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Fleurs d’ennui/Texte entier

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Fleurs d’ennui (1882)
Pasquala Ivanovitch — Suleïma
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FLEURS D’ENNUI
EN COLLABORATION
AVEC
H. PLUMKETT

NOTE DE L’ÉDITEUR

Ceux de nos lecteurs qui ont lu le Mariage de Loti se rappelleront peut-être le nom de Plumkett, l’ami et le confident de Loti, le compagnon de ses voyages. Plumkett, pas plus que Loti, n’est une fiction. C’est à Plumkett que Loti, soucieux de la valeur de ses œuvres, soumet en premier lieu le travail qu’il vient d’achever. Loti a foi dans le jugement de Plumkett ; mais s’il accepte les critiques de son ami, et s’y conforme souvent, ce n’est pas toujours sans résister, sans défendre pied à pied le passage incriminé. C’est chose curieuse qu’un manuscrit de Loti révisé par Plumkett ; les observations, les réflexions, les réponses s’enchevêtrent au hasard de la dispute littéraire des deux amis, criblant le texte de notes, le zébrant de lignes noires, rouges ou bleues, en une saveur d’esprit aussi originale d’un côté que de l’autre. De cet échange de pensées, perdues avec les feuillets de la copie, est venue l’idée d’une collaboration à une œuvre commune ; non une de ces collaborations où le tempérament de chacun disparaît dans l’unité de l’ensemble ; Loti et Plumkett ont voulu conserver leur personnalité, laisser dans leur ouvrage la marque distinctive de leur nature. En écrivant Fleurs d’ennui, ils ont voulu faire quelque chose dans le genre de la Croix-de-Berny, où madame de Girardin, Théophile Gautier, Jules Sandeau et Méry, donnaient libre cours à leur fantaisie. Fleurs d’ennui est donc un livre double, dans lequel chaque auteur apporte à l’action son faire particulier, ses idées personnelles et les tendances instinctives de son individualité.

FLEURS D’ENNUI


I

Plumkett. — Mon cher Loti, on dit que les bêtes ont une âme : donc, vous et moi devons avoir quelque chose dans ce genre-là.

Nos deux âmes, — puisqu’il est admis que nous en possédons chacun une, — ne sont pas sœurs, mais cousines germaines par l’ennui ; ce n’est pas d’hier, vous le savez, que nous avons découvert cette parenté.

L’idée me vient d’organiser une petite réunion de famille, et de faire un petit bouquet de votre ennui et du mien : je vous enverrai des œillets d’Inde, et vous y répondrez par des pissenlits. — (Quant aux pensées, ce sont des fleurs que nous ne connaissons plus guère.) — Cela vous va-t-il ?

Moi, je me débiterai en aphorismes, instructifs pour la masse ; vous, vous ferez ce que vous pourrez : vous écrirez d’une manière quelconque des choses quelconques, n’importe quoi ; vous conterez vos rêves si vous voulez. Un sage de l’antiquité a émis cet axiome : « Il est bien difficile d’être plus bête que les autres. » Pénétrez-vous de cette vérité, et allez-y de confiance !

Loti. — Je commence par un rêve :

J’étais tout en haut du clocher du Creizker ; Yves était assis près de moi, sur la tête d’une gargouille de granit. Les lointaines vagues du pays de Léon se déroulaient en bas sous nos pieds, dans le demi-jour plein de mystère qui éclaire les visions du sommeil.

C’était l’hiver, et la lande bretonne était noire. — À l’horizon, on voyait la « mer brumeuse » et les rochers de Roscoff s’étageant comme dans les fonds peints par le Vinci.

Je disais à Yves : « Il me semble que le clocher du Creizker a tremblé. »

Yves répondait : « Mon bon frère, comment voulez-vous que cela soit ? » Et il regardait en souriant dans le vide.

J’avais le vertige, et je me serrais contre cette dentelle de granit qui nous soutenait dans l’air. Autour de nous il y avait de merveilleuses découpures de pierre, et des gargouilles à figure de gnome, auxquelles des lichens jaunes, — ceux qui dorent tous les vieux clochers de Bretagne, — faisaient des huppes et des barbiches de chèvre. Et la base du clocher se perdait, en fuyants indécis, en lignes confuses, dans l’obscurité de la terre.

Yves me paraissait plus grand que de coutume, ses épaules plus larges encore et plus athlétiques.

« Yves, disais-je, je t’assure que le Creizker a tremblé. »

… En effet, le vieux clocher des légendes bretonnes chancelait sur sa base, nous le sentions s’abîmer ; l’antique dentelle de granit se désagrégeait doucement, s’émiettait dans l’air, et les débris tombaient. C’étaient des chutes lentes et molles, comme des chutes d’objets n’ayant pas de poids, et nous tombions nous-mêmes, en cherchant à nous cramponner à des choses qui tombaient aussi.

… Maintenant nous errions par terre, au milieu de décombres qui continuaient de s’émietter et de disparaître. — En tombant, nous ne nous étions fait aucun mal, — mais nous éprouvions une angoisse, parce que le Creizker n’existait plus.

Nous songions au temps où nous naviguions, Yves et moi, sur la « mer brumeuse » : en passant au large, ballottés par les grandes houles d’ouest, mouillés par les embruns et la pluie, les jours sombres d’hiver, à la tombée froide et sinistre des crépuscules, — souvent dans les nuées grises nous apercevions de loin les deux clochers de l’église de Saint-Pol et le Creizker, posé près d’eux sur la falaise, les dominant de toute sa haute stature de granit. — Quand la nuit s’annonçait mauvaise, nous aimions à voir cet antique guetteur de mer, qui semblait veiller sur nous du haut de la falaise bretonne. À présent, c’était fini, et jamais nous ne le verrions plus.

Yves surtout ne pouvait se consoler de ce que son clocher fût tombé. — Moi, je lui disais : « On le rebâtira ; » — mais j’avais conscience de l’irrémédiable de cet anéantissement : il était semé sur la terre en débris aussi nombreux que les galets des plages. — L’œuvre merveilleuse des siècles passés était détruite, et cela me paraissait un signe fatal des temps ; la fin de ce géant des clochers bretons me paraissait le commencement de la fin de toutes choses, — et je me résignais à voir tout finir, j’étais comme recueilli dans une attente apocalyptique du chaos.

Autour de nous il n’y avait déjà plus aucune trace de la vieille cité de Saint-Pol, ni de la maison où Yves est né. Nous étions au milieu de la lande sombre et déserte, parmi les genêts et les bruyères : la terre reprenait sa physionomie des époques primitives, avant de s’anéantir, et l’obscurité dernière s’épaississait autour de nous.

Alors Yves me dit, avec l’intonation d’une frayeur d’enfant : « Frère, regardez-moi, est-ce qu’il ne vous semble pas que je suis devenu plus grand que de coutume ?… » — Et je répondis : « Non, » — pour ne pas lui faire peur ; mais je voyais bien qu’il était plus grand que nature, et maintenant il était vêtu comme un Celte, avec des peaux de loup jetées sur ses épaules. Autour de nous, il y avait des formes de larves qui s’agitaient dans l’obscurité toujours plus profonde, et je comprenais que déjà tous les deux nous étions morts…

…… Puis le rêve se termina par des conceptions sinistres, confuses, qui s’éteignaient graduellement…

— Il n’existe plus de suites de mots qui puissent traduire ces choses mystérieuses.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Plumkett. — Mon cher Loti, je crois avoir trouvé l’explication de votre rêve : Vous étiez couché avec votre frère Yvon sur la table de quelque cabaret de basse Bretagne ; vous aviez bu du cidre et de l’eau-de-vie de grain ; vous étiez complètement gris, et vous aviez roulé sous la table. C’était là votre chute molle, dans laquelle fort heureusement vous ne vous êtes rien cassé : Yvon était peut-être tombé le premier et vous par-dessus. Le clocher du Creizker, ce devait être quelque grande bouteille vide que vous aurez fini par faire chavirer. Quant aux choses qui tombaient aussi, c’étaient des verres qui s’émiettaient sous vos pieds par terre, et les larves, c’étaient la cabaretière et les maritornes de l’établissement, occupées à réparer tout le désordre que vous aviez produit.

Il n’y a rien dans tout cela que de très naturel ; seulement vous vous livrez, sur le commencement de la fin des choses, à des réflexions qui sont hors de propos. Songez donc, mon cher Loti, qu’il ne s’agit que de la fin d’une bouteille ; et encore cette bouteille que vous preniez pour un clocher n’était vide que parce que vous l’aviez bue ; or, il n’est pas raisonnable d’exiger que les flacons auxquels on boit ne se vident pas.

Au commencement de la vie, toutes les coupes sont pleines : buvez lentement, si vous voulez qu’il vous reste quelque chose sur le tard. Ne buvez pas trop les vins capiteux, car alors, vous ne sauriez plus sentir les saveurs douces et saines…

Loti. — Mon cher Plumkett, votre explication de mon rêve est idiote. Vous savez bien que je suis aux trois quarts musulman, et que je n’ai été gris qu’une fois dans ma vie : c’était à New-York, un soir où j’avais été convié à un banquet d’une société de tempérance. Les policemen m’avaient rapporté à mon bord.

Plumkett. — N’interrompez pas, Loti, pour dire des inepties, quand par hasard je dis des choses graves. C’est vrai, je suis tombé par malheur sur le seul défaut que vous n’ayez pas ; mais je parlais par images, comme ces orientaux que vous aimez. Il est d’autres ivresses plus dangereuses que celles du vin, et celles-là, Loti, vous les connaissez…

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Maintenant les coupes sont vides, les fleurs de la table sont fanées. Les convives ont disparu : les uns ont succombé à l’ivresse ; d’autres en ont eu peur, et se sont enfuis. Vous restez seul à une table chargée de débris : vous avez encore soif. Que ferez-vous ? Après un tel festin, en irez-vous chercher d’autres ? Non ; ils vous donneraient la nausée. Tout s’obscurcit autour de vous ; vous ne distinguez plus rien, et vous dites : « C’est le commencement de la fin. » — De quelle fin ? de la fin de toutes choses ? — Non ; ce n’est que votre festin à vous qui est fini.

Ainsi vous voyez que, même dans vos rêves, vos réflexions n’ont pas le sens commun.

Loti. — Il n’est pas gai, Plumkett, ce premier œillet d’Inde que vous m’envoyez.

Et puis, comparer la vie à un banquet, comme c’est usé ! Vous auriez pu m’appeler aussi : infortuné convive, c’eût été encore très nouveau. C’est même une fleur fort commune que votre œillet, Plumkett, et vous l’aurez cueillie sans doute dans le jardinet de votre concierge, en passant.

Moi, j’ai longtemps cherché ce que je pourrais bien dire cette fois, pour que vous n’y preniez pas sujet de me faire une morale bête.

Je crois avoir trouvé la chose ; je vais vous conter une histoire d’un temps où, certes, je ne m’étais encore grisé avec rien du tout.

C’est une histoire de mai. J’étais tout petit, tout petit enfant ; ce n’était peut-être pas le premier printemps auquel j’assistais sur la terre, mais c’était peut-être le second, ou tout au plus le troisième…

On venait de me promener ; c’était le soir.

Quand je fus rentré dans ma maison, que vous connaissez, et que je me trouvai dans la cour, j’éprouvai une mélancolie vague, parce qu’il commençait à faire noir ; mélancolie très douce parce qu’il faisait admirablement beau : c’était une de ces longues soirées de printemps, au crépuscule tiède et limpide ; autour de moi, cela embaumait le jasmin et le chèvrefeuille.

J’étais habillé d’une petite robe rose que je vois encore ; c’est le seul de mes costumes d’enfant qui me soit resté dans la mémoire, celui que je portais ce soir-là. N’est-ce pas que c’est drôle, se revoir en petite robe rose de bébé ?… Et puis au moins c’est bien honnête et bien innocent d’évoquer de pareils souvenirs.

Et quelle chose bizarre, se dire qu’à une époque encore peu éloignée, on assistait en nouveau venu aux choses de la terre, on ouvrait de grands yeux devant son premier printemps… Déjà on avait une intelligence capable de beaucoup comprendre, une petite tête capable de recevoir, dans le vague un peu, il est vrai, des impressions très compliquées ; et on n’avait encore rien vu ; on ne savait encore rien du tout, ni de l’évolution humaine commencée depuis cinquante siècles, ni du retour éternellement immuable des renouveaux de la nature… On regardait tout cela avec une sorte d’étonnement réfléchi, on y mêlait comme des ressouvenirs troubles et pleins de mystère de choses antérieures… D’où venait-on ?… Y avait-il eu un avant, un en deçà ?… Plus tard, j’ai eu des instants dans ma vie où j’en ai été persuadé. Mais, alors, il y aurait un au delà aussi, et il est bien ténébreux cet au delà, et il me fait frémir.

— Je suis très loin de la petite histoire que je vous contais, et je vais y revenir. Mais convenez que c’est singulier : quand on s’est promené par le monde, qu’on a tout vu dans le présent ; tout deviné dans les profondeurs du passé ; quand on a tout compris et tout ressassé… se dire qu’il y a trente ans à peine, on venait d’arriver, et qu’on s’étonnait de voir les soirées devenir longues et tièdes, les roses blanches fleurir sur les vieux murs, la fête du printemps commencer…

Vous connaissez, Plumkett, cette cour dont je veux parler, la cour de ma maison : une sorte d’avenue de verdure et de fleurs aboutissant à un fond très ombreux. — Dans ce fond, un fouillis de feuillage ; d’un côté de hauts murs tapissés de lierre, d’où pendent des vignes, des glycines, des roses, de grandes branches de toute espèce de plantes ; de l’autre côté, au midi, des murs très bas, enfouis sous des touffes, sous des bouillées de jasmins et de chèvrefeuilles. — Les jardins des voisins sont derrière, et au-dessus s’ouvre la grande échappée large et claire du ciel.

Ce soir dont je parle, cette échappée de ciel au midi et au couchant était d’un beau jaune limpide ; en haut, sur ma tête, c’était d’un bleu vert, très lumineux encore, et les branches pendantes se détachaient là-dessus en fines découpures noires. Je jetai un regard d’inquiétude vers quelque chose qui se dessinait très loin sur le ciel, au-dessus du mur, parmi des têtes d’arbres fruitiers. Cela occupait pourtant une bien petite place dans le lointain, ce quelque chose, mais c’était une silhouette extraordinaire : le pignon d’une vieille maison, avec une espèce de cheminée démolie, le tout ayant un profil d’animal, une ressemblance de loup. — Je l’ai vue pendant bien des années, cette forme de bête ; je ne la retrouvais que le soir, quand elle se découpait en chose obscure sur le fond doré du couchant, — c’était les soirs d’été surtout, quand je rentrais de la promenade. Elle avait l’air triste, cette forme de bête, et sa tournure a été mêlée à toutes les mélancolies, à toutes les frayeurs de mes soirées d’enfant…

Plusieurs années plus tard, je me rappelle l’avoir encore cherchée dans ce coin de ciel, cette silhouette de loup, — un soir que je revenais au foyer après une longue campagne en Polynésie ; je l’aurais saluée à ce moment-là comme un vieux souvenir aimé d’autrefois ; mais elle n’y était plus : — en mon absence on avait démoli la vieille maison. — Par-dessus les folles branches des jasmins et des rosiers, je ne vis plus que des têtes de poiriers, et les bouquets de fleurs rouges d’un grand grenadier du jardin voisin.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

— Je vous fais mille excuses, Plumkett, de m’être encore lancé dans des digressions de cette longueur.

Je vous disais donc qu’un certain soir de mai, rentrant chez moi en petite robe rose, je m’étonnais beaucoup de voir combien, en quelques jours, tout était devenu vert et touffu. — C’était extraordinaire comme toutes ces masses de plantes qui retombaient des murs étaient maintenant épaisses et feuillues ; au-dessus de ma tête, cela faisait l’ombre plus dense, cela jetait une obscurité tiède, pleine d’odeurs douces. — Et ce grand berceau de jasmin de la Virginie, — je me rappelais très bien avoir vu, quelque temps avant, une lune d’hiver dessiner en petites lignes noires sur le sol tous les enlacements compliqués de ses branches. À présent, c’était un dôme compact tout vert et tout fleuri, sous lequel il faisait noir, et, à l’abri de cette voûte, il y avait des milliers de moucherons qui dansaient.

— Moi, je me promenais là-dessous, les mains derrière le dos (ce qui est, vous savez, l’attitude des bébés quand ils ont des méditations profondes) et je cherchais à comprendre…

Et puis ces jours qui allongeaient, qui allongeaient, qui se traînaient en demi-obscurités limpides, et toutes ces fleurs qui poussaient partout, et cette augmentation de chaleur et de lumière, cette splendeur qui arrivait… Oui, tout cela m’apportait bien la notion confuse de quelque chose d’inconnu qui allait commencer : l’été ! mon premier été !… je ne me rappelais pas celui d’avant, mais celui-là troublait ma petite tête et me charmait beaucoup.

— Maintenant voici tout de bon où commence mon histoire :

Il y avait, ce jour-là, dans un coin de la cour, une caisse à fleurs pleine de sable. Toute la journée je m’étais amusé à remuer ce sable ; d’abord j’avais fait des petits pâtés avec une pelle ; et puis après j’avais aplani le tout et tracé une allée, le long de laquelle j’avais mis des petits vases et des brins de clématite recourbés en berceau.

Tout en me promenant à petits pas, dans mon attitude contemplative, je me rappelai ce jardin que j’avais construit dans le jour, et j’allai le regarder.

Ça sentait très bon, le soir, toute cette clématite. Les brins couvraient entièrement la caisse et retombaient autour ; toutes les fleurettes se voyaient encore, parce qu’elles étaient blanches, mais elles semblaient si légères dans cette demi-obscurité qu’on eût dit des plumes. Je vois encore tout cela.

J’avais très grande envie d’entrer dans ce jardin : on devait être tout à fait bien là, assis dans l’allée en miniature du milieu, et tapi sous cette clématite.

Mais c’était beaucoup trop petit, bien que ce fût un jardin ; je comprenais cela parfaitement : c’était trop petit pour me contenir…

Il était possible d’essayer pourtant… Après avoir réfléchi et fait appel à toutes mes connaissances sur les proportions des choses, je posai un pied sur le bord, et j’essayai de m’enlever pour monter.

Hélas ! la caisse chavira ; le sable, les petits vases, les fleurs, tout dégringola, — et moi aussi, — à la renverse, sur mon derrière, Plumkett. Je me fis du mal et je me mis à pousser des cris affreux.

Alors ma bonne m’emporta, en me faisant sauter pour me consoler, sauter en mesure sur un vieil air très gai du pays qui s’appelle la Pêche aux moules.

Plus tard, dans le courant de ma vie, chaque fois que j’ai fait des chutes cruelles pour avoir tenté des choses impossibles, si j’avais eu près de moi quelqu’un pour me prendre et me faire sauter la Pêche aux moules, j’aurais peut-être moins souffert…

Plumkett. — À quel état de sensiblerie mièvre, voisine du ramollissement, êtes-vous tombé, mon pauvre Loti ! — Vous auriez bien mieux fait de courir après votre cerceau comme une petite brute, que de commencer de si bonne heure à rêvasser de cette manière.

Mon Dieu, comme c’est ennuyeux et endormant, vos souvenirs d’enfance !

Loti. — Attendez, Plumkett, je me rappelle encore ceci, qui se passait, je crois bien, dans la même soirée, — ou peut-être un an plus tard… Peut-être que je confonds ensemble deux printemps, mais peu importe !

Je voyais voler en l’air des espèces de choses noires, comme de grands papillons qui passaient très vite, sans faire de bruit, et je demandais à ma bonne :

« Dis, Zette, qu’est-ce qui vole comme ça ? »

Ma bonne s’appelait Suzette. Elle était assise au bord d’une banquette de pierres moussues ; sous la retombée des chèvrefeuilles qui la mettaient dans l’ombre, je ne distinguais plus guère que le grand pointu blanc de sa coiffe de paysanne.

« Ça, c’est des souris-chaudes, » répondit-elle. (Dans mon pays, c’est le nom des chauves-souris.)

— Et dis, qu’est-ce que c’est, des souris-chaudes ?

— Ah ! dame… (Elle était très calme, la vieille Suzette, et cherchait toujours fort tranquillement ses réponses.) Dame, des souris-chaudes, — c’est des souris qui ont des ailes. Quand vient le printemps, ça vole comme ça sur le soir, pour attraper les mouches et les hannetons qui n’ont pas voulu aller se coucher…

Des souris-chaudes !… cela me jetait dans des méditations profondes ; des souris qui volaient !… et puis d’abord, pourquoi étaient-elles chaudes, ces souris ? Elles me faisaient bien l’effet d’avoir une vague affinité avec le diable, personnage dont la physionomie probable me préoccupait beaucoup dans ce temps-là…

Un autre souvenir de chauves-souris me revient encore ; — laissez-moi écouler le stock de mes souvenirs de chauves-souris, Plumkett.

C’était plus tard ; j’avais bien dix ans. J’étais, un soir d’été, dans le jardin d’un domaine de campagne qui s’appelle la Limoise, et dont je vous reparlerai dans la suite. À lui tout seul, ce nom de Limoise a le pouvoir encore de réveiller pour moi un monde endormi d’images et d’impressions d’enfant : des bois de chênes, des bruyères, une campagne pierreuse ayant un bon air pastoral d’autrefois ; des moutons et des odeurs de serpolet… J’écrirais des volumes sur ce recoin de la terre, que je ne parviendrais pas à traduire par des mots le charme qu’il a exercé sur mon imagination d’enfant ; quelquefois, par instants fugitifs, je retrouve encore ce charme quand je reviens là ; — mais il s’obscurcit avec les changements et les années, et il s’effacera, en demeurant inexprimable…

Le grand jardin, très vieux comme la maison, était alors un peu abandonné ; il y avait des endroits dans ce pauvre vieux jardin qui retournaient positivement à l’état sauvage, et c’étaient les endroits que j’aimais le plus.

Les midis brûlants de juillet, j’allais souvent me percher à un certain point de prédilection sur le vieux mur ; je restais là tout seul, assis dans le lierre où l’on étouffait de chaleur ; au milieu de toute sorte de bourdonnements de mouches, j’écoutais les chansons des sauterelles ; je regardais les bruyères et les bois de chênes, accablés de soleil, les lointains de la campagne chaude et silencieuse. Et je chantais tout bas, tout bas, de petits hymnes que je composais à l’été et aux arbres ; je rêvais des forêts tropicales et des solitudes d’Afrique qui, de très bonne heure, ont hanté mon imagination d’enfant, et que j’avais deviné bien avant de les avoir vues… — Donc, un certain soir d’été, il y avait dans ce jardin une quantité inaccoutumée de chauves-souris qui volaient. C’était un soir chaud, lourd et calme ; du côté où s’était couché le soleil, on voyait encore, longtemps après, ces nuances d’un brun rouge qui sont particulières aux grandes chaleurs de l’été. On était très isolé dans cette campagne ; autour, il y avait des bois. Il nous arrivait, comme de très loin, un tintement de cloche ; un peu triste, un peu fêlé, ce pauvre son de cloche, mais il nous était familier et nous l’aurions reconnu entre mille. C’était l’Angélus qui sonnait là-bas, dans la vieille église du village d’Échillais…

Je courais dans ce jardin avec une jeune fille que j’aimais comme une grande sœur, et dont la mémoire, déjà lointaine, est mêlée pour moi à ce charme inexprimé des bois de la Limoise.

Elle était bien enfant, alors surtout.

« Veux-tu voir arriver toutes les chauves-souris autour de nous ? dit-elle. Je sais comment on fait pour les appeler. »

Alors elle grimpa sur les branches basses d’un vieux poirier, et se mit à agiter son mouchoir en l’air.

En effet, elles arrivèrent toutes, effarées, pour voir ce que c’était que cette chose blanche qu’on leur faisait danser dans l’obscurité. Elles venaient même si près, que la peur nous prit de les voir nous tomber dessus, et nous nous sauvâmes en courant dans la maison…

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Chauves-souris, pauvres bestioles, objet d’horreur pour tout le monde ; pour moi, bêtes des soirs d’été, ne volant que dans l’air chaud des beaux jours… Je leur pardonne leur laideur et je les admets, parce qu’elles ont déployé leur vol fantastique dans l’air pur de mes belles soirées d’autrefois, et que je les retrouve mêlées aux souvenirs des étés de mon enfance…

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Plus tard, à Paris, j’habitais, au quartier Latin, une petite chambre d’étudiant, froide et grise, encombrée de livres classiques et de cahiers. Un tableau noir et de la craie, des choses laides et tristes.

J’avais dix-sept ans. Après un hiver d’études, longue saison d’ennui, de premières fatigues, de premiers écœurements, il arriva que le printemps fit son apparition, comme c’est la loi de nature.

Un soir de mai, le temps étant devenu tiède, j’étais resté accoudé à ma fenêtre haut perchée, — rêvant de m’en aller… J’avais là des perspectives mélancoliques de cheminées, de vieux toits noirs, le clocher de Saint-Étienne du Mont, le clocher de Sainte-Geneviève. Cette belle soirée me semblait étrange, tombant sur toutes ces choses maussades ; je m’étais figuré qu’à Paris le printemps ne reviendrait jamais.

Il était venu tout de même ; la soirée était douce et j’apercevais en bas, sur une fenêtre, de pauvres lilas fleuris.

La nuit tombait. Et tout à coup je vis deux chauves-souris qui décrivaient des courbes folles sous ma fenêtre… Avec quel plaisir je les saluai, ces deux pauvres vilaines bêtes ! C’était pour moi plus que les premières hirondelles, ces deux premières chauves-souris : vraies messagères de l’été, messagères des vacances, du départ et de la liberté.

Sans compter que j’espérais bien ne pas y revenir dans ce gîte noir… Et, en effet, je n’y revins pas : on me donna ma volée pour ailleurs, et je pris un grand vol qui me mena très loin ; on ne me revit plus au Quartier…

Vous savez, Plumkett, que, si je n’ai jamais été enfermé dans un lycée, je n’ai pas non plus beaucoup langui au quartier Latin. Je n’y ai guère passé qu’un an, juste assez pour en avoir une idée. Je traînais tout autant que les autres, mon Dieu, dans les divers établissements de la rive gauche ; mais j’y avais les allures inégales, — brusques ou timides, — effarées, d’un oiseau qu’on aurait pris déjà grand pour le mettre en cage ; j’y ai éprouvé bien des étonnements ; j’en ai emporté des souvenirs de choses fades, écœurantes, malsaines. Il y a des gens qui ont chanté cette vie là ; moi, je n’ai jamais compris la poésie de la mansarde, ni de la grisette, ni de l’estaminet.

… Une dernière chauve-souris me repasse en tête, amenée par les autres, mais elle est grosse celle-ci, par exemple ; elle appartient à l’espèce énorme et affreuse des roussettes, qui habitent les régions toujours chaudes de la terre.

Je connaissais à la côte de Guinée un vieux forban qu’on appelait le père Barez (c’était beaucoup plus tard ceci ; j’avais environ vingt-trois ans, et déjà j’avais couru les cinq parties du monde).

C’était un vieil homme bizarre que le père Barez, fort connu dans les comptoirs de la côte : type d’une espèce aujourd’hui perdue, mulâtre de je ne sais où, ex-pirate et négrier ; revendant, quand il en avait assez, ses négresses avec les enfants qu’il leur avait faits, le tout en bloc, au plus offrant ; trafiquant de tout, et fourrant toujours dedans son monde.

Brave homme au demeurant, il disait avec un gros rire, en montrant ses dents blanches : « Mes amis, quand j’avalerai ma gaffe, je pourrai au moins dire que j’ai vécu ! » Et c’était vrai, il avait vécu, de la vie excentrique et tourmentée des anciens forbans ; il avait eu même son heure de fortune et de splendeur : on montrait encore, dans un coin du pays mandingue, les restes d’un palais fantastique qu’il s’était autrefois fait construire pour y donner d’étranges fêtes.

Sur ses derniers jours, s’étant fait ermite, il avait obtenu du gouvernement français le commandement de la rivière Ponga. Et il s’en tirait à merveille, grâce aux alliances qu’il s’était depuis longtemps ménagées avec les chefs noirs ; il était tout à fait l’homme de la situation.

Un jour, nous apprîmes que le père Barez était mort, et nous nous rendîmes au plus tôt dans la rivière Ponga, qui se trouvait, par suite de cet événement, livrée aux factions et à l’anarchie.

Quand nous arrivâmes, la case du vieux pirate, à l’ombre de ses grands arbres exotiques, était verrouillée et barricadée ; personne n’y était entré depuis que le mort en était sorti, et on nous attendait pour le partage.

Il s’échappa de là dedans, quand on ouvrit, une chaleur concentrée, un air irrespirable. Des objets extraordinaires étaient éparpillés partout en fouillis inquiétants, et il y avait, plaquée au mur, une roussette brune, qui dormait la tête en bas comme c’est l’habitude des chauves-souris. Elle s’éveilla effarée quand elle vit pénétrer la lumière, et, déployant ses membranes chauves, elle se mit à voler à tire-d’aile, en se heurtant partout comme une folle.

Un matelot breton, qui avait peur, l’abattit d’un coup de bâton, en disant : « C’est l’âme du vieux ! »

Moi, je fus tout de suite de l’avis de ce brave garçon, cela ne pouvait être en effet que l’âme du vieux : n’ayant pas su monter plus haut, elle était venue, sous forme de bête horrible, se coller au mur.

Je l’ai encore chez moi, cette roussette, — dans un cabinet qui est voué aux choses invraisemblables et aux souvenirs empaillés de mes promenades par le monde. — Elle est confite dans un bocal d’esprit-de-vin, la tête de côté, tirant la langue, et, comme elle n’est pas belle à voir, je l’ai légèrement dissimulée derrière un caïman. Il y a sur le flacon une étiquette, un peu jaunie par ses voyages en mer, mais où l’on peut lire : Âme du père Barez.

De son vivant, le vieux négrier avait coutume de dire que le diable hériterait de son âme ; il se trompait, et c’est moi qui l’ai eue…

Plumkett. — C’est tout un. Mais, que voulez-vous ! il l’avait bien mérité, après tout, ce vieux, de finir entre vos mains.

Troisième œillet d’Inde.

On n’est jamais bien qu’ailleurs, mon cher Loti, vu qu’on s’ennuie partout. Donc, il n’est pas mauvais, de temps à autre, de s’en aller de partout où l’on est. Un certain nulle part fait d’inconscience universelle et d’anéantissement absolu, ce serait beau ! Qu’il existe ou non, ce néant, éternel sommeil sans rêves, plus doux que tous les rêves, je l’aime…

Que nous serions donc heureux si nous pouvions laisser dans quelque coin cette défroque de chair et d’os, destinée à faire de l’humus pour les générations futures. Songez qu’il nous faut la nourrir, la vêtir, la présenter convenablement dans le monde, et que, pour nous récompenser, il n’est pas de sottises auxquelles elle ne nous entraîne.

Comme il doit être bon, le moment où notre âme s’envole comme un léger papillon aux ailes d’or, bien loin, bien loin de cette grossière chrysalide ! (Excusez, mon cher ami, cette image du papillon aux ailes d’or qui n’est peut-être pas bien neuve.)

Et si ce qui s’envole de la chrysalide, c’est rien, — cela n’en vaudra que mieux !

On pourrait essayer ce saut dans l’Inconnu ; mais sera-ce un vol, une chute, ou encore rien ?… Et puis notre manque d’habitude de la chose (vu qu’elle n’arrive jamais qu’une fois) nous arrête toujours, et retarde sans cesse le plus beau jour de la vie, qui est celui de la mort.

En attendant donc que ce moment heureux vienne par la force destructive du temps ou des événements, allons nous promener tous les deux. — Voulez-vous ?

Si chacun de nous laissait de lui-même avant de partir tout ce qui est bon à laisser, il ne resterait rien. Alors personne ne partirait ; il n’y aurait donc pas de promenade, et par suite pas de récit, pas d’œillet d’Inde. De simples pages blanches. Or, le public capable d’apprécier une semblable littérature n’existe guère dans nos pays, dont la civilisation est encore relativement en enfance. Je ne vois guère qu’en Orient, chez ces peuples millénaires arrivés au summum de la sagesse par les contemplations perpétuelles dans lesquelles ils laissent si heureusement tomber leurs vagues pensées, un public capable de trouver plus d’intérêt à des pages blanches qu’à toute autre chose, et encore faudrait-il le chercher surtout parmi les fakirs et les derviches.

Non, chez nous, il faut que ces pages soient couvertes de petits caractères noirs, alignés et ponctués. Donc, sacrifions au faux goût du jour comme tant d’autres l’ont fait avant nous : qu’il y ait un récit, deux voyageurs, et un quelque part où ils se promèneront.

Où irons-nous ? Voilà la question. Que ferons-nous ? Que dirons-nous ? Ne réfléchissons pas trop, car nous ne partirions pas. Ne songeons pas à ce que nous allons faire, car nous ne ferions rien ; à ce que nous allons dire, car il vaut toujours mieux se taire que parler. Rien vaut toujours mieux que quelque chose.

Vous croyez peut-être, ô Loti si naïf et si rusé, que je vais vous emmener dans ce que les clercs d’avoués appellent les « hautes sphères de l’idéal ».

Non, vraiment : l’idéal, c’est trop bête à la fin ! Et trop commun aussi, puisque tout le monde se mêle d’en avoir.

Donc, c’est sur terre que je vous emmène, et en Chine, pour nous reposer de votre Polynésie, et de vos pays musulmans, qui sont usés au possible…

Mais, attendez donc, il faut ménager la vraisemblance de ce récit de promenade en commun. Il est évident que nous n’avons pas pu combiner tranquillement ce voyage, comme deux bons compagnons qui se préparent à cheminer côte à côte en échangeant des impressions heureuses et humoristiques ; car, suivant nos habitudes, nous nous serions querellés avant le départ, et finalement nous ne serions pas partis.

— « Dieu qu’il est dur, ce départ ! Partiront-ils ou ne partiront-ils pas, ces deux voyageurs ? » se demande le lecteur avec inquiétude.

— « Oui, monsieur ; un peu de patience, comme vous savez en avoir quand vous vous embarquez dans quelque omnibus de campagne qui a toujours de nouvelles commissions à prendre avant de se mettre en route. Un peu de patience, nous allons partir au lever de l’aurore, qui sera même une aurore boréale. Êtes-vous content ? »

— Voyons, arrangeons vite quelque chose de vraisemblable : nous nous sommes rencontrés par hasard dans un de ces endroits fréquentés et banals où tout le monde se retrouve, comme, par exemple, sur la glace de la baie du Pé-tchili, à une heure du matin, une nuit d’hiver.

J’étais, moi, vêtu d’un sayon en poil de chameau avec force peaux de bêtes par-dessus. Longs cheveux blancs postiches, tombant sur les épaules, longue barbe blanche postiche ; une besace sur l’épaule et cinq sous dans la main. — Vous, la taille serrée dans un élégant justaucorps de velours garni de fourrures, vous étiez drapé dans un grand manteau tout à fait romantique ; sur le front, un « signe fatal », et sur la tête une jolie barrette avec une aigrette rouge.

Nous avions eu l’idée de nous accoutrer ainsi, vous comprenez bien pourquoi : afin de ne pas nous reconnaître au cas où nous nous serions rencontrés promenant notre ennui sur quelque même point de cette planète, — qui a toujours été trop petite pour nous deux, puisque l’un n’a jamais pu aller nulle part sans y trouver l’autre.

De cette manière, vous voyez que la conjonction a lieu par hasard, et le premier abord mutuel pourra être satisfaisant.

… La plaine de glace s’étend de tous côtés à perte de vue. La fantastique lumière de l’aurore boréale, promise au lecteur patient, embrase et colore superbement…

Loti. — Laissez-moi faire cette aurore, Plumkett : cela m’amusera. J’en ai tant vu dans les mers du Nord, pendant mes nuits de quart, que je saurai bien en raconter une.

Vous disiez :

« La lumière boréale embrase et colore superbement… » cette nuit et ce désert. À travers le cristal étincelant des glaçons qui nous entourent, les reflets d’en haut se décomposent en tant d’arcs-en-ciel, que nous croyons marcher au milieu d’un monde fait tout entier de gemmes précieuses.

Au-dessus de nos têtes, les nuages qui planent sont d’un rouge sombre, d’une couleur intense de sang.

Et de grands rayons pâles traversent le ciel comme des queues de comètes ; il y en a des milliers et des milliers, qui divergent tous d’une sorte de centre mystérieux, perdu au fond de l’immensité noire : le pôle magnétique. Des faisceaux, des gerbes de rayons s’élancent et se déforment, reparaissent et puis s’éteignent. Cette étrange magnificence change et remue.

C’est la splendeur de cette force insaisissable, inconnue, qu’on a appelée magnétisme. Cette puissance occulte se donne ce soir une grande fête, par cette nuit d’hiver, là-bas dans les régions hyperborées. Elle rayonne, elle éblouit, elle inquiète, elle jette son épouvante de chose inexpliquée, incompréhensible, spectrale.

Une sorte de tremblement continu agite toute cette lumière. On croit l’entendre bruire et crépiter ; — on écoute, — rien… Ce n’est qu’une grande fantasmagorie silencieuse. Ce feu est froid et mort ; dans ce ciel et sur cette mer gelée, c’est le silence absolu.

Plumkett. — C’est bien cela. Ce milieu grandiose agissant sur nos nerfs, nous voici, Loti et moi, dégagés de toute entrave banale, ce qui facilite encore le bon accueil que nous nous faisons l’un à l’autre.

Le premier, je vous interpelle : « Je suis Ahasvérus, dit le Juif errant, ayant vingt-cinq centimes dans ma poche, et le tour du monde à faire jusqu’au Jugement dernier, sans autres ressources pécuniaires, depuis mille huit cent quarante-neuf ans. Et toi, jeune homme, qui as dû entendre raconter ma piteuse légende, qui es-tu ? »

Vous répondez : « Je suis Childe-Harold. J’ai bu à toutes les coupes ; je me suis enivré de tous les nectars et j’ai aussi senti l’âcreté de tous les fiels. J’ai respiré tous les parfums et tous les miasmes pestilentiels, quoique jeune encore. Je porte au front un signe fatal que tu peux y voir, vieillard ; tiens, là, entre les deux yeux. Et, repu de tout, blasé sur tout, je cherche autre chose que tout. »

Ahasvérus : « Tes discours ne me semblent pas clairs, jeune homme, mais c’est égal : tu me plais ! Vas-tu au nord ou au midi ? »

Childe-Harold : « Je vais où le vent chasse la feuille détachée de son rameau. »

Ahasvérus : « Eh bien, justement, moi aussi, je vais là. Viens avec moi, et mon âge mûr pourra tempérer les ardeurs de tes passions, qui me semblent un peu déréglées ; mon expérience, dix-neuf fois séculaire, guidera ta jeunesse… »

Et nous voilà donc, cheminant côte à côte sur la glace, moi en Juif errant et vous en héros byronien.

Loti. — Ahasvérus et Childe-Harold sont démodés, mon pauvre Plumkett, et votre petite histoire est d’un rococo complet.

Plumkett. — Nous échangeons des propos fort intéressants. Je vous parle de mes mille huit cent quarante-neuf années de voyages ; dans mes récits, je vous montre un ailleurs perpétuel, et je vous tiens ainsi sous le charme de ma conversation.

Vous, croyant me raconter du nouveau, vous me confiez des idylles dont les héroïnes, appartenant à toutes les races humaines connues, ont les mœurs les plus étranges. Et, dans vos discours, les mots parfums exotiques, charme oriental, calme tiède, chaleur énervante, sables brûlants, immensité plate ou platitude immense, et autres propos semblables reviennent très souvent ; — le tout accompagné de beaucoup de désespérance et d’amertume…

— Cependant, de la ligne droite de l’horizon, nous voyons devant nous surgir de petits points noirs…

Loti. — Permettez, Plumkett, il faut aussi songer à éteindre notre aurore boréale, car la nuit s’avance, je suppose, et le jour va bientôt paraître.

Les nuages, qui d’abord ressemblaient à du sang vu par transparence, ont peu à peu changé de couleur. Les uns sont devenus d’un rouge sombre, les autres, d’un rose triste et mourant.

Les grands yeux pâles s’en vont à la débandade dans le ciel immense ; on dirait qu’ils ont perdu leur centre ; on dirait qu’on les en a détachés en les tranchant : du côté du pôle, leurs sections sont nettes comme des sections faites à coups de ciseaux.

Seulement ils se tiennent encore entre eux, les rayons pâles, juxtaposés en longues séries mouvantes et tremblantes. Cela semble des bandes d’une gaze lumineuse plissée à petits plis.

Des souffles mystérieux, qu’on ne sent pas sur terre, des souffles magnétiques, agitent doucement ces étoffes de feu blême ; elles s’enroulent en spirales légères, ou se déploient comme des banderoles impalpables, en s’éteignant toujours.

De dernières rougeurs, presque livides, paraissent encore çà et là sur les nuages.

De derniers lambeaux de cette gaze lumineuse traînent au hasard dans l’espace, en tremblant toujours. Ils deviennent de plus en plus diaphanes. Ils sont si vagues, qu’on a peine à les suivre. Ils sont si ténus, que l’œil les perd. Ils ne sont plus rien. La lumière polaire est éteinte. L’aurore boréale vient de mourir.

La nuit noire et glacée nous enveloppe et nous n’y voyons plus, au milieu de ce chaos déchiqueté qui est une mer figée.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Plumkett. — Pardon ; nos yeux sont habitués à l’obscurité, mon cher Loti, et nous pouvons encore parfaitement nous diriger. D’ailleurs voici la première clarté indécise du jour d’hiver qui se lève. Devant nous, comme je vous le disais, nous voyons surgir sur la ligne d’horizon des petits points noirs, qui deviennent des masses, qui, insensiblement, montent, montent, à mesure que nous nous en rapprochons, et s’élèvent enfin rapidement au-dessus de la surface polie et réfléchissante du golfe gelé. Une ligne brunâtre vient ensuite réunir tous ces petits îlots épars qui prennent à nos yeux des aspects formidablement guerriers : c’est la côte du Pé-tchili, c’est l’entrée du Pé-ho ou rivière du Nord, ce sont les forts de Ta-kou, c’est la Chine !

Nous nous engageons au milieu de divers ouvrages en terre, et découvrons l’embouchure étroite et tortueuse du fleuve. Ici la glace est opaque et d’un jaune terreux : ce n’est plus de l’eau, c’est de la vase gelée.

Lentement le jour se lève.

Sur chaque berge se dresse une formidable citadelle, flanquée d’énormes bastions à l’européenne, avec des embrasures qui laissent paraître des canons Armstrong.

Sur chacune de ces citadelles flotte un long pavillon jaune, sorte de banderole dentelée sur laquelle on voit un dragon vert cherchant à prendre avec les dents une grosse boule, blanche qui représente la lune. C’est le pavillon du Tien-tze ou Fils du Ciel, souverain de ce Tchoung-koué ou empire du Milieu, au sein duquel nous pénétrons.

Des hommes se montrent aux remparts. Ils sont vêtus de larges casaques noires bordées de galons rouges ; ils ont sur le ventre une boule rouge et portent dans le dos les deux caractères Tang-ping qui signifient soldat (nous reconnaissons à ces signes leur position sociale).

Ils sont coiffés de petits turbans noirs autour desquels s’enroule leur chevelure tressée en queue.

Nous examinons ces faces patibulaires de bandits. Elles ont des expressions cruelles et niaises, féroces et riantes ; nez courts, épatés et busqués, petits yeux obliques, bouches largement fendues, mentons renfoncés.

Tous gesticulent, se démènent et crient à la vue des deux étrangers voyageurs qui arrivent. Et s’ils pouvaient se douter de ce qui se passe dans leur tête ! Leur cervelle de Chinois éclaterait !

Une plaine marécageuse qui n’en finit plus, plaquée çà et là d’étendues luisantes, qui sont des flaques d’eau gelée.

Un grand village, amas de petites cabanes en terre dont la couleur se confond avec celle du sol. Puis un autre village, toujours de la même couleur terreuse, puis un autre, et un autre encore. Et des gens couverts de peaux de bêtes comme des Esquimaux, avec de longues queues toujours et des yeux de travers, qui grouillent, qui vont et viennent comme des fourmis, qui s’arrêtent sur les berges, qui s’attroupent, écarquillent leurs petits yeux sournois, et, en nous voyant crient à tue-tête : Koué-tsé ! Koué-tsé ! (Fils de diables !)

Sur la place, un grand va-et-vient de charrettes, de traîneaux, d’hommes montés sur des ânes, de piétons, tous ronds comme des boules, sous leurs amas de peaux de bêtes.

Sur les berges, là où il n’y a pas de maisons, d’interminables alignements de jonques halées à sec, peintes en couleurs éclatantes, avec des proues représentant des gueules de monstres.

Puis encore des villages en terre, encore des jonques, encore des fourmis humaines, encore des traîneaux sur la glace, encore de grands forts bastionnés avec des bannières et des banderoles jaunes ; encore des Tang-ping, avec leurs boules rouges sur leur ventre noir. Et du monde s’égosillant, hurlant : Koué-tsé ! Koué-tsé ! Koué-tsé !

— « Nous allons louer ce char qui passe, » dit Ahasvérus-Plumkett, « et nous serons, dans trois jours, arrivés à Péking. Si vous saviez, Childe-Harold, tout le monde de pensées qui s’éveille en moi, à simplement considérer cette charrette à deux mules que nous allons prendre. Songez, mon cher ami, que, six cents ans avant notre ère, le sage Koung-Fou-Tsé voyageait comme nous, dans une charrette exactement pareille à celle-ci, à travers cet immense empire, qui alors ressemblait fort à ce qu’il est aujourd’hui. Les charrettes chinoises, ô Childe-Harold, n’ont pas évolué d’après la loi de Darwin ; leur espèce est restée stationnaire. »

Childe-Harold-Loti : — « Mais, je ne me trompe pas !… Ces discours emphatiques et détraqués, cette parade de science moderne mal digérée !… Ce n’est pas Ahasvérus, c’est — Plumkett ! »

Le faux Ahasvérus arrache sa perruque, sa barbe et son nez postiches. Loti efface son signe fatal, tracé à l’encre sur son front ; il enlève l’aigrette rouge de sa barrette qui a tout bonnement l’air d’une simple toque anglaise, et son justaucorps regardé attentivement semble ne plus être qu’un petit veston de gommeux. Ils se précipitent dans les bras l’un de l’autre, et le plaisir de se retrouver leur fait oublier pour un moment l’ennui mutuel qu’ils se procurent d’ordinaire.

En routé pour Pé-king ! Clic ! clac !… « Ta ta ta ta ! » crie notre cocher à queue, et les voilà parties au trot, nos deux mules maigres.

Notre véhicule est monté sur une paire d’énormes roues, et recouvert d’une toile bleue destinée à nous protéger contre le vent poussiéreux du nord. Nos mules ont d’inébranlables principes qui leur interdisent de faire plus de quarante lis à l’heure (quatre kilomètres en style français).

Le paysage que nous avons sous les yeux consiste en un nuage de poussière, venu tout exprès de Mongolie pour nous faire enrager ; il enveloppe tout ; ne prenez donc pas la peine de regarder dehors, Loti, car vous ne verriez rien. Ne me parlez pas, car, en ouvrant la bouche, vous en avaleriez des kilogrammes, de cette poussière. Tenez-vous tranquille, emmitouflé comme un Groenlandais, et ne dormez pas surtout, car vous risqueriez de geler sous vos fourrures.

Du reste, cela ne durera que trois jours, ce petit voyage, et nous aurons pour distraction la vue de notre muletier, affreux chenapan chinois, malpropre de la tête aux pieds, et rond comme un poussah, sous ses sept ou huit manteaux en peau de bique.

Quand la voiture est bien en route, c’est-à-dire quand les deux grosses roues sont bien enfoncées dans les ornières qui représentent les railways chinois, il s’endort d’un œil. Les mules s’endorment aussi, et prennent des allures de somnambule.

Il y a par instants des passages difficiles, comme, par exemple, la traversée du Pé-ho. Cela commence par une dangereuse dégringolade, depuis le haut de la berge jusque sur la glace de la rivière. Des cahots, des heurts violents sur des amoncellements de boue et d’immondices gelés. Après, il y a l’ascension sur l’autre rive : la mule de tête vient d’elle-même, d’un air très entendu, se ranger du côté de la roue gauche ; « Ta ta ta ! » râle le muletier, hors de lui, ses petits yeux obliques lui sortant de la tête ; et l’intelligente bête s’élance, contracte ses jambes grêles ; « Ta ta ta ! » nous voilà regrimpés sur la terre ferme, continuant notre route dans la plaine interminable.

Encore le Pé-ho à repasser ! Il le fait exprès, ce fleuve, de nous barrer le chemin. Mais cette fois il y a un pont en arc de cercle. Même manœuvre : « Ta ta ta ! » et la charrette ascensionne le point culminant, pour rouler sur l’autre versant avec une vitesse inquiétante, en pourchassant devant elle les deux malheureuses rosses affolées.

Et toujours, toujours, de grandes plaines nues. De temps à autre, des alignements de cercueils en bois, ou quelques silhouettes mélancoliques d’arbres sans feuilles, dont le vent tord les branchages échevelés. Tout cela entrevu entre deux avalanches de poussière rousse, sous un brumeux crépuscule d’hiver…

Notre pensée se fait trombe de poussière ; elle se fait « Ta ta ta ! » ; elle se fait bruits de clochettes, bruits de cahots, grincements de roues dans l’ornière, hurlements du vent qui souffle avec furie…

Un temps qui échappe à toute mesure se passe ainsi, dans cette incessante monotonie froide et bruyante. À l’entrée de la nuit, tout cela tourne en vision de dormeur éveillé ; nous tombons dans une sorte d’abrutissant cauchemar ; nous sommes hantés par ces deux hideuses haridelles, qui se trémoussent dans l’atmosphère sombre et poussiéreuse, comme des bêtes d’enfer……

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Vers le soir du second jour, paraît à notre horizon une vieille muraille grise crénelée, avec des bastions espacés les uns des autres d’une portée de flèche.

C’est Tien-Tsin-Fou, la ville de la Pureté céleste, où vivent neuf cent mille êtres humains, ayant en général des queues derrière la tête et des yeux de travers. C’est là que nous allons passer la nuit, pour nous remettre en route au petit jour.

Dans le flanc de ce long rempart gris, s’ouvre un trou noir, béant, en forme d’arcade, où viennent mourir les sinuosités des deux ornières parallèles qui marquent la route.

Et nous nous engouffrons dans ce trou, sorte de long tunnel d’aspect sinistre : il semble, quand on entre là, qu’on n’en sortira plus.

Des exhalaisons fétides nous montent au nez. Nous nous mouvons, lourdement cahotés, sur d’énormes dalles dénivelées et brisées, au sein d’un grouillement confus, dans une lugubre demi-obscurité. Ce monde, cette foule qui est autour de nous, ce sont d’immondes penailleux, demi-nus ; hommes ébouriffés ; femmes à petits pieds enveloppés de sordides bandelettes, au teint livide, avec des nourrissons aux trois quarts morts ; gens grelotants et claquant des dents, tapis contre des bornes afin d’avoir moins froid ; peaux jaunes à demi trouées par les os, carcasses humaines couvertes de vermine ; des infirmes, vrais ou faux, pitoyables ou menaçants ; qui cul-de-jatte, se traînant sur des mains en forme de pieds ; qui sans yeux ; qui bancroches, lépreux, idiots, pustulés, épileptiques, dartreux, fous couverts d’ulcères, n’ayant plus face de Chinois. Quelques-uns psalmodiant de lamentables complaintes et entourant notre charrette pour implorer notre charité, nous appelant Si-ta-lao-yéh (grands seigneurs d’Occident) ; d’autres ricanant lugubrement et faisant mine d’arrêter nos mules ; d’autres enfin restant immobiles, plongés dans une morne prostration, proche voisine de la mort… Le muletier, pratique de ces sortes de milieux, disperse cette « Égypte chinoise » en sanglant de vigoureux coups de fouet les misérables figures des plus audacieux, et nous pénétrons dans la ville de la Pureté céleste poursuivis par des malédictions enragées.

La charrette continue d’avancer lentement au milieu d’une foule compacte, qui gesticule et grimace. Des gens du peuple, vêtus de peaux de mouton, encombrent de petites rues sinueuses bordées de maisons en brique grise. Parfois nous passons devant des portes monumentales, recouvertes de toitures compliquées, qui sont des entrées d’hôtels de riches. Mais le plus souvent nous ne voyons que des murs mal alignés et à demi croulants, des quartiers tristes, qui ont des aspects de vieillesse et de misère.

Au détour d’une petite rue, brusquement tout change de figure, et nous voici en plein bazar :

Une longue avenue droite offrant une surprenante perspective d’enseignes de toutes les couleurs. Des enseignes qui traversent d’un toit à l’autre, descendent verticalement de chaque côté de la chaussée, le long des boutiques, et se succèdent toujours comme une série de décors entourant un étroit tableau dont le fond se prolongerait à l’infini. Il y en a de rouges, de vertes, de jaunes, portant d’énormes caractères dorés.

Marchands enveloppés dans des fourrures et des bonnets à poil ; boutiques d’étoffes de soie et de satin broché ; maisons-de-thé d’où partent des odeurs d’opium, des sons de guitares et de flûtes ; boucheries où l’on vend du porc et du chien ; fourrures précieuses de Sibérie et de Mongolie ; pipes et chandelles ; objets d’arts en porcelaine ; éventails ; meubles en laque ; montres en cuivre et en bronze…

Des ménagères, titubant sous leurs pieds trop petits, font leur marché pour le repas du soir, appuyées, pour ne pas tomber, sur la tête de quelque enfant vêtu de rouge et de vert.

Et toute cette ruche humaine s’agite, papillote à nos yeux, au hasard des lanternes de papier avoisinantes, dans des coins d’atmosphères rouge, verte, jaune, bleue, orangée, dans les clairs-obscurs les plus changeants et les plus baroques.

Nous voici, après mille tours et détours à travers des labyrinthes de rues, devant un haut mur percé d’une porte cochère.

C’est l’auberge.

Le muletier descend, fait un grand vacarme avec le marteau de la porte, en hurlant, sur un ton de vive indignation : Kai-men ! Kai-men ! (Ouvrez la porte !)

La porte s’ouvre, après de longs pourparlers, et nous entrons dans la cour au grand trot de nos mules, en faisant sonner les clochettes bien fort, ce qui est bon genre : en Chine, on est estimé suivant qu’on fait plus ou moins de bruit.

Cour fangeuse, entourée de constructions basses, couche de fumier gelé, charrettes dételées levant leurs brancards vers le ciel semé d’étoiles, mules faméliques errant avec mélancolie à la recherche de quelque pâture.

Tout autour s’ouvrent des portes et des fenêtres en papier collé sur des treillages de bois.

Des odeurs d’opium, des exhalaisons de crasse humaine, chauffée à des foyers fumeux dont nous apercevons la lueur à travers des papiers crevés ; des chants de rouliers chinois en goguette, accompagnés de guitares stridentes ; le bruit du vent du nord qui siffle, et l’écho assourdi des scènes de la rue.

Comme nous crions beaucoup, injuriant et bousculant tout le monde sans distinction, gens de l’auberge ou voyageurs comme nous, on nous prend au sérieux.

L’hôtelier, gros homme en casaque ouatée, la tête dans une capeline à poil, nous fait de grands tchin-tchin (ce que, dans votre Orient, Loti, vous appelez des salamalecs), et nous mène lui-même dans notre chambre à coucher.

Nous entrons dans une sorte de chenil dont les murailles ont dû être blanchies à la chaux lors du passage de Gengis-Khan ou de quelqu’un de ses capitaines. Les angles sont décorés de dentelles légères, en manière d’encoignures, œuvres patientes d’industrieuses araignées.

Pour meubles, une table et des escabeaux en bois, n’ayant plus que trois pieds chacun. Pour plancher, la terre battue.

Comme couchette, nous avons le kang, sorte de terrasse en briques, à l’intérieur de laquelle se trouve un four pour brûler de la paille.

Le kang et le brasero, voilà le seul chauffage connu en Chine ; il ne vous préserve pas du froid, mais en revanche il vous procure d’affreux maux de tête.

Nous avons apporté nos matelas avec nous, et on les étend sur le kang. Ensuite nous disposons notre nécessaire de table, comme font les Anglais voyageant par le rapide de Paris à Menton, et je commande diverses choses qui vont être très nécessaires pour nous réconforter :

— « Kai-choui nalé ! (Apportez de l’eau chaude !) Tcha, mien-tio, fann nalé ! (Apportez du thé, de la galette, du riz) » Et j’ajoute, pour activer le mouvement : « Kouékoué ! kouékoué ! kouékoué ! » (Vite ! vite ! vite !) en roulant des yeux de possédé, en gesticulant des quatre membres, et distribuant force poussées et bousculades à tous les gens qui passent à portée.

Une nauséabonde chandelle, à éclats intermittents, jette sa lueur vacillante sur cette scène d’intérieur. L’âcre fumée du kang et du brasero se mêle aux vapeurs de l’eau chaude qui va nous débarbouiller de notre masque de poussière, aux spires odorantes qui s’élèvent de nos tasses de thé. Nous voilà dans un nuage épais, à moitié asphyxiés, mais jouissant malgré tout d’un bien-être particulier, qui est celui du chez-soi plébéien chinois, et auquel à la longue, l’opium aidant, on s’habituerait peut-être…

Nos pensées reprennent, dans ce repos relatif, un cours plus normal. Vous alors, mon cher Loti, vous ne comprenez plus très bien pourquoi je vous emmène à Péking. La première effusion, toujours inséparable de nos rencontres, est passée depuis hier, et légèrement désappointé de n’avoir pas eu affaire au véritable Ahasvérus pour lequel vous éprouviez un certain sentiment d’intérêt sympathique mêlé de curiosité, vous vous rappelez subitement que vous avez un rendez-vous prochain avec une jeune princesse du pays des Gangarides : vous m’annoncez donc que vous me quitterez demain matin, et que je continuerai seul ma route vers la grande capitale du Nord. C’est entendu, nous nous séparerons au petit jour, en nous promettant de nous emmener mutuellement tout au fond de notre cœur et de notre pensée.

Cependant notre arrivée à l’auberge a mis tout le monde en émoi. Une grande effervescence de curiosité règne autour de nous. Notre taudis est envahi par des gens malpropres qui échangent leurs réflexions sur notre compte. De mauvais garnements nous adressent des quolibets d’un goût déplorable qui consistent à manifester les intentions les plus immoralement outrageantes sur nos plus proches ascendants. D’autres passent l’inspection de notre matériel, d’une manière indiscrète et importune, et se demandent si nous sommes des Ya-mé-li-kien, des In-ki-lis ou des Fou-gan-si. En tout cas, on ne se fait pas faute de nous traiter de Kou-tsé.

Pour ne pas être en reste de bonnes manières, nous faisons une ample distribution de coups de pied dans le derrière à ceux qui fourrent leurs doigts dans nos chemises ou se piquent la langue avec nos fourchettes. Et vous, Loti, vous mettez à profit vos talents de savatier, qui sont fort appréciés.

Nous avons réussi à chasser cette plèbe immonde.

Kai-choui sur la figure, tcha-mien-to-fann dans l’estomac, couchons-nous sur nos kang. Refusons les offres de service de personnes des deux sexes qui nous proposent des distractions nocturnes admises par la morale large et indulgente des peuples d’extrême Orient, mais incompatibles avec notre barbarie occidentale, — et dormons. Nous l’avons bien mérité…

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Nous voici tombés dans l’inconscience absolue. Des pages blanches à l’usage des intelligents fakirs et des délicats derviches peuvent seules exprimer la suite immédiate de nos aventures…

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Mon cher ami, si vous le voulez bien, vous reprendrez la plume pour le moment, et je continuerai une autre fois : cette histoire m’a horriblement fatigué, et écœuré surtout.

Tâchez de trouver quelque récit qui nous repose de ces odeurs d’opium, de cette pouillerie jaune et de cette fumée.

Loti. — Quelque chose qui ne sente ni l’opium, ni la paille brûlée du kang ?… Tenez, je me souviens d’un certain matin où j’étais au milieu d’une solitude de pierre, en compagnie d’une chèvre noire.

À l’ouest, de gigantesques éboulements de roches grises dévalaient vers la Dalmatie, et du côté de l’orient, la vue planait à vol d’oiseau sur la sombre Herzégovine.

C’était à la frontière, au point culminant des montagnes. Il faisait froid à ces hauteurs ; on respirait le grand air pur des espaces sans bornes.

Nulle part on ne voyait aucune verdure. Le soleil, qui venait de se lever, mettait partout de grandes oppositions de lumières et d’ombres, dans ce chaos de pierres.

En bas, dans la vapeur du matin, l’Herzégovine désolée s’éclairait de lueurs blanches.

La Dalmatie était encore dans l’ombre de ses hautes montagnes. On la devinait là-bas, tout au loin, au bout de cette tourmente de rochers, à de grandes profondeurs, — encore endormie dans son atmosphère plus chaude, dans ses senteurs de myrtes et d’orangers.

Ayant très grand’faim, je possédais pour mon déjeuner trois poignées de figues dorées recuites au soleil, que je partageais avec la chèvre noire.

Et la chèvre, — effrontée, l’air cabri et lutin, avec une mèche retombant sur le museau, à la Capoul, — ne se contentait pas des figues que je lui donnais ; elle se tenait tout debout, et sautait pour me disputer jusque dans ma bouche celles que je gardais pour moi…

Quelle patrie funèbre, l’Herzégovine !

D’abord on descend dans des régions qui font songer aux pays de la lune.

Des pierres, des pierres. Pas d’arbres, pas de verdure, une uniformité grise.

De grandes coulées de pierre, tout unies comme des lacs morts, — et puis des houles de pierre, des soulèvements et d’effrayantes montagnes de pierre.

Une rivière, la Trébinitza, à laquelle le vieux Styx devait ressembler, coulant dans un lit de pierre au milieu d’une plaine de pierre. Aucune végétation sur ses bords, comme si son limon était maudit, — et puis elle s’engouffre et disparaît dans les abîmes souterrains.

Par-ci, par-là, de petites menthes à fleurs blanches ou des tapis de cyclamens roses ; — et, en l’air, au-dessus de ces choses mornes, des hiboux qui tournoient sans bruit.

En avançant encore, on arrive à la région des arbres. — Des broussailles rabougries d’abord, — et puis on entre en forêt : une forêt comme on n’en voit qu’en Herzégovine, toute hérissée d’aiguilles de pierre. Entre chaque arbre, une pointe qui se dresse, comme un autre arbre pétrifié.

De loin en loin, de petits hameaux effondrés, brûlés, sinistres. — Cinq années d’une guerre d’extermination ont passé là-dessus. Des montagnards slaves sortent des ruines de leurs maisons et se postent, d’un air de méfiance, pour vous regarder passer. Ils sont grands et blonds ; ils ont des poignards et des coutelas plein leur ceinture.

Après la forêt, une plaine, et le pays change. Des champs de blé, des cultures du Nord ; tout cela dévasté, abandonné, désert.

Et puis la vieille capitale apparaît, nid de hiboux, avec son minaret dépassant ses murailles grises. — Vieux pont-levis, vieux remparts, — avec des touffes de campanules étalant partout sur les pierres leurs fleurs fraîches, d’un violet admirable.

Trébigne, un fantôme de ville : les restes d’un bazar d’Orient où se parlent encore le turc et le slave ; tout le quartier musulman en ruine, vide, les habitants partis. Dans la mosquée, quelques pauvres Turcs accroupis, — des vieillards qui sont restés, — marmottant encore, le front dans la poussière, les prières de Mahomet.

La nouvelle garnison autrichienne logée au hasard parmi ces débris.

Dans une masure, une espèce de table d’hôte très comique où l’on parle allemand. Les officiers du corps d’occupation y prennent de piètres repas, en compagnie de Gretchens descendues du Nord.

Ils regrettent d’être venus, les Autrichiens. Ce maigre pays ne vaut pas la peine qu’ils ont eue pour le soumettre, ni leur argent, ni leurs hommes perdus ; sans compter les surprises encore à redouter dans la campagne, et les escarmouches sanglantes, et les gens qu’on leur tue la nuit dans les coins.

Les Slaves, de leur côté, avouent qu’ils aimaient encore mieux la domination fantasque mais nonchalante des Turcs. Dans ce temps-là, on faisait tout de même bien plus ce qu’on voulait, quand on savait s’y prendre.

Pourtant les Autrichiens leur resteront. Ils ont commencé leur installation par le plus pressé : choisir pour le service de l’État un certain nombre de monuments et d’objets ; les numéroter ; les peindre de cet arlequinage jaune et noir qui distingue dans la métropole les dépendances de la couronne ; et écrire dessus ce que c’est, même quand on l’eût deviné fort bien, en faisant précéder toujours de deux K le nom de la chose. Abréviation de Kaiserlischen et Kœnigslischen : « Impériale et royale chose. »

KK porte, KK banc, KK pont, KK caserne. Il y a déjà de tout cela à Trébigne, absolument comme en Autriche, et cet étiquetage y jette la seule note gaie qu’on y rencontre.

Au centre de la ville, contre une place, un grand carré mystérieux est renfermé dans des murs de vingt pieds de haut. Des murs sans fenêtres, tout neufs, tout blancs, égayés, comme par ironie, d’une fresque orientale jaune et verte. Rien qu’une petite porte basse pour entrer là dedans ; encore donne-t-elle de côté sur une traverse, avec un air de vouloir tourner le dos au public.

C’est la plaisanterie d’un mahométan qui est resté quand même (un des anciens riches du pays). Pour ne plus voir ce qui se passera dans Trébigne, il a ainsi muré sa maison, son harem et ses richesses.

Ce Turc et moi, nous étions faits pour nous entendre.

Du haut du minaret, où le muezzin ne chante plus, on domine un ensemble de maisons éventrées, de toits crevés, de ruines. Dans les rues, quelques passants, encore en costume oriental, circulent la tête basse.

Au delà des vieux remparts, tout violets de campanules, la campagne s’étend, mélancolique, avec ses rideaux de frêles peupliers, ses champs qu’on a négligé de labourer, ses hameaux détruits. Au loin, la forêt. Et puis la région des pierres qui commence : à l’horizon, on dirait les lames énormes d’un océan gris, soulevées jusque dans le ciel par le vent des cataclysmes primitifs.

On songe à la destinée de ce petit peuple, qui donnait en 1875 le signal de la grande croisade des Slaves contre l’islam. À cette époque, les journaux étaient pleins du nom de cette Herzégovine, où la révolte était commencée dans la montagne.

Les seuls de tous ces Slaves, ils se sont conduits loyalement vis-à-vis de l’ennemi héréditaire, montrant tout le temps leur haine franche et farouche. Ils ont perdu leurs jeunes hommes, leurs moissons, leurs villages ; et à présent ils sont tombés épuisés sous le joug d’un autre maître, qui les a étiquetés et réglementés à la manière germanique…

J’ai fini ma petite histoire. Contez-m’en une, Plumkett.

Plumkett. — Mon cher Loti, je craindrais qu’elle ne fût encore plus fastidieuse que la vôtre.

D’ailleurs mon terrain à moi n’a jamais été bien fleuri ; c’est une espèce d’Herzégovine. Jadis c’était une lave ardente ; aujourd’hui c’est une grande lande jonchée de pierres ponces ; en ce moment-ci, rien n’y pousse, — pas même une fleur jaune.

Reprenez donc la parole, je vous prie, — et tâchez une bonne fois de trouver des héros qui ne soient ni Turcs, ni Slaves, ni vous surtout ; car, toujours la même chose, cela finit par agacer à la longue.

Loti. — Allons, c’est bon. Je continue.

Je pense, en ce moment, à une rencontre de baleines que je fis, il y aura tantôt dix ans, à cent milles S.-O. des îles Malouines. Je vais vous décrire cette entrevue.

Vous les connaissez comme moi, ces parages australs, où l’on trouve les grandes houles. Quand on y trouve aussi des baleines, rien de plus naturel ; mais cette troupe dont je parle était si nombreuse, qu’on eût dit une véritable migration.

La scène se passait par 55° de latitude sud. C’était un matin d’hiver, peu après le soleil levé. Il faisait froid assurément, le thermomètre marquait zéro ; mais le temps était si calme, qu’on n’en souffrait pas. Il n’y avait aucun souffle dans l’air, et les voiles pendaient avec mille plis, comme des rideaux mal tendus, — et cette grande fraîcheur salée était saine et exquise à respirer.

La grande houle, presque éternelle dans ces régions, était molle, et s’en allait comme en mourant. C’étaient de longues montagnes d’eau, aux formes douces et arrondies, pareilles à des ondulations lourdes de mercure, ou des coulées de métal qui se refroidissent. Elles nous soulevaient lentement, comme caressantes, et puis nous laissaient glisser, et nous retombions. Elles passaient, et il en venait toujours. Sous le ciel embrumé, elles étaient d’une couleur d’argent pâle, elles avaient des nuances indécises de miroir terni.

De grandes pannes de brouillard, immobiles, vagues, sans contours, pesaient sur l’horizon qui était noir. Et des traînées de soleil mettaient çà et là des luisants humides, des bandes éclatantes, comme si, par places, ces lames de métal eussent été brunies.

C’était un de ces moments rares où il semble qu’on ait la perception complète et comme l’inquiétude de l’immensité de la mer. Les deux continents, l’ancien et le nouveau s’avançaient bien là-bas, au nord, comme deux caps gigantesques venant s’abîmer au milieu des eaux ; mais nous les avions dépassés, ils étaient loin derrière nous, et il n’y avait plus rien maintenant que ce sombre désert, liquide et mouvant, étendant jusqu’au pôle d’en dessous sa courbure infinie.

Et on avait conscience d’être seul et perdu, au milieu de puissances terribles, qui par hasard étaient au repos.

Les pléiades d’oiseaux de mer qui peuplent l’hémisphère austral, subissaient, comme toujours, ce calme des choses. Au lieu de tournoyer par milliers, en criant comme des poulies qui grincent, ils étaient tous assis sur l’eau, se taisant et se laissant bercer ; on rencontrait des familles d’albatros, de malamochs, de pétrels gris, de damiers blancs et noirs, qui flottaient à la dérive ; ils étaient posés et ils dormaient.

Voici, mon cher Plumkett, un souvenir de pleine mer. Vous y trouverez une odeur saine qui achèvera de vous remettre de notre voyage chinois.

Je faisais mon quart de midship, et n’avais guère qu’à flâner, en regardant le ciel.

À côté de moi, un timonier promenait sa longue-vue sur l’horizon, — je ne sais pourquoi, car on est toujours seul dans ces parages.

« — Il y a des baleines dans l’ouest, » me dit-il.

En effet, très loin dans l’ouest, on apercevait plusieurs de ces jets d’eau que lancent les gros souffleurs par leurs évents : des gerbes blanches qui brillaient sur le fond obscur des lointains.

Elles se rapprochaient vite, les baleines. Sans doute elles avaient deviné que nous n’étions pas venus là pour leur faire la chasse ; elles n’avaient pas peur de nous, et voulaient nous voir.

Au milieu de cette immensité morne, et pâle, et grise, elles gambadaient follement, les grosses bêtes. Il y en avait d’énormes, et aussi de toutes jeunes, qui faisaient mille tours et mille plongeons auprès des mamans, avec des airs enfantins.

— Et toute cette troupe sautait, se poursuivait, évoluait, avec de puissantes gaietés de monstres et des vitesses prodigieuses ; — et les évents de tout ce monde soufflaient de l’eau de droite et de gauche ; c’étaient de grandes fusées qui luisaient au soleil, et s’entre-croisaient comme les jets d’une pièce d’eau changeante et compliquée.

Elles nous regardaient, et nous les regardions. Tous les matelots s’étaient rangés le long des bastingages, se poussant pour les mieux voir.

Elles nous regardaient, nous, masse inerte prise par le calme. Incapables de nous démener comme elles, nous devions leur sembler très ridicules.

Le maître d’équipage, qui avait autrefois couru la grande pêche sur les baleiniers américains, grinçait les dents de les voir si confiantes et de ne pouvoir les attraper. Il avait fait monter de la cale les gros harpons pour prendre les requins ; il avait rallié ses plus fidèles, une dizaine de gabiers prêts à tout, et demandait, les mains jointes, qu’on voulût bien mettre les canots à la mer.

Mais les baleines, jugeant qu’elles s’étaient assez longtemps oubliées, avaient reformé leur colonne et repris leur course vers le sud, piquant dans les lames molles, filant, filant comme des flèches. Sans doute elles avaient affaire dans les terres antarctiques, et elles durent y arriver le soir même, du train dont elles allaient.

Elles se perdirent bientôt dans les infinis sombres des brumes et de la houle, dans la direction du pôle. Sous ce ciel ténébreux, on eût dit une scène reconstituée de la paléontologie, — une de ces bandes de bêtes rudimentaires et monstrueuses comme il en passait jadis sur la mer sans rivage de l’époque silurienne…

Eh bien ! imaginez cela, Plumkett, — c’est en vous parlant tout à l’heure de l’Herzégovine que j’ai réveillé ce souvenir des mers du Sud.

J’ai passé du petit au grand, des houles de pierre grise qui couvrent quelques lieues de pays, aux vraies, aux houles sans fin, qui font en rond leur promenade éternelle autour de l’hémisphère austral.

En vérité, je vous l’ai peinte beaucoup trop étrange et trop fantastique, cette Herzégovine ; c’est sans doute après coup que je l’aurai revue ainsi, la nuit, en rêve. — Somme toute, elle est à deux pas de nous, cette petite province ; y va qui veut. Les « bienfaits de la civilisation » qu’on lui offre en ce moment la rendront prochainement très sortable, et aussi douce à habiter que la banlieue de Paris, où les épiciers font leurs villas.

Que voulez-vous ! mon imagination quelquefois agrandit les choses et les situations ordinaires, tandis qu’elle ne s’étonne plus de celles qui sont réellement démesurées ou terribles. — Je n’ai plus la notion bien exacte de rien, par suite d’avoir trop vu, et, dans ma tête comme dans mon cœur, cela tourne au fouillis. — Si je pouvais recommencer ma vie, je tâcherais de la faire aussi simple qu’elle a été compliquée.

Je vois bien aussi, hélas ! que mes impressions vont s’éteignant, parce qu’elles ont été au début trop nombreuses et trop diverses. — Je n’en retrouve plus de bien vibrantes que dans mes souvenirs lointains…

Cinquième œillet d’Inde.

Plumkett. — Mon cher Loti, la fleur jaune que je viens de recevoir signifie, — entre les lignes, — que vous vous ennuyez en ce moment ; que ce n’est pas la première fois ; que vous croyez que ce ne sera pas la dernière, et qu’enfin vous considérez l’ennui comme incorporé à vous-même. (Vous donnez votre sentiment à partager au lecteur, ce qui rentre bien dans notre programme.)

Si parfois vous rencontrez une de ces heureuses périodes où la vie se réveille en jouissances douces à propos des moindres riens, vous vous dites : « Je sais ce que c’est, cela ne durera pas longtemps, c’est un petit intermède après lequel mes pensées retomberont dans ce fond sombre qui est devenu mon état dominant et normal. »

Cela prouve qu’il vous manque tout ce qui n’existe pas, et que, ne trouvant pas dans ce qui existe l’attrait qui fait vivre les gens intelligents et raisonnables, vous vous renfermez dans votre personnalité d’halluciné, et vivez ainsi aux dépens de vous-même, — plus ou moins bien, — au hasard des phénomènes compliqués qui s’élaborent en vous.

Qu’est-ce que vous êtes ? — Qu’est-ce que nous sommes tous ? — Des machines. — La machine humaine se compose d’une charpente osseuse, recouverte de muscles ; au dedans se trouvent divers viscères, organes digestifs et respiratoires, — et une pompe foulante appelée cœur (dont les poètes parlent souvent) qui distribue dans l’organisme un liquide rouge. La machine est actionnée par un ganglion de substance blanche ou grisâtre fort bonne à manger au vin blanc, ou même en beignets (Voir la Maison rustique des dames) ; duquel ganglion se détachent des espèces de petits vermicelles qui aboutissent aux organes sensitifs et aux divers muscles.

Lorsqu’un mouvement venu du monde externe se communique à l’un des organes de la machine humaine, il est transmis, par un nerf sensitif, à une certaine cellule nerveuse située dans le cerveau. De cette cellule part le nerf moteur qui aboutit à un muscle. — Lorsque le mouvement s’est propagé jusqu’au muscle, il a pour effet de le faire se contracter ; en se contractant, le muscle agit sur un levier qui est un membre, et lui fait accomplir un certain mouvement angulaire. — Vous entendez jouer une valse : le nerf acoustique transmet une suite d’ébranlements rythmiques à vos cellules nerveuses qui entrent en danse, et dégagent des courants nerveux qui font contracter en mesure divers muscles, de telle sorte qu’en six temps vous avez dû faire sur vous-même un tour complet. — Outre cela, vous tenez une jolie femme dans vos bras ; son contact, son parfum, sa vue et celle de tout ce qui vous entoure, une quantité innombrable d’actions externes (dites : phénomènes sensoriels et imaginatifs) ébranlent tous vos sens et donnent de terribles secouées à un grand nombre d’autres cellules cérébrales, — d’où résulte tout l’imprévu de la situation, tout ce que vous pouvez faire en dehors du simple acte de valser…

— Mais la machine pense, mais elle est émue parfois ; elle éprouve les transports de l’amour ; elle est Byron, elle est Alfred de Musset, elle est vous ; — elle a prié, aimé, pleuré ; — elle connaît et cherche quelque chose qui s’appelle bonheur ; — elle connaît aussi l’ennui et la douleur (trop souvent hélas !) ; elle est vous, elle est moi !… Qu’importe, machine toujours ! — Écorchez-la, et vous trouverez le dedans toujours pareil : toujours un squelette souriant, se démenant par mouvements anguleux et dégingandés, — avec les petits réseaux de vermicelles blancs qui courent dessus, baignés dans de la matière rouge.

Suivant les aptitudes physiologiques du sujet ou les habitudes qu’il a contractées, — ou les connexions particulières qui existent entre ses différentes cellules nerveuses, — les mouvements de la machine seront à l’occasion tels ou tels autres. Là est tout le secret des dissemblances des individus. Votre ennui persistant et votre infériorité intellectuelle sur la plupart des gens ne proviennent sans doute, Loti, que de l’excentricité de vos habitudes qui sont toujours au rebours du sens commun.

Sixième pissenlit.

Loti. — Mon cher Plumkett, ceci n’est pas une fleur : c’est un os de mort que vous venez de m’envoyer, c’est quelque vieux tibia que vous aurez dérobé dans un muséum. — Il ne faudrait pas mettre de ces choses-là dans les bouquets sans prévenir, Plumkett, parce que c’est laid et que cela risque de faire peur.

Je vais, moi, vous conter une histoire où il y aura des os aussi, — puisque les os affreux sont en effet le fond de toutes les créatures, et qu’il est notoire que des personnes désossées ne tiendraient pas debout. — Mais autour de ces os-ci il y aura beaucoup de chair vigoureuse et jeune, et on ne les verra point à travers.

Ce sera une histoire arabe, pour faire suite à celle des Mille et une Nuits ; — et il y aura une moralité que je prendrai soin de déduire et de bien mettre sous vos yeux, parce que vous n’êtes pas très fin ; — vous verrez par là que je suis capable, bien que vous l’ayez contesté, de composer avec suite des récits sensés et de les rendre instructifs :

LES TROIS FEMMES DE LA KASBAH

(CONTE ORIENTAL)

I

Au nom d’Allah très clément et très miséricordieux !

Il était une fois trois dames qui demeuraient à Alger, dans la Kasbah.

Et ces trois dames s’appelaient Kadidja, Fatmah et Fizah. — Kadidja était la mère ; Fatmah et Fizah étaient les deux filles.

II

Et ces trois dames s’ennuyaient beaucoup, parce que, tant que durait le jour, elles n’avaient rien à faire. — Quand elles avaient fini de peindre leur visage de blanc et de rose, et leurs grands yeux de noir et de henneh, elles restaient assises par terre, dans une petite cour très profonde, où régnaient un silence mystérieux et une fraîcheur souterraine.

Autour de cette cour, une colonnade de marbre blanc soutenait des ogives mauresques ornées de faïences bleues, et, tout en haut, cette construction antique s’ouvrait en carré sur le ciel.

Pour entrer dans la maison de ces trois dames, il n’y avait qu’une seule petite porte, si renfoncée et si basse, qu’on eût dit une porte de sépulcre. Elle ne s’ouvrait jamais qu’à demi, en grinçant sur ses vieilles ferrures, et avec un air sournois de chausse-trape.

Les fenêtres, — sortes de trous irréguliers, grands à peu près comme des chatières, — étaient garnies de lourdes grilles scellées dans la muraille ; c’étaient des judas qui semblaient percés pour des regards furtifs de personnes invisibles et qui ne recevaient aucune lumière du dehors : — car les maisons centenaires, en se rejoignant par le haut, faisaient voûte au-dessus de la rue déserte, et jetaient sur les pavés des demi-obscurités de catacombes.

Tout était vieux, vieux, dans la maison de ces trois dames, si vieux, que le temps semblait avoir rongé la forme des choses. Les murs n’avaient plus d’angles ; il n’y avait plus de saillies nulle part ; on ne savait plus quelles fleurs de pierre ni quels enroulements d’arabesques les artistes d’autrefois avaient voulu représenter aux chapiteaux des colonnes, aux frises des terrasses : des couches de chaux, amassées depuis des siècles, embrouillaient tout dans des rondeurs vagues. De petites ouvertures se dissimulaient çà et là dans l’épaisseur des murailles, conduisant à des recoins pareils à des oubliettes ; ces ouvertures n’avaient plus forme de porte, tant elles étaient usées par l’âge, et on eût dit de ces creux que font les bêtes pour entrer dans leurs demeures sous la terre. Seulement c’étaient des tanières blanches, toujours blanches : la chaux immaculée les recouvrait comme d’une onctueuse couche de lait, et tout se confondait dans ses blancheurs molles.

Les marches et les dalles paraissaient toutes gondolées, tant les babouches et les pieds nus des femmes y avaient tracé de sillons ; le marbre des colonnes torses avait pris cette teinte jaunie et ce poli particulier que donnent les frôlements des mains humaines quand ils ont duré des siècles — et qui est une des manifestations de la vétusté.

Seules, les fleurs imaginaires peintes sur les carreaux de faïence plaqués aux murs, avaient gardé sous leur vernis, — à travers l’évolution des temps, — leurs fraîches couleurs bleues.

III

Tout cela s’était immobilisé, comme les rues de la vieille Kasbah, sous le ciel de l’Algérie, et les moindres détails des choses ramenaient l’esprit bien loin dans le passé mort, dans les époques ensevelies des anciens jours de l’islam.

IV

L’air, la lumière, tombaient en longue gerbe, dans cette maison murée, par le grand carré béant de la cour intérieure. Rien n’y venait de la rue, rien des maisons voisines ; on communiquait directement avec la voûte du ciel ; — avec ce ciel de l’Algérie, quelquefois sombre les jours d’hiver, quelquefois terni par le soleil les jours d’été, quand soufflait le siroco du Sahara, — mais le plus souvent bleu, d’un bleu limpide et admirable.

C’était bien cette solitude de cloître, qui caractérise les demeures arabes, et révèle à elle seule tous les soupçons jaloux, toutes les surveillances farouches de la vie musulmane.

V

Le soleil tombait d’en haut, glissant le long de toute cette blancheur des murs, s’éteignant par degrés, pour arriver, en lueur douce et diffuse, en bas, où la chaux mêlée d’indigo avait un rayonnement bleu. C’était comme une lumière azurée de feu de Bengale ou d’apothéose, qui tombait sur le sommeil des trois dames assises. Et, ainsi éclairées, tout le jour elles poursuivaient dans le silence leurs rêves indécis, aussi ténus que les fumées du kief.

En se cambrant comme des aimées, elles appuyaient leurs têtes contre le marbre des colonnes, et relevaient au-dessus leurs beaux bras nus, ornés de bracelets d’argent, de corail et de turquoises. Le fauve de leurs bras ronds contrastait avec le rose artificiel et la pâleur peinte de leurs visages ; elles avaient l’air de figures de cire ayant un corps d’ambre ; leurs grands yeux, tout noyés dans du noir, se tenaient baissés avec une expression mystique. Leurs vestes et leurs babouches étaient dorées ; elles étaient toutes brillantes de vieux bijoux très lourds qui faisaient du bruit quand elles levaient leurs bras ; elles avaient au front des ferronnières d’argent.

VI

Dans cette pénombre bleue, elles semblaient des êtres chimériques, des prêtresses accroupies dans un temple, des courtisanes sacrées dans un sanctuaire de Baal.

Ces trois femmes qui vivaient là, enfermées dans ces murs, bien haut dans la Kasbah, au milieu du vieux quartier mahométan, loin de l’Alger profané et souillé qu’habitent, près de la mer, les Roumi infidèles, paraissaient avoir conservé le mystère et l’inviolable des musulmanes d’autrefois.

VII

Tout le jour ces trois dames s’ennuyaient dans leur vieille prison blanche.

Elles étaient peu parleuses. À peine échangeaient-elles, d’un air nonchalant, quelques réflexions brèves. Deux ou trois sons gutturaux, — âpres comme le vent de la nuit au désert, — sortaient de leurs lèvres rouges ; et puis c’était fini, et, pendant plusieurs heures, elles ne disaient plus rien.

VIII

Parfois elles s’occupaient à presser des roses ou des fleurs d’oranger, pour composer des parfums. Elles fumaient aussi des narguilhés, ou s’exerçaient à chanter, en jouant du tambour de basque et en battant de la derboucca.

Elles étaient comme plongées dans une tristesse immense, dans un écœurement d’abruties, filles d’une race condamnée, subissant des choses fatales avec une résignation morne.

IX

Les soirs d’été, aux couchers du soleil, il leur arrivait de monter sur leur toit, qui était en terrasse, à la mauresque. Alors elles échangeaient le bonsoir avec d’autres femmes, qui vivaient comme elles, et qui étaient perchées sur le haut des vieux murs, dardant leurs yeux noirs sur la Kasbah, comme les cigognes des ruines.

Elles voyaient de là, toute une série monotone de terrasses blanches, et puis deux choses qui se dressaient tout près d’elles dans le vaste ciel lumineux : l’antique mosquée de Sidi-Abderhaman, avec ses carreaux de faïence verte et jaune aux nuances crues, tranchant sur la chaux sans tache, — et à côté, la silhouette raide d’un palmier. Au loin, c’était la Méditerranée, unie comme une grande nappe d’azur, et, dans la direction de Sidi-Ferruch, un plan de montagnes rouges, sur lesquelles des champs d’aloès marquaient des marbrures bleuâtres.

X

Il y avait bien des années, le mari de Kadidja, Cheikh-ben-Abdallah, avait été tué dans une insurrection contre les Français, et Fizah et Fatmah-ben-Cheikh étaient orphelines.

Malgré les bijoux anciens qui les couvraient, débris des richesses de leurs mères, il était aisé de voir que maintenant elles étaient pauvres.

XI

Six matelots qui se donnaient le bras circulaient un soir dans la ville d’Alger.

Ils étaient tellement gris, que la rue Bâb-Azoun ne semblait plus assez large pour leur donner passage, et, en marchant de travers, ils chantaient une monotone chanson de bord qui n’avait ni rime ni raison :


Joli baleinier, veux-tu naviguer ?
Joli baleinier,
Joli baleinier.

XII

Leur navire était venu le jour même mouiller dans le port, et, en arrivant, ils avaient touché leur solde de six mois.

Ils l’avaient dépensée, et, le soir, leurs poches étaient à peu près vides.

D’abord ils avaient loué deux voitures pour se montrer, avec des roses à leurs boutonnières, dans les quartiers neufs qu’ont bâtis les chrétiens. Ensuite ils s’étaient attablés dans tous les cabarets, buvant partout des choses très chères et ne regardant point à la dépense.

Ils avaient fait tous les genres de bêtises et d’enfantillages, attrapé des chats, cassé des verres, embrassé des chiens ; aux portes de toutes les maisons à boire, ils avaient provoqué des attroupements ébahis ; on les avait vus partout, menant un vacarme d’enfer, volés de plus en plus, à mesure qu’ils étaient plus gris, frappant sur le ventre creux des Arabes, qui les regardaient d’un air grave, ou les tirant par leur capuchon : des cervelles d’enfants de huit ou dix ans, gouvernant des corps d’hommes.

Ils avaient distribué des pièces blanches à une foule de petits êtres éhontés et dépenaillés, sales de figure et d’instincts, qui s’étaient attachés à eux comme à une proie, leur servant le feu pour leurs cigares, ou faisant reluire leurs souliers avec des brosses volées. Ils avaient donné une raclée terrible à un juif qui leur avait offert ses deux toutes petites filles, et puis un louis à un autre, qui les avait menés dans un lupanar où des femmes maltaises avaient continué de les dépouiller.

XIII

Leur ivresse n’était pas bien repoussante, parce qu’ils étaient sains et jeunes. Ils s’en allaient tout débraillés, avec de bonnes figures rondes qui prenaient des expressions drôles… Ils faisaient part aux passants de leurs réflexions, qui étaient inouïes.

Ils avaient beaucoup circulé par la ville, et ne savaient pas trop où ils se rendaient pour le moment.

XIV

La nuit venait. C’était un dimanche de mai, et l’air était chaud. Dans les grandes rues droites que les chrétiens ont percées (afin qu’Alger devînt pareil à leurs villes d’Europe), toute sorte de monde s’agitait : des Français, des Arabes, des juifs, des Italiens ; des juives au corsage doré, des Mauresques en voile blanc ; des Bédouins en burnous, des spahis, des zouaves ; des Anglais poitrinaires portant des casques de liège noués d’une serviette blanche ; et toute la foule endimanchée des boutiquiers, qui est la même dans tous les pays : des hommes coiffés d’un cylindre noir ; des femmes avec beaucoup de grosses fleurs fausses, sur des têtes communes ; et puis, des chevaux, des voitures, du monde, du monde, du monde à pied, et du monde à cheval, et des Bédouins, et des Bédouins.

Chez les marchands, les mille petites flammes rouges du gaz s’allumaient, faisant papilloter aux yeux des passants des entassements et des fouillis d’objets. À côté des magasins à grandes glaces où se vendaient des choses venues de Paris, s’ouvraient les cafés maures, où des gens en burnous fumaient tranquillement le chibouque assis sur des divans, en écoutant des histoires d’un autre monde, qu’un conteur noir leur faisait.

Les cabarets regorgeaient : de grandes tavernes profondes, avec des tonneaux alignés, où des matelots du commerce, des Maltais à grand feutre rabattu, gens prompts à jouer du couteau, buvaient avec des filles brunes.

De toutes les échoppes sortaient des bouffées chaudes ; les cabarets envoyaient des odeurs d’anis, d’absinthe et d’eau-de-vie ; les hommes en burnous sentaient le Bédouin, ils laissaient dans l’air des fumées du tabac d’Algérie, des parfums d’Afrique… Et les bains maures exhalaient leurs odeurs de sueur et d’eau chaude. — Et toute cette ville suait l’immoralité, la débauche, l’ivrognerie de son dimanche.

Gâchis de deux ou trois peuples qui mêlaient leurs luxures, Alger avait le débraillement cynique des lieux qui ont perdu leur nationalité pour se prostituer, s’ouvrir à tous.

Et sur tout cela, en haut, le ciel était bleu, et sur cette Babel, des alignements de belles maisons régulières jetaient comme une impression d’un Paris très chaud, qui était étrange.

Les six matelots marchaient toujours, bousculant la foule ; ils allaient devant eux, chantant les mille couplets de leur chanson :

Joli baleinier, veux-tu naviguer ?
Joli baleinier,
Joli baleinier.

XV

La nuit était venue. Ils prirent par hasard une rue tortueuse qui montait, et une sensation de sombre et d’inattendu tout à coup les saisit. Ils étaient entrés dans la vieille ville arabe, et brusquement autour d’eux tout venait de changer.

On n’entendait plus rien, et il faisait noir. Le bruit de leurs voix les gênait au milieu de ce silence, et leur chanson mourut dans un saisissement de peur.

Leur gaieté s’était glacée, et ils regardaient. Ils touchaient aussi, comme pour les vérifier, ces vieux murs, ces vieilles petites portes bardées de fer, les deux parois si rapprochées de cette rue, qui se resserraient encore par le haut sur leurs têtes, comme pour les presser dans un piège ; et puis ils tâtaient ces grands hommes drapés de blanc, qu’on n’entendait pas marcher avec leurs babouches, et qui se plaquaient aux murailles, sans rien dire, pour les laisser passer.

À travers leur ignorance et les fumées de leur ivresse, ils voyaient tout cela trouble. Alors ils se croyaient tombés dans le pays des légendes et des fantômes, et ils cherchaient à ressaisir leurs idées, se demandant comment cela leur était arrivé.

XVI

Pour tout de bon la peur les prit, et ils dirent : « Où allons-nous nous perdre ? Tâchons de retourner sur nos pas. »

Ils essayèrent de revenir en arrière. Mais on ne sort pas aussi facilement des rues de la Kasbah, quand on y est entré pour la première fois étant gris, et ils se trompèrent de route.

Alors ils se mirent à errer à la file, dans ce labyrinthe où ils étaient venus se perdre.

Ils n’avaient plus peur, seulement ils s’ennuyaient ; après s’être tant amusés, cette journée finissait mal.

Ils reprenaient en sourdine la chanson du Joli baleinier, ou bien ils se mettaient tous ensemble à pousser des cris pour se distraire.

Et les petites rues montaient, descendaient, avec des pentes aussi raides que des glissières, avec des échelons ardus, des grimpades de chèvres ; elles se contournaient, se croisaient, s’enchevêtraient, comme dans un cauchemar dont on ne peut sortir. Étroites, étroites, toujours, tellement qu’ils marchaient tous les six en se tenant, à la queue leu-leu, par le dos.

Souvent elles étaient voûtées, ces petites rues, alors il y faisait plus noir que chez le diable ; ou bien de temps en temps on apercevait en haut une trouée claire, un coin de ciel avec des étoiles.

Il vous arrivait des odeurs de moisissure et de bête pourrie, ou bien des parfums suaves d’orangers en fleurs.

XVII

Joli baleinier, veux-tu naviguer ?
Joli baleinier,
Joli baleinier.



Dans la bande, il y avait trois Basques et trois Bretons.

Les trois Basques étaient canonniers.

Les trois Bretons étaient gabiers.

C’était d’abord 216, Kerboul, gabier de misaine. Et puis 315, Le Hello, gabier de beaupré. Le troisième, c’était 118, mon frère Yvon, chef de grande hune, qui avait alors dix-huit ans : le plus grave des six, et les dominant déjà de toute sa carrure celtique.

XVIII

Les bruits de cette journée de dimanche n’étaient pas montés jusqu’aux trois dames de la Kasbah. Derrière leurs murs et leurs grilles de fer, elles avaient gardé leur tranquillité de momies.

À la même heure que de coutume, elles s’étaient levées, et l’inexorable ennui avait, comme chaque jour, présidé à leur réveil.

Le soleil plongeait déjà, en long triangle de lumière, dans leur cour profonde, lorsqu’elles avaient ouvert les yeux. Elles sortaient des pays enchantés où les fumées de l’ambre et du kief, les parfums de certaines fleurs ont le pouvoir de conduire, durant les belles nuits de printemps, les filles cloîtrées des harems. Elles avaient vu la Mecque, et le voile vert de la Sainte-Kasbah, sur lequel le Coran tout entier était brodé en lettres d’argent par la main des anges. Elles avaient vu Stamboul, — et les jardins du Grand Seigneur, où des groupes de femmes qui étaient couvertes de pierreries et qui avaient chacune trois grands yeux dansaient dans des vapeurs d’ambre gris, sous les cyprès noirs. Elles avaient vu Borak, le cheval volant à visage de femme sur lequel voyage le Prophète, passer sans bruit avec ses grandes ailes, dans un ciel rose d’une profondeur infinie, où des zodiaques mystérieux s’entrecroisaient dans le vertige des lointains, comme de grands arcs d’or.

XIX

À l’évanouissement de leurs rêves, elles avaient promené autour d’elles, en tordant leurs bras, leurs grands yeux mal éveillés, et n’avaient plus trouvé ni palais, ni jardins, ni zodiaques d’or. Plus rien que la chaux de leurs murs, les vieilles fleurs de leurs carreaux de faïence, les vieilles dalles usées de leur cour, la nudité pauvre et l’éternelle blancheur de leur logis.

Elles avaient dormi par terre, tout habillées, sur des coussins, suivant l’usage oriental. Aussi n’eurent-elles qu’à se soulever, en écartant leurs couvertures algériennes, pour se trouver toutes prêtes à recommencer une fastidieuse journée.

Cette mère et ces filles ne s’étaient pas adressé même un sourire, en se revoyant après le non-être de la nuit ; elles avaient détourné leurs regards les unes des autres avec une sorte de honte, comme des femmes qui garderaient entre elles le secret et la souillure d’un crime.

Fatmah, la plus jeune des deux sœurs, estimant l’heure d’après le soleil, marcha jusqu’à la petite porte sépulcrale qui donnait au dehors, et, appuyée paresseusement au mur, elle se mit à frapper, avec une régularité automatique, de petits coups de poing contre le bois vermoulu.

Cela voulait dire : « Boulanger, quand tu passeras, arrête-toi pour nous donner du pain. »

C’était en effet le moment où, aux portes des maisons de la Kasbah, on entendait partout des coups pareils, frappés en dedans par des femmes qu’on ne voyait pas, et signifiant la même chose (la convenance voulant que les dames musulmanes ne se montrent point pour faire dans la rue ces achats de provisions).

Le boulanger vint et, par un judas grillé qu’on lui ouvrit, fit passer un pain en échange d’une pièce de monnaie.

XX

Les trois dames le partagèrent pour leur repas, et mangèrent après, du bout des lèvres, quelques morceaux d’une pâte douce, faite de figues et de dattes recuites au soleil. Ensuite elles prirent dans de toutes petites tasses, du café plus épais que du mortier à bâtir, — et s’arrangèrent sur des nattes pour la sieste de midi.

XXI

Comme de coutume, elles étaient montées sur leur maison pour respirer l’air du soir.

Mais les dernières lueurs rouges du couchant mouraient à peine sur les blancheurs de la ville arabe, quand Lalla-Kadidja fit à ses filles un commandement bref, et toutes trois descendirent.

Elles prirent une peinture noire, et entourèrent leurs yeux d’un cercle épais, en les agrandissant démesurément vers les tempes. Ensuite elles versèrent des parfums sur leurs cheveux et sur leurs mains, elles mirent des vestes de soie brochée d’or, et se couvrirent de bijoux.

Ce dimanche des chrétiens, jour de fête et d’orgie dans la ville basse, pour les marins, les soldats et les marchands venus de France, ne pouvait avoir rien de commun avec leur vie cloîtrée. — Alors pour quels époux attendus, ces parures ? — ou pour quelle solennité mystérieuse ?…

La belle nuit de mai qui descendit ce soir-là sur Alger les trouva vêtues comme des almées, avec la recherche et l’apparat des anciens jours.

XXII

Joli baleinier, veux-tu naviguer ?
Joli baleinier,
Joli baleinier.



Ils allaient toujours, au hasard des rues biscornues qui serpentaient devant eux.

Ils avaient traversé des quartiers extraordinaires, tout illuminés de lanternes et de girandoles en papier, tout remplis de Bédouins et de burnous ; — il y avait autour d’eux par instants du bruit et des cris, — un brouhaha de voix gutturales et profondes — des conversations dans une langue grave, coupée d’aspirations dures. — Au passage, on leur jetait des imprécations ou des moqueries.

Dans des espèces de bazars, — entrevus vaguement, — on vendait des choses sans usage connu, des loques poudreuses de soie et d’or, pêle-mêle avec des chapelets d’oignons enfilés ; et puis des courges, des oranges ; des légumes avec de vieilles babouches, et des poissons secs, à côté de paquets de fleurs d’oranger qui embaumaient.

Il y avait des échoppes comme des tanières, au fond desquelles des marchands au teint de momie, accroupis, emmaillotés dans des burnous sordides, semblaient des spectres au guet. — Des trous, en manière de porte, s’ouvraient sur des bouges pleins d’objets qui papillotaient devant leur vue trouble ; on y faisait la barbe à des gens, avec des rasoirs énormes, — à côté d’autres qui prenaient du café, ou qui chantaient, la bouche grande ouverte, en jouant du tambour.

Quelquefois c’étaient là dedans des musiques assourdissantes : des grosses caisses frappées à tour de bras par des hommes en sueur, des fifres criards dans lesquels on soufflait à les rompre, — des hurlements d’enragés. — Et, de temps en temps, menés par une petite flûte — qui filait des sons doux, doux, et des mélodies plaintives, — des hommes dansaient ensemble, avec une rose piquée sur l’oreille, en prenant des poses gracieuses et lascives de bayadères.

Et des femmes, tout enveloppées de soie blanche, passaient avec un semblant de timidité et de pudeur qui se cache ; on ne voyait d’elles qu’une forme neigeuse et voilée, ayant deux grands yeux peints, admirables.

Au milieu de tout cela, je ne sais quelle chaleur irritante ; et puis des senteurs spéciales à l’Algérie, des exhalaisons de corps humains et de détritus organiques surchauffés au soleil, — avec des odeurs d’épices, et d’aromates, et de musc et de fleurs.

Ils ne s’étonnaient plus de repasser dix fois de suite, et encore, et toujours, par les mêmes endroits, comme dans les labyrinthes. — Ils prenaient seulement garde de ne pas se séparer, ce qui est la dernière lueur de raison des hommes ivres, et choisissaient de préférence les rues hautes, aimant mieux monter que descendre, de peur de tomber.

XXIII

Et puis ils retrouvèrent le silence et l’obscurité.

En montant encore, ils étaient arrivés maintenant au point le plus élevé de la ville arabe, dans le quartier d’Alger qui est, la nuit, le plus sombre et le plus solitaire.

C’était noir, noir, ces rues étroites et voûtées. Les murs étaient si vieux, qu’ils étaient usés. — Les étages montaient en débordant les uns sur les autres, et les deux côtés de la rue se touchaient, s’étayaient par le haut, soutenus par des rangées de grands jambages de bois tout enchevêtrés. On avait accumulé là-dessus tant de couches de chaux, que toutes ces choses blanchies étaient soudées entre elles et en avaient perdu leurs formes, comme mortes de vétusté.

Les portes, rares, se renfonçaient bien bas, comme pour se cacher, et dans ces grands pans de mur, qui s’en allaient de travers avec des airs caducs, il n’y avait jamais de fenêtres ; si, par hasard on avait été obligé d’y percer une ouverture, on l’avait faite toute petite, et entourée d’une cage de fer.

Cela semblait mystérieux et impénétrable.

Leurs pas mal assurés butaient contre de vieilles marches de pierre, toutes bossuées et informes, et il y avait de distance en distance de blanches traînées de lune, qui ressemblaient à des linceuls.

Le silence de nouveau les gênait, et l’inquiétude de cette ville les avait repris…

XXIV

Tout à coup, en haut d’un de ces grands murs qui bordaient la rue morte, un trou, aussi irrégulier que la percée d’un boulet, s’illumina d’une lueur rosée, et une tête de femme y apparut comme une vision.

Elle était éclairée en plein, sans doute par quelque flambeau placé tout près d’elle à l’intérieur, et sa figure resplendissait, toute lumineuse au milieu de la nuit.

XXV

C’était Fatmah qui avait entendu leurs chants, et regardait de là-haut quels étaient ces passants nocturnes.

Elle était si bien peinte que ses joues rondes et lisses avaient l’éclat des poupées de cire. Ses yeux ombrés étaient plus grands que nature. Entre ses longs cils noirs, on voyait ses prunelles remuer sur de l’émail blanc, et elle souriait à demi, le regard baissé vers les hommes ivres.

Ses cheveux étaient pris dans un petit turban en gaze d’or, et sur son front retombait une couronne de sequins d’argent séparés par des perles de corail. Une quantité d’anneaux lourds et magnifiques étaient passés à ses oreilles, et plusieurs rangs de fleurs d’oranger, enfilées avec d’autres fleurs rouges, pendaient de sa coiffure sur les plaques de métal qui ornaient son cou.

Son visage était juste encadré dans le trou. On ne voyait pas plus bas que ses colliers, et elle avait l’air d’une tête sans corps. Elle avait le charme d’une chose pas naturelle qui aurait pris vie…

XXVI

Ils s’étaient arrêtés, saisis et craintifs devant cette apparition.

Elle, les regardant avec un nouveau sourire, entr’ouvrit ses lèvres, montra ses dents brillantes, et fit : « Pst ! pst !… »

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

XXVII

Ils ne voulaient pas les trois Bretons, ils avaient peur. Cette femme parée comme une idole dans ce lieu triste leur inspirait une crainte superstitieuse… Et puis aussi elle ressemblait à la Vierge de quelque chapelle bretonne, adorée dans leur enfance, restée gravée dans leur imagination naïve de pauvre mousse, avec une parure d’un luxe aussi sauvage, et une coiffure semblable, faite d’argent et d’or.

Mais les trois Basques étaient plus entreprenants ; ils se sentaient en humeur de bonne fortune. Elsagarray, cherchant par où l’on pouvait bien entrer dans la demeure de cette belle, finit par découvrir la petite porte basse qui se dissimulait dans le retrait du mur, et se mit à frapper.

Le judas s’entr’ouvrit, et la tête charmante y reparut, à deux pas d’eux, éclairée par une lampe de cuivre.

XXVIII

Garçon sceptique par nature, et habitué aux manières des femmes perdues, Elsagarray le canonnier eut l’impudente idée, pour se faire ouvrir, de montrer une pièce blanche qui par hasard lui restait.

XXIX

Macache (jamais) ! fit la jolie tête sans corps, en claquant de la langue d’un air dédaigneux et désappointé.

En effet, ce n’était pas son tarif.

Et, passant par le judas ses petites mains aux ongles teints en rouge, elle indiqua en comptant sur ses doigts qu’il lui en fallait cinq fois plus.

XXX

Les trois Bretons avaient bon cœur :

« Tiens, dit Yvon, je te les donne ! » — Et il mit dans la main d’Elsagarray le reste de sa bourse ; la somme exigée se trouva complète.

Kerboul et Le Hello, réunissant tout leur avoir, voulurent le donner aussi à Guiaberry, pour Fizah qui venait de paraître. Le marché rapide fut conclu pour les deux sœurs, et les deux Basques passèrent en se baissant par la petite porte sinistre.

Barazère restait, qui voulait entrer aussi, pour les grands yeux mornes de Lalla-Kadidja la mère. Il avait aperçu derrière Fatmah ce lourd regard noir.

Il n’avait plus rien, lui, et les trois Mauresques inquiètes allaient s’unir pour essayer de le chasser dehors.

Mais, à ce moment, Lalla-Kadidja sentit qu’elle était vieille, et, remarquant que Barazère était beau et qu’il était ivre, elle le prit par le bras avec un sourire cynique, pour l’entraîner auprès d’elle…

La porte lestement retomba sur ses charnières massives, et fut, en un tour de main, verrouillée par de grandes barres de fer.

De profundis !… Les trois qui restaient dehors se regardèrent, essayant encore une fois de démêler leurs idées, et puis s’assirent par terre, sur les pavés, pour attendre…

XXXI

Ils voulaient rester là, comprenant encore qu’il ne faut pas se séparer dans un lieu pareil. Ils auguraient mal de cette maison qui venait de se refermer sur leurs compagnons de bord.

Si un Breton y fût entré, ils l’eussent attendu jusqu’au matin. Par tous les pays, entre matelots qui courent bordée la nuit, ce lien résiste le dernier à l’égarement des plus ivres : on ne se quitte pas entre enfants d’un même village ou d’un même pays.

Mais ces canonniers après tout étaient des Basques, et, le matin, ils les connaissaient à peine. Ils les attendirent longtemps, et puis les oublièrent. Et l’un d’eux s’étant levé, ils se remirent à marcher.

XXXII

À trois-voix ils avaient repris la chanson du Joli baleinier, et s’en allaient devant eux.

C’étaient toujours les mêmes petites rues, ils les reconnaissaient bien ; mais maintenant une foule d’apparitions pareilles à celle de Fatmah se montraient sur leur passage. — À tout instant, dans un mur teint de chaux blanche, on voyait s’éclairer un petit trou par lequel souriait une tête peinte, qui était couverte d’argent, de corail, et de fleurs d’oranger enfilées.

Quelquefois une porte s’ouvrait. À l’intérieur, des femmes qui avaient des voix très douces chantaient : « Dani dann, dani dann, » en frappant des mains, devant un réchaud de cuivre d’où sortait une fumée d’encens. On les voyait, groupées sous quelque antique colonnade de marbre d’une forme exquise ; elles avaient des vestes de soie et d’or, des pantalons à mille plis, et des petites babouches de perles ; leurs costumes étaient composés de ces couleurs suaves, extraordinaires et sans nom qu’affectionnent les fées.

« Dani dann, dani dann…, dans les petites rues qui semblaient les restes d’une ville morte, dans les maisons rongées de vétusté, près de tomber en poussière, tout cela avait je ne sais quel air d’enchantement et de « Mille et une Nuits ». — Elles souriaient, les invitant à entrer ; et eux s’arrêtaient devant elles, charmés, mais n’osant pas.

Il y en avait de toute sorte, de ces femmes, et plus l’heure s’avançait, plus les vieilles portes s’ouvraient.

Des Mauresques toutes roses, à demi cachées sous des voiles de gaze de soie blanche. Des juives pâles, aux sourcils minces, au corsage de velours. D’autres qui, pour se prostituer, étaient venues de deux cents lieues dans l’intérieur, des oasis lointaines, et qui avaient d’étranges figures du désert ; — immobiles à leur porte, elles se tenaient les yeux baissés, la voix rauque, avec de hautes coiffures tout en plaques de métal, et des bijoux barbares.

Même il y avait des négresses d’un type rare et d’une laideur très surprenante. Enveloppées de la tête aux pieds dans des cotonnades bleues à carreaux, elles étaient les plus entreprenantes, et, en allongeant de grandes pattes noires, elles les tiraient par leur manche pour les faire entrer. Eux les regardaient sous le nez, éclataient de rire, et passaient leur chemin.

Ils commençaient à comprendre maintenant, les trois Bretons, dans quel lieu ils étaient tombés…

Et, quand ils voyaient sortir de quelque vieux palais musulman une jolie créature avec de grands yeux artificiels, tout étincelante dans l’obscurité, comme une péri, — ils s’approchaient pour la toucher. De près, le plus souvent elle était fanée, ses broderies d’or étaient défraîchies, ses bijoux n’étaient plus que du clinquant, simulant les vrais qu’elle avait vendus à des juifs. Alors Kerboul offrait par dérision des sous qui lui restaient, la fille lui jetait en français quelque injure ignoble qu’elle avait apprise d’un zouave, et refermait sa porte.

D’ailleurs la retraite était battue, en bas, dans la ville française ; les soldats et les spahis qui ont leurs casernes tout en haut, passaient pour rentrer à l’appel. Ils en croisaient des bandes, qui montaient bras dessus bras dessous comme chez eux, chantant à tue-tête l’Artilleur de Metz, ou quelque chanson d’estaminet, sous les arcades mauresques. L’antique Kasbah, où jadis on eût massacré l’imprudent giaour, était pleine de braillements d’ivrognes.

XXXIII

Cependant il se faisait tard. Ils étaient fatigués et ils avaient soif.

Peu à peu les boutiques de barbiers où l’on faisait de la musique, les cafés maures où l’on dansait, s’étaient fermés. Même les portes des filles ne s’ouvraient plus. L’heure de la grande prostitution du dimanche soir était passée. La ville arabe retombait dans le silence de la nuit noire.

Ils auraient voulu entrer quelque part, pour boire encore et dormir. Mais, à eux trois, ils n’avaient plus que les sous de Kerboul.

Et puis Yvon s’inquiétait de deux tout petits chats qu’il avait volés par affection, et qui se plaignaient dans sa chemise de matelot, où il les avait logés pour qu’ils eussent plus chaud.

Ils descendaient maintenant une longue rue déserte. Ils y trouvèrent une porte de marbre, toute sculptée de fleurs très anciennes, d’inscriptions arabes et de dessins mystérieux. Elle donnait dans un couloir de faïence aux mille couleurs ; une lampe y était suspendue, qui jetait une lueur au dehors sur les pavés.

Des gens qui avaient mauvaise mine y entraient furtivement. Ils entrèrent aussi pour voir.

C’était un bain maure mal famé. Les baigneurs étaient partis, et des hommes sans gîte, métis indéfinissables, éclos au hasard du vice, venaient coucher pour deux sous sur les nattes pleines de vermine qui avaient servi au massage.

Ils passèrent devant ce peuple étendu qui s’endormait ; puis ils arrivèrent à des étuves profondes qui avaient de grands dômes et qui suintaient comme des cavernes. On y voyait à peine, dans une buée chaude qui embrouillait l’obscurité ; l’air humide y avait une pesanteur étrange ; — et un homme jaune, nu sur du marbre comme un cadavre, chantait avec une voix de fausset un air lugubre à faire peur.

Ils jugèrent ce lieu immonde et sortirent.

XXXIV

Longtemps encore ils marchèrent sans plus rien voir.

Et puis ils entendirent un grand bruit qui partait d’une maison fermée : une musique d’enfer, et des cris et des rires.

Ils écoutèrent. On parlait français là dedans, — et même on parlait breton !…

Ils frappèrent. — On n’ouvrit pas.

Alors ils enfoncèrent la porte à coups d’épaule. — On les accueillit à bras ouverts.

Un bouge à moitié arabe. Quatre nègres tout nus jouant des castagnettes de cuivre et battant du tambour, sur un rythme nubien.

Et, au son de cet orchestre, une dizaine de couples de zouaves et de matelots dansaient entre eux, en se tenant par la taille, gravement ; — des zouaves qui avaient mis des chemises de matelot, des matelots qui avaient mis des bonnets de zouave.

Et, quand les quatre nègres exténués faisaient mine de s’arrêter, les danseurs leur montraient le poing, et ils continuaient, enrageant de leur impuissance…

Alors ils voulurent, eux aussi, habiller un zouave pour en faire un frère. Un grand blond s’y prêta de bonne grâce, et chacun des trois Bretons lui donna pour le transformer une pièce de son costume.

Ensuite ils sortirent ensemble, sur le minuit, après avoir bu, sans le payer, un litre d’une eau-de-vie poivrée qui brûlait comme du feu.

Ils étaient quatre maintenant, avec cette recrue nouvelle, et ils recommencèrent à errer plus ivres que jamais…

XXXV

Une heure du matin. — Ils se retrouvaient, sans savoir comment, tout en haut de la Kasbah. Ils étaient assis sur des rochers, à l’entrée d’un bois d’eucalyptus, dont une bouffée de vent agitait de temps à autre les feuilles légères.

Au-dessous d’eux la ville arabe, et plus bas la ville chrétienne, s’étaient endormies ; les derniers cris, les derniers chants d’orgie, venaient de finir. L’antique Kasbah, protégée par la majesté et les pudeurs de la nuit, redevenait elle-même et se recueillait dans le passé.

On voyait des entrées de rues centenaires, qui descendaient se perdre dans des profondeurs noires. La lune éclairait avec une pâleur sereine des groupes de constructions mauresques, restées malgré leur grand âge d’une blancheur mystérieuse, et qui semblaient des habitations enchantées. Au loin s’étendait la mer gris-perle, avec des feux de navires.

Toutes les exhalaisons humaines étaient tombées, avec les odeurs d’épices, de maisons à boire et de prostituées. Il n’y avait plus que le parfum suave des orangers, avec je ne sais quelle autre senteur fraîche et saine, qui montait de la campagne comme un rajeunissement.

L’air avait ce calme tiède et cette transparence des nuits de l’Algérie ; un souffle de vent, qui se soulevait à intervalles réguliers comme la respiration des choses, faisait remuer derrière eux les feuillages du bois.

Un apaisement se faisait aussi dans leur tête ; ils songeaient à toutes ces femmes entrevues dans les vieilles maisons aux murailles de faïence, qui chantaient « Dani dann » en battant des mains, avec un bruit de bagues et de bracelets. Ils songeaient aussi à leurs trois compagnons basques, qu’ils avaient abandonnés au milieu d’elles ; ils se demandaient s’il ne serait pas possible en cherchant bien, de retrouver cette porte et de retourner à leur secours…

Yves, lui, se rappelait la Bretagne, les grandes falaises de granit où souffle le vent humide de l’Océan, et les brumes grises se traînant comme de longs voiles sur l’immensité de la mer houleuse, et les grands paysages mornes du pays celtique. Tout cela, vu de l’Algérie, était pâle comme une vision maladive, suave et triste comme une poésie du Nord. Et puis il revoyait le pays de Léon ; la lande plate et fleurie, toute jaune d’ajoncs en fleurs ; et le clocher à jour se dressant dans la plaine, sur le fond terne et mélancolique du ciel breton… Une lueur lui revenait de sa claire intelligence. Il avait honte, il ne voulait plus être ivre, et il passait ses mains sur son front, comme pour enlever de devant ses yeux le voile pesant de l’alcool.

XXXVI

À ce moment on entendit rouler une voiture, qui remontait de la ville.

Elle se rapprochait et passa près d’eux. C’était une espèce de char à bras, un grand coffre noir comme pour receler des cadavres ; il était traîné par deux hommes qui se pressaient avec un air d’avoir fait un mauvais coup.

Un gémissement partit de ce coffre fermé. Alors ils se levèrent tous.

XXXVII

— Hé, les hommes ! — Que roulez-vous comme ça, en vous cachant la nuit ?…

— Des chiens, messieurs les matelots, répondirent les deux passants avec un gros rire.

C’était tout simplement la voiture des chiens errants qu’on menait en fourrière.

Mais, au mouvement qu’ils s’étaient donné et au bruit de leur propre voix, ces rêveurs de tout à l’heure étaient redevenus de simples matelots ivres.

Se prenant tout à coup pour ces pauv’es bêtes d’une pitié sympathique, d’une tendresse d’hommes gris, ils exigèrent qu’on les mît en liberté, et une querelle s’ensuivit.

XXXVIII

La discussion ne fut pas longue : cinq minutes après, la petite voiture avait repris sa route ; mais c’étaient les matelots qui la roulaient, en chantant leur chanson joyeuse, et les bons chiens délivrés suivaient, dans une joie folle, sautant, japant autour de leurs amis, et leur léchant les mains.

Et la charrette s’en allait gaiement, cahotée sur les pierres ; — dedans il y avait les deux hommes, sous clef, dans le coffre à chiens…

XXXIX

Joli baleinier, veux-tu naviguer ?
Joli baleinier,
Joli baleinier.



Ils les voiturèrent jusqu’au matin en chantant d’abord le Joli baleinier, et ensuite, pour changer :

Tiens bon, Marie Madeleine,
Tiens bon, Marie Madelon !

XL

Et finalement les versèrent, près de Bâb-Azoum, sur un tas d’ordures.

XLI

Alors, ils se reconnurent dans ces rues, et voulurent se rapprocher du point où, la veille, ils étaient venus débarquer.

Ils arrivèrent aux quartiers mal famés, pleins de repaires italiens, qui avoisinent la Marine. Il commençait à faire froid, et c’était encore la nuit. Cependant on ouvrait déjà certains cabarets, pour donner à boire aux portefaix matineux, ou pour jeter dehors avant le jour les ivrognes qui, le dimanche soir, avaient roulé sous les tables, dans les crachats, avec des filles. Ils entrèrent et s’assirent sur des bancs dans une espèce de grande halle où on voyait, au fond, des rangs de tonneaux alignés. La gorge leur brûlait. Avec la bourse du zouave et les sous de Kerboul, ils burent plusieurs verres d’absinthe avec un peu d’eau. Ensuite on les poussa à la porte quand ils n’eurent plus d’argent.

XLII

Maintenant ils n’avaient plus conscience de rien. Ils allaient, le corps tout penché en avant, étendant les bras comme pour saisir le vide, décrivant dans leur marche de grands arcs de cercle comme des oiseaux blessés. La tête leur faisait grand mal ; ils éprouvaient un besoin irrésistible de sommeil, avec la sensation continuelle de tomber, avec une impression d’angoisse et d’agonie.

Ils se retrouvèrent au bord des quais. — Alors un souvenir leur revint de leur navire, de leur métier de matelot, et ils ne voulurent pas aller plus loin, de peur de perdre la mer de vue ; ils s’effondrèrent sur du sable, restèrent immobiles, comme figés au hasard de leur chute, et perdirent connaissance.

XLIII

Elsagarray et Guiaberry, les deux Basques, en s’éveillant, regardèrent les filles qui dormaient auprès d’eux. Leurs chemises, qui étaient faites d’une gaze comme ils n’en avaient jamais vu, s’ouvraient à demi sur leur corps fauve. Ils virent qu’elles étaient belles, bien que leurs joues fussent devenues pâles.

Une lampe, montée sur une longue tige, à la manière des lampes antiques, éclairait un lieu étrange, irrégulier comme une caverne. La chaux laiteuse étendue partout amollissait les angles ou les rugosités des parois, et de vieux petits tableaux accrochés au hasard représentaient des choses incompréhensibles : c’étaient des inscriptions ayant forme de bêtes singulières, des lions dont le corps était un assemblage d’hiéroglyphes d’or, et puis des symboles mystérieux, et plusieurs images d’un cheval ailé à visage de femme.

Ils avaient dormi par terre, sur des couvertures et des coussins ; il n’y avait rien nulle part dans ce gîte, rien qu’une natte grossière recouvrant le sol tout d’une pièce, et un plateau de cuivre sur lequel on avait brûlé de l’ambre et de l’encens. L’air gardait une senteur d’église.

Les filles avaient dans leur sommeil une tranquillité et comme une innocence d’enfant. Elles étaient parées encore de tous leurs bijoux d’argent et de corail, et de leurs colliers odorants en fleurs d’oranger.

Eux éprouvaient tout à coup une timidité et un malaise au milieu de tout cet inconnu. Ils se levèrent avec précaution pour ne pas les éveiller, et se coulèrent vers une ouverture que fermait une draperie de soie.

Alors ils se trouvèrent dans la cour de faïence et de marbre, où tombait d’en haut l’air vif et délicieux des dernières heures de la nuit.

XLIV

Ils se souvinrent de Barazère, qui dormait près de Kadidja, quelque part dans cette maison, et ils l’appelèrent doucement.

Barazère aussi se leva, et regarda cette femme qui voulait le retenir en l’enlaçant. Il vit qu’elle était vieille, que son visage était ridé et sa chair affaissée. — Il s’en détourna avec horreur, la repoussant du pied…

XLV

En cherchant dans l’indécise lueur blanche, ils trouvèrent la porte verrouillée du dehors, et ils sortirent, énervés par toutes ces ivresses de leur nuit.

Le pâle matin les enveloppa de sa fraîcheur saine, de sa lumière timide et virginale. Aucun bruit ; tout dormait encore dans la Kasbah ; enveloppée dans ses blancheurs de chaux, elle avait plus que jamais son air de sépulcre.

Où étaient-ils ? Ils s’orientèrent ; ils n’étaient plus ivres. Ils jugèrent qu’ils devaient être très haut au-dessus du port et de la mer, et ils se mirent à descendre par les pentes raides des petites rues arabes.

On y voyait encore à peine, et autour d’eux tout était d’une pâleur singulière ; à part les pavés de galets noirs, tout était blanc. Les vieilles maisons mauresques, les vieilles voûtes en ogive, les vieux jambages de bois qui chevauchaient le long des murs, tout était indécis et paraissait taillé dans de la neige ; on était comme dans une obscurité blanche. Le silence semblait couver des enchantements et des mystères.

Après les voluptés, les baisers de fièvre, les fumées d’encens, ils respiraient avec délice ce grand air, cette fraîcheur douce du matin. Et ils marchaient d’un pas alerte et léger, dans ces hauts quartiers qui dormaient.

Ils allaient gaiement, savourant ce bien-être matinal, ne se doutant pas que c’était fini à jamais de leur saine et belle jeunesse, et qu’ils emportaient avec eux dans leur sang de hideux germes de mort…

XLVI

Le jour était encore incertain quand ils arrivèrent en bas, sur les quais d’Alger. Parmi les décombres, les pièces de bois empilées, ils virent des masses grises : des Arabes, portefaix des navires, qui dormaient à la belle étoile dans leurs burnous percés ; un tas hideux, couvert de haillons et de vermine.

Et puis, plus loin, ils éclatèrent de rire en reconnaissant leurs amis d’hier, les trois Bretons sur du sable.

Ils furent étonnés d’en voir un quatrième avec des moustaches : — le zouave.

XLVII

Trois chiens, assis sur leur derrière, semblaient veiller sur eux avec une sollicitude reconnaissante.

Tout débraillés, ils dormaient comme des morts, les Bretons. Il leur manquait à chacun une pièce de leur costume, qu’ils avaient retirée pour habiller l’autre.

Yves, lui, qui avait donné son tricot à raies bleues, laissait voir sa poitrine nue, et les deux petits chats qu’il avait volés pour leur apprendre des tours, blottis contre sa peau, dormaient aussi, tranquilles et confiants.

Une vapeur couleur d’iris, diaphane, nacrée, était sur la mer comme un voile ; elle semblait lumineuse et toute dorée vers l’orient.

Les burnous gris commençaient à s’agiter, à grouiller par terre ; au-dessus du tas immonde, on voyait se lever un bras, une jambe jaune, ou surgir une tête noire. C’était l’heure du premier salam du matin, et ils s’éveillaient pour dire leur prière.

Et puis la vraie, la grande lumière naissait peu à peu, se répandant sur toute chose ; — et la vapeur couleur d’iris se mourait, devenait si ténue, qu’on voyait au travers les navires les plus éloignés, et presque l’horizon de la mer ; — et puis elle disparaissait tout à coup, comme un rideau de gaze qui tombe : le soleil était levé…

« Allah illah, Allah ! » — Ils étaient debout, les Arabes ; drapés avec une majesté antique dans leurs pouilleuses loques grises ; ils tenaient, droite et superbe, leur tête fine à grands yeux noirs ; et le soleil les inondait de rayons couleur d’or, et, à présent, nobles, cambrés, ils étaient beaux comme des dieux.

On voyait maintenant là-haut la Kasbah, qui tout à l’heure semblait transparente, se détacher sur le violet cendré du ciel en blancheurs opaques marquées çà et là de nuances rousses. Les teintes des objets les plus éloignés étaient devenues si nettes, qu’il n’y avait plus de perspective ; tout semblait près, et la ville mauresque avait l’air d’une masse de constructions superposées se tenant tout debout dans l’air. Il n’y avait que ce ciel gris-perle, qui gardait, derrière toutes ces choses humaines, une transparence et une profondeur infinies…

Les navires avaient largué leurs voiles blanches, pour sécher au soleil l’humidité de la nuit. Il était sept heures, et le canot du bâtiment de guerre auquel les six matelots appartenaient arrivait bon train pour les chercher, fendant l’eau bleue à grands coups d’avirons.

Il accosta. Les Basques, aidés des rameurs, y portèrent les Bretons avec leurs petits chats, et s’y embarquèrent près d’eux.

Les trois chiens le suivirent du regard avec mélancolie, et, quand il fut hors de vue, ils remontèrent, d’un air affairé, vers la ville.

XLVIII

À bord aussi, on s’étonna de voir cet inconnu qui avait des moustaches. Cependant on les mit tous aux fers, par précaution contre le tapage.

Yves, en s’éveillant vers midi, trouva dans sa poche une grande clef… La clef du coffre à chiens !

Il se rappela qu’il avait oublié de l’ouvrir, quand ils avaient versé les deux hommes près de Bâb-Azoum ; alors, comme il a bon cœur, il en éprouva un remords. Et puis il pria un ami d’aller bien vite jeter cette clef à la mer, craignant qu’elle ne servît de pièce à conviction contre eux tous.

XLIX

DÉNOUEMENT

L’identité du zouave ne fut reconnue que dans la soirée.

Ils furent tous punis, les trois Bretons surtout : l’histoire de la charrette à bras avait fait du bruit dans Alger, et il y avait contre eux les préventions les plus graves.

Les trois Basques se virent bientôt atteints d’une maladie horrible. Ces femmes la leur avaient donnée, presque inconsciemment. Irresponsables de leur vice et de leur misère, elles avaient rendu à ces giaours ce que d’autres giaours leur avaient apporté.

L’un d’eux en mourut, — Barazère.

Les deux autres se crurent guéris, après avoir été quelque temps un objet de dégoût pour leurs camarades. Mais un germe de ce poison leur était resté dans le sang. Ils n’avaient plus que quelques mois de service à faire, et, l’année suivante, ils se marièrent avec des jeunes filles qui les avaient attendus dans leur village pendant qu’ils couraient la mer. Dans des familles de pêcheurs, qui avaient été jusque-là saines et vigoureuses, ils apportèrent cette contagion arabe ; leur premier-né, à chacun d’eux, vint au monde couvert de plaies qui étaient honteuses à voir.

Les bons chiens furent rendus à l’affection de leurs maîtres.

Les deux chats d’Yves devinrent fort beaux. Ils connurent un grand nombre de tours ; ils surent se tenir droits sur leur derrière, — et sauter par-dessus les mains rudes que les gabiers leur présentaient en rond.

Dans la suite, ils eurent plusieurs petits.

Quant aux deux hommes qui avaient été brouettés, ils furent portés à l’hôpital, tout couverts de contusions douloureuses ; pour surcroît de peine, ils furent trouvés très ridicules, et servirent longtemps de risée à leurs compagnons.

L

MORALITÉ

On a toujours tort de chercher à faire du mal aux gens, surtout lorsque ce sont de bons louloups affectueux comme ceux de cette histoire ; tôt ou tard on est fatalement puni.

Cela est bien prouvé, Plumkett, par le sort de ces attrapeurs de chiens.

(Fin du conte.)

Plumkett. — Mon cher Loti, j’avais parfaitement prévu que votre conte n’aurait ni queue ni tête et aboutirait à une moralité de Jocrisse.

Vos principaux personnages, les chiens, n’apparaissent que vers le milieu de l’histoire, et les trois dames du titre ne figurent pas dans le dénouement. Tout cela est fort peu conforme aux règles suivies par nos bons auteurs. Mais je ne vous le reproche pas : on écrit comme on peut. Il ne serait pas raisonnable d’exiger que vous missiez de la suite dans vos récits, n’en ayant aucune dans les idées.

Du reste, vos matelots sont bien peints. J’aime même assez vos descriptions d’Alger ; elles sont justes et passablement colorées.

Et tenez, elles me rappellent certain printemps que le hasard nous y fit passer ensemble, il y aura trois ans tantôt. Étiez-vous assez ridicule, mon Dieu !

Le jour, vous posiez pour la statue équestre, en compagnie de votre ami Mohammed, sur des chevaux qui eussent rompu le cou d’un chrétien. La nuit, vous alliez rejoindre vos amis à peau jaune dans les repaires de la Kasbah, en m’engageant à ne pas vous suivre (ce dont je n’avais du reste nulle envie), sous prétexte que mes paletots gris vous offusquaient la vue et que je vous gâtais la couleur locale.

Il me souvient même qu’une fois (à ce bain maure tenu par des Arabes qui fredonnaient la dernière opérette de Lecoq, vous souvenez-vous ?) vous refusâtes de vous baigner et remîtes avec dignité votre blanche gandourah, parce que je me disposais moi-même à entrer dans les étuves.

Jamais, du reste, nous n’avons réussi à être bons amis qu’à distance. C’est un fait acquis : vous m’avez toujours cherché noise.

J’évoque ces souvenirs sans la moindre amertume, et croyez bien qu’ils n’éveillent en moi qu’une douce pitié.

… Il est certain que deux hommes aussi compliqués que vous et moi arrivent très difficilement à s’entendre.

Les circonstances, les milieux ont déposé autour de nos personnages tant de couches hétéroclites, qu’il y a en nous un tas d’individus différents, sans compter toute sorte d’animaux. Chacun à son tour, tous ces gens ou toutes ces bêtes apparaissent suivant les cas, parlent, agissent, à la place de l’être intime et profond qui demeure blotti par derrière, inerte et atone, dans une espèce de lassitude écœurée.

Quand vous, par exemple, vous présentez un chat, si je réponds par un chien ; ou bien encore, si je m’approche, raffiné et courtois, et que je rencontre chez vous le sauvage, le Tartare ou le Pahouin (qui reviennent souvent), il est clair que l’entente ne sera pas bien cordiale.

Tandis que votre frère Yvon, très simple, très équilibré, en même temps très vivant et très intense dans sa personnalité, vous êtes toujours sûr de le trouver, celui-là. Il est lui-même, pas un autre, et il répond à ce qu’il y a en vous de plus vivant et de plus constant sous toutes vos enveloppes : l’homme primitif.

L’homme primitif, le sauvage préhistorique ; mon cher Loti, c’est ce qu’il y a au fin fond de vous-même.

Ce qui est très particulier chez vous, ce qui donne à vos livres cette étrangeté qui attrape les badauds, c’est le mépris que vous semblez faire des choses modernes ; c’est l’indépendance aisée avec laquelle vous paraissez vous dégager de tout ce que trente siècles ont apporté à l’humanité, pour en revenir aux sentiments simples de l’homme primitif, ou à ceux des animaux antédiluviens des mers du Sud, que vous nous expliquiez tout à l’heure. Seulement vous employez toutes les ressources, toutes les recherches de l’homme très civilisé, pour les rendre intelligibles, ces sentiments, et vous y parvenez dans une certaine mesure, je ne le conteste pas.

Mais je me déclare incapable de vous ranger dans une classe d’écrivains quelconque ; vous êtes très personnellement vous, et nul ne pourra jamais vous donner un nom, et on se trompera toujours en vous appliquant une appellation connue, tant que les médecins aliénistes, les paléontologistes, ou les vétérinaires habitués à soigner des baleines malades dans les grandes houles du Sud ne se mettront pas à faire de la critique littéraire.

Voyez le merle blanc, on lui dit qu’il est une pie, on lui dit qu’il est un geai, on lui dit qu’il est un pigeon ramier.

Rien de tout cela ; il est une bête à part.

De même vous, mon cher Loti, vous êtes très unique dans votre manière ; vous n’appartenez à aucune espèce connue d’oiseau.

Loti. — Et vous, vous êtes un serin, mon bon Plumkett. — Passons.

Je vais vous entretenir de certain vieux registre de parchemin que le hasard me fit trouver un jour dans mon grenier, au fond d’un de ces coffres de chêne dont se servaient nos aïeux.

Il était tout poudreux, et les termites avaient dessiné dessus leurs arabesques.

Je l’ouvris d’une main distraite. Puis le nom de Samuel R. me frappa, sur la couverture, et j’eus la curiosité de lire. (Ce Samuel R. était un de mes ancêtres, et j’avais jadis beaucoup entendu parler de lui par son arrière-petite-fille, ma grand’mère.)

C’était simplement son livre de comptes. Il y avait, écrites, mois par mois, les dépenses de sa vie.

« Le 10 d’août 1695, acheté un cheval, — 100 livres.

« Payé les gages de Suzon, ma servante, — 2 livres.

« Payé les gages de Mathieu mon serviteur, — 5 livres. »

Ensuite venaient les comptes des saulniers, les journées des hommes pour ramasser le sel des marais ; et puis, chaque automne, un grand nombre de journées supplémentaires pour les vendanges, et une somme ronde pour le repas de fête des vendangeurs… Et je songeais à cette activité, si ancienne et si semblable à la nôtre, — et ces cueillettes dans les vignes, au soleil de 1690…

L’écriture, très large, très ferme, ressemblait à celle des vieux missels ; elle était presque gothique.

Je tournai plusieurs feuillets. Les années de mon aïeul Samuel se succédaient, semblables, avec des dépenses sagement balancées. Mais l’écriture, peu à peu, devenait moins nette, — et puis, brusquement, les comptes s’arrêtaient : mon aïeul avait achevé, sans doute, sur cette dernière page, sa vie régulière et patriarcale.

Je tournai encore. Beaucoup de feuilles blanches, — et puis je tombai sur d’autres comptes, drôles ceux-ci ; l’écriture, moins ancienne, était enfantine, chevauchait tout de travers, avec des barbouillages et des petits bonshommes.

Évidemment le vieux registre, devenu inutile, était tombé après bien des années entre les mains des enfants qui y avaient fait des comptes pour rire :

« Vendu à Henriette, une aulne de ruban rose pour trois épingles. »

« Vendu à Jeannette, deux aulnes de dentelles d’Alençon pour douze noisettes… »

Je reconnaissais ces noms. Ces enfants, c’étaient ma grand’mère et mes grand’tantes (dont la dernière, ma tante Berthe, s’est éteinte à quatre-vingt-douze ans). Sous la première république, vers 1798, elles s’étaient amusées à la marchande, tout comme les petites filles de nos jours.

« Le 24 de mai, fait un chapeau à plumes pour mademoiselle Marie-Jeanne, que je lui ai vendu à crédit, pour une once de cerises. »

Quelle singulière figure il devait avoir, ce chapeau à plumes !… Elles avaient joué à la modiste. — Et, en tournant encore, entre chaque feuillet, je trouvais maintenant des bouts de dentelle et des rubans qu’elles avaient mis en presse, — de ces rubans ombrés, nuancés, du vieux temps, qu’il est de mode de copier aujourd’hui. Le fond de leur magasin de poupées avait dormi là pendant la durée d’un siècle, — et je restais très songeur devant ces reliques de cent ans. Je cherchais à me représenter ces petites filles, en recomposant leur physionomie d’après les anciens portraits ou les figures octogénaires entrevues dans mon enfance ; je les voyais en costume du temps, en petite robe simplette, avec des frisons à la grecque retombant sur un velours qui leur serrait le front, — s’amusant pendant leurs récréations du décadi, à la lumière d’un soleil plus jeune que le nôtre…

Et puis je trouvai des pensées desséchées, et des brins de muguet et d’autres fleurs de printemps. Elles avaient gardé leurs couleurs, ces pensées, et les petites filles qui les avaient cueillies, après avoir été de bonnes grand’mères regrettées, n’étaient plus que de la poussière à présent…

Autre chose encore : des papillons décalqués ! — Procédé d’enfants, elles avaient mis les ailes entre des feuilles de papier gommé qui avaient gardé empreintes la forme et la couleur.

C’étaient des papillons bleu de ciel, et de ces phalènes aux ailes noires et roses, qui n’ont qu’une courte saison, qu’on voit voler les soirs de mai au-dessus des hauts foins en fleurs. — Ils étaient frais, comme attrapés d’hier…

Ce fut aussi un soir de mai que je fis ces découvertes. Le soleil couchant éclairait par la fenêtre le vieux parchemin et les fleurs centenaires ; — et je revoyais, sous des couleurs douces et étranges, ces printemps morts, ces printemps enfouis sous la poudre de l’éternel néant…

J’ai épousseté pieusement ce registre vénérable, Plumkett, et l’ai porté dans ma chambre, où il a pris place dans mon secrétaire.

Je l’ai ouvert depuis quelquefois, mais rarement, de peur de le déflorer, de peur que ce charme des mois de mai de jadis, qui dort sous le parchemin jauni, ne s’envolât peu à peu d’entre les feuillets trop souvent ouverts…

Plumkett. — Par hasard, mon cher Loti, c’est une jolie fleur fraîche que vous venez de m’envoyer là, — bien que ce soit une fleur de cent ans.

Moi aussi, j’essayerais de vous en envoyer de moins fanées quelquefois, si nous n’avions pris l’habitude de les effeuiller dès que nous les recevons, pour nous les lancer mutuellement à la tête.

Dernièrement je vous faisais une théorie physiologique très intéressante. Eh bien, vous vous êtes mis à crier que c’était un os de mort et que cela vous faisait peur ; et puis vous m’avez interrompu par un conte arabe à dormir debout, sans me laisser le temps de tirer mes conclusions.

« Nous sommes des machines, » avais-je dit, — et c’était une vérité tout à fait digne de M. de la Palisse, qui est un de mes auteurs favoris.

Mais ne sommes-nous que cela ?… C’est toujours ici le point d’interrogation terrible sur lequel il faudrait pourtant essayer de ne pas rester. Après avoir songé à tout, efforçons-nous de nous élever jusqu’à la contemplation d’autre chose où notre pensée puisse s’arrêter et se reposer en paix.

La machine distillant la pensée, l’amour, est heureusement encore inexpliquée. Si des phénomènes cérébraux observables nous cherchons à passer aux phénomènes de conscience, pensées ou volitions, entre les deux nous trouvons toujours l’incompréhensible, l’abîme.

La philosophie moderne nous dit bien alors que les phénomènes moraux et mentaux sont les deux faces objective et subjective de la même chose qui est l’activité de l’être humain. Mais, parce que nous avons rendu par une formule concise quelque chose d’inintelligible, le comprenons-nous mieux pour cela ?

Et voilà toujours le terme auquel aboutit toute philosophie et toute science : la plus immense des formes que puisse revêtir aux yeux de notre esprit l’Inconcevable, l’Incompréhensible, l’Inconnaissable…

Nous nous creusons jusqu’aux dernières profondeurs, et, arrivés là, nous nous débattons en ricochets pénibles au milieu de conjectures enfantines…

Eh bien, pourtant je ne la trouve pas si nulle que vous voulez bien le dire, cette philosophie moderne : elle nous mène au moins à la constatation rigoureuse de notre ignorance complète et de notre incapacité d’en sortir.

Et c’est bien quelque chose, mon cher Loti, car cela laisse un champ infini ouvert au cœur et à l’imagination ; cela affirme la notion de cet Inconnaissable qui peut-être est Dieu !…

Les religions viennent de ce sentiment de l’inconnaissable. Elles en sont des interprétations grossières ou naïves ; elles sont des périodes de l’évolution de l’esprit humain. Nos esprits à nous, êtres perfectionnés, vont plus loin qu’elles ; ils ne peuvent s’accommoder de leurs dieux. Mais, en nous approchant, plus que ne l’ont fait les religions du passé, des limites de la conception humaine, nous voyons aussi plus clairement ces limites qui se dressent devant nous, infranchissables, mystérieuses, — et derrière lesquelles il doit y avoir Dieu. Le Dieu vrai est plus haut et plus loin que le disent les chrétiens ; sachons pourtant qu’il ne peut se faire qu’il n’y en ait un, et faisons comme les chrétiens : Adorons-le.

Puissent ces conclusions servir à l’apaisement de vos incertitudes et de vos douleurs. Élevez-vous au-dessus des choses vulgaires et reposez-vous au sein de ces belles contemplations. Vous y découvrirez un charme consolant qui vous fera peut-être un jour aimer la vie…

Sixième pissenlit.

Loti. — Je rêvais, Plumkett, qu’on était en train de vous trépaner ; c’était un matelot charpentier de notre vaisseau qui exécutait ce travail, d’après les indications d’un médecin aliéniste que nous avions consulté.

Moi, je remplissais auprès de vous mon office d’ami : pendant l’opération, je vous tenais compagnie, et je vous encourageais par de bonnes paroles. — Votre tête rendait un petit son creux et fêlé, — comme un coco fendu.

Quand le trou fut fait, nous vîmes paraître à l’ouverture les deux antennes d’un gros cafard qui avait construit son nid dans votre ganglion blanchâtre. Alors nous nous retirâmes discrètement, l’opérateur et moi, pour ne point gêner ce départ, — et l’animal sortit.

Après celui-là, il en vint un second, puis deux, puis trois, puis dix…… Il en vint un très grand nombre et quelques araignées aussi.

« Ah ! je me sens mieux ! » disiez-vous. En effet, vous exprimiez des idées qui avaient une certaine suite, et même qui ne manquaient pas de sens commun.

Alors j’éprouvai une sensation pénétrante de surprise qui me réveilla… J’étais couché sur les coussins du carré où je m’étais endormi après la fatigue d’une nuit de quart. Vous, vous étiez assis près d’un sabord, entouré de quelques autres qui vous écoutaient.

Vous leur parliez de Kant et de Spinoza, de la raison pure et de la raison pratique… Alors je vis bien que j’avais rêvé…

Tout à l’heure, vous me disiez donc, Plumkett, que la plus haute philosophie peut être résumée et mise à la portée de tous par les deux énonciations suivantes : « Nous ne comprenons rien à rien ; nous ne savons rien de rien. »

Très exact, cher maître, seulement nous connaissions cela depuis longtemps. — Et tout ce que vous pourrez mettre à ces deux vérités de belles robes, de faux nez ou de fausses barbes, pour leur donner un charme consolant, ne sera jamais que du clinquant et du postiche.

Il y a quelque part sur les côtes de notre pays une grande île sablonneuse, contrée qui n’a aucune beauté appréciable et dont je ne veux pas vous faire une description bien longue.

Des bois de pins où passe le vent de la mer ; des marais salants où, pendant les chaudes journées d’été, le sel soigneusement ramassé en petits tas d’une blancheur de neige, répand une senteur particulière que les paysans appellent « odeur de violette » et qui est semblable, en effet, à celle des violettes sauvages ; — et des alouettes, des alouettes par milliers, chantant en toute saison, à pleine gorge, leur chanson joyeuse, en s’élevant dans le ciel. De grandes plages de sable, battues souvent et remuées par la houle d’ouest ; sur les dunes, des tapis d’immortelles et d’œillets roses, si odorants qu’ils envoient leur parfum jusqu’au large, aux navires qui passent. Des villages de pêcheurs aux maisonnettes toutes basses, toutes basses, comme blotties contre le sol par crainte des rafales qui soufflent de l’Océan ; pauvres villages tout blancs de chaux comme des villages arabes, et nets, et propres, à ravir, avec des giroflées, des roses, des fleurettes poussant partout, parmi les pavés, blancs aussi, de leurs petites rues paisibles. Des hommes brunis par le soleil et le vent marin. Des bonnes vieilles en haute coiffe blanche. — Sur toutes choses, un charme d’honnêteté simple, modeste et patriarcale.

C’est bien puéril, ces détails, n’est-ce pas, auprès de votre philosophie ?…

Je songe à ce pays en ce moment, Plumkett, parce que c’est là que j’ai éprouvé jadis les impressions religieuses les plus vives. Ce pays est celui de ma famille, et, quand j’étais enfant, on me menait quelquefois dans cette île où nous possédions des marais. C’est une terre un peu huguenote, et mes ancêtres, qui l’étaient eux aussi, y dorment leur sommeil éternel dans un petit enclos particulier, comme c’était la coutume autrefois pour ces familles hérétiques auxquelles les cimetières autour des églises étaient fermés.

C’est là, étant enfant, dans ces petits temples campagnards, — tout simples, tout blancs aussi comme les villages, et tout ensoleillés, — que je me suis senti le plus près de cette figure radieuse qui s’appelait le Christ.

Je me souviens aussi d’une certaine image peinte qui, dans mes premières années, avait à mes yeux une vie incomparable, et que je préférais aux plus belles enluminures dorées des plus beaux livres. Elle représentait le Christ, assis sur une pierre, attirant à lui des petits enfants hébreux qui étaient pieds nus. Il y avait, écrit dessous, ce passage de l’Évangile : « Laissez venir à moi les petits enfants. » — Derrière le Christ, c’était un paysage de la terre de Chanaan : une campagne nue, pierreuse, je ne sais quelle mélancolie d’abandon dans de la lumière chaude, je ne sais quoi d’inexprimable qui m’avait fait comprendre la Judée… Plus tard, quand j’ai vu par mes yeux l’Orient biblique, j’y ai retrouvé cette mélancolie et cette lumière que j’avais devinées ; j’ai vu vivre le pays de mon image d’enfant… Seulement la foi n’y était plus, et c’était alors l’Islam qui momentanément hantait mon imagination…

Qu’elle était jolie, Plumkett, cette image représentant Jésus et les petits enfants d’Israël ! Et quel rayonnement avaient jadis ces noms presque divins : Bethléem, Gethsémané et Golgotha !…

Quand j’ai commencé à grandir, il m’a été vite gâté et obscurci, ce Christ, par les prédicants au ton pleurard, par les livres absurdes, par toute la séquelle blafarde qui se traîne derrière sa personnalité lumineuse, — et j’ai haussé les épaules. — Ce n’est que longtemps après, devenu homme, que j’ai su le dégager de ce fatras et de ces petites gens, pour le retrouver beau et pur, et rendre encore à ce Dieu brisé un hommage d’admiration…

Sous une forme plus païenne, plus ténébreuse, j’ai retrouvé le Christ encore, à une autre époque de ma vie, dans les églises de granit des campagnes bretonnes. — Oh ! ces vieilles petites chapelles, isolées et mystérieuses, dans les bois de hêtres, et ces calvaires au coin des chemins, que nous rencontrions le soir, dans nos promenades d’été, avec mon frère Yves… Est-ce que tout cela est vide et n’est rien ?… Quand il n’y aurait que les prières de tant de générations, prières de morts, prières de confiance ou d’angoisse, qui, le soir, autour du granit séculaire, flottent comme des esprits…

Je ne veux pas vous parler des martyrs chrétiens : leur époque était plus jeune que la nôtre, et nous ne pouvons plus guère les comprendre.

Mais, dans notre siècle à nous, — je songe à ces exilés, à ces jeunes hommes, nos compagnons, que j’ai vus mourir, un peu partout, emportés par les blessures, les fièvres, les contagions, les débauches ; je les ai vus, les philosophes comme vous, aux prises avec l’angoisse finale, tordant leurs mains dans des agonies horribles ; — et d’autres, de pauvres matelots, — les simples ceux-ci, — s’en aller dans le néant, tranquilles, en tendant les bras au Christ, avec une prière enfantine, avec, un sourire inexprimable en face de la Reine des épouvantements.

C’est vrai, je vous l’accorde, tout cela nous fait pitié, à nous ; — mais ne m’offrez rien pour mettre à la place, — et laissez-moi tranquille avec votre philosophie qui m’ennuie…

Plumkett. — Très Musset, tout cela, mon pauvre Loti, très déjà dit. — Beaucoup trop Musset même ; mais je vous pardonne. Il faudra que l’homme cesse d’être homme pour ne pas ressasser toujours les mêmes choses.

Seulement vous voyez qu’il y a un banal poétique comme il y a un banal philosophique, et que, en un mot, tout aboutit au banal.

Loti. — Mon ciel a toujours été s’assombrissant, Plumkett, depuis l’époque déjà lointaine où j’ai vu s’éteindre cette image du Christ qui éclairait doucement mon enfance.

À présent, je cherche à vivre au milieu d’amis extraordinairement simples, — de ces gens qui croissent comme des plantes saines, donnent leurs fruits, et savent, après, mourir tranquilles quand l’heure en est venue. — Les gens simples, les choses simples, cela me retrempe et me repose ; après avoir été le garçon le plus compliqué du monde, j’en reviens tout doucement aux façons d’être les plus primitives.

C’est bien lassant, les personnages comme vous et moi. — Et comme nos existences paraissent extravagantes, inutiles, détraquées, auprès de celles de ces amis simples que je me suis choisis…

Seulement c’est trop tard, hélas : redevenir naturel et sain comme eux ne m’est plus possible. J’ai beau faire, dans leur milieu primitif, je suis toujours un déclassé jouant une comédie ; par-dessus leurs têtes, je vois toujours au loin les profondeurs sombres qu’ils ne savent pas voir, — et alors je maudis avec toute l’amertume de mon âme les hommes et le hasard qui m’ont fait ce que je suis…

L’amour non plus, je ne sais pas le sentir comme le sentent ceux qui sont restés simples. Pour moi, il s’y mêle je ne sais quoi d’étrange et de mortel ; — une préoccupation de l’au delà ; une angoisse, une inquiétude de voir tout finir…

Oh ! vous parlez d’inconnaissable !… — Mais qu’est-ce encore que cet autre mystère : le charme tout-puissant des êtres qui sont beaux ?… D’où vient-il, leur charme ? de qui sont-ils l’image ? — Qu’est-ce que cela, qu’on ne définira jamais : la beauté ? Qu’y a-t-il de rayonnant autour de ces marbres qui traversent les âges et demeurent éternellement admirables, les statues grecques, les Vénus, les Phryné, les torses des femmes antiques ?

Cela seul ne trompe pas : la jeunesse, la beauté visible et palpable des créatures terrestres… Je m’en tiens à cette forme de l’Inconnaissable, la plus puissante, la plus manifestée à nous, — et je l’adore…

Et cette adoration n’est pas seulement matérielle, elle est un sentiment suprême, sublime, qui me donne par instants comme la notion de l’infini et de Dieu. — Si l’âme existe, c’est dans l’amour que j’ai le mieux compris sa présence, que je l’ai le plus sentie, amalgamée à ma chair… Qu’est-ce que je leur voulais, à celles que j’ai aimées, filles de différents pays de la terre, — pauvres filles sauvages quelquefois, — ou filles ramassées dans les rues, simplement parce qu’elles étaient belles ; — qu’est-ce que je leur voulais à toutes ?… N’était-ce que leur forme admirable, pensez-vous ?… Oh ! non, pas cela seulement ; car, lorsque je les aimais, je les ai quelquefois tant aimées que j’aurais voulu mourir avec elles, leur donner une foi et une croyance en Dieu, et les emmener dans une autre vie, mêlées à moi-même éternellement…

Quand je regarde en arrière, et que je les retrouve dans ma mémoire, celles que j’ai aimées, cela me confond d’avoir pu les oublier, elles et l’expression adorée de leurs yeux, et le charme de leur pays aimé à cause d’elles, et nos rêves de foi et nos rêves d’éternité ; cela me confond et me donne conscience du néant humain, et je comprends l’être misérable que je suis, impuissant à trouver et à étreindre ce quelque chose dont j’ai soif, — impuissant à me rapprocher de l’Inconnaissable, — incapable d’éternité…

L’amour !… En somme, c’est encore tout ce qui est resté, après l’effondrement de tout. — L’amour, sans lequel il n’y a rien que de sombre et de mort. — L’amour, qui a changé pour moi les aspects des choses, des pays, qui m’a rendu délicieuses les misères, qui m’a rendu empoisonnées les prospérités… L’amour, qui a jeté pour moi sur certaines contrées de la terre ce charme mystérieux que je me suis épuisé inutilement à comprendre, à fixer, à traduire par des mots humains… En somme, je n’ai jamais vécu que par l’amour ; — dans la vie, je ne vois plus rien, que l’amour…

Et, avant que ce ne soit fini de ma jeunesse, je voudrais qu’on m’enterrât dans une même fosse avec celle que j’aime à présent, de peur que cette forme de l’Inconnaissable que j’essaye d’embrasser en elle ne s’échappe encore, et que je ne retombe dans le vide ; de peur de cesser de l’aimer ; — de peur des années qui, lentement, viendront nous affaisser et nous anéantir.

Je suis si las d’essayer de tout, si fatigué d’ouvrir mes bras pour étreindre, que j’accepterais avec joie cette mort et cette sépulture ensemble, pendant que nous sommes jeunes encore. Cela finirait toute chose, et j’aimerais cette fin-là.

Je voudrais seulement qu’on la fît mouler avant dans du marbre, pour montrer encore aux générations qui passeront après nous quelle était sa beauté… Et sur ce marbre, qui serait un peu ambré comme l’albâtre au soleil, je tracerais tout autour des yeux un trait noir, — pour imiter l’ombre de ses cils, plus épais que les cils peints des femmes arabes ; — pour rendre ce quelque chose qui est dans son regard, et que j’adore sans pouvoir l’exprimer, ce quelque chose qui est rare et délicieux, — surtout quand on la regarde de tout près, de tout près, à la toucher…

Je voudrais que, dans la fosse, elle fût couchée sur moi, pour que la décomposition de son corps passât au travers du mien… Mais pas dans ces cimetières saturés de morts, dans ce sol où pourrissent pêle-mêle tous les rebuts humains. Non, quelque part dans les bois où nous serions seuls à nous fondre ensemble dans la terre, à passer dans les racines, dans les branches, dans les mousses.

C’est banal encore, ce que j’écris là, Plumkett ; cela a été dit et on en a rabâché avant que vous et moi ayons ouvert nos yeux au soleil de ce monde… Mais que voulez-vous ! à notre époque usée, on ne peut même plus rien penser de neuf, rien qui n’ait déjà servi à tout le monde… Et puis je le sens si vivement, tout cela, que je voudrais être capable de l’exprimer d’une manière plus saisissante que ceux qui ont passé avant nous sur la terre……

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le Christ… Je me souviens du jour où j’ai confessé ce nom pour la dernière fois de ma vie…

C’était au temps où je demeurais à Stamboul. J’avais admis sous mon toit un vagabond israélite, pauvre garçon qui avait joué sa vie et quitté son pays pour me suivre… Et puis, — un jour que je me sentais méchant, — je ne sais plus pourquoi, je l’avais chassé.

Il était parti en me jetant un regard d’angoisse inoubliable. Et puis, se rappelant que le manteau qui le couvrait était à moi, il l’avait enlevé et laissé à terre, avant de passer ma porte. C’était un matin d’hiver ; vêtu comme un pauvre, par le froid de décembre, il s’en était allé résolument sans regarder derrière lui.

Mais, quand il fut loin, je sentis que j’étais seul dans Stamboul, et que ce serviteur chassé était dans ce pays mon unique ami. Surtout le remords de cette mauvaise action m’étreignait le cœur.

Là-bas, à l’autre bout de cette grande ville, à l’échelle du Vieux-Sérail, il y avait des navires en partance pour Salonique, son pays. Je songeai tout à coup qu’il avait dû aller s’y embarquer, et je partis en courant, avec la frayeur d’arriver trop tard.

Là, j’interrogeai tout le monde, des bateliers que nous connaissions, des patrons de navires. Personne ne l’avait vu.

Un d’eux qui était son ami me dit : « Va demander au rabbin Ézéchiel, de la synagogue de Balata, qui l’avait pris en affection ; c’est chez lui qu’il sera allé sans doute. »

Quand j’arrivai au quartier juif de Balata, c’était le soir, un soir de sabbat. Un vrai crépuscule d’hiver, le premier de l’année, tombait comme un linceul. Cette première sensation de froid surprenait et glaçait l’imagination.

C’était un froid morne, sans un souffle dans l’air, avec un ciel gris tout d’une pièce présageant la neige prochaine. Et cette grande ville orientale, que les gens se représentent à distance toute blanche sous le soleil, était d’une étonnante intensité de noir, sous une voûte plombée. La terre, le sol raviné des rues était noir ; toutes les vieilles maisons de bois, hautes, ventrues, déformées, croulantes, — étaient noires aussi, ou peintes avec de l’ocre sombre et du brun rouge. Il n’y avait d’éclatant et de frais, au milieu de cette vétusté obscure, que les costumes de tous ces juifs qui se promenaient, désœuvrés, dans les petites rues silencieuses, en gardant l’inaction commandée du sabbat.

Ils étaient vêtus de leurs longues robes de fêtes, et c’étaient des oppositions de couleurs très surprenantes. Il y avait des robes orange avec des fourrures noires, des robes bleu de ciel avec des fourrures jaunes, des robes vert d’eau et roses garnies de martre, et des robes rouges garnies d’hermine.

Marchands du grand bazar tous, ils causaient à voix basse de leurs affaires suspendues ; ils se promenaient lentement, avec leurs babouches dans des socques, comme ayant peur de se salir sur cette terre noire des rues, comme craignant pour leurs belles robes claires, et ils regardaient en haut, dans ce ciel de plomb, cette neige qui allait tomber. Ils marchaient avec cet air renfermé, sournois, cette mine humble de bête battue, qu’ont pris les juifs dans ces pays musulmans, où on les tient sous le fouet comme des chiens.

J’avais perdu ma route, et je demandai la synagogue, qu’on m’indiqua en me dévisageant avec des regards soupçonneux.

Il faisait presque nuit dans cette synagogue qui était en contrebas de la rue, enterrée, comme tous les édifices sur lesquels les siècles ont passé.

Les lézardes aux voûtes ; une odeur âcre de moisissure et de poussière. De vieilles dorures, des choses caduques et bizarres, confuses dans l’obscurité. Le chandelier à sept branches, peu différent sans doute de celui du temple de Salomon, dressait dans un dernier rayon du jour sa tournure rigide et extraordinaire d’objet symbolique. Les inscriptions des murs étaient composées de ces caractères millénaires avec lesquels on inscrit le nom de Jéhovah au centre du triangle mystérieux qui signifie Dieu. Tout cela impressionnait et donnait bien le sentiment du sanctuaire du peuple juif, de la nuit et des terreurs mystiques du passé.

Les prêtres d’Israël étaient assis au fond, près du tabernacle. Je leur demandai le rabbin Ézéchiel ; alors l’un d’eux me conduisit dans une crypte basse aux murailles couvertes d’inscriptions hébraïques. Il appela : Ézéchiel ! — Un vieillard à barbe blanche vint à moi et me demanda : « Que me veux-tu ? »

— « On m’a dit que tu sais où est Samuel, fils d’Abraham, de Salonique ? »

— « Peut-être… Oui, — il est dans ma maison. — Alors, c’est toi, celui qui l’a chassé ?… »

Et puis, baissant la voix, s’approchant tout près, fixant sur moi ses deux prunelles pénétrantes, il dit :

— « Es-tu d’Israël ? »

— « Non ! » répondis-je en tressaillant à cette question inattendue, qui faisait revivre tous mes souvenirs bibliques.

— « Es-tu du Christ, ou de Mahomet ? »

J’allais répondre : de Mahomet, car je portais le fez turc, et c’était ma fantaisie d’alors de jouer le musulman, surtout vis-à-vis des juifs. Mais il me sembla tout à coup que j’allais proférer quelque odieux parjure. Je n’osai pas, et je répondis : « Du Christ ! », confessant encore une fois ce nom d’une douceur étrange, qui n’est comparable à aucun des noms de la terre, et pour lequel, si j’avais eu la foi, je serais allé si joyeusement chercher la mort des missionnaires, aux avant-gardes du christianisme……

Plumkett. — Je me suis endormi pendant votre histoire, Loti ; aussi suis-je au regret de ne pouvoir vous marquer tout l’intérêt que j’y eusse certainement pris.

Je me suis endormi et, comme vous, j’ai été visité par un songe.

Je rêvais que j’étais en chaire, devant une nombreuse assistance, dans une salle qui me semblait être une de celles de la Sorbonne.

Le sujet que je traitais était : De l’embryogénie chez le cochon d’Inde. Il y avait des dames qui prenaient des notes sur leurs carnets de visites, et mon auditoire me paraissait être absolument captivé.

Satisfait de mon succès, je songeais à glisser dans ce cours d’histoire naturelle un mot aimable à votre adresse. Sachant qu’un brillant conférencier a établi des rapprochements entre vous et le phénix, moi qui ne crois pas aux animaux fabuleux, je préférais vous comparer à l’ornithorynque, animal étrange mais réel, point isolé dans le monde des bêtes, comme vous en êtes un dans la faune anthropologique de nos climats.

À ce moment, je me sentis secouer par la manche, et tombai incontinent dans cet état intermédiaire entre le rêve et la réalité, qui est chez vous, je le crois, à peu près permanent.

À travers ces visions incohérentes et confuses qu’aucune suite de mots ne peut rendre, comme vous le dites si bien, j’entendis ces paroles cocasses : Choui dio Koola, choui dio Koola !…

— Ce n’était pas le chocolat traditionnel qui m’était offert, mon cher Loti, car je m’éveillais à Pé-king, dans une cellule du monastère des pères Lazaristes.

Non, c’était une tasse de bon thé vert, dit Sou-tchong-tcha, qui m’était offerte par I-ko-yen-tsing (Rien-qu’un-œil), ancien roi des Truands de la cour des miracles de Pé-King, récemment touché par la grâce efficace et devenu domestique chez les bons Pères.

Dans son langage nasillard et chantant, I-ko-yen-tsing m’apprit que le temps était beau pour la saison (on était en janvier et il faisait 25 degrés de froid) ; que des chevaux attendaient dans le préau, et qu’enfin il était l’heure de me lever pour me mettre en route. (La veille, quelques bons Pères et moi, nous avions formé le projet d’aller déjeuner au Yen-ming-yuen ou Jardin de la lumière sphérique, qui est l’ancien palais d’été des empereurs mandchous.)

Tout en bavardant, Rien-qu’un-œil me remettait un à un mes divers vêtements, et je m’habillais frileusement, enfoui sous mes couvertures fourrées.

Dans ses allées et venues, chaque fois qu’il passait devant une naïve enluminure ornant une des murailles de la cellule, Rien-qu’un-œil faisait un profond salut à la romaine et se signait dévotement. Cette image était une sainte Famille : une Vierge coiffée et habillée à la chinoise, avec de petits pieds de chèvre, tenait dans ses bras un Enfant Jésus chinois, dont la tête était ornée de deux petites huppes de cheveux et d’une superbe auréole jaune ; un bon vieux saint Joseph, à longues moustaches et longue queue, considérait d’un air niaisement paterne la mère et l’enfant.

J’émergeai bientôt des profondeurs chaudes de mon lit de fourrures, et, tout frissonnant, je regardai au dehors.

En effet, le temps était beau pour la saison. Par la fenêtre m’apparaissait, sous un ciel pur, un coin du parc de la Mission, avec ses petits sentiers en escaliers formant de capricieux labyrinthes parmi des arbres nains et des rocailles. Çà et là s’élevaient d’élégants kiosques à jour ou des reposoirs rustiques. Un énorme soleil rouge d’hiver perçait de ses rayons les branchages des grands arbres, tordus et contournés dans de fantasques enchevêtrements, — et jetait, à travers ce fouillis effeuillé, de froides lueurs matinales.

C’était un de ces paysages aux lignes maniérées et invraisemblables, que les Chinois peignent avec de l’or sur leurs panneaux de laque ; mais cela vivait d’une vie magique, dans les clartés roses, dans de la lumière gelée, au lever d’un jour glacial.

I-ko-yen-tsing me contemplait avec son œil unique, dérisoirement jeté tout de travers dans un coin de sa large face, comme par un coup de pinceau mal assuré de quelque caricaturiste à moitié gris.

« Évidemment, me disais-je, ces gens-là ne nous ressemblent en rien ; ils ne sont pas la dégénérescence des mêmes singes que nous ; la nature doit leur paraître inclinée à 45 degrés, et leurs idées sur les choses doivent s’en ressentir. »

À ce moment, le R. P. Somolto, un Père italien, le savant et le bibliothécaire de la Mission, entra dans ma cellule, et je lui fis part de mes réflexions :

— Hélas ! mon cher fils, me dit-il, à qui parlez-vous ? Sur cinq cents millions d’habitants que renferme cet empire, il y en a quatre cent quatre-vingt-dix-neuf et demi qui vivent au sein des épaisses ténèbres de l’idolâtrie. Il ne me paraît pas absolument évident que leurs erreurs tiennent à l’obliquité de leurs yeux ; car, sauf exception, ils en ont habituellement deux qui sont dirigés en sens contraire, de telle sorte qu’au besoin l’un pourrait corriger l’autre ; et je ne sache pas que la grâce de Dieu, qui dissipe l’erreur, ait jamais eu pour cela besoin de redresser les yeux de travers des Chinois qu’elle a touchés. Mais ne portons pas de jugements téméraires, mon cher fils, sur les choses qu’il a plu à la divine Providence de nous laisser ignorer…

En bas, dans l’église, on disait la messe. Les chrétiens mâles et femelles nasillaient à tour de rôle d’interminables chants en chinois sur un mode de complainte mélancolique.

Les hommes s’arrêtaient ; alors c’était le chœur des femmes qui reprenait, et leurs nasillements plus chevrotants, plus grêles, rendaient plus navrante encore cette mélodie vague qui roulait sur une gamme incomplète, dans une sorte de détonnement perpétuel.

Elles chantaient, paraît-il, les litanies de la Vierge : Domus aurea ! Turris eburnea ! Janua cœli ! Fœderis arca ! etc., tout un latin déjà emphatique et obscur, traduit à leur usage en chinois de bréviaire…

En réalité, elles avaient l’air de chanter ceci :

« Quand nous sommes petites, les petits garçons nous battent ; nos pères nous battent ; nos mères nous battent ; on nous dit que nous n’avons pas d’âme et on nous abîme les pieds afin que nos reins deviennent plus gros.

» Quand nous sommes grandes, on nous vend à un homme que nous n’avons jamais vu, qui nous emmène dans une chaise fermée, couche avec nous, et nous bat si nous ne lui plaisons pas.

» Il y a là aussi d’autres femmes, et nous nous battons entre nous.

» Les bons Pères disent à nos maris que nous avons une âme comme eux, et que ce n’est pas joli de nous battre tant que ça. Bénissons les bons Pères ! »

Puis une violente décharge de mousqueterie, accompagnée de coups de gongs, vint couper cette mélopée lugubre en même temps que Rien-qu’un-œil se jetait vivement la face contre terre. C’était l’Élévation, et les fidèles faisaient partir des pétards en signe d’allégresse.

Ave, fili carissime ! Bonjour, monsieur Plumkett !

— Bonjour mon père ! Ave, Pater Ou ! Bonjour, Père Mouchette ! Ave, Pater Chou !

Quomodo vales, fili ? Bene dormisti ?…

Optime. Patres carissimi.

… Tous ces bonjours amicaux s’échangent rapidement dans le préau, à la sortie de la messe. Les bons Pères chinois me font d’aimables saluts, en élevant et abaissant leurs deux poings rapprochés ; je réponds de même, et je monte sur une petite bête mongole qui a longue crinière, longue queue, et une vraie fourrure d’ours.

La cavalcade, composée des abbés Ou et Chou, des PP. Samolto, Mouchette, et de moi-même, se met en marche, précédée du Mâ-fou (écuyer), et suivie du char aux victuailles, dans lequel est monté le P. Yang, bon poussah ecclésiastique tout emmitouflé dans une longue robe fourrée à manches pagodes.

(Le Yang est dans la cosmogonie chinoise le Principe mâle qui, uni au Yeng ou Principe femelle, a engendré l’univers.)

Au grand trot, avec un tintement bruyant de grelots et de clochettes, le cortège s’engage dans des petites rues tortueuses, semées d’immondices, détritus animaux et végétaux, chiens morts et chiens vivants.

Derrière nous, il y a le palais démesuré du Fils-du-Ciel ; on aperçoit le haut de ses murailles mystérieuses qu’aucun Européen n’a franchies. Il est encore endormi dans sa splendeur inouïe, et à ses pieds le Lac des Lotus est terni et mort sous la glace de janvier.

On éprouve une sorte de malaise indéfinissable en songeant à l’immensité de cette ville, qui s’éveille dans le clair matin ; on est comme oppressé par ce dédale, serré, confus, inextricable, qu’on devine autour de soi, couvrant des étendues plus grandes qu’aucune de nos capitales d’Europe.

Les chiens aboient avec fureur sur notre passage et font des charges menaçantes contre les jambes de nos bêtes, dont l’allure devient inquiète et irrégulière. Il en sort de toutes les ruelles, de toutes les impasses, de tous les cloaques, et cette troupe nous poursuit, montrant des crocs aigus qui ont soif de mordre.

Aux portes des petites maisons basses, en brique grise, apparaissent déjà quelques minois de jeunes filles tartares qui viennent de se lever. Leurs larges faces de pleines lunes, toutes fardées de blanc et de vermillon, se tournent comme des têtes de jeunes chats et nous suivent curieusement ; elles ont de petits airs craintifs, bébêtes et étonnés, à la vue de ce carnaval d’Occident qui passe. Leurs larges casaques, leurs pantalons bouffants, tranchent en couleurs voyantes et crues sur le gris des murailles ; elles se tiennent gauchement sur leurs pieds trop petits, dans des poses mignardes de figurines d’écrans.

Ces images défilent vite, vite, à rebours de notre course ; elles disparaissent et nous retrouvons encore d’interminables séries de rues désertes.

Nous sommes dans la Ville Jaune ou ville impériale, et tous ces vieux quartiers morts ont un caractère aristocratique. Des murs, des murs qui n’en finissent plus ; des murs tout gondolés de vieillesse, tout tapissés de mousses et de fougères. Derrière, il y a des parcs immenses, où l’on a façonné à grands frais une nature artificielle et baroquement chinoise.

De loin en loin s’ouvrent des portes, aux pilastres énormes, aux lourds battants de chêne rongés par le temps. Elles ont des toits extravagants, toutes ces portes, des toits jaunes dont les angles extrêmes se relèvent vers le ciel, en crocs capricieux, en formes grimaçantes de dragons et de monstres. Toutes sont gardées par deux bêtes de marbre, moitié lions, moitié chimères, ayant une patte griffue posée sur une boule et tournant vers les passants un rictus mystérieux.

Et, sur tout cela, le désert voisin a posé sa marque : une couche de poussière grise, effaçant les anciennes couleurs, les anciennes dorures, éteignant les étranges bariolages appliqués sur ces Ya-men, ou portes de palais, par les peintres d’autrefois.

— Allons au grand trot par ici, dit le révérend Père Samolto ; car plus loin l’encombrement nous retardera pour sûr.

Loti. — Ah ! oui, Plumkett, hâtez-vous, mon ami. Songez que vous n’êtes encore qu’au milieu de la Ville Jaune, dans laquelle vous prenez même le chemin des écoliers. Vous avez encore, si mes souvenirs sont fidèles, toute la Ville Rouge à traverser avant d’arriver à Si-tche-men, ou la Porte directe de l’Occident. Et si vous continuez, vous n’en sortirez jamais de cette Ville Rouge.

Plumkett. — Nous voici sur un grand boulevard, courant de l’est à l’ouest. Tout Pé-king est orienté suivant les quatre points cardinaux magnétiques ; les Mongols qui l’ont bâti ignoraient l’erreur de déclinaison qui est de 1° 30′.

Dans la direction de Si-tche-men, la Porte de l’Occident, qui nous donnera accès sur la campagne, nous suivons maintenant une grande artère droite, entièrement bordée de palais ; à mesure que nous avançons, des alignements de constructions monumentales et imposantes émergent des tourbillons de la poussière, des brouillements de la brume lumineuse ; une double rangée d’arbres couverts de givre se prolonge devant nous en perspective indéfinie ; — et, de chaque côté, ce sont toujours les mêmes grands murs ; les mêmes grandes portes avec leurs auvents hérissés de chimères et de monstres ; les mêmes lions en marbre assis par terre, et grinçant leurs dents aux gens qui passent.

Ces Ya-men sont des académies, des ministères, des tribunaux, des temples, des bonzeries, des couvents de lamas.

C’est le collège des Han-lin, ou académiciens des dix mille pinceaux ; c’est le Li-pou, ou tribunal des rites ; le Tsong-li-ya-men, ou ministère des relations avec les peuples barbares ; le Kouan-ti-miao, ou temple du génie Kouan-yu ; le Sian-yeou-koung, où l’on sacrifie à l’étoile polaire ; le Siang-fang, ou la demeure des éléphants ; le ministère de la musique, le ministère de la marine et des dix-huit exercices du corps, etc., etc.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

À mesure que l’heure s’avance, le boulevard s’anime : des charrettes, des bourgeois sur des ânes, des cavaliers montés sur de petits chevaux mongols à tous crins, qui ont de grosses têtes, des airs rusés et fripons de chevaux savants.

Voici du monde, du monde, le boulevard s’emplit : cela tourne à la cohue.

Des cavaliers vont et viennent, précédés de Mâ-fous en livrée, au grand trot de leurs petits chevaux à mine drolatique et polissonne. Ils se tiennent tout ramassés dans leurs longs jupons et comme accroupis sur leur haute selle, chaussant jusqu’aux talons leurs étriers courts. Ils ont des vêtements de soie garnis de fourrures précieuses, et des bottes de velours noir dont les bouts pointus se relèvent à la poulaine sur d’épaisses semelles d’une blancheur immaculée, faites de papiers superposés.

Parmi eux, des physionomies toujours très chinoises, mais empreintes d’une sorte de distinction particulière à la classe élevée. Ils nous regardent passer avec une certaine expression d’étonnement, avec une nuance imperceptible d’ironie. Dans leur maintien, il n’y a rien pourtant que de bienveillant et de courtois ; mais le rictus asiatique est toujours là, même sur ces physionomies douces et distinguées de la haute classe : il y a un abîme infranchissable entre cette antique Asie, qui vit toujours quand même, et nous qui, nés d’hier, avons tout changé.

Vieux arbres verts tortus, vieux toits obliques à demi effondrés, faces de Chinois aux yeux obliques, il y a affinité entre tout cela. Tous ces restes, tous ces vestiges d’un passé, florissant vers l’époque du Déluge, glorieux aux temps de Sésostris, de Cyrus, d’Alexandre, de Théodose et de Charlemagne, grandissant toujours, alors que vingt civilisations d’Occident se sont écroulées et que d’autres se sont édifiées sur leurs ruines, — tout cet Orient antédiluvien semble faire toujours la même vieille grimace mystérieuse à la face de notre Occident moderne.

Orient et Occident, cela se regarde comme le moulin à prières d’un lama du Thibet regarderait un télégraphe Morse ; cela se regarde avec dédain et pitié, comme un de ces lions de marbre qu’on voit aux portes d’un Ya-men dévisagerait un sphinx d’Égypte ; comme un fétiche australien regarderait le crucifix sanglant de la sainte inquisition.

Et partout, dans cet assemblage hétéroclite qui s’appelle le monde, partout les mêmes discordances hurlantes confondant la raison humaine : la flamme des Parsis à côté du croissant de Mahomet ; le divin chimboko, le Priape qu’on révère à Ni-Pon, et l’Hostie eucharistique adorée par les catholiques romains. Opposition d’énigmes, brouillamini de croyances, chaos de théogonies, au sein duquel s’élève, glacial comme la mort, le matérialisme issu de la science positive, qui simplifie tout en supprimant tout.

Et tout cela, que cinquante siècles ont adoré, c’était Dieu !… Alors je songe à ce tout cela, qui m’apparaît, pour la dernière fois peut-être, sous une forme nouvelle, plus énigmatique, plus étrange, plus sombre. Est-ce rien, décidément rien, ce tout cela ? Ou bien cela s’éloigne-t-il, à mesure que nos conceptions s’étendent pour le saisir, cela s’éloigne-t-il plus que jamais de nous, dans les régions de l’insaisissable et de l’incompréhensible ?…

Alors, mon cher Loti, j’éprouve cette sensation poignante que vous connaissez aussi, d’éloignement immense de quelque part où je ne suis jamais allé ; de séparation de quelqu’un que je n’ai jamais connu ; d’exil de quelque lieu jamais vu et peut-être inconnaissable, où j’ai vécu en rêve, ou vaguement et sourdement dans des limbes antérieurs

— Faites attention, monsieur Plumkett ; voici un cortège qui va passer : il faut que nous nous rangions, autrement les licteurs pourraient nous chercher noise.

C’était cette fois le Père Mouchette qui coupait le fil de mes pensées.

Un soulèvement de poussière : des enfants courant comme des dératés, poussant de grands cris aussi aigus que des sifflets à vapeur ; des hommes crasseux tapant sur des gongs ; des gens essoufflés, portant des lanternes en plein jour, au bout de longues hampes à pendeloques rouges ; des hallebardiers ; des licteurs habillés de noir, en pourpoint et culottes bouffantes, avec de hauts chapeaux à plumes, agitant, dans des gesticulements frénétiques, des fouets, des martinets plombés, des chaînes et des instruments de torture. Et puis, s’avançant toujours avec la même allure de dératés, des gens qui portent, emmanchés au bout de longues perches, des dragons verts, des écrans rouges, des chimères et des monstres.

Enfin, le grand personnage ainsi escorté apparaît sur un cheval harnaché splendidement. C’est Li-hong-chang, le vice-roi du Pétchili qui vient en cérémonie visiter Kong, le prince régent. Il est grand et maigre. Sa figure osseuse, avec barbiche et longues moustaches, a une expression rusée et béate. La plume de paon des grands de la Chine flotte derrière la boule rose qui surmonte sa haute coiffure officielle.

Tout cela défile très vite : les gens à pied courent ; les cavaliers vont au trot, un trot sautillant qui fait sonner les grelots, remuer les longues crinières éparses, et danser les longues queues, tant des chevaux que des hommes. La plaque d’or de l’ordre du Faisan monte et descend sur la poitrine du puissant seigneur ; les pèlerines des mandarins s’agitent comme des ailes au vent. — Ils sont passés. — La suite défile grand train comme l’avant-garde : secrétaires et scribes à cheval, tous en bonnet officiel, avec une importance comique, portant en bandoulière leurs rouleaux de papier et leurs écritoires ; puis des valets, des gens de mauvaise mine vêtus d’oripeaux bizarres — une séquelle sinistre qui court à perdre haleine. Et c’est tout. Nous pouvons poursuivre notre route.

Ecce homo dives opum ! dit l’abbé Ou avec un ton d’admiration.

Et potens ! ajoute l’abbé Chou.

Sed crudelis, malus, perditusque vitiis turpibus ! objecte le principe mâle.

Memini me manducavisse olim apud eum, dis-je dans un latin déplorable, à ces bons Pères. Mihi dedit bonum vinum de Champagne bibitu, et nidi philomelæ editu.

Nous arrivons en face d’un arc de triomphe à trois arcades, peint en rouge de sang, et surmonté de l’inévitable toiture dont les angles se relèvent en têtes de monstres : c’est la porte de la Ville Rouge.

Ici, tout change, on dirait l’entrée d’une de ces villes démesurées des âges disparus.

Le boulevard se continue à travers cette Ville Rouge dans des lointains où la vue se perd.

Plus de Ya-men, mais d’étranges façades de boutiques, hautes comme des palais, flanquées chacune de deux gigantesques mâts bariolés et dorés, qui supportent des boules, des têtes de dragons et des chimères. De grands placages, en bois découpé à jour, réunissent ces mâts entre eux avec un luxe extravagant de couleurs et de dorures.

D’autres mâts encore, penchés ceux-ci vers la chaussée, forment, au-dessus de la cohue des chariots et des cavaliers, une sorte de voûte qui se prolonge en interminable perspective et d’où pendent de longues bannières multicolores, ondulant, se nouant et se dénouant au vent, dans une agitation perpétuelle.

Au milieu, une houle confuse ; des myriades d’êtres et de choses qui remuent, qui s’en vont de côté et d’autre, comme emportés par des courants affolés ; pêle-mêle de couleurs où domine l’or ; bariolage, embrouillement sans fin ; — tout cela s’effaçant au loin dans la brume lumineuse, dans la buée glaciale de la matinée de janvier.

Un blanc poussiéreux flotte sur cette Babel comme une nuée rousse, et monte en se dégradant dans le ciel pur.

Et le soleil de ces climats excessifs jette sur toutes ces choses sa lumière puissante, — un soleil aussi clair que celui des tropiques, mais froid, et comme mort.

Les bruits se fondent en une clameur grondante faite d’exclamations, de boniments, de disputes, de propos quelconques dans toutes les langues d’Asie. Tintements de milliers de clochettes ; roulement des chariots, hennissements des chevaux ; ronflement monotone des vols de pigeons qui s’enlèvent et s’abattent, avec leurs petites harpes éoliennes à la queue ; croassement des corbeaux qui traversent l’air en grandes troupes noires…

Et le vent d’hiver souffle avec furie, semant toujours sur la ville immense la poussière du désert mongol…

Nous avançons lentement et péniblement à travers des embarras de charrettes et de cavaliers, en nous efforçant de ne pas perdre de vue la petite calotte grise de notre Mâ-fou, qui nous fraye un passage. Il accomplit des prodiges équestres avec son petit cheval, qui se cabre en face des obstacles, et il lance toujours de sa voix grêle son Koo-lé ! koo-lé ! (gare ! gare !) qui se perd dans l’air assourdi, saturé de bruit comme de poussière.

Parfois il faut nous arrêter et nous garer aux carrefours formés par d’autres grands boulevards qui coupent le nôtre à angle droit, pour laisser passer d’interminables files de chameaux, énormes bêtes au museau noirâtre, aux longs poils fauves, qui cheminent sur leurs quatre membres fourchus, drôlement articulés, avec des allures de machines détraquées.

Ils nous montrent au passage leurs profils compliqués, qui ont, sous leurs muselières, des expressions bêtes, sévères et résignées.

Les gens qui les mènent sont des Mongols descendus du désert boréal. Leurs figures larges et plates ont quelque chose de jovial et de rude qui contraste agréablement avec la perpétuelle grimace chinoise. Ils sont vêtus de longues robes couleur de sang, que serrent à la taille des ceintures hérissées de poignards, et coiffés d’une sorte de capeline en fourrure, à bavolet, que surmonte un cône rouge orné d’une houppe.

Nous continuons notre chemin sous la voûte des grands mâts de cocagne peinturlurés et des banderoles multicolores, au milieu de Thibétains jaunes, de Coréens blancs, de Mongols rouges, de bonzes vêtus de gris et la tête rasée comme des moines, de Kalmouks, de Toungouses, de Khirghiz, venus en ambassade, à l’occasion du nouvel an, faire les Ko-to (prostrations prescrites par le livre des dix mille rites aux peuples tributaires) devant le Tientze, fils du ciel, seigneur suzerain des dix mille royaumes.

Nous trottons toujours sur une sorte de haut remblai destiné aux chevaux et aux chariots, qui occupe tout le milieu du boulevard, tandis que de chaque côté deux voies en contre-bas sont réservées aux piétons. Autour de nous, encore de riches cavaliers fourrés et enjuponnés ; encore des charrettes bleues et des charrettes bleues ; des dames de qualité dans des chaises à porteurs noires en forme de lanterne de bec de gaz ; et des bourgeois à mine placide sur des bourriques de louage, suivis de Lui-fous (âniers) qui tapent à coups de trique le derrière de leurs bêtes en criant : Ta ta ta ta !

Sur les voies en contre-bas de la chaussée, des attroupements de gens du peuple, naïfs Jacques Bonhommes chinois, demeurant bouche béante devant des ours qui dansent ; des funambules qui font des tours, des saltimbanques qui se renversent et se désossent hideusement.

Des gens qui circulent affairés, avec de grosses lunettes rondes sur de petits nez camus, avec des airs importants et dindonesques de richards chinois suant l’or ; ou bien de pauvres hères à mine nécessiteuse, en quête d’imprévu.

Et des boutiques et des boutiques, toutes dorées et splendides, où l’on vend des fourrures de Mongolie, des brocarts d’argent et d’or ; des étoffes sans prix sur lesquelles sont brodées des choses fantastiques, dans des nuances de rêve ; des émaux cloisonnés et de vieilles potiches comme on n’en conçoit plus, — toutes les reliques d’un passé inimaginable, extravagant de richesse et de couleur.

Et puis des diseuses de bonne aventure attroupant la foule, des médecins acupunctaristes opérant des mannequins sur des tréteaux.

Et des maisons de banque où grouille tout un peuple d’employés à figure moutonnière, manœuvrant avec fièvre, du bout de leurs longues griffes aiguës de Chinois, les boules enfilées des machines à calculer…

Loti. — Est-ce que vous entriez aussi, au trot de votre monture mongole à fourrure d’ours, dans toutes ces boutiques et ces maisons de banque, Plumkett ? Comme cela devait causer de l’ennui à ces bons Pères qui avaient pris charge de vous !

Plumkett. — Non pas, cher Loti ; mais les impératrices veuves passaient sur un boulevard perpendiculaire au nôtre, allant au Temple du Ciel faire des sacrifices aux mânes de leur seigneur : alors on avait barricadé notre boulevard, et nous n’avancions plus.

C’est pénible à lire, direz-vous, et cela écrase l’imagination, cette sorte de synthèse optique et acoustique. C’est vrai : beaucoup de détails dans Pé-king et point de grandes lignes. Une multiplicité de choses qui tirent l’œil et doivent être décrites aussi minutieusement qu’elles ont été faites.

Décrivez Pé-king à grands traits et rapidement, il n’y aura rien. Alléger ce qui en soi est lourd, c’est en supprimer le caractère.

Voici des alignements de théâtres en plein vent, où des acteurs, ayant des drapeaux piqués dans le dos, et des têtes de tigre, de dragon ou de léopard, — grelotants derrière leurs masques, transis sous le vent d’hiver, — jouent, avec des contorsions de possédés, des scènes de l’enfer bouddhiste à faire frémir. C’est la foire : partout du burlesque horrible, de la diablerie comprise à la chinoise, — la révélation pour nous d’un monde exotique de cauchemars et d’épouvantes.

Des disputes et des rires béats de bonze ; la senteur du santal ; la puanteur âcre des tas d’ordures gelés, et la fumée des baguettes d’encens qui brûlent dans toutes les maisons, devant tous les bouddhas, devant toutes les tablettes d’ancêtres. L’étrangeté partout, dans la forme, dans la couleur, dans le bruit : des cris qui sonnent aigre et faux comme des miaulements de chats ; des guitares qui font de petits grincements tristes, des voix de fausset pointu qui détonnent ; toute une symphonie aiguë et gémissante que déchirent des coups de gong…

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Et enfin, enfin, un grand donjon perché sur une haute muraille grise, et un gouffre noir qui s’ouvre devant nous. C’est Si-tche-men, la Porte directe de l’Occident.

Pénétrons lentement et prudemment dans cette caverne, afin de ne pas casser les jambes de nos chevaux entre les vieilles dalles disjointes datant de Khalibaï-Khan, petit-fils de Gengiz-Khan et fondateur de la dynastie des Youen.

Traversons ce hideux tunnel, — puis une cour intérieure, — puis un second tunnel percé sous un second donjon, qui élève dans l’air ses quatre murailles blanches trouées d’embrasures noires comme des sabords de vaisseau. Filons bien vite au milieu d’une nuée de poux humains, mendiants sinistres et terribles ; échappons à leurs obsessions inquiétantes, et sortons enfin de cet antre dantesque.

Encore des chameaux, encore les maisons croulantes d’un vieux faubourg sordide, et une grande plaine s’ouvre devant nous. Nous voici en rase campagne.

Ouf !…

Loti. — Ouf ! en effet.

Plumkett, vous qui êtes l’auteur d’un traité très remarqué sur l’Embryogénie chez le kanguroo, vous pourriez m’expliquer peut-être le singulier intérêt que je trouve à embrasser les chats, sur la joue, en lissant un peu leurs poils sous leurs moustaches ? Ce n’est pas par affection, certes ! car, en dehors de feu ma chatte Moumoutte, que j’aimais tendrement, j’embrasse aussi avec transport des chats quelconques qui m’ont à peine été présentés, ou même des chats que je rencontre dans les rues, assis sur le rebord des fenêtres, pourvu qu’ils soient avenants et propres.

Je me rappelle qu’en Orient cette façon de faire amusait beaucoup les bons Turcs, et en particulier mon ami Achmet.

J’ai eu une foule d’animaux qui, dans différents lieux du monde, ont été les compagnons fidèles de ma vie et mes confidents dans les circonstances pénibles ; je les ai beaucoup aimés, mais l’idée de les embrasser ne m’est jamais venue.

Il est vrai, j’embrassais jadis, il y a quelque vingt-cinq ans, une fine levrette blanche, qui était l’amie de ma première enfance et qui s’appelait Phul (parce qu’elle descendait, paraît-il, de Pul ou Phul, roi d’Assyrie).

Je vois encore Phul, avec son petit nez fin et pointu, avec son corps à courbe gracieuse, perché sur ses longues pattes en fuseau qui semblaient toujours avoir peur de toucher la terre. À peine avais-je quatre ou cinq ans lorsqu’on fut obligé de la faire tuer : elle avait été mordue par un gros chien enragé.

Le dernier matin de sa vie, elle était venue me dire bonjour comme de coutume dans mon petit lit de bébé, en posant ses pattes sur le rebord. Mais j’avais remarqué qu’elle avait de drôles d’yeux et la bouche ouverte.

Et puis, — sans doute parce qu’elle avait conscience du danger affreux qu’elle était pour moi, — au lieu de sauter joyeusement, elle était repartie la queue basse s’asseoir dans un coin, en me regardant toujours avec ses drôles d’yeux, qui avaient une expression d’angoisse humaine. — Dans l’après-midi, on la fit abattre.

Plumkett, les souffrances et le martyre des bêtes étaient autrefois pour mon imagination une inquiétude et un mystère, une chose qui troublait beaucoup ma foi d’enfant…

On me raconta qu’on l’avait portée à l’hôpital des chiens, et qu’elle reviendrait guérie. Et je me représentais cet hôpital, tous ces bons chiens dans des lits, avec des bonnets. Ce ne fut que bien longtemps plus tard, quand j’eus à peu près oublié la pauvre Phul, qu’on m’apprit enfin la cruelle vérité.

Depuis, je n’ai plus embrassé que des chats.

Il y a une manière de s’y prendre. On les soulève entre le pouce et l’index, par les pattes de devant, en soutenant leur échine avec les autres doigts de la main. De cette façon on les tient debout et on peut leur donner de gros baisers qui les font se secouer légèrement. S’ils sont très câlins. — comme les chattes, par exemple, — ils vous regardent avec un petit sourire engageant et cependant contenu ; s’ils sont moins sociables — (les gros matous), — ils baissent la tête avec un air de condescendance refrognée.

Quand on les a embrassés, ils restent près de vous et s’asseyent, s’ils ont le temps de causer ; ou bien, s’ils ont un rendez-vous et des affaires, ils se retirent. Dans ce dernier cas, ils s’éloignent à petits pas, en se retournant deux ou trois fois par politesse pour vous regarder, le dos renflé et l’air aimable…

Plumkett. — C’est très impoli, Loti, cette habitude que vous avez de toujours interrompre. Lorsque mes récits vous ennuient, dormez, comme je fais, moi, chaque fois que vous avez la parole ; c’est beaucoup plus convenable.

Et puis ces petits airs naïfs que vous vous donnez, et ces historiettes enfantines, est-ce assez ridicule dans la bouche d’un grand garçon de trente et un ans, qui a grillé sa peau à tous les vents, à tous les soleils, et rôti par tous les bouts le balai de la vie ?

… Je disais donc que nous étions en rase campagne, lancés au galop de nos petits chevaux mongols…

Loti. — Ah ! mon Dieu ! cela va recommencer !…

Plumkett. — … laissant derrière nous la longue ligne droite des murailles crénelées de Pé-King, et poussant en avant, au milieu des rizières dont les petits canaux gelés luisaient au soleil, comme des aiguilles d’acier jetées dans la plaine immense.

De distance en distance, des bouquets d’arbres dépouillés entourant de lourdes maisons blanches à toitures arquées qui sont des villas chinoises ; ou bien des maisonnettes en terre recouvertes de chaume qui sont des fermes et des logis de paysans.

Ces habitations apparaissent comme de petits îlots perdus dans cette mer plate de sillons durcis par la gelée, sur laquelle le disque rouge du soleil répand un éclat fauve.

Du fond de l’horizon, de grands nuages de poussière rousse s’élèvent et courent sur la terre nue ; parfois ils nous enveloppent, et alors nous n’y voyons plus.

Toute la plaine est grise. C’est une grande steppe morne et désolée.

Le trot de nos chevaux s’allonge ; nous allons bon train, dans le vent d’hiver.

Si parfois nous perdons la notion du pays lointain où nous sommes, vite les moindres détails viennent nous la rapporter : c’est un paysan qui passe enveloppé de peaux de bique, nous jetant ce regard louche et tiré vers les tempes qui caractérise l’extrême Asie ; ce sont des chiens qui, de loin flairant l’Européen, accourent, la queue basse et la mine furieuse…

Inexplicable chose, que les bêtes mêmes, dans ce pays, aient conscience de la différence profonde de nos races : les buffles fondent tête baissée sur l’homme blanc qui passe, et les chevaux mongols se défendent avant de se laisser monter.

Nous arrivons à un carrefour où se croisent plusieurs routes dallées de marbre blanc, — restes des splendeurs colossales de cette Chine d’autrefois, dont nous ne voyons plus aujourd’hui qu’une image à demi morte. Là se dresse, dans l’air poussiéreux et froid, une perche au bout de laquelle pend un panier renfermant une tête humaine.

Au-dessus, un écriteau : La justice a puni le crime. Il faut trembler et obéir.

Nous nous arrêtons pour considérer cette figure. Elle est bien conservée par la gelée, seulement elle a pris le teint brun des momies ; les yeux ouverts laissent paraître deux fentes blanches relevées vers les tempes ; les lèvres, bordées de minces moustaches, découvrent jusqu’aux oreilles deux rangées de dents sanguinolentes ; cette tête a l’air de rire et de narguer cyniquement l’inscription qui, au-dessus d’elle, tourne et vire au vent comme une girouette, avec des bruits secs de claque-bois.

Formosissimam caudam habebat iste latro, observe l’abbé Chou, qui en a lui-même une fort belle et fort soignée.

La longue queue du décapité tombe en effet hors du panier, et se balance au vent avec des mouvements pendulaires, comme si elle comptait l’éternité des châtiments que cette âme est condamnée à subir dans les enfers bouddhistes.

Mais le Mâ-fou, nature peu impressionnable, envoie plaisamment dans le panier suspendu un savant coup de fouet, et la tête du mort, lancée comme une pierre de fronde, s’en va en rebondissant rouler sur la terre durcie.

— C’est un triste champ que l’Église nous a donné à labourer là, mon cher fils, me dit le P. Samolto, devenu mélancolique à la vue de ce bon tour, et il est bien difficile de faire entrer des idées chrétiennes dans ces cervelles de Chinois…

— Mais, lui répondis-je, nos amis, le P. Ou et le P. Chou, ne sont pas restés Chinois, eux ; ce sont des prêtres comme vous ?

— Il est bien vrai, mon fils, que ce sont de bons prêtres, et cependant ils sont toujours bien Chinois !…

— Ce sont de fort bons prêtres, dit l’abbé Mouchette, et le P. Yang aussi en est un. Ils sont très forts en liturgie. Ils ont beaucoup de mémoire et savent très bien la théologie, les Pères de l’Église. Ils savent bien le latin aussi, quoiqu’ils n’arrivent jamais à prononcer les r, son qui n’existe pas dans le chinois.

— Et cependant, reprit Samolto, il pourrait se faire qu’il se mêlât au culte tel qu’ils le pratiqueraient des rites païens condamnables ; aussi nous n’aimons pas beaucoup à les laisser seuls avec les fidèles, de peur qu’ils ne se mettent à faire de la fantaisie et ne faussent les dogmes de notre sainte religion en les interprétant à la chinoise.

Pendant ce temps, les abbés Ou et Chou semblaient se livrer à une conversation très animée. Ils gesticulaient, roulaient depuis leur nez jusqu’aux coins de leurs tempes leurs petits yeux en amande, comme des caméléons, et parfois éclataient de rire en se regardant. Alors leurs bouches se fendaient jusqu’aux oreilles et ils avaient l’air, après, d’échanger de longs salamalecs.

— Ils improvisent des vers sur la campagne, me dit le P. Samolto, avec des rimes qu’ils se donnent d’avance. Ainsi ils disent que le ciel est une grande turquoise, que le soleil est d’or et la lune d’ivoire ; que les petites fleurs sont jolies à voir et sentent bon ; que la plus parfaite harmonie règne et régnera pendant plus de dix mille fois dix mille ans entre le ciel et la terre, et que tout va bien en ce monde, parce que la gloire de Yeh-Sou, Notre-Seigneur (ici le bon Père se signa dévotement), est proclamée sur la terre dans des temples de jade et au plus haut des cieux dans des parvis de saphir. Cela et autres choses semblables, et ils s’adressent des félicitations mutuelles…

La voie dallée se continue toujours à travers la campagne grise et nue, et, au grand trot, nous nous approchons d’une sorte d’oasis d’arbres verts, encore tout saupoudrés de givre : c’est Ouan-chou-chan, ou la colline des Dix mille longévités.

Nous voici devant un trou plein de décombres : la fosse où feu l’empereur H’ien-Fong entretenait des tigres de Tartarie.

Nous croisons des paysans, hommes et femmes, montés sur des ânes. Puis enfin, derrière un pli de terrain, éclate au ras du sol une grande nappe réfléchissante ayant une douce teinte carnée : c’est la pièce d’eau gelée du palais d’été, réunie à celle du palais de Pé-king par un large canal où naviguaient jadis les jonques de la cour. — Nous sommes entrés dans l’oasis.

Des touffes d’arbustes verts ; des bouleaux aux troncs blancs et luisants, aux branches fines et retombantes, qui font pleuvoir sur nos têtes une rosée froide et des cristaux de givre ; des pins qui semblent gesticuler comme ces dieux hindous aux bras multiples ; de vieux chênes fracassés, fendus, éventrés, tout couverts de mousse ; des plantes parasites, des squelettes de lianes, enlaçant de leurs réseaux des arbres antiques et des ruines.

Nous côtoyons de près la pièce d’eau, dont la glace est humide du dégel de midi ; il s’en échappe une vapeur lumineuse, une sorte de resplendissement suave ; et des massifs de nénufars, d’herbes aquatiques, emprisonnés et comme pétrifiés par la gelée, forment sur ce miroir plat un étrange jardin.

Sur l’autre rive, bordée de terrasses et de balustres de marbre, se montre une longue ligne moutonnée de silhouettes d’arbres, interrompue de distance en distance par des allées de sapins, dont les perspectives théâtrales se perdent en profondeur.

Çà et là, des îlots couronnés de groupes de cèdres, arbres sombres, dont la ramure horizontale forme des zigzags noirs et d’où s’élancent de riants miradores, de gracieuses tours de porcelaine.

Un doux et poétique rêve d’hiver — à la Corot ; une sorte d’Éden septentrional, vague et voilé ; une exquise et charmante apparition d’une nature imaginée et pas naturelle ; un mirage qui semble, quand on s’approchera, devoir s’évanouir…

Voici un grand pont de dix-sept arches qui mène à un îlot artificiel, de forme régulière, monté sur d’énormes assises de marbre. Le pont aussi est d’un beau marbre blanc doré par l’action séculaire des soleils d’été. C’est un gigantesque arc de cercle qui nous ouvre son dos courbe entre deux grands lions bondissants.

Nos petits polissons à longue fourrure se mettent à se cabrer et à valser sur leurs pattes de derrière avec des mouvements de tête désordonnés.

Ta ta ta ta ! (en français : Hue !) glapit le Mâ-fou en se démenant comme un diable jaune, en jouant du fouet, de la bride et des talons ; l’ourson fantasque qu’il monte reprend, sur le pont de marbre, un petit galop de chasse bien raisonnable, et le troupeau mongol suit son chef de file vers un bel arc de triomphe de granit dont les architraves relèvent leurs extrémités arquées vers le ciel avec une grâce chinoise. Cette arcade s’ouvre dans un pavillon rose flanqué de murs de même couleur : c’est l’entrée du Ouan-chou-chan ou colline des Dix mille longévités. — Nous sommes arrivés.

Ici, il faut descendre de cheval, extraire de la charrette nos provisions et le Principe mâle, et nous voici cheminant à pied, à travers une grande cour jonchée de marbres et de poteries, au milieu de troncs d’arbres carbonisés, de toitures effondrées, de murs croulants. — Nous sommes dans une nécropole du palais.

Devant nous s’ouvre une allée de sapins sombres et gigantesques, aux parfums balsamiques, dont les grandes branches ployantes pendent lourdement, tout emmêlées de givre.

Et nous arrivons enfin au pied du Ouan-chou-chan proprement dit : une colline qui nous offre un flanc vertical formé par deux hautes terrasses revêtues de crépissages roses.

On y monte par de doubles rampes dessinant deux losanges superposés, avec un palier intermédiaire.

— Grimpons ! grimpez, pater Yang ! Courage, abbé Mouchette ! — Macte animo, pater Ou ! Pater Chou, Tchoung-kouë-tzé, Chang-Tien-thang ! (Père Chou, fils de l’empire du milieu, montez au ciel !)

… Abomination de la désolation que cette rampe ! Les marches effondrées disparaissent sous des entassements de décombres. Des avalanches de palais ont passé par là, en dégringolant du haut de la colline.

Quel désastre ! C’est ici le cimetière des faïences, des marbres et des porcelaines ! Imaginez, dans des proportions gigantesques, la rampe de Monte-Carlo, sur laquelle on aurait semé, du haut de la terrasse, Sèvres et Vallauris, en y ajoutant le musée Campana, la galerie des Antiques et l’acropole d’Athènes pilés menu.

— C’est l’artillerie française qui a fait cela ! dit le P. Mouchette, tout essoufflé, en se rengorgeant avec orgueil.

Il y a des lions en marbre, les pattes cassées, la gueule enfouie, qui semblent mordre rageusement des tessons de potiches dans les dernières crispations de la mort. Puis des éléphants camards, ayant perdu leur trompe à la bataille et portant sur leur dos des ruines de tours à neuf étages. Et des phénix ne battant plus que d’une aile, et des chimères estropiées, et des dragons culs-de-jatte…

Grimpons, grimpons toujours, parmi les débris précieux, parmi les monceaux de décombres qui roulent sous nos pas. Le Principe mâle, soutenu par le charretier et le Mâ-fou, gémit faiblement. Pater Ou et pater Chou halètent avec résignation, les pauvres abbés !…

Enfin nous arrivons tout en haut, sur la terrasse supérieure. Nous passons sous un second arc de triomphe, à trois arches d’albâtre, orné de bas-reliefs extraordinaires, et une grande pagode à deux étages se dresse devant nous, lourdement campée sur ses assises de marbre.

Elle est plaquée de faïences jaunes, formant sur ses murs un grand damier dont chaque carré porte un phénix aux ailes éployées, et des ornements baroques hérissent à la chinoise son toit courbe.

Derrière, tout au bout des jardins abandonnés et silencieux, il y a un adorable petit kiosque de bronze, posé sur des pieds de marbre, qui sort d’un fouillis de rocailles artificielles, dans un enchevêtrement de houx, de ronces et de lianes. C’est là, mon cher Loti, si vous le voulez bien, que votre ami Plumkett va faire un déjeuner de gourmet ecclésiastique, au milieu des ruines de cette Ninive d’extrême Orient, dans l’étrange compagnie de cinq prêtres catholiques apostoliques et romains, dont un Principe mâle générateur universel.

Ce bijou chinois, qui a nargué la dévastation venue d’Occident, dresse dans le ciel bleu pâle ses élégantes colonnettes de métal, ses panneaux à jour et ses toitures superposées d’où pendent des lianes et des fougères.

Il devait faire bon prendre du thé là, — quand on était Fils du ciel et empereur des dix mille royaumes, — en compagnie d’une douzaine de gentilles petites femmes à l’air bébête, toutes fardées et vermillonnées, avec de volumineuses coiffures piquées de grandes épingles ; femmes empaquetées dans des vêtements de couleurs vives, ayant de gros ventres, d’énormes reins, de tout petits pieds, et rivalisant à qui attirera les faveurs du seigneur et maître…

Celui-ci, le Fils du Ciel, le tout-puissant et l’invisible, vautré dans son luxe d’Héliogabale, fumait son opium en songeant à quelque précepte, sage mais bête comme tout, de l’immortel Koung-fou-tzé ; ou bien cédait à l’influence de ce troupeau féminin, qui était à lui, qu’on avait savamment exercé à satisfaire ses plus secrets désirs.

Ces petites femmes à l’air niais, qui avaient de gros ventres, de gros reins et de petits pieds, lui semblaient des Vénus, et il souriait béatement aux voluptés de la nuit prochaine.

Et comme il était beau, le spectacle qui s’offrait là en face de ses petits yeux clignotants et pleurants, à demi clos, à demi morts d’excès d’opium et de débauches !…

D’abord des bois sombres, vus par en dessus, dominés de très haut. Leurs grandes masses vertes, d’où sortent des têtes de pins et de cèdres, s’étendent avec des raccourcis fuyants ; et çà et là, dans les creux, sous le réseau des branchages, brillent des flaques de glace.

Puis tout cela se fond, se noie dans des vapeurs qui donnent l’idée de profondeurs insondables. Les lointains incolores semblent faits de déchirements d’ouate, de choses suspendues sans poids, sans lignes, sans formes. Et, au-dessus de ces brumes qui planent sur les lieux bas, s’élèvent majestueusement, se dressent comme assises sur elles, les montagnes découpées, à cassures et facettes multiples, de l’entrée de la Mongolie, toutes couronnées de neiges éclatantes sous le soleil de midi.

C’est avec des yeux d’empereur voluptueux et ivre d’opium qu’il faudrait contempler de tels paysages, mon cher Loti.

Et c’est avec des poudres de diverses nuances d’or qu’il faudrait les peindre sur des miroirs de laque.

Nos grossiers paysagistes, qui emploient les couleurs de la nature et font des empâtements sur de communes toiles, ne sauront jamais rendre ce qu’ont vu là mes yeux, à travers les découpures des panneaux de bronze. En voulant trop complètement copier la réalité, ils n’arrivent qu’à produire d’imparfaits trompe-l’œil.

Seule, une représentation rudimentaire, vague, sans couleur, jetée étrangement sans perspective, au hasard d’une imagination chinoise, peut éveiller dans l’esprit le sentiment d’un tel site…

Manducamus ! s’écrie le Principe mâle, de sa petite voix nasillarde.

— À table, mon fils ! dit le P. Samolto.

Et nous voilà assis sur des peaux de bêtes disposées en siège, autour d’une nappe chargée de vaisselle, de fourchettes, de couteaux et de bâtonnets chinois.

Comme il a bien fait les choses, le Père économe ! Comme il s’est surpassé, le frère cuisinier ! Voici du bordeaux, du vrai bordeaux, et du moët et chandon, venu directement de la maison mère de la rue de Vaugirard. Voici des gibiers froids aux gelées, et des pâtés truffés.

— Ni tche fan che pou che ? (Toi mangé riz, oui, ou pas oui ?) dit-on en Chine, pour s’informer si quelqu’un a déjeuné.

Les abbés Yang, Ou et Chou mangent le leur gloutonnement, ou plutôt le happent, en le portant dans des tasses à leurs grosses lèvres, et en le poussant ensuite au fond de leur bouche à l’aide de leurs bâtonnets.

Avec le moët et le bordeaux circule le petit vin de Pé-king, rose et douceâtre comme la joue d’une jeune fille tartare, mais traîtreusement capiteux. Et les bons Pères, candides, sans se méfier, boivent indistinctement de tout, font d’imprudents mélanges…

Loti. — Prenez garde, Plumkett, vous allez vous griser aussi.

Et si vous vous rendiez malade, mon pauvre ami, quelle complication ! Il faudrait faire venir l’acupunctariste de Pé-King, qui transformerait votre corps en pelote à aiguilles, et puis vous administrer une de ces potions où entrent des choses inimaginables, telles que deux jeunes poules blanches n’ayant pas encore pondu, pilées vivantes dans un mortier, avec leurs becs, leurs pattes et leurs plumes, un jour heureux, à l’instant où la planète passe sur la constellation . »

Plumkett. — Une ébriété légère et douce, mon cher Loti. Je me figurais être empereur de Chine : autour de moi, le troupeau féminin aux petits pieds dansait, en chantant un chœur insaisissable.

Là-bas les montagnes de la Mongolie tournaient aussi, sur un rythme de gong, dans les pâles vapeurs d’hiver. Les notions des distances étaient perdues : des dragons jaunes, assis sur les cimes les plus lointaines, allongeaient jusqu’au kiosque leurs pattes multiples, et leurs griffes tambourinaient sur le bronze avec un bruit de grêle.

Ils m’étaient soumis, ces dragons ; je souriais de les voir se déformer et grandir, enlaçant tout de leurs corps squameux.

Elles étaient jolies, ces petites femmes tartares aux joues blanches et roses ; elles dansaient mollement, dans des attitudes automatiques de poupées ; elles avaient un peu des airs transparents de visions ; mais leurs yeux noirs, tirés vers les tempes, cachaient des promesses de voluptés pas naturelles et encore inconnues…

Brusquement tout cela s’évanouit, avec ma chimère d’empire. Une rafale du vent du Nord passa sur ma tête en douche glacée ; les montagnes de la Mongolie se reposèrent dans les lointains sur les brumes blanches ; je cherchai autour de moi le troupeau féminin, et ne trouvai plus, hélas ! que les bons Pères…

Et dans quel état, mon Dieu !

Le Principe mâle, l’œil allumé, la face congestionnée, ébauchait lourdement, à la manière d’un ours, la danse rituelle dite Porte des nues ou Pas du phénix joyeux.

L’abbé Chou chantait, en marquant la mesure avec ses bras, les poings fermés et les pouces en l’air, le Moh-li-H’oua, ou la Fleur de jasmin, une chanson populaire de la Chine.

Le Père Samolto, le Père Mouchette et l’abbé Ou avaient une vive discussion théologique :

Père Samolto : « Monsieur Mouchette, je vous répète que ce sont là les propres paroles d’Origène : Sanctus spiritus eam impregnavit per aurem… »

Et puis ils énuméraient les tortures probables des âmes en purgatoire, et Samolto, dans l’exaltation de son imagination italienne, y mêlait les cercles du Dante…

Père Yang, interrompant : « Toi mangé riz ; oui, ou pas oui ? » sur un ton de perroquet, comme en France, on dirait : « As-tu déjeuné, Jacquot ? »

Père Ou
parlant ensemble en chinois :
Père Chou
Lao-tzé dans le Tao ne parle pas du purgatoire ni de l’enfer. Il nous apprend que l’homme a deux natures : le principe matériel, qui reçoit par transmission et contient le principe igné, le principe lumineux de l’intelligence, dont il est le véhicule et le support. Nous vivons dans le doute de beaucoup de choses et de l’enfer aussi bien que du reste. Mais les cas douteux, il est facile de les résoudre par la formation et la dissipation de la vapeur, par la couleur des écailles de la tortue brûlée et par le pronostic de l’immutabilité… L’eau est humide et descend, son goût est salin. Le feu brûle et monte ; son goût est amer. Le bois se courbe et se redresse, mais son goût est acide ; de même l’attitude grave et digne produit le respect, le langage honnête et sincère produit l’estime, la vue claire et distincte produit la science, et l’ouïe attentive produit l’habileté. La pluie est le signe d’une bonne conduite et la température est le signe d’un bon gouvernement, le chaud marquant la sagesse consommée du souverain, et le froid, sa justice équitable. Quant au vent perpétuel, il annonce la perfection…

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .



Quelques instants plus tard, le silence se faisait de nouveau dans le kiosque de bronze. Aidé du Mâ-fou, je couvrais soigneusement de manteaux et de fourrures les bons Pères, qui s’étaient endormis…

Dormez, bons Pères ! Un jour viendra, allez, où ce sera pour tout de bon et où rien ne vous réveillera plus, — ni la danse du Phénix mystique, ni l’appel des gongs célestes de Bouddha, ni le son de la dernière trompette, ni la voix mourante du Christ…

Et vous, Loti, secouez votre sommeil, mon ami, car mon histoire est terminée…

Loti. — Ah ! — Eh bien, il finit en queue de rat, votre monstre chinois, mon pauvre Plumkett. Et puis comme c’est de mauvais goût, ces bons Pères qui se grisent ; je me figure que les feuilletons à un sou de la librairie anticléricale doivent être taillés sur ce modèle…

— Mon cher ami, on m’a raconté qu’étant tout petit enfant, j’avais prononcé dans un moment de mélancolie cette phrase de désenchantement amer : « Toujours se lever, toujours se coucher, et toujours manger de la soupe qui n’est pas bonne !… » (Autrefois, Plumkett, je n’aimais pas la soupe, bien qu’on m’en fît assurément manger d’excellente.)

Si ce propos ne m’eût été rapporté par des personnes dignes de foi, j’aurais peine à croire que j’aie pu de si bonne heure trouver le dernier mot de la vie.

Plus tard, j’ai connu des jours sans soupe, des jours aussi où je n’ai pas eu la peine de me lever, ne m’étant pas couché la veille. Mais — à part l’amour peut-être — je n’ai guère trouvé mieux que cet ennui, entrevu dès les premiers moments de mon arrivée dans ce monde…

— Malgré vos protestations, vous voyez que j’en reviens toujours à mes souvenirs d’enfance ; c’est que je voudrais faire mes fleurs jaunes un peu moins fanées que les vôtres (de peur que notre bouquet ne vînt à ressembler à un vieil herbier, vous comprenez). Et alors je suis obligé de remonter assez loin, pour trouver encore quelque chose de frais dans ma vie.

Plumkett, j’ai été élevé dans ma première enfance comme une petite fleur rare de serre chaude. Si dans la suite j’ai tourné à la brousse de maquis, à la plante de hallier, c’est à l’encontre de toutes les prévisions, au rebours de toutes les probabilités.

Aujourd’hui encore, je retrouve très facilement les façons d’être, les apparences, les intonations, — même les impressions de l’enfant très doux que j’ai été jadis : je mêle cela avec mes sentiments de rouleur, de blasé, d’égoïste et de sauvage. Je suis un composé de tout. C’est peut-être pour cela, mon Dieu, que j’ai été quelquefois un peu aimé, — les femmes choisissant toujours de préférence ceux qu’elles ne comprennent pas.

L’homme que je suis devenu couvait déjà, de très bonne heure, sous l’enfant que j’étais : — enfant élevé à l’écart des autres enfants, maintenu dans une extrême ignorance du mal et de la vie ; — enfant bien pur, vivant de rêveries et de contemplations de la nature.

Au bord de la mer, je me vois encore à six ou sept ans, étendu au soleil, comme un petit lézard sur la plage de sable, écarquillant mes yeux par les temps bien clairs, pour regarder, derrière les voiles lointaines qui passaient à l’horizon, si je n’apercevrais pas par hasard l’Amérique…

Oh ! ces régions éloignées où le soleil brûle, ces forêts tropicales, — en ai-je rêvé jadis, — en m’isolant pendant de longues heures d’été, dans les recoins solitaires des bois… C’était une fascination et en même temps une mélancolie inexprimable que me jetait de loin cette nature inconnue des tropiques.

Je me rappelle aussi, — et c’eût été là l’indice le plus inquiétant, si l’on s’en fût douté, — je me rappelle que, quand j’étais couché, bien douilleté dans mon lit blanc, cela me troublait d’entendre le soir dans la rue la gaieté bruyante et les chansons des matelots, qui revenaient des pays lointains de la mer. J’écoutais, j’écoutais ces chants rudes, qui s’en allaient se perdre dans les rues basses avoisinant le port. Et, sans pouvoir m’endormir, j’étais pris de rêveries extraordinaires, en songeant à ces pays d’où revenaient ces hommes bronzés, à cette vie et à ces aventures. — Qui l’eût soupçonné alors, ce qui se passait dans ma tête !…

Tout cela avait pour moi l’attrait des choses prohibées, impossibles ; il était bien entendu à cette époque, et admis même par moi, que je ne quitterais jamais l’égide de la famille ; que je deviendrais un homme « utile à la société », très rangé, très bien pensant et très austère… Qui m’eût dit que, plus tard, je dirigerais et je partagerais leurs fatigues, leurs aventures et leurs plaisirs, à ces hommes qui avaient l’outrecuidance de chanter la nuit, et de ne pas se coucher pour faire tapage…

Un certain jour d’été, par la grande chaleur de juin, je m’en allais raisonnablement, mon carton de musique sous le bras, prendre ma leçon de piano. J’avais, je pense, environ douze ans. C’était la première fois qu’on me laissait sortir dans la ville sans être accompagné. Je m’en allais à l’ombre, en suivant l’allée du rempart. Par-dessus le parapet de pierres grises, je regardais la campagne, la plaine tranquille, inondée de soleil, avec des bois qui apparaissaient tout au bout de l’horizon.

Il n’y avait personne sur ce rempart peu fréquenté à l’heure chaude de midi. Cependant deux mousses parurent, qui sortaient de derrière un talus. Ils firent quelques pas, en musant, et puis s’assirent par terre contre un ormeau. C’étaient deux enfants un peu plus âgés que moi, et déjà brunis par le hâle de la mer.

« Espèce de singe du Brésil ! » disait le plus grand à l’autre, en lui tirant une oreille…

Singe du Brésil !… Ce mot de Brésil me rendit rêveur ; — et je regardai à l’horizon, du côté du bois ensoleillé ; il me passait en tête je ne sais quelle intuition ou quel mystérieux ressouvenir de forêt vierge… Sans doute ils y avaient été, au Brésil, ces mousses pour en parler… Je m’arrêtai timide, derrière eux, désirant encore les entendre.

Eux me virent et engagèrent brusquement la conversation. Mon costume, examiné par eux de la tête aux pieds, parut leur inspirer un certain respect, et ils furent réservés d’abord. Mais je sentais, dans leurs questions, quelque chose de sourdement moqueur : la pitié et l’ironie des enfants libres, développés déjà sur la grande mer, vis-à-vis de l’enfant privé, choyé dans sa cage comme un petit oiseau rare. Et je m’étonnais de leur ton bref, de leurs allures hardies que je n’avais pas.

En effet, ils en revenaient, du Brésil, et me parlèrent de gros fruits très bons à manger, de perroquets verts, de négresses et de singes.

Nous nous quittâmes là-dessus, bons amis, nous promettant de nous revoir au retour d’une campagne que leur navire allait entreprendre.

Ils me dirent leurs noms. Le plus grand était Barazère. — Dix ans plus tard, une nuit, dans un mauvais lieu de la Plata, je le retrouvai et le reconnus jouant du couteau contre les alguazils. — Dans la suite, le hasard voulut encore que ce fût moi qui fis jeter un beau matin son corps à la mer…

J’arrivai en retard ce jour-là à ma leçon de piano, — ayant couru, ayant chaud, — très troublé d’avoir lié connaissance avec des mousses, — et rêvant du Brésil, de grands arbres, de perroquets verts et de singes. — Je jouai fort mal.

C’était une de mes premières leçons, très précoces, sur Chopin ; j’étudiais le Premier Impromptu à mademoiselle C. Lobau. Eh bien, il en est résulté qu’il y a toujours eu du Brésil, pour moi, dans cet impromptu-là. Je n’ai jamais pu le comprendre qu’à ma manière, et non à celle du maître. Je le jouais, — du temps où j’admettais encore la musique, — en sourdine, avec une vitesse excessive ; dans cette espèce de susurrement vague, bizarrement plaintif, il y avait pour moi comme un bruit de pluie tiède sur des arbres de forêt vierge, et comme un frôlement de feuillages de bambous.

J’avais dix-huit ans quand je vis pour la première fois ce Brésil.

J’y étais arrivé la nuit. Débarqué de grand matin, au fond de la baie où s’était arrêté mon navire, je remontais un ruisseau dans une pirogue, et regardais le jour se lever sur cette nature inconnue. — Ce qui me surprenait, c’était cette intensité de vert sur les feuillages, ce brun ardent sur le sol, cette nuance d’or sur le ciel, — et puis aussi les senteurs extraordinaires que toutes ces choses exhalaient. J’avais bien prévu les formes de ces grands arbres et de ces palmiers, mais pas cette puissance de couleur, ni ces parfums, ni cette pesanteur de l’air ; ce pays jetait à tous mes sens à la fois des impressions d’inconnu…

Des vols d’ibis rouges, éclairés en plus rouge encore par le soleil levant, passaient au-dessus de ma tête comme des traînées de feu…

Dans la case des planteurs où je descendis, on me fit mettre à table pour déjeuner ; puis vint la grande chaleur de midi, et on ferma tout, déclarant qu’il était impossible de songer à sortir avant la tombée du jour.

Mais l’envie me dévorait d’aller courir : tout doucement, pendant que mes amis dormaient, j’ouvris la porte et pris la clef des champs.

Alors je me trouvai seul, au milieu d’un silence et d’un accablement étranges, sous une lumière étincelante, dans une température de fournaise. Je ne voyais partout que de grandes plantes fleuries, toutes semblables, dont les fleurs d’un jaune pâle se penchaient comme exténuées de chaleur. — J’étais dans un champ de cotonniers.

De tout petits êtres ailés, d’un vert métallique de hanneton, couraient sur ces espèces de mauves jaunes, en produisant dans leur vol rapide des bourdonnements de phalènes. — C’étaient des oiseaux-mouches qui faisaient leur dîner de midi.

Je m’avançais toujours dans ces cotonniers, sentant mes tempes brûlantes sous l’écrasant soleil. — J’arrivai à une barrière de planches, — solide, pour empêcher les bêtes de la forêt voisine de venir la nuit visiter la plantation. J’escaladai cette clôture et je me trouvai dans la campagne.

C’était une sorte de clairière, bordée au loin par un rideau de verdure. — De grands arbres, plantés çà et là au hasard, se baignaient voluptueusement dans ce soleil torride qui m’écrasait. — Ils étaient d’un vert surprenant et leurs feuilles épaisses étaient lustrées comme celles des camélias. — C’étaient des acajous, des ébéniers, des bois de rose. — Par terre, les herbes, les plus petites plantes, avaient des physionomies nouvelles. Il y avait sur toute cette campagne un bruissement extraordinaire d’insectes, qui était léger et immense, qui semblait sortir à la fois de partout…

À mesure que j’avançais, les arbres devenaient plus beaux, plus serrés… Maintenant ils formaient une voûte, haute, épaisse, laissant en dessous un vide et une obscurité d’église… C’était la forêt rêvée.

Il y faisait sombre ; des traînées de lumière bleuâtre descendaient le long des troncs énormes ; il y avait des lointains noirs, comme dans les forêts de Gustave Doré ; la terre était nue ; les branches, les racines étaient nues ; toute la verdure se tenait en haut, disposée en dôme compact, et l’on circulait assez librement là-dessous, sur des tapis de feuilles mortes.

Tout à coup quelque chose glissa dans ces feuilles sèches, — quelque chose de long, qui se tordait comme une corde qui fouette… oh ! le beau serpent qui passa près de moi, très effrayé de m’avoir vu…

Je m’assis sur de grandes racines d’acajou, impressionné délicieusement par cette solitude et cette splendeur. — Une liane orchidée étalait au-dessus de ma tête d’étonnantes fleurs ayant forme de mouche, réunies en grappes roses, d’une nuance pâle et délicate de fleur d’ombre. — Et autour de moi voltigeait toute une famille de papillons blancs en miniature, aux ailes très découpées et semées de gouttes d’argent en relief, — petits êtres rares, éclos dans l’éternelle chaleur et dans l’obscurité de ce bois…

À la longue, Plumkett, toutes nos facultés s’émoussent un peu, — et surtout celle que nous possédions si bien l’un et l’autre, d’être impressionnés par toutes les choses nouvelles. — Il est certain qu’aujourd’hui je ne remarquerais plus ces petits papillons semés de gouttes d’argent, ni tous les détails infimes de cette nature, qui pendant cette première journée se sont gravés dans ma mémoire.

Assis là dans cette forêt, sur mes racines d’acajou, je revis comme en rêve l’allée du vieux rempart où j’étais passé enfant, portant dans un carton l’Impromptu de Chopin. — Je revis aussi les deux mousses, et j’entendis la voix du grand dire à l’autre : « Singe du Brésil ! »

Je regardai autour de moi : il n’y avait pas de singes en vue. — Sans doute ils dormaient dans les branches…

Et puis, croiriez-vous, Plumkett, je revis certain vieux mur dont je vous ai précédemment parlé ; — vous savez, ce vieux mur de la Limoise, sur lequel jadis j’allais me percher, à la chaleur brûlante des midis d’été, dans le lierre et les branches de vigne, pour regarder la campagne et les grands chênes des bois endormis sous le soleil ; — pour rêver des forêts des tropiques, en compagnie des lézards gris, des sauterelles bleues et des sauterelles roses, des moucherons bourdonnants et des guêpes gourmandes qui tombaient pâmées, les pattes en l’air, pour avoir mangé trop de muscat.

Du fond de la vraie forêt du Brésil, je revis nettement ce mur, Plumkett, et je retrouvai, avec une tristesse poignante, ma vie et mes rêves envolés de petit enfant.

Alors je commençai à comprendre qu’il n’y a rien dans ce que le monde nous offre de réel quand nous grandissons, rien en fait de nature, ni en fait d’amour, ni en fait de tout, — qui réponde aux conceptions vagues et charmantes, aux intuitions de l’enfance…

Plumkett. — Mon cher Loti, cette fleur me plaît beaucoup, et c’est avec joie que j’en respire le parfum avant de mourir ; car je dois vous dire que je touche à ma dernière heure. Au moment où vous recevrez ceci, je serai mort, ce qui vaut bien autre chose. Mon âme viendrait volontiers vous tenir compagnie quand vous vous ennuierez par trop ; mais je ne sais si le diable voudra bien me le permettre, d’autant qu’il doit vous garder rancune de lui avoir ainsi soufflé l’âme du père Barez.

Tout à vous,
Feu Plumkett.



P. S. — J’ajoute quelques lignes pour vous annoncer que le phénomène s’est accompli.

Mourir est une chose simple et naturelle ; je dirai même, agréable.

Malheureusement, quand on est mort, on ne s’ennuie plus ; partant, plus de Fleurs d’ennui. Continuez donc tout seul vos charmants bouquets. Effeuillez quelques roses sur ma tombe : j’aimais cette fleur.

2me P. S. — La cérémonie a été fort brillante. Un grand nombre de personnes m’ont accompagné à ma dernière demeure. Chose extraordinaire ! en quittant l’église, je marchais comme une personne naturelle, en donnant le bras à une jeune fille en longue traîne blanche. Aucune tristesse excessive n’était peinte sur les traits des assistants, et les voitures qui nous attendaient à la porte n’avaient point cette mine sombre qu’ont d’ordinaire celles des pompes funèbres…

3me P. S. — Beaucoup de gens meurent de cette manière, et la population s’en trouve augmentée. Mourir ainsi, c’est renaître. Du reste, je pense bien que vous me rejoindrez un jour.

Loti. — Ah ! traître… Qu’avez-vous fait là ?…

Allons, soyez heureux, mon cher ami.

Mais alors, moi, je vais continuer à promener mon ennui par le monde, sans avoir personne à qui oser le communiquer !

Vrai, vous me manquerez beaucoup…

PASQUALA IVANOVITCH


I

À bord du Téméraire, vaisseau de Sa Majesté
Britannique. — Golfe de Cattaro, 4 octobre 1880.

Deux heures de la nuit. — La paix profonde, le recueillement intime du quart de minuit à quatre heures. Instants mélancoliques du métier des marins, où, dans le silence, dans le calme des veilles, la pensée, dégagée de tout, plane de haut sur les choses de la vie…

Nous, voici à Cattaro : pays nouveau, situation imprévue. Nous voici faisant partie d’une escadre européenne, comme il n’en avait jamais existé.

Deux heures de la nuit. — Un grand apaisement a succédé aux agitations, aux salves, au bruyant cérémonial de l’arrivée.

La lune éclaire une baie admirable, où l’eau sommeille, immobile ; elle jette des clartés roses aux grands rochers, et découpe, avec des ombres, les reliefs des prodigieuses montagnes suspendues au-dessus des eaux.

L’air de la nuit est tiède, et la terre envoie des senteurs de myrte. — On dirait des paysages de rêve.

Toutes ces formes noires, qui semblent des monstres endormis sur le miroir de la mer, ce sont des vaisseaux cuirassés ; c’est cette escadre internationale qui occupe en ce moment les gens politiques dans tous les cabinets de l’Europe.

Ils dorment, les cuirassés. Toutes les demi-heures, quand leurs cloches sonnent, on entend sur des intonations différentes le cri somnolent des matelots de garde, répété dans toutes les langues. Et puis les dernières voix qui traînent, — mal éveillées avec des notes somnambules, — meurent l’une après l’autre, — et tout retombe dans le silence absolu.

II

Mardi 5 octobre. — C’est à peine si nous avons eu le temps de voir au grand jour ce pays nouveau où le hasard nous amène, et où nous ferons long séjour peut-être, en attendant la solution des questions du Monténégro, de la Grèce et de l’Albanie.

Il a un aspect bien fantastique, ce pays des Slaves. Tout autour de cette baie, fermée comme un lac, les montagnes sont hautes, abruptes, sauvages, avec de petits hameaux de loin en loin perchés dans les bois.

Et derrière et plus haut que tout cela, quelque chose de sombre monte en plein ciel, comme la muraille gigantesque d’un monde : ce sont les mornes noirs du Monténégro, calcinés, déchirés, comme des restes effrayants du chaos. Dans les lointains de l’air, ils se tiennent immobiles avec des attitudes de tourmente.

Un village devant nous, au bord de la mer : c’est Baozich.

Cattaro est loin, caché derrière les montagnes, au fond d’une autre baie qu’on ne voit pas.

Que ferons-nous bien dans ce pays, si nous y passons l’hiver ?…

III

Dimanche 10 octobre. — Déjà huit jours que nous sommes ici. Peu à peu l’œil s’habitue à l’aspect de ces terribles masses de pierre immobilisées dans le ciel ; on se fait à ces bois, à ces paysages, à la physionomie farouche de ce recoin de terre.

L’automne dans ce pays est chaud et limpide ; toute cette verdure sur les montagnes a des teintes admirables.

Aujourd’hui, c’est jour de repos à bord. Les matelots, bien propres dans leurs vêtements de toile, jouent à des jeux d’enfants, — ou flânent, étendus à plat ventre, sur les ponts qui sont aussi blancs et nets que du bois neuf.

D’un navire à l’autre, ils s’examinent curieusement avec des longues-vues. En effet, c’est une singulière escadre que la nôtre : — près de nous, des Français ; — plus loin, des Autrichiens ; — puis des Russes, des Allemands, des Italiens, — tous amis pour l’instant, et reposant en paix sur l’eau bleue.

C’est dimanche, — et il fait un vrai temps de dimanche : pas un nuage au ciel, pas un souffle sur la mer. — Autour de nous les grandes montagnes ensoleillées sont silencieuses.

De tous les villages d’alentour, les paysans sont descendus pour voir cette étonnante escadre. Il en est venu de fort loin, même de Scutari et du Monténégro, et les barques des pêcheurs de Baozich ne suffisent plus à les conduire.

C’est nous, les Anglais, — avec les Français nos voisins, — qui recevons le plus de visites ; ces gens ont le sentiment que les autres nous sont inférieurs.

Il nous arrive des barques pleines : des Dalmates, — des Monténégrins à mine de bandit, vêtus de velours brodé d’or, — et des Albanais, que j’aime parce qu’ils me parlent la langue de Stamboul…

Le soir approche. Les tourmentes de pierre du Monténégro prennent là-haut des teintes d’un rouge sombre, — ensuite d’un violet profond.

Puis tout s’éteint, et on ne voit plus en l’air que de lointaines silhouettes, étonnantes de hardiesse et de hauteur.

La nuit est venue et je descends à terre. Je passe devant le hameau de Baozich, devant l’auberge noire où soupent les bateliers. Par un sentier déjà connu, déjà familier, je m’en vais dans la montagne. Je monte, je monte dans l’obscurité épaisse des arbres, et m’arrête près d’une cabane isolée, dans un enclos d’oliviers.

Là m’attend une petite fille qui porte le costume des femmes de l’Herzégovine, pauvre petite gardeuse de chèvres et de moutons qui vient s’asseoir auprès de moi, en toute innocence, je crois bien, en toute candeur de petite sauvage.

Elle me conte des choses enfantines dans un italien mêlé de mots slaves que j’ai grand’peine à comprendre, et me quitte chaque soir en courant, quand, de la chaumière voisine, une voix tremblante de vieille l’appelle : « Pasquala ! Pasquala !… »

Pasquala Ivanovitch docilement rentre au logis, se couche sur son lit de bruyère et s’endort.

Pauvre petite, je ne veux rien d’elle, — rien que la regarder parce qu’elle est jolie, — comme je regarde les fleurs rares qui poussent ici dans les bois.

D’abord elle se sauvait comme elles font toutes. À présent, sa frayeur est passée, et nous sommes grands amis depuis trois jours.

IV

Pasquala Ivanovitch, — un prénom d’Italie et un nom du Nord. — Les Slaves des bords de l’Adriatique ont emprunté aux Italiens quelques mots de leur langage et un peu de leur accent : ils leur ont pris surtout leur teint plus bronzé et plus chaud.

Les yeux gris de cette petite Pasquala ont ce je ne sais quoi de vague, de brumeux, de septentrional, qui est particulier à sa race et qui fait le charme de certains yeux russes. Mais ses joues sont dorées au soleil comme des pêches mûres, et ses cheveux très blonds se détachent en plus clair sur la couleur brunie de ses tempes.

Son costume se compose d’un corsage à paillettes de cuivre, ouvert sur une chemise à plis, et d’un jupon que tient une grossière ceinture de cuir agrafée par des plaques de métal. Elle se coiffe d’un béret rouge auquel est attaché par derrière un long voile blanc.

Elle est née de l’autre côté des montagnes, là-bas, dans la sombre Herzégovine ; elle n’a plus de père ni de mère, et les vieux paysans chez qui elle habite sont ses maîtres.

V

Mercredi 13 octobre. — Manœuvre, branle-bas de combat. Tout le train des grands exercices d’escadre.

Un temps très couvert, très sombre, très lourd, avec un peu de pluie d’orage. Les gigantesques amoncellements de pierres grises qui surplombent la mer ont des aspects sinistres sous ce ciel morne.

À cinq heures, la journée de service est terminée. — Dîné et changé de costume à la hâte pour aller rejoindre à la nuit Pasquala Ivanovitch dans l’enclos d’oliviers.

Pasquala Ivanovitch reste d’abord longtemps étendue sur la mousse, la tête sur mes genoux, faisant semblant de dormir. Et je sens son cœur battre très fort contre ma main, et je vois bien qu’elle ne dort pas. Je lui parle tout doucement en italien, et elle me répond en slave par mots entrecoupés, comme quelqu’un de mal éveillé.

Pasquala Ivanovitch, en comptant sur ses doigts, dit qu’elle a dix-neuf ans ; c’est bien l’âge que je pensais, car elle est déjà formée ; pourtant, quand elle parle, on dirait une voix de petite fille.

Elle sent le foin fauché, l’étable, le serpolet de la montagne, — et un peu aussi les moutons qu’elle garde. Au grand jour, son voile blanc et son corsage paraîtraient éraillés, fanés, salis par la terre des chemins ; la nuit, tout cela est joli, tout cela sent bon les herbes et la campagne.

Quand elle remue la tête, on entend un petit bruit de paillettes de cuivre, à cause des bijoux grossiers, des épingles à pendeloques qui tiennent son voile au drap de son béret rouge.

Elle a dû avoir plus d’une aventure avec les bergers de Baozich, et certes elle a livré déjà son corps qui brûle.

Elle a des naïvetés et des effronteries de petit enfant. Elle est bien belle, et sa taille est pure comme celle d’une statue.

On est bien dans ce bois d’oliviers. Par terre, il y a de la mousse sèche, du lichen, des feuilles mortes. Il y fait nuit noire ; pourtant on sent qu’on est dans un lieu très élevé, qu’on domine de haut la mer, — et l’escadre européenne, d’où arrivent des bruits lointains de fifres et de tambours, des sons de cloches, des musiques russes, des hymnes autrichiens, des gigues anglaises, des chants de matelots dans toutes les langues. Dans le lointain, cela se confond, se mêle au chant de tous les grillons de la campagne.

Quelle paix dans l’obscurité de ce bois !… On dirait que tous ces vaisseaux se sont assemblés au-dessous de nous exprès pour nous donner en sourdine ce concert vague et étrange. Et pourtant leur réunion bizarre représente l’agitation de la politique, la menace terrible d’une guerre générale, d’un conflit de toute l’Europe.

Quelle paix dans l’obscurité de ce bois ! Le temps est redevenu pur, les oliviers découpent sur le ciel étoilé leur feuillage ténu comme une fine dentelle noire. La terre sent bon, les grillons chantent, le cœur de Pasquala Ivanovitch bat toujours très fort contre ma main… Ils sont nouveaux pour moi ces mots slaves qu’elle me dit, et je ne sais pas encore les comprendre ; ce pays aussi est nouveau, et je commence à l’aimer comme j’en ai aimé tant d’autres.

« — Pasquala ! Pasquala ! » appelle, avec un accent étranger, la voix triste de chaque soir.

Pasquala se lève et se met à courir.

Moi, je redescends à la plage.

VI

Vendredi 15 octobre. — Jour de vent et de pluie. Grandes bourrasques d’automne. Le soleil paraît de temps en temps entre les averses.

Pasquala, qui promène ses moutons tout de même, me montre un recoin de la montagne où les myrtes et les grenadiers sont couverts de fleurs comme au printemps : un jardin d’arrière-saison abrité au fond d’un ravin. Elle connaît là une cachette de bergère, sous de grosses pierres. Nous y laissons passer les ondées.

Pasquala a un grand frère que je n’avais pas encore vu. Il arrive à l’improviste et me jette un mauvais regard de méfiance. Sur une explication, que j’aurais désiré comprendre, donnée en slave par Pasquala, il sourit et me tend la main.

Il est habillé en paysan dalmate. Il s’appelle Giovanni, batelier à Rizano. Il a la même figure que sa sœur, les mêmes grands yeux gris, le teint bronzé et les cheveux blonds comme elle, — sa moustache se détachant en clair sur le fauve de ses joues.

Giovanni Ivanovitch m’accompagne jusqu’au bord de la mer. Il a l’air très étonné de cette chose qui nous est familière, l’embarquement d’un officier dans son canot : les honneurs du sifflet, les matelots se précipitant pour offrir la main, pour étendre le tapis traditionnel, etc. Il paraît en conclure que je suis un très grand seigneur.

Jamais les montagnes du Monténégro n’avaient été si étrangement belles que ce soir. Sur un fond brun sombre de nuages d’orage, éclairées en rouge par le soleil couchant, — éclairées en rouge inimaginable, en rouge de feu de Bengale, ayant l’air de braises vives, ayant l’air d’être incandescentes, d’être encore en fusion. De grandes murailles de feu ; des aspects grandioses et terrifiants de visions d’apocalypse.

Réflexion que fait près de moi mon ami Plumkett : « On se sent devenir panthéiste en contemplant de pareilles choses. »

Au moment où il le disait, je le pensais.

VII

Dimanche 17 octobre. — Pasquala m’avait demandé de lui apporter quatre florins pour s’acheter un béret rouge. Ce soir, je les lui ai donnés, et, très en colère, elle les a jetés dans les broussailles.

Ensuite elle s’est mise à pleurer, et s’est déchiré les mains pour les chercher au clair de lune parmi les épines.

Elle me les a rendus, moins un qu’elle n’a pu retrouver.

Une petite fille aussi belle que Pasquala Ivanovitch a peut-être des défauts ou des vices ; — peu importe, elle doit avoir malgré tout quelque chose de beau dans le cœur ; — à l’état sauvage, la beauté physique est incompatible avec la laideur morale. Seulement, nous ne parlons pas le même langage, et le temps me manque absolument pour déchiffrer et comprendre ; de celle-ci encore, je ne puis saisir en passant que ce qui tombe sous mes sens, la beauté du corps.

Dans les marbres de Paros, dans les marbres pentéliques, les Grecs taillaient des jeunes filles qui étaient faites comme Pasquala Ivanovitch. Il ne se peut pas que tout cela ne soit que de la matière admirablement moulée ; — dans le cœur, il doit y avoir aussi quelque chose de sain et de pur.

18 octobre. — Le beau temps revenu, le calme, le ciel méditerranéen.

Ces jours de pluie ont rendu l’air plus transparent et plus léger. Les teintes de toutes choses sont plus vives et plus belles, — les bleus irisés des montagnes, les bleus crus de la mer, les verts d’émeraude des myrtes qui couvrent les rochers, les rouges des grenades, les verts sombres des oliviers ; — et tout en haut les mornes de pierre se découpent sur le ciel en gris clair de cendres, en blancheurs de lave.

Le soir, un calme tiède dans la montagne ; — la pleine lune éclairant les sentiers bordés de myrtes et de bruyères.

Dans l’enclos d’oliviers, j’attends Pasquala — une demi-heure, une heure… Pasquala ne vient pas…

Je m’approche tout doucement de la chaumière, qui est fermée.

On entend au dedans la voix des deux vieillards qui paraissent faire des reproches, gronder très fort en slave, et la voix de Pasquala qui répond très bas, et la voix de Giovanni son frère…

À minuit, l’Hélicon, qui est allé chercher nos dépêches en Italie, nous revient avec des nouvelles politiques qui semblent sérieuses. On dit que notre manifestation contre l’Albanie est terminée, que l’escadre internationale va être dissoute, et que nous allons rentrer en Angleterre.

19 octobre. — Couru la montagne tout le jour, monté très haut au-dessus des nuages, — avec l’intention de me fatiguer beaucoup, et de ne pas songer à Pasquala le soir, — et de laisser en paix cette petite fille.

Comme j’étais bien là-haut, couché dans une niche de rocher, au milieu des genévriers et des lentisques, plantes maigres et rabougries des sommets, — seul, bien loin des hommes, à l’extrême pointe de la plus haute montagne de Baozich. Bien abrité du vent froid qui passe sur les cimes, réchauffé par le soleil qui donnait dans ma cachette de pierre, je regardais les perspectives immenses se dérouler au loin sous mes pieds.

J’étais monté d’abord par des sentiers de chèvre, bordés de myrtes et tapissés de mousse. Dans la région humide où stationnent souvent les nuages, il y avait dans les creux des pierres des touffes de fougères fines et fraîches, et des cyclamens roses d’une largeur inusitée.

Ensuite, plus de sentiers ; des roches grises à escalader avec les pieds et les mains, en se déchirant aux épines de petites broussailles tristes, toutes ratatinées et tapies dans les trous, comme des plantes qui auraient peur de tomber de si haut, d’être enlevées par le vent.

Quand je vis deux heures à ma montre, je sortis de ma cachette pour aller me percher à côté, sur la pointe de la dernière pierre du sommet. Il soufflait un tel vent à cette hauteur, que j’avais peine à m’y tenir. Je me mis à agiter en l’air, au bout d’un long bâton, un bouquet de houx ; — c’était un signal convenu avec le Téméraire, qui paraissait en bas comme une mouche posée sur l’eau. À deux heures précises, les longues-vues du bord devaient être dirigées sur cette pointe de montagne.

Puis je retournai dans ma niche de pierre, et j’y restai longtemps ; je n’avais plus aucune envie de redescendre.

Je voyais à vol d’oiseau les ondulations des crêtes de montagnes qui fuyaient au-dessous de moi, et s’en allaient toutes s’abîmer, à des distances insondables, dans une espèce de néant bleu qui était la Méditerranée ; et puis, aux dernières limites de l’espace, le cercle de l’horizon des eaux, vaguement dessiné, paraissait remonter dans l’air.

Pour l’instant je comprenais très bien l’existence des aigles, ou celle des ermites solitaires qui perchent sur les cimes ; il me semblait voir et juger toutes les agitations de la vie comme n’étant plus du monde et planant au-dessus, et je m’absorbais dans des contemplations d’infini…

Là-bas, très loin, il y avait pourtant quelque chose de sombre qui se tenait encore beaucoup plus haut que moi dans le ciel. C’était la chaîne des mornes du Monténégro, Les découpures de leurs sommets étaient nettes et accusées, mais leurs bases, plus indécises, paraissaient se dissoudre, se fondre dans le vide ; ils avaient l’air de pencher vers moi, comme des masses qui vont tomber. De les regarder fixement, cela donnait le vertige.

La journée s’avançait et j’avais faim. Je redescendis quatre à quatre, et rentrai à bord un peu après le coucher du soleil.

VIII

Mais, la nuit venue, je me retrouvai à terre, dans les sentiers de Baozich. D’abord je marchai du côté opposé à la cabane de Pasquala, et puis je revins sur mes pas et montai dans le bois d’oliviers.

L’heure était passée, mais Pasquala Ivanovitch était là encore, qui attendait. Elle dit en slave quelque chose qui devait signifier ceci : « Comme tu viens tard au rendez-vous !… »

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Je ne sais plus combien de temps après, la voix tremblante de la vieille appela, sur le même ton que de coutume : « Pasquala ! Pasquala !… »

Elle se releva et partit en courant.

Moi je restai étendu sur la terre et je m’endormis.

Je me réveillai ayant très froid ; la rosée tombait sur mes vêtements. La lune était sortie de la fine dentelle noire des feuillages d’oliviers, et me regardait en plein, comme un grand œil glacé et mort.

J’entendis de très loin, au milieu de ce silence de la nuit, une sorte de fanfare triste, avec un roulement de tambour : le dernier couvre-feu des vaisseaux anglais.

Il était fort tard alors, — et mon canot, après m’avoir attendu, devait être reparti depuis longtemps.

Je descendis à la plage. La cabane où les bateliers s’attardent à boire était fermée. Leurs barques étaient amarrées à des pierres.

Je distinguai, adossé à un arbre, un homme en costume dalmate, qui pouvait encore être un batelier, et je m’approchai de lui. C’était Giovanni.

— Tes matelots étaient venus t’attendre, dit-il ; ils ont pensé qu’il t’était arrivé malheur dans la montagne et s’en sont allés. Tu n’étais pas avec ma sorella (ma petite sœur) ce soir ?

Je répondis non, et sans doute il ne me crut guère ; mais il n’insista pas davantage. Il dit simplement avec un ton dur :

— Eh bien, si tu veux, monte dans ma barque. Mais cela te coûtera cinq florins, parce que c’est la nuit.

Dans la batterie du Téméraire, les matelots dormaient. Je passai sous les files de leurs hamacs suspendus et j’entrai dans ma chambre, où il faisait noir.

En y allumant des bougies, je fus surpris de la trouver pleine de fleurs comme un autel de la Vierge. Des gerbes de myrtes, des branches odorantes de citronnier, et des roses.

J’avais oublié ces bouquets, envoyés le matin de Baozich. Mon domestique, en mon absence, les avait mis dans l’eau et arrangés à sa manière, symétriquement, avec un air de chapelle. C’était si joli pourtant, mêlé aux vieilles étoffes brocantées à Raguse, aux vieilles armes d’Orient toute brillantes de nacre et de métal, que je les laissai où il les avait placés, malgré le danger de leurs parfums.

Fatigué que j’étais, je me couchai au milieu de toutes ces fleurs et m’endormis d’un sommeil plein de troubles et de visions.

Un rêve de cette nuit :

J’étais mort. J’étais dans un cimetière, assis sur la pierre de ma tombe, au crépuscule d’un soir d’été. Il y avait dans l’air des rondes de phalènes et de moucherons, — et des fleurs partout, parmi les tombeaux et l’herbe haute des cimetières.

Je reconnaissais ce lieu ; c’était bien celui où dormaient mes grands-parents morts ; il avait cette horreur particulière qui me glaçait, quand on m’y conduisait le soir, dans mon enfance, pour y porter des couronnes ; — un genre de tristesse, un genre d’horreur qui ne peut pas s’exprimer avec des mots humains… Il est des impressions, des sentiments, — vagues, indéfinissables, — qui sont comme des souvenirs ou des intuitions de choses extra-terrestres ; on les éprouve plus nettement, on se sent plus près de l’objet de ces conceptions mystérieuses, dans le rêve que dans la veille…

J’étais seul dans ce cimetière, au crépuscule, assis sur ma tombe ; j’avais conscience de n’être plus qu’une vision, qu’une chose impalpable, qu’un fantôme, une apparence d’être, persistant encore par la tension et la force de ma propre volonté. Je sentais que j’allais bientôt m’évanouir à jamais, m’éteindre dans le néant, et je voulais lutter contre la fin dernière ; j’étais dans l’angoisse de l’irréparable de mon corps humain qui n’existait plus, — de ma chair, de la matière de ma vie qui m’avaient échappé… Et je rêvais de jeunesse et de force et d’amour, et de corps de jeunes filles, et d’ivresse des sens, et d’ivresse de vivre… Et je voulais encore tout cela, qui était fini à jamais… Fantôme, — je sentais que j’allais disparaître…

Il passait dans les allées de ce cimetière des gens que j’avais connus ; et je me levais, j’allais à eux en leur tendant la main, — pour essayer mon aspect, pour avoir l’air de vivre, pour voir s’ils s’y tromperaient… Eux s’avançaient, essayaient de me toucher ; ils trouvaient le vide et passaient au travers… Tout à coup, ils se rappelaient que j’étais mort ; — je voyais dans leurs yeux une terreur horrible, et ils se sauvaient.

Alors j’étais pris d’une rage contre les vivants, d’une envie de fantôme d’épouvanter, de faire mal et de faire peur ; et je me mettais à les poursuivre ; je courais, je courais après eux, par-dessus les tombes, en faisant « Hou ! hou ! », en poussant des cris lugubres.

Et, quand je les avais bien poursuivis, je revenais m’asseoir sur ma pierre, pour en attendre d’autres. Je sentais que je m’éteignais, malgré la tension de toute ma volonté, — que je m’en allais, que je m’en allais, — que bientôt on ne me verrait même plus.

C’était bien un crépuscule de juin ; il y avait des parfums de fleurs dans ce cimetière, des parfums si suaves, si pénétrants, qu’ils me grisaient ; il y avait des guirlandes de roses partout sur les tombeaux, et de hautes herbes fleuries, au-dessus desquelles les phalènes et les moucherons dansaient toujours leurs rondes légères. Tout cela m’enivrait de désirs de vie et d’amour, moi qui étais mort…

Tout à coup je vis Pasquala Ivanovitch qui passait dans une allée, avec des chèvres blanches. Elle ne devait pas savoir que j’étais mort, Pasquala, puisque cela venait de m’arriver tout de suite ; — et je m’avançai vers elle, pour voir… Elle me regarda en souriant, et m’ouvrit ses bras, — et je la serrai contre moi, et je vis que je pouvais éprouver encore toutes les ivresses…

Il était cinq heures du matin. On vint m’éveiller pour l’appareillage. Je me levai à la hâte, je jetai de l’eau froide sur ma tête qui me faisait grand mal, et montai sur le pont, où le jour commençait à paraître.

— Les fleurs des myrtes et des citronniers peuvent donner des rêves bien sombres…

Appareillé à six heures pour aller faire des tirs en pleine mer. À neuf heures, nous sommes au large. L’Adriatique calme et bleue. Tiré du canon tout le jour : beaucoup de tapage et beaucoup de fumée, sous un beau soleil. Des officiers français et russes y assistent comme invités. Il en résulte le soir un grand dîner international.

Retour dans la baie de Baozich à la nuit tombante. Je suis de service à l’arrivée, et de quart pour la nuit, de minuit à quatre heures du matin.

Demain seulement je pourrai revoir Pasquala Ivanovitch.

IX

30 octobre. — Dix jours de plus encore passés, devant Baozich.

Ces terribles montagnes font comme une muraille entre ce qui est ici et ce qui est ailleurs ; et je m’habitue à cette grande baie tranquille, à ce recoin isolé de la terre. Peu à peu j’apprends des mots slaves avec Pasquala, et les bonnes gens de la montagne me connaissent tous.

De belles journées de liberté passées dans ces campagnes silencieuses, à errer dans ces petits chemins ombreux qui montent ou descendent à pic, bordés de myrtes, de cyclamens roses et de fougères. De loin en loin, sous la verdure épaisse des bois, on rencontre de vieux hameaux aux pierres rongées par le temps, qui se tiennent on ne sait comment, penchés au-dessus des abîmes. Les gens y ont la mine craintive et sauvage ; mais les cabanes y sont entourées de rosiers et d’orangers en fleurs.

On se promène au hasard dans ces sentiers faits pour des pieds de chèvre et de temps en temps entre les branches, au-dessous de soi, à de surprenantes profondeurs, on aperçoit l’eau bleue sur laquelle notre escadre est endormie ; ou bien, en l’air, parmi les nuages légers, on entrevoit la tourmente de pierre du Monténégro qui se baigne tout en haut dans du soleil.

L’automne est la saison charmante dans ces pays méditerranéens. La campagne sent bon et les bois sont admirables. Le soleil, qui s’attarde ici pour mûrir les figues sucrées, les grenades rouges et les oranges, vient réchauffer chaque jour, dans certains replis de la montagne, de vrais édens, des coins privilégiés et délicieux, remplis encore de toutes les fleurs de l’été.

Des figuiers croissent partout dans les rochers, semant leurs fruits exquis sur la terre des chemins. — Qui en veut en ramasse. — Et les grenadiers, les bois en sont pleins ; leurs beaux fruits éclatent et s’égrènent par terre, jonchant la mousse et les feuilles sèches de petites perles qui ressemblent à des rubis. On ne les mange pas, ces grenades ; mais, quand on a très soif, on les fend d’un coup de pierre et on boit l’eau rose qui en découle, fraîche et parfumée. C’est Pasquala qui m’a enseigné cette manière.

Et, chaque soir, quand les dernières lueurs dorées se sont éteintes sur les cimes de pierre, quand l’obscurité est descendue dans les vallées profondes, chaque soir revient l’heure où, là-haut, dans le bois, Pasquala m’attend.

X

31 octobre. — C’était dimanche aujourd’hui, et on s’était décidé pour la première fois à lâcher à terre quelques pauvres matelots de tous les navires de l’escadre, choisis parmi les plus sages.

La vieille petite ville de Castelnuovo, la seule des environs, à deux heures de marche de Baozich, avait reçu leur visite, et ils y avaient mené grand vacarme. (Cattaro, beaucoup plus éloigné, n’était pas accessible pour eux par les routes de terre.)

De huit à neuf heures du soir, j’étais resté assis dans les myrtes, avec Pasquala, au bord du chemin de Castelnuovo ; nous nous amusions à les regarder passer, les retardataires, qui s’en revenaient rejoindre leurs bateaux à Baozich. Le silence du soir, le bruissement régulier des grillons, étaient troublés de temps en temps par leur tapage ; ils chantaient en différentes langues les chansons de leur pays.

Les plus drôles assurément furent quatre Russes, effroyablement gris, portant une chose informe qui était un ami ivre-mort. Ils en avaient le plus grand soin ; seulement, comme ils étaient fatigués de l’avoir apporté de Castelnuovo, tous les cent mètres ils le mettaient par terre et s’asseyaient dessus pour se reposer. Et puis ils reprenaient leur route sur l’air d’un cantique slave.

Cela fit peur à Pasquala, ce semblant d’enterrement au clair de lune, et elle se sauva dans sa chaumière.

Une dizaine d’Autrichiens passèrent les derniers, gais, bons enfants, et chantant une chanson charmante. Ils me virent, ceux-ci, et s’arrêtèrent pour faire un pari d’hommes gris sur la nationalité à laquelle je pouvais bien appartenir. Puis l’un d’eux, ôtant son bonnet, s’avança avec mille grâces, me priant de leur faire la faveur de le leur apprendre.

Au hasard, je répondis que j’étais Français ; alors ce fut un enthousiasme : ils vinrent tous me serrer la main et se retirèrent avec toute sorte d’excuses pour m’avoir dérangé.

Si aussi bien j’avais eu la fantaisie de me dire Italien, j’aurais reçu des coups de poing fort probablement. Et cependant c’était en italien qu’avait lieu leur conversation ; ils étaient Dalmates, comme tous les marins de l’Autriche, et cette langue des ennemis était aussi la leur.

C’est curieux comme les Français et les Autrichiens sont amis. — Dans notre escadre de Babel, où il faut par force fraterniser avec tout le monde, les sympathies et les haines nationales se font jour quand même ; ainsi il est notoire que les Français font bande avec les Autrichiens, et les Italiens avec les Allemands.

XI

Lundi 15 novembre. — Encore deux semaines qui s’en sont allées… Les jours passent, ennuyeux pour les autres, — faciles et presque doux pour moi ; — c’est le charme de Pasquala — ou le charme de cette contrée… Je ne sais pas trop lequel ; les deux ensemble sans doute. — Mais quelque chose à présent me tient ici, et, quand il faudra partir, je donnerai un regret à Baozich.

Les nouvelles politiques se succèdent et se contredisent. En somme, nous ne savons rien, ni de la question de Dulcigno, qui nous a amenés ici, ni des décisions prises dans les cabinets d’Europe ; il semble qu’on nous ait oubliés, et nous ne prévoyons plus le retour.

Novembre ! — Ici c’est la saison tiède et tranquille où les feuilles rougies des bois commencent à tomber avec les derniers fruits mûrs, la saison où refleurissent les rosiers, les orangers et les myrtes. Autour de nous, c’est si beau et si paisible, l’air est si pur, il y a une telle splendeur dans ces bois, qu’on oublie tout, dans le ravissement de regarder, de respirer, de vivre.

Il y a des instants qui ont plus de charme que d’autres, on ne sait pourquoi, et qui vous restent dans la mémoire.

Ainsi ce jour, chaud comme un jour d’été, où je m’étais endormi sur la mousse et les feuilles mortes, — c’était vers deux heures — le soleil de novembre dardait sur les campagnes silencieuses.

Je fus réveillé par la voix d’un berger qui appelait très fort son ami Trophime, avec un accent d’Italie :

« — Trofimo ! Trofimo ! » La voix appuyait sur l’avant-dernière syllabe et traînait sur la fin ; elle se répercutait au loin dans le silence des bois, dans la sonorité de la montagne ensoleillée.

En ouvrant les yeux, je n’aperçus ni Trofimo, ni celui qui avait lancé cet appel pastoral ; mais, entre les branches, tout en l’air, comme dans le ciel, je vis la vieille chapelle de Baozich perchée sur son rocher, — et, dans le chemin qui passait auprès, Pasquala descendant, avec ses moutons devant elle, et chantant à demi-voix dans le lointain un air slave.

Et ce jour encore où j’étais étendu sur le lichen, dans une clairière où le sol était semé de rocailles grises. Sur ce lichen, il y avait des graminées desséchées, de tardives scabieuses hautes sur tige, des fleurettes d’arrière-saison. Il faisait presque frais ; cela sentait l’automne et les feuilles mortes. — Derrière moi, j’entendis des frôlements dans les broussailles dorées, et des bruits de moutons qui tondent de l’herbe. — C’était le troupeau de Pasquala qui arrivait grand train, — elle par derrière, souriant d’un air drôle de petite sauvage qui médite une farce, et tâchant de ne pas faire de bruit pour me surprendre.

C’est d’elle sans doute que vient le charme de ces instants…

Ils sont très innocents toujours, nos rendez-vous de la journée.

Mais, le soir, il semble qu’il y ait quelque chose de troublant dans l’air et les senteurs de ces bois, et qu’une fièvre descende sur nous en même temps que la nuit.

Pauvre petite chapelle de Baozich, perchée là-haut comme un nid d’aigle, vieille chapelle où plus tard Pasquala dormira sous la mousse… Dans l’enclos solitaire qui est alentour, nous avons souvent fait halte ensemble, sur des tombes ou sur le mur tapissé de capillaires ; lieu paisible d’où l’on découvre tout un grand pays admirable.

Là, un jour, Pasquala me fit regarder par une antique lucarne de pierre, dans un caveau qui s’ouvrait sous la nef. — C’était l’ossuaire !… chose sinistre et calme comme le néant, — la fin dernière de toutes les existences humaines.

Dans le demi-jour qui filtrait au fond, on distinguait des crânes verdis, empilés en désordre ; les crânes des Slaves de la montagne, ancêtres de Pasquala.

Et, autour de nous deux, qui étions là, jeunes, près de ces débris, la nature souriait, radieuse et éternelle : sur les bleus des lointains et de la mer, sur les verts nuancés des bois, le soleil tombait à flots ; un silence plein de bruissements joyeux d’abeilles planait sur les campagnes inondées de chaleur et de lumière.

XII

À Baozich, tous nos jours se ressemblent, et pourtant je ne m’en fatigue pas encore.

Chaque soir, un peu avant le coucher du soleil, à l’heure mélancolique où les cimes de pierre s’illuminent en rouge, où les vallées se remplissent d’ombre, — chaque soir, c’est la même promenade familière sur la route qui longe la plage.

La route unique du pays, celle qui mène à Raguse. Par là passent à cheval quelques rares voyageurs ; par là cheminent à pied des bergers pittoresques, des Monténégrins descendus de leurs montagnes, des Albanais chassés par la guerre, des vagabonds venus on ne sait d’où. C’est moins une route qu’un sentier, resserré entre la mer et les haies de myrtes, ou les petits murs gris pleins de cyclamens qui bordent les plantations d’oliviers. Tantôt on marche sur le sable, tantôt sur une espèce de dallage très ancien, datant des républiques illyriennes, rivales de Venise ; la mer ronge tout doucement ce chemin, en compagnie du temps. De distance en distance, des maisonnettes sont posées au bord, — des fermes ou d’anciennes habitations seigneuriales du style vénitien qui tombent en ruine, — ou bien encore de petites auberges où s’attablent les pêcheurs et où l’on sert sur la porte du café comme en Orient. Quand j’aurai quitté ce pays, je les verrai longtemps, toutes ces maisonnettes de la plage, avec ces bonnes gens qui, le soir, s’asseyaient aux portes sur les bancs de pierre, à l’ombre des arbres jaunis, — et, quand je passais, me disaient bonjour… C’est de Pasquala assurément que vient le charme de toutes ces choses.

Le dimanche, la présence des escadres amène sur cette route une animation particulière : les officiers se promènent ; les matelots aussi ; les Français bruyants, les Anglais impassibles, les Autrichiens bons enfants, les Italiens poseurs, les Allemands sournois, les Russes ivrognes ; en train de fraterniser ou de se battre, ils chantent et font tapage.

Et puis, le dimanche, il y a la brocante des vieux bibelots, des vieilles armes. Cela se passe en plein air, sur les bancs, devant les petites auberges campagnardes, sous le couvert des grands arbres. Des femmes descendent de tous les recoins de la montagne pour venir offrir leurs vieux bijoux bizarres. Et, du fond de la baie, des canots amènent des Albanais en costume oriental, marchands d’armes turques. Ils se tiennent à ma suite, ceux-ci, parce que j’entends leur langue, et viennent souvent me prendre pour arbitre. Musulmans plus ou moins renégats, plus ou moins bandits, ils apportent à Baozich de vieux fusils précieux, de vieux yatagans introuvables, qu’ils ont volés, Allah sait où, à la faveur de ces temps d’extraordinaire bagarre que traversent les pays de l’islam.

Mais, le dimanche passé, quelle tranquillité, quelle paix dans tout ce pays ! En dehors de cette route de la plage, on est en plein bois, il n’y a plus que les sentiers de chèvre qui vont à la montagne, aux hameaux perchés dans la région des nuages.

La promenade à Cattaro, une fois par semaine environ, fait partie du train régulier de notre existence. — Deux heures de voyage en canot à vapeur. — Il faut bien aller de temps en temps dans la vieille ville, en pays plus civilisé, s’approvisionner de différentes choses inconnues à Baozich.

C’est là-bas, Cattaro, derrière une montagne au fond d’une autre baie plus admirable encore que celle où nous sommes, plus grandiose, plus surprenante.

Pourtant je n’y vais plus ; je préfère à présent rester ici, dans les myrtes de Baozich, parce que, ici, il y a Pasquala…

Plus tard, je regretterai encore ce temps d’amour, et ce pays où je ne reviendrai jamais.

Déjà le 15 novembre ! on ne s’en douterait guère, à voir les jours se succéder aussi chauds et aussi calmes.

Les midis sont brûlants toujours. Le soir seulement, on sent que la saison s’avance. La nuit vient vite, avec une espèce de fraîcheur pénétrante, un premier frisson mélancolique de l’hiver.

Après le dîner à bord du Téméraire, quand je repars pour aller trouver Pasquala, il fait nuit close. Mon canot file sur l’eau noire, agitée quelquefois par un vent d’automne qui se lève le soir. L’escadre s’éloigne, avec ses lumières reflétées dans l’eau, ses roulements de tambour, ses fifres, ses chants discordants de matelots dans toutes les langues ; — et cette gigantesque masse obscure qui semble vouloir escalader le ciel, et qui est la montagne, se rapproche, grandit, grandit encore. Une petite lumière brille quelquefois dans toute cette intensité de noir, marquant le point où je pourrais toucher terre : — c’est l’aiguade ; des matelots sont là souvent, Anglais ou étrangers, attardés à faire provision d’eau aux lanternes. — J’accoste au milieu d’eux, et mon canot s’en retourne à bord.

Une distance à parcourir sur le sentier qui longe la mer, pour atteindre cette masure isolée, ce hangar enfumé, qui est l’auberge de Baozich. Le chemin est étroit : d’un côté l’eau qui brise, de l’autre les broussailles qui font la haie épaisse et les oliviers qui se penchent en voûte.

Quand on entend devant soi des pas venir, on s’arrête et on observe ; — celui qui passe, en vous frôlant dans la nuit, est quelquefois un batelier, un pêcheur, un brave paysan des environs, ou un rôdeur monténégrin aux allures de bandit. — Il s’arrête, lui aussi, et regarde.

Ceux qui me connaissent disent en italien : « Buona sera ! » — Les inconnus examinent avec défiance ; quand ils ont distingué mon grand manteau et mon bonnet slave pareil au leur, rouge avec un grand soleil d’or, ils disent : « Dobravetche ! » — Je réponds : « Dobravetche ! » et ils passent.

Je suis le seul des officiers de toute cette escadre allant à terre le soir. — Au commencement, quand c’étaient les belles soirées d’été, on comprenait encore ; — à présent que les nuits sont froides, la mer quelquefois mauvaise et le temps à la pluie, on se demande un peu ce que je vais chercher dans cette campagne, — où il fait plus noir que chez le diable, — et on ne comprend plus.

L’auberge de Baozich. C’est le lieu où je vais chaque soir attendre huit heures, — l’heure de notre rendez-vous. — J’ouvre la porte, par où filtre au dehors une lueur qui me guide, et le grand hangar de mauvaise mine m’apparaît, éclairé par un quinquet qui fume.

Dans le fond, des tas de bois, des vieux coffres, des monceaux de vieilleries noires ; au milieu, des bateliers attablés qui boivent du slavovitz, — des brocanteurs d’armes d’Albanie, des rôdeurs suspects. Dans un coin, l’hôtesse en haillons, assise sur un escabeau ; au-dessus de sa tête, deux saintes icons dorées, très anciennes et précieuses, pendues au mur sombre.

Je connais presque tout ce monde maintenant ; quand j’arrive, on me dit : « Buona sera ! » et il me faut faire un bout de causette avec les uns ou avec les autres, en italien ou en turc. — Quand Giovanni — son frère, à elle, — est là, venu de Rizano pour mener une barque de fruits à l’escadre, — il me toise de son regard gris, méprisant, et détourne la tête. Moi, je baisse les yeux sous les siens ; je l’aimerais presque, parce qu’il est son frère.

J’allume une cigarette de Cattaro, dans un long tuyau de bois blanc peinturluré de rouge, et je commande du café qu’on me prépare dans une toute petite tasse, comme en Turquie. Quelquefois, quand le temps est encore doux, je me le fais porter devant la porte, ce café, sur le banc de pierre ; alors quelqu’un de l’assistance se lève par politesse pour venir me tenir compagnie dehors ; — c’est Matheo, ou l’Albanais Mehmet, ou Gregorio Iovoritch, ou quelque autre de Baozich.

La cigarette est âcre, le café est amer, le bouge est sordide, où il m’a été préparé. — Et tout cela me semble exquis, et tous les détails de ces soirées me charment, parce que le moment approche d’aller dans le bois d’oliviers rejoindre Pasquala.

Huit heures sonnent là-bas sur la mer, à bord des cuirassés. Il est temps de partir. J’ai appris à Pasquala à distinguer ces quatre coups doubles, qui s’entendent de loin dans la montagne la nuit. Elle va descendre de sa cabane ; je vais monter, moi, par le sentier qui tourne à droite du village, et nous nous rencontrerons dans l’enclos d’oliviers.

Je marche vite dans l’obscurité ; je connais toutes les pierres, tous les détours du chemin ; je ne m’inquiète ni de la pluie, ni de la nuit, ni des rôdeurs monténégrins, ni des fantômes, ni de passer près de la chapelle et du vieux cimetière ; j’ai comme une fièvre délicieuse en montant ce sentier, qui sent bon la mousse, le myrte humide, les feuilles mortes, toutes les senteurs d’automne.

Comment fait-elle, Pasquala, pour sortir chaque soir de sa cabane à l’heure dite ? Est-ce que ses vieux maîtres ferment les yeux maintenant sur la conduite nocturne de leur petite servante et pastoure ; ou bien se sauve-t-elle sans bruit quand ils sont déjà endormis ? Ce serait bien compliqué pour nous de nous dire tout cela au moyen d’une douzaine de mots slaves et italiens, les seuls que nous sachions en commun et qui doivent nous servir pour exprimer toutes nos pensées. Tantôt un peu avant, tantôt un peu après, elle arrive, franchissant le mur de l’enclos au même endroit, au coin où les pierres grises se sont éboulées dans les fougères.

Un grand olivier, le doyen des arbres du pays, est celui que nous avons coutume de choisir pour abri ; ses racines centenaires font un oreiller pour nos têtes.

Depuis que les soirées sont devenues froides et humides de brouillards, Pasquala, pour ne pas s’asseoir sur la mousse mouillée, apporte sur son épaule sa couverture monténégrine, noire avec des zigzags rouges. — Avant de l’étendre par terre avec mon manteau, il y a un travail enfantin auquel elle se livre chaque soir avec le même sérieux : enlever les olives tombées, qu’il faut se garder d’écraser parce qu’elles nous feraient des taches. — Elle consomme à cette entreprise toutes les allumettes dont je fais provision à Cattaro et que le vent lui éteint à mesure.

Dans ce bois où nous sommes, l’escadre qui s’endort au-dessous de nous dans la baie nous envoie d’en bas ses bruits familiers. — Les derniers chants, les dernières musiques, tout cela, suivant le vent qui souffle, nous arrive plus ou moins distinct, plus ou moins fondu en rumeur incertaine, plus ou moins mêlé aux bruissements des arbres et de la nuit, aux craquements des branches, aux frôlements inquiétants des feuillages. — Il y a des instants de frayeur, où Pasquala se redresse, pâle et épouvantée sous un rayon de lune, — et puis des instants de paix profonde où l’on n’entend plus rien.

Voici trois roulements de tambour, assourdis comme des bruits de dessous terre, — et des notes aiguës de fifres, à peine saisissables, qui les accompagnent. — C’est le dernier appel du soir à bord des vaisseaux anglais. — Encore un quart d’heure, et il sera temps de nous quitter.

Tout retombe dans le silence.

Un coup double, répété par toutes les cloches : — neuf heures ! Il est temps ! Avec des sons doux et lointains, elles tintent lentement, l’une après l’autre. Quand la dernière a sonné, vite il faut partir.

— « Mi vado via ? » dit Pasquala avec sa voix douce de petite fille. (« Je m’en vais ? »)

L’heure a passé vite. C’est fini. Elle remonte à sa cabane, et je redescends en courant à la plage où, à un point convenu, mon canot doit m’attendre.

À mesure que la nuit s’avance, le vent du soir tombe. Vers deux heures du matin, c’est toujours un calme, un calme, une étrange immobilité de la nature. Tous les bruits, tous les souffles sont morts.

La surface des eaux, plus polie que celle du lac Miroir au milieu des Montagnes-Rocheuses, reflète l’étendue du ciel, et c’est comme un autre ciel vu dans une glace immense… Pendant les longues heures des quarts de nuit, accoudé aux bastingages, je regarde au-dessous de moi cette autre voûte pareille à celle d’au-dessus ; il y a tout : les détails des petits nuages blancs qui voyagent en légers flocons dans l’espace, et les constellations, et la lune avec son visage humain. Et, à force de regarder dans ces profondeurs imaginaires, on est pris d’une sorte de vertige ; le silence et le sommeil aidant, on se figure être suspendu la tête en bas dans le vide. Les eaux encaissées entre d’aussi terribles montagnes peuvent seules produire ces illusions et ces vertiges.

Les cimes de pierre du Monténégro, éclairées par la lune de pâles lueurs roses, se dressent dans l’éther limpide ; au-dessus de leur gigantesque image renversée. Et la montagne plus rapprochée de Baozich s’est dédoublée, elle aussi ; au-dessous, il y en a une autre, souterraine, toute semblable, qui découpe sa crête sur une vision de ciel, peuplé de fantômes d’étoiles. Dans les masses noires de ses bois, on distingue un point, un petit triangle blanc : c’est la chapelle. Auprès de là, dans sa cabane sous les arbres, Pasquala dort…

Des vapeurs blanches commencent à planer sur la surface des eaux ; — à mesure que le matin approche, des brumes légères montent dans les vallées ; les grandes images spectrales, qui se renversaient dans des profondeurs d’abîme, s’éteignent, disparaissent ; les cimes se voilent, en attendant l’heure où reviendra la vive lumière rose du matin. — Bientôt le jour va naître… Pasquala s’éveille… Elle chasse devant elle, dans les myrtes humides de rosée, toute la bande de ses moutons gris et de ses chèvres noires.

Et, quand beaucoup de nuits semblables, — avec des saisons et des années, — auront passé sur ces montagnes éternelles, Pasquala dormira pour toujours, sous la chapelle, dans l’ossuaire…

XIII

Vendredi 19 novembre. — L’enterrement de la vieille bonne femme assassinée. (Un mauvais coup que les Monténégrins ont fait à cause de son collier d’or.)

Je suis tellement du pays maintenant, que je m’y trouvais convié, obligé de faire cortège. Pasquala suivait aussi, avec les autres petites filles de la montagne.

Deux heures de l’après-midi. — Une journée de soleil et de calme, pareille à une journée d’été. La procession funéraire grimpait en zigzags, au milieu des bruyères et des fleurs, par le sentier de chèvre qui mène à la chapelle.

Au fond de la nef, on me fit asseoir à une place d’honneur, entre Giovanni et Gregorio Iovoritch, dans une niche ornée de vieilles figures byzantines peintes sur fond d’or.

Un enfant de chœur vint nous mettre à chacun un cierge allumé dans la main, et il fallut entendre toutes les litanies du rite slave, chantées par les popes à longs cheveux, sur des airs sautillants comme des danses de morts.

La saison s’avance, et décidément l’Europe nous oublie. — Nous passerons l’hiver dans ce pays sans doute.

Il faisait d’affreux temps sombres, ces derniers jours. — Avec ces hautes montagnes noires et ces gros nuages par-dessus, nous étions comme enfermés sous un dôme d’obscurité. — La chapelle, les villages, les grands bois d’en haut, tout était caché derrière les nuages. En plein midi, dans cette sorte de puits aux murailles gigantesques où l’escadre est venue se poser, il faisait une obscurité sinistre.

La pluie tombait de temps en temps, lourde, épaisse, torrentielle ; alors on ne voyait plus rien, et le vent gémissait avec une grande voix effrayante.

Et puis, quand les nuages se déchiraient, et que les terribles masses de pierre apparaissaient tout à coup au milieu du ciel, c’étaient des aspects d’épouvante et de fin de monde…

J’allais tout de même, le soir, dans l’enclos d’oliviers, retrouver Pasquala. — La mer était grosse, très mauvaise pour mon canot, et c’était lugubre d’arriver, au milieu de cette nuit profonde, dans ces bois remplis de craquements, de bruits tristes comme des plaintes. — Il me semblait que je poursuivais là quelque œuvre maudite, et que toute cette nature me jetait une menace de mort…

Aujourd’hui, c’est passé ; le ciel est redevenu pur et bleu sur nos têtes ; le beau soleil chauffe la montagne ; c’est encore l’été.

XIV

Lundi 22 novembre. — J’étais allé à cheval à Castelnuovo, acheter un fusil pour moi, et deux icons pour elle, souvenirs qu’elle conservera quand j’aurai quitté son pays pour toujours.

Le temps menaçait au départ ; des nuages d’orage s’amoncelaient partout autour des cimes de pierre. Toute la chaîne du Monténégro était cachée derrière un rideau noir, sur lequel on voyait se dessiner de temps à autre les zigzags de lumière blanche de la foudre.

Je pressais beaucoup mon cheval, qui avait peur. Le tonnerre était plus bruyant qu’ailleurs dans ces montagnes, et, à chaque roulement qui faisait tout trembler, ma bête sautait de côté et se jetait dans les myrtes.

À Castelnuovo, le déluge commença. Mon cheval remisé dans la grange de Gregorio Iovoritch, je me réfugiai dans un petit café à la mode d’Orient, où des musulmans d’Albanie étaient attablés. En causant ensemble des choses de la guerre, nous regardions la pluie ruisseler le long des vitres noires. — Le temps passait, et les ondées tombaient toujours. — Dans la rue, c’étaient de vrais torrents d’eau jaune qui dégringolaient vers la mer avec un bruit de cascade.

En face, il y avait la boutique du marchand d’icons où, suivant nos conventions de la veille, Pasquala, de son côté, devait se rendre. — Mais Pasquala n’arrivait point

J’étais remonté à cheval, pour m’en retourner vite à Baozich pendant une embellie, quand tout à coup, à la porte de la ville, j’entendis derrière moi une petite voix connue qui appelait : « Signor ! signor ! »

Elle était toute mouillée, Pasquala. Elle avait mis par-dessus sa tête sa couverture monténégrine ; ses joues étaient rougies par la marche ; ses cheveux ébouriffés par le vent et la pluie. Elle débouchait de derrière le vieux rempart et m’appelait d’une voix joyeuse : « Signor ! signor ! »

Ensemble nous retournâmes chez le marchand d’icons. Une boutique, un bouge obscur, rempli d’images de sainteté : paroissiens slaves, images byzantines, icons dorées, reliques, vieilleries saugrenues, débris humains, os de morts enchâssés dans des dorures et des perles.

Elle babillait avec, ce vieillard à lunettes qui fouillait dans la poussière de ses armoires pour étaler devant nous tous ses trésors ; elle était agitée, émue, comme un enfant qui va posséder une chose longtemps convoitée, et qui se sent troublé dans son bonheur par l’embarras du choix.

Saint Turifan (celui dont le crâne est conservé au trésor de la cathédrale de Cattaro, dans une châsse d’or fin et de pierreries), — saint Turifan et saint Blaise, tels furent les deux patrons sur lesquels son choix s’arrêta en dernier ressort. — Il y avait pourtant des saintes qui étaient bien jolies ; mais ces deux saints-là étaient habillés d’argent sur fond d’or, et les encadrements surtout en étaient incomparables : sous la vitre, il y avait des guirlandes de tulipes de toutes les couleurs, en relief, avec des feuillages de métal. — Ils souriaient tous deux, saint Turifan et saint Blaise, au milieu de ces fleurs, avec une expression vague et mystique de figures du moyen âge.

À cause de la pluie, elle se décida, après bien des hésitations, à les laisser là jusqu’au lendemain, et nous nous mîmes en route pour Baozich, elle à pied, moi à cheval, sous une ondée encore légère.

Devant nous, sur le chemin vert, arrivait une troupe de matelots italiens, en partie fine avec des filles brunes échappées des maisons de prostitution de Cattaro. Pasquala fit une moue et se jeta dans les hautes broussailles toutes pleines d’eau. De l’autre côté de la haie, elle continua de marcher à mon pas ; je voyais encore, de dessus mon cheval, le haut de son béret rouge, mais les Italiens qui étaient à pied ne pouvaient l’apercevoir. Les filles brunes m’envoyèrent leurs sourires de goules, et toute la bande passa, sans se douter de la fraîche fleur de montagne qui cheminait pour moi seul derrière les myrtes.

Une demi-heure de route, et l’ondée redevint furieuse. Il y avait au bord du chemin une auberge où des bateliers étaient à boire. Pasquala refusa d’entrer. Tant pis, je la laissai s’en aller, la petite entêtée, et m’attablai avec eux pendant l’averse.

Une accalmie, et je repartis au galop. Pasquala fut vite rattrapée. Elle riait de tout son cœur, enchantée d’elle-même.

Force me fut de me mettre à son pas, et de marcher tout tranquillement sous cette pluie. Ses vêtements étaient trempés, et, par son corsage entr’ouvert, je voyais l’eau du ciel ruisseler sur sa poitrine dorée.

En arrivant à Baozich, elle prit à gauche le sentier qui monte à sa cabane, et, moi, j’entrai à l’auberge me sécher devant une flambée de sarments.

Tempête la nuit, jusqu’au matin. Des rafales terribles, des sifflements à faire frémir dans toutes ces montagnes. Le Téméraire chasse sur ses ancres. L’amiral russe en fait autant et tombe sur ses voisins les Français. Toute l’escadre passe nuit blanche.

XV

Samedi 27 novembre. — Encore une semaine qui va finir, et nous sommes toujours dans ce pays.

Depuis ce coup de vent de lundi soir, Baozich est devenu plus désert ; les Russes, les Autrichiens, les Italiens, les Allemands, sont partis par prudence, pour aller mouiller plus loin, dans la baie de Méligna. Nous restons seuls avec les Français.

Ils ne vont pas souvent à terre, les Français, et, dans les sentiers de la montagne, on ne rencontre guère plus que les bergers, les paysans slaves.

Encore des roses dans les jardinets des cabanes de Baozich et des cyclamens dans les rochers, et de dernières scabieuses, et des fleurs de myrte dans les recoins au soleil. Encore de belles journées tièdes, qui ont cette mélancolie inexprimable de l’arrière-automne ; encore un ciel limpide et bleu, étendant sa voûte plus pâle au-dessus des feuilles jaunies des bois.

Aujourd’hui, pour la première fois, je suis entré avec Pasquala chez ses vieux maîtres, pendant qu’ils étaient aux champs.

Leur chaumière semble aussi ancienne et aussi moussue que le rocher qui la touche. Le jour y descend, verdi par le branchage des chênes. Au dedans, c’est bas et sombre, noirci par la fumée de deux ou trois siècles. Je ne sais quel charme d’autrefois s’y mêle à des aspects de pauvreté et de sauvagerie.

Au fond, des choses précieuses brillent sur les pierres du mur : les icons protectrices du logis ! Les saints ont des poses raides, des figures bistrées par le temps, des expressions indécises et mystérieuses ; leurs vêtements sont faits de plaques d’argent repoussé, et une vieille lampe, aussi d’argent, est suspendue devant eux. Au-dessous sont accrochés deux fusils à pierre, qui ont des crosses de nacre et des canons magnifiquement damasquinés.

En effet, c’est bien là le luxe aimé de tous ces Slaves, restés primitifs dans leurs montagnes : des icons et des armes resplendissantes, — au milieu d’une étrange misère.

Le soir, maintenant, il fait froid. La nuit tombée, quand je reviens à terre, plus une lumière ne brille dans la campagne ; on ne sait plus où accoster dans cette obscurité, au pied de ces bois où tout est noir.

Dans l’auberge de Baozich, il y a toujours les flambées de sarments devant lesquelles on se chauffe. Mais, là-haut, dans l’enclos d’oliviers, les brouillards humides de novembre, le froid de la nuit, viennent nous glacer sur notre oreiller de racines ; la lune qui passe lentement au-dessus de nos têtes, à travers les dessins légers du feuillage, a déjà pris cette pâleur, cette rigidité des lunes d’hiver ; et les tourmentes de neige qui s’abattent là-bas sur le Monténégro, ont déjà rendu les hautes cimes toutes blanches.

Être seuls la nuit au milieu de cette nature, avoir froid ensemble, roulés dans une couverture et un manteau, au milieu du silence et de l’obscurité de ce bois, ce sont des impressions qui m’étaient encore inconnues. Ces nuits d’à présent ont un charme que je ne sais plus exprimer…

XVI

Dimanche 28 novembre. — En mer, déjà au large !…

C’est le soir, la terre vient de disparaître dans les lointains embrumés de la nuit. Au coucher du soleil, le Monténégro, qui s’éloignait, semblait un grand incendie rose dans l’horizon de l’est ; et puis tout s’est éteint à mes yeux pour toujours.

C’est fini… Fini, la montagne de Baozich ; fini, ce pays des Slaves où jamais je ne reviendrai plus ; fini l’amour de Pasquala !…

Hier au soir, après l’avoir quittée là-haut dans les oliviers, j’étais redescendu à la plage, où comme de coutume mon canot m’attendait. Les matelots dansaient autour de leur fanal : un ordre venait d’arriver, par signaux de nuit, au Téméraire, de partir le lendemain à midi pour retourner dans les mers du Nord ; et ils m’annonçaient cela avec une joie folle.

Que faire ?… Si tard, il était bien impossible de remonter dans les bois. Pasquala d’ailleurs était dans sa cabane, renfermée et couchée dans son petit lit de bergère…

Ce matin dimanche, nouveau signal de l’amiral : le départ est avancé, le Téméraire doit se mettre en route à huit heures.

Debout avant le jour, j’obtins du commandant un canot pour aller jusqu’à terre, à condition de n’y passer qu’une demi-heure.

Le soleil se lève à peine quand j’arrive à la plage de Baozich. La matinée est froide et pure. Dans le fond des vallées seulement, on voit planer les légers brouillards blancs de l’automne. En haut, sur les cimes, les neiges brillent. Par terre, on marche sur des tapis de feuilles mortes.

Giovanni est déjà à la plage ; il met à l’eau sa barque et dispose sa voile pour la traversée de Rizano. Il me jette au passage son regard gris, méprisant et triste. Moi, je lui serrerais volontiers la main, si j’osais m’approcher de lui. Il me voit prendre en courant le chemin qui mène à la cabane de sa sœur, et me suit des yeux avec méfiance. Je cours, j’escalade les pierres, dans ce sentier où les herbes, les myrtes sont tout trempés de la rosée du matin.

Mais, là-haut, la cabane est vide. Les deux vieillards sont déjà partis aux champs, et Pasquala, plus matinale que moi, est déjà je ne sais où, avec ses moutons et ses chèvres.

L’heure passe. Une angoisse tout à coup me prend, un serrement de cœur inattendu, à l’idée de partir sans la voir, et je me mets à courir encore.

Je cherche dans tous les recoins d’alentour où elle avait coutume de mener son troupeau. Mais rien, personne ; sous les châtaigniers, sous les chênes, tout est silencieux ; si loin que j’écoute, je n’entends nulle part le bruit des clochettes des chèvres ; rien que les feuilles mortes, qui tombent les unes après les autres sur la mousse.

J’appelle Pasquala, et rien ne répond. Sans doute, elle s’en est allée tout en haut dans la montagne, sur un plateau qui est là-bas, où l’herbe abonde…

L’heure est passée. Il faut redescendre à la mer.

Au moins je veux revoir l’enclos des oliviers, et le grand arbre familier sous lequel, par habitudes, nous nous retrouvions chaque nuit.

En plein jour, je n’étais jamais venu là ; l’herbe et la mousse étaient foulées, écrasées, sur une étendue grande comme deux corps humains, et par places nous avions écorché la terre.

C’était comme si des bêtes fussent venues sous cet arbre se vautrer et prendre leurs ébats. — Un frisson me passa, un frisson de souvenir, quand je regardai, cette terre égratignée, — et puis je me détournai de ce lieu avec un sentiment de répugnance ou de pudeur ; — et puis j’y revins encore, et j’emportai une petite fleur de cyclamen qui avait poussé dans les racines, à l’endroit où nous posions nos têtes.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


Sur la plage, il y avait maintenant du monde. — Les matelots de mon canot avaient eu le temps d’éveiller les habitants de l’auberge et de répandre la nouvelle de notre départ.

Les bonnes gens des cabanes d’alentour étaient venus pour me dire adieu, et questionnaient en italien mon domestique sur notre voyage.

Le soleil commençait à monter tout doucement, radieux dans le ciel clair.

Il y avait là Gregorio Iovoritch, qui m’apportait en cadeau un vieux fusil d’Albanie ; — et puis Matheo, le brave Matheo, celui que je désirais le plus voir, celui dont j’avais besoin pour une affaire d’importance. — Je lui remis, à celui-ci, une petite bourse en soie rouge de Cattaro, avec quelques pièces d’or, — en lui disant : « Pour Pasquala ; — monte vite la trouver là-haut et dis-lui que je m’en vais… »

L’Albanais Mehmet arriva lui aussi ; son cadeau d’adieu était un sac de toile contenant du latakié de contrebande qu’il avait rapporté de Scutari.

J’étais en retard ; je fis pousser mon canot, et le rivage de Baozich s’éloigna pour toujours.

De loin, j’entendis la voix de Mehmet me crier : « Allah sélamet versen ! » Et cet adieu suprême des Turcs, que je n’avais plus entendu depuis mon départ de Stamboul, sonna à mon oreille comme une note lugubre, comme un appel lointain du passé, comme un reproche…

XVII

À bord, les préparatifs du départ traînèrent comme toujours. À dix heures seulement, on alluma les feux.

Mais le Téméraire était consigné, la communication défendue avec la terre ; et je regardais de loin le rivage, le hameau de Baozich, d’où venaient à la dernière heure des barques chargées de provisions pour la route ; les gens du pays y avaient entassé des fruits, des légumes, des oiseaux, des poissons, tout ce qui pouvait se vendre aux marins du bord.

Il était près de midi. Une barque que je crus reconnaître pour celle de Giovanni quitta la plage, se dirigeant vers nous. — Elle amenait, celle-ci, une femme assise : — Pasquala, conduite par son frère !… Que me voulaient-ils tous deux ?… Je les regardais venir, ne comprenant plus.

Ils arrivaient, ils étaient tout près maintenant, et fixaient sur moi leurs yeux gris, pareils, avec une même expression de calme et de mélancolie. Je devinais à présent ce qu’ils voulaient. Giovanni me montrait la bourse de soie rouge, en me faisant signe qu’ils étaient venus pour me la rendre.

On était prêt à lever l’ancre, et déjà les matelots de faction avaient la consigne de ne plus permettre l’accès du vaisseau à personne. Cependant je leur fis donner l’ordre de laisser passer Giovanni et de me le faire conduire dans ma chambre : Matheo était encore à bord, et j’avais mon plan que vite je lui expliquai.

Giovanni arriva dans ma chambre, conduit par un timonier ; regardant tout autour de lui avec un étonnement de sauvage, il jeta la bourse sur mon lit.

— C’est bien, lui dis-je ; je la reprends, puisque vous n’en voulez pas. Mais attends-moi là ; j’ai autre chose à te dire.

Et je sortis, le temps de lancer la bourse à Matheo, qui l’emporta et disparut.

Je donnai à Giovanni mon portrait à moi, et une figurine de sainte, dans un cadre doré, une icon de Castelnuovo.

Il accepta cette fois et me promit de remettre à Pasquala ces deux images. Et puis je lui tendis ma main, qu’il prit avec hésitation, et qu’il serra tout de même en me disant adieu.

On levait l’ancre. On faisait la chasse aux derniers canots de Baozich, aux derniers habitants du pays. Tout était sens dessus dessous. C’était le vacarme habituel des départs : les bruits profonds de la machine, les commandements de manœuvre, et les sifflets.

J’étais inquiet d’elle, de la savoir toute seule dans sa barque, sans le bras de son frère ; la tête me tournait de la sentir si près de moi ; tout ce bruit me serrait le cœur.

Cependant j’étais en retard pour l’appareillage et je courus à mon poste sur le gaillard d’avant.

Un moment après, je les revis tous deux, dans leur barque, au-dessous de moi, presque à toucher l’éperon du vaisseau. Ils s’étaient avancés imprudemment, et Giovanni me tendait encore cette maudite petite bourse rouge qui, malgré lui, était revenue dans ses mains.

Mais c’était trop tard, on criait pour les faire s’écarter. Ils furent couverts d’un jet d’écume blanche. La formidable machine s’était mise en mouvement et ils avaient peur…

Elle retomba, la bourse rouge, des mains de Giovanni sur les genoux de Pasquala. Par force, les pièces d’or étaient à elle !

Alors j’envoyai un baiser à cette barque. Heureusement deux braves matelots qui étaient sur le beaupré furent seuls à le voir, ce baiser irréfléchi, involontaire, où peut-être quelque chose de mon âme était passé.

Pasquala baissa la tête, Giovanni m’ôta son bonnet rouge… Le Téméraire était en marche…

On entendit le canon, les salves répercutées dans les montagnes, les fanfares de l’escadre européenne saluant notre départ depuis le mouillage de Baozich jusqu’à celui de Méligna.

Ils parurent encore longtemps dans leur barque, tous deux, comme deux points blancs et rouges sur l’eau bleue.

Et puis cette baie profonde des Slaves, que jamais je ne reverrai plus, se referma lentement derrière ses montagnes. Tout fut fini…

Et maintenant c’est le soir, et nous sommes au large.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

FIN DE PASQUALA.

VOYAGE
DE QUATRE OFFICIERS DE L’ESCADRE INTERNATIONALE
AU MONTÉNÉGRO


I
DE BAOZICH À CATTARO (ODYSSÉE)

Baozich, le point de départ, — était, avant l’arrivée de l’escadre européenne, un lieu bien inconnu : un hameau de pêcheurs, quelques maisons éparses sur une plage, au pied de grandes montagnes boisées, dans la baie de San-Téodo, aux bouches de Cattaro.

Dimanche 31 octobre 1880. — À cinq heures du matin, les timoniers viennent éveiller dans leurs chambres les quatre officiers qui ont projeté de se rendre à Cettigne, capitale du prince Nikita.

En les éveillant, ils leur annoncent qu’il fait un temps affreux. — En effet, au dehors, on entend le bruit du vent qui souffle : c’est le Borée. — De plus, le ciel est couvert, il fait nuit noire. — Les quatre officiers font, sans conviction, leurs préparatifs de départ.

De ce hameau de Baozich, devant lequel l’escadre européenne est venue s’établir, pour aller à Cettigne, le premier point est d’atteindre Cattaro ; c’est de là qu’on part ensuite ; là, on prend cette route du Monténégro qu’on voit de si loin sur le flanc de la montagne quand le temps est clair, — pareille à un lacet blanc qui étalerait ses zigzags immenses sur une muraille de Cyclopes.

Six heures. — Le temps passe, le jour est levé, et la barque commandée la veille à Mathéo, patron distingué de Baozich, n’a point paru encore. — Une heure de plus de perdue, et jamais nous ne pourrons atteindre Cettigne ce soir…

Nous tenons conseil — et concluons à la nécessité d’aller nous-mêmes relancer nos bateliers à Baozich.

— Mathéo et ses trois hommes sont là qui errent indécis sur la plage ; ils trouvent qu’il fait bien mauvais…

Nous insistons. — Ils se décident, démarrent leur barque, et nous voilà en route.

— En longeant de bien près la terre, nous avançons tout de même, à force de rames, — tout couverts d’embruns, tout trempés d’eau salée.

Nous nous dirigeons vers un recoin où la baie paraît finir, — mais où s’ouvre un passage étroit, encaissé entre les côtes à pic. — Au bout se dresse un fantastique rempart de roche grise qui a l’air de vouloir fermer le monde.

Il faut passer par là, s’enfoncer dans ce couloir, pour arriver dans la baie de Cattaro, qui est murée comme une citerne romaine.

… Inutile d’y songer : le Borée s’engouffre là dedans comme un vent coulis dans un corridor gigantesque. — Il nous arrive droit debout, en sifflant furieusement ; la mer en écume, elle en est toute blanche de poussière d’eau. — Nous avons beau faire, notre barque s’en va, s’en va, à reculons au lieu d’avancer. — Nous tombons sur les rochers — il faut y renoncer…

Mais Mathéo a son plan : traverser le couloir à force de rames, en marchant par le côté comme les crabes, et atterrir dans un petit port abrité sur la rive opposée.

Nous sommes absolument trempés quand nous atteignons ce petit port. — Mathéo amarre sa barque et nous invite à descendre : par un sentier qui longe la mer, en marchant bien, dit-il, il ne nous faudra guère que deux heures pour arriver à Cattaro.

Heureusement nous sommes gens de persévérance. — Nous doublons à pied ce passage funeste aux bateliers ; le village de Perasto nous apparaît d’abord, posé à la base d’un immense cône de pierre, — et puis la baie de Cattaro s’ouvre toute grande devant nous.

C’est toujours un site très surprenant, cette entrée de Cattaro ; — un décor qui change avec les aspects du ciel, et qui, ce matin, par ce temps noir, est sombre, avec un grand air imposant et étrange.

Partout des montagnes, hautes, abruptes, la cime cachée dans les nuages.

Sur la rive où nous sommes, tout est d’un vert admirable ; les forêts tapissent les pentes ardues, grimpent dans le ciel, se perdent tout en haut, dans les grosses nuées grises chargées de pluie. — Les oliviers noirs se mêlent par bouquets aux verdures dorées de l’automne, aux verdures fraîches des orangers. — Et partout, plantés au hasard dans les bois, perchés comme à plaisir sur les cimes les plus pointues, ou cachés dans les vallées sous les grands chênes, — partout de vieux petits villages d’autrefois, de vieux couvents, de vieilles églises. — Il y a des gorges si profondes et si obscures, des ombres si intenses, une telle puissance de couleur, que cela n’est plus vraisemblable. — On dirait des paysages peints, poussés au sombre et au fantastique.

En face, sur l’autre rive, celle du Monténégro, c’est, par contraste, une grande image de désolation. — Ni forêts, ni verdure : des montagnes nues, plus hautes et plus verticales, dressant dans le ciel de vertigineuses murailles de pierres ; des mornes effrayants, calcinés, ravinés par le feu du monde primitif, et restés là tels quels, avec leur couleur de braise éteinte ; tout un cataclysme pétrifié, qu’une main terrible aurait suspendu dans l’air…

En bas pourtant, tout en bas, au ras de l’eau, on distingue encore des villages et des oliviers, — tout petits et comme écrasés par ces énormes masses de pierre ; — ce sont des villages autrichiens : au bord de l’eau, on est encore en Dalmatie ; c’est seulement au sommet de cette muraille de montagnes que passe la frontière. Le Monténégro est perché là-haut, sur ces terrasses de géants.

La rive verte que nous suivons est très habitée. — Le long du sentier, près de la plage, nous rencontrons des jardins, des villages, des clochers ; beaucoup de maisons de campagne, d’anciennes habitations de riches datant de la domination de Venise, et tombées aux mains de pauvres gens ; de grands balcons sculptés, de belles portes à ferrures, des maisons seigneuriales, ayant l’air abandonné et délabré.

Des Dalmates en habits brodés du dimanche stationnent devant les églises : c’est l’heure de la messe. Il y a aussi des manières de dames drôlement fagotées et des messieurs qui ont des têtes allemandes. — Le vent souffle, glacial, sur tout ce monde qui paraît transi, qui fait piètre mine sous ce ciel d’hiver. — On nous regarde avec curiosité. — Mathéo et ses trois hommes nous suivent, portant nos manteaux et nos bagages ; nous formons une caravane de huit personnes marchant vite, et on ne comprend pas très bien où nous pouvons aller de ce pas.

Dans les villages, nous parlementons avec les bateliers. Le vent s’est un peu calmé, et nous voudrions bien prendre une barque pour continuer notre voyage. Mais tous trouvent le temps trop mauvais et refusent de nous conduire.

Bon gré mal gré, il faut se remettre en marche.

… Il y a tant de choses en l’air, on en voit tant et tant partout, — au-dessus de sa tête : des villages, des bois, des rochers dans le ciel, — que cela donne l’impression d’un chavirement des choses, d’un renversement des plans de perspective, d’un retournement du monde.

Et, en face, sur la rive du Monténégro, toujours les étonnantes cimes de pierres, sur lesquelles passent très vite d’étranges petits nuages, — qui ont l’air de houppes en ouate grise se promenant sur des murailles noires.

Il y a deux heures que nous marchons, et cette promenade n’entrait pas dans notre programme. — Un petit marchand de gâteaux, qui vend des pains d’épice et des macarons passe à point : nous pensions mourir de faim.

Voici Cattaro qui paraît devant nous ; — bâti, lui aussi, au pied du Monténégro, ses remparts et ses clochers ayant des dimensions lilliputiennes au-dessous de cet échafaudage effroyable de rochers gris.

Par la route de terre, tout cela est encore fort loin. — Enfin, trouvons-nous, par bonheur, deux vieux bonshommes qui consentent à nous y conduire par eau.

Nous montons dans leur barque, qui est fort petite. — Après trois quarts d’heure de traversée et une nouvelle aspersion d’eau de mer, nous mettons pied sur le quai de la ville. — Il est onze heures et demie, et nous sommes en route depuis plus de quatre heures.

Heureusement, la première personne que nous rencontrons dans la rue est celle que nous cherchions : un certain M. Ramadanovitch, homme d’affaires du prince Nikita, que Mathéo reconnaît et accroche au passage. — Ce monsieur, qui est vêtu comme un Français et fort poli, veut bien se charger de nous procurer au plus tôt des chevaux et des guides. — Dans une heure, il s’engage à nous les faire parvenir à l’hôtel où nous allons déjeuner.

Par le dédale des petites rues de Cattaro, nous nous dirigeons vers l’albergo del Cacciatore (l’hôtel du Chasseur). — Dans quelque quartier de cette ville que l’on soit, on est toujours sûr, en regardant en l’air, d’apercevoir sur sa tête, par-dessus les maisons, à des hauteurs extraordinaires, un mélange de nuages et de rochers qui grimpent dans le ciel et semblent prêts à s’effondrer sur le public ; — cela donne à ces vieilles rues étroites un caractère étrange.

Dans une maison ancienne, qui a dû être aussi autrefois une habitation de riche Vénitien, se tient une table d’hôte où se parlent plusieurs langues : c’est l’albergo del Cacciatore. — Nous y entendons le slave, l’italien, — et l’allemand lourd de quelques officiers autrichiens causant avec de grosses personnes blondes qui ont des têtes de Gretchens trop mûres et des toilettes cocasses.

Le déjeuner, mangé de très bon appétit, se termine par un dessert local : cela s’appelle un jardinetto (petit jardin). — Jardin où poussent toute sorte de choses ; grand plat où sont plantés pêle-mêle des fromages, des gâteaux et des fruits.

Après le jardinetto, nous voyons entrer de grands diables de Monténégrins, sales et dépenaillés, ayant des boucles d’oreille et des mines de bandits, avec un arsenal de poignards et de pistolets à leur ceinture. — Ce sont nos guides que M. Ramadanovitch nous envoie. — Ôtant très humblement leur bonnet rouge, ils nous préviennent en italien que nos chevaux nous attendent à la porte de Cattaro et qu’il faut nous hâter de partir.

II
DE CATTARO À NIEGOUCH

Nous trouvons, en effet, à la porte de Cattaro, quatre chevaux qui nous attendent, et, quand nos guides ont amarré en croupe notre mince bagage avec le leur, nous nous mettons en route.

Eux se proposent de nous suivre à pied. On ne s’imagine pas en France ce qu’un Monténégrin est capable de faire de ses jambes ; hommes et femmes, dans ce pays, peuvent trotter du matin jusqu’au soir, avec la même allure allongée de chat maigre, sans éprouver la moindre fatigue. C’est la seule qualité que nous reconnaissions à ce peuple.

Cette porte de Cattaro, d’où nous partons, débouche dans une gorge noire et profonde, à la base même de la grande muraille des montagnes, et les derniers lacets de la route du Monténégro viennent mourir là, comme la queue d’un reptile immense qui aurait la tête cachée tout en haut sur les cimes.

Nous commençons à grimper. — Nous nous faisons l’effet de gens qui entreprendraient d’escalader un mur d’un millier de mètres de haut pour aller voir ce qu’il y a derrière.

« C’est le chemin du ciel, » disent les guides. En effet, cela en a l’air. Les zig-zags montent, montent, le long des effroyables parois verticales ; nous les comptons d’abord : dix, vingt, cinquante, et puis nous en perdons le nombre ; et il y en a toujours, et, en haut, on les voit disparaître dans les nuages.

Chaque tour de lacet nous élève de plusieurs mètres et, à mesure que nous montons, les lointains s’étendent, l’air devient plus vif et plus froid. D’abord, le rocher énorme sur lequel la citadelle de Cattaro est perchée semble monter avec nous ; il a l’air de s’élever, de s’allonger pour nous suivre. Puis nous le dépassons, et nous le voyons descendre, s’écraser, s’aplatir, avec son dédale de créneaux, de vieilles murailles à meurtrières, de remparts en serpents, et se perdre dans le fouillis des choses que nous avons laissées en bas sous nos pieds.

Nous sommes déjà très haut ; nous dominons, par échappées, des lointains infinis. Autour de nous, il n’y a plus rien que de grandes parois de pierre, des pics, des gouffres, des gorges obscures, des choses gigantesques ; de longues coulées de roches qui descendent se perdre dans des profondeurs d’abîmes ; des plans inclinés à donner le vertige, qui ont l’air préparés pour la glissade de tout un monde.

D’immenses arêtes montent toujours dans le ciel sur nos têtes II y a déjà au-dessous de nous de petits nuages qui passent ; il y en a de très sombres, au-dessus, qui dorment dans les grandes fissures abritées du vent, et qui jettent sur nous une demi-obscurité fantastique. Il commence à faire un froid terrible,

Il y a environ une heure et demie que nous avons commencé à monter. Nous entrons dans le Monténégro ; voici la frontière que nos guides nous montrent : une pierre posée sur le bord du chemin et sur laquelle on a gratté une croix.

Cette pierre est portative, et l’envie prend à l’un de nous de l’attacher en croupe, de l’emporter comme objet de collection.

Mais l’Europe se donne déjà tant de mal pour délimiter le Monténégro que ce ne serait vraiment pas bien de notre part de lui susciter des embarras nouveaux en démarquant encore cette frontière… Nous laissons ce caillou à sa place, et nous continuons à monter.

À part qu’on rencontre quelques femmes monténégrines, remontant de Cattaro avec des fardeaux sur la tête ou poussant devant elles des mulets rétifs, on ne s’imaginerait pas qu’on se rend dans un pays habité par des êtres humains.

Cependant, les lacets se succèdent toujours ; on en voit sans cesse d’autres au-dessus de soi. C’est interminable, ce chemin du ciel !

Plus nous allons, plus ces lacets sont mauvais ; ils sont pavés de grosses pierres inégales qui roulent sous les pieds des chevaux, — et puis très étroits… Aucune espèce de parapet, d’ailleurs : un faux pas, et on plongerait dans le vide ; on s’en irait prestement, en passant au travers d’un nuage ou de deux, s’aplatir en bas, en Autriche.

Et les chevaux ont la manie de passer toujours sur le petit bord, ce qui ajoute au piquant de la situation.

Nous montons depuis deux heures. Voici maintenant des raccourcis, des traverses que nos guides nous font prendre pour aller plus vite : des sentiers qui donneraient à réfléchir à des chèvres. Là, ils nous invitent à mettre pied à terre et à grimper par nos propres moyens, en tirant nos chevaux par la bride, pendant que, par derrière, eux les pousseront.

Dans cet équipage, nous rejoignons tout en haut une large grande route, le plus gros et le plus long de tous les serpents qui passent sur le flanc de ces montagnes : c’est la future route carrossable entre la Dalmatie et le Monténégro, qui va déjà de Cattaro à Niegouch, et qui sera bientôt terminée jusqu’à Cettigne, le prince Nikita tenant beaucoup à ce qu’on puisse se rendre en voiture dans sa capitale.

Nos guides ne nous ont pas fait prendre cette route au départ de Cattaro, parce qu’elle est plus longue, mais nous sommes tout de même heureux de la rencontrer. Nous remontons à cheval, et nous partons au trot.

Nous sommes arrivés, du reste, dans la région des plateaux. Plus de lacets ; la route file, très droite, sur la crête de la muraille immense, et tout à coup, derrière une ligne de rochers, le plateau de Niegouch s’ouvre devant nous.

Cela cause une impression inattendue de rencontrer à ces hauteurs, au-dessus des premières zones de nuages, une plaine perchée on ne sait comment, — une plaine habitée par des hommes, — un pays, là, tout à coup : des villages, du monde et des troupeaux, de l’herbe et des arbres.

Un pays… mais quel pays ! — et quel monde ! — Quelle tristesse ! quelle désolation !…

D’abord, c’est le changement de climat qui frappe dès l’arrivée ; il semble qu’on ait fait un très long voyage, qu’on ait quitté les contrées tièdes de la Méditerranée pour passer brusquement sous de froides latitudes septentrionales.

Dans cette plaine, située à 800 mètres au-dessus du niveau de la mer, il fait un froid de loup, il souffle un vent piquant et glacial. On sent que la nature, les plantes, tout est changé. Plus rien de ce qu’on avait laissé en bas, au pied de la gigantesque muraille. Ici, des champs de blé, des champs de pommes de terre, comme dans le Nord ; des charmes, des hêtres maigres et chétifs, des chênes roussis par les premières gelées, et, par terre, de l’herbe verte, l’herbe fine et rase de l’hiver.

Autour de cette plaine suspendue, de hautes montagnes encore. Sur leurs flancs de pierre grise s’étalent çà et là de grandes taches qui ont l’air de moisissures brunes : ce sont des forêts de charmes qui ont perdu leurs feuilles ; leurs fines brindilles, vues en masses touffues, forment de loin comme des tapis rougeâtres et dessinent des bigarrures singulières sur la teinte cendrée des grands rochers. On en aperçoit partout, dans les lointains des gorges, de ces futaies dépouillées, qui sentent l’humidité et l’hiver, et sur lesquelles des nuages viennent se poser.

Dans les villages de Niegouch, les maisons sont couvertes en chaume ; elles ont d’épaisses murailles et sont bâties sans ciment, avec des pierres quelconques, toujours de la même nuance grise ; elles se confondent avec les rochers.

Des fumées sortent de tous les toits : c’est le soir. Les troupeaux commencent à rentrer, — moutons et chèvres, — poussés par des bergers à mine de brigand. Il y a une certaine animation dans cette vallée, du monde sur le chemin, des mulets chargés qui passent. Mais que c’est triste, ce premier coin du Monténégro ! Et Niegouch, nous dit-on, est une des vallées fertiles et fortunées de ce pays !

Il y a des espèces de petits cabarets où des hommes sont à boire : c’est dimanche. Ces gens ont de longues houppelandes blanchâtres, d’une couleur sale, des peaux de mouton et des guêtres ; ils sont enroulés dans des couvertures de laine noire, dans des haillons à grandes franges pendantes ; — un idéal de pouillerie et de misère, — avec un certain air de sauvagerie qui donne à tout cela, malgré tout, une sorte de charme.

III
DE NIEGOUCH À CETTIGNE

Le vent glacial qui souffle toujours fait la guerre aux nuages ; il y a maintenant de grandes déchirures bleues dans le rideau épais qui, depuis ce matin, nous cachait le soleil. Un dernier grain passe, nous cinglant la figure avec de la neige et du givre, et puis c’est fini : le ciel est balayé et clair partout.

Nous traversons le plateau de Niegouch, nous dirigeant vers les montagnes du fond, où de nouveaux lacets nous attendent pour nous mener plus haut encore.

Quels lacets, ceux-là ! — C’est la fameuse voie carrossable projetée par le prince Nikita. Ici, elle est seulement en construction ; sur les pentes ardues, on a ébauché de petits murs de moellons qui sont destinés à recevoir les pierres et le gravier, à former l’entablement du chemin ; on voit qu’on y travaille ; tout est retourné, fouillé ; il y a des bâtons, des pioches, des pinces, des leviers laissés en travers du passage, des quartiers de roche posés en équilibre, de grands trous creusés et des éboulements de terre. Nous sommes forcés d’aller au pas d’abord, et puis de descendre de cheval, abandonnant nos bêtes à leur inspiration personnelle pour ne nous occuper que de nous-mêmes. — Cela dure plus d’une heure ; nous perdons un temps précieux à patauger là dedans. Nos guides, sous prétexte qu’ils sont à pied, ont depuis longtemps disparu par les traverses. Le soleil est très bas ; nous avons peur d’être pris par la nuit dans ces fondrières. Nous n’en sortirions plus…

… Enfin, nous arrivons tout en haut ; là, il est certain que nous ne monterons pas davantage : nous sommes au faîte, nous dominons tout. Au-dessus des montagnes qui entourent Niegouch, nous voyons maintenant en l’air une grande ligne qui se dessine légèrement : c’est l’horizon de la mer ; cela nous donne conscience de l’extrême hauteur à laquelle nous sommes parvenus.

Le vent est tombé, le ciel est resté pur ; il fait une belle soirée froide.

Nous sommes impatients de découvrir, de l’autre côté des montagnes, le pays dans lequel nous arrivons ; nous allons probablement apercevoir la ville de Cettigne, tous les villages du Monténégro ; nous aurons une vue splendide.

Nous sommes sortis d’embarras, d’ailleurs ; la route est redevenue magnifique ; ici, elle est achevée, et elle doit l’être jusqu’à Cettigne. — Nous prenons le grand trot pour rattraper le temps perdu, et nous commençons, par des pentes insensibles, à redescendre sur l’autre versant.

Des rochers nous masquent encore un moment la vue, — le temps de nous faire oublier la très grande élévation du lieu où nous sommes…

… Puis, tout à coup, le vide, l’immensité s’ouvrent devant nous…

C’est tout le Monténégro, jusqu’à l’Albanie, vu à vol d’oiseau, d’une effroyable hauteur. — C’est quelque chose qui ne ressemble à rien de ce que nous avons déjà pu voir en courant le monde ; c’est si saisissant et si inattendu, que nous nous arrêtons, nous regardant les uns les autres, — et j’entends les impressions de mes compagnons de voyage s’exprimer spontanément ainsi :

— Une mer pétrifiée !

— Un site lunaire !!

— Un paysage dans une planète morte !!!

Nous avons pourtant déjà vu bien des choses, un peu partout, nous quatre qui sommes là : les grandes désolations de l’Afrique, les déserts de sable, ou les champs de glaces ; les contrées mornes de l’Amérique australe, les grandes plaines qui ne finissent pas ; toute sorte de physionomies tristes de la terre ou de la mer, dans des contrées beaucoup plus inconnues et plus lointaines que le Monténégro.

Mais ceci est à part ; ceci a une tristesse à soi qui n’est pas celle d’ailleurs… Et puis aussi, il y a des moments particuliers pour voir les choses ; — il y a des dispositions d’esprit dans lesquelles on n’est pas toujours ; — il y a des jeux de lumière qui sont rares et qu’on ne retrouve plus…

Aucune trace de végétation ni de vie dans tout ce pays qui s’étend devant nous ; c’est partout cette même pierre grise de l’Herzégovine et du Monténégro, sur laquelle rien ne verdit, rien ne pousse. — Un monde de rochers vu de très haut ; des cimes vues par en dessus ; — des crêtes, moutonnées comme des lames que le vent pousse, se succédant, s’étageant sans fin jusqu’à des distances vertigineuses ; une houle de montagnes s’en allant se perdre dans des lointains d’une profondeur infinie, — étalant des formes et des attitudes tourmentées dans une fixité morte… Cela monte, monte, monte à l’horizon, toute cette tempête immobilisée ; les plans de perspective s’élèvent étonnamment haut dans l’air, et, aux dernières limites de la vue, les chaînes de l’Albanie, avec leurs neiges, ferment cette mer sinistre, marquent la séparation de la terre et du ciel par une pâle ligne blanche.

Et le soleil disparu jette, par reflet, une dernière lumière sur cette immensité désolée ; il y a dans les gorges des teintes vaporeuses d’un gris crépusculaire, et, sur les crêtes, des teintes rosées, comme des lueurs d’aurore boréale…

… « Un paysage lunaire ! » En effet, on pense que, si on arrivait en ballon dans la lune, on trouverait les mêmes aspects dans ces régions mystérieuses qui n’ont pas d’atmosphère. — Cela ne ressemble à rien de terrestre. — Cela fait songer aux tranquillités éternelles d’une planète qui aurait fini de vivre… C’est comme une image figée des grandes tourmentes cosmiques, un souvenir du chaos.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Où peut-on habiter, que peut-on manger, que peut-on faire dans un pays pareil ? À quoi bon une route, et où ce long serpent nous mène-t-il ?

D’ailleurs, nous avons beau chercher, promener nos yeux partout, rien qui ressemble à Cettigne. Nous voyons sous nos pieds la route, déployant sans fin ses courbes de reptile, côtoyant, contournant les montagnes, paraissant généralement redescendre par des pentes douces, — mais rien au bout…

La nuit tombe, confondant tout dans des gris vagues, dans des violets tristes. — Nous pressons nos chevaux pour arriver quelque part. — La route est très belle maintenant ; mais toujours pas de parapet, et nos chevaux s’entêtent dans leur manie de trotter au ras du bord. — Il y a près de nous des précipices dont l’obscurité qui vient ne nous laisse déjà plus voir le fond.

Six heures. — Nuit close ; le ciel resté entièrement pur, les étoiles s’allument ; il fait un froid très vif. — Nous ne distinguons rien devant nous que des pierres, mais nous allons bon train tout de même, pressés d’arriver.

À un détour du chemin, voici nos guides essoufflés qui nous tombent dessus :

« — Tout va bien, signores, disent-ils. — Encore une heure et demie ; continuez votre route !… »

Ils arrivent d’en haut par un sentier de traverse, et disparaissent en bas dans le ravin.

Rien que des pierres toujours. — La région où nous sommes est de plus en plus hérissée de pointes, d’arêtes, de pics tourmentés. — Des blocs ayant forme de toute sorte de choses animées et gardant des immobilités glaciales : — les uns se tenant droit debout, on ne sait pourquoi ; les autres se penchant sur la route comme de grands fantômes qui guetteraient les passants. — Il y a des pyramides de pierres et des écroulements de pierres ; il y a des champs de pierres, avec d’autres pierres éparpillées dessus comme des bêtes accroupies ; on voit partout s’ouvrir des espèces de vallées sinistres, comme on en avait déjà vu dans les mauvais rêves ; il y a partout de grands trous noirs et béants qui paraissent n’avoir pas de fond… Cela défile dans un silence de mort, — et il y en a toujours.

De plus en plus, nous nous imaginons faire un voyage dans les pays de la lune. — En plein jour, on en serait peut-être beaucoup moins frappé. — Apercevoir tout cela pour la première fois, en passant très vite, et la nuit, c’est bien étrange !

La route qui traverse ces régions lunaires continue à être très belle ; on peut maintenant allonger tant qu’on veut l’allure, même au bord des précipices.

Toujours le ras du bord, par exemple ; — nos chevaux l’affectionnent de plus en plus. — On renonce à les contrarier ; mais, de temps en temps, malgré soi, on se retourne pour jeter un coup d’œil sur leurs pieds de derrière qui débordent plus que ceux de devant : à chaque instant, on prévoit qu’ils vont les poser dans le vide…

Sept heures. — Nos guides reparaissent, pour ne plus nous quitter, cette fois. — Ils nous prient d’aller maintenant au pas, pour ménager leurs bêtes et eux qui sont fatigués ; ils se mettent même à marcher devant nous pour pouvoir au besoin nous empêcher d’aller trop vite, en nous modérant avec leurs bâtons.

— Enfin, voici une petite lumière qui paraît, — là-bas, bien loin, bien loin, comme dans le conte du Petit-Poucet ; — puis toute une réunion de lumières assez vives, dont la présence est une surprise pour l’imagination, au milieu de ces solitudes très sombres.

« — Cettigne ! disent les guides. — Tout va bien signores. — Encore une heure, continuez votre route ! »

Le pays, à présent, semble un peu moins désolé : çà et là, des masses plus noires, qui doivent être des bouquets d’arbres, de la verdure ; de temps en temps, un feu indiquant une cabane ; puis des aboiements de chiens au milieu du silence, — même des voix humaines… Nous approchons.

Tout à coup, nous nous trouvons en plaine, — une plaine qui doit être encore à six ou huit cents mètres de hauteur, mais qui est unie comme un terrain d’alluvion ; une sorte de cirque entouré de montagnes, une oasis au milieu de ce désert de pierres.

Cettigne est bâti là dedans ; ses lumières se rapprochent. — La route à présent est droite et large, — et cela repose.

Voici les lumières tout près de nous, et les premières petites maisons qui passent.

Nous arrivons dans une rue assez large, éclairée par des lanternes au pétrole et bordée de maisons basses, très blanches ; on dirait un de ces villages français à maisonnettes bien propres, comme on en trouve sur les bords de la Gironde ou de la Charente.

C’est Cettigne, — et cela confond toutes nos prévisions. — Nous attendions un nid de hiboux, dans le genre de Trébigne, d’Antivari, des villes de la Bosnie : de vieilles murailles, de vieilles cases grises échafaudées dans la montagne. — Au lieu de cela, une ville ouverte et correctement alignée en plaine ; aucune muraille, et des réverbères pour éclairer les passants ; un air de sécurité très surprenant ; — un air aussi honnête et aussi tranquille que ses habitants ont la mine farouche et la tournure de bandits.

Il y a, le long de cette rue, de petites boutiques campagnardes qui rappellent celles de l’Orient, et dans lesquelles on aperçoit des bonshommes en veste brodée assis au comptoir. — Dehors, nous rencontrons des groupes de personnages qui nous regardent arriver, de grands diables drapés dans des couvertures noires, avec de longs coutelas d’argent qu’on voit briller à leur ceinture. — Parmi les Monténégrins, nous croyons distinguer aussi des Albanais, et nous ne nous expliquons pas bien ce mélange.

Au centre du village, nos guides nous invitent à mettre pied à terre, devant un établissement d’un aspect assez comme il faut, qui est l’hôtel de Cettigne ; — il y avait sept heures environ que nous étions à cheval.

Cet hôtel est subventionné par le prince Nikita, qui l’a fait construire depuis que le Monténégro donne tant d’occupation à l’Europe, afin que les diplomates de passage pussent trouver un gîte dans le pays.

On nous fait monter au premier, dans la grande pièce d’honneur où notre dîner nous sera servi, et une hôtesse italienne très remuante, qui s’appelle Anetta, s’empresse autour de nous.

Cet appartement de luxe est crépi en plâtre et badigeonné de bleu ; pendus aux murs, il y a les portraits du prince et de la princesse du Monténégro, dans de gros cadres dorés, et puis des lithographies allemandes avec des légendes slaves. Un mobilier saugrenu de forme, couvert de damas bleu fané ; des choses disparates, drôles, venues on ne sait d’où, d’Autriche ou d’ailleurs, apportées là à dos de mulet, — ou à dos de femme.

Nous nous informons si ce pays n’a pas d’autre route que celle de Cattaro pour communiquer avec le reste du monde ; — il paraît que non. — Il y a bien, nous dit-on, la route d’Albanie ; demain, on nous la fera voir. — Mais elle est encore plus longue et beaucoup plus mauvaise ; et puis, dans ce moment-ci, elle a l’inconvénient, très sérieux pour une route, de ne mener nulle part : la politique est très embrouillée de ce côté-là, et on ne peut plus guère passer.

Il fait un froid de loup dans cet hôtel ; nous sommes transis, malgré le feu de bois qui flambe.

Au dessert, on nous avoue qu’on n’a que deux lits à notre service ; par extraordinaire, il y a beaucoup de monde, quatre ou cinq personnes au moins, des diplomates étrangers ou des correspondants de la presse. — Deux d’entre nous seront obligés de se rendre dans l’autre auberge de l’endroit, où des chambres sont déjà préparées.

Il est dix heures à peu près quand nous nous retrouvons dans la rue, — nous deux qui logeons là-bas, dans l’établissement de second ordre ; — c’est une heure indue pour Cettigne ; il n’y a plus personne dans cette rue de village ; les maisonnettes sont fermées, les petites lanternes à pétrole s’éteignent tout doucement. — Il gèle, on voit briller les toits, et, sur le sol, une couche aussi blanche que les murs des maisons commence à se déposer. — Un air vif et pur, une belle nuit claire d’hiver, du silence et du calme. — Et comme on sent bien qu’on est dans un petit pays perdu, dans un petit pays qui vit tout seul, bien loin des autres, de sa vie minuscule. — Il y a quelque chose, dans le sommeil de ce village, qui serre le cœur ; un peu de cette impression qu’on éprouve la nuit au milieu des forêts très profondes, ou dans les îles très isolées ; — on pense à ce désert de rochers, à toute cette désolation qui vous entoure, qui vous enserre ; — on a l’imagination hantée par ce cauchemar de pierres qu’on vient de traverser.

Le guide qui nous conduit frappe à la porte d’une maison qui donne sur les champs ; on nous ouvre avec hésitation. — Nous entrons dans une sorte de café où plusieurs Monténégrins sont assis, fumant près du feu dans de longues pipes orientales. — Ils sont propres, ceux-ci, et assez beaux, dans des costumes très brodés d’or. — Un peu bandits toujours, — mais ce ne sont plus les campagnards sauvages de Niegouch ; on reconnaît en eux des citadins de la capitale.

Nous montons dans nos chambres, qui ont un petit air innocent et modeste ; des meubles tout neufs, fabriqués probablement dans le pays par des menuisiers naïfs, sur des modèles démodés ; des murs bien blanchis à la chaux ; une propreté réjouissante. — Nos vitres sont gelées. — Les Monténégrins d’en bas chantent en sourdine leurs longues chansons de guerre ; cela nous berce, et nous nous endormons d’un bon sommeil…

IV
CETTIGNE

Il y a plusieurs manières de décrire les pays, — plusieurs sortes de récits de voyage. — Il y a d’abord les articles très sérieux : études approfondies, détails comme en peuvent fournir les gens qui ont vécu très longtemps dans les endroits dont ils parlent.

Puis il y a aussi les notes rapides, qui sont comme les impressions sténographiées du voyageur qui passe. — Impressions primesautières qui s’effacent très vite ; qu’il faut noter tout de suite, parce que, un peu plus tard, on ne les noterait plus. — Certains aspects des pays où l’on arrive vous frappent très vivement à première vue, par contraste avec les pays d’où l’on vient ; au bout de quelques jours, ils ne vous frappent plus ; un peu plus tard, on trouve oiseux d’en parler.

C’est pourquoi les voyages en courant ont du bon ; — quand on a déjà beaucoup circulé par le monde, on s’est habitué à se former d’un seul coup une idée de toute une contrée. — Du pêle-mêle des choses qui vous sont apparues en quelques heures, on dégage une vue d’ensemble, — vue bizarre, esquissée à grands traits, — mais souvent juste.

C’est ce pêle-mêle qui va suivre. — Il y aura dans ce chapitre des choses incohérentes et des choses futiles, notées au hasard de la course. — La vue d’ensemble s’en dégagera-t-elle pour le lecteur ? — Il est fort à craindre que non : celui qui écrit n’a pas pour cela le talent qu’il faudrait…

… Toute sorte de bruits joyeux du matin viennent nous éveiller dans nos chambres d’auberge : des moineaux qui se battent sur le toit, des coqs et des poules qui font la conversation sous nos fenêtres, des moutons qui bêlent, — une voix de petite fille qui chante un hymne slave.

La gelée a dessiné sur nos vitres de fines fougères transparentes ; à travers, on voit le bleu du ciel et le beau soleil qui brille.

Cette paix, ces bons bruits de la campagne, cette honnête tranquillité villageoise, nous apportent au réveil des impressions pastorales. — Ce sont des impressions inattendues, continuant la surprise de cette plaine unie, de ces champs de blé, de ces maisonnettes blanches.

En bas, auprès du feu, la servante de l’hôtel nous sert du café noir, dans de très petites tasses, comme en Orient. — Cette servante ressemble à la princesse du Monténégro, — laquelle ressemble à la tête de République de nos anciens timbres-poste ou de nos pièces de monnaie. — C’est une belle fille aux traits durs, coiffée, à la mode de son pays, d’une natte en diadème et d’un petit voile noir retombant sur la nuque.

On a tout de suite fini de visiter Cettigne. — Rien qu’en regardant par la fenêtre de cette salle d’auberge, on en a une idée complète.

La rue, à peu près unique, par laquelle nous sommes arrivés hier au soir, est là, en plein soleil. — Bien droite, bien large, — ayant l’air plus large encore, tant sont modestes les maisons qui la bordent.

Il fait froid ; l’air qui vous arrive par cette fenêtre est vif et pur ; rien qu’en respirant, on sent qu’on est très haut dans les montagnes. — La campagne, toute blanche de gelée, brille au clair soleil du matin.

Cette grande rue de village a un aspect particulier, un certain petit air de capitale ; on voit que c’est le forum, le grand boulevard de la contrée. — Des groupes d’hommes s’y promènent, en discutant avec animation. — Ils parlent politique, probablement ; ce sont des notables des villages voisins, venus dans la ville de leur prince pour traiter les affaires de leur pays. — Ils ont leurs beaux costumes, leurs belles armes, et paradent au soleil de novembre avec des airs gelés.

Leurs vêtements brodés d’or disparaissent à moitié sous des couvertures de laine noire. — Tous portent, jeté sur leurs épaules, une espèce de châle à franges, dont les bouts symétriques pendent de chaque côté de leur corps, comme de longues élytres. — Ces hommes, ainsi vêtus, ont des silhouettes originales ; de loin, on dirait de grandes hirondelles noires marchant sur la neige, les ailes repliées et tombantes.

À l’horizon, des montagnes dessinent leurs découpures grises sur le bleu pâle du ciel ; on songe à tout ce désert de pierres, qui est là derrière et qui vous envoie, par-dessus ces sommets, sa note triste…

Il y a bien des Albanais aussi, qui se promènent comme chez eux dans ce pays des ennemis ; de grands vieillards qui se drapent dans leurs cafetans doublés de fourrure, et font bouffer leurs courtes fustanelles de batiste à mille plis — avec la grâce de vieux soldats moustachus qui auraient mis des jupes de danseuses.

Nous les prenons pour des parlementaires ; — mais non, ce sont simplement des marchands qui viennent, malgré toutes les menaces de guerre, continuer leur trafic.

Un personnage, tout en drap bleu de ciel brodé d’or, débouche d’un chemin transversal : — c’est le prince Nikita.

Des gens qui l’attendaient au passage se découvrent et s’inclinent dans des attitudes de vénération profonde. — Les uns baisent sa main gantée ; les autres lui présentent des papiers qui doivent être des suppliques.

C’est l’habitude du prince, nous dit-on, de donner audience matinale à ses sujets, en plein air. — Il se met à faire les cent pas de long en large, suivi à petite distance respectueuse par les hommes en châle noir ; il paraît causer avec eux sur un ton paternel.

Chaque fois qu’il se retourne, tout le monde se retourne aussi, s’écarte et salue. — Le prince, encore jeune, est très digne dans son maintien, — exagérant peut-être un peu ses poses parce que nous sommes là, — mais très majestueux, et en même temps très correct.

Cela a bon air, cette promenade au milieu du peuple ; on s’enthousiasmerait presque pour ces mœurs patriarcales. — Mais nos sympathies sont depuis longtemps si bien acquises aux Albanais et aux Osmanlis, qu’il nous est difficile, en pays monténégrin, de nous enthousiasmer pour quelque chose…

L’audience terminée, le prince rentre dans son palais, que garde un grand brigand de factionnaire, enveloppé, lui aussi, dans un châle noir…

Il y a de tout en miniature, à Cettigne : une petite imprimerie, où s’imprime un petit journal monténégrin ; — une petite caserne, un petit hôpital ; — un petit bureau de poste, où s’affranchissent de rares lettres avec des timbres à l’effigie du prince… Cela n’a pas l’air sérieux, cette capitale ; c’est comme un pays pour rire, une microscopique imitation de ville…

Nous nous félicitons de ne voir dans la rue que des gens vêtus d’une manière classique. — Les Monténégrins, — le prince surtout, — tiennent à leur luxe traditionnel de costume, à leurs broderies, à leurs armes ; c’est de leur part une preuve d’intelligence et de goût.

Deux petites filles efflanquées, les élégantes de l’endroit, se montrent à nous avec des robes à volants et des semblants de tuniques. Elles sont les seules ; encore ont-elles mis par-dessus des vestes et des voiles de Monténégrines, — et d’un peu loin cela peut passer.

Mais voilà qu’au milieu du jour, le soleil d’automne, qui chauffe encore, fait sortir de leur gîte des promeneurs inattendus : quelques messieurs en ulster et chapeau de soie à haute forme se mettent à circuler au milieu de tous ces hommes beaux et pittoresques.

Notre hôtesse s’excuse en nous disant que ce sont des diplomates étrangers, amenés par la force des circonstances, — et que, en temps ordinaire, on n’a pas l’habitude d’en voir.

À Cettigne, les maisons sont proprettes au dedans comme au dehors. — Très simples, par exemple : des chambres plâtrées et blanchies à la chaux, avec généralement sur les murs des dessins bleus, — peints très naïvement, comme par des enfants ; des meubles bien modestes ; et puis toujours, dans un coin, les saintes icons, les dieux lares du logis.

Les icons sont de vieilles images de saints qu’on se passe de père en fils ; elles sont d’or ou d’argent et ont souvent à elles seules plus de valeur que la maison tout entière. — Auprès d’elles, on suspend quelque vieille lampe d’argent, on conserve quelque vieux morceau d’os de martyr, enchâssé richement comme un bijou de grand mérite ; — et devant tout cela, on prie…

Dans les récits de voyages au Monténégro, on a abusé des guzlas, des chants de guerre et surtout des cérémonies nuptiales. — Depuis que ce petit pays occupe le monde, on a lu partout des descriptions de ses fêtes de mariage ; on en sait le programme par cœur.

Aujourd’hui, c’est l’aide de camp du prince qui se marie avec une jeune fille d’une des plus riches familles de la contrée. — Nous assistons à ce défilé de noces, et, par le beau temps qu’il fait, c’est réellement bien joli.

De l’autre bout de la plaine unie, nous voyons un cortège s’avancer : une trentaine de cavaliers agitant le drapeau national, rouge à croix blanche, — et tirant des coups de fusil en l’air. — C’est la mariée, que les jeunes hommes des noces amènent au domicile de son époux, en simulant une capture, en poussant des cris de triomphe.

À l’entrée du village, des gens attendent cette petite troupe armée, pour offrir aux cavaliers des fruits et leur présenter du vin qu’ils doivent boire à cheval. — Le garçon d’honneur, qui ouvre la marche et boit le premier, porte un nom très connu dans les dernières guerres avec la Turquie : c’est Pétrovitch. — Il est couvert de broderies, de dorures et parade sur un cheval blanc admirable.

Les armes, les costumes de tout ce monde, sont fort beaux. — Mais ce qu’on regarde, ce qu’il y a de charmant, c’est la mariée.

Une toute jeune fille, qui paraît avoir à peine dix-huit ans. — Elle est vêtue d’un costume d’une grande richesse. Sa veste et son gilet sont de velours cramoisi tout brodés d’or ; son manteau de Monténégrine est en drap blanc brodé d’or ; il traîne sur la croupe de son cheval, que deux hommes tiennent par la bride.

La mariée est partie de grand matin de la maison paternelle, qui est là-bas, fort loin sur la route d’Albanie ; elle est partie, seule femme, conduite par tous ces hommes ; — pâle, un peu fatiguée par le chemin, appuyant sa petite main gantée de blanc sur le pommeau de sa selle, elle est très émue en faisant son entrée dans ce village où tout le monde la regarde ; elle baisse les yeux avec un petit air modeste et intimidé qui la rend ravissante.

Dans un commencement de rue transversale est situé le palais du prince, — entre cour et jardin. — Deux lanternes au portail, et une guérite ; — l’aspect d’une maison de campagne de bons bourgeois aisés.

Derrière, un grand jardin triste : murs bas, allées droites, rares arbustes, qui ont déjà semé sur le sol leurs feuilles jaunes ; — c’est là que le petit prince Danilo, héritier présomptif, prend ses ébats avec les sept princesses ses sœurs.

Près du palais moderne, le palais des ancêtres, plus modeste encore ; dans la cour abandonnée, des canons pris aux ennemis héréditaires, aux Turcs : des canons de bronze marqués au chiffre du Sultan, qui traînent à terre sur l’herbe verte.

Plus loin, la chapelle des princes, et un très ancien couvent, adossé à un rocher.

En haut de ce rocher, une tour ronde, pareille à un moulin à vent sans toiture. — De là on domine toute la plaine de Cettigne : des champs labourés et des prairies ; quelques bouquets d’arbres, quelques lignes de peupliers sans feuilles ; et les montagnes de pierre grise entourant ce pays plat, à peu près comme des murailles qui enfermeraient une arène de cirque.

Elle servait à un singulier usage, cette tour : c’était là qu’on exposait au bout de longues perches les têtes qu’on pouvait couper aux voisins les Turcs.

Depuis quelques années, on a aboli cet usage chrétien-slave. — À la place des têtes humaines, on a suspendu une grosse cloche, offerte par le czar pour la cathédrale de Cettigne. — (La cathédrale n’est pas bâtie, la cloche attend là, — et le dimanche on la fait sonner.)

Le czar, qui a donné tant de choses au Monténégro, ne pouvait faire moins que de lui envoyer ce pieux souvenir ; car il est grand donateur de cloches : pas une paroisse en Bulgarie qui n’ait dans son clocher tout un carillon offert par lui.

Dans une salle du couvent, — sorte de vieux grenier où nous montons par une échelle, — on nous montre le trésor de l’église : des armoires poudreuses, vermoulues, toutes remplies de riches étoffes anciennes : draps d’or et d’argent, ornements d’autel, mitres d’évêques grecs, reliquaires d’or fin d’un travail précieux, calices, ostensoirs.

Au milieu de toutes ces vieilleries du passé, en furetant sous les toiles d’araignée et la poussière, parmi d’antiques évangiles du rite slave, nous trouvons une collection de dix années de la Revue des Deux Mondes…!

La chapelle du prince est petite et basse ; elle a un aspect sombre.

De chaque côté de l’entrée, un catafalque noir à bordure d’argent, avec des baïonnettes et des sabres posés dessus en croix : tombeaux de princes morts en combattant les musulmans.

C’est bien monténégrin, ces sabres, ces baïonnettes, dans cette église. — On sent là le petit peuple farouche, mêlant à ses idées religieuses des idées de guerre et de vengeance, de têtes coupées et d’éventrements.

Le fond de la chapelle est occupé par une grande boiserie peinte et dorée, dans laquelle s’ouvrent, suivant la coutume slave, trois petits volets sculptés. — C’est par ces ouvertures que, pendant les offices, les fidèles peuvent apercevoir l’autel.

Mais le lieu très saint est une aile latérale de l’église, — une voûte basse sous laquelle le jour arrive en passant entre d’épais barreaux de fer.

Là, des reliques de saint Pierre sont conservées dans un grand cercueil magnifiquement recouvert de drap d’or. Au-dessus du catafalque sont suspendues de vénérables icons, images de saints recouvertes d’or et d’argent, pièces curieuses de l’art slave ancien. — Les vêtements, les fonds, tout est en métal précieux repoussé et ciselé ; et, dans ces grandes plaques d’or, aux endroits voulus, sont percés des trous par lesquels les saints qui sont derrière montrent leurs figures et leurs mains peintes. — Ces saints ont de grandes couronnes, de grandes auréoles d’or et de brillants, d’un dessin primitif, d’un luxe sauvage, — œuvres rares des orfèvres d’autrefois.

Les siècles ont noirci ces icons ; ils ont donné je ne sais quoi de mystérieux à ces personnages qui vous regardent par les trous de leurs vêtements splendides, qui vous fixent avec des yeux vagues, comme plongés dans la nuit du temps.

Quand cet empire des Slaves du Sud, dont les diplomates prévoient l’aurore, aura envahi la rive de l’Adriatique, cette chapelle restera le lieu sacré par excellence, de même que la dynastie du prince Nikita restera la dynastie légitime, la vieille souche des souverains.

On se demande ce que seront ces Slaves, descendus de leurs montagnes et devenus une vraie nation. On ne se les représente pas, transformés en peuple moderne, et lancés dans le mouvement du siècle. Certes, dans chaque maison, on conservera toujours les saintes icons ; dans chaque famille, on gardera la manie des reliques de martyrs, des vieux ossements enfermés dans des boîtes précieuses, des fétiches, des débris humains enchâssés d’or et de pierreries. Et ce coin de chapelle restera le cœur, — la Mecque, — la sainte Kasbah de ce pays ; il y a dans ce lieu une solennité de sanctuaire, on y sent le mystère, le recueillement du berceau de tout un peuple.

V

Comme les pays changent de physionomie avec les aspects du ciel !

Nous quittons Cettigne par une splendide matinée d’automne, et cette fois nous traversons le désert de pierres aux heures les plus lumineuses du jour, de midi à quatre heures.

Le ciel est absolument pur. Les pluies de la veille ont avivé les teintes des choses et donné à l’air une plus grande transparence.

C’est toujours gris, ce pays, d’un gris presque uniforme dans toute son étendue ; mais dans cette monotonie il y a mille détails : des tapis de lichens, des petits cristaux de glace qui brillent comme des gemmes précieuses, des plaques de mousse pareilles à des morceaux de velours vert, et des brouillées brunes de branchages morts. Les mornes tristes sont baignés de soleil, et les lointains tourmentés de ce pays de pierres, sont blanchâtres comme des laves sous le ciel très bleu. Un silence et un grand calme sur le Monténégro. — Ce ciel sans un nuage qui s’étend sur nous est d’une limpidité méditerranéenne, d’une couleur admirable.

Trois ou quatre petits hameaux par-ci par-là, enfoncés dans des crevasses gigantesques, ou bien perchés comme des nids d’aigles, et faits toujours de la même pierre grise ; toujours de la même couleur et toujours sans verdure.

Il y a des champs aussi, que nous n’avions pas soupçonnés, l’autre nuit, en passant.

On ne s’imagine pas en France ce que sont les champs au Monténégro. De loin en loin, on aperçoit, au milieu de cette aridité toute nue, des petits ronds de terre noire ; c’est dans les bas-fonds, le plus souvent, dans les endroits les moins secs et les moins déchiquetés, qu’on trouve ces cirques en miniature, précieusement entourés de petits murs de pierres ; quelquefois ils n’ont pas cinq mètres carrés, ces champs factices, et puis, pendant des lieues, on n’en rencontre plus.

Dans chacun de ces petits ronds, on voit généralement une femme qui travaille avec une bêche, enlevant les cailloux obstinés qui tombent toujours d’en haut sur ses plantations microscopiques. C’est cette femme qui a construit à la sueur de son front ce champ qu’elle cultive : elle a édifié d’abord le petit mur d’enceinte, et puis elle a apporté la terre sur son dos, l’ayant ramassée de-çà de-là, dans toute sorte de petits trous où la nature en avait caché un peu. Il a fallu le placer dans un endroit propice, ce champ, quelquefois très loin du hameau, et, après sa rude journée de travail, la pauvre Monténégrine a encore une longue course à faire dans les rochers avant de rentrer au logis, où son époux, oisif et superbe, l’attend pour la battre.

Nos chevaux trottent assez allègrement sur la belle route carrossable du prince Nikita. Nous nous élevons toujours, et à mesure que nous approchons des plans supérieurs des montagnes, nous voyons de nouveau s’étendre et se superposer à l’infini les lignes immenses de cette houle de pierres. Voici le lac de Scutari qui apparaît à l’horizon, du côté du sud ; sur l’uniformité grise, il étend sa nappe d’un bleu cru, comme une grande coulée de lapis sur des cendres.

Arrivés tout en haut, nous jetons un dernier coup d’œil sur le Monténégro, avant de redescendre de l’autre côté, vers les régions civilisées de l’Autriche. C’est alors qu’il se forme dans notre esprit une sorte de synthèse rapide de tout ce qui nous est apparu dans ce pays ; cette vue à vol d’oiseau que nous avons là sous les yeux, se complète de mille détails de souvenir, et devient une sorte d’aperçu idéal, de grande vue d’ensemble imaginaire.

Le Monténégro, — un pays de pierres, où les nuances de toute chose sont grises… Là-bas, sur le versant de l’Albanie, du côté d’Antivari et de Dulcigno, on devine bien des teintes plus vertes, des régions moins désolées ; mais cela, c’est la zone conquise, le commencement des empiétements slaves. L’ancien, le vrai Monténégro, n’est qu’un grand déchiquetage de pierres, un recoin sinistre dans le monde.

En fouillant du regard cette désolation lunaire, on aperçoit d’abord, de loin en loin, les petits ronds de terre noire, — les champs révélant la présence des hommes. En regardant de plus près, on distingue les hameaux, — gris aussi ; — les murs et les toits sont faits de pierres brutes, comme certains villages des anciens Celtes. Un air vif et salubre court sur ces rochers : un ciel ordinairement pur s’étend sur tout cela. En s’approchant encore, on voit les rares habitants, circulant dans leur désert par des sentiers de chèvres ; leurs costumes aussi sont grisâtres : hommes et femmes sont vêtus de grandes houppelandes de laine, de la même couleur que les roches. Mais ces longs vêtements, bâillant sur la poitrine, laissent entrevoir en dessous un luxe surprenant d’étoffes éclatantes et de broderies dorées.

De ces hameaux, on entend sortir le soir des sons de guzla à une seule corde, de vieux chants de guerre traînants et nasillards, de tristes hymnes slaves. Les hameaux sont misérables, sordides ; mais, dans chaque cabane, il y a quelque part, accrochées au mur, les saintes icons, qui ont des vêtements d’or, et puis, pendues aux solives enfumées, au milieu des haillons noirs, les vieilles armes précieuses, tout étincelantes de ciselures d’argent.

Les gens qui habitent là sont singuliers, et n’ont pas la mine avenante.

Les femmes, l’air robuste et farouche, la tournure masculine, les mains épaissies par le travail, des cheveux rudes et dépeignés s’échappant du voile noir qui leur couvre la tête.

Les hommes, grands, beaux, généralement blonds avec les yeux bleus, de longues moustaches, des poses de guerriers ou de bandits.

Les femmes ont, sous leurs longs paletots de laine, des vestes à broderies ou à paillettes ; des ceintures de cuir, épaisses comme des harnais, et garnies de grosses pierres rouges ; d’énormes agrafes, d’énormes boucles d’oreilles en argent ciselé ou en filigrane ; des cercles de métal pour soutenir les seins, et des gorgerins de cuivre ou d’argent aussi lourds que des pièces d’armure.

Chez les hommes, un luxe plus grand encore. La traditionnelle houppelande grise s’ouvre sur des gilets de velours chamarrés d’or. Et tout cela surprend, mêlé à ces haillons, mêlé à la misère et à l’aridité de ce pays de pierres.

Ce que ces gens ont de beau surtout, ce sont ces armes dont leur ceinture est garnie comme un musée : des kandjiars d’argent ciselé et niellé, avec des perles de corail semées sur le manche comme des gouttes de sang ; des pinces d’argent pour allumer le chibouck, et de vieux pistolets merveilleux, tout recouverts de filigranes et d’incrustations précieuses.

Toute la fortune de la famille est là, amassée de génération en génération. Telle arme vient d’un arrière-grand-père, qui y avait mis tout le prix de la laine de ses troupeaux ; telle autre vient d’un ascendant plus éloigné encore, qui y avait dépensé toutes les récoltes du champ cultivé par sa femme. Et quelques-uns de ces hommes commencent à vendre à des étrangers ces choses rares, pour acheter des revolvers et des fusils modernes, qui sont laids, mais qui font plus de mal.

Tous portent encore l’ancienne coiffure symbolique, le petit bonnet rouge entouré du large ruban de deuil. Ce ruban noir représente l’oppression étrangère, la domination musulmane ; on l’enlèvera quand le peuple slave sera uni et libre (on pourrait presque l’enlever maintenant). Sur le fond du bonnet rouge est brodé un soleil d’or : le soleil des Slaves ; ce soleil est posé de côté, aux trois quarts voilé encore sous le ruban de deuil, comme un astre qui n’est pas levé ; plus tard, quand les grands jours seront venus, on le mettra au milieu.

Au centre de ce soleil sont brodés ces deux caractères : H. I. Cela signifie : Nikita Ier (l’h est l’n de l’alphabet slave). C’est le chiffre vénéré du prince régnant.

Les habitants des Bouches de Cattaro, — qui ont la même origine et qui s’intitulent Boccésiens pour ne pas se dire Autrichiens, — portent, eux aussi, ce bonnet et ce symbole, pour faire pièce à l’Autriche. Ils rêvent être Monténégrins, mais ils ne le seront pas. En revanche, leurs voisins les Albanais, qui se feraient tuer pour ne pas l’être, le seront prochainement par force. Ainsi en a décidé l’Europe, qui, chacun sait, a sur le groupement des races des théories magnifiques.

Cette digression a été bien longue, à propos d’un bonnet rouge orné sur le côté d’un chiffre d’or. Elle nous a fait oublier que nous étions sur le point culminant des hauteurs du Monténégro, ayant sur notre tête la voûte claire du ciel ; auprès de nous, un groupe de paysans farouches vêtus de laine grise ; sous nos pieds, tout un grand pays gris ; et là-bas, très loin, la ligne d’indigo du lac de Scutari, se fondant dans les teintes cendrées de l’horizon.

Tout cela disparaît. Nous trottons un moment sur cette partie de la route qui est bordée de rochers et d’où l’on ne voit rien, et bientôt nous nous retrouvons dans la vallée de Niegouch.

Là, nous tombons tout à coup au milieu d’une agitation, d’un grouillement de monde que nous n’attendions pas, et qui contraste avec la tranquillité des solitudes d’où nous venons de sortir. Ce n’est plus dimanche, aujourd’hui : plus personne dans les cabarets, mais toute la population des villages est sur pied, empressée, travaillant avec ardeur à la fameuse route carrossable, à la route unique du pays. Tout le monde a sa tâche : les femmes piochent et charrient les pierres ; les bébés tamisent le sable ; et les hommes commandent. Il y a dans cette armée de travailleurs des enfants blonds et roses, qui ont de charmantes petites figures barbouillées ; il y a des jeunes filles qui sont jolies, mais sales, dépeignées, ayant des poux…

On se range pour nous faire place, en retirant à la hâte les pelles, les leviers et les pinces ; on nous dit plusieurs fois : Dobro iutro ! et Dobra vetché ! (le bonjour et le bonsoir des Monténégrins). On fait beaucoup de réflexions sur notre compte, et surtout on nous demande des sous, on nous tend la main pour nous demander l’aumône.

Quelques hommes, moins dépenaillés que les autres, ont l’air d’espèces de conducteurs de travaux, menant rudement leur monde. Comme nous leur faisons l’effet de personnages considérables, ils prennent eux-mêmes nos chevaux par la bride dans les passages les plus difficiles, pour les faire marcher avec précaution sur la crête des petits murs ; alors les pieds de nos bêtes font rouler des pierres, et les gens qui travaillent en dessous, dans les lacets inférieurs, en reçoivent sur le dos.

Quand nous avons traversé la vallée de Niegouch, nous arrivons aux effroyables précipices ouverts sur la Dalmatie. C’est là dedans que nous devons descendre.

À nos pieds, quelques petits nuages légers au-dessous desquels se déroulent les pays autrichiens ; tous les méandres des Bouches de Cattaro se dessinent là comme sur une carte géographique immense.

Des villages et des villages, tout petits, vus par en dessus, avec leurs clochers en raccourci, comme bâtis au fond d’un abîme. On est encore en plein été en bas, quand ici, près de nous, des stalactites de glace pendent partout aux roches sombres.

Toutes ces maisons, ces églises, ces bois, cette magnifique verdure, tout cela vous a des airs de pays enchanté quand on revient du Monténégro.

Tout au fond, dans la baie de Cattaro, l’eau calme semble dormir ; elle a l’immobilité des lacs souterrains au pied de ces masses terribles ; elle est comme un miroir reflétant dans des profondeurs infinies toute sorte de grandes images renversées.

C’est le soir, le soleil baisse. La mer, qui a toujours l’air de vouloir remonter dans le ciel quand on la regarde de si haut, passe par-dessus tous les plans de montagnes ; elle prend, du côté du couchant, d’admirables teintes de nacre verte. Voici l’escadre internationale que nous apercevons là-bas, par-dessus les pics de Persano, comme si la nappe brillante de l’Adriatique l’avait soulevée avec elle dans les airs.

Cette apparition de l’escadre nous rappelle les agitations de la politique que nous avions un peu oubliées ; ils n’ont pourtant pas l’air bien effrayant, ces cuirassés, vus d’où nous sommes ; on dirait des petites bêtes noires endormies sur la mer tranquille.

Cette compagnie de mouches d’eau posées sur cette espèce de lac suspendu, cela représente la puissance navale combinée de l’Europe ; — et cela est venu pour prêter main forte aux gens qui habitent dans ce cauchemar de pierres d’où nous venons de sortir… Très drôle de chose !…

Nous commençons à descendre par les interminables lacets qui nous mèneront jusqu’en bas. Peu à peu l’air s’alourdit et devient moins froid. Cattaro est droit au-dessous de nous ; nous voyons déjà ses toitures brunes.

La nuit commence à tomber. Dans une masse verte qui est le jardin de la ville, des lumières s’allument en rond, et puis la musique d’un régiment autrichien nous arrive distinctement, comme sortant du fin fond de la terre. Une valse de Strauss… Nous rentrons dans des pays très civilisés.

Nous descendons toujours. Maintenant nous entendons tous les bruits de la ville. L’air est redevenu tiède ; il est imprégné d’odeurs d’oranger, d’indéfinissables senteurs de pays chauds.

Nos guides avaient raison de dire que nous nous étions trop attardés en route. — La nuit nous prend tout à fait dans les lacets ; il faut descendre de cheval, et confier nos bêtes à nos guides, qui les feront marcher tout doucement par la bride. Nous, nous allons continuer la descente à pied ; nous devons être près d’arriver d’ailleurs, et cette promenade finale ne durera pas longtemps.

— Hélas ! elle dure encore une heure et demie. — Environ quatre-vingts tours de lacet. Cette musique, ces bruits distincts nous avaient trompés, et nous étions très haut. Dans la nuit noire, nous marchons sur des pierres pointues qui nous font mal, ou sur des pierres rondes qui roulent sous nos pas. — Et il est fort tard quand nous arrivons en bas, à Cattaro.

FIN DU VOYAGE AU MONTÉNÉGRO.

SULEÏMA


PRÉFACE DE L’AUTEUR

Ce sera une histoire bien décousue que celle-ci, et mon ami Plumkett était d’avis de l’intituler : Chose sans tête ni queue.

Elle embrassera douze années de notre ère et tiendra, je pense, en une vingtaine de chapitres (dont un prologue, comme dans les pièces classiques). L’intrigue ne sera pas très corsée ; il y aura un intervalle de dix ans pendant lequel il ne se passera rien du tout, — et puis, brusquement, cela finira par un tissu de crimes.

Il y aura deux personnages portant le même nom, une femme et une bête ; et leurs affaires seront tellement amalgamées, qu’on ne saura plus trop, à certains moments, s’il s’agit de l’une ou s’il s’agit de l’autre. Mes aventures personnelles viendront s’y mêler aussi, — et, pour comble de gâchis, les réflexions de Plumkett.

PROLOGUE

C’était en Algérie, — à Oran, — en 1869, époque à laquelle j’étais presque un enfant.

Plumkett avait encore tous ses cheveux. C’était un matin de mars. Oran se réveillait sous un ciel gris. Nous étions assis devant un café qu’on venait d’ouvrir dans le quartier européen. Nous n’avions pas froid, parce que nous arrivions de France ; mais les Arabes qui passaient étaient entortillés dans leurs manteaux et tremblaient.

Il y en avait un surtout qui paraissait transi ; il traînait un espèce de bazar portatif qu’il étalait devant nous et s’obstinait à nous vendre à des prix extravagants des colliers en pâte odorante et des babouches.

Une petite fille pieds nus, en haillons, se cramponnait à son burnous ; une délicieuse petite créature, qui était tout en grands yeux et en longs cils de poupée. Elle avait un peu l’exagération du type indigène, ainsi que cela arrive chez les enfants. Les petits Arabes et les petits Turcs sont tous jolis avec leur calotte rouge et leurs larges prunelles noires de cabris ; ensuite, en grandissant, ils deviennent très beaux ou très laids.

C’était sa fille Suleïma, nous dit-il. En effet, c’était possible après tout : en décomposant bien cette figure de vieux bandit et en la rajeunissant jusqu’à l’enfance, on comprenait qu’il eût pu produire cette petite.

Nous donnions des morceaux de sucre à Suleïma, comme à un petit chien ; d’abord elle se cachait dans le burnous de son père, puis elle montrait sa tête brune, en riant d’un gros rire de bébé, et en demandait d’autres. Elle retournait ce sucre dans ses petites mains rondes, et le croquait comme un jeune singe.

Nous disions à ce vieux : « Elle est bien jolie, ta petite fille. Veux-tu nous la vendre aussi ? »

C’était dans toute la candeur de notre âme ; nous nous amusions de l’idée d’emporter cette petite créature d’ambre, et d’en faire un jouet. Mais le vieil Arabe, nullement candide, écarquillait ses yeux, en songeant que sa fille réellement serait belle, et souriait comme un mauvais satyre.

Les gens du café nous contèrent son histoire : il venait d’arriver à Oran, où il était sous la surveillance de la police, ayant fait autrefois le métier de détrousseur dans le désert.

M’étant querellé avec Plumkett, je pris, après déjeuner, la route des champs, et passai par la montagne pour rentrer à Mers-el-Kébir, où nous attendait notre vaisseau.

Je montai assez haut d’abord, au milieu de roches rougeâtres qui avaient des formes rudes et étranges. Il faisait vraiment froid, et cela me surprenait dans cette Algérie que je voyais pour la première fois. Je m’étonnais aussi de rencontrer çà et là, parmi des plantes inconnues, des tapis d’herbe fine avec des petites marguerites blanches comme en France.

Le temps était aussi sombre qu’en Bretagne. Le vent courbait les broussailles et les herbes ; il s’engouffrait avec un bruit triste, partout dans les ravins et les grandes déchirures de pierre.

J’arrivais maintenant à une crête de montagne.

Un gros nuage passait la tête derrière, et le vent l’émiettait à mesure ; en sifflant, ce vent l’éparpillait sur l’herbe, le faisait courir autour de moi en flocons gris comme de la fumée. Cela me semblait fantastique et sinistre, de voir s’enfuir sur l’herbe ces petits morceaux de nuage qu’on aurait pu attraper avec les mains ; et je m’amusais à courir après en tendant les bras pour les prendre — comme cela arrive dans les rêves…

Je me reposais à l’abri dans un recoin de rochers où donnait un rayon de soleil. Près de moi, tout à coup, un bruit très léger d’herbe froissée. Je regardai : une tortue !

Une tortue, drôle à force d’être petite, un atome de tortue ; son écaille jaune à peine formée, toute couverte de dessins en miniature.

En bas, très loin, sur une route qui fuyait dans la direction du Maroc, on voyait cheminer des silhouettes efflanquées de chameaux que conduisaient des Arabes vêtus de noir. (Le Ramadan, où l’on s’habille de laine sombre, tombait en mars cette année-là.)

Je pris cette petite tortue et la mis dans ma poche. À bord, nous décidâmes de l’appeler Suleïma.

Je restai trois mois dans cette Algérie. Pour la première fois, je vis le printemps splendide d’Afrique.

Souvent je rencontrai Suleïma (la petite fille) trottant pieds nus dans les rues d’Oran, pendue au burnous sordide du marchand de babouches.

Puis, un jour, mon navire reçut l’ordre de partir pour le Brésil, et je m’en allai, n’emportant des deux Suleïma que la tortue.

I

25 mars 1879.

Dix ans plus tard.

… Dans notre pays, cette année, le printemps tarde à venir, et c’est encore l’hiver pâle et triste.

La nuit de mars tombe lentement, — et je suis seul dans ma chambre…

Jamais, depuis mon enfance déjà lointaine, je n’étais resté aussi longtemps au foyer. Six mois, c’est un long repos !

Et je l’aime, ce foyer que j’ai tant de fois déserté. Et, chaque fois que je le quitte, je sens une angoisse en songeant qu’au retour je pourrais y trouver peut-être encore quelque place vide. Les figures très chéries qui me le gardent sont déjà, hélas ! marquées par le temps ; je vois bien qu’elles s’affaiblissent avec les années, et cela me fait peur.

Je ne sais rien de triste comme la tombée des nuits d’hiver, ces airs ternes et mourants que prennent les choses, ce silence de ma maison, augmenté encore par le silence de la petite ville qui l’enserre.

Auprès de moi, il y a Suleïma qui dort (Suleïma la tortue). Depuis les premières fraîcheurs de novembre, elle est enfermée dans sa boîte, — qui est pareille à celles où couchent les perruches, — et elle dort son sommeil de petite bête hibernante. Il y a dix ans qu’elle habite ma maison, tenant fidèle compagnie aux hôtes du foyer pendant que je cours le monde, — et gâtée assurément comme l’ont été fort peu de tortues.

L’idée me vient d’ouvrir cette boîte : on voit son dos poli, à moitié enfoui dans un matelas de foin très fin. Elle est devenue fort grosse depuis le jour où je l’ai prise dans la montagne d’Oran, par un temps d’hiver comme celui d’aujourd’hui.

Et en regardant Suleïma, je retrouve des souvenirs arabes. La figure enfantine de Suleïma, la petite fille, repasse dans mon esprit, pour la première fois depuis tant d’années : Suleïma, mangeant ses morceaux de sucre avec un petit air de singe espiègle et charmant. Ma pensée se promène vaguement dans cette Algérie où je ne suis plus revenu ; je revois de loin cette époque plus jeune, où les pays nouveaux me jetaient en plein visage leur intraduisible étrangeté, avec une puissance de couleur et de lumière qui me semble aujourd’hui perdue…

Comme ici mon imagination s’obscurcit et s’éteint !… Mes souvenirs des pays du soleil s’éloignent, s’embrument, prennent les teintes vagues des choses passées. Ils se mêlent dans ma mémoire et dans mes rêves ; — et tout se confond un peu, les minarets de Stamboul, les sables du Soudan, les plages blanches d’Océanie, — et les villes d’Amérique, et les écueils sombres de la « mer Brumeuse. »

C’est là l’impression la plus décevante de toutes : sentir qu’on s’ennuie au foyer de famille !…

Mais qu’y faire ? Il y a toujours ce vent d’inconnu et d’aventures qui nous talonne tous, et sans lequel notre métier ne serait pas possible ; quand une fois on a respiré ce vent-là, on étouffe après, en air calme ; toutes les choses douces et aimées, après lesquelles on a soupiré quand on était au loin, deviennent peu à peu monotones, incolores ; — et, sourdement, on rêve de repartir.

Et puis ce crépuscule de mars est par trop triste aussi ; on dirait un suaire qui tombe, et ma chambre prend un air funèbre… Si j’allais à côté, dans ma chambre turque, pour essayer de changer ?

J’ouvre une double porte, et soulève une portière d’un vieux rose cerise à feuillages d’or. C’est le coin le plus retiré de la maison, cette chambre turque, et les fenêtres, qui donnent sur une cour et des jardins sont toujours fermées.

Je regarde au dedans : il y fait déjà nuit, et le velours rouge du mur a l’air noir ; par places, on voit briller la lame courbe d’un yatagan, la crosse damasquinée d’un fusil, ou le dessin bizarre d’une vieille broderie ; une odeur de latakié et d’encens traîne dans l’air, qui est lourd et froid. Il s’y fait un silence particulier : on dirait qu’on entend la nuit venir.

Et voilà que cette chambre me jette ce soir un souvenir déchirant de ce Stamboul d’où j’ai apporté toutes ces choses.

Pourtant ce n’est pas l’Orient, tout cela ; j’ai eu beau faire, le charme n’y est pas venu ; il y manque la lumière, et un je ne sais quoi du dehors qui ne s’apporte pas. Ce n’est pas l’Orient, et ce n’est pas davantage le foyer ; ce n’est plus rien. Je regrette à présent d’avoir détruit ce qui existait avant, qui était bien plus simple, mais qui était plein des souvenirs de mon enfance — car il n’y a plus que cela de bon pour moi : pouvoir, à certains moments, oublier ma vie d’homme dépensée ailleurs, et me retrouver ici enfant, tout enfant ; c’est l’illusion que je m’amuse à chercher par toute sorte de moyens, conservant, respectant mille petites choses d’autrefois, avec une sollicitude exagérée.

— Où est donc ma mère ? Il y aura tantôt deux heures que je ne l’ai vue, et il me prend une grande envie de sa présence. — Je laisse retomber la portière de couleur cerise et je m’en vais.

Un instant je cherche ma mère dans la maison, sans la trouver. Elle est unique, cette maison, d’ailleurs ; on dirait toujours qu’on y joue à cache-cache ; elle est vraiment trop grande à présent, pour nous trois qui restons.

Je rencontre Mélanie, qui traverse la cour, enflant le dos, avec un air gelé.

— Mélanie, savez-vous où est madame ?

— Mon Dieu ! elle était là tout à l’heure, monsieur Pierre.

Allons, je verrai ma mère un peu plus tard, à l’heure du dîner. Je vais monter au second étage trouver ma grand’tante Berthe.

Dans les escaliers, l’obscurité s’est déjà faite.

Étant enfant, j’avais peur le soir dans ces escaliers ; il me semblait que des morts montaient après moi pour m’attraper les jambes, et alors je prenais ma course avec des angoisses folles.

Je me souviens bien de ces frayeurs ; elles étaient si fortes, qu’elles ont persisté longtemps, même à un âge où je n’avais déjà plus peur de rien.

J’essaye de monter quatre à quatre ce soir, pour retrouver, dans la vitesse, un peu de ces impressions d’autrefois. Mais non, hélas ! les formes qui s’allongeaient, les bras noirs qui passaient à travers les barreaux des rampes, les mains des fantômes, n’y sont plus…

Plus même moyen d’avoir cette peur-là !

Au second, j’ouvre la porte d’une chambre calfeutrée, et j’entre.

On dirait qu’il n’y a personne, car rien ne bouge.

Pourtant, une intelligence est là qui veille.

— C’est toi, petit ? dit une voix de quatre-vingt-dix ans qui part d’un grand fauteuil au coin du feu.

La tête qui s’enfonce dans les coussins a été jadis bien belle ; on la devine encore aux lignes droites et régulières du profil. Les yeux ternes ne voient plus, mais derrière ce miroir obscurci par les années l’intelligence a gardé sa flamme claire.

Tous les jours, tous les jours, elle est là, à ce même coin de feu, la vieille, vieille tante Berthe.

— C’est toi, petit ?

Je réponds : « Oui, tante. » Je touche une pauvre main ridée qui se tend vers moi en tremblant et en tâtant, et puis je m’assieds par terre à ses pieds. (Je déteste les chaises. Plumkett dit même que c’est là un des indices de ma nature et de mes mauvaises fréquentations : ne savoir plus m’asseoir comme tout le monde, et toujours m’étendre ou m’accroupir comme font les sauvages.)

Cela a été bien souvent ma place de cet hiver : là, devant ce feu, par terre, au pied du fauteuil de ma grand’tante Berthe, lui faisant conter des histoires du temps passé, ou écrivant sous sa dictée de curieuses vieilles choses que personne ne sait plus.

Dans le corridor, une grande pendule sonne lentement six fois, — c’est l’heure triste et grise du chien et loup.

— Dis-moi, petit (elle m’a conservé ce nom ; en effet, je suis toujours le plus jeune, l’enfant, pour elle qui a vu passer trois générations)… dis-moi, petit, à vos cloches de bord, n’est-ce pas, vous sonnez deux coups doubles pour six heures, trois coups doubles pour sept heures, et quatre, pour huit ?

— Oui, tante Berthe.

— Et vous dites piquer les heures, au lieu de sonner, comme nous disons, nous autres, les gens de terre ? Oui, continue-t-elle d’une voix plus lente, comme fouillant dans les profondeurs d’un passé presque mort, parmi toutes ces choses accumulées dans sa vieille mémoire, — oui, je me souviens ; quand j’étais petite fille et que nous habitions notre campagne de la Tublerie, j’entendais les soirs d’été ces cloches des navires de la rade…

Or, il y a environ quatre-vingts ans que tante Berthe était une petite fille, — et quatre-vingts ans aussi que cette Tublerie a été vendue par mon arrière-grand-père. Ces matelots qui sonnaient ces cloches, et qui étaient jeunes alors, sont morts de vieillesse depuis longtemps ; leurs navires sont démolis et tombés en poussière. Et ces soirs d’été où ces cloches s’entendaient sur la mer… c’est singulier, ils m’apparaissent, dans ce lointain, plus lumineux que les nôtres et plus beaux. Ce n’est rien, pourtant, quatre-vingts ans, quand il s’agit des transformations lentes, des règles sensiblement immuables du Cosmos.

— Dis-moi, ta tortue a-t-elle commencé à se remuer, petit ?

— Non, tante, elle n’est pas réveillée.

— Signe de retard dans les saisons, vois-tu. Je parierais que nous aurons encore de la gelée blanche cette nuit ; je la sens qui me tombe sur les épaules. Remonte un peu mon châle, je te prie. Et puis fais flamber le feu, cela t’occupera.

Le fait est que tout s’en mêle : la grosse bûche se consume comme avec souffrance, exhalant une petite flamme intermittente et pâle. Elle se refuse à mieux flamber.

Tante Berthe se met à chanter d’une petite voix cassée et flûtée, qui semble venir de très loin dans le passé ; elle chante en marquant la mesure avec son pied, un vieux noël du pays que j’ai noté hier sous sa dictée.

Après, elle ne dit plus rien, et s’affaisse dans une sorte de somnolence. Il lui faut du bruit à présent pour redevenir gaie et spirituelle ; il lui faut des visites, du mouvement autour d’elle et de la lumière.

Et la nuit grise continue de descendre… Je crois que je vais m’assoupir, moi aussi, dans une sorte de rêve mélancolique. Ce qui me manque au foyer, c’est l’élément jeune, c’est quelque chose qui réponde à ma jeunesse à moi. Cette maison, qui jadis était joyeuse, est bien vide à présent et bien morne ; on dirait qu’il s’y promène des fantômes. Ma vie s’y écoule, tranquille et régulière, en compagnie de vieilles personnes, — bien chéries pourtant ; mais il me semble par instants que, moi aussi, je suis devenu vieux, et que c’est fini à jamais du soleil, de la mer, et des aventures, et des pays lumineux de l’islam.

Et, là, auprès de ma vieille tante, je me perds dans des rêves bizarres de vieillesse et de mort, pendant que la nuit froide de mars s’épaissit lentement autour de nous.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

II

4 avril 1879.

(Huit jours après.)

… Sous mes pieds, des montagnes rouges, ondulant au loin en lignes tourmentées. Autour de moi, des lentisques, des lavandes, des tapis de fleurs exotiques aux senteurs d’aromates ; dans l’air, les parfums capiteux d’un printemps plus chaud que celui de l’Europe.

Un grand paysage aride, désert, — vu de très haut : aux premiers plans de montagnes, des lumières crues, heurtant de grandes ombres dures, toute la gamme des gris ardents et des bruns rouges ; — dans les fuyants infinis des lointains, des bleus limpides et des nuances d’iris… Un air vivifiant et chaud, un ciel plein de rayons.

Là-bas, sur la route qui fuit et se perd dans la direction du Maroc, une bande d’Arabes passe et disparaît. Et, en haut, éclaire le grand soleil d’Afrique !…

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

C’était bien inattendu, cette Algérie !

Cela me charme et me grise, après ce long hiver sombre, où je m’étais affaissé sur moi-même, comme si la jeunesse et la vie m’eussent abandonné.

Je suis seul au milieu de ces montagnes.

Je regarde et je respire. — C’est donc vrai, qu’il y a encore au monde de l’espace et du soleil. — Hélas ! comme il me paraît terne et pâle, vu d’ici, ce temps que je viens de passer au foyer de famille ! C’est navrant d’éprouver cette impression, mais je sens que je m’éveille d’une sorte de sommeil, que hantaient là-bas des visions douces et mélancoliques.

Je me reconnais ici, je reconnais tout ce qui m’entoure, tous les détails de cette nature, — toutes, ces fleurettes arabes, — les glaïeuls rouges, les lentisques parfumés, les larges mauves roses, les pâquerettes jaunes et les hautes graminées ; — toutes les plantes, toutes les senteurs de ce pays, tout, les lignes rudes des montagnes, les grandes roches rouges du Marabout, et là-bas le cap de Mers-el-Kébir, qui s’aplatit et s’écrase dans la mer bleue comme le dos bossu d’un méari ; — surtout je reconnais et j’aime ce je ne sais quoi d’âpre et d’indéfinissable qui est l’Afrique !…

Il y a dix ans, j’avais couru ce pays, ces mêmes montagnes, et cueilli ces mêmes fleurs. J’avais fait un long séjour ici, et je passais mes journées à errer par là, dans ces sentiers de chèvres, dans ces ravins pleins de pierres et pleins de soleil. Je galopais beaucoup sur les chevaux d’un certain Touboul, et je coupais en route de gros bouquets odorants que je rapportais le soir à mon bord. Je n’avais pas tout à fait vingt ans ; en moi, il se faisait un mélange de passion et d’enfantillage, mais l’enfant dominait encore.

Et je retrouve ici tous ces souvenirs oubliés ; ils sortent des feuilles des chamœrops et des aloès, ils me reviennent dans toutes ces senteurs de plantes.

Voici, tout près, au-dessus de ma tête, ce creux de pierre où certain jour je ramassai Suleïma la tortue, qui, depuis cette époque, tient compagnie fidèle là-bas aux bonnes vieilles du foyer…

Peut-être est-ce parce que je m’y sens encore étonnamment jeune que j’aime tant ce pays.

Et puis, comme c’était inattendu !

Un ordre brusque, comme il en arrive en marine, — des adieux précipités, — un bateau rapide, — et, ce matin, à quatre heures, au lever du jour, la terre d’Afrique était en vue.

Avec émotion je regardais se dessiner, se rapprocher ces montagnes rouges de Mers-el-Kébir, qui me ramenaient à dix ans dans le passé, et j’aspirais cette senteur de l’Algérie, toujours la même, qui déjà nous arrivait au large, — mélange de parfums d’herbes et d’odeurs de Bédouins.

Et vite j’ai mis pied à terre, pressé de m’enfoncer le plus loin possible dans la campagne de ce pays.

III

Mers-el-Kébir, 5 avril.

À onze heures, Plumkett, dont le navire est voisin du mien, vient me prendre en tartane et, après une heure de traversée sur l’eau bleue du golfe, nous arrivons à Oran.

Par hasard, nous sommes bien disposés l’un et l’autre, et contents d’être ensemble, ne nous étant pas rencontrés depuis longtemps. Oran, par ce beau soleil, ce temps splendide, nous paraît aujourd’hui très pittoresque et très africain.

Nous décidons d’aller revoir le lac Salé et le village de Mizerguin. Mais, avant, par respect pour notre tradition de jeunesse, il faut nous reposer en plein air, devant le café Soubiran. Et nous voilà assis dans la rue, sous ces tentes, éventés par de grands souffles chauds qui nous apportent du sable.

Devant nous, appuyée à un mur blanc, il y a une jeune fille arabe, en haillons, qui nous regarde avec des yeux noirs déjà effrontés, mais bien beaux… Un ressouvenir, un je ne sais quoi de déjà connu, me repasse en tête, et je l’appelle : « Suleïma ! »

Elle relève un peu ses sourcils, l’air étonné, et mord sa petite lèvre rouge, et puis se cache sous son voile en souriant.

Je lui dis : « Tu es Suleïma, la fille de Kaddour, la petite à qui je donnais tous les jours des morceaux de sucre ici, il y a dix ans ? Regarde-moi, tu ne te souviens pas ? »

— « Oui, dit-elle, je suis bien Suleïma-ben-Kaddour. »

Mais elle a oublié ces morceaux de sucre, et s’étonne un peu que je la connaisse par son nom. Et puis elle continue de rire, — et ce rire très particulier dit clairement le vilain métier qu’elle a déjà commencé à faire.

Cette promenade au lac Salé, je ne sais pourquoi, ne me tente plus ; après tout, on est très bien à Oran, assis à l’ombre.

Cependant, pour le plaisir de galoper en compagnie de Plumkett…

Les chevaux sont commandés depuis la veille ; on nous les amène et nous voilà partis.

La route est longue au soleil ; la campagne, pierreuse, sauvage, parfumée.

Rien que des palmiers nains et des lavandes, mélangeant au milieu de toutes ces pierres les nuances ternes de leurs deux verdures ; de temps en temps un grand glaïeul rouge jetant là-dessus sa couleur éclatante, ou bien un berger bédouin, demi-nu avec capuchon de laine, promenant des chèvres brunes.

Vers quatre heures nous arrivons à Mizerguin. Nous commandons notre dîner à l’auberge du village, et nous poussons plus loin : je veux cependant montrer à Plumkett certaine vallée où j’étais venu il y a dix ans, un jour d’hiver, avec mon ami John B…, qui disait que c’était le pays de Mignon.

Cette vallée était charmante en janvier ; elle avait une mélancolie tranquille et suave avec ses grands arbres dépouillés et ses orangers en fleur.

Aujourd’hui, c’est un autre charme : c’est la splendeur du printemps, mais d’un printemps qui n’est pas le nôtre. Tout autour, la montagne aride, — et ici, une profusion, un luxe inouï de fleurs, un pêle-mêle délicieux de la nature d’Afrique avec celle d’Europe. Il y a des « bouillées » d’iris qui se penchent sur l’eau ; — il y a, parmi les palmiers et les orangers, des recoins humides, ombreux comme des recoins du Nord, où des buissons d’aubépines sont tout fleuris et tout blancs, sous de grands peupliers frêles.

Nous dînons dans cette auberge de Mizerguin à la même place qu’il y a dix ans. Et cela me rend très pensif, de me retrouver à cette table, dans ce village ignoré ; — d’être encore jeune, après tant de courses par le monde, tant d’années passées, tant de choses évanouies…

Il y a dix ans, il faisait froid ici ; un vilain vent d’hiver balayait cette route ; — et puis, je me rappelle que nous avions quitté la table pour regarder une noce de colons qui passait, avec une belle mariée en blanc et un violon en tête. Tout cela nous avait même paru un bizarre assemblage de choses : un village d’Algérie, une soirée d’hiver très froide, et une pauvre noce campagnarde défilant gaiement en musique, au crépuscule, devant des Bédouins et des chameaux.

À la tombée de la nuit, nous remontons à cheval, pour rentrer bon train à Oran.

Au couchant, le ciel qui s’éteint est vert comme une lueur de phosphore. Quand on vient de quitter l’hiver de France, il faut deux ou trois jours pour que les yeux ne s’étonnent plus de la lumière de ce pays.

Il est nuit close quand nous arrivons à la ville. Les boutiques européennes, les échoppes arabes sont éclairées. Les matelots, les spahis, les zouaves, font tapage dans les rues. Et toutes ces filles brunes au regard noir, mauresques ou juives, qui les appellent aux portes, hélas ! me troublent aussi… Plumkett me parle, et je ne l’écoute plus ; je lui dis des choses quelconques qui sont absurdes ; mon esprit ne peut plus suivre le sien. Et ces créatures, et ce printemps, et cette vie chaude et libre, et les effluves capiteux de ce pays, de plus en plus me montent à la tête et me grisent. Puis je m’aperçois maintenant que cette petite Suleïma personnifie ce grand trouble inattendu ; je tremble en songeant tout à coup qu’elle est là à ma merci, si je la veux. Une pudeur me retient pourtant, surtout devant Plumkett ; il y voit toujours trop clair, lui, dans tout ce que je voudrais cacher. Et puis, ces sortes d’amour-là, qu’il faut subir, me confondent et me font douter de tout…

Je suis encore un peu grisé ce soir par mon retour en Algérie, par le grand soleil, par toutes les senteurs de ce printemps arabe. Je sais que c’est l’affaire des premiers moments ; ce sera passé demain. J’essayerai de chasser cette petite fille, au moins par respect pour d’autres, qui ont passé avant elle dans mon cœur, et que j’aime encore…

Plumkett imagine d’aller au bain maure, où nous commençons à nous quereller. Lui, veut coucher au bain ; je trouve, moi, la chose absurde et tiens à rentrer à Mers-el-Kébir.

Cette discussion nous conduit fort tard, et il en résulte qu’il n’y a plus de voitures sur la place d’Oran. De onze heures à minuit, il nous faut faire à pied cette longue route de Mers-el-Kébir. Le temps s’est couvert : nuit noire. Ce n’est même pas très prudent, cette promenade, sans avoir pris seulement un bâton. Plumkett prétend que c’est ma faute, — et moi, je lui en veux parce que la pluie commence. Sur ce dernier point, je sens que je suis dans mon tort, et j’en deviens d’autant plus insupportable. Lui m’écoute avec son calme de philosophe qui m’exaspère. L’image de Suleïma me poursuit et je médite de le laisser là tout seul, pour rebrousser chemin vers Oran.

Enfin nous voici sur le port de Mers-el-Kébir ; nous réveillons un batelier, et, par grosse mer, sous la pluie à torrents, nous montons dans une petite barque qui se remplit d’eau. Nous arrivons à bord trempés et de détestable humeur.

IV

Mers-el-Kébir, 6 avril.

Pluie fine et temps gris jusqu’au soir.

Ma journée se passe à Oran, où je suis seul cette fois, comme je l’avais désiré ; mais cette pluie change tout, l’entraînement est passé et le charme n’y est plus.

Pourtant, hélas ! j’ai dit à Suleïma de m’attendre dans la Kasbah ce soir à dix heures.

Cinq heures du soir. — Les autres officiers de mon bord se préparent à retourner à Mers-el-Kébir et me demandent si je pars aussi avec eux. Résolument je réponds que oui ; je monte en voiture et nous rentrons ensemble.

V

Après dîner, en remontant sur le pont, je regarde là-bas, dans la direction d’Oran, et ma résolution ne tient plus. Ces sortes de résolutions, la nuit tiède qui tombe les emporte toujours.

La pluie est passée. Le ciel est assombri encore par des nuages opaques, d’un gris livide, qui se tiennent par longues bandes, et semblent très haut, très loin de notre monde. Le vent vient de terre, et la montagne mouillée nous envoie ses senteurs plus fortes.

Il est déjà tard. Je trouve encore sur le quai de Mers-el-Kébir une petite voiture ouverte, attelée de deux bêtes maigres qui s’emballent au départ. Le vent de cette course me fouette délicieusement le visage, une demi-heure durant, jusqu’aux portes de la ville. Je monte à pied au quartier maure, et Suleïma est là qui m’attend, au point convenu, dans un carrefour noir.

La rue que Suleïma habite est une très vieille petite rue, haut perchée, sur le bord d’un ravin qui semble, la nuit, n’avoir plus de fond.

À Oran, on ne trouve pas, comme à Alger, de ces belles habitations mauresques d’autrefois, qui gardent dans leur décrépitude le charme de leur splendeur morte. Cette maison de Suleïma est sordide et misérable.

D’abord nous traversons une Cour des Miracles, puis des corridors, où elle m’entraîne par la main parce qu’il fait noir, — et nous montons par une échelle. Je me laisse conduire, en tenant dans l’obscurité cette main frêle de jeune fille ; déjà elle m’impressionne, cette pauvre petite main de prostituée, parce que j’ai vu, au jour, qu’elle a du henneh sur les ongles, comme une autre main orientale que j’ai bien adorée.

Un grenier avec une natte, un matelas blanc et une couverture arabe : c’est la chambre de Suleïma. Elle allume une petite lampe de cuivre par terre, puis fait signe que nous sommes chez nous.

Et me voici, à demi étendu sur cette couche, contemplant Suleïma, qui est debout devant moi, éclairée en dessous par la flamme de sa lampe. Elle est svelte comme une forme grecque dans ses longs vêtements blancs ; elle a relevé ses bras nus au-dessus de sa tête, et son ombre qui monte au plafond noir ressemble à une ombre d’amphore.

Elle me regarde en souriant, et son sourire est doux et bon ; son regard n’a plus du tout l’effronterie de la rue ; c’est une chose qu’on lui a apprise, cette effronterie-là, et cela ne lui est pas naturel.

Avec ses yeux trop grands et la régularité exquise de ses traits, elle a l’air ce soir d’une madone brune. — Elle ne sait pas encore bien faire son métier sans doute ; car autrement, pour sûr, elle serait moins pauvre.

Quand elle va et vient par la chambre, elle a ce léger balancement des hanches qui est toute la grâce d’une femme, et que, chez nous, les hauts talons et les étroites chaussures ont changé en autre chose d’artificiel ; les femmes antiques devaient avoir ce balancement-là, qui n’est possible qu’avec des pieds nus.

Ses vêtements sont imprégnés de cette odeur qu’ont toutes les femmes d’Orient, même les plus pauvres. Il semble aussi qu’elle sente le désert, — et ses mouvements de petite fille nerveuse, encore maigre, ont par instants une souplesse et une élasticité de sauterelle.

Il y a ces deux ou trois mêmes questions éternelles, échangées toujours entre deux êtres qui vont se livrer l’un à l’autre, lorsqu’ils ne sont pas rapprochés par le vice tout seul, lorsqu’il y a encore chez eux un peu de ce quelque chose qu’on a appelé l’âme. On veut savoir d’où on vient, qui on est, qui on a été. Cette curiosité est un reste de pudeur, et comme une aspiration vers du vrai amour.

Nous causons tous deux dans un sabir un peu espagnol ; elle l’a appris avec les petites juives, dit-elle, et, en le parlant, elle y met partout, hors de propos, les aspirations dures de la langue du désert.

… Les morceaux de sucre à la porte du café Soubiran… Oui, elle croit bien qu’elle commence à s’en souvenir… Mais elle était si petite alors !… Elle s’est assise en croisant les jambes, pour chercher plus à son aise dans sa mémoire, comme si c’était très important. Et puis, réflexion faite, elle déclare que non ; je lui ai conté une histoire, cela ne peut pas être moi : il y a trop longtemps que cela se serait passé, et je n’aurais pas l’air si jeune.

Du reste, depuis cette époque, elle a fait un long séjour dans l’intérieur ; son père l’avait ramenée dans le cercle de Biskra, son pays, là-bas, très loin dans le Sud. — D’abord on a marché longtemps à pied, et puis on a fait route avec une caravane ; elle-même était sur un chameau, avec des dames arabes. On est passé dans le pays où il n’y a plus que des sables…

Oui, moi aussi, je le connais, ce pays, où il n’y a plus que des sables. — Je m’y suis enfoncé plus loin que Suleïma, — par le Soudan noir, et j’y ai souffert. — Je le retrouve, à mesure qu’elle en parle avec sa simplicité d’enfant. Et, pendant que mes yeux se ferment et que la petite lampe s’éteint, je vois très bien, sous le ciel éternellement bleu et sur les sables roses, passer cette caravane…

VI

Il y a des grillons qui chantent dans le mur. — C’est un bruit d’été, et cela porte bonheur.

Vers le milieu de la nuit, nous entendons au-dessous de nous quelqu’un bouger. L’échelle craque et remue. — Et Suleïma s’éveille, inquiète : « As-tu de l’argent dans tes vêtements ? » dit-elle.

Puis elle se lève pour le cacher sous notre oreiller. « Mon père pourrait venir avec son frère te le prendre !… »

VII

… Je me levai dès que le ciel parut blanchir, ne voulant pas voir ce bouge où j’avais dormi. Dans l’obscurité encore, je descendis cette échelle, je traversai un couloir en tâtant les murs, et puis une cour ; j’ouvris une vieille porte à verrou de fer, et me trouvai dans la rue.

La Kasbah, encore endormie, sentait bon, l’air du matin était pur et délicieux.

Je dominais un ravin plein d’aloès.

Je me couchai au bord. Le fond en était encore indistinct, perdu dans l’obscurité noire.

Il y avait partout une rare finesse de teintes dans des gammes grises, et comme une grande puissance de couleurs dans la nuit ; et puis d’étonnantes transparences d’air, et des senteurs suaves de pays chaud.

D’abord mes yeux mal éveillés gardaient une fatigue légère et voluptueuse, — et puis cela passait, à mesure que naissait lentement la lumière.

Un Bédouin marchand de lait de chèvre, qui dormait par terre dans son burnous au milieu de son troupeau, s’éveilla pour m’en offrir. — Toutes ces grosses houppes d’un noir roux, qui faisaient autour de moi des taches sur le gris pâle des choses, c’étaient ses chèvres qui étaient couchées ; elles commençaient à se secouer avec de petits bruits de clochettes. Puis maintenant ces plantes sur lesquelles je m’étais étendu, — et qui étaient de grandes mauves d’Algérie, — se coloraient vivement en rose.

On entendit une porte tourner sur ses ferrures, dans ce silence du matin, et une première petite échoppe arabe s’ouvrit, où l’on vendait du café avec des beignets au miel, à l’usage des gens matineux. Deux hommes commencèrent à cuisiner cela dehors, au-dessus d’une petite flamme que déjà le jour faisait pâlir, et qui tremblait avec un air de feu follet.

Maintenant elle arrivait vite, la lumière, la grande lumière d’or rose, — et elle balayait le souvenir de cette nuit et de ce bouge noir. Et je respirais délicieusement la fraîcheur saine de ce matin ; je me baignais et me retrempais dans cette pureté-là ; c’était une impression de bien-être physique d’une intensité extraordinaire ; c’était comme une ivresse d’exister…

Étrange rajeunissement que le grand matin apporte toujours aux sens dans les pays du soleil, et qui n’est peut-être rien, après tout, — rien qu’une sensation fausse et un mirage de vie…

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


À la porte d’Oran, j’achetai de gros bouquets de roses à des femmes qui se rendaient au marché, et je pris au pas rapide la route de Mers-el-Kébir.

À mi-chemin, un grand nuage, qui montait très vite dans le ciel clair, creva sur ma tête. Ce fut la pluie à torrents, et je me réfugiai, avec mes roses, dans une ferme espagnole. Mais le temps passait ; à huit heures et demie, il fallait être à bord et avoir changé de costume pour l’inspection. Tant pis, je repris ma route sous l’ondée, et arrivai au Téméraire, trempé, ruisselant, comme sortant d’un bain.

Du reste, on est habitué depuis quelques jours à me voir faire sur ce vaisseau des entrées pareilles.

VIII

17 avril.

Suleïma me confiait hier ses projets d’avenir.

Pauvre petite fille irresponsable, qui me fait pitié !

Voici : Elle est très ambitieuse. Elle a déjà amassé un peu d’argent, et elle le cache dans un recoin que son père ne connaît pas. Bientôt elle se fera faire un collier à plusieurs rangs de louis d’or disposés dans le goût musulman ; et puis, en emportant sa richesse à son cou, elle s’en retournera dans le Sud, dans le cercle de Biskra, où elle est née, pour y trouver un mari qui n’en saura rien, et devenir une grande dame de l’endroit.

Que dire à cela ? Et d’ailleurs, quelle sorte de sermon serais-je bien en droit de lui faire, puisque, moi aussi, j’y aurai contribué, à ce collier d’or !…

IX

20 avril.

Une vie très agitée que la nôtre. — Avec le service déjà compliqué de l’escadre, beaucoup d’expéditions et de courses ; — les quelques kilomètres qui nous séparent d’Oran parcourus en coup de vent, à toute heure du jour ou de la nuit, en voiture ou à cheval, avec la préoccupation perpétuelle d’arriver trop tard : — et sous prétexte de fraterniser avec l’armée algérienne, des punchs à tout casser avec les spahis, zouaves et chasseurs d’Afrique.

Ces montagnes rouges de Mers-el-Kébir, — cette route d’Oran bordée d’aloès, peuplée de spahis et de Bédouins, — j’aime assez tout cela, qui me rappelle un monde de souvenirs très jeunes. Mais cette sorte d’enivrement des premiers jours est bien passé. D’ailleurs, on l’a encore gâtée, cette Algérie, depuis seulement dix ans que je la connais, et c’est plus loin dans le Sud qu’il faudrait à présent aller la chercher. Ici, la couleur est déjà frelatée, et il y a des gens en burnous qui entendent l’argot de barrière ; on réussira bientôt à faire de ce pays quelque chose de banal et de pareil au nôtre, — où il n’y aura plus de vrai que le soleil.

X

25 avril.

… Nous partions le lendemain, et notre dernière nuit venait de finir.

Aux premières blancheurs incertaines du jour, je m’en allais, et j’étais déjà dans l’échelle par où l’on descendait du taudis sombre, quand Suleïma, qui semblait s’être endormie, se leva et vint jeter ses bras autour de mon cou. Que me voulait-elle, la pauvre petite perdue ?… Elle savait bien que je n’avais plus d’argent et que d’ailleurs je ne reviendrais plus… Le baiser d’adieu qu’elle vint me donner là, et que je lui rendis avec un peu de mon âme, je ne l’avais pas acheté. D’ailleurs il n’y a pas de louis d’or qui puisse payer un baiser spontané qu’une petite fille charmante de seize ans vous donne. — Tous deux, sans le vouloir, nous avions un peu joué Rolla…

Dehors, dans la rue endormie, je retrouvai le Bédouin couché au milieu de ses chèvres ; et l’échoppe qui s’ouvrait, avec les deux Maures cuisinant leurs beignets sur la même flamme de feu follet ; — et les senteurs de plantes qui montaient du ravin aux aloès, et le bien-être, et la fraîcheur délicieuse du matin. — Mais je m’en allais d’un pas moins léger que le premier jour, et cette fois je regrettais le bouge noir. — Et, tout le temps que je cheminai sur cette route de Mers-el-Kébir, au beau soleil levant, le long des aloès vert pâle et des grands rochers rouges, je songeai avec un peu de tristesse à ce pauvre baiser de petite abandonnée…

Dans l’après-midi, nous donnions un bal à bord, et, le soir, un dîner d’adieu à des officiers de l’armée algérienne.

Après ce dîner, deux lieutenants de spahis — très gentils du reste, — qui se sont pris pour Plumkett et moi d’une grande affection, parce qu’ils sont un peu gris, veulent absolument que nous les reconduisions jusqu’à Oran ; — ils ont justement deux chevaux en plus, disent-ils, qui attendent là, à Mers-el-Kébir, dans le fort.

J’avais pourtant bien décidé de ne plus remettre les pieds à terre avant le départ ; — et d’ailleurs je suis de service ce soir, je « prends le quart » à minuit.

Mais cette idée de retourner à Oran une dernière fois me trouble un peu la tête. Pourvu que je sois de retour à minuit, pour ce quart, — qui s’en apercevra ?… Allons, nous les reconduirons, puisqu’ils y tiennent.

Dans le fort de Mers-el-Kébir, il y a une vingtaine de chevaux sellés, que gardent des spahis arabes. Il s’en trouve en effet deux de trop, et cela tombe à point.

C’est joli, dans cette vieille forteresse hispano-mauresque, tous ces chevaux éclairés par la lune, et tous ces burnous. Il y a des clartés d’argent sur les groupes arabes, et de longues traînées d’ombres, qui descendent des murailles. Par cette nuit pure et délicieuse, à travers cette transparence de l’air d’Afrique, tout cela est très lumineux dans le vague, et semble agrandi ; tous ces manteaux blancs et rouges agités au milieu de chevaux impatients qui piaffent, c’est encore de la vraie Algérie, cela. — Nous en voyons plus qu’il n’y en a, assurément : on dirait une armée du Prophète, — et autour de nous ces hauts pans de murs crénelés, bien ordinaires en plein jour, se dressent ce soir, sous la lune, comme des choses enchantées.

Les chevaux se sont grisés d’avoine ; les cavaliers, d’autre chose. Tout cela s’ébranle, se met en route avec force cabrioles, part au galop sur la route bordée d’aloès, et traverse le village comme une fantasia.

Une demi-heure après, cet ouragan s’abat aux portes d’Oran ; tout le monde a tenu bon et rien n’est cassé.

À toute force il me faut être rentré à minuit, — comme feu Cendrillon. — Quelques minutes tout au plus à passer à Oran, et vite je fais monter Plumkett dans le quartier maure, sous prétexte de lui montrer la Kasbah la nuit.

Dans le haut d’une vieille petite rue sombre, au bord d’un ravin sans fond, je m’arrête, je regarde et je cherche ; j’écoute à une porte, je frappe, et puis j’appelle.

— Que faites-vous, mon pauvre Loti ? dit Plumkett, qui trouve que le lieu a mauvaise mine.

… Mais non, Suleïma n’est pas là ce soir. Elle ne m’attendait plus.

Vite, il faut redescendre au quartier français, prendre une voiture pour Mers-el-Kébir, et donner bon pourboire au cocher.

À minuit juste, je suis de retour, pour prendre le quart jusqu’à quatre heures du matin, et, à cinq heures, au jour levé, nous appareillons pour Alger.

XI

En mer, 26 avril.

Enfermé dans ma chambre de bord, j’essaye de dormir.

Et puis je me réveille triste, et je remonte sur le pont pour regarder cette côte d’Oran qui doit paraître encore.

Je les connais, ces tristesses des réveils, légères ou profondes, qui ont été partout les compagnes les plus fidèles de ma vie.

Mais, aujourd’hui, je n’attendais pas celle-ci ; et je cherche Plumkett, à qui j’éprouve le besoin d’en faire part.

XII

— « Cela passera », dit-il avec un grand calme et l’air de penser à autre chose.

— « Mais je le sais bien, que cela passera ! Ne faites donc pas le garçon stupide, Plumkett, vous qui comprenez. À la fin, vous êtes irritant, je vous assure.

» Cela passera, c’est incontestable, — et même cela ne serait jamais venu, sans son pauvre petit baiser d’adieu. Je puis vous dire aussi très positivement, — vu le peu de racine que cela a eu le temps de prendre, — que, dans trois jours, il n’y aura plus rien.

» Mais c’est cette certitude qui est triste, — et aussi ce cynisme tranquille avec lequel tous les deux nous en parlons. »

Plumkett et moi, nous faisons les cent pas, tournant comme deux automates au même point et sur le même pied, — ce qui est une habitude de marins.

Nous ne nous disons plus rien, — ce qui est devenu une habitude à nous, après nous être trop parlé. — En effet, nous nous connaissons si bien, et nos pensées se ressemblent tellement, que ce n’est même plus la peine de perdre du temps à nous contredire pour essayer de nous donner le change.

En vérité, il y a des instants où c’est une gêne et une fatigue de tant se connaître ; on ne sait plus par où se prendre pour se trouver encore quelque chose de neuf.

Le navire file doucement dans tout ce bleu de la Méditerranée, et le beau soleil de dix heures inonde nos tentes blanches… Quoi de commun entre cette petite créature arabe et moi-même ?… Parce qu’elle était jolie, nous avons été rapprochés par une de ces attractions aussi anciennes que le monde et aussi inexplicables que lui.

Et ce regret d’un moment, qu’elle me laisse et qui va finir, est pour moi un mystère sombre, — parce qu’il ressemble terriblement à des regrets déchirants que j’ai éprouvés pour d’autres, et qui sont passés aussi. C’est la même chose, tout cela, quoi qu’on en dise et comment qu’on l’appelle ; cela procède des mêmes causes, aveugles et matérielles, pour aboutir aux mêmes fins. — L’amour, le grand amour, dont nous cherchons à faire quelque chose de divin et de sublime, il est tellement pareil, hélas ! à celui qu’on achète en passant, que leur grande parenté me fait peur……

— Elle était bien jolie, avouez-le, Plumkett !

— ???… L’air d’une sauterelle !

Plumkett a toujours le mot très juste pour désigner certaines affinités que peuvent avoir les gens avec les bêtes ou les choses. Cela m’irrite qu’il soit précisément tombé sur ce mot de sauterelle, qui a du vrai, et que j’avais trouvé, moi aussi.

Ses grands yeux, sa maigreur de petite fille, l’élasticité, la détente jeune et brusque de ses membres, sa légèreté de bayadère… à cause de tout cela, je lui avais donné, moi aussi, ce nom de sauterelle (Djeradah, en arabe), dans son acception la plus ensoleillée et la plus jolie.

Pauvre petite sauterelle du désert, égarée sur les pavés d’Oran et destinée à la fange finale, qui sait ce qu’elle aurait pu devenir, élevée ailleurs que dans la rue, à la merci des zouaves ? Et alors son baiser et son adieu me revenaient encore en tête, me jetant dans une rêverie triste.

Mystère que tout cela, enchantement des sens et du soleil. Car, après tout, si elle n’avait pas été jolie, et sans ce printemps arabe, est-ce que jamais je me serais soucié d’elle ? — Tout n’est bien que charme du regard et charme de la forme, choses que le temps vient faner d’abord, et, après, pourrir…

En haut, sur nos têtes, nous brûlant à travers les tentes blanches, il y avait ce soleil, radieux, éternel, que j’ai vu, partout et toujours, sourire de son même sourire de sphinx, sur les regrets vagues qui ne durent pas, comme sur les grands déchirements et les grands désespoirs, qui, hélas ! passent aussi.

Il m’a toujours attiré irrésistiblement, ce soleil ; je l’ai cherché toute ma vie, partout, dans tous les pays de la terre. Encore plus que l’amour, il change les aspects de toute chose, et j’oublie tout pour lui quand il paraît. Et, dans certaines contrées de l’Orient, dans le grand ciel éternellement bleu, jamais adouci, jamais voilé, sa présence continuelle me cause une mélancolie inexprimable, plus intime et plus profonde que la tristesse des brumes du Nord…

Mais c’est en Afrique, dans les sables de la grande Mer-sans-Eau, que je me suis senti le plus étrangement près de sa personnalité dévorante.

Il est mon Dieu ; je le personnifie et l’adore dans sa forme la plus ancienne et par suite la plus vraie, — la plus terrible aussi et la plus implacable : Baal !… Et, même aujourd’hui, le Baal que je conçois, c’est Baal Zéboub, le Grand Pourrisseur.

J’ai vu les vieux temples de l’Amérique australe, où on l’adorait sous une espèce moins compréhensible pour nos intelligences de l’ancien monde ; je l’ai cherché aussi là, dans les sanctuaires détruits, entre les murs couverts de bas-reliefs mystérieux, vestiges d’une antiquité qui n’est pas la nôtre, et qu’on ne connaît plus. — Mais non, celui-là était un Baal étranger et lointain ; je ne le saisissais plus, ce soleil qui a fait éclore les races humaines à peau jaune et à peau rouge, et toute la nature de ces régions par trop éloignées. Et, là, en cherchant à embrasser mon Dieu, je me sentais me perdre et m’abîmer dans une sorte de vide et de terreur sans nom.

C’est dans notre vieux monde à nous, que je puis un peu le sentir et le comprendre, le Baal créateur et pourrisseur, quand il se lève, dans le ciel toujours profond et bleu, au-dessus des villes blanches et mortes de l’islam, ou des grandes ruines de cet Orient qui est notre berceau. Surtout, quand il passe sur l’Afrique musulmane et sur l’infini des sables du Sahara ; — et, plus tard, lorsque je sentirai approcher la pâle vieillesse, c’est dans ce grand désert que j’irai lui porter mes ossements à blanchir.

… Ce que je dis là n’est plus intelligible pour personne. — Même cet ami qui marche près de moi, et qui sait lire mes pensées les plus secrètes, ne me comprendrait plus. — Ce sont des intuitions mystérieuses, venues je ne sais d’où, qui par instants m’échappent à moi-même ; j’ose à peine les formuler et les écrire…

XIII

20 juin 1880.

Un an plus tard, — dans mon pays. — La splendeur de juin.

J’étais revenu depuis deux jours au foyer. — Assis dans la cour, sous des vignes et des chèvrefeuilles, dans un coin d’ombre, je regardais Suleïma (la tortue) trotter au soleil sur les pavés blancs.

C’étaient encore les premiers moments de cette grande joie du retour.

Car cette joie qu’on a eue d’abord à embrasser sa mère, et à revoir ceux qu’on aime, — même les fidèles domestiques qui ont fini par devenir de la maison et qu’on embrasse aussi, — cette joie est prolongée ensuite par une foule de petits détails tout à fait inconnus à ceux qui ne sont jamais partis. Il faut au moins trois ou quatre jours pour retrouver l’une après l’autre les mille petites choses douces et les habitudes oubliées du foyer.

Et puis on regarde partout : les rosiers ont poussé, toutes les plantes ont encore grandi, c’est plus touffu, et sur les pierres il y a plus de mousse. Dans les appartements, on fouille les coins et recoins, pour revoir un tas de choses qui sont des souvenirs d’enfance, ou des souvenirs qu’on avait rapportés d’ailleurs, — même des fleurs séchées qui habitent dans des tiroirs.

Il y a aussi les vêtements de maison, en toile, qu’on se dépêche de reprendre. Toujours les mêmes, ceux-là, depuis plusieurs années ; je prie instamment qu’on ne me les change pas, bien qu’ils ne soient plus absolument présentables, parce que je me retrouve plus enfant, dès que je les ai remis sur moi.

Assis dans la cour, dans mon coin d’ombre, je regardais Suleïma, qui passait dans le soleil, en marchant très vite comme une tortue qui a quelque chose de pressé à faire.

Et je me rappelais cette question entendue autrefois, un triste soir de mars : « Dis-moi, petit, la tortue est-elle éveillée ? »

Elle n’est plus là, la pauvre grand’tante qui l’avait prononcée, cette phrase ; en mon absence, elle a quitté la terre.

Au retour, j’ai trouvé son grand fauteuil vide, roulé au mur, recouvert d’une housse blanche, immaculée, comme ces voiles qu’on jette sur les morts.

Elle avait bien pleuré, cette dernière fois, en me disant adieu, — toute courbée entre ses oreillers, — pressentant qu’elle ne me reverrait plus.

Sa place au foyer était une place à part, et elle y laisse un vide particulier. C’est quelque chose du passé qui s’en est allé ; ce sont des liens avec les jours d’autrefois qui se sont rompus. — Elle était une personne d’un autre siècle ; nulle part il n’y avait par le monde une intelligence contemporaine de la sienne, demeurée si fine, si vive et si profonde.

Et, à présent, cette flamme qui avait tant duré s’est éteinte, — ou s’en est allée brûler ailleurs dans des régions mystérieuses…

J’ai le cœur bien serré du départ de ma vieille tante…

Elle était très réveillée aujourd’hui, la tortue. Elle traînait vivement sa carapace trop lourde sur ses petites pattes ayant forme de pieds lilliputiens d’hippopotame, et s’en allait la tête en l’air, en regardant de droite et de gauche. Sur les pavés blancs, sur les petits rochers, elle marchait en zigzags, heurtant les pots de fleurs par maladresse, ou disparaissant — le long du mur au midi — derrière les beaux cactus à fleurs rouges. Sous ce soleil, aussi chaud assurément que celui de son pays, elle s’imaginait sans doute avoir retrouvé une Algérie en miniature.

Comme moi, quand j’étais tout enfant, j’avais ici des petits recoins qui me représentaient le Brésil, et où j’arrivais vraiment à avoir des impressions et des frayeurs de forêt vierge, — l’été, quand ils étaient bien ensoleillés et bien touffus.

Ma chatte Moumoutte s’occupait beaucoup de Suleïma ; elle la guettait par farce, au débouché de ces pots de fleurs ; sautait dessus tout à coup, le dos renflé et la queue de côté, avec un air plaisant, et donnait un coup de patte sur le dos de bois de cette camarade inférieure. Ensuite elle venait à moi en me regardant, comme pour me dire : « Crois-tu qu’elle est drôle, cette bête ; depuis déjà pas mal d’étés que nous nous connaissons, je n’en suis pas encore revenue de l’étonnement qu’elle me cause ! »

Et puis elle se couchait, câline, prenant un air de fatigue extrême, — et bondissait tout à coup, les oreilles droites, les yeux dilatés, quand quelque pauvre petit lézard gris, craintif, avait remué dans le lierre des murs…

Il y a des années que je connais ce manège de chatte et de tortue, au milieu de ces mêmes cactus ; tout ce petit monde de bêtes et de plantes continue son existence tranquille au foyer, tandis que, moi, je m’en vais au loin, courir et dépenser ma vie ; tandis que les figures vénérées et chéries qui ont entouré mon enfance disparaissent peu à peu, et font la maison plus grande et plus vide…

Et tous ces bruits d’été dans cette cour, comme ils sont toujours les mêmes ! Les bourdonnements légers des moucherons qui dansent dans l’air tiède, les poules qui causent dans le jardin de nos voisins, et les hirondelles qui chantent à pleine gorge, là-haut, sur les arrêtoirs des contrevents de ma chambre.

Mon Dieu, comme j’aime tout cela ; comme on est bien ici, et quelle chose fatale que cette envie qui me prend toujours de repartir…

XIV

Hier, pour ma première nuit passée au foyer, j’ai fait un rêve noir.

Dans la journée, j’étais entré dans ma chambre turque, pour saluer en arrivant tous ces souvenirs d’un passé mort qui dorment là, dans les tentures venues de Stamboul.

C’était tout fermé comme d’habitude, et un peu de jour filtrait à peine sur ces choses rares et dépaysées. J’y trouvai un aspect d’abandon, comme dans les appartements longtemps inhabités, et une odeur de Turquie restée encore dans l’air. C’était bien de l’Orient, mais sans la lumière et sans la vie.

À quoi bon, décidément, avoir rapporté tout cela, et qu’est-ce qu’ils sont venus faire au foyer, ces pauvres chers souvenirs d’une époque de mon existence qui ne peut plus être recommencée ?…

Je n’ouvre jamais ces fenêtres, pour laisser perdre ici la notion du lieu, et y garder un peu l’illusion de mon vrai logis turc, — celui d’autrefois, — qui donnait là-bas sur la Corne-d’Or.

Ce jour-là, je les ouvris toutes grandes, et la lumière tomba en plein, une fois par hasard, sur ces choses anciennes, faites pour le soleil, qui se mirent à briller, dans des tons extraordinaires, de reflets de soie et d’éclats de métal.

Et puis, en me penchant au dehors, je contemplai longuement cette vue mélancolique qu’on a de ces fenêtres et que, depuis pas mal de temps, j’avais oubliée : — des jardins avec des roses, des murs avec du lierre, et, au loin, la plaine unie sur laquelle la rivière trace une raie brillante.

Jadis ma grand’tante Berthe se tenait dans cet appartement (c’était bien avant que je ne m’en fusse emparé pour en faire un lieu oriental). Et, comme ces fenêtres donnent au couchant, elle me faisait appeler le soir, du temps de ma petite enfance, pour me montrer les couchers du soleil, quand ils étaient très beaux.

Moi, alors, je montais quatre à quatre, de peur de les manquer, — car ils passaient très vite… Dans ce temps-là, pour sûr, ces couchers de soleil qu’on voyait par les fenêtres de ma tante Berthe avaient une splendeur que n’ont plus ceux d’aujourd’hui.

Dans mon rêve d’hier, j’étais entré aussi dans cette chambre turque, et j’y avais trouvé un vieillard, assis sur un divan, un vieillard affaissé et à demi-mort, — un vieillard qui était moi…

Autour de nous, les choses agrandies avaient pris une magnificence sombre ; les objets s’étaient faits sinistres, et tous ces dessins de l’art musulman d’autrefois semblaient symboliser des mystères.

Alors, comme dans la journée, j’écartai les épais rideaux de soie et j’ouvris la fenêtre. — Il entra une lueur de rêve. — On vit les jardins et la plaine là-bas, tout cela étrange sous un coucher de soleil jaune, et ayant quelque chose de la désolation du Grand-Désert.

Et la lumière tomba aussi sur la figure de ce vieillard, qui était bien moi, et que je regardais, debout devant lui, avec pitié, et dégoût, et terreur.

Je devinais toute son existence : il avait continué de s’éparpiller, de se gaspiller par le monde, et à présent il allait mourir seul, n’ayant pas même su se faire une famille. Dans ses yeux, — qui étaient les miens éteints par les années, — il n’avait rien gardé de tout ce soleil qu’il avait dû voir pendant sa vie ; il avait une expression terne, désolée et maudite.

Une voix prononça le mot islam.

— « L’islam », répéta le vieillard… et on eût dit que tout un monde de choses mortes s’éveillaient et s’agitaient dans la cendre de sa tête, des souvenirs de Stamboul, la mer bleue, des armes brillantes au soleil…

Je n’étais plus debout devant lui. Ses pensées étaient les miennes ; j’étais lui-même, nous ne faisions plus qu’un. Et je me débattais, comme étouffé dans une espèce de nuit qui s’épaississait toujours, et je suppliais des êtres à peine ébauchés qui se penchaient sur moi de m’emporter loin de ce pays, où j’allais mourir, de m’emporter une dernière fois, là-bas, en Orient, dans la lumière et dans le soleil…

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XV

21 juin 1880.

Un des recoins de la terre où je me suis toujours trouvé bien, c’est ici, sur un certain banc vert où jadis, dans le bon temps heureux, je venais faire mes devoirs à l’ombre et apprendre mes leçons, — les jambes en l’air toujours, dans des poses nullement classiques, élève peu studieux, rêvant de voyages et d’aventures.

À présent que j’ai tout vu, au lieu de rêves, ce sont des souvenirs. — Cela se ressemble et cela se mêle. — Et, quand je me retrouve sur ce banc, je ne sais plus trop distinguer les uns des autres.

Parmi ces souvenirs que le hasard ramène, il y en a de tristes et d’adorés qui passent à leur tour, et qui tout à coup me font me redresser et tordre mes mains d’angoisse. Ils s’en vont comme les autres, mon Dieu, et le temps peu à peu rend ces retours moins déchirants.

C’est mon vrai chez moi, ce banc vert, malgré tous mes enthousiasmes éprouvés pour d’autres climats et d’autres lieux. Rien ne change alentour. Il y a toujours, à côté, les mêmes iris jaunes, qui sortent en grande gerbe d’un bassin d’eau fraîche entre des pierres moussues ; et les herbes humides sur lesquelles se posent les libellules égarées venues de la campagne. Plus loin, au beau soleil, la rangée des cactus aux grandes fleurs exotiques ; — et puis toujours les mêmes roses blanches sur les murs ; les mêmes plantes retombant de partout, — plus longues peut-être, plus incultes, envahissant davantage, comme sur les tombeaux, à mesure que la maison est plus dépeuplée et plus silencieuse.

Ce mois de juin est bien beau ; le ciel est bien pur et bien bleu. Et pourtant ce n’est pas encore cette splendeur de l’Orient, ni cette lumière de l’Afrique ; c’est plus voilé et plus doux ; c’est autre chose. Et la nostalgie me prend quelquefois, de ce grand soleil et de ce Baal implacable qui rayonne là-bas…

Aujourd’hui, en songeant à cette Afrique, j’ai retrouvé par hasard l’image de Suleïma. — Pauvre petite sauterelle du Désert, vite je l’ai chassée de ma mémoire avec une sorte de pudeur, n’admettant pas que son souvenir à elle vînt me trouver jusqu’ici.

À ce moment même, dans ses vêtements noirs de veuve, je voyais passer ma mère très chérie qui m’envoyait son bon sourire. Elle traversait la cour, à l’ombre du grand bégonia à fleurs rouges, — et, de loin, elle me semblait un peu courbée, avec une démarche plus vieillie. Les séparations peut-être, les chagrins !… Alors, je sentis un serrement de cœur inexprimable, en songeant qu’en effet elle était déjà très âgée, et je comptai à vues humaines combien d’années elle me resterait encore, elle qui résume à présent toutes mes affections terrestres.

Et puis je me fis à moi-même un grand serment de ne plus la quitter, de demeurer toujours là près d’elle, dans la paix bienfaisante du foyer…

Les ombres s’allongeaient, les coins de soleil devenaient plus dorés et certaines fleurs se fermaient. Le soir de ma troisième journée de retour approchait, tranquille et tiède, tandis que les hirondelles noires faisaient en l’air, avec des cris aigus et des courbes folles, leur dernière grande chasse du soir avant l’heure grise des chauves-souris. Je regardais toutes ces choses familières à mon enfance avec une mélancolie douce, comme ayant fini mes longues promenades par le monde, et ne devant plus jamais les perdre de vue.

… L’amour qu’on a pour sa mère, c’est le seul qui soit vraiment pur, vraiment immuable, le seul que n’entache ni égoïsme, ni rien, — qui n’amène ni déceptions ni amertume, le seul qui fasse un peu croire à l’âme et espérer l’éternité…

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XVI

… Encore un an après. (Deux ans, depuis le baiser d’adieu de Suleïma).

Nous courions ventre à terre, Si-Mohammed et moi, sur la route de Sidi-Ferruch à Alger. C’était en mai. Le ciel bas, sombre, menaçait d’un déluge, et nous avions lancé nos chevaux, qui s’étaient emballés.

Nous approchions d’Alger, et tout le long du chemin il y avait la foule habituelle du dimanche, qui rentrait aussi, par peur de la pluie : des matelots et des zouaves, fraternisant dans tous les cabarets ; des boutiquiers de la rue Bâb-Azoun, endimanchés et en goguette. Nous balayions cette route, et on se rangeait.

La terre et la verdure, mouillées par les pluies de la veille, étaient fraîches et avaient bonne odeur.

Il fallut ralentir, à cause de ce monde. Nos bêtes faisaient mille sottises. Le cheval de Si-Mohammed qui était un étalon noir, sautait, s’enlevait des quatre membres à la fois, gesticulant ensuite en l’air avec ses jambes de devant ; ou bien jetait la tête de droite et de gauche, pour essayer de mordre la botte de mon ami, laquelle était en cuir du Maroc brodé d’or.

— Qu’il est méchant ! disait Mohammed tranquille, avec son accent arabe. Regarde comme il est méchant !

Le mien, qui était de la couleur d’une souris, avec une queue flottante, s’en allait tout de côté en sautillant, et encensait de la tête avec beaucoup de grâce. Il n’y mettait pas de malice, lui ; c’était de la jeunesse et de l’enfantillage. Et je le laissais faire à sa guise, tout occupé d’admirer le calme de Mohammed sur sa grande gazelle enragée.

On entendait le bruit des sabots ferrés frappant le sol par saccades, — et le bruit des harnais de cuir subitement raidis par des mouvements de cou, — et le cliquetis des croissants d’argent que le cheval de Mohammed portait pendus à son poitrail, — et puis, à la cantonade, les imprécations de ces gens qui se garaient.

Près de la porte Bâb-el-Oued, l’étalon noir fit par surprise un grand saut (dit « saut de mouton ») suivi d’une ruade, et Mohammed, lancé par-dessus la tête de son cheval, tomba en avant sur les mains.

« — Ce n’est rien, dit-il ; — mais j’ai sali mes gants ! » — Il était horriblement vexé devant tout ce monde.

Il remonta, agile comme un Numide. Aussitôt on vit jaillir des filets de sang sous ses éperons, et son cheval eut un tremblement des reins, avec un hennissement de douleur.

« — Il ne pleuvra pas, dit-il. Nous avons encore le temps de traverser la ville et d’aller au Jardin d’Essai entendre la musique de quatre heures. »

Et nous traversâmes Alger.

Il y eut des incidents nouveaux : mon cheval voulut à toute force entrer à reculons dans un poste de zouaves, — et faillit y réussir malgré les éperons qui faisaient perler des gouttes rouges sur sa robe couleur de souris.

C’est drôle, ces idées obstinées qu’ont les bêtes. Nous, quand nous nous entêtons à faire des choses absurdes, en général, nous ne savons pas pourquoi. Les bêtes le savent-elles ?…

À moitié route de ce jardin, la pluie nous prit. Des gouttes lourdes, tombant lentement d’abord ; et puis pressées, rapides ; une de ces pluies torrentielles d’Afrique. — Et vite, il fallut tourner bride.

XVII

Nous fuyions sous l’ondée, au galop, saisis par ce déluge, Si-Mohammed tout courbé sur sa grande selle à fauteuil, baissant la tête, ayant ses beaux burnous et sa gandourah de soie blanche trempés de pluie et de boue.

En dedans de la porte Bâb-Azoun, nous sautâmes à bas de nos chevaux pour nous réfugier sous le péristyle d’un monument public, jetant les brides à des portefaix qui étaient là tapis contre un mur.

« — Prenez garde, ils se battent ! » cria Mohammed en s’éloignant.

Les hommes comprirent et gardèrent les chevaux séparément, le plus loin possible l’un de l’autre. (C’est une habitude connue des chevaux arabes de se battre dès qu’on les rapproche.)

XVIII

Cette grande bâtisse neuve où la pluie nous avait fait entrer par hasard, était le tribunal de guerre. — On jugeait une empoisonneuse, amenée des cercles du Sud, de la zone militaire.

En haut, une galerie supérieure, disposée en tribune, dominait la salle. Nous y montâmes et nous vîmes l’accusée sur son banc. Elle était voilée entièrement, — affaissée, effondrée, — une masse informe de burnous et de draperies blanches.

Les juges étaient de vieux officiers de l’armée d’Afrique, aux figures jaunies, éteintes par les fatigues et la vie de garnison.

On lut l’acte d’accusation, qui était à faire frémir. Elle avait empoisonné, l’un après l’autre, ses trois maris, et, en dernier lieu, la chienne d’un grand Agha.

Et nous regardions, Mohammed et moi, cette forme blanche, chargée de crimes, imaginant là-dessous le visage épouvantable d’une femme vieille et sinistre.

L’interprète commanda à l’accusée de se lever et d’ôter son voile.

Alors elle s’avança vers la table des juges, rejeta tous ses burnous avec un geste étonnamment jeune, et apparut à la manière de Phryné, dans son beau costume d’Arabe du Sud, la taille cambrée et la tête haute…

— Moi, je l’avais devinée avant qu’elle eût dévoilé son visage. Dès qu’elle avait marché, dès qu’elle s’était levée je l’avais pressentie et reconnue à un je ne sais quoi de déjà aimé et d’inoubliable…

Et pourtant elle était très changée, Suleïma ; elle était transfigurée et bien belle. La petite sauterelle du Désert s’était développée tout à coup au grand air de là-bas ; sous ses vêtements libres, elle avait pris la splendeur de lignes des statues grecques, elle s’était épanouie en femme faite et admirable.

Ses beaux bras étaient nus, elle était couverte de bracelets et de colliers et portait la volumineuse coiffure à paillettes de métal des femmes de l’intérieur, qui jetait sur sa beauté un mystère d’idole.

Elle promenait autour d’elle la flamme insolente de ses grands yeux noirs de vingt ans, regardant avec aplomb ces hommes, ayant conscience d’être désirée par eux tous.

Un officier de zouaves, l’un des juges, pendant qu’elle tournait la tête, lui envoya par derrière un baiser ; les autres étaient là, souriant cyniquement à cette accusée, les plus vieux échangeant tout bas des grivoiseries de caserne…

Et, moi, je cherchais son regard. Enfin il monta jusqu’à moi et s’y arrêta : sans doute un souvenir, d’abord vague, lui traversait l’esprit, et puis elle se rappelait mieux, elle me reconnaissait… Mais que lui importait après tout que ce fût moi ou un autre ; je ne pouvais plus rien pour elle, et ce sentiment qu’elle avait eu un matin, en me donnant son baiser de petite fille, n’avait peut-être pas duré deux heures…

Quant à moi, une pensée folle d’amour m’emportait vers elle, à présent qu’il y avait entre nous cette barrière de crimes ; à présent qu’elle était une chose perdue appartenant à la justice, et aussi inviolable qu’une fille sacrée.

Même ses crimes lui donnaient tout à coup sur mes sens un charme ténébreux, et ce souvenir de l’avoir possédée devenait une chose absolument troublante. J’aurais voulu dire cela à ces hommes qui la convoitaient, leur faire savoir à tous que j’avais eu une fois son seul vrai baiser, son seul mouvement un peu pur de tendresse et d’amour…

À présent c’était fini en elle de tout sentiment humain ; le vice l’avait prise tout entière, et, sous l’enveloppe encore admirable, rien ne restait plus.

Pourtant quand ses yeux se levaient vers moi, il me semblait qu’ils changeaient, qu’ils avaient encore quelque chose d’attendri, de suppliant, de presque bon ; — mais cela passait vite, et, quand ils regardaient le tribunal et la foule, ils exprimaient le défi farouche et dur.

Aucun remords, aucune pudeur.

Elle parlait, et l’interprète traduisait :

« Ses maris d’abord l’avaient ruinée ; elle n’avait seulement plus de quoi s’acheter à manger avec son pain dans sa prison. Le dernier lui avait pris tout son argent et même son collier à trois rangs de louis d’or. Ce collier qu’elle avait à présent était en cuivre ; — et, comme preuve, elle en arrachait des paillettes, qu’elle lançait aux juges avec dédain.

» Quant à la chienne de l’Agha, ce n’était pas vrai. Toute la tribu pourrait le dire : elle était morte d’une certaine gale de chiens !… »

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


L’averse était passée ; il était cinq heures.

Il nous fallut à toute force nous arracher de là ; remonter à cheval et aller nous mettre en tenue. Il y avait le soir un dîner au palais de Mustapha, chez le gouverneur d’Alger, en l’honneur d’un grand-duc de Russie, et nos deux uniformes étaient officiellement conviés à faire nombre à cette table. (Si-Mohammed était capitaine au 1er spahis.)

Nous partîmes, fort troublés de l’avoir vue ; irrités de penser qu’elle était à la merci de ces officiers, et que ces juges-là allaient peut-être faire tomber une tête si belle.

Au dîner, nous fûmes tous deux très distraits, — moi très triste. Ma pensée s’en allait souvent, de la salle illuminée où j’étais, à la prison noire où dormait Suleïma, et toutes sortes de projets insensés germèrent jusqu’au lendemain dans ma tête…

XIX

Le lendemain, dès le matin, je m’acheminai vers ce quartier d’Alger où est la prison.

C’était encore le calme délicieux des premières heures du jour ; très bas dans le ciel, le Baal resplendissait comme un grand feu d’argent.

La notion plus exacte des situations et des choses m’était revenue avec le jour, comme il arrive d’ordinaire. J’espérais seulement qu’en allant là de très bonne heure, avant le lever des gens de justice, j’obtiendrais peut-être, par un procédé vieux comme le monde, la permission de la voir.

Je sonnai à cette porte de prison, et, en affectant un ton très dégagé et très bref, je m’adressai au gardien.

— C’était impossible, naturellement, je l’avais prévu : il aurait fallu des démarches longues, que personne n’aurait comprises, et pour lesquelles d’ailleurs le temps manquait (nous partions à midi pour Tunis).

J’avais envie d’offrir de l’argent à cet homme ; j’étais venu pour cela, et c’était le moment de risquer ce coup décisif. Mais maintenant j’hésitais : il avait par hasard l’air honnête… Je n’osais plus…

D’ailleurs, elle n’avait pas été condamnée à mort ; on avait déclaré les preuves insuffisantes, me dit-il ; cinq années de prison, c’était tout ce qu’on avait osé lui donner. — Les juges aussi, évidemment, l’avaient trouvée belle.

Et l’histoire finit de la manière la plus banale du monde. Je donnai à ce gardien un louis, en lui disant, sur un ton redevenu naturel et poli : « Portez-le à cette Suleïma, et dites-lui, je vous prie, que c’est de la part du Roumi qui lui donnait des morceaux de sucre à la porte d’un café d’Oran, quand elle était petite fille. »

Tant pis ! Je voulais que mon souvenir au moins allât encore une fois jusqu’à elle, et je n’avais rien trouvé de mieux que cet expédient pitoyable.

Si-Mohammed m’attendait au coin de la place du Gouvernement ; nous avions pris rendez-vous sous les arcades d’un grand café français qui est là. — Assis à l’ombre, je lui contai ce dénouement, et il sourit d’un air légèrement ironique, en regardant les lointains bleus de la Méditerranée.

Dix heures approchaient. La journée s’annonçait terriblement chaude, et des tourbillons de poussière commençaient à courir par les rues.

En haut, le Baal brillait d’un éclat terne et lourd ; le ciel s’obscurcissait, prenait cette teinte bleu de plomb qui est particulière aux journées accablantes où le siroco souffle du désert.

Onze heures maintenant. — Finies les douces flâneries d’Alger sous les arcades blanches. — Il était temps de partir, — peut-être pour ne revenir jamais…

Si-Mohammed vint me conduire à mon canot. Nous descendîmes ensemble, par les grands escaliers de la Marine, sur le quai qui était désert et inondé de soleil.

Et, à midi, quand je vis Alger s’éloigner, tout blanc dans la grande chaleur, sous le ciel obscurci de sable, je me mis à songer à ce Grand-Désert, un peu oublié depuis cinq années, par suite de voyages ailleurs. Je sentais son voisinage, à cette grande fournaise du Sahara, qui par derrière cette ville et le Sahel nous envoyait sa soif et son sable. — Et voilà maintenant qu’au lieu d’un regret pour Suleïma et pour l’Algérie, c’était un regret poignant pour ce désert qui me prenait tout à coup ; un regret pour ce Bled-el-Ateuch, le plus grand et le plus mystérieux de tous les sanctuaires de Baal ; un regret pour le Soudan noir, — pour ce temps déjà lointain où j’ai vécu là-bas, et souffert… Et je comprenais une fois de plus quelle chose folle et dévorante cela est, de s’éparpiller par le monde, de s’acclimater partout, de s’attacher à tout, de vivre cinq ou six existences humaines, au lieu d’une seule bonne, comme font les simples qui restent et meurent dans le coin de monde toujours chéri où leurs yeux se sont ouverts.

XX

Suleïma la tortue est une personne de mœurs régulières qui vivra pour le moins cent ans. — Cela dure indéfiniment, les tortues, comme les reptiles. Elle trottera encore au soleil, sur les pavés blancs, parmi les pots de cactus à fleurs rouges, quand depuis longtemps, la vraie Suleïma et moi, nous serons morts ; — elle dans quelque bouge de prostituées, après avoir vendu et revendu sa forme admirable, — et moi, qui sait où ?… Il n’y aura plus sous le soleil trace de nous-mêmes, ni de nos corps, ni de nos deux âmes si différentes, un instant rapprochées par ce charme inconscient des sens, par ce mystère étrange qui est l’amour…

Et, quand mes arrière-petits-neveux regarderont Suleïma la tortue, trotter, parmi les fleurs de ces étés d’alors, on leur contera que cette bête a été prise jadis en Algérie par un grand-oncle, un aïeul inconnu.

Assurément ils ne se représenteront pas cette capture faite en hiver, dans la montagne d’Oran, par un jour sombre de vent et de pluie, au milieu des fleurettes délicates de mars.

Et le grand-oncle aussi leur apparaîtra sous des teintes étranges de légende !…

XXI

Ils la trouveront à peu près écrite ici, ces enfants à venir, l’histoire très simple de ce grand-oncle et de cette tortue…

FIN