours de l’islam.

IV

L’air, la lumière, tombaient en longue gerbe, dans cette maison murée, par le grand carré béant de la cour intérieure. Rien n’y venait de la rue, rien des maisons voisines ; on communiquait directement avec la voûte du ciel ; — avec ce ciel de l’Algérie, quelquefois sombre les jours d’hiver, quelquefois terni par le soleil les jours d’été, quand soufflait le siroco du Sahara, — mais le plus souvent bleu, d’un bleu limpide et admirable.

C’était bien cette solitude de cloître, qui caractérise les demeures arabes, et révèle à elle seule tous les soupçons jaloux, toutes les surveillances farouches de la vie musulmane.

V

Le soleil tombait d’en haut, glissant le long de toute cette blancheur des murs, s’éteignant par degrés, pour arriver, en lueur douce et diffuse, en bas, où la chaux mêlée d’indigo avait un rayonnement bleu. C’était comme une lumière azurée de feu de Bengale ou d’apothéose, qui tombait sur le sommeil des trois dames assises. Et, ainsi éclairées, tout le jour elles poursuivaient dans le silence leurs rêves indécis, aussi ténus que les fumées du kief.

En se cambrant comme des aimées, elles appuyaient leurs têtes contre le marbre des colonnes, et relevaient au-dessus leurs beaux bras nus, ornés de bracelets d’argent, de corail et de turquoises. Le fauve de leurs bras ronds contrastait avec le rose artificiel et la pâleur peinte de leurs visages ; elles avaient l’air de figures de cire ayant un corps d’ambre ; leurs grands yeux, tout noyés dans du noir, se tenaient baissés avec une expression mystique. Leurs vestes et leurs babouches étaient dorées ; elles étaient toutes brillantes de vieux bijoux très lourds qui faisaient du bruit quand elles levaient leurs bras ; elles avaient au front des ferronnières d’argent.

VI

Dans cette pénombre bleue, elles semblaient des êtres chimériques, des prêtresses accroupies dans un temple, des courtisanes sacrées dans un sanctuaire de Baal.

Ces trois femmes qui vivaient là, enfermées dans ces murs, bien haut dans la Kasbah, au milieu du vieux quartier mahométan, loin de l’Alger profané et souillé qu’habitent, près de la mer, les Roumi infidèles, paraissaient avoir conservé le mystère et l’inviolable des musulmanes d’autrefois.

VII

Tout le jour ces trois dames s’ennuyaient dans leur vieille prison blanche.

Elles étaient peu parleuses. À peine échangeaient-elles, d’un air nonchalant, quelques réflexions brèves. Deux ou trois sons gutturaux, — âpres comme le vent de la nuit au désert, — sortaient de leurs lèvres rouges ; et puis c’était fini, et, pendant plusieurs heures, elles ne disaient plus rien.

VIII

Parfois elles s’occupaient à presser des roses ou des fleurs d’oranger, pour composer des parfums. Elles fumaient aussi des narguilhés, ou s’exerçaient à chanter, en jouant du tambour de basque et en battant de la derboucca.

Elles étaient comme plongées dans une tristesse immense, dans un écœurement d’abruties, filles d’une race condamnée, subissant des choses fatales avec une résignation morne.

IX

Les soirs d’été, aux couchers du soleil, il leur arrivait de monter sur leur toit, qui était en terrasse, à la mauresque. Alors elles échangeaient le bonsoir avec d’autres femmes, qui vivaient comme elles, et qui étaient perchées sur le haut des vieux murs, dardant leurs yeux noirs sur la Kasbah, comme les cigognes des ruines.

Elles voyaient de là, toute une série monotone de terrasses blanches, et puis deux choses qui se dressaient tout près d’elles dans le vaste ciel lumineux : l’antique mosquée de Sidi-Abderhaman, avec ses carreaux de faïence verte et jaune aux nuances crues, tranchant sur la chaux sans tache, — et à côté, la silhouette raide d’un palmier. Au loin, c’était la Méditerranée, unie comme une grande nappe d’azur, et, dans la direction de Sidi-Ferruch, un plan de montagnes rouges, sur lesquelles des champs d’aloès marquaient des marbrures bleuâtres.

X

Il y avait bien des années, le mari de Kadidja, Cheikh-ben-Abdallah, avait été tué dans une insurrection contre les Français, et Fizah et Fatmah-ben-Cheikh étaient orphelines.

Malgré les bijoux anciens qui les couvraient, débris des richesses de leurs mères, il était aisé de voir que maintenant elles étaient pauvres.

XI

Six matelots qui se donnaient le bras circulaient un soir dans la ville d’Alger.

Ils étaient tellement gris, que la rue Bâb-Azoun ne semblait plus assez large pour leur donner passage, et, en marchant de travers, ils chantaient une monotone chanson de bord qui n’avait ni rime ni raison :


Joli baleinier, veux-tu naviguer ?
Joli baleinier,
Joli baleinier.

XII

Leur navire était venu le jour même mouiller dans le port, et, en arrivant, ils avaient touché leur solde de six mois.

Ils l’avaient dépensée, et, le soir, leurs poches étaient à peu près vides.

D’abord ils avaient loué deux voitures pour se montrer, avec des roses à leurs boutonnières, dans les quartiers neufs qu’ont bâtis les chrétiens. Ensuite ils s’étaient attablés dans tous les cabarets, buvant partout des choses très chères et ne regardant point à la dépense.

Ils avaient fait tous les genres de bêtises et d’enfantillages, attrapé des chats, cassé des verres, embrassé des chiens ; aux portes de toutes les maisons à boire, ils avaient provoqué des attroupements ébahis ; on les avait vus partout, menant un vacarme d’enfer, volés de plus en plus, à mesure qu’ils étaient plus gris, frappant sur le ventre creux des Arabes, qui les regardaient d’un air grave, ou les tirant par leur capuchon : des cervelles d’enfants de huit ou dix ans, gouvernant des corps d’hommes.

Ils avaient distribué des pièces blanches à une foule de petits êtres éhontés et dépenaillés, sales de figure et d’instincts, qui s’étaient attachés à eux comme à une proie, leur servant le feu pour leurs cigares, ou faisant reluire leurs souliers avec des brosses volées. Ils avaient donné une raclée terrible à un juif qui leur avait offert ses deux toutes petites filles, et puis un louis à un autre, qui les avait menés dans un lupanar où des femmes maltaises avaient continué de les dépouiller.

XIII

Leur ivresse n’était pas bien repoussante, parce qu’ils étaient sains et jeunes. Ils s’en allaient tout débraillés, avec de bonnes figures rondes qui prenaient des expressions drôles… Ils faisaient part aux passants de leurs réflexions, qui étaient inouïes.

Ils avaient beaucoup circulé par la ville, et ne savaient pas trop où ils se rendaient pour le moment.

XIV

La nuit venait. C’était un dimanche de mai, et l’air était chaud. Dans les grandes rues droites que les chrétiens ont percées (afin qu’Alger devînt pareil à leurs villes d’Europe), toute sorte de monde s’agitait : des Français, des Arabes, des juifs, des Italiens ; des juives au corsage doré, des Mauresques en voile blanc ; des Bédouins en burnous, des spahis, des zouaves ; des Anglais poitrinaires portant des casques de liège noués d’une serviette blanche ; et toute la foule endimanchée des boutiquiers, qui est la même dans tous les pays : des hommes coiffés d’un cylindre noir ; des femmes avec beaucoup de grosses fleurs fausses, sur des têtes communes ; et puis, des chevaux, des voitures, du monde, du monde, du monde à pied, et du monde à cheval, et des Bédouins, et des Bédouins.

Chez les marchands, les mille petites flammes rouges du gaz s’allumaient, faisant papilloter aux yeux des passants des entassements et des fouillis d’objets. À côté des magasins à grandes glaces où se vendaient des choses venues de Paris, s’ouvraient les cafés maures, où des gens en burnous fumaient tranquillement le chibouque assis sur des divans, en écoutant des histoires d’un autre monde, qu’un conteur noir leur faisait.

Les cabarets regorgeaient : de grandes tavernes profondes, avec des tonneaux alignés, où des matelots du commerce, des Maltais à grand feutre rabattu, gens prompts à jouer du couteau, buvaient avec des filles brunes.

De toutes les échoppes sortaient des bouffées chaudes ; les cabarets envoyaient des odeurs d’anis, d’absinthe et d’eau-de-vie ; les hommes en burnous sentaient le Bédouin, ils laissaient dans l’air des fumées du tabac d’Algérie, des parfums d’Afrique… Et les bains maures exhalaient leurs odeurs de sueur et d’eau chaude. — Et toute cette ville suait l’immoralité, la débauche, l’ivrognerie de son dimanche.

Gâchis de deux ou trois peuples qui mêlaient leurs luxures, Alger avait le débraillement cynique des lieux qui ont perdu leur nationalité pour se prostituer, s’ouvrir à tous.

Et sur tout cela, en haut, le ciel était bleu, et sur cette Babel, des alignements de belles maisons régulières jetaient comme une impression d’un Paris très chaud, qui était étrange.

Les six matelots marchaient toujours, bousculant la foule ; ils allaient devant eux, chantant les mille couplets de leur chanson :

Joli baleinier, veux-tu naviguer ?
Joli baleinier,
Joli baleinier.

XV

La nuit était venue. Ils prirent par hasard une rue tortueuse qui montait, et une sensation de sombre et d’inattendu tout à coup les saisit. Ils étaient entrés dans la vieille ville arabe, et brusquement autour d’eux tout venait de changer.

On n’entendait plus rien, et il faisait noir. Le bruit de leurs voix les gênait au milieu de ce silence, et leur chanson mourut dans un saisissement de peur.

Leur gaieté s’était glacée, et ils regardaient. Ils touchaient aussi, comme pour les vérifier, ces vieux murs, ces vieilles petites portes bardées de fer, les deux parois si rapprochées de cette rue, qui se resserraient encore par le haut sur leurs têtes, comme pour les presser dans un piège ; et puis ils tâtaient ces grands hommes drapés de blanc, qu’on n’entendait pas marcher avec leurs babouches, et qui se plaquaient aux murailles, sans rien dire, pour les laisser passer.

À travers leur ignorance et les fumées de leur ivresse, ils voyaient tout cela trouble. Alors ils se croyaient tombés dans le pays des légendes et des fantômes, et ils cherchaient à ressaisir leurs idées, se demandant comment cela leur était arrivé.

XVI

Pour tout de bon la peur les prit, et ils dirent : « Où allons-nous nous perdre ? Tâchons de retourner sur nos pas. »

Ils essayèrent de revenir en arrière. Mais on ne sort pas aussi facilement des rues de la Kasbah, quand on y est entré pour la première fois étant gris, et ils se trompèrent de route.

Alors ils se mirent à errer à la file, dans ce labyrinthe où ils étaient venus se perdre.

Ils n’avaient plus peur, seulement ils s’ennuyaient ; après s’être tant amusés, cette journée finissait mal.

Ils reprenaient en sourdine la chanson du Joli baleinier, ou bien ils se mettaient tous ensemble à pousser des cris pour se distraire.

Et les petites rues montaient, descendaient, avec des pentes aussi raides que des glissières, avec des échelons ardus, des grimpades de chèvres ; elles se contournaient, se croisaient, s’enchevêtraient, comme dans un cauchemar dont on ne peut sortir. Étroites, étroites, toujours, tellement qu’ils marchaient tous les six en se tenant, à la queue leu-leu, par le dos.

Souvent elles étaient voûtées, ces petites rues, alors il y faisait plus noir que chez le diable ; ou bien de temps en temps on apercevait en haut une trouée claire, un coin de ciel avec des étoiles.

Il vous arrivait des odeurs de moisissure et de bête pourrie, ou bien des parfums suaves d’orangers en fleurs.

XVII

Joli baleinier, veux-tu naviguer ?
Joli baleinier,
Joli baleinier.



Dans la bande, il y avait trois Basques et trois Bretons.

Les trois Basques étaient canonniers.

Les trois Bretons étaient gabiers.

C’était d’abord 216, Kerboul, gabier de misaine. Et puis 315, Le Hello, gabier de beaupré. Le troisième, c’était 118, mon frère Yvon, chef de grande hune, qui avait alors dix-huit ans : le plus grave des six, et les dominant déjà de toute sa carrure celtique.

XVIII

Les bruits de cette journée de dimanche n’étaient pas montés jusqu’aux trois dames de la Kasbah. Derrière leurs murs et leurs grilles de fer, elles avaient gardé leur tranquillité de momies.

À la même heure que de coutume, elles s’étaient levées, et l’inexorable ennui avait, comme chaque jour, présidé à leur réveil.

Le soleil plongeait déjà, en long triangle de lumière, dans leur cour profonde, lorsqu’elles avaient ouvert les yeux. Elles sortaient des pays enchantés où les fumées de l’ambre et du kief, les parfums de certaines fleurs ont le pouvoir de conduire, durant les belles nuits de printemps, les filles cloîtrées des harems. Elles avaient vu la Mecque, et le voile vert de la Sainte-Kasbah, sur lequel le Coran tout entier était brodé en lettres d’argent par la main des anges. Elles avaient vu Stamboul, — et les jardins du Grand Seigneur, où des groupes de femmes qui étaient couvertes de pierreries et qui avaient chacune trois grands yeux dansaient dans des vapeurs d’ambre gris, sous les cyprès noirs. Elles avaient vu Borak, le cheval volant à visage de femme sur lequel voyage le Prophète, passer sans bruit avec ses grandes ailes, dans un ciel rose d’une profondeur infinie, où des zodiaques mystérieux s’entrecroisaient dans le vertige des lointains, comme de grands arcs d’or.

XIX

À l’évanouissement de leurs rêves, elles avaient promené autour d’elles, en tordant leurs bras, leurs grands yeux mal éveillés, et n’avaient plus trouvé ni palais, ni jardins, ni zodiaques d’or. Plus rien que la chaux de leurs murs, les vieilles fleurs de leurs carreaux de faïence, les vieilles dalles usées de leur cour, la nudité pauvre et l’éternelle blancheur de leur logis.

Elles avaient dormi par terre, tout habillées, sur des coussins, suivant l’usage oriental. Aussi n’eurent-elles qu’à se soulever, en écartant leurs couvertures algériennes, pour se trouver toutes prêtes à recommencer une fastidieuse journée.

Cette mère et ces filles ne s’étaient pas adressé même un sourire, en se revoyant après le non-être de la nuit ; elles avaient détourné leurs regards les unes des autres avec une sorte de honte, comme des femmes qui garderaient entre elles le secret et la souillure d’un crime.

Fatmah, la plus jeune des deux sœurs, estimant l’heure d’après le soleil, marcha jusqu’à la petite porte sépulcrale qui donnait au dehors, et, appuyée paresseusement au mur, elle se mit à frapper, avec une régularité automatique, de petits coups de poing contre le bois vermoulu.

Cela voulait dire : « Boulanger, quand tu passeras, arrête-toi pour nous donner du pain. »

C’était en effet le moment où, aux portes des maisons de la Kasbah, on entendait partout des coups pareils, frappés en dedans par des femmes qu’on ne voyait pas, et signifiant la même chose (la convenance voulant que les dames musulmanes ne se montrent point pour faire dans la rue ces achats de provisions).

Le boulanger vint et, par un judas grillé qu’on lui ouvrit, fit passer un pain en échange d’une pièce de monnaie.

XX

Les trois dames le partagèrent pour leur repas, et mangèrent après, du bout des lèvres, quelques morceaux d’une pâte douce, faite de figues et de dattes recuites au soleil. Ensuite elles prirent dans de toutes petites tasses, du café plus épais que du mortier à bâtir, — et s’arrangèrent sur des nattes pour la sieste de midi.

XXI

Comme de coutume, elles étaient montées sur leur maison pour respirer l’air du soir.

Mais les dernières lueurs rouges du couchant mouraient à peine sur les blancheurs de la ville arabe, quand Lalla-Kadidja fit à ses filles un commandement bref, et toutes trois descendirent.

Elles prirent une peinture noire, et entourèrent leurs yeux d’un cercle épais, en les agrandissant démesurément vers les tempes. Ensuite elles versèrent des parfums sur leurs cheveux et sur leurs mains, elles mirent des vestes de soie brochée d’or, et se couvrirent de bijoux.

Ce dimanche des chrétiens, jour de fête et d’orgie dans la ville basse, pour les marins, les soldats et les marchands venus de France, ne pouvait avoir rien de commun avec leur vie cloîtrée. — Alors pour quels époux attendus, ces parures ? — ou pour quelle solennité mystérieuse ?…

La belle nuit de mai qui descendit ce soir-là sur Alger les trouva vêtues comme des almées, avec la recherche et l’apparat des anciens jours.

XXII

Joli baleinier, veux-tu naviguer ?
Joli baleinier,
Joli baleinier.



Ils allaient toujours, au hasard des rues biscornues qui serpentaient devant eux.

Ils avaient traversé des quartiers extraordinaires, tout illuminés de lanternes et de girandoles en papier, tout remplis de Bédouins et de burnous ; — il y avait autour d’eux par instants du bruit et des cris, — un brouhaha de voix gutturales et profondes — des conversations dans une langue grave, coupée d’aspirations dures. — Au passage, on leur jetait des imprécations ou des moqueries.

Dans des espèces de bazars, — entrevus vaguement, — on vendait des choses sans usage connu, des loques poudreuses de soie et d’or, pêle-mêle avec des chapelets d’oignons enfilés ; et puis des courges, des oranges ; des légumes avec de vieilles babouches, et des poissons secs, à côté de paquets de fleurs d’oranger qui embaumaient.

Il y avait des échoppes comme des tanières, au fond desquelles des marchands au teint de momie, accroupis, emmaillotés dans des burnous sordides, semblaient des spectres au guet. — Des trous, en manière de porte, s’ouvraient sur des bouges pleins d’objets qui papillotaient devant leur vue trouble ; on y faisait la barbe à des gens, avec des rasoirs énormes, — à côté d’autres qui prenaient du café, ou qui chantaient, la bouche grande ouverte, en jouant du tambour.

Quelquefois c’étaient là dedans des musiques assourdissantes : des grosses caisses frappées à tour de bras par des hommes en sueur, des fifres criards dans lesquels on soufflait à les rompre, — des hurlements d’enragés. — Et, de temps en temps, menés par une petite flûte — qui filait des sons doux, doux, et des mélodies plaintives, — des hommes dansaient ensemble, avec une rose piquée sur l’oreille, en prenant des poses gracieuses et lascives de bayadères.

Et des femmes, tout enveloppées de soie blanche, passaient avec un semblant de timidité et de pudeur qui se cache ; on ne voyait d’elles qu’une forme neigeuse et voilée, ayant deux grands yeux peints, admirables.

Au milieu de tout cela, je ne sais quelle chaleur irritante ; et puis des senteurs spéciales à l’Algérie, des exhalaisons de corps humains et de détritus organiques surchauffés au soleil, — avec des odeurs d’épices, et d’aromates, et de musc et de fleurs.

Ils ne s’étonnaient plus de repasser dix fois de suite, et encore, et toujours, par les mêmes endroits, comme dans les labyrinthes. — Ils prenaient seulement garde de ne pas se séparer, ce qui est la dernière lueur de raison des hommes ivres, et choisissaient de préférence les rues hautes, aimant mieux monter que descendre, de peur de tomber.

XXIII

Et puis ils retrouvèrent le silence et l’obscurité.

En montant encore, ils étaient arrivés maintenant au point le plus élevé de la ville arabe, dans le quartier d’Alger qui est, la nuit, le plus sombre et le plus solitaire.

C’était noir, noir, ces rues étroites et voûtées. Les murs étaient si vieux, qu’ils étaient usés. — Les étages montaient en débordant les uns sur les autres, et les deux côtés de la rue se touchaient, s’étayaient par le haut, soutenus par des rangées de grands jambages de bois tout enchevêtrés. On avait accumulé là-dessus tant de couches de chaux, que toutes ces choses blanchies étaient soudées entre elles et en avaient perdu leurs formes, comme mortes de vétusté.

Les portes, rares, se renfonçaient bien bas, comme pour se cacher, et dans ces grands pans de mur, qui s’en allaient de travers avec des airs caducs, il n’y avait jamais de fenêtres ; si, par hasard on avait été obligé d’y percer une ouverture, on l’avait faite toute petite, et entourée d’une cage de fer.

Cela semblait mystérieux et impénétrable.

Leurs pas mal assurés butaient contre de vieilles marches de pierre, toutes bossuées et informes, et il y avait de distance en distance de blanches traînées de lune, qui ressemblaient à des linceuls.

Le silence de nouveau les gênait, et l’inquiétude de cette ville les avait repris…

XXIV

Tout à coup, en haut d’un de ces grands murs qui bordaient la rue morte, un trou, aussi irrégulier que la percée d’un boulet, s’illumina d’une lueur rosée, et une tête de femme y apparut comme une vision.

Elle était éclairée en plein, sans doute par quelque flambeau placé tout près d’elle à l’intérieur, et sa figure resplendissait, toute lumineuse au milieu de la nuit.

XXV

C’était Fatmah qui avait entendu leurs chants, et regardait de là-haut quels étaient ces passants nocturnes.

Elle était si bien peinte que ses joues rondes et lisses avaient l’éclat des poupées de cire. Ses yeux ombrés étaient plus grands que nature. Entre ses longs cils noirs, on voyait ses prunelles remuer sur de l’émail blanc, et elle souriait à demi, le regard baissé vers les hommes ivres.

Ses cheveux étaient pris dans un petit turban en gaze d’or, et sur son front retombait une couronne de sequins d’argent séparés par des perles de corail. Une quantité d’anneaux lourds et magnifiques étaient passés à ses oreilles, et plusieurs rangs de fleurs d’oranger, enfilées avec d’autres fleurs rouges, pendaient de sa coiffure sur les plaques de métal qui ornaient son cou.

Son visage était juste encadré dans le trou. On ne voyait pas plus bas que ses colliers, et elle avait l’air d’une tête sans corps. Elle avait le charme d’une chose pas naturelle qui aurait pris vie…

XXVI

Ils s’étaient arrêtés, saisis et craintifs devant cette apparition.

Elle, les regardant avec un nouveau sourire, entr’ouvrit ses lèvres, montra ses dents brillantes, et fit : « Pst ! pst !… »

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

XXVII

Ils ne voulaient pas les trois Bretons, ils avaient peur. Cette femme parée comme une idole dans ce lieu triste leur inspirait une crainte superstitieuse… Et puis aussi elle ressemblait à la Vierge de quelque chapelle bretonne, adorée dans leur enfance, restée gravée dans leur imagination naïve de pauvre mousse, avec une parure d’un luxe aussi sauvage, et une coiffure semblable, faite d’argent et d’or.

Mais les trois Basques étaient plus entreprenants ; ils se sentaient en humeur de bonne fortune. Elsagarray, cherchant par où l’on pouvait bien entrer dans la demeure de cette belle, finit par découvrir la petite porte basse qui se dissimulait dans le retrait du mur, et se mit à frapper.

Le judas s’entr’ouvrit, et la tête charmante y reparut, à deux pas d’eux, éclairée par une lampe de cuivre.

XXVIII

Garçon sceptique par nature, et habitué aux manières des femmes perdues, Elsagarray le canonnier eut l’impudente idée, pour se faire ouvrir, de montrer une pièce blanche qui par hasard lui restait.

XXIX

Macache (jamais) ! fit la jolie tête sans corps, en claquant de la langue d’un air dédaigneux et désappointé.

En effet, ce n’était pas son tarif.

Et, passant par le judas ses petites mains aux ongles teints en rouge, elle indiqua en comptant sur ses doigts qu’il lui en fallait cinq fois plus.

XXX

Les trois Bretons avaient bon cœur :

« Tiens, dit Yvon, je te les donne ! » — Et il mit dans la main d’Elsagarray le reste de sa bourse ; la somme exigée se trouva complète.

Kerboul et Le Hello, réunissant tout leur avoir, voulurent le donner aussi à Guiaberry, pour Fizah qui venait de paraître. Le marché rapide fut conclu pour les deux sœurs, et les deux Basques passèrent en se baissant par la petite porte sinistre.

Barazère restait, qui voulait entrer aussi, pour les grands yeux mornes de Lalla-Kadidja la mère. Il avait aperçu derrière Fatmah ce lourd regard noir.

Il n’avait plus rien, lui, et les trois Mauresques inquiètes allaient s’unir pour essayer de le chasser dehors.

Mais, à ce moment, Lalla-Kadidja sentit qu’elle était vieille, et, remarquant que Barazère était beau et qu’il était ivre, elle le prit par le bras avec un sourire cynique, pour l’entraîner auprès d’elle…

La porte lestement retomba sur ses charnières massives, et fut, en un tour de main, verrouillée par de grandes barres de fer.

De profundis !… Les trois qui restaient dehors se regardèrent, essayant encore une fois de démêler leurs idées, et puis s’assirent par terre, sur les pavés, pour attendre…

XXXI

Ils voulaient rester là, comprenant encore qu’il ne faut pas se séparer dans un lieu pareil. Ils auguraient mal de cette maison qui venait de se refermer sur leurs compagnons de bord.

Si un Breton y fût entré, ils l’eussent attendu jusqu’au matin. Par tous les pays, entre matelots qui courent bordée la nuit, ce lien résiste le dernier à l’égarement des plus ivres : on ne se quitte pas entre enfants d’un même village ou d’un même pays.

Mais ces canonniers après tout étaient des Basques, et, le matin, ils les connaissaient à peine. Ils les attendirent longtemps, et puis les oublièrent. Et l’un d’eux s’étant levé, ils se remirent à marcher.

XXXII

À trois-voix ils avaient repris la chanson du Joli baleinier, et s’en allaient devant eux.

C’étaient toujours les mêmes petites rues, ils les reconnaissaient bien ; mais maintenant une foule d’apparitions pareilles à celle de Fatmah se montraient sur leur passage. — À tout instant, dans un mur teint de chaux blanche, on voyait s’éclairer un petit trou par lequel souriait une tête peinte, qui était couverte d’argent, de corail, et de fleurs d’oranger enfilées.

Quelquefois une porte s’ouvrait. À l’intérieur, des femmes qui avaient des voix très douces chantaient : « Dani dann, dani dann, » en frappant des mains, devant un réchaud de cuivre d’où sortait une fumée d’encens. On les voyait, groupées sous quelque antique colonnade de marbre d’une forme exquise ; elles avaient des vestes de soie et d’or, des pantalons à mille plis, et des petites babouches de perles ; leurs costumes étaient composés de ces couleurs suaves, extraordinaires et sans nom qu’affectionnent les fées.

« Dani dann, dani dann…, dans les petites rues qui semblaient les restes d’une ville morte, dans les maisons rongées de vétusté, près de tomber en poussière, tout cela avait je ne sais quel air d’enchantement et de « Mille et une Nuits ». — Elles souriaient, les invitant à entrer ; et eux s’arrêtaient devant elles, charmés, mais n’osant pas.

Il y en avait de toute sorte, de ces femmes, et plus l’heure s’avançait, plus les vieilles portes s’ouvraient.

Des Mauresques toutes roses, à demi cachées sous des voiles de gaze de soie blanche. Des juives pâles, aux sourcils minces, au corsage de velours. D’autres qui, pour se prostituer, étaient venues de deux cents lieues dans l’intérieur, des oasis lointaines, et qui avaient d’étranges figures du désert ; — immobiles à leur porte, elles se tenaient les yeux baissés, la voix rauque, avec de hautes coiffures tout en plaques de métal, et des bijoux barbares.

Même il y avait des négresses d’un type rare et d’une laideur très surprenante. Enveloppées de la tête aux pieds dans des cotonnades bleues à carreaux, elles étaient les plus entreprenantes, et, en allongeant de grandes pattes noires, elles les tiraient par leur manche pour les faire entrer. Eux les regardaient sous le nez, éclataient de rire, et passaient leur chemin.

Ils commençaient à comprendre maintenant, les trois Bretons, dans quel lieu ils étaient tombés…

Et, quand ils voyaient sortir de quelque vieux palais musulman une jolie créature avec de grands yeux artificiels, tout étincelante dans l’obscurité, comme une péri, — ils s’approchaient pour la toucher. De près, le plus souvent elle était fanée, ses broderies d’or étaient défraîchies, ses bijoux n’étaient plus que du clinquant, simulant les vrais qu’elle avait vendus à des juifs. Alors Kerboul offrait par dérision des sous qui lui restaient, la fille lui jetait en français quelque injure ignoble qu’elle avait apprise d’un zouave, et refermait sa porte.

D’ailleurs la retraite était battue, en bas, dans la ville française ; les soldats et les spahis qui ont leurs casernes tout en haut, passaient pour rentrer à l’appel. Ils en croisaient des bandes, qui montaient bras dessus bras dessous comme chez eux, chantant à tue-tête l’Artilleur de Metz, ou quelque chanson d’estaminet, sous les arcades mauresques. L’antique Kasbah, où jadis on eût massacré l’imprudent giaour, était pleine de braillements d’ivrognes.

XXXIII

Cependant il se faisait tard. Ils étaient fatigués et ils avaient soif.

Peu à peu les boutiques de barbiers où l’on faisait de la musique, les cafés maures où l’on dansait, s’étaient fermés. Même les portes des filles ne s’ouvraient plus. L’heure de la grande prostitution du dimanche soir était passée. La ville arabe retombait dans le silence de la nuit noire.

Ils auraient voulu entrer quelque part, pour boire encore et dormir. Mais, à eux trois, ils n’avaient plus que les sous de Kerboul.

Et puis Yvon s’inquiétait de deux tout petits chats qu’il avait volés par affection, et qui se plaignaient dans sa chemise de matelot, où il les avait logés pour qu’ils eussent plus chaud.

Ils descendaient maintenant une longue rue déserte. Ils y trouvèrent une porte de marbre, toute sculptée de fleurs très anciennes, d’inscriptions arabes et de dessins mystérieux. Elle donnait dans un couloir de faïence aux mille couleurs ; une lampe y était suspendue, qui jetait une lueur au dehors sur les pavés.

Des gens qui avaient mauvaise mine y entraient furtivement. Ils entrèrent aussi pour voir.

C’était un bain maure mal famé. Les baigneurs étaient partis, et des hommes sans gîte, métis indéfinissables, éclos au hasard du vice, venaient coucher pour deux sous sur les nattes pleines de vermine qui avaient servi au massage.

Ils passèrent devant ce peuple étendu qui s’endormait ; puis ils arrivèrent à des étuves profondes qui avaient de grands dômes et qui suintaient comme des cavernes. On y voyait à peine, dans une buée chaude qui embrouillait l’obscurité ; l’air humide y avait une pesanteur étrange ; — et un homme jaune, nu sur du marbre comme un cadavre, chantait avec une voix de fausset un air lugubre à faire peur.

Ils jugèrent ce lieu immonde et sortirent.

XXXIV

Longtemps encore ils marchèrent sans plus rien voir.

Et puis ils entendirent un grand bruit qui partait d’une maison fermée : une musique d’enfer, et des cris et des rires.

Ils écoutèrent. On parlait français là dedans, — et même on parlait breton !…

Ils frappèrent. — On n’ouvrit pas.

Alors ils enfoncèrent la porte à coups d’épaule. — On les accueillit à bras ouverts.

Un bouge à moitié arabe. Quatre nègres tout nus jouant des castagnettes de cuivre et battant du tambour, sur un rythme nubien.

Et, au son de cet orchestre, une dizaine de couples de zouaves et de matelots dansaient entre eux, en se tenant par la taille, gravement ; — des zouaves qui avaient mis des chemises de matelot, des matelots qui avaient mis des bonnets de zouave.

Et, quand les quatre nègres exténués faisaient mine de s’arrêter, les danseurs leur montraient le poing, et ils continuaient, enrageant de leur impuissance…

Alors ils voulurent, eux aussi, habiller un zouave pour en faire un frère. Un grand blond s’y prêta de bonne grâce, et chacun des trois Bretons lui donna pour le transformer une pièce de son costume.

Ensuite ils sortirent ensemble, sur le minuit, après avoir bu, sans le payer, un litre d’une eau-de-vie poivrée qui brûlait comme du feu.

Ils étaient quatre maintenant, avec cette recrue nouvelle, et ils recommencèrent à errer plus ivres que jamais…

XXXV

Une heure du matin. — Ils se retrouvaient, sans savoir comment, tout en haut de la Kasbah. Ils étaient assis sur des rochers, à l’entrée d’un bois d’eucalyptus, dont une bouffée de vent agitait de temps à autre les feuilles légères.

Au-dessous d’eux la ville arabe, et plus bas la ville chrétienne, s’étaient endormies ; les derniers cris, les derniers chants d’orgie, venaient de finir. L’antique Kasbah, protégée par la majesté et les pudeurs de la nuit, redevenait elle-même et se recueillait dans le passé.

On voyait des entrées de rues centenaires, qui descendaient se perdre dans des profondeurs noires. La lune éclairait avec une pâleur sereine des groupes de constructions mauresques, restées malgré leur grand âge d’une blancheur mystérieuse, et qui semblaient des habitations enchantées. Au loin s’étendait la mer gris-perle, avec des feux de navires.

Toutes les exhalaisons humaines étaient tombées, avec les odeurs d’épices, de maisons à boire et de prostituées. Il n’y avait plus que le parfum suave des orangers, avec je ne sais quelle autre senteur fraîche et saine, qui montait de la campagne comme un rajeunissement.

L’air avait ce calme tiède et cette transparence des nuits de l’Algérie ; un souffle de vent, qui se soulevait à intervalles réguliers comme la respiration des choses, faisait remuer derrière eux les feuillages du bois.

Un apaisement se faisait aussi dans leur tête ; ils songeaient à toutes ces femmes entrevues dans les vieilles maisons aux murailles de faïence, qui chantaient « Dani dann » en battant des mains, avec un bruit de bagues et de bracelets. Ils songeaient aussi à leurs trois compagnons basques, qu’ils avaient abandonnés au milieu d’elles ; ils se demandaient s’il ne serait pas possible en cherchant bien, de retrouver cette porte et de retourner à leur secours…

Yves, lui, se rappelait la Bretagne, les grandes falaises de granit où souffle le vent humide de l’Océan, et les brumes grises se traînant comme de longs voiles sur l’immensité de la mer houleuse, et les grands paysages mornes du pays celtique. Tout cela, vu de l’Algérie, était pâle comme une vision maladive, suave et triste comme une poésie du Nord. Et puis il revoyait le pays de Léon ; la lande plate et fleurie, toute jaune d’ajoncs en fleurs ; et le clocher à jour se dressant dans la plaine, sur le fond terne et mélancolique du ciel breton… Une lueur lui revenait de sa claire intelligence. Il avait honte, il ne voulait plus être ivre, et il passait ses mains sur son front, comme pour enlever de devant ses yeux le voile pesant de l’alcool.

XXXVI

À ce moment on entendit rouler une voiture, qui remontait de la ville.

Elle se rapprochait et passa près d’eux. C’était une espèce de char à bras, un grand coffre noir comme pour receler des cadavres ; il était traîné par deux hommes qui se pressaient avec un air d’avoir fait un mauvais coup.

Un gémissement partit de ce coffre fermé. Alors ils se levèrent tous.

XXXVII

— Hé, les hommes ! — Que roulez-vous comme ça, en vous cachant la nuit ?…

— Des chiens, messieurs les matelots, répondirent les deux passants avec un gros rire.

C’était tout simplement la voiture des chiens errants qu’on menait en fourrière.

Mais, au mouvement qu’ils s’étaient donné et au bruit de leur propre voix, ces rêveurs de tout à l’heure étaient redevenus de simples matelots ivres.

Se prenant tout à coup pour ces pauv’es bêtes d’une pitié sympathique, d’une tendresse d’hommes gris, ils exigèrent qu’on les mît en liberté, et une querelle s’ensuivit.

XXXVIII

La discussion ne fut pas longue : cinq minutes après, la petite voiture avait repris sa route ; mais c’étaient les matelots qui la roulaient, en chantant leur chanson joyeuse, et les bons chiens délivrés suivaient, dans une joie folle, sautant, japant autour de leurs amis, et leur léchant les mains.

Et la charrette s’en allait gaiement, cahotée sur les pierres ; — dedans il y avait les deux hommes, sous clef, dans le coffre à chiens…

XXXIX

Joli baleinier, veux-tu naviguer ?
Joli baleinier,
Joli baleinier.



Ils les voiturèrent jusqu’au matin en chantant d’abord le Joli baleinier, et ensuite, pour changer :

Tiens bon, Marie Madeleine,
Tiens bon, Marie Madelon !

XL

Et finalement les versèrent, près de Bâb-Azoum, sur un tas d’ordures.

XLI

Alors, ils se reconnurent dans ces rues, et voulurent se rapprocher du point où, la veille, ils étaient venus débarquer.

Ils arrivèrent aux quartiers mal famés, pleins de repaires italiens, qui avoisinent la Marine. Il commençait à faire froid, et c’était encore la nuit. Cependant on ouvrait déjà certains cabarets, pour donner à boire aux portefaix matineux, ou pour jeter dehors avant le jour les ivrognes qui, le dimanche soir, avaient roulé sous les tables, dans les crachats, avec des filles. Ils entrèrent et s’assirent sur des bancs dans une espèce de grande halle où on voyait, au fond, des rangs de tonneaux alignés. La gorge leur brûlait. Avec la bourse du zouave et les sous de Kerboul, ils burent plusieurs verres d’absinthe avec un peu d’eau. Ensuite on les poussa à la porte quand ils n’eurent plus d’argent.

XLII

Maintenant ils n’avaient plus conscience de rien. Ils allaient, le corps tout penché en avant, étendant les bras comme pour saisir le vide, décrivant dans leur marche de grands arcs de cercle comme des oiseaux blessés. La tête leur faisait grand mal ; ils éprouvaient un besoin irrésistible de sommeil, avec la sensation continuelle de tomber, avec une impression d’angoisse et d’agonie.

Ils se retrouvèrent au bord des quais. — Alors un souvenir leur revint de leur navire, de leur métier de matelot, et ils ne voulurent pas aller plus loin, de peur de perdre la mer de vue ; ils s’effondrèrent sur du sable, restèrent immobiles, comme figés au hasard de leur chute, et perdirent connaissance.

XLIII

Elsagarray et Guiaberry, les deux Basques, en s’éveillant, regardèrent les filles qui dormaient auprès d’eux. Leurs chemises, qui étaient faites d’une gaze comme ils n’en avaient jamais vu, s’ouvraient à demi sur leur corps fauve. Ils virent qu’elles étaient belles, bien que leurs joues fussent devenues pâles.

Une lampe, montée sur une longue tige, à la manière des lampes antiques, éclairait un lieu étrange, irrégulier comme une caverne. La chaux laiteuse étendue partout amollissait les angles ou les rugosités des parois, et de vieux petits tableaux accrochés au hasard représentaient des choses incompréhensibles : c’étaient des inscriptions ayant forme de bêtes singulières, des lions dont le corps était un assemblage d’hiéroglyphes d’or, et puis des symboles mystérieux, et plusieurs images d’un cheval ailé à visage de femme.

Ils avaient dormi par terre, sur des couvertures et des coussins ; il n’y avait rien nulle part dans ce gîte, rien qu’une natte grossière recouvrant le sol tout d’une pièce, et un plateau de cuivre sur lequel on avait brûlé de l’ambre et de l’encens. L’air gardait une senteur d’église.

Les filles avaient dans leur sommeil une tranquillité et comme une innocence d’enfant. Elles étaient parées encore de tous leurs bijoux d’argent et de corail, et de leurs colliers odorants en fleurs d’oranger.

Eux éprouvaient tout à coup une timidité et un malaise au milieu de tout cet inconnu. Ils se levèrent avec précaution pour ne pas les éveiller, et se coulèrent vers une ouverture que fermait une draperie de soie.

Alors ils se trouvèrent dans la cour de faïence et de marbre, où tombait d’en haut l’air vif et délicieux des dernières heures de la nuit.

XLIV

Ils se souvinrent de Barazère, qui dormait près de Kadidja, quelque part dans cette maison, et ils l’appelèrent doucement.

Barazère aussi se leva, et regarda cette femme qui voulait le retenir en l’enlaçant. Il vit qu’elle était vieille, que son visage était ridé et sa chair affaissée. — Il s’en détourna avec horreur, la repoussant du pied…

XLV

En cherchant dans l’indécise lueur blanche, ils trouvèrent la porte verrouillée du dehors, et ils sortirent, énervés par toutes ces ivresses de leur nuit.

Le pâle matin les enveloppa de sa fraîcheur saine, de sa lumière timide et virginale. Aucun bruit ; tout dormait encore dans la Kasbah ; enveloppée dans ses blancheurs de chaux, elle avait plus que jamais son air de sépulcre.

Où étaient-ils ? Ils s’orientèrent ; ils n’étaient plus ivres. Ils jugèrent qu’ils devaient être très haut au-dessus du port et de la mer, et ils se mirent à descendre par les pentes raides des petites rues arabes.

On y voyait encore à peine, et autour d’eux tout était d’une pâleur singulière ; à part les pavés de galets noirs, tout était blanc. Les vieilles maisons mauresques, les vieilles voûtes en ogive, les vieux jambages de bois qui chevauchaient le long des murs, tout était indécis et paraissait taillé dans de la neige ; on était comme dans une obscurité blanche. Le silence semblait couver des enchantements et des mystères.

Après les voluptés, les baisers de fièvre, les fumées d’encens, ils respiraient avec délice ce grand air, cette fraîcheur douce du matin. Et ils marchaient d’un pas alerte et léger, dans ces hauts quartiers qui dormaient.

Ils allaient gaiement, savourant ce bien-être matinal, ne se doutant pas que c’était fini à jamais de leur saine et belle jeunesse, et qu’ils emportaient avec eux dans leur sang de hideux germes de mort…

XLVI

Le jour était encore incertain quand ils arrivèrent en bas, sur les quais d’Alger. Parmi les décombres, les pièces de bois empilées, ils virent des masses grises : des Arabes, portefaix des navires, qui dormaient à la belle étoile dans leurs burnous percés ; un tas hideux, couvert de haillons et de vermine.

Et puis, plus loin, ils éclatèrent de rire en reconnaissant leurs amis d’hier, les trois Bretons sur du sable.

Ils furent étonnés d’en voir un quatrième avec des moustaches : — le zouave.

XLVII

Trois chiens, assis sur leur derrière, semblaient veiller sur eux avec une sollicitude reconnaissante.

Tout débraillés, ils dormaient comme des morts, les Bretons. Il leur manquait à chacun une pièce de leur costume, qu’ils avaient retirée pour habiller l’autre.

Yves, lui, qui avait donné son tricot à raies bleues, laissait voir sa poitrine nue, et les deux petits chats qu’il avait volés pour leur apprendre des tours, blottis contre sa peau, dormaient aussi, tranquilles et confiants.

Une vapeur couleur d’iris, diaphane, nacrée, était sur la mer comme un voile ; elle semblait lumineuse et toute dorée vers l’orient.

Les burnous gris commençaient à s’agiter, à grouiller par terre ; au-dessus du tas immonde, on voyait se lever un bras, une jambe jaune, ou surgir une tête noire. C’était l’heure du premier salam du matin, et ils s’éveillaient pour dire leur prière.

Et puis la vraie, la grande lumière naissait peu à peu, se répandant sur toute chose ; — et la vapeur couleur d’iris se mourait, devenait si ténue, qu’on voyait au travers les navires les plus éloignés, et presque l’horizon de la mer ; — et puis elle disparaissait tout à coup, comme un rideau de gaze qui tombe : le soleil était levé…

« Allah illah, Allah ! » — Ils étaient debout, les Arabes ; drapés avec une majesté antique dans leurs pouilleuses loques grises ; ils tenaient, droite et superbe, leur tête fine à grands yeux noirs ; et le soleil les inondait de rayons couleur d’or, et, à présent, nobles, cambrés, ils étaient beaux comme des dieux.

On voyait maintenant là-haut la Kasbah, qui tout à l’heure semblait transparente, se détacher sur le violet cendré du ciel en blancheurs opaques marquées çà et là de nuances rousses. Les teintes des objets les plus éloignés étaient devenues si nettes, qu’il n’y avait plus de perspective ; tout semblait près, et la ville mauresque avait l’air d’une masse de constructions superposées se tenant tout debout dans l’air. Il n’y avait que ce ciel gris-perle, qui gardait, derrière toutes ces choses humaines, une transparence et une profondeur infinies…

Les navires avaient largué leurs voiles blanches, pour sécher au soleil l’humidité de la nuit. Il était sept heures, et le canot du bâtiment de guerre auquel les six matelots appartenaient arrivait bon train pour les chercher, fendant l’eau bleue à grands coups d’avirons.

Il accosta. Les Basques, aidés des rameurs, y portèrent les Bretons avec leurs petits chats, et s’y embarquèrent près d’eux.

Les trois chiens le suivirent du regard avec mélancolie, et, quand il fut hors de vue, ils remontèrent, d’un air affairé, vers la ville.

XLVIII

À bord aussi, on s’étonna de voir cet inconnu qui avait des moustaches. Cependant on les mit tous aux fers, par précaution contre le tapage.

Yves, en s’éveillant vers midi, trouva dans sa poche une grande clef… La clef du coffre à chiens !

Il se rappela qu’il avait oublié de l’ouvrir, quand ils avaient versé les deux hommes près de Bâb-Azoum ; alors, comme il a bon cœur, il en éprouva un remords. Et puis il pria un ami d’aller bien vite jeter cette clef à la mer, craignant qu’elle ne servît de pièce à conviction contre eux tous.

XLIX

DÉNOUEMENT

L’identité du zouave ne fut reconnue que dans la soirée.

Ils furent tous punis, les trois Bretons surtout : l’histoire de la charrette à bras avait fait du bruit dans Alger, et il y avait contre eux les préventions les plus graves.

Les trois Basques se virent bientôt atteints d’une maladie horrible. Ces femmes la leur avaient donnée, presque inconsciemment. Irresponsables de leur vice et de leur misère, elles avaient rendu à ces giaours ce que d’autres giaours leur avaient apporté.

L’un d’eux en mourut, — Barazère.

Les deux autres se crurent guéris, après avoir été quelque temps un objet de dégoût pour leurs camarades. Mais un germe de ce poison leur était resté dans le sang. Ils n’avaient plus que quelques mois de service à faire, et, l’année suivante, ils se marièrent avec des jeunes filles qui les avaient attendus dans leur village pendant qu’ils couraient la mer. Dans des familles de pêcheurs, qui avaient été jusque-là saines et vigoureuses, ils apportèrent cette contagion arabe ; leur premier-né, à chacun d’eux, vint au monde couvert de plaies qui étaient honteuses à voir.

Les bons chiens furent rendus à l’affection de leurs maîtres.

Les deux chats d’Yves devinrent fort beaux. Ils connurent un grand nombre de tours ; ils surent se tenir droits sur leur derrière, — et sauter par-dessus les mains rudes que les gabiers leur présentaient en rond.

Dans la suite, ils eurent plusieurs petits.

Quant aux deux hommes qui avaient été brouettés, ils furent portés à l’hôpital, tout couverts de contusions douloureuses ; pour surcroît de peine, ils furent trouvés très ridicules, et servirent longtemps de risée à leurs compagnons.

L

MORALITÉ

On a toujours tort de chercher à faire du mal aux gens, surtout lorsque ce sont de bons louloups affectueux comme ceux de cette histoire ; tôt ou tard on est fatalement puni.

Cela est bien prouvé, Plumkett, par le sort de ces attrapeurs de chiens.

(Fin du conte.)

Plumkett. — Mon cher Loti, j’avais parfaitement prévu que votre conte n’aurait ni queue ni tête et aboutirait à une moralité de Jocrisse.

Vos principaux personnages, les chiens, n’apparaissent que vers le milieu de l’histoire, et les trois dames du titre ne figurent pas dans le dénouement. Tout cela est fort peu conforme aux règles suivies par nos bons auteurs. Mais je ne vous le reproche pas : on écrit comme on peut. Il ne serait pas raisonnable d’exiger que vous missiez de la suite dans vos récits, n’en ayant aucune dans les idées.

Du reste, vos matelots sont bien peints. J’aime même assez vos descriptions d’Alger ; elles sont justes et passablement colorées.

Et tenez, elles me rappellent certain printemps que le hasard nous y fit passer ensemble, il y aura trois ans tantôt. Étiez-vous assez ridicule, mon Dieu !

Le jour, vous posiez pour la statue équestre, en compagnie de votre ami Mohammed, sur des chevaux qui eussent rompu le cou d’un chrétien. La nuit, vous alliez rejoindre vos amis à peau jaune dans les repaires de la Kasbah, en m’engageant à ne pas vous suivre (ce dont je n’avais du reste nulle envie), sous prétexte que mes paletots gris vous offusquaient la vue et que je vous gâtais la couleur locale.

Il me souvient même qu’une fois (à ce bain maure tenu par des Arabes qui fredonnaient la dernière opérette de Lecoq, vous souvenez-vous ?) vous refusâtes de vous baigner et remîtes avec dignité votre blanche gandourah, parce que je me disposais moi-même à entrer dans les étuves.

Jamais, du reste, nous n’avons réussi à être bons amis qu’à distance. C’est un fait acquis : vous m’avez toujours cherché noise.

J’évoque ces souvenirs sans la moindre amertume, et croyez bien qu’ils n’éveillent en moi qu’une douce pitié.

… Il est certain que deux hommes aussi compliqués que vous et moi arrivent très difficilement à s’entendre.

Les circonstances, les milieux ont déposé autour de nos personnages tant de couches hétéroclites, qu’il y a en nous un tas d’individus différents, sans compter toute sorte d’animaux. Chacun à son tour, tous ces gens ou toutes ces bêtes apparaissent suivant les cas, parlent, agissent, à la place de l’être intime et profond qui demeure blotti par derrière, inerte et atone, dans une espèce de lassitude écœurée.

Quand vous, par exemple, vous présentez un chat, si je réponds par un chien ; ou bien encore, si je m’approche, raffiné et courtois, et que je rencontre chez vous le sauvage, le Tartare ou le Pahouin (qui reviennent souvent), il est clair que l’entente ne sera pas bien cordiale.

Tandis que votre frère Yvon, très simple, très équilibré, en même temps très vivant et très intense dans sa personnalité, vous êtes toujours sûr de le trouver, celui-là. Il est lui-même, pas un autre, et il répond à ce qu’il y a en vous de plus vivant et de plus constant sous toutes vos enveloppes : l’homme primitif.

L’homme primitif, le sauvage préhistorique ; mon cher Loti, c’est ce qu’il y a au fin fond de vous-même.

Ce qui est très particulier chez vous, ce qui donne à vos livres cette étrangeté qui attrape les badauds, c’est le mépris que vous semblez faire des choses modernes ; c’est l’indépendance aisée avec laquelle vous paraissez vous dégager de tout ce que trente siècles ont apporté à l’humanité, pour en revenir aux sentiments simples de l’homme primitif, ou à ceux des animaux antédiluviens des mers du Sud, que vous nous expliquiez tout à l’heure. Seulement vous employez toutes les ressources, toutes les recherches de l’homme très civilisé, pour les rendre intelligibles, ces sentiments, et vous y parvenez dans une certaine mesure, je ne le conteste pas.

Mais je me déclare incapable de vous ranger dans une classe d’écrivains quelconque ; vous êtes très personnellement vous, et nul ne pourra jamais vous donner un nom, et on se trompera toujours en vous appliquant une appellation connue, tant que les médecins aliénistes, les paléontologistes, ou les vétérinaires habitués à soigner des baleines malades dans les grandes houles du Sud ne se mettront pas à faire de la critique littéraire.

Voyez le merle blanc, on lui dit qu’il est une pie, on lui dit qu’il est un geai, on lui dit qu’il est un pigeon ramier.

Rien de tout cela ; il est une bête à part.

De même vous, mon cher Loti, vous êtes très unique dans votre manière ; vous n’appartenez à aucune espèce connue d’oiseau.

Loti. — Et vous, vous êtes un serin, mon bon Plumkett. — Passons.

Je vais vous entretenir de certain vieux registre de parchemin que le hasard me fit trouver un jour dans mon grenier, au fond d’un de ces coffres de chêne dont se servaient nos aïeux.

Il était tout poudreux, et les termites avaient dessiné dessus leurs arabesques.

Je l’ouvris d’une main distraite. Puis le nom de Samuel R. me frappa, sur la couverture, et j’eus la curiosité de lire. (Ce Samuel R. était un de mes ancêtres, et j’avais jadis beaucoup entendu parler de lui par son arrière-petite-fille, ma grand’mère.)

C’était simplement son livre de comptes. Il y avait, écrites, mois par mois, les dépenses de sa vie.

« Le 10 d’août 1695, acheté un cheval, — 100 livres.

« Payé les gages de Suzon, ma servante, — 2 livres.

« Payé les gages de Mathieu mon serviteur, — 5 livres. »

Ensuite venaient les comptes des saulniers, les journées des hommes pour ramasser le sel des marais ; et puis, chaque automne, un grand nombre de journées supplémentaires pour les vendanges, et une somme ronde pour le repas de fête des vendangeurs… Et je songeais à cette activité, si ancienne et si semblable à la nôtre, — et ces cueillettes dans les vignes, au soleil de 1690…

L’écriture, très large, très ferme, ressemblait à celle des vieux missels ; elle était presque gothique.

Je tournai plusieurs feuillets. Les années de mon aïeul Samuel se succédaient, semblables, avec des dépenses sagement balancées. Mais l’écriture, peu à peu, devenait moins nette, — et puis, brusquement, les comptes s’arrêtaient : mon aïeul avait achevé, sans doute, sur cette dernière page, sa vie régulière et patriarcale.

Je tournai encore. Beaucoup de feuilles blanches, — et puis je tombai sur d’autres comptes, drôles ceux-ci ; l’écriture, moins ancienne, était enfantine, chevauchait tout de travers, avec des barbouillages et des petits bonshommes.

Évidemment le vieux registre, devenu inutile, était tombé après bien des années entre les mains des enfants qui y avaient fait des comptes pour rire :

« Vendu à Henriette, une aulne de ruban rose pour trois épingles. »

« Vendu à Jeannette, deux aulnes de dentelles d’Alençon pour douze noisettes… »

Je reconnaissais ces noms. Ces enfants, c’étaient ma grand’mère et mes grand’tantes (dont la dernière, ma tante Berthe, s’est éteinte à quatre-vingt-douze ans). Sous la première république, vers 1798, elles s’étaient amusées à la marchande, tout comme les petites filles de nos jours.

« Le 24 de mai, fait un chapeau à plumes pour mademoiselle Marie-Jeanne, que je lui ai vendu à crédit, pour une once de cerises. »

Quelle singulière figure il devait avoir, ce chapeau à plumes !… Elles avaient joué à la modiste. — Et, en tournant encore, entre chaque feuillet, je trouvais maintenant des bouts de dentelle et des rubans qu’elles avaient mis en presse, — de ces rubans ombrés, nuancés, du vieux temps, qu’il est de mode de copier aujourd’hui. Le fond de leur magasin de poupées avait dormi là pendant la durée d’un siècle, — et je restais très songeur devant ces reliques de cent ans. Je cherchais à me représenter ces petites filles, en recomposant leur physionomie d’après les anciens portraits ou les figures octogénaires entrevues dans mon enfance ; je les voyais en costume du temps, en petite robe simplette, avec des frisons à la grecque retombant sur un velours qui leur serrait le front, — s’amusant pendant leurs récréations du décadi, à la lumière d’un soleil plus jeune que le nôtre…

Et puis je trouvai des pensées desséchées, et des brins de muguet et d’autres fleurs de printemps. Elles avaient gardé leurs couleurs, ces pensées, et les petites filles qui les avaient cueillies, après avoir été de bonnes grand’mères regrettées, n’étaient plus que de la poussière à présent…

Autre chose encore : des papillons décalqués ! — Procédé d’enfants, elles avaient mis les ailes entre des feuilles de papier gommé qui avaient gardé empreintes la forme et la couleur.

C’étaient des papillons bleu de ciel, et de ces phalènes aux ailes noires et roses, qui n’ont qu’une courte saison, qu’on voit voler les soirs de mai au-dessus des hauts foins en fleurs. — Ils étaient frais, comme attrapés d’hier…

Ce fut aussi un soir de mai que je fis ces découvertes. Le soleil couchant éclairait par la fenêtre le vieux parchemin et les fleurs centenaires ; — et je revoyais, sous des couleurs douces et étranges, ces printemps morts, ces printemps enfouis sous la poudre de l’éternel néant…

J’ai épousseté pieusement ce registre vénérable, Plumkett, et l’ai porté dans ma chambre, où il a pris place dans mon secrétaire.

Je l’ai ouvert depuis quelquefois, mais rarement, de peur de le déflorer, de peur que ce charme des mois de mai de jadis, qui dort sous le parchemin jauni, ne s’envolât peu à peu d’entre les feuillets trop souvent ouverts…

Plumkett. — Par hasard, mon cher Loti, c’est une jolie fleur fraîche que vous venez de m’envoyer là, — bien que ce soit une fleur de cent ans.

Moi aussi, j’essayerais de vous en envoyer de moins fanées quelquefois, si nous n’avions pris l’habitude de les effeuiller dès que nous les recevons, pour nous les lancer mutuellement à la tête.

Dernièrement je vous faisais une théorie physiologique très intéressante. Eh bien, vous vous êtes mis à crier que c’était un os de mort et que cela vous faisait peur ; et puis vous m’avez interrompu par un conte arabe à dormir debout, sans me laisser le temps de tirer mes conclusions.

« Nous sommes des machines, » avais-je dit, — et c’était une vérité tout à fait digne de M. de la Palisse, qui est un de mes auteurs favoris.

Mais ne sommes-nous que cela ?… C’est toujours ici le point d’interrogation terrible sur lequel il faudrait pourtant essayer de ne pas rester. Après avoir songé à tout, efforçons-nous de nous élever jusqu’à la contemplation d’autre chose où notre pensée puisse s’arrêter et se reposer en paix.

La machine distillant la pensée, l’amour, est heureusement encore inexpliquée. Si des phénomènes cérébraux observables nous cherchons à passer aux phénomènes de conscience, pensées ou volitions, entre les deux nous trouvons toujours l’incompréhensible, l’abîme.

La philosophie moderne nous dit bien alors que les phénomènes moraux et mentaux sont les deux faces objective et subjective de la même chose qui est l’activité de l’être humain. Mais, parce que nous avons rendu par une formule concise quelque chose d’inintelligible, le comprenons-nous mieux pour cela ?

Et voilà toujours le terme auquel aboutit toute philosophie et toute science : la plus immense des formes que puisse revêtir aux yeux de notre esprit l’Inconcevable, l’Incompréhensible, l’Inconnaissable…

Nous nous creusons jusqu’aux dernières profondeurs, et, arrivés là, nous nous débattons en ricochets pénibles au milieu de conjectures enfantines…

Eh bien, pourtant je ne la trouve pas si nulle que vous voulez bien le dire, cette philosophie moderne : elle nous mène au moins à la constatation rigoureuse de notre ignorance complète et de notre incapacité d’en sortir.

Et c’est bien quelque chose, mon cher Loti, car cela laisse un champ infini ouvert au cœur et à l’imagination ; cela affirme la notion de cet Inconnaissable qui peut-être est Dieu !…

Les religions viennent de ce sentiment de l’inconnaissable. Elles en sont des interprétations grossières ou naïves ; elles sont des périodes de l’évolution de l’esprit humain. Nos esprits à nous, êtres perfectionnés, vont plus loin qu’elles ; ils ne peuvent s’accommoder de leurs dieux. Mais, en nous approchant, plus que ne l’ont fait les religions du passé, des limites de la conception humaine, nous voyons aussi plus clairement ces limites qui se dressent devant nous, infranchissables, mystérieuses, — et derrière lesquelles il doit y avoir Dieu. Le Dieu vrai est plus haut et plus loin que le disent les chrétiens ; sachons pourtant qu’il ne peut se faire qu’il n’y en ait un, et faisons comme les chrétiens : Adorons-le.

Puissent ces conclusions servir à l’apaisement de vos incertitudes et de vos douleurs. Élevez-vous au-dessus des choses vulgaires et reposez-vous au sein de ces belles contemplations. Vous y découvrirez un charme consolant qui vous fera peut-être un jour aimer la vie…

Sixième pissenlit.

Loti. — Je rêvais, Plumkett, qu’on était en train de vous trépaner ; c’était un matelot charpentier de notre vaisseau qui exécutait ce travail, d’après les indications d’un médecin aliéniste que nous avions consulté.

Moi, je remplissais auprès de vous mon office d’ami : pendant l’opération, je vous tenais compagnie, et je vous encourageais par de bonnes paroles. — Votre tête rendait un petit son creux et fêlé, — comme un coco fendu.

Quand le trou fut fait, nous vîmes paraître à l’ouverture les deux antennes d’un gros cafard qui avait construit son nid dans votre ganglion blanchâtre. Alors nous nous retirâmes discrètement, l’opérateur et moi, pour ne point gêner ce départ, — et l’animal sortit.

Après celui-là, il en vint un second, puis deux, puis trois, puis dix…… Il en vint un très grand nombre et quelques araignées aussi.

« Ah ! je me sens mieux ! » disiez-vous. En effet, vous exprimiez des idées qui avaient une certaine suite, et même qui ne manquaient pas de sens commun.

Alors j’éprouvai une sensation pénétrante de surprise qui me réveilla… J’étais couché sur les coussins du carré où je m’étais endormi après la fatigue d’une nuit de quart. Vous, vous étiez assis près d’un sabord, entouré de quelques autres qui vous écoutaient.

Vous leur parliez de Kant et de Spinoza, de la raison pure et de la raison pratique… Alors je vis bien que j’avais rêvé…

Tout à l’heure, vous me disiez donc, Plumkett, que la plus haute philosophie peut être résumée et mise à la portée de tous par les deux énonciations suivantes : « Nous ne comprenons rien à rien ; nous ne savons rien de rien. »

Très exact, cher maître, seulement nous connaissions cela depuis longtemps. — Et tout ce que vous pourrez mettre à ces deux vérités de belles robes, de faux nez ou de fausses barbes, pour leur donner un charme consolant, ne sera jamais que du clinquant et du postiche.

Il y a quelque part sur les côtes de notre pays une grande île sablonneuse, contrée qui n’a aucune beauté appréciable et dont je ne veux pas vous faire une description bien longue.

Des bois de pins où passe le vent de la mer ; des marais salants où, pendant les chaudes journées d’été, le sel soigneusement ramassé en petits tas d’une blancheur de neige, répand une senteur particulière que les paysans appellent « odeur de violette » et qui est semblable, en effet, à celle des violettes sauvages ; — et des alouettes, des alouettes par milliers, chantant en toute saison, à pleine gorge, leur chanson joyeuse, en s’élevant dans le ciel. De grandes plages de sable, battues souvent et remuées par la houle d’ouest ; sur les dunes, des tapis d’immortelles et d’œillets roses, si odorants qu’ils envoient leur parfum jusqu’au large, aux navires qui passent. Des villages de pêcheurs aux maisonnettes toutes basses, toutes basses, comme blotties contre le sol par crainte des rafales qui soufflent de l’Océan ; pauvres villages tout blancs de chaux comme des villages arabes, et nets, et propres, à ravir, avec des giroflées, des roses, des fleurettes poussant partout, parmi les pavés, blancs aussi, de leurs petites rues paisibles. Des hommes brunis par le soleil et le vent marin. Des bonnes vieilles en haute coiffe blanche. — Sur toutes choses, un charme d’honnêteté simple, modeste et patriarcale.

C’est bien puéril, ces détails, n’est-ce pas, auprès de votre philosophie ?…

Je songe à ce pays en ce moment, Plumkett, parce que c’est là que j’ai éprouvé jadis les impressions religieuses les plus vives. Ce pays est celui de ma famille, et, quand j’étais enfant, on me menait quelquefois dans cette île où nous possédions des marais. C’est une terre un peu huguenote, et mes ancêtres, qui l’étaient eux aussi, y dorment leur sommeil éternel dans un petit enclos particulier, comme c’était la coutume autrefois pour ces familles hérétiques auxquelles les cimetières autour des églises étaient fermés.

C’est là, étant enfant, dans ces petits temples campagnards, — tout simples, tout blancs aussi comme les villages, et tout ensoleillés, — que je me suis senti le plus près de cette figure radieuse qui s’appelait le Christ.

Je me souviens aussi d’une certaine image peinte qui, dans mes premières années, avait à mes yeux une vie incomparable, et que je préférais aux plus belles enluminures dorées des plus beaux livres. Elle représentait le Christ, assis sur une pierre, attirant à lui des petits enfants hébreux qui étaient pieds nus. Il y avait, écrit dessous, ce passage de l’Évangile : « Laissez venir à moi les petits enfants. » — Derrière le Christ, c’était un paysage de la terre de Chanaan : une campagne nue, pierreuse, je ne sais quelle mélancolie d’abandon dans de la lumière chaude, je ne sais quoi d’inexprimable qui m’avait fait comprendre la Judée… Plus tard, quand j’ai vu par mes yeux l’Orient biblique, j’y ai retrouvé cette mélancolie et cette lumière que j’avais devinées ; j’ai vu vivre le pays de mon image d’enfant… Seulement la foi n’y était plus, et c’était alors l’Islam qui momentanément hantait mon imagination…

Qu’elle était jolie, Plumkett, cette image représentant Jésus et les petits enfants d’Israël ! Et quel rayonnement avaient jadis ces noms presque divins : Bethléem, Gethsémané et Golgotha !…

Quand j’ai commencé à grandir, il m’a été vite gâté et obscurci, ce Christ, par les prédicants au ton pleurard, par les livres absurdes, par toute la séquelle blafarde qui se traîne derrière sa personnalité lumineuse, — et j’ai haussé les épaules. — Ce n’est que longtemps après, devenu homme, que j’ai su le dégager de ce fatras et de ces petites gens, pour le retrouver beau et pur, et rendre encore à ce Dieu brisé un hommage d’admiration…

Sous une forme plus païenne, plus ténébreuse, j’ai retrouvé le Christ encore, à une autre époque de ma vie, dans les églises de granit des campagnes bretonnes. — Oh ! ces vieilles petites chapelles, isolées et mystérieuses, dans les bois de hêtres, et ces calvaires au coin des chemins, que nous rencontrions le soir, dans nos promenades d’été, avec mon frère Yves… Est-ce que tout cela est vide et n’est rien ?… Quand il n’y aurait que les prières de tant de générations, prières de morts, prières de confiance ou d’angoisse, qui, le soir, autour du granit séculaire, flottent comme des esprits…

Je ne veux pas vous parler des martyrs chrétiens : leur époque était plus jeune que la nôtre, et nous ne pouvons plus guère les comprendre.

Mais, dans notre siècle à nous, — je songe à ces exilés, à ces jeunes hommes, nos compagnons, que j’ai vus mourir, un peu partout, emportés par les blessures, les fièvres, les contagions, les débauches ; je les ai vus, les philosophes comme vous, aux prises avec l’angoisse finale, tordant leurs mains dans des agonies horribles ; — et d’autres, de pauvres matelots, — les simples ceux-ci, — s’en aller dans le néant, tranquilles, en tendant les bras au Christ, avec une prière enfantine, avec, un sourire inexprimable en face de la Reine des épouvantements.

C’est vrai, je vous l’accorde, tout cela nous fait pitié, à nous ; — mais ne m’offrez rien pour mettre à la place, — et laissez-moi tranquille avec votre philosophie qui m’ennuie…

Plumkett. — Très Musset, tout cela, mon pauvre Loti, très déjà dit. — Beaucoup trop Musset même ; mais je vous pardonne. Il faudra que l’homme cesse d’être homme pour ne pas ressasser toujours les mêmes choses.

Seulement vous voyez qu’il y a un banal poétique comme il y a un banal philosophique, et que, en un mot, tout aboutit au banal.

Loti. — Mon ciel a toujours été s’assombrissant, Plumkett, depuis l’époque déjà lointaine où j’ai vu s’éteindre cette image du Christ qui éclairait doucement mon enfance.

À présent, je cherche à vivre au milieu d’amis extraordinairement simples, — de ces gens qui croissent comme des plantes saines, donnent leurs fruits, et savent, après, mourir tranquilles quand l’heure en est venue. — Les gens simples, les choses simples, cela me retrempe et me repose ; après avoir été le garçon le plus compliqué du monde, j’en reviens tout doucement aux façons d’être les plus primitives.

C’est bien lassant, les personnages comme vous et moi. — Et comme nos existences paraissent extravagantes, inutiles, détraquées, auprès de celles de ces amis simples que je me suis choisis…

Seulement c’est trop tard, hélas : redevenir naturel et sain comme eux ne m’est plus possible. J’ai beau faire, dans leur milieu primitif, je suis toujours un déclassé jouant une comédie ; par-dessus leurs têtes, je vois toujours au loin les profondeurs sombres qu’ils ne savent pas voir, — et alors je maudis avec toute l’amertume de mon âme les hommes et le hasard qui m’ont fait ce que je suis…

L’amour non plus, je ne sais pas le sentir comme le sentent ceux qui sont restés simples. Pour moi, il s’y mêle je ne sais quoi d’étrange et de mortel ; — une préoccupation de l’au delà ; une angoisse, une inquiétude de voir tout finir…

Oh ! vous parlez d’inconnaissable !… — Mais qu’est-ce encore que cet autre mystère : le charme tout-puissant des êtres qui sont beaux ?… D’où vient-il, leur charme ? de qui sont-ils l’image ? — Qu’est-ce que cela, qu’on ne définira jamais : la beauté ? Qu’y a-t-il de rayonnant autour de ces marbres qui traversent les âges et demeurent éternellement admirables, les statues grecques, les Vénus, les Phryné, les torses des femmes antiques ?

Cela seul ne trompe pas : la jeunesse, la beauté visible et palpable des créatures terrestres… Je m’en tiens à cette forme de l’Inconnaissable, la plus puissante, la plus manifestée à nous, — et je l’adore…

Et cette adoration n’est pas seulement matérielle, elle est un sentiment suprême, sublime, qui me donne par instants comme la notion de l’infini et de Dieu. — Si l’âme existe, c’est dans l’amour que j’ai le mieux compris sa présence, que je l’ai le plus sentie, amalgamée à ma chair… Qu’est-ce que je leur voulais, à celles que j’ai aimées, filles de différents pays de la terre, — pauvres filles sauvages quelquefois, — ou filles ramassées dans les rues, simplement parce qu’elles étaient belles ; — qu’est-ce que je leur voulais à toutes ?… N’était-ce que leur forme admirable, pensez-vous ?… Oh ! non, pas cela seulement ; car, lorsque je les aimais, je les ai quelquefois tant aimées que j’aurais voulu mourir avec elles, leur donner une foi et une croyance en Dieu, et les emmener dans une autre vie, mêlées à moi-même éternellement…

Quand je regarde en arrière, et que je les retrouve dans ma mémoire, celles que j’ai aimées, cela me confond d’avoir pu les oublier, elles et l’expression adorée de leurs yeux, et le charme de leur pays aimé à cause d’elles, et nos rêves de foi et nos rêves d’éternité ; cela me confond et me donne conscience du néant humain, et je comprends l’être misérable que je suis, impuissant à trouver et à étreindre ce quelque chose dont j’ai soif, — impuissant à me rapprocher de l’Inconnaissable, — incapable d’éternité…

L’amour !… En somme, c’est encore tout ce qui est resté, après l’effondrement de tout. — L’amour, sans lequel il n’y a rien que de sombre et de mort. — L’amour, qui a changé pour moi les aspects des choses, des pays, qui m’a rendu délicieuses les misères, qui m’a rendu empoisonnées les prospérités… L’amour, qui a jeté pour moi sur certaines contrées de la terre ce charme mystérieux que je me suis épuisé inutilement à comprendre, à fixer, à traduire par des mots humains… En somme, je n’ai jamais vécu que par l’amour ; — dans la vie, je ne vois plus rien, que l’amour…

Et, avant que ce ne soit fini de ma jeunesse, je voudrais qu’on m’enterrât dans une même fosse avec celle que j’aime à présent, de peur que cette forme de l’Inconnaissable que j’essaye d’embrasser en elle ne s’échappe encore, et que je ne retombe dans le vide ; de peur de cesser de l’aimer ; — de peur des années qui, lentement, viendront nous affaisser et nous anéantir.

Je suis si las d’essayer de tout, si fatigué d’ouvrir mes bras pour étreindre, que j’accepterais avec joie cette mort et cette sépulture ensemble, pendant que nous sommes jeunes encore. Cela finirait toute chose, et j’aimerais cette fin-là.

Je voudrais seulement qu’on la fît mouler avant dans du marbre, pour montrer encore aux générations qui passeront après nous quelle était sa beauté… Et sur ce marbre, qui serait un peu ambré comme l’albâtre au soleil, je tracerais tout autour des yeux un trait noir, — pour imiter l’ombre de ses cils, plus épais que les cils peints des femmes arabes ; — pour rendre ce quelque chose qui est dans son regard, et que j’adore sans pouvoir l’exprimer, ce quelque chose qui est rare et délicieux, — surtout quand on la regarde de tout près, de tout près, à la toucher…

Je voudrais que, dans la fosse, elle fût couchée sur moi, pour que la décomposition de son corps passât au travers du mien… Mais pas dans ces cimetières saturés de morts, dans ce sol où pourrissent pêle-mêle tous les rebuts humains. Non, quelque part dans les bois où nous serions seuls à nous fondre ensemble dans la terre, à passer dans les racines, dans les branches, dans les mousses.

C’est banal encore, ce que j’écris là, Plumkett ; cela a été dit et on en a rabâché avant que vous et moi ayons ouvert nos yeux au soleil de ce monde… Mais que voulez-vous ! à notre époque usée, on ne peut même plus rien penser de neuf, rien qui n’ait déjà servi à tout le monde… Et puis je le sens si vivement, tout cela, que je voudrais être capable de l’exprimer d’une manière plus saisissante que ceux qui ont passé avant nous sur la terre……

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le Christ… Je me souviens du jour où j’ai confessé ce nom pour la dernière fois de ma vie…

C’était au temps où je demeurais à Stamboul. J’avais admis sous mon toit un vagabond israélite, pauvre garçon qui avait joué sa vie et quitté son pays pour me suivre… Et puis, — un jour que je me sentais méchant, — je ne sais plus pourquoi, je l’avais chassé.

Il était parti en me jetant un regard d’angoisse inoubliable. Et puis, se rappelant que le manteau qui le couvrait était à moi, il l’avait enlevé et laissé à terre, avant de passer ma porte. C’était un matin d’hiver ; vêtu comme un pauvre, par le froid de décembre, il s’en était allé résolument sans regarder derrière lui.

Mais, quand il fut loin, je sentis que j’étais seul dans Stamboul, et que ce serviteur chassé était dans ce pays mon unique ami. Surtout le remords de cette mauvaise action m’étreignait le cœur.

Là-bas, à l’autre bout de cette grande ville, à l’échelle du Vieux-Sérail, il y avait des navires en partance pour Salonique, son pays. Je songeai tout à coup qu’il avait dû aller s’y embarquer, et je partis en courant, avec la frayeur d’arriver trop tard.

Là, j’interrogeai tout le monde, des bateliers que nous connaissions, des patrons de navires. Personne ne l’avait vu.

Un d’eux qui était son ami me dit : « Va demander au rabbin Ézéchiel, de la synagogue de Balata, qui l’avait pris en affection ; c’est chez lui qu’il sera allé sans doute. »

Quand j’arrivai au quartier juif de Balata, c’était le soir, un soir de sabbat. Un vrai crépuscule d’hiver, le premier de l’année, tombait comme un linceul. Cette première sensation de froid surprenait et glaçait l’imagination.

C’était un froid morne, sans un souffle dans l’air, avec un ciel gris tout d’une pièce présageant la neige prochaine. Et cette grande ville orientale, que les gens se représentent à distance toute blanche sous le soleil, était d’une étonnante intensité de noir, sous une voûte plombée. La terre, le sol raviné des rues était noir ; toutes les vieilles maisons de bois, hautes, ventrues, déformées, croulantes, — étaient noires aussi, ou peintes avec de l’ocre sombre et du brun rouge. Il n’y avait d’éclatant et de frais, au milieu de cette vétusté obscure, que les costumes de tous ces juifs qui se promenaient, désœuvrés, dans les petites rues silencieuses, en gardant l’inaction commandée du sabbat.

Ils étaient vêtus de leurs longues robes de fêtes, et c’étaient des oppositions de couleurs très surprenantes. Il y avait des robes orange avec des fourrures noires, des robes bleu de ciel avec des fourrures jaunes, des robes vert d’eau et roses garnies de martre, et des robes rouges garnies d’hermine.

Marchands du grand bazar tous, ils causaient à voix basse de leurs affaires suspendues ; ils se promenaient lentement, avec leurs babouches dans des socques, comme ayant peur de se salir sur cette terre noire des rues, comme craignant pour leurs belles robes claires, et ils regardaient en haut, dans ce ciel de plomb, cette neige qui allait tomber. Ils marchaient avec cet air renfermé, sournois, cette mine humble de bête battue, qu’ont pris les juifs dans ces pays musulmans, où on les tient sous le fouet comme des chiens.

J’avais perdu ma route, et je demandai la synagogue, qu’on m’indiqua en me dévisageant avec des regards soupçonneux.

Il faisait presque nuit dans cette synagogue qui était en contrebas de la rue, enterrée, comme tous les édifices sur lesquels les siècles ont passé.

Les lézardes aux voûtes ; une odeur âcre de moisissure et de poussière. De vieilles dorures, des choses caduques et bizarres, confuses dans l’obscurité. Le chandelier à sept branches, peu différent sans doute de celui du temple de Salomon, dressait dans un dernier rayon du jour sa tournure rigide et extraordinaire d’objet symbolique. Les inscriptions des murs étaient composées de ces caractères millénaires avec lesquels on inscrit le nom de Jéhovah au centre du triangle mystérieux qui signifie Dieu. Tout cela impressionnait et donnait bien le sentiment du sanctuaire du peuple juif, de la nuit et des terreurs mystiques du passé.

Les prêtres d’Israël étaient assis au fond, près du tabernacle. Je leur demandai le rabbin Ézéchiel ; alors l’un d’eux me conduisit dans une crypte basse aux murailles couvertes d’inscriptions hébraïques. Il appela : Ézéchiel ! — Un vieillard à barbe blanche vint à moi et me demanda : « Que me veux-tu ? »

— « On m’a dit que tu sais où est Samuel, fils d’Abraham, de Salonique ? »

— « Peut-être… Oui, — il est dans ma maison. — Alors, c’est toi, celui qui l’a chassé ?… »

Et puis, baissant la voix, s’approchant tout près, fixant sur moi ses deux prunelles pénétrantes, il dit :

— « Es-tu d’Israël ? »

— « Non ! » répondis-je en tressaillant à cette question inattendue, qui faisait revivre tous mes souvenirs bibliques.

— « Es-tu du Christ, ou de Mahomet ? »

J’allais répondre : de Mahomet, car je portais le fez turc, et c’était ma fantaisie d’alors de jouer le musulman, surtout vis-à-vis des juifs. Mais il me sembla tout à coup que j’allais proférer quelque odieux parjure. Je n’osai pas, et je répondis : « Du Christ ! », confessant encore une fois ce nom d’une douceur étrange, qui n’est comparable à aucun des noms de la terre, et pour lequel, si j’avais eu la foi, je serais allé si joyeusement chercher la mort des missionnaires, aux avant-gardes du christianisme……

Plumkett. — Je me suis endormi pendant votre histoire, Loti ; aussi suis-je au regret de ne pouvoir vous marquer tout l’intérêt que j’y eusse certainement pris.

Je me suis endormi et, comme vous, j’ai été visité par un songe.

Je rêvais que j’étais en chaire, devant une nombreuse assistance, dans une salle qui me semblait être une de celles de la Sorbonne.

Le sujet que je traitais était : De l’embryogénie chez le cochon d’Inde. Il y avait des dames qui prenaient des notes sur leurs carnets de visites, et mon auditoire me paraissait être absolument captivé.

Satisfait de mon succès, je songeais à glisser dans ce cours d’histoire naturelle un mot aimable à votre adresse. Sachant qu’un brillant conférencier a établi des rapprochements entre vous et le phénix, moi qui ne crois pas aux animaux fabuleux, je préférais vous comparer à l’ornithorynque, animal étrange mais réel, point isolé dans le monde des bêtes, comme vous en êtes un dans la faune anthropologique de nos climats.

À ce moment, je me sentis secouer par la manche, et tombai incontinent dans cet état intermédiaire entre le rêve et la réalité, qui est chez vous, je le crois, à peu près permanent.

À travers ces visions incohérentes et confuses qu’aucune suite de mots ne peut rendre, comme vous le dites si bien, j’entendis ces paroles cocasses : Choui dio Koola, choui dio Koola !…

— Ce n’était pas le chocolat traditionnel qui m’était offert, mon cher Loti, car je m’éveillais à Pé-king, dans une cellule du monastère des pères Lazaristes.

Non, c’était une tasse de bon thé vert, dit Sou-tchong-tcha, qui m’était offerte par I-ko-yen-tsing (Rien-qu’un-œil), ancien roi des Truands de la cour des miracles de Pé-King, récemment touché par la grâce efficace et devenu domestique chez les bons Pères.

Dans son langage nasillard et chantant, I-ko-yen-tsing m’apprit que le temps était beau pour la saison (on était en janvier et il faisait 25 degrés de froid) ; que des chevaux attendaient dans le préau, et qu’enfin il était l’heure de me lever pour me mettre en route. (La veille, quelques bons Pères et moi, nous avions formé le projet d’aller déjeuner au Yen-ming-yuen ou Jardin de la lumière sphérique, qui est l’ancien palais d’été des empereurs mandchous.)

Tout en bavardant, Rien-qu’un-œil me remettait un à un mes divers vêtements, et je m’habillais frileusement, enfoui sous mes couvertures fourrées.

Dans ses allées et venues, chaque fois qu’il passait devant une naïve enluminure ornant une des murailles de la cellule, Rien-qu’un-œil faisait un profond salut à la romaine et se signait dévotement. Cette image était une sainte Famille : une Vierge coiffée et habillée à la chinoise, avec de petits pieds de chèvre, tenait dans ses bras un Enfant Jésus chinois, dont la tête était ornée de deux petites huppes de cheveux et d’une superbe auréole jaune ; un bon vieux saint Joseph, à longues moustaches et longue queue, considérait d’un air niaisement paterne la mère et l’enfant.

J’émergeai bientôt des profondeurs chaudes de mon lit de fourrures, et, tout frissonnant, je regardai au dehors.

En effet, le temps était beau pour la saison. Par la fenêtre m’apparaissait, sous un ciel pur, un coin du parc de la Mission, avec ses petits sentiers en escaliers formant de capricieux labyrinthes parmi des arbres nains et des rocailles. Çà et là s’élevaient d’élégants kiosques à jour ou des reposoirs rustiques. Un énorme soleil rouge d’hiver perçait de ses rayons les branchages des grands arbres, tordus et contournés dans de fantasques enchevêtrements, — et jetait, à travers ce fouillis effeuillé, de froides lueurs matinales.

C’était un de ces paysages aux lignes maniérées et invraisemblables, que les Chinois peignent avec de l’or sur leurs panneaux de laque ; mais cela vivait d’une vie magique, dans les clartés roses, dans de la lumière gelée, au lever d’un jour glacial.

I-ko-yen-tsing me contemplait avec son œil unique, dérisoirement jeté tout de travers dans un coin de sa large face, comme par un coup de pinceau mal assuré de quelque caricaturiste à moitié gris.

« Évidemment, me disais-je, ces gens-là ne nous ressemblent en rien ; ils ne sont pas la dégénérescence des mêmes singes que nous ; la nature doit leur paraître inclinée à 45 degrés, et leurs idées sur les choses doivent s’en ressentir. »

À ce moment, le R. P. Somolto, un Père italien, le savant et le bibliothécaire de la Mission, entra dans ma cellule, et je lui fis part de mes réflexions :

— Hélas ! mon cher fils, me dit-il, à qui parlez-vous ? Sur cinq cents millions d’habitants que renferme cet empire, il y en a quatre cent quatre-vingt-dix-neuf et demi qui vivent au sein des épaisses ténèbres de l’idolâtrie. Il ne me paraît pas absolument évident que leurs erreurs tiennent à l’obliquité de leurs yeux ; car, sauf exception, ils en ont habituellement deux qui sont dirigés en sens contraire, de telle sorte qu’au besoin l’un pourrait corriger l’autre ; et je ne sache pas que la grâce de Dieu, qui dissipe l’erreur, ait jamais eu pour cela besoin de redresser les yeux de travers des Chinois qu’elle a touchés. Mais ne portons pas de jugements téméraires, mon cher fils, sur les choses qu’il a plu à la divine Providence de nous laisser ignorer…

En bas, dans l’église, on disait la messe. Les chrétiens mâles et femelles nasillaient à tour de rôle d’interminables chants en chinois sur un mode de complainte mélancolique.

Les hommes s’arrêtaient ; alors c’était le chœur des femmes qui reprenait, et leurs nasillements plus chevrotants, plus grêles, rendaient plus navrante encore cette mélodie vague qui roulait sur une gamme incomplète, dans une sorte de détonnement perpétuel.

Elles chantaient, paraît-il, les litanies de la Vierge : Domus aurea ! Turris eburnea ! Janua cœli ! Fœderis arca ! etc., tout un latin déjà emphatique et obscur, traduit à leur usage en chinois de bréviaire…

En réalité, elles avaient l’air de chanter ceci :

« Quand nous sommes petites, les petits garçons nous battent ; nos pères nous battent ; nos mères nous battent ; on nous dit que nous n’avons pas d’âme et on nous abîme les pieds afin que nos reins deviennent plus gros.

» Quand nous sommes grandes, on nous vend à un homme que nous n’avons jamais vu, qui nous emmène dans une chaise fermée, couche avec nous, et nous bat si nous ne lui plaisons pas.

» Il y a là aussi d’autres femmes, et nous nous battons entre nous.

» Les bons Pères disent à nos maris que nous avons une âme comme eux, et que ce n’est pas joli de nous battre tant que ça. Bénissons les bons Pères ! »

Puis une violente décharge de mousqueterie, accompagnée de coups de gongs, vint couper cette mélopée lugubre en même temps que Rien-qu’un-œil se jetait vivement la face contre terre. C’était l’Élévation, et les fidèles faisaient partir des pétards en signe d’allégresse.

Ave, fili carissime ! Bonjour, monsieur Plumkett !

— Bonjour mon père ! Ave, Pater Ou ! Bonjour, Père Mouchette ! Ave, Pater Chou !

Quomodo vales, fili ? Bene dormisti ?…

Optime. Patres carissimi.

… Tous ces bonjours amicaux s’échangent rapidement dans le préau, à la sortie de la messe. Les bons Pères chinois me font d’aimables saluts, en élevant et abaissant leurs deux poings rapprochés ; je réponds de même, et je monte sur une petite bête mongole qui a longue crinière, longue queue, et une vraie fourrure d’ours.

La cavalcade, composée des abbés Ou et Chou, des PP. Samolto, Mouchette, et de moi-même, se met en marche, précédée du Mâ-fou (écuyer), et suivie du char aux victuailles, dans lequel est monté le P. Yang, bon poussah ecclésiastique tout emmitouflé dans une longue robe fourrée à manches pagodes.

(Le Yang est dans la cosmogonie chinoise le Principe mâle qui, uni au Yeng ou Principe femelle, a engendré l’univers.)

Au grand trot, avec un tintement bruyant de grelots et de clochettes, le cortège s’engage dans des petites rues tortueuses, semées d’immondices, détritus animaux et végétaux, chiens morts et chiens vivants.

Derrière nous, il y a le palais démesuré du Fils-du-Ciel ; on aperçoit le haut de ses murailles mystérieuses qu’aucun Européen n’a franchies. Il est encore endormi dans sa splendeur inouïe, et à ses pieds le Lac des Lotus est terni et mort sous la glace de janvier.

On éprouve une sorte de malaise indéfinissable en songeant à l’immensité de cette ville, qui s’éveille dans le clair matin ; on est comme oppressé par ce dédale, serré, confus, inextricable, qu’on devine autour de soi, couvrant des étendues plus grandes qu’aucune de nos capitales d’Europe.

Les chiens aboient avec fureur sur notre passage et font des charges menaçantes contre les jambes de nos bêtes, dont l’allure devient inquiète et irrégulière. Il en sort de toutes les ruelles, de toutes les impasses, de tous les cloaques, et cette troupe nous poursuit, montrant des crocs aigus qui ont soif de mordre.

Aux portes des petites maisons basses, en brique grise, apparaissent déjà quelques minois de jeunes filles tartares qui viennent de se lever. Leurs larges faces de pleines lunes, toutes fardées de blanc et de vermillon, se tournent comme des têtes de jeunes chats et nous suivent curieusement ; elles ont de petits airs craintifs, bébêtes et étonnés, à la vue de ce carnaval d’Occident qui passe. Leurs larges casaques, leurs pantalons bouffants, tranchent en couleurs voyantes et crues sur le gris des murailles ; elles se tiennent gauchement sur leurs pieds trop petits, dans des poses mignardes de figurines d’écrans.

Ces images défilent vite, vite, à rebours de notre course ; elles disparaissent et nous retrouvons encore d’interminables séries de rues désertes.

Nous sommes dans la Ville Jaune ou ville impériale, et tous ces vieux quartiers morts ont un caractère aristocratique. Des murs, des murs qui n’en finissent plus ; des murs tout gondolés de vieillesse, tout tapissés de mousses et de fougères. Derrière, il y a des parcs immenses, où l’on a façonné à grands frais une nature artificielle et baroquement chinoise.

De loin en loin s’ouvrent des portes, aux pilastres énormes, aux lourds battants de chêne rongés par le temps. Elles ont des toits extravagants, toutes ces portes, des toits jaunes dont les angles extrêmes se relèvent vers le ciel, en crocs capricieux, en formes grimaçantes de dragons et de monstres. Toutes sont gardées par deux bêtes de marbre, moitié lions, moitié chimères, ayant une patte griffue posée sur une boule et tournant vers les passants un rictus mystérieux.

Et, sur tout cela, le désert voisin a posé sa marque : une couche de poussière grise, effaçant les anciennes couleurs, les anciennes dorures, éteignant les étranges bariolages appliqués sur ces Ya-men, ou portes de palais, par les peintres d’autrefois.

— Allons au grand trot par ici, dit le révérend Père Samolto ; car plus loin l’encombrement nous retardera pour sûr.

Loti. — Ah ! oui, Plumkett, hâtez-vous, mon ami. Songez que vous n’êtes encore qu’au milieu de la Ville Jaune, dans laquelle vous prenez même le chemin des écoliers. Vous avez encore, si mes souvenirs sont fidèles, toute la Ville Rouge à traverser avant d’arriver à Si-tche-men, ou la Porte directe de l’Occident. Et si vous continuez, vous n’en sortirez jamais de cette Ville Rouge.

Plumkett. — Nous voici sur un grand boulevard, courant de l’est à l’ouest. Tout Pé-king est orienté suivant les quatre points cardinaux magnétiques ; les Mongols qui l’ont bâti ignoraient l’erreur de déclinaison qui est de 1° 30′.

Dans la direction de Si-tche-men, la Porte de l’Occident, qui nous donnera accès sur la campagne, nous suivons maintenant une grande artère droite, entièrement bordée de palais ; à mesure que nous avançons, des alignements de constructions monumentales et imposantes émergent des tourbillons de la poussière, des brouillements de la brume lumineuse ; une double rangée d’arbres couverts de givre se prolonge devant nous en perspective indéfinie ; — et, de chaque côté, ce sont toujours les mêmes grands murs ; les mêmes grandes portes avec leurs auvents hérissés de chimères et de monstres ; les mêmes lions en marbre assis par terre, et grinçant leurs dents aux gens qui passent.

Ces Ya-men sont des académies, des ministères, des tribunaux, des temples, des bonzeries, des couvents de lamas.

C’est le collège des Han-lin, ou académiciens des dix mille pinceaux ; c’est le Li-pou, ou tribunal des rites ; le Tsong-li-ya-men, ou ministère des relations avec les peuples barbares ; le Kouan-ti-miao, ou temple du génie Kouan-yu ; le Sian-yeou-koung, où l’on sacrifie à l’étoile polaire ; le Siang-fang, ou la demeure des éléphants ; le ministère de la musique, le ministère de la marine et des dix-huit exercices du corps, etc., etc.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

À mesure que l’heure s’avance, le boulevard s’anime : des charrettes, des bourgeois sur des ânes, des cavaliers montés sur de petits chevaux mongols à tous crins, qui ont de grosses têtes, des airs rusés et fripons de chevaux savants.

Voici du monde, du monde, le boulevard s’emplit : cela tourne à la cohue.

Des cavaliers vont et viennent, précédés de Mâ-fous en livrée, au grand trot de leurs petits chevaux à mine drolatique et polissonne. Ils se tiennent tout ramassés dans leurs longs jupons et comme accroupis sur leur haute selle, chaussant jusqu’aux talons leurs étriers courts. Ils ont des vêtements de soie garnis de fourrures précieuses, et des bottes de velours noir dont les bouts pointus se relèvent à la poulaine sur d’épaisses semelles d’une blancheur immaculée, faites de papiers superposés.

Parmi eux, des physionomies toujours très chinoises, mais empreintes d’une sorte de distinction particulière à la classe élevée. Ils nous regardent passer avec une certaine expression d’étonnement, avec une nuance imperceptible d’ironie. Dans leur maintien, il n’y a rien pourtant que de bienveillant et de courtois ; mais le rictus asiatique est toujours là, même sur ces physionomies douces et distinguées de la haute classe : il y a un abîme infranchissable entre cette antique Asie, qui vit toujours quand même, et nous qui, nés d’hier, avons tout changé.

Vieux arbres verts tortus, vieux toits obliques à demi effondrés, faces de Chinois aux yeux obliques, il y a affinité entre tout cela. Tous ces restes, tous ces vestiges d’un passé, florissant vers l’époque du Déluge, glorieux aux temps de Sésostris, de Cyrus, d’Alexandre, de Théodose et de Charlemagne, grandissant toujours, alors que vingt civilisations d’Occident se sont écroulées et que d’autres se sont édifiées sur leurs ruines, — tout cet Orient antédiluvien semble faire toujours la même vieille grimace mystérieuse à la face de notre Occident moderne.

Orient et Occident, cela se regarde comme le moulin à prières d’un lama du Thibet regarderait un télégraphe Morse ; cela se regarde avec dédain et pitié, comme un de ces lions de marbre qu’on voit aux portes d’un Ya-men dévisagerait un sphinx d’Égypte ; comme un fétiche australien regarderait le crucifix sanglant de la sainte inquisition.

Et partout, dans cet assemblage hétéroclite qui s’appelle le monde, partout les mêmes discordances hurlantes confondant la raison humaine : la flamme des Parsis à côté du croissant de Mahomet ; le divin chimboko, le Priape qu’on révère à Ni-Pon, et l’Hostie eucharistique adorée par les catholiques romains. Opposition d’énigmes, brouillamini de croyances, chaos de théogonies, au sein duquel s’élève, glacial comme la mort, le matérialisme issu de la science positive, qui simplifie tout en supprimant tout.

Et tout cela, que cinquante siècles ont adoré, c’était Dieu !… Alors je songe à ce tout cela, qui m’apparaît, pour la dernière fois peut-être, sous une forme nouvelle, plus énigmatique, plus étrange, plus sombre. Est-ce rien, décidément rien, ce tout cela ? Ou bien cela s’éloigne-t-il, à mesure que nos conceptions s’étendent pour le saisir, cela s’éloigne-t-il plus que jamais de nous, dans les régions de l’insaisissable et de l’incompréhensible ?…

Alors, mon cher Loti, j’éprouve cette sensation poignante que vous connaissez aussi, d’éloignement immense de quelque part où je ne suis jamais allé ; de séparation de quelqu’un que je n’ai jamais connu ; d’exil de quelque lieu jamais vu et peut-être inconnaissable, où j’ai vécu en rêve, ou vaguement et sourdement dans des limbes antérieurs

— Faites attention, monsieur Plumkett ; voici un cortège qui va passer : il faut que nous nous rangions, autrement les licteurs pourraient nous chercher noise.

C’était cette fois le Père Mouchette qui coupait le fil de mes pensées.

Un soulèvement de poussière : des enfants courant comme des dératés, poussant de grands cris aussi aigus que des sifflets à vapeur ; des hommes crasseux tapant sur des gongs ; des gens essoufflés, portant des lanternes en plein jour, au bout de longues hampes à pendeloques rouges ; des hallebardiers ; des licteurs habillés de noir, en pourpoint et culottes bouffantes, avec de hauts chapeaux à plumes, agitant, dans des gesticulements frénétiques, des fouets, des martinets plombés, des chaînes et des instruments de torture. Et puis, s’avançant toujours avec la même allure de dératés, des gens qui portent, emmanchés au bout de longues perches, des dragons verts, des écrans rouges, des chimères et des monstres.

Enfin, le grand personnage ainsi escorté apparaît sur un cheval harnaché splendidement. C’est Li-hong-chang, le vice-roi du Pétchili qui vient en cérémonie visiter Kong, le prince régent. Il est grand et maigre. Sa figure osseuse, avec barbiche et longues moustaches, a une expression rusée et béate. La plume de paon des grands de la Chine flotte derrière la boule rose qui surmonte sa haute coiffure officielle.

Tout cela défile très vite : les gens à pied courent ; les cavaliers vont au trot, un trot sautillant qui fait sonner les grelots, remuer les longues crinières éparses, et danser les longues queues, tant des chevaux que des hommes. La plaque d’or de l’ordre du Faisan monte et descend sur la poitrine du puissant seigneur ; les pèlerines des mandarins s’agitent comme des ailes au vent. — Ils sont passés. — La suite défile grand train comme l’avant-garde : secrétaires et scribes à cheval, tous en bonnet officiel, avec une importance comique, portant en bandoulière leurs rouleaux de papier et leurs écritoires ; puis des valets, des gens de mauvaise mine vêtus d’oripeaux bizarres — une séquelle sinistre qui court à perdre haleine. Et c’est tout. Nous pouvons poursuivre notre route.

Ecce homo dives opum ! dit l’abbé Ou avec un ton d’admiration.

Et potens ! ajoute l’abbé Chou.

Sed crudelis, malus, perditusque vitiis turpibus ! objecte le principe mâle.

Memini me manducavisse olim apud eum, dis-je dans un latin déplorable, à ces bons Pères. Mihi dedit bonum vinum de Champagne bibitu, et nidi philomelæ editu.

Nous arrivons en face d’un arc de triomphe à trois arcades, peint en rouge de sang, et surmonté de l’inévitable toiture dont les angles se relèvent en têtes de monstres : c’est la porte de la Ville Rouge.

Ici, tout change, on dirait l’entrée d’une de ces villes démesurées des âges disparus.

Le boulevard se continue à travers cette Ville Rouge dans des lointains où la vue se perd.

Plus de Ya-men, mais d’étranges façades de boutiques, hautes comme des palais, flanquées chacune de deux gigantesques mâts bariolés et dorés, qui supportent des boules, des têtes de dragons et des chimères. De grands placages, en bois découpé à jour, réunissent ces mâts entre eux avec un luxe extravagant de couleurs et de dorures.

D’autres mâts encore, penchés ceux-ci vers la chaussée, forment, au-dessus de la cohue des chariots et des cavaliers, une sorte de voûte qui se prolonge en interminable perspective et d’où pendent de longues bannières multicolores, ondulant, se nouant et se dénouant au vent, dans une agitation perpétuelle.

Au milieu, une houle confuse ; des myriades d’êtres et de choses qui remuent, qui s’en vont de côté et d’autre, comme emportés par des courants affolés ; pêle-mêle de couleurs où domine l’or ; bariolage, embrouillement sans fin ; — tout cela s’effaçant au loin dans la brume lumineuse, dans la buée glaciale de la matinée de janvier.

Un blanc poussiéreux flotte sur cette Babel comme une nuée rousse, et monte en se dégradant dans le ciel pur.

Et le soleil de ces climats excessifs jette sur toutes ces choses sa lumière puissante, — un soleil aussi clair que celui des tropiques, mais froid, et comme mort.

Les bruits se fondent en une clameur grondante faite d’exclamations, de boniments, de disputes, de propos quelconques dans toutes les langues d’Asie. Tintements de milliers de clochettes ; roulement des chariots, hennissements des chevaux ; ronflement monotone des vols de pigeons qui s’enlèvent et s’abattent, avec leurs petites harpes éoliennes à la queue ; croassement des corbeaux qui traversent l’air en grandes troupes noires…

Et le vent d’hiver souffle avec furie, semant toujours sur la ville immense la poussière du désert mongol…

Nous avançons lentement et péniblement à travers des embarras de charrettes et de cavaliers, en nous efforçant de ne pas perdre de vue la petite calotte grise de notre Mâ-fou, qui nous fraye un passage. Il accomplit des prodiges équestres avec son petit cheval, qui se cabre en face des obstacles, et il lance toujours de sa voix grêle son Koo-lé ! koo-lé ! (gare ! gare !) qui se perd dans l’air assourdi, saturé de bruit comme de poussière.

Parfois il faut nous arrêter et nous garer aux carrefours formés par d’autres grands boulevards qui coupent le nôtre à angle droit, pour laisser passer d’interminables files de chameaux, énormes bêtes au museau noirâtre, aux longs poils fauves, qui cheminent sur leurs quatre membres fourchus, drôlement articulés, avec des allures de machines détraquées.

Ils nous montrent au passage leurs profils compliqués, qui ont, sous leurs muselières, des expressions bêtes, sévères et résignées.

Les gens qui les mènent sont des Mongols descendus du désert boréal. Leurs figures larges et plates ont quelque chose de jovial et de rude qui contraste agréablement avec la perpétuelle grimace chinoise. Ils sont vêtus de longues robes couleur de sang, que serrent à la taille des ceintures hérissées de poignards, et coiffés d’une sorte de capeline en fourrure, à bavolet, que surmonte un cône rouge orné d’une houppe.

Nous continuons notre chemin sous la voûte des grands mâts de cocagne peinturlurés et des banderoles multicolores, au milieu de Thibétains jaunes, de Coréens blancs, de Mongols rouges, de bonzes vêtus de gris et la tête rasée comme des moines, de Kalmouks, de Toungouses, de Khirghiz, venus en ambassade, à l’occasion du nouvel an, faire les Ko-to (prostrations prescrites par le livre des dix mille rites aux peuples tributaires) devant le Tientze, fils du ciel, seigneur suzerain des dix mille royaumes.

Nous trottons toujours sur une sorte de haut remblai destiné aux chevaux et aux chariots, qui occupe tout le milieu du boulevard, tandis que de chaque côté deux voies en contre-bas sont réservées aux piétons. Autour de nous, encore de riches cavaliers fourrés et enjuponnés ; encore des charrettes bleues et des charrettes bleues ; des dames de qualité dans des chaises à porteurs noires en forme de lanterne de bec de gaz ; et des bourgeois à mine placide sur des bourriques de louage, suivis de Lui-fous (âniers) qui tapent à coups de trique le derrière de leurs bêtes en criant : Ta ta ta ta !

Sur les voies en contre-bas de la chaussée, des attroupements de gens du peuple, naïfs Jacques Bonhommes chinois, demeurant bouche béante devant des ours qui dansent ; des funambules qui font des tours, des saltimbanques qui se renversent et se désossent hideusement.

Des gens qui circulent affairés, avec de grosses lunettes rondes sur de petits nez camus, avec des airs importants et dindonesques de richards chinois suant l’or ; ou bien de pauvres hères à mine nécessiteuse, en quête d’imprévu.

Et des boutiques et des boutiques, toutes dorées et splendides, où l’on vend des fourrures de Mongolie, des brocarts d’argent et d’or ; des étoffes sans prix sur lesquelles sont brodées des choses fantastiques, dans des nuances de rêve ; des émaux cloisonnés et de vieilles potiches comme on n’en conçoit plus, — toutes les reliques d’un passé inimaginable, extravagant de richesse et de couleur.

Et puis des diseuses de bonne aventure attroupant la foule, des médecins acupunctaristes opérant des mannequins sur des tréteaux.

Et des maisons de banque où grouille tout un peuple d’employés à figure moutonnière, manœuvrant avec fièvre, du bout de leurs longues griffes aiguës de Chinois, les boules enfilées des machines à calculer…

Loti. — Est-ce que vous entriez aussi, au trot de votre monture mongole à fourrure d’ours, dans toutes ces boutiques et ces maisons de banque, Plumkett ? Comme cela devait causer de l’ennui à ces bons Pères qui avaient pris charge de vous !

Plumkett. — Non pas, cher Loti ; mais les impératrices veuves passaient sur un boulevard perpendiculaire au nôtre, allant au Temple du Ciel faire des sacrifices aux mânes de leur seigneur : alors on avait barricadé notre boulevard, et nous n’avancions plus.

C’est pénible à lire, direz-vous, et cela écrase l’imagination, cette sorte de synthèse optique et acoustique. C’est vrai : beaucoup de détails dans Pé-king et point de grandes lignes. Une multiplicité de choses qui tirent l’œil et doivent être décrites aussi minutieusement qu’elles ont été faites.

Décrivez Pé-king à grands traits et rapidement, il n’y aura rien. Alléger ce qui en soi est lourd, c’est en supprimer le caractère.

Voici des alignements de théâtres en plein vent, où des acteurs, ayant des drapeaux piqués dans le dos, et des têtes de tigre, de dragon ou de léopard, — grelotants derrière leurs masques, transis sous le vent d’hiver, — jouent, avec des contorsions de possédés, des scènes de l’enfer bouddhiste à faire frémir. C’est la foire : partout du burlesque horrible, de la diablerie comprise à la chinoise, — la révélation pour nous d’un monde exotique de cauchemars et d’épouvantes.

Des disputes et des rires béats de bonze ; la senteur du santal ; la puanteur âcre des tas d’ordures gelés, et la fumée des baguettes d’encens qui brûlent dans toutes les maisons, devant tous les bouddhas, devant toutes les tablettes d’ancêtres. L’étrangeté partout, dans la forme, dans la couleur, dans le bruit : des cris qui sonnent aigre et faux comme des miaulements de chats ; des guitares qui font de petits grincements tristes, des voix de fausset pointu qui détonnent ; toute une symphonie aiguë et gémissante que déchirent des coups de gong…

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Et enfin, enfin, un grand donjon perché sur une haute muraille grise, et un gouffre noir qui s’ouvre devant nous. C’est Si-tche-men, la Porte directe de l’Occident.

Pénétrons lentement et prudemment dans cette caverne, afin de ne pas casser les jambes de nos chevaux entre les vieilles dalles disjointes datant de Khalibaï-Khan, petit-fils de Gengiz-Khan et fondateur de la dynastie des Youen.

Traversons ce hideux tunnel, — puis une cour intérieure, — puis un second tunnel percé sous un second donjon, qui élève dans l’air ses quatre murailles blanches trouées d’embrasures noires comme des sabords de vaisseau. Filons bien vite au milieu d’une nuée de poux humains, mendiants sinistres et terribles ; échappons à leurs obsessions inquiétantes, et sortons enfin de cet antre dantesque.

Encore des chameaux, encore les maisons croulantes d’un vieux faubourg sordide, et une grande plaine s’ouvre devant nous. Nous voici en rase campagne.

Ouf !…

Loti. — Ouf ! en effet.

Plumkett, vous qui êtes l’auteur d’un traité très remarqué sur l’Embryogénie chez le kanguroo, vous pourriez m’expliquer peut-être le singulier intérêt que je trouve à embrasser les chats, sur la joue, en lissant un peu leurs poils sous leurs moustaches ? Ce n’est pas par affection, certes ! car, en dehors de feu ma chatte Moumoutte, que j’aimais tendrement, j’embrasse aussi avec transport des chats quelconques qui m’ont à peine été présentés, ou même des chats que je rencontre dans les rues, assis sur le rebord des fenêtres, pourvu qu’ils soient avenants et propres.

Je me rappelle qu’en Orient cette façon de faire amusait beaucoup les bons Turcs, et en particulier mon ami Achmet.

J’ai eu une foule d’animaux qui, dans différents lieux du monde, ont été les compagnons fidèles de ma vie et mes confidents dans les circonstances pénibles ; je les ai beaucoup aimés, mais l’idée de les embrasser ne m’est jamais venue.

Il est vrai, j’embrassais jadis, il y a quelque vingt-cinq ans, une fine levrette blanche, qui était l’amie de ma première enfance et qui s’appelait Phul (parce qu’elle descendait, paraît-il, de Pul ou Phul, roi d’Assyrie).

Je vois encore Phul, avec son petit nez fin et pointu, avec son corps à courbe gracieuse, perché sur ses longues pattes en fuseau qui semblaient toujours avoir peur de toucher la terre. À peine avais-je quatre ou cinq ans lorsqu’on fut obligé de la faire tuer : elle avait été mordue par un gros chien enragé.

Le dernier matin de sa vie, elle était venue me dire bonjour comme de coutume dans mon petit lit de bébé, en posant ses pattes sur le rebord. Mais j’avais remarqué qu’elle avait de drôles d’yeux et la bouche ouverte.

Et puis, — sans doute parce qu’elle avait conscience du danger affreux qu’elle était pour moi, — au lieu de sauter joyeusement, elle était repartie la queue basse s’asseoir dans un coin, en me regardant toujours avec ses drôles d’yeux, qui avaient une expression d’angoisse humaine. — Dans l’après-midi, on la fit abattre.

Plumkett, les souffrances et le martyre des bêtes étaient autrefois pour mon imagination une inquiétude et un mystère, une chose qui troublait beaucoup ma foi d’enfant…

On me raconta qu’on l’avait portée à l’hôpital des chiens, et qu’elle reviendrait guérie. Et je me représentais cet hôpital, tous ces bons chiens dans des lits, avec des bonnets. Ce ne fut que bien longtemps plus tard, quand j’eus à peu près oublié la pauvre Phul, qu’on m’apprit enfin la cruelle vérité.

Depuis, je n’ai plus embrassé que des chats.

Il y a une manière de s’y prendre. On les soulève entre le pouce et l’index, par les pattes de devant, en soutenant leur échine avec les autres doigts de la main. De cette façon on les tient debout et on peut leur donner de gros baisers qui les font se secouer légèrement. S’ils sont très câlins. — comme les chattes, par exemple, — ils vous regardent avec un petit sourire engageant et cependant contenu ; s’ils sont moins sociables — (les gros matous), — ils baissent la tête avec un air de condescendance refrognée.

Quand on les a embrassés, ils restent près de vous et s’asseyent, s’ils ont le temps de causer ; ou bien, s’ils ont un rendez-vous et des affaires, ils se retirent. Dans ce dernier cas, ils s’éloignent à petits pas, en se retournant deux ou trois fois par politesse pour vous regarder, le dos renflé et l’air aimable…

Plumkett. — C’est très impoli, Loti, cette habitude que vous avez de toujours interrompre. Lorsque mes récits vous ennuient, dormez, comme je fais, moi, chaque fois que vous avez la parole ; c’est beaucoup plus convenable.

Et puis ces petits airs naïfs que vous vous donnez, et ces historiettes enfantines, est-ce assez ridicule dans la bouche d’un grand garçon de trente et un ans, qui a grillé sa peau à tous les vents, à tous les soleils, et rôti par tous les bouts le balai de la vie ?

… Je disais donc que nous étions en rase campagne, lancés au galop de nos petits chevaux mongols…

Loti. — Ah ! mon Dieu ! cela va recommencer !…

Plumkett. — … laissant derrière nous la longue ligne droite des murailles crénelées de Pé-King, et poussant en avant, au milieu des rizières dont les petits canaux gelés luisaient au soleil, comme des aiguilles d’acier jetées dans la plaine immense.

De distance en distance, des bouquets d’arbres dépouillés entourant de lourdes maisons blanches à toitures arquées qui sont des villas chinoises ; ou bien des maisonnettes en terre recouvertes de chaume qui sont des fermes et des logis de paysans.

Ces habitations apparaissent comme de petits îlots perdus dans cette mer plate de sillons durcis par la gelée, sur laquelle le disque rouge du soleil répand un éclat fauve.

Du fond de l’horizon, de grands nuages de poussière rousse s’élèvent et courent sur la terre nue ; parfois ils nous enveloppent, et alors nous n’y voyons plus.

Toute la plaine est grise. C’est une grande steppe morne et désolée.

Le trot de nos chevaux s’allonge ; nous allons bon train, dans le vent d’hiver.

Si parfois nous perdons la notion du pays lointain où nous sommes, vite les moindres détails viennent nous la rapporter : c’est un paysan qui passe enveloppé de peaux de bique, nous jetant ce regard louche et tiré vers les tempes qui caractérise l’extrême Asie ; ce sont des chiens qui, de loin flairant l’Européen, accourent, la queue basse et la mine furieuse…

Inexplicable chose, que les bêtes mêmes, dans ce pays, aient conscience de la différence profonde de nos races : les buffles fondent tête baissée sur l’homme blanc qui passe, et les chevaux mongols se défendent avant de se laisser monter.

Nous arrivons à un carrefour où se croisent plusieurs routes dallées de marbre blanc, — restes des splendeurs colossales de cette Chine d’autrefois, dont nous ne voyons plus aujourd’hui qu’une image à demi morte. Là se dresse, dans l’air poussiéreux et froid, une perche au bout de laquelle pend un panier renfermant une tête humaine.

Au-dessus, un écriteau : La justice a puni le crime. Il faut trembler et obéir.

Nous nous arrêtons pour considérer cette figure. Elle est bien conservée par la gelée, seulement elle a pris le teint brun des momies ; les yeux ouverts laissent paraître deux fentes blanches relevées vers les tempes ; les lèvres, bordées de minces moustaches, découvrent jusqu’aux oreilles deux rangées de dents sanguinolentes ; cette tête a l’air de rire et de narguer cyniquement l’inscription qui, au-dessus d’elle, tourne et vire au vent comme une girouette, avec des bruits secs de claque-bois.

Formosissimam caudam habebat iste latro, observe l’abbé Chou, qui en a lui-même une fort belle et fort soignée.

La longue queue du décapité tombe en effet hors du panier, et se balance au vent avec des mouvements pendulaires, comme si elle comptait l’éternité des châtiments que cette âme est condamnée à subir dans les enfers bouddhistes.

Mais le Mâ-fou, nature peu impressionnable, envoie plaisamment dans le panier suspendu un savant coup de fouet, et la tête du mort, lancée comme une pierre de fronde, s’en va en rebondissant rouler sur la terre durcie.

— C’est un triste champ que l’Église nous a donné à labourer là, mon cher fils, me dit le P. Samolto, devenu mélancolique à la vue de ce bon tour, et il est bien difficile de faire entrer des idées chrétiennes dans ces cervelles de Chinois…

— Mais, lui répondis-je, nos amis, le P. Ou et le P. Chou, ne sont pas restés Chinois, eux ; ce sont des prêtres comme vous ?

— Il est bien vrai, mon fils, que ce sont de bons prêtres, et cependant ils sont toujours bien Chinois !…

— Ce sont de fort bons prêtres, dit l’abbé Mouchette, et le P. Yang aussi en est un. Ils sont très forts en liturgie. Ils ont beaucoup de mémoire et savent très bien la théologie, les Pères de l’Église. Ils savent bien le latin aussi, quoiqu’ils n’arrivent jamais à prononcer les r, son qui n’existe pas dans le chinois.

— Et cependant, reprit Samolto, il pourrait se faire qu’il se mêlât au culte tel qu’ils le pratiqueraient des rites païens condamnables ; aussi nous n’aimons pas beaucoup à les laisser seuls avec les fidèles, de peur qu’ils ne se mettent à faire de la fantaisie et ne faussent les dogmes de notre sainte religion en les interprétant à la chinoise.

Pendant ce temps, les abbés Ou et Chou semblaient se livrer à une conversation très animée. Ils gesticulaient, roulaient depuis leur nez jusqu’aux coins de leurs tempes leurs petits yeux en amande, comme des caméléons, et parfois éclataient de rire en se regardant. Alors leurs bouches se fendaient jusqu’aux oreilles et ils avaient l’air, après, d’échanger de longs salamalecs.

— Ils improvisent des vers sur la campagne, me dit le P. Samolto, avec des rimes qu’ils se donnent d’avance. Ainsi ils disent que le ciel est une grande turquoise, que le soleil est d’or et la lune d’ivoire ; que les petites fleurs sont jolies à voir et sentent bon ; que la plus parfaite harmonie règne et régnera pendant plus de dix mille fois dix mille ans entre le ciel et la terre, et que tout va bien en ce monde, parce que la gloire de Yeh-Sou, Notre-Seigneur (ici le bon Père se signa dévotement), est proclamée sur la terre dans des temples de jade et au plus haut des cieux dans des parvis de saphir. Cela et autres choses semblables, et ils s’adressent des félicitations mutuelles…

La voie dallée se continue toujours à travers la campagne grise et nue, et, au grand trot, nous nous approchons d’une sorte d’oasis d’arbres verts, encore tout saupoudrés de givre : c’est Ouan-chou-chan, ou la colline des Dix mille longévités.

Nous voici devant un trou plein de décombres : la fosse où feu l’empereur H’ien-Fong entretenait des tigres de Tartarie.

Nous croisons des paysans, hommes et femmes, montés sur des ânes. Puis enfin, derrière un pli de terrain, éclate au ras du sol une grande nappe réfléchissante ayant une douce teinte carnée : c’est la pièce d’eau gelée du palais d’été, réunie à celle du palais de Pé-king par un large canal où naviguaient jadis les jonques de la cour. — Nous sommes entrés dans l’oasis.

Des touffes d’arbustes verts ; des bouleaux aux troncs blancs et luisants, aux branches fines et retombantes, qui font pleuvoir sur nos têtes une rosée froide et des cristaux de givre ; des pins qui semblent gesticuler comme ces dieux hindous aux bras multiples ; de vieux chênes fracassés, fendus, éventrés, tout couverts de mousse ; des plantes parasites, des squelettes de lianes, enlaçant de leurs réseaux des arbres antiques et des ruines.

Nous côtoyons de près la pièce d’eau, dont la glace est humide du dégel de midi ; il s’en échappe une vapeur lumineuse, une sorte de resplendissement suave ; et des massifs de nénufars, d’herbes aquatiques, emprisonnés et comme pétrifiés par la gelée, forment sur ce miroir plat un étrange jardin.

Sur l’autre rive, bordée de terrasses et de balustres de marbre, se montre une longue ligne moutonnée de silhouettes d’arbres, interrompue de distance en distance par des allées de sapins, dont les perspectives théâtrales se perdent en profondeur.

Çà et là, des îlots couronnés de groupes de cèdres, arbres sombres, dont la ramure horizontale forme des zigzags noirs et d’où s’élancent de riants miradores, de gracieuses tours de porcelaine.

Un doux et poétique rêve d’hiver — à la Corot ; une sorte d’Éden septentrional, vague et voilé ; une exquise et charmante apparition d’une nature imaginée et pas naturelle ; un mirage qui semble, quand on s’approchera, devoir s’évanouir…

Voici un grand pont de dix-sept arches qui mène à un îlot artificiel, de forme régulière, monté sur d’énormes assises de marbre. Le pont aussi est d’un beau marbre blanc doré par l’action séculaire des soleils d’été. C’est un gigantesque arc de cercle qui nous ouvre son dos courbe entre deux grands lions bondissants.

Nos petits polissons à longue fourrure se mettent à se cabrer et à valser sur leurs pattes de derrière avec des mouvements de tête désordonnés.

Ta ta ta ta ! (en français : Hue !) glapit le Mâ-fou en se démenant comme un diable jaune, en jouant du fouet, de la bride et des talons ; l’ourson fantasque qu’il monte reprend, sur le pont de marbre, un petit galop de chasse bien raisonnable, et le troupeau mongol suit son chef de file vers un bel arc de triomphe de granit dont les architraves relèvent leurs extrémités arquées vers le ciel avec une grâce chinoise. Cette arcade s’ouvre dans un pavillon rose flanqué de murs de même couleur : c’est l’entrée du Ouan-chou-chan ou colline des Dix mille longévités. — Nous sommes arrivés.

Ici, il faut descendre de cheval, extraire de la charrette nos provisions et le Principe mâle, et nous voici cheminant à pied, à travers une grande cour jonchée de marbres et de poteries, au milieu de troncs d’arbres carbonisés, de toitures effondrées, de murs croulants. — Nous sommes dans une nécropole du palais.

Devant nous s’ouvre une allée de sapins sombres et gigantesques, aux parfums balsamiques, dont les grandes branches ployantes pendent lourdement, tout emmêlées de givre.

Et nous arrivons enfin au pied du Ouan-chou-chan proprement dit : une colline qui nous offre un flanc vertical formé par deux hautes terrasses revêtues de crépissages roses.

On y monte par de doubles rampes dessinant deux losanges superposés, avec un palier intermédiaire.

— Grimpons ! grimpez, pater Yang ! Courage, abbé Mouchette ! — Macte animo, pater Ou ! Pater Chou, Tchoung-kouë-tzé, Chang-Tien-thang ! (Père Chou, fils de l’empire du milieu, montez au ciel !)

… Abomination de la désolation que cette rampe ! Les marches effondrées disparaissent sous des entassements de décombres. Des avalanches de palais ont passé par là, en dégringolant du haut de la colline.

Quel désastre ! C’est ici le cimetière des faïences, des marbres et des porcelaines ! Imaginez, dans des proportions gigantesques, la rampe de Monte-Carlo, sur laquelle on aurait semé, du haut de la terrasse, Sèvres et Vallauris, en y ajoutant le musée Campana, la galerie des Antiques et l’acropole d’Athènes pilés menu.

— C’est l’artillerie française qui a fait cela ! dit le P. Mouchette, tout essoufflé, en se rengorgeant avec orgueil.

Il y a des lions en marbre, les pattes cassées, la gueule enfouie, qui semblent mordre rageusement des tessons de potiches dans les dernières crispations de la mort. Puis des éléphants camards, ayant perdu leur trompe à la bataille et portant sur leur dos des ruines de tours à neuf étages. Et des phénix ne battant plus que d’une aile, et des chimères estropiées, et des dragons culs-de-jatte…

Grimpons, grimpons toujours, parmi les débris précieux, parmi les monceaux de décombres qui roulent sous nos pas. Le Principe mâle, soutenu par le charretier et le Mâ-fou, gémit faiblement. Pater Ou et pater Chou halètent avec résignation, les pauvres abbés !…

Enfin nous arrivons tout en haut, sur la terrasse supérieure. Nous passons sous un second arc de triomphe, à trois arches d’albâtre, orné de bas-reliefs extraordinaires, et une grande pagode à deux étages se dresse devant nous, lourdement campée sur ses assises de marbre.

Elle est plaquée de faïences jaunes, formant sur ses murs un grand damier dont chaque carré porte un phénix aux ailes éployées, et des ornements baroques hérissent à la chinoise son toit courbe.

Derrière, tout au bout des jardins abandonnés et silencieux, il y a un adorable petit kiosque de bronze, posé sur des pieds de marbre, qui sort d’un fouillis de rocailles artificielles, dans un enchevêtrement de houx, de ronces et de lianes. C’est là, mon cher Loti, si vous le voulez bien, que votre ami Plumkett va faire un déjeuner de gourmet ecclésiastique, au milieu des ruines de cette Ninive d’extrême Orient, dans l’étrange compagnie de cinq prêtres catholiques apostoliques et romains, dont un Principe mâle générateur universel.

Ce bijou chinois, qui a nargué la dévastation venue d’Occident, dresse dans le ciel bleu pâle ses élégantes colonnettes de métal, ses panneaux à jour et ses toitures superposées d’où pendent des lianes et des fougères.

Il devait faire bon prendre du thé là, — quand on était Fils du ciel et empereur des dix mille royaumes, — en compagnie d’une douzaine de gentilles petites femmes à l’air bébête, toutes fardées et vermillonnées, avec de volumineuses coiffures piquées de grandes épingles ; femmes empaquetées dans des vêtements de couleurs vives, ayant de gros ventres, d’énormes reins, de tout petits pieds, et rivalisant à qui attirera les faveurs du seigneur et maître…

Celui-ci, le Fils du Ciel, le tout-puissant et l’invisible, vautré dans son luxe d’Héliogabale, fumait son opium en songeant à quelque précepte, sage mais bête comme tout, de l’immortel Koung-fou-tzé ; ou bien cédait à l’influence de ce troupeau féminin, qui était à lui, qu’on avait savamment exercé à satisfaire ses plus secrets désirs.

Ces petites femmes à l’air niais, qui avaient de gros ventres, de gros reins et de petits pieds, lui semblaient des Vénus, et il souriait béatement aux voluptés de la nuit prochaine.

Et comme il était beau, le spectacle qui s’offrait là en face de ses petits yeux clignotants et pleurants, à demi clos, à demi morts d’excès d’opium et de débauches !…

D’abord des bois sombres, vus par en dessus, dominés de très haut. Leurs grandes masses vertes, d’où sortent des têtes de pins et de cèdres, s’étendent avec des raccourcis fuyants ; et çà et là, dans les creux, sous le réseau des branchages, brillent des flaques de glace.

Puis tout cela se fond, se noie dans des vapeurs qui donnent l’idée de profondeurs insondables. Les lointains incolores semblent faits de déchirements d’ouate, de choses suspendues sans poids, sans lignes, sans formes. Et, au-dessus de ces brumes qui planent sur les lieux bas, s’élèvent majestueusement, se dressent comme assises sur elles, les montagnes découpées, à cassures et facettes multiples, de l’entrée de la Mongolie, toutes couronnées de neiges éclatantes sous le soleil de midi.

C’est avec des yeux d’empereur voluptueux et ivre d’opium qu’il faudrait contempler de tels paysages, mon cher Loti.

Et c’est avec des poudres de diverses nuances d’or qu’il faudrait les peindre sur des miroirs de laque.

Nos grossiers paysagistes, qui emploient les couleurs de la nature et font des empâtements sur de communes toiles, ne sauront jamais rendre ce qu’ont vu là mes yeux, à travers les découpures des panneaux de bronze. En voulant trop complètement copier la réalité, ils n’arrivent qu’à produire d’imparfaits trompe-l’œil.

Seule, une représentation rudimentaire, vague, sans couleur, jetée étrangement sans perspective, au hasard d’une imagination chinoise, peut éveiller dans l’esprit le sentiment d’un tel site…

Manducamus ! s’écrie le Principe mâle, de sa petite voix nasillarde.

— À table, mon fils ! dit le P. Samolto.

Et nous voilà assis sur des peaux de bêtes disposées en siège, autour d’une nappe chargée de vaisselle, de fourchettes, de couteaux et de bâtonnets chinois.

Comme il a bien fait les choses, le Père économe ! Comme il s’est surpassé, le frère cuisinier ! Voici du bordeaux, du vrai bordeaux, et du moët et chandon, venu directement de la maison mère de la rue de Vaugirard. Voici des gibiers froids aux gelées, et des pâtés truffés.

— Ni tche fan che pou che ? (Toi mangé riz, oui, ou pas oui ?) dit-on en Chine, pour s’informer si quelqu’un a déjeuné.

Les abbés Yang, Ou et Chou mangent le leur gloutonnement, ou plutôt le happent, en le portant dans des tasses à leurs grosses lèvres, et en le poussant ensuite au fond de leur bouche à l’aide de leurs bâtonnets.

Avec le moët et le bordeaux circule le petit vin de Pé-king, rose et douceâtre comme la joue d’une jeune fille tartare, mais traîtreusement capiteux. Et les bons Pères, candides, sans se méfier, boivent indistinctement de tout, font d’imprudents mélanges…

Loti. — Prenez garde, Plumkett, vous allez vous griser aussi.

Et si vous vous rendiez malade, mon pauvre ami, quelle complication ! Il faudrait faire venir l’acupunctariste de Pé-King, qui transformerait votre corps en pelote à aiguilles, et puis vous administrer une de ces potions où entrent des choses inimaginables, telles que deux jeunes poules blanches n’ayant pas encore pondu, pilées vivantes dans un mortier, avec leurs becs, leurs pattes et leurs plumes, un jour heureux, à l’instant où la planète passe sur la constellation . »

Plumkett. — Une ébriété légère et douce, mon cher Loti. Je me figurais être empereur de Chine : autour de moi, le troupeau féminin aux petits pieds dansait, en chantant un chœur insaisissable.

Là-bas les montagnes de la Mongolie tournaient aussi, sur un rythme de gong, dans les pâles vapeurs d’hiver. Les notions des distances étaient perdues : des dragons jaunes, assis sur les cimes les plus lointaines, allongeaient jusqu’au kiosque leurs pattes multiples, et leurs griffes tambourinaient sur le bronze avec un bruit de grêle.

Ils m’étaient soumis, ces dragons ; je souriais de les voir se déformer et grandir, enlaçant tout de leurs corps squameux.

Elles étaient jolies, ces petites femmes tartares aux joues blanches et roses ; elles dansaient mollement, dans des attitudes automatiques de poupées ; elles avaient un peu des airs transparents de visions ; mais leurs yeux noirs, tirés vers les tempes, cachaient des promesses de voluptés pas naturelles et encore inconnues…

Brusquement tout cela s’évanouit, avec ma chimère d’empire. Une rafale du vent du Nord passa sur ma tête en douche glacée ; les montagnes de la Mongolie se reposèrent dans les lointains sur les brumes blanches ; je cherchai autour de moi le troupeau féminin, et ne trouvai plus, hélas ! que les bons Pères…

Et dans quel état, mon Dieu !

Le Principe mâle, l’œil allumé, la face congestionnée, ébauchait lourdement, à la manière d’un ours, la danse rituelle dite Porte des nues ou Pas du phénix joyeux.

L’abbé Chou chantait, en marquant la mesure avec ses bras, les poings fermés et les pouces en l’air, le Moh-li-H’oua, ou la Fleur de jasmin, une chanson populaire de la Chine.

Le Père Samolto, le Père Mouchette et l’abbé Ou avaient une vive discussion théologique :

Père Samolto : « Monsieur Mouchette, je vous répète que ce sont là les propres paroles d’Origène : Sanctus spiritus eam impregnavit per aurem… »

Et puis ils énuméraient les tortures probables des âmes en purgatoire, et Samolto, dans l’exaltation de son imagination italienne, y mêlait les cercles du Dante…

Père Yang, interrompant : « Toi mangé riz ; oui, ou pas oui ? » sur un ton de perroquet, comme en France, on dirait : « As-tu déjeuné, Jacquot ? »

Père Ou
parlant ensemble en chinois :
Père Chou
Lao-tzé dans le Tao ne parle pas du purgatoire ni de l’enfer. Il nous apprend que l’homme a deux natures : le principe matériel, qui reçoit par transmission et contient le principe igné, le principe lumineux de l’intelligence, dont il est le véhicule et le support. Nous vivons dans le doute de beaucoup de choses et de l’enfer aussi bien que du reste. Mais les cas douteux, il est facile de les résoudre par la formation et la dissipation de la vapeur, par la couleur des écailles de la tortue brûlée et par le pronostic de l’immutabilité… L’eau est humide et descend, son goût est salin. Le feu brûle et monte ; son goût est amer. Le bois se courbe et se redresse, mais son goût est acide ; de même l’attitude grave et digne produit le respect, le langage honnête et sincère produit l’estime, la vue claire et distincte produit la science, et l’ouïe attentive produit l’habileté. La pluie est le signe d’une bonne conduite et la température est le signe d’un bon gouvernement, le chaud marquant la sagesse consommée du souverain, et le froid, sa justice équitable. Quant au vent perpétuel, il annonce la perfection…

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Quelques instants plus tard, le silence se faisait de nouveau dans le kiosque de bronze. Aidé du Mâ-fou, je couvrais soigneusement de manteaux et de fourrures les bons Pères, qui s’étaient endormis…

Dormez, bons Pères ! Un jour viendra, allez, où ce sera pour tout de bon et où rien ne vous réveillera plus, — ni la danse du Phénix mystique, ni l’appel des gongs célestes de Bouddha, ni le son de la dernière trompette, ni la voix mourante du Christ…

Et vous, Loti, secouez votre sommeil, mon ami, car mon histoire est terminée…

Loti. — Ah ! — Eh bien, il finit en queue de rat, votre monstre chinois, mon pauvre Plumkett. Et puis comme c’est de mauvais goût, ces bons Pères qui se grisent ; je me figure que les feuilletons à un sou de la librairie anticléricale doivent être taillés sur ce modèle…

— Mon cher ami, on m’a raconté qu’étant tout petit enfant, j’avais prononcé dans un moment de mélancolie cette phrase de désenchantement amer : « Toujours se lever, toujours se coucher, et toujours manger de la soupe qui n’est pas bonne !… » (Autrefois, Plumkett, je n’aimais pas la soupe, bien qu’on m’en fît assurément manger d’excellente.)

Si ce propos ne m’eût été rapporté par des personnes dignes de foi, j’aurais peine à croire que j’aie pu de si bonne heure trouver le dernier mot de la vie.

Plus tard, j’ai connu des jours sans soupe, des jours aussi où je n’ai pas eu la peine de me lever, ne m’étant pas couché la veille. Mais — à part l’amour peut-être — je n’ai guère trouvé mieux que cet ennui, entrevu dès les premiers moments de mon arrivée dans ce monde…

— Malgré vos protestations, vous voyez que j’en reviens toujours à mes souvenirs d’enfance ; c’est que je voudrais faire mes fleurs jaunes un peu moins fanées que les vôtres (de peur que notre bouquet ne vînt à ressembler à un vieil herbier, vous comprenez). Et alors je suis obligé de remonter assez loin, pour trouver encore quelque chose de frais dans ma vie.

Plumkett, j’ai été élevé dans ma première enfance comme une petite fleur rare de serre chaude. Si dans la suite j’ai tourné à la brousse de maquis, à la plante de hallier, c’est à l’encontre de toutes les prévisions, au rebours de toutes les probabilités.

Aujourd’hui encore, je retrouve très facilement les façons d’être, les apparences, les intonations, — même les impressions de l’enfant très doux que j’ai été jadis : je mêle cela avec mes sentiments de rouleur, de blasé, d’égoïste et de sauvage. Je suis un composé de tout. C’est peut-être pour cela, mon Dieu, que j’ai été quelquefois un peu aimé, — les femmes choisissant toujours de préférence ceux qu’elles ne comprennent pas.

L’homme que je suis devenu couvait déjà, de très bonne heure, sous l’enfant que j’étais : — enfant élevé à l’écart des autres enfants, maintenu dans une extrême ignorance du mal et de la vie ; — enfant bien pur, vivant de rêveries et de contemplations de la nature.

Au bord de la mer, je me vois encore à six ou sept ans, étendu au soleil, comme un petit lézard sur la plage de sable, écarquillant mes yeux par les temps bien clairs, pour regarder, derrière les voiles lointaines qui passaient à l’horizon, si je n’apercevrais pas par hasard l’Amérique…

Oh ! ces régions éloignées où le soleil brûle, ces forêts tropicales, — en ai-je rêvé jadis, — en m’isolant pendant de longues heures d’été, dans les recoins solitaires des bois… C’était une fascination et en même temps une mélancolie inexprimable que me jetait de loin cette nature inconnue des tropiques.

Je me rappelle aussi, — et c’eût été là l’indice le plus inquiétant, si l’on s’en fût douté, — je me rappelle que, quand j’étais couché, bien douilleté dans mon lit blanc, cela me troublait d’entendre le soir dans la rue la gaieté bruyante et les chansons des matelots, qui revenaient des pays lointains de la mer. J’écoutais, j’écoutais ces chants rudes, qui s’en allaient se perdre dans les rues basses avoisinant le port. Et, sans pouvoir m’endormir, j’étais pris de rêveries extraordinaires, en songeant à ces pays d’où revenaient ces hommes bronzés, à cette vie et à ces aventures. — Qui l’eût soupçonné alors, ce qui se passait dans ma tête !…

Tout cela avait pour moi l’attrait des choses prohibées, impossibles ; il était bien entendu à cette époque, et admis même par moi, que je ne quitterais jamais l’égide de la famille ; que je deviendrais un homme « utile à la société », très rangé, très bien pensant et très austère… Qui m’eût dit que, plus tard, je dirigerais et je partagerais leurs fatigues, leurs aventures et leurs plaisirs, à ces hommes qui avaient l’outrecuidance de chanter la nuit, et de ne pas se coucher pour faire tapage…

Un certain jour d’été, par la grande chaleur de juin, je m’en allais raisonnablement, mon carton de musique sous le bras, prendre ma leçon de piano. J’avais, je pense, environ douze ans. C’était la première fois qu’on me laissait sortir dans la ville sans être accompagné. Je m’en allais à l’ombre, en suivant l’allée du rempart. Par-dessus le parapet de pierres grises, je regardais la campagne, la plaine tranquille, inondée de soleil, avec des bois qui apparaissaient tout au bout de l’horizon.

Il n’y avait personne sur ce rempart peu fréquenté à l’heure chaude de midi. Cependant deux mousses parurent, qui sortaient de derrière un talus. Ils firent quelques pas, en musant, et puis s’assirent par terre contre un ormeau. C’étaient deux enfants un peu plus âgés que moi, et déjà brunis par le hâle de la mer.

« Espèce de singe du Brésil ! » disait le plus grand à l’autre, en lui tirant une oreille…

Singe du Brésil !… Ce mot de Brésil me rendit rêveur ; — et je regardai à l’horizon, du côté du bois ensoleillé ; il me passait en tête je ne sais quelle intuition ou quel mystérieux ressouvenir de forêt vierge… Sans doute ils y avaient été, au Brésil, ces mousses pour en parler… Je m’arrêtai timide, derrière eux, désirant encore les entendre.

Eux me virent et engagèrent brusquement la conversation. Mon costume, examiné par eux de la tête aux pieds, parut leur inspirer un certain respect, et ils furent réservés d’abord. Mais je sentais, dans leurs questions, quelque chose de sourdement moqueur : la pitié et l’ironie des enfants libres, développés déjà sur la grande mer, vis-à-vis de l’enfant privé, choyé dans sa cage comme un petit oiseau rare. Et je m’étonnais de leur ton bref, de leurs allures hardies que je n’avais pas.

En effet, ils en revenaient, du Brésil, et me parlèrent de gros fruits très bons à manger, de perroquets verts, de négresses et de singes.

Nous nous quittâmes là-dessus, bons amis, nous promettant de nous revoir au retour d’une campagne que leur navire allait entreprendre.

Ils me dirent leurs noms. Le plus grand était Barazère. — Dix ans plus tard, une nuit, dans un mauvais lieu de la Plata, je le retrouvai et le reconnus jouant du couteau contre les alguazils. — Dans la suite, le hasard voulut encore que ce fût moi qui fis jeter un beau matin son corps à la mer…

J’arrivai en retard ce jour-là à ma leçon de piano, — ayant couru, ayant chaud, — très troublé d’avoir lié connaissance avec des mousses, — et rêvant du Brésil, de grands arbres, de perroquets verts et de singes. — Je jouai fort mal.

C’était une de mes premières leçons, très précoces, sur Chopin ; j’étudiais le Premier Impromptu à mademoiselle C. Lobau. Eh bien, il en est résulté qu’il y a toujours eu du Brésil, pour moi, dans cet impromptu-là. Je n’ai jamais pu le comprendre qu’à ma manière, et non à celle du maître. Je le jouais, — du temps où j’admettais encore la musique, — en sourdine, avec une vitesse excessive ; dans cette espèce de susurrement vague, bizarrement plaintif, il y avait pour moi comme un bruit de pluie tiède sur des arbres de forêt vierge, et comme un frôlement de feuillages de bambous.

J’avais dix-huit ans quand je vis pour la première fois ce Brésil.

J’y étais arrivé la nuit. Débarqué de grand matin, au fond de la baie où s’était arrêté mon navire, je remontais un ruisseau dans une pirogue, et regardais le jour se lever sur cette nature inconnue. — Ce qui me surprenait, c’était cette intensité de vert sur les feuillages, ce brun ardent sur le sol, cette nuance d’or sur le ciel, — et puis aussi les senteurs extraordinaires que toutes ces choses exhalaient. J’avais bien prévu les formes de ces grands arbres et de ces palmiers, mais pas cette puissance de couleur, ni ces parfums, ni cette pesanteur de l’air ; ce pays jetait à tous mes sens à la fois des impressions d’inconnu…

Des vols d’ibis rouges, éclairés en plus rouge encore par le soleil levant, passaient au-dessus de ma tête comme des traînées de feu…

Dans la case des planteurs où je descendis, on me fit mettre à table pour déjeuner ; puis vint la grande chaleur de midi, et on ferma tout, déclarant qu’il était impossible de songer à sortir avant la tombée du jour.

Mais l’envie me dévorait d’aller courir : tout doucement, pendant que mes amis dormaient, j’ouvris la porte et pris la clef des champs.

Alors je me trouvai seul, au milieu d’un silence et d’un accablement étranges, sous une lumière étincelante, dans une température de fournaise. Je ne voyais partout que de grandes plantes fleuries, toutes semblables, dont les fleurs d’un jaune pâle se penchaient comme exténuées de chaleur. — J’étais dans un champ de cotonniers.

De tout petits êtres ailés, d’un vert métallique de hanneton, couraient sur ces espèces de mauves jaunes, en produisant dans leur vol rapide des bourdonnements de phalènes. — C’étaient des oiseaux-mouches qui faisaient leur dîner de midi.

Je m’avançais toujours dans ces cotonniers, sentant mes tempes brûlantes sous l’écrasant soleil. — J’arrivai à une barrière de planches, — solide, pour empêcher les bêtes de la forêt voisine de venir la nuit visiter la plantation. J’escaladai cette clôture et je me trouvai dans la campagne.

C’était une sorte de clairière, bordée au loin par un rideau de verdure. — De grands arbres, plantés çà et là au hasard, se baignaient voluptueusement dans ce soleil torride qui m’écrasait. — Ils étaient d’un vert surprenant et leurs feuilles épaisses étaient lustrées comme celles des camélias. — C’étaient des acajous, des ébéniers, des bois de rose. — Par terre, les herbes, les plus petites plantes, avaient des physionomies nouvelles. Il y avait sur toute cette campagne un bruissement extraordinaire d’insectes, qui était léger et immense, qui semblait sortir à la fois de partout…

À mesure que j’avançais, les arbres devenaient plus beaux, plus serrés… Maintenant ils formaient une voûte, haute, épaisse, laissant en dessous un vide et une obscurité d’église… C’était la forêt rêvée.

Il y faisait sombre ; des traînées de lumière bleuâtre descendaient le long des troncs énormes ; il y avait des lointains noirs, comme dans les forêts de Gustave Doré ; la terre était nue ; les branches, les racines étaient nues ; toute la verdure se tenait en haut, disposée en dôme compact, et l’on circulait assez librement là-dessous, sur des tapis de feuilles mortes.

Tout à coup quelque chose glissa dans ces feuilles sèches, — quelque chose de long, qui se tordait comme une corde qui fouette… oh ! le beau serpent qui passa près de moi, très effrayé de m’avoir vu…

Je m’assis sur de grandes racines d’acajou, impressionné délicieusement par cette solitude et cette splendeur. — Une liane orchidée étalait au-dessus de ma tête d’étonnantes fleurs ayant forme de mouche, réunies en grappes roses, d’une nuance pâle et délicate de fleur d’ombre. — Et autour de moi voltigeait toute une famille de papillons blancs en miniature, aux ailes très découpées et semées de gouttes d’argent en relief, — petits êtres rares, éclos dans l’éternelle chaleur et dans l’obscurité de ce bois…

À la longue, Plumkett, toutes nos facultés s’émoussent un peu, — et surtout celle que nous possédions si bien l’un et l’autre, d’être impressionnés par toutes les choses nouvelles. — Il est certain qu’aujourd’hui je ne remarquerais plus ces petits papillons semés de gouttes d’argent, ni tous les détails infimes de cette nature, qui pendant cette première journée se sont gravés dans ma mémoire.

Assis là dans cette forêt, sur mes racines d’acajou, je revis comme en rêve l’allée du vieux rempart où j’étais passé enfant, portant dans un carton l’Impromptu de Chopin. — Je revis aussi les deux mousses, et j’entendis la voix du grand dire à l’autre : « Singe du Brésil ! »

Je regardai autour de moi : il n’y avait pas de singes en vue. — Sans doute ils dormaient dans les branches…

Et puis, croiriez-vous, Plumkett, je revis certain vieux mur dont je vous ai précédemment parlé ; — vous savez, ce vieux mur de la Limoise, sur lequel jadis j’allais me percher, à la chaleur brûlante des midis d’été, dans le lierre et les branches de vigne, pour regarder la campagne et les grands chênes des bois endormis sous le soleil ; — pour rêver des forêts des tropiques, en compagnie des lézards gris, des sauterelles bleues et des sauterelles roses, des moucherons bourdonnants et des guêpes gourmandes qui tombaient pâmées, les pattes en l’air, pour avoir mangé trop de muscat.

Du fond de la vraie forêt du Brésil, je revis nettement ce mur, Plumkett, et je retrouvai, avec une tristesse poignante, ma vie et mes rêves envolés de petit enfant.

Alors je commençai à comprendre qu’il n’y a rien dans ce que le monde nous offre de réel quand nous grandissons, rien en fait de nature, ni en fait d’amour, ni en fait de tout, — qui réponde aux conceptions vagues et charmantes, aux intuitions de l’enfance…

Plumkett. — Mon cher Loti, cette fleur me plaît beaucoup, et c’est avec joie que j’en respire le parfum avant de mourir ; car je dois vous dire que je touche à ma dernière heure. Au moment où vous recevrez ceci, je serai mort, ce qui vaut bien autre chose. Mon âme viendrait volontiers vous tenir compagnie quand vous vous ennuierez par trop ; mais je ne sais si le diable voudra bien me le permettre, d’autant qu’il doit vous garder rancune de lui avoir ainsi soufflé l’âme du père Barez.

Tout à vous,
Feu Plumkett.



P. S. — J’ajoute quelques lignes pour vous annoncer que le phénomène s’est accompli.

Mourir est une chose simple et naturelle ; je dirai même, agréable.

Malheureusement, quand on est mort, on ne s’ennuie plus ; partant, plus de Fleurs d’ennui. Continuez donc tout seul vos charmants bouquets. Effeuillez quelques roses sur ma tombe : j’aimais cette fleur.

2me P. S. — La cérémonie a été fort brillante. Un grand nombre de personnes m’ont accompagné à ma dernière demeure. Chose extraordinaire ! en quittant l’église, je marchais comme une personne naturelle, en donnant le bras à une jeune fille en longue traîne blanche. Aucune tristesse excessive n’était peinte sur les traits des assistants, et les voitures qui nous attendaient à la porte n’avaient point cette mine sombre qu’ont d’ordinaire celles des pompes funèbres…

3me P. S. — Beaucoup de gens meurent de cette manière, et la population s’en trouve augmentée. Mourir ainsi, c’est renaître. Du reste, je pense bien que vous me rejoindrez un jour.

Loti. — Ah ! traître… Qu’avez-vous fait là ?…

Allons, soyez heureux, mon cher ami.

Mais alors, moi, je vais continuer à promener mon ennui par le monde, sans avoir personne à qui oser le communiquer !

Vrai, vous me manquerez beaucoup…