Fleurs d’ennui/Voyage au Monténégro
VOYAGE
DE QUATRE OFFICIERS DE L’ESCADRE INTERNATIONALE
AU MONTÉNÉGRO
I
DE BAOZICH À CATTARO (ODYSSÉE)
Baozich, le point de départ, — était, avant l’arrivée de l’escadre européenne, un lieu bien inconnu : un hameau de pêcheurs, quelques maisons éparses sur une plage, au pied de grandes montagnes boisées, dans la baie de San-Téodo, aux bouches de Cattaro.
Dimanche 31 octobre 1880. — À cinq heures du matin, les timoniers viennent éveiller dans leurs chambres les quatre officiers qui ont projeté de se rendre à Cettigne, capitale du prince Nikita.
En les éveillant, ils leur annoncent qu’il fait un temps affreux. — En effet, au dehors, on entend le bruit du vent qui souffle : c’est le Borée. — De plus, le ciel est couvert, il fait nuit noire. — Les quatre officiers font, sans conviction, leurs préparatifs de départ.
De ce hameau de Baozich, devant lequel l’escadre européenne est venue s’établir, pour aller à Cettigne, le premier point est d’atteindre Cattaro ; c’est de là qu’on part ensuite ; là, on prend cette route du Monténégro qu’on voit de si loin sur le flanc de la montagne quand le temps est clair, — pareille à un lacet blanc qui étalerait ses zigzags immenses sur une muraille de Cyclopes.
Six heures. — Le temps passe, le jour est levé, et la barque commandée la veille à Mathéo, patron distingué de Baozich, n’a point paru encore. — Une heure de plus de perdue, et jamais nous ne pourrons atteindre Cettigne ce soir…
Nous tenons conseil — et concluons à la nécessité d’aller nous-mêmes relancer nos bateliers à Baozich.
— Mathéo et ses trois hommes sont là qui errent indécis sur la plage ; ils trouvent qu’il fait bien mauvais…
Nous insistons. — Ils se décident, démarrent leur barque, et nous voilà en route.
— En longeant de bien près la terre, nous avançons tout de même, à force de rames, — tout couverts d’embruns, tout trempés d’eau salée.
Nous nous dirigeons vers un recoin où la baie paraît finir, — mais où s’ouvre un passage étroit, encaissé entre les côtes à pic. — Au bout se dresse un fantastique rempart de roche grise qui a l’air de vouloir fermer le monde.
Il faut passer par là, s’enfoncer dans ce couloir, pour arriver dans la baie de Cattaro, qui est murée comme une citerne romaine.
… Inutile d’y songer : le Borée s’engouffre là dedans comme un vent coulis dans un corridor gigantesque. — Il nous arrive droit debout, en sifflant furieusement ; la mer en écume, elle en est toute blanche de poussière d’eau. — Nous avons beau faire, notre barque s’en va, s’en va, à reculons au lieu d’avancer. — Nous tombons sur les rochers — il faut y renoncer…
Mais Mathéo a son plan : traverser le couloir à force de rames, en marchant par le côté comme les crabes, et atterrir dans un petit port abrité sur la rive opposée.
Nous sommes absolument trempés quand nous atteignons ce petit port. — Mathéo amarre sa barque et nous invite à descendre : par un sentier qui longe la mer, en marchant bien, dit-il, il ne nous faudra guère que deux heures pour arriver à Cattaro.
Heureusement nous sommes gens de persévérance. — Nous doublons à pied ce passage funeste aux bateliers ; le village de Perasto nous apparaît d’abord, posé à la base d’un immense cône de pierre, — et puis la baie de Cattaro s’ouvre toute grande devant nous.
C’est toujours un site très surprenant, cette entrée de Cattaro ; — un décor qui change avec les aspects du ciel, et qui, ce matin, par ce temps noir, est sombre, avec un grand air imposant et étrange.
Partout des montagnes, hautes, abruptes, la cime cachée dans les nuages.
Sur la rive où nous sommes, tout est d’un vert admirable ; les forêts tapissent les pentes ardues, grimpent dans le ciel, se perdent tout en haut, dans les grosses nuées grises chargées de pluie. — Les oliviers noirs se mêlent par bouquets aux verdures dorées de l’automne, aux verdures fraîches des orangers. — Et partout, plantés au hasard dans les bois, perchés comme à plaisir sur les cimes les plus pointues, ou cachés dans les vallées sous les grands chênes, — partout de vieux petits villages d’autrefois, de vieux couvents, de vieilles églises. — Il y a des gorges si profondes et si obscures, des ombres si intenses, une telle puissance de couleur, que cela n’est plus vraisemblable. — On dirait des paysages peints, poussés au sombre et au fantastique.
En face, sur l’autre rive, celle du Monténégro, c’est, par contraste, une grande image de désolation. — Ni forêts, ni verdure : des montagnes nues, plus hautes et plus verticales, dressant dans le ciel de vertigineuses murailles de pierres ; des mornes effrayants, calcinés, ravinés par le feu du monde primitif, et restés là tels quels, avec leur couleur de braise éteinte ; tout un cataclysme pétrifié, qu’une main terrible aurait suspendu dans l’air…
En bas pourtant, tout en bas, au ras de l’eau, on distingue encore des villages et des oliviers, — tout petits et comme écrasés par ces énormes masses de pierre ; — ce sont des villages autrichiens : au bord de l’eau, on est encore en Dalmatie ; c’est seulement au sommet de cette muraille de montagnes que passe la frontière. Le Monténégro est perché là-haut, sur ces terrasses de géants.
La rive verte que nous suivons est très habitée. — Le long du sentier, près de la plage, nous rencontrons des jardins, des villages, des clochers ; beaucoup de maisons de campagne, d’anciennes habitations de riches datant de la domination de Venise, et tombées aux mains de pauvres gens ; de grands balcons sculptés, de belles portes à ferrures, des maisons seigneuriales, ayant l’air abandonné et délabré.
Des Dalmates en habits brodés du dimanche stationnent devant les églises : c’est l’heure de la messe. Il y a aussi des manières de dames drôlement fagotées et des messieurs qui ont des têtes allemandes. — Le vent souffle, glacial, sur tout ce monde qui paraît transi, qui fait piètre mine sous ce ciel d’hiver. — On nous regarde avec curiosité. — Mathéo et ses trois hommes nous suivent, portant nos manteaux et nos bagages ; nous formons une caravane de huit personnes marchant vite, et on ne comprend pas très bien où nous pouvons aller de ce pas.
Dans les villages, nous parlementons avec les bateliers. Le vent s’est un peu calmé, et nous voudrions bien prendre une barque pour continuer notre voyage. Mais tous trouvent le temps trop mauvais et refusent de nous conduire.
Bon gré mal gré, il faut se remettre en marche.
… Il y a tant de choses en l’air, on en voit tant et tant partout, — au-dessus de sa tête : des villages, des bois, des rochers dans le ciel, — que cela donne l’impression d’un chavirement des choses, d’un renversement des plans de perspective, d’un retournement du monde.
Et, en face, sur la rive du Monténégro, toujours les étonnantes cimes de pierres, sur lesquelles passent très vite d’étranges petits nuages, — qui ont l’air de houppes en ouate grise se promenant sur des murailles noires.
Il y a deux heures que nous marchons, et cette promenade n’entrait pas dans notre programme. — Un petit marchand de gâteaux, qui vend des pains d’épice et des macarons passe à point : nous pensions mourir de faim.
Voici Cattaro qui paraît devant nous ; — bâti, lui aussi, au pied du Monténégro, ses remparts et ses clochers ayant des dimensions lilliputiennes au-dessous de cet échafaudage effroyable de rochers gris.
Par la route de terre, tout cela est encore fort loin. — Enfin, trouvons-nous, par bonheur, deux vieux bonshommes qui consentent à nous y conduire par eau.
Nous montons dans leur barque, qui est fort petite. — Après trois quarts d’heure de traversée et une nouvelle aspersion d’eau de mer, nous mettons pied sur le quai de la ville. — Il est onze heures et demie, et nous sommes en route depuis plus de quatre heures.
Heureusement, la première personne que nous rencontrons dans la rue est celle que nous cherchions : un certain M. Ramadanovitch, homme d’affaires du prince Nikita, que Mathéo reconnaît et accroche au passage. — Ce monsieur, qui est vêtu comme un Français et fort poli, veut bien se charger de nous procurer au plus tôt des chevaux et des guides. — Dans une heure, il s’engage à nous les faire parvenir à l’hôtel où nous allons déjeuner.
Par le dédale des petites rues de Cattaro, nous nous dirigeons vers l’albergo del Cacciatore (l’hôtel du Chasseur). — Dans quelque quartier de cette ville que l’on soit, on est toujours sûr, en regardant en l’air, d’apercevoir sur sa tête, par-dessus les maisons, à des hauteurs extraordinaires, un mélange de nuages et de rochers qui grimpent dans le ciel et semblent prêts à s’effondrer sur le public ; — cela donne à ces vieilles rues étroites un caractère étrange.
Dans une maison ancienne, qui a dû être aussi autrefois une habitation de riche Vénitien, se tient une table d’hôte où se parlent plusieurs langues : c’est l’albergo del Cacciatore. — Nous y entendons le slave, l’italien, — et l’allemand lourd de quelques officiers autrichiens causant avec de grosses personnes blondes qui ont des têtes de Gretchens trop mûres et des toilettes cocasses.
Le déjeuner, mangé de très bon appétit, se termine par un dessert local : cela s’appelle un jardinetto (petit jardin). — Jardin où poussent toute sorte de choses ; grand plat où sont plantés pêle-mêle des fromages, des gâteaux et des fruits.
Après le jardinetto, nous voyons entrer de grands diables de Monténégrins, sales et dépenaillés, ayant des boucles d’oreille et des mines de bandits, avec un arsenal de poignards et de pistolets à leur ceinture. — Ce sont nos guides que M. Ramadanovitch nous envoie. — Ôtant très humblement leur bonnet rouge, ils nous préviennent en italien que nos chevaux nous attendent à la porte de Cattaro et qu’il faut nous hâter de partir.
II
DE CATTARO À NIEGOUCH
Nous trouvons, en effet, à la porte de Cattaro, quatre chevaux qui nous attendent, et, quand nos guides ont amarré en croupe notre mince bagage avec le leur, nous nous mettons en route.
Eux se proposent de nous suivre à pied. On ne s’imagine pas en France ce qu’un Monténégrin est capable de faire de ses jambes ; hommes et femmes, dans ce pays, peuvent trotter du matin jusqu’au soir, avec la même allure allongée de chat maigre, sans éprouver la moindre fatigue. C’est la seule qualité que nous reconnaissions à ce peuple.
Cette porte de Cattaro, d’où nous partons, débouche dans une gorge noire et profonde, à la base même de la grande muraille des montagnes, et les derniers lacets de la route du Monténégro viennent mourir là, comme la queue d’un reptile immense qui aurait la tête cachée tout en haut sur les cimes.
Nous commençons à grimper. — Nous nous faisons l’effet de gens qui entreprendraient d’escalader un mur d’un millier de mètres de haut pour aller voir ce qu’il y a derrière.
« C’est le chemin du ciel, » disent les guides. En effet, cela en a l’air. Les zig-zags montent, montent, le long des effroyables parois verticales ; nous les comptons d’abord : dix, vingt, cinquante, et puis nous en perdons le nombre ; et il y en a toujours, et, en haut, on les voit disparaître dans les nuages.
Chaque tour de lacet nous élève de plusieurs mètres et, à mesure que nous montons, les lointains s’étendent, l’air devient plus vif et plus froid. D’abord, le rocher énorme sur lequel la citadelle de Cattaro est perchée semble monter avec nous ; il a l’air de s’élever, de s’allonger pour nous suivre. Puis nous le dépassons, et nous le voyons descendre, s’écraser, s’aplatir, avec son dédale de créneaux, de vieilles murailles à meurtrières, de remparts en serpents, et se perdre dans le fouillis des choses que nous avons laissées en bas sous nos pieds.
Nous sommes déjà très haut ; nous dominons, par échappées, des lointains infinis. Autour de nous, il n’y a plus rien que de grandes parois de pierre, des pics, des gouffres, des gorges obscures, des choses gigantesques ; de longues coulées de roches qui descendent se perdre dans des profondeurs d’abîmes ; des plans inclinés à donner le vertige, qui ont l’air préparés pour la glissade de tout un monde.
D’immenses arêtes montent toujours dans le ciel sur nos têtes II y a déjà au-dessous de nous de petits nuages qui passent ; il y en a de très sombres, au-dessus, qui dorment dans les grandes fissures abritées du vent, et qui jettent sur nous une demi-obscurité fantastique. Il commence à faire un froid terrible,
Il y a environ une heure et demie que nous avons commencé à monter. Nous entrons dans le Monténégro ; voici la frontière que nos guides nous montrent : une pierre posée sur le bord du chemin et sur laquelle on a gratté une croix.
Cette pierre est portative, et l’envie prend à l’un de nous de l’attacher en croupe, de l’emporter comme objet de collection.
Mais l’Europe se donne déjà tant de mal pour délimiter le Monténégro que ce ne serait vraiment pas bien de notre part de lui susciter des embarras nouveaux en démarquant encore cette frontière… Nous laissons ce caillou à sa place, et nous continuons à monter.
À part qu’on rencontre quelques femmes monténégrines, remontant de Cattaro avec des fardeaux sur la tête ou poussant devant elles des mulets rétifs, on ne s’imaginerait pas qu’on se rend dans un pays habité par des êtres humains.
Cependant, les lacets se succèdent toujours ; on en voit sans cesse d’autres au-dessus de soi. C’est interminable, ce chemin du ciel !
Plus nous allons, plus ces lacets sont mauvais ; ils sont pavés de grosses pierres inégales qui roulent sous les pieds des chevaux, — et puis très étroits… Aucune espèce de parapet, d’ailleurs : un faux pas, et on plongerait dans le vide ; on s’en irait prestement, en passant au travers d’un nuage ou de deux, s’aplatir en bas, en Autriche.
Et les chevaux ont la manie de passer toujours sur le petit bord, ce qui ajoute au piquant de la situation.
Nous montons depuis deux heures. Voici maintenant des raccourcis, des traverses que nos guides nous font prendre pour aller plus vite : des sentiers qui donneraient à réfléchir à des chèvres. Là, ils nous invitent à mettre pied à terre et à grimper par nos propres moyens, en tirant nos chevaux par la bride, pendant que, par derrière, eux les pousseront.
Dans cet équipage, nous rejoignons tout en haut une large grande route, le plus gros et le plus long de tous les serpents qui passent sur le flanc de ces montagnes : c’est la future route carrossable entre la Dalmatie et le Monténégro, qui va déjà de Cattaro à Niegouch, et qui sera bientôt terminée jusqu’à Cettigne, le prince Nikita tenant beaucoup à ce qu’on puisse se rendre en voiture dans sa capitale.
Nos guides ne nous ont pas fait prendre cette route au départ de Cattaro, parce qu’elle est plus longue, mais nous sommes tout de même heureux de la rencontrer. Nous remontons à cheval, et nous partons au trot.
Nous sommes arrivés, du reste, dans la région des plateaux. Plus de lacets ; la route file, très droite, sur la crête de la muraille immense, et tout à coup, derrière une ligne de rochers, le plateau de Niegouch s’ouvre devant nous.
Cela cause une impression inattendue de rencontrer à ces hauteurs, au-dessus des premières zones de nuages, une plaine perchée on ne sait comment, — une plaine habitée par des hommes, — un pays, là, tout à coup : des villages, du monde et des troupeaux, de l’herbe et des arbres.
Un pays… mais quel pays ! — et quel monde ! — Quelle tristesse ! quelle désolation !…
D’abord, c’est le changement de climat qui frappe dès l’arrivée ; il semble qu’on ait fait un très long voyage, qu’on ait quitté les contrées tièdes de la Méditerranée pour passer brusquement sous de froides latitudes septentrionales.
Dans cette plaine, située à 800 mètres au-dessus du niveau de la mer, il fait un froid de loup, il souffle un vent piquant et glacial. On sent que la nature, les plantes, tout est changé. Plus rien de ce qu’on avait laissé en bas, au pied de la gigantesque muraille. Ici, des champs de blé, des champs de pommes de terre, comme dans le Nord ; des charmes, des hêtres maigres et chétifs, des chênes roussis par les premières gelées, et, par terre, de l’herbe verte, l’herbe fine et rase de l’hiver.
Autour de cette plaine suspendue, de hautes montagnes encore. Sur leurs flancs de pierre grise s’étalent çà et là de grandes taches qui ont l’air de moisissures brunes : ce sont des forêts de charmes qui ont perdu leurs feuilles ; leurs fines brindilles, vues en masses touffues, forment de loin comme des tapis rougeâtres et dessinent des bigarrures singulières sur la teinte cendrée des grands rochers. On en aperçoit partout, dans les lointains des gorges, de ces futaies dépouillées, qui sentent l’humidité et l’hiver, et sur lesquelles des nuages viennent se poser.
Dans les villages de Niegouch, les maisons sont couvertes en chaume ; elles ont d’épaisses murailles et sont bâties sans ciment, avec des pierres quelconques, toujours de la même nuance grise ; elles se confondent avec les rochers.
Des fumées sortent de tous les toits : c’est le soir. Les troupeaux commencent à rentrer, — moutons et chèvres, — poussés par des bergers à mine de brigand. Il y a une certaine animation dans cette vallée, du monde sur le chemin, des mulets chargés qui passent. Mais que c’est triste, ce premier coin du Monténégro ! Et Niegouch, nous dit-on, est une des vallées fertiles et fortunées de ce pays !
Il y a des espèces de petits cabarets où des hommes sont à boire : c’est dimanche. Ces gens ont de longues houppelandes blanchâtres, d’une couleur sale, des peaux de mouton et des guêtres ; ils sont enroulés dans des couvertures de laine noire, dans des haillons à grandes franges pendantes ; — un idéal de pouillerie et de misère, — avec un certain air de sauvagerie qui donne à tout cela, malgré tout, une sorte de charme.
III
DE NIEGOUCH À CETTIGNE
Le vent glacial qui souffle toujours fait la guerre aux nuages ; il y a maintenant de grandes déchirures bleues dans le rideau épais qui, depuis ce matin, nous cachait le soleil. Un dernier grain passe, nous cinglant la figure avec de la neige et du givre, et puis c’est fini : le ciel est balayé et clair partout.
Nous traversons le plateau de Niegouch, nous dirigeant vers les montagnes du fond, où de nouveaux lacets nous attendent pour nous mener plus haut encore.
Quels lacets, ceux-là ! — C’est la fameuse voie carrossable projetée par le prince Nikita. Ici, elle est seulement en construction ; sur les pentes ardues, on a ébauché de petits murs de moellons qui sont destinés à recevoir les pierres et le gravier, à former l’entablement du chemin ; on voit qu’on y travaille ; tout est retourné, fouillé ; il y a des bâtons, des pioches, des pinces, des leviers laissés en travers du passage, des quartiers de roche posés en équilibre, de grands trous creusés et des éboulements de terre. Nous sommes forcés d’aller au pas d’abord, et puis de descendre de cheval, abandonnant nos bêtes à leur inspiration personnelle pour ne nous occuper que de nous-mêmes. — Cela dure plus d’une heure ; nous perdons un temps précieux à patauger là dedans. Nos guides, sous prétexte qu’ils sont à pied, ont depuis longtemps disparu par les traverses. Le soleil est très bas ; nous avons peur d’être pris par la nuit dans ces fondrières. Nous n’en sortirions plus…
… Enfin, nous arrivons tout en haut ; là, il est certain que nous ne monterons pas davantage : nous sommes au faîte, nous dominons tout. Au-dessus des montagnes qui entourent Niegouch, nous voyons maintenant en l’air une grande ligne qui se dessine légèrement : c’est l’horizon de la mer ; cela nous donne conscience de l’extrême hauteur à laquelle nous sommes parvenus.
Le vent est tombé, le ciel est resté pur ; il fait une belle soirée froide.
Nous sommes impatients de découvrir, de l’autre côté des montagnes, le pays dans lequel nous arrivons ; nous allons probablement apercevoir la ville de Cettigne, tous les villages du Monténégro ; nous aurons une vue splendide.
Nous sommes sortis d’embarras, d’ailleurs ; la route est redevenue magnifique ; ici, elle est achevée, et elle doit l’être jusqu’à Cettigne. — Nous prenons le grand trot pour rattraper le temps perdu, et nous commençons, par des pentes insensibles, à redescendre sur l’autre versant.
Des rochers nous masquent encore un moment la vue, — le temps de nous faire oublier la très grande élévation du lieu où nous sommes…
… Puis, tout à coup, le vide, l’immensité s’ouvrent devant nous…
C’est tout le Monténégro, jusqu’à l’Albanie, vu à vol d’oiseau, d’une effroyable hauteur. — C’est quelque chose qui ne ressemble à rien de ce que nous avons déjà pu voir en courant le monde ; c’est si saisissant et si inattendu, que nous nous arrêtons, nous regardant les uns les autres, — et j’entends les impressions de mes compagnons de voyage s’exprimer spontanément ainsi :
— Une mer pétrifiée !
— Un site lunaire !!
— Un paysage dans une planète morte !!!
Nous avons pourtant déjà vu bien des choses, un peu partout, nous quatre qui sommes là : les grandes désolations de l’Afrique, les déserts de sable, ou les champs de glaces ; les contrées mornes de l’Amérique australe, les grandes plaines qui ne finissent pas ; toute sorte de physionomies tristes de la terre ou de la mer, dans des contrées beaucoup plus inconnues et plus lointaines que le Monténégro.
Mais ceci est à part ; ceci a une tristesse à soi qui n’est pas celle d’ailleurs… Et puis aussi, il y a des moments particuliers pour voir les choses ; — il y a des dispositions d’esprit dans lesquelles on n’est pas toujours ; — il y a des jeux de lumière qui sont rares et qu’on ne retrouve plus…
Aucune trace de végétation ni de vie dans tout ce pays qui s’étend devant nous ; c’est partout cette même pierre grise de l’Herzégovine et du Monténégro, sur laquelle rien ne verdit, rien ne pousse. — Un monde de rochers vu de très haut ; des cimes vues par en dessus ; — des crêtes, moutonnées comme des lames que le vent pousse, se succédant, s’étageant sans fin jusqu’à des distances vertigineuses ; une houle de montagnes s’en allant se perdre dans des lointains d’une profondeur infinie, — étalant des formes et des attitudes tourmentées dans une fixité morte… Cela monte, monte, monte à l’horizon, toute cette tempête immobilisée ; les plans de perspective s’élèvent étonnamment haut dans l’air, et, aux dernières limites de la vue, les chaînes de l’Albanie, avec leurs neiges, ferment cette mer sinistre, marquent la séparation de la terre et du ciel par une pâle ligne blanche.
Et le soleil disparu jette, par reflet, une dernière lumière sur cette immensité désolée ; il y a dans les gorges des teintes vaporeuses d’un gris crépusculaire, et, sur les crêtes, des teintes rosées, comme des lueurs d’aurore boréale…
… « Un paysage lunaire ! » En effet, on pense que, si on arrivait en ballon dans la lune, on trouverait les mêmes aspects dans ces régions mystérieuses qui n’ont pas d’atmosphère. — Cela ne ressemble à rien de terrestre. — Cela fait songer aux tranquillités éternelles d’une planète qui aurait fini de vivre… C’est comme une image figée des grandes tourmentes cosmiques, un souvenir du chaos.
Où peut-on habiter, que peut-on manger, que peut-on faire dans un pays pareil ? À quoi bon une route, et où ce long serpent nous mène-t-il ?
D’ailleurs, nous avons beau chercher, promener nos yeux partout, rien qui ressemble à Cettigne. Nous voyons sous nos pieds la route, déployant sans fin ses courbes de reptile, côtoyant, contournant les montagnes, paraissant généralement redescendre par des pentes douces, — mais rien au bout…
La nuit tombe, confondant tout dans des gris vagues, dans des violets tristes. — Nous pressons nos chevaux pour arriver quelque part. — La route est très belle maintenant ; mais toujours pas de parapet, et nos chevaux s’entêtent dans leur manie de trotter au ras du bord. — Il y a près de nous des précipices dont l’obscurité qui vient ne nous laisse déjà plus voir le fond.
Six heures. — Nuit close ; le ciel resté entièrement pur, les étoiles s’allument ; il fait un froid très vif. — Nous ne distinguons rien devant nous que des pierres, mais nous allons bon train tout de même, pressés d’arriver.
À un détour du chemin, voici nos guides essoufflés qui nous tombent dessus :
« — Tout va bien, signores, disent-ils. — Encore une heure et demie ; continuez votre route !… »
Ils arrivent d’en haut par un sentier de traverse, et disparaissent en bas dans le ravin.
Rien que des pierres toujours. — La région où nous sommes est de plus en plus hérissée de pointes, d’arêtes, de pics tourmentés. — Des blocs ayant forme de toute sorte de choses animées et gardant des immobilités glaciales : — les uns se tenant droit debout, on ne sait pourquoi ; les autres se penchant sur la route comme de grands fantômes qui guetteraient les passants. — Il y a des pyramides de pierres et des écroulements de pierres ; il y a des champs de pierres, avec d’autres pierres éparpillées dessus comme des bêtes accroupies ; on voit partout s’ouvrir des espèces de vallées sinistres, comme on en avait déjà vu dans les mauvais rêves ; il y a partout de grands trous noirs et béants qui paraissent n’avoir pas de fond… Cela défile dans un silence de mort, — et il y en a toujours.
De plus en plus, nous nous imaginons faire un voyage dans les pays de la lune. — En plein jour, on en serait peut-être beaucoup moins frappé. — Apercevoir tout cela pour la première fois, en passant très vite, et la nuit, c’est bien étrange !
La route qui traverse ces régions lunaires continue à être très belle ; on peut maintenant allonger tant qu’on veut l’allure, même au bord des précipices.
Toujours le ras du bord, par exemple ; — nos chevaux l’affectionnent de plus en plus. — On renonce à les contrarier ; mais, de temps en temps, malgré soi, on se retourne pour jeter un coup d’œil sur leurs pieds de derrière qui débordent plus que ceux de devant : à chaque instant, on prévoit qu’ils vont les poser dans le vide…
Sept heures. — Nos guides reparaissent, pour ne plus nous quitter, cette fois. — Ils nous prient d’aller maintenant au pas, pour ménager leurs bêtes et eux qui sont fatigués ; ils se mettent même à marcher devant nous pour pouvoir au besoin nous empêcher d’aller trop vite, en nous modérant avec leurs bâtons.
— Enfin, voici une petite lumière qui paraît, — là-bas, bien loin, bien loin, comme dans le conte du Petit-Poucet ; — puis toute une réunion de lumières assez vives, dont la présence est une surprise pour l’imagination, au milieu de ces solitudes très sombres.
« — Cettigne ! disent les guides. — Tout va bien signores. — Encore une heure, continuez votre route ! »
Le pays, à présent, semble un peu moins désolé : çà et là, des masses plus noires, qui doivent être des bouquets d’arbres, de la verdure ; de temps en temps, un feu indiquant une cabane ; puis des aboiements de chiens au milieu du silence, — même des voix humaines… Nous approchons.
Tout à coup, nous nous trouvons en plaine, — une plaine qui doit être encore à six ou huit cents mètres de hauteur, mais qui est unie comme un terrain d’alluvion ; une sorte de cirque entouré de montagnes, une oasis au milieu de ce désert de pierres.
Cettigne est bâti là dedans ; ses lumières se rapprochent. — La route à présent est droite et large, — et cela repose.
Voici les lumières tout près de nous, et les premières petites maisons qui passent.
Nous arrivons dans une rue assez large, éclairée par des lanternes au pétrole et bordée de maisons basses, très blanches ; on dirait un de ces villages français à maisonnettes bien propres, comme on en trouve sur les bords de la Gironde ou de la Charente.
C’est Cettigne, — et cela confond toutes nos prévisions. — Nous attendions un nid de hiboux, dans le genre de Trébigne, d’Antivari, des villes de la Bosnie : de vieilles murailles, de vieilles cases grises échafaudées dans la montagne. — Au lieu de cela, une ville ouverte et correctement alignée en plaine ; aucune muraille, et des réverbères pour éclairer les passants ; un air de sécurité très surprenant ; — un air aussi honnête et aussi tranquille que ses habitants ont la mine farouche et la tournure de bandits.
Il y a, le long de cette rue, de petites boutiques campagnardes qui rappellent celles de l’Orient, et dans lesquelles on aperçoit des bonshommes en veste brodée assis au comptoir. — Dehors, nous rencontrons des groupes de personnages qui nous regardent arriver, de grands diables drapés dans des couvertures noires, avec de longs coutelas d’argent qu’on voit briller à leur ceinture. — Parmi les Monténégrins, nous croyons distinguer aussi des Albanais, et nous ne nous expliquons pas bien ce mélange.
Au centre du village, nos guides nous invitent à mettre pied à terre, devant un établissement d’un aspect assez comme il faut, qui est l’hôtel de Cettigne ; — il y avait sept heures environ que nous étions à cheval.
Cet hôtel est subventionné par le prince Nikita, qui l’a fait construire depuis que le Monténégro donne tant d’occupation à l’Europe, afin que les diplomates de passage pussent trouver un gîte dans le pays.
On nous fait monter au premier, dans la grande pièce d’honneur où notre dîner nous sera servi, et une hôtesse italienne très remuante, qui s’appelle Anetta, s’empresse autour de nous.
Cet appartement de luxe est crépi en plâtre et badigeonné de bleu ; pendus aux murs, il y a les portraits du prince et de la princesse du Monténégro, dans de gros cadres dorés, et puis des lithographies allemandes avec des légendes slaves. Un mobilier saugrenu de forme, couvert de damas bleu fané ; des choses disparates, drôles, venues on ne sait d’où, d’Autriche ou d’ailleurs, apportées là à dos de mulet, — ou à dos de femme.
Nous nous informons si ce pays n’a pas d’autre route que celle de Cattaro pour communiquer avec le reste du monde ; — il paraît que non. — Il y a bien, nous dit-on, la route d’Albanie ; demain, on nous la fera voir. — Mais elle est encore plus longue et beaucoup plus mauvaise ; et puis, dans ce moment-ci, elle a l’inconvénient, très sérieux pour une route, de ne mener nulle part : la politique est très embrouillée de ce côté-là, et on ne peut plus guère passer.
Il fait un froid de loup dans cet hôtel ; nous sommes transis, malgré le feu de bois qui flambe.
Au dessert, on nous avoue qu’on n’a que deux lits à notre service ; par extraordinaire, il y a beaucoup de monde, quatre ou cinq personnes au moins, des diplomates étrangers ou des correspondants de la presse. — Deux d’entre nous seront obligés de se rendre dans l’autre auberge de l’endroit, où des chambres sont déjà préparées.
Il est dix heures à peu près quand nous nous retrouvons dans la rue, — nous deux qui logeons là-bas, dans l’établissement de second ordre ; — c’est une heure indue pour Cettigne ; il n’y a plus personne dans cette rue de village ; les maisonnettes sont fermées, les petites lanternes à pétrole s’éteignent tout doucement. — Il gèle, on voit briller les toits, et, sur le sol, une couche aussi blanche que les murs des maisons commence à se déposer. — Un air vif et pur, une belle nuit claire d’hiver, du silence et du calme. — Et comme on sent bien qu’on est dans un petit pays perdu, dans un petit pays qui vit tout seul, bien loin des autres, de sa vie minuscule. — Il y a quelque chose, dans le sommeil de ce village, qui serre le cœur ; un peu de cette impression qu’on éprouve la nuit au milieu des forêts très profondes, ou dans les îles très isolées ; — on pense à ce désert de rochers, à toute cette désolation qui vous entoure, qui vous enserre ; — on a l’imagination hantée par ce cauchemar de pierres qu’on vient de traverser.
Le guide qui nous conduit frappe à la porte d’une maison qui donne sur les champs ; on nous ouvre avec hésitation. — Nous entrons dans une sorte de café où plusieurs Monténégrins sont assis, fumant près du feu dans de longues pipes orientales. — Ils sont propres, ceux-ci, et assez beaux, dans des costumes très brodés d’or. — Un peu bandits toujours, — mais ce ne sont plus les campagnards sauvages de Niegouch ; on reconnaît en eux des citadins de la capitale.
Nous montons dans nos chambres, qui ont un petit air innocent et modeste ; des meubles tout neufs, fabriqués probablement dans le pays par des menuisiers naïfs, sur des modèles démodés ; des murs bien blanchis à la chaux ; une propreté réjouissante. — Nos vitres sont gelées. — Les Monténégrins d’en bas chantent en sourdine leurs longues chansons de guerre ; cela nous berce, et nous nous endormons d’un bon sommeil…
IV
CETTIGNE
Il y a plusieurs manières de décrire les pays, — plusieurs sortes de récits de voyage. — Il y a d’abord les articles très sérieux : études approfondies, détails comme en peuvent fournir les gens qui ont vécu très longtemps dans les endroits dont ils parlent.
Puis il y a aussi les notes rapides, qui sont comme les impressions sténographiées du voyageur qui passe. — Impressions primesautières qui s’effacent très vite ; qu’il faut noter tout de suite, parce que, un peu plus tard, on ne les noterait plus. — Certains aspects des pays où l’on arrive vous frappent très vivement à première vue, par contraste avec les pays d’où l’on vient ; au bout de quelques jours, ils ne vous frappent plus ; un peu plus tard, on trouve oiseux d’en parler.
C’est pourquoi les voyages en courant ont du bon ; — quand on a déjà beaucoup circulé par le monde, on s’est habitué à se former d’un seul coup une idée de toute une contrée. — Du pêle-mêle des choses qui vous sont apparues en quelques heures, on dégage une vue d’ensemble, — vue bizarre, esquissée à grands traits, — mais souvent juste.
C’est ce pêle-mêle qui va suivre. — Il y aura dans ce chapitre des choses incohérentes et des choses futiles, notées au hasard de la course. — La vue d’ensemble s’en dégagera-t-elle pour le lecteur ? — Il est fort à craindre que non : celui qui écrit n’a pas pour cela le talent qu’il faudrait…
… Toute sorte de bruits joyeux du matin viennent nous éveiller dans nos chambres d’auberge : des moineaux qui se battent sur le toit, des coqs et des poules qui font la conversation sous nos fenêtres, des moutons qui bêlent, — une voix de petite fille qui chante un hymne slave.
La gelée a dessiné sur nos vitres de fines fougères transparentes ; à travers, on voit le bleu du ciel et le beau soleil qui brille.
Cette paix, ces bons bruits de la campagne, cette honnête tranquillité villageoise, nous apportent au réveil des impressions pastorales. — Ce sont des impressions inattendues, continuant la surprise de cette plaine unie, de ces champs de blé, de ces maisonnettes blanches.
En bas, auprès du feu, la servante de l’hôtel nous sert du café noir, dans de très petites tasses, comme en Orient. — Cette servante ressemble à la princesse du Monténégro, — laquelle ressemble à la tête de République de nos anciens timbres-poste ou de nos pièces de monnaie. — C’est une belle fille aux traits durs, coiffée, à la mode de son pays, d’une natte en diadème et d’un petit voile noir retombant sur la nuque.
On a tout de suite fini de visiter Cettigne. — Rien qu’en regardant par la fenêtre de cette salle d’auberge, on en a une idée complète.
La rue, à peu près unique, par laquelle nous sommes arrivés hier au soir, est là, en plein soleil. — Bien droite, bien large, — ayant l’air plus large encore, tant sont modestes les maisons qui la bordent.
Il fait froid ; l’air qui vous arrive par cette fenêtre est vif et pur ; rien qu’en respirant, on sent qu’on est très haut dans les montagnes. — La campagne, toute blanche de gelée, brille au clair soleil du matin.
Cette grande rue de village a un aspect particulier, un certain petit air de capitale ; on voit que c’est le forum, le grand boulevard de la contrée. — Des groupes d’hommes s’y promènent, en discutant avec animation. — Ils parlent politique, probablement ; ce sont des notables des villages voisins, venus dans la ville de leur prince pour traiter les affaires de leur pays. — Ils ont leurs beaux costumes, leurs belles armes, et paradent au soleil de novembre avec des airs gelés.
Leurs vêtements brodés d’or disparaissent à moitié sous des couvertures de laine noire. — Tous portent, jeté sur leurs épaules, une espèce de châle à franges, dont les bouts symétriques pendent de chaque côté de leur corps, comme de longues élytres. — Ces hommes, ainsi vêtus, ont des silhouettes originales ; de loin, on dirait de grandes hirondelles noires marchant sur la neige, les ailes repliées et tombantes.
À l’horizon, des montagnes dessinent leurs découpures grises sur le bleu pâle du ciel ; on songe à tout ce désert de pierres, qui est là derrière et qui vous envoie, par-dessus ces sommets, sa note triste…
Il y a bien des Albanais aussi, qui se promènent comme chez eux dans ce pays des ennemis ; de grands vieillards qui se drapent dans leurs cafetans doublés de fourrure, et font bouffer leurs courtes fustanelles de batiste à mille plis — avec la grâce de vieux soldats moustachus qui auraient mis des jupes de danseuses.
Nous les prenons pour des parlementaires ; — mais non, ce sont simplement des marchands qui viennent, malgré toutes les menaces de guerre, continuer leur trafic.
Un personnage, tout en drap bleu de ciel brodé d’or, débouche d’un chemin transversal : — c’est le prince Nikita.
Des gens qui l’attendaient au passage se découvrent et s’inclinent dans des attitudes de vénération profonde. — Les uns baisent sa main gantée ; les autres lui présentent des papiers qui doivent être des suppliques.
C’est l’habitude du prince, nous dit-on, de donner audience matinale à ses sujets, en plein air. — Il se met à faire les cent pas de long en large, suivi à petite distance respectueuse par les hommes en châle noir ; il paraît causer avec eux sur un ton paternel.
Chaque fois qu’il se retourne, tout le monde se retourne aussi, s’écarte et salue. — Le prince, encore jeune, est très digne dans son maintien, — exagérant peut-être un peu ses poses parce que nous sommes là, — mais très majestueux, et en même temps très correct.
Cela a bon air, cette promenade au milieu du peuple ; on s’enthousiasmerait presque pour ces mœurs patriarcales. — Mais nos sympathies sont depuis longtemps si bien acquises aux Albanais et aux Osmanlis, qu’il nous est difficile, en pays monténégrin, de nous enthousiasmer pour quelque chose…
L’audience terminée, le prince rentre dans son palais, que garde un grand brigand de factionnaire, enveloppé, lui aussi, dans un châle noir…
Il y a de tout en miniature, à Cettigne : une petite imprimerie, où s’imprime un petit journal monténégrin ; — une petite caserne, un petit hôpital ; — un petit bureau de poste, où s’affranchissent de rares lettres avec des timbres à l’effigie du prince… Cela n’a pas l’air sérieux, cette capitale ; c’est comme un pays pour rire, une microscopique imitation de ville…
Nous nous félicitons de ne voir dans la rue que des gens vêtus d’une manière classique. — Les Monténégrins, — le prince surtout, — tiennent à leur luxe traditionnel de costume, à leurs broderies, à leurs armes ; c’est de leur part une preuve d’intelligence et de goût.
Deux petites filles efflanquées, les élégantes de l’endroit, se montrent à nous avec des robes à volants et des semblants de tuniques. Elles sont les seules ; encore ont-elles mis par-dessus des vestes et des voiles de Monténégrines, — et d’un peu loin cela peut passer.
Mais voilà qu’au milieu du jour, le soleil d’automne, qui chauffe encore, fait sortir de leur gîte des promeneurs inattendus : quelques messieurs en ulster et chapeau de soie à haute forme se mettent à circuler au milieu de tous ces hommes beaux et pittoresques.
Notre hôtesse s’excuse en nous disant que ce sont des diplomates étrangers, amenés par la force des circonstances, — et que, en temps ordinaire, on n’a pas l’habitude d’en voir.
À Cettigne, les maisons sont proprettes au dedans comme au dehors. — Très simples, par exemple : des chambres plâtrées et blanchies à la chaux, avec généralement sur les murs des dessins bleus, — peints très naïvement, comme par des enfants ; des meubles bien modestes ; et puis toujours, dans un coin, les saintes icons, les dieux lares du logis.
Les icons sont de vieilles images de saints qu’on se passe de père en fils ; elles sont d’or ou d’argent et ont souvent à elles seules plus de valeur que la maison tout entière. — Auprès d’elles, on suspend quelque vieille lampe d’argent, on conserve quelque vieux morceau d’os de martyr, enchâssé richement comme un bijou de grand mérite ; — et devant tout cela, on prie…
Dans les récits de voyages au Monténégro, on a abusé des guzlas, des chants de guerre et surtout des cérémonies nuptiales. — Depuis que ce petit pays occupe le monde, on a lu partout des descriptions de ses fêtes de mariage ; on en sait le programme par cœur.
Aujourd’hui, c’est l’aide de camp du prince qui se marie avec une jeune fille d’une des plus riches familles de la contrée. — Nous assistons à ce défilé de noces, et, par le beau temps qu’il fait, c’est réellement bien joli.
De l’autre bout de la plaine unie, nous voyons un cortège s’avancer : une trentaine de cavaliers agitant le drapeau national, rouge à croix blanche, — et tirant des coups de fusil en l’air. — C’est la mariée, que les jeunes hommes des noces amènent au domicile de son époux, en simulant une capture, en poussant des cris de triomphe.
À l’entrée du village, des gens attendent cette petite troupe armée, pour offrir aux cavaliers des fruits et leur présenter du vin qu’ils doivent boire à cheval. — Le garçon d’honneur, qui ouvre la marche et boit le premier, porte un nom très connu dans les dernières guerres avec la Turquie : c’est Pétrovitch. — Il est couvert de broderies, de dorures et parade sur un cheval blanc admirable.
Les armes, les costumes de tout ce monde, sont fort beaux. — Mais ce qu’on regarde, ce qu’il y a de charmant, c’est la mariée.
Une toute jeune fille, qui paraît avoir à peine dix-huit ans. — Elle est vêtue d’un costume d’une grande richesse. Sa veste et son gilet sont de velours cramoisi tout brodés d’or ; son manteau de Monténégrine est en drap blanc brodé d’or ; il traîne sur la croupe de son cheval, que deux hommes tiennent par la bride.
La mariée est partie de grand matin de la maison paternelle, qui est là-bas, fort loin sur la route d’Albanie ; elle est partie, seule femme, conduite par tous ces hommes ; — pâle, un peu fatiguée par le chemin, appuyant sa petite main gantée de blanc sur le pommeau de sa selle, elle est très émue en faisant son entrée dans ce village où tout le monde la regarde ; elle baisse les yeux avec un petit air modeste et intimidé qui la rend ravissante.
Dans un commencement de rue transversale est situé le palais du prince, — entre cour et jardin. — Deux lanternes au portail, et une guérite ; — l’aspect d’une maison de campagne de bons bourgeois aisés.
Derrière, un grand jardin triste : murs bas, allées droites, rares arbustes, qui ont déjà semé sur le sol leurs feuilles jaunes ; — c’est là que le petit prince Danilo, héritier présomptif, prend ses ébats avec les sept princesses ses sœurs.
Près du palais moderne, le palais des ancêtres, plus modeste encore ; dans la cour abandonnée, des canons pris aux ennemis héréditaires, aux Turcs : des canons de bronze marqués au chiffre du Sultan, qui traînent à terre sur l’herbe verte.
Plus loin, la chapelle des princes, et un très ancien couvent, adossé à un rocher.
En haut de ce rocher, une tour ronde, pareille à un moulin à vent sans toiture. — De là on domine toute la plaine de Cettigne : des champs labourés et des prairies ; quelques bouquets d’arbres, quelques lignes de peupliers sans feuilles ; et les montagnes de pierre grise entourant ce pays plat, à peu près comme des murailles qui enfermeraient une arène de cirque.
Elle servait à un singulier usage, cette tour : c’était là qu’on exposait au bout de longues perches les têtes qu’on pouvait couper aux voisins les Turcs.
Depuis quelques années, on a aboli cet usage chrétien-slave. — À la place des têtes humaines, on a suspendu une grosse cloche, offerte par le czar pour la cathédrale de Cettigne. — (La cathédrale n’est pas bâtie, la cloche attend là, — et le dimanche on la fait sonner.)
Le czar, qui a donné tant de choses au Monténégro, ne pouvait faire moins que de lui envoyer ce pieux souvenir ; car il est grand donateur de cloches : pas une paroisse en Bulgarie qui n’ait dans son clocher tout un carillon offert par lui.
Dans une salle du couvent, — sorte de vieux grenier où nous montons par une échelle, — on nous montre le trésor de l’église : des armoires poudreuses, vermoulues, toutes remplies de riches étoffes anciennes : draps d’or et d’argent, ornements d’autel, mitres d’évêques grecs, reliquaires d’or fin d’un travail précieux, calices, ostensoirs.
Au milieu de toutes ces vieilleries du passé, en furetant sous les toiles d’araignée et la poussière, parmi d’antiques évangiles du rite slave, nous trouvons une collection de dix années de la Revue des Deux Mondes…!
La chapelle du prince est petite et basse ; elle a un aspect sombre.
De chaque côté de l’entrée, un catafalque noir à bordure d’argent, avec des baïonnettes et des sabres posés dessus en croix : tombeaux de princes morts en combattant les musulmans.
C’est bien monténégrin, ces sabres, ces baïonnettes, dans cette église. — On sent là le petit peuple farouche, mêlant à ses idées religieuses des idées de guerre et de vengeance, de têtes coupées et d’éventrements.
Le fond de la chapelle est occupé par une grande boiserie peinte et dorée, dans laquelle s’ouvrent, suivant la coutume slave, trois petits volets sculptés. — C’est par ces ouvertures que, pendant les offices, les fidèles peuvent apercevoir l’autel.
Mais le lieu très saint est une aile latérale de l’église, — une voûte basse sous laquelle le jour arrive en passant entre d’épais barreaux de fer.
Là, des reliques de saint Pierre sont conservées dans un grand cercueil magnifiquement recouvert de drap d’or. Au-dessus du catafalque sont suspendues de vénérables icons, images de saints recouvertes d’or et d’argent, pièces curieuses de l’art slave ancien. — Les vêtements, les fonds, tout est en métal précieux repoussé et ciselé ; et, dans ces grandes plaques d’or, aux endroits voulus, sont percés des trous par lesquels les saints qui sont derrière montrent leurs figures et leurs mains peintes. — Ces saints ont de grandes couronnes, de grandes auréoles d’or et de brillants, d’un dessin primitif, d’un luxe sauvage, — œuvres rares des orfèvres d’autrefois.
Les siècles ont noirci ces icons ; ils ont donné je ne sais quoi de mystérieux à ces personnages qui vous regardent par les trous de leurs vêtements splendides, qui vous fixent avec des yeux vagues, comme plongés dans la nuit du temps.
Quand cet empire des Slaves du Sud, dont les diplomates prévoient l’aurore, aura envahi la rive de l’Adriatique, cette chapelle restera le lieu sacré par excellence, de même que la dynastie du prince Nikita restera la dynastie légitime, la vieille souche des souverains.
On se demande ce que seront ces Slaves, descendus de leurs montagnes et devenus une vraie nation. On ne se les représente pas, transformés en peuple moderne, et lancés dans le mouvement du siècle. Certes, dans chaque maison, on conservera toujours les saintes icons ; dans chaque famille, on gardera la manie des reliques de martyrs, des vieux ossements enfermés dans des boîtes précieuses, des fétiches, des débris humains enchâssés d’or et de pierreries. Et ce coin de chapelle restera le cœur, — la Mecque, — la sainte Kasbah de ce pays ; il y a dans ce lieu une solennité de sanctuaire, on y sent le mystère, le recueillement du berceau de tout un peuple.
V
Comme les pays changent de physionomie avec les aspects du ciel !
Nous quittons Cettigne par une splendide matinée d’automne, et cette fois nous traversons le désert de pierres aux heures les plus lumineuses du jour, de midi à quatre heures.
Le ciel est absolument pur. Les pluies de la veille ont avivé les teintes des choses et donné à l’air une plus grande transparence.
C’est toujours gris, ce pays, d’un gris presque uniforme dans toute son étendue ; mais dans cette monotonie il y a mille détails : des tapis de lichens, des petits cristaux de glace qui brillent comme des gemmes précieuses, des plaques de mousse pareilles à des morceaux de velours vert, et des brouillées brunes de branchages morts. Les mornes tristes sont baignés de soleil, et les lointains tourmentés de ce pays de pierres, sont blanchâtres comme des laves sous le ciel très bleu. Un silence et un grand calme sur le Monténégro. — Ce ciel sans un nuage qui s’étend sur nous est d’une limpidité méditerranéenne, d’une couleur admirable.
Trois ou quatre petits hameaux par-ci par-là, enfoncés dans des crevasses gigantesques, ou bien perchés comme des nids d’aigles, et faits toujours de la même pierre grise ; toujours de la même couleur et toujours sans verdure.
Il y a des champs aussi, que nous n’avions pas soupçonnés, l’autre nuit, en passant.
On ne s’imagine pas en France ce que sont les champs au Monténégro. De loin en loin, on aperçoit, au milieu de cette aridité toute nue, des petits ronds de terre noire ; c’est dans les bas-fonds, le plus souvent, dans les endroits les moins secs et les moins déchiquetés, qu’on trouve ces cirques en miniature, précieusement entourés de petits murs de pierres ; quelquefois ils n’ont pas cinq mètres carrés, ces champs factices, et puis, pendant des lieues, on n’en rencontre plus.
Dans chacun de ces petits ronds, on voit généralement une femme qui travaille avec une bêche, enlevant les cailloux obstinés qui tombent toujours d’en haut sur ses plantations microscopiques. C’est cette femme qui a construit à la sueur de son front ce champ qu’elle cultive : elle a édifié d’abord le petit mur d’enceinte, et puis elle a apporté la terre sur son dos, l’ayant ramassée de-çà de-là, dans toute sorte de petits trous où la nature en avait caché un peu. Il a fallu le placer dans un endroit propice, ce champ, quelquefois très loin du hameau, et, après sa rude journée de travail, la pauvre Monténégrine a encore une longue course à faire dans les rochers avant de rentrer au logis, où son époux, oisif et superbe, l’attend pour la battre.
Nos chevaux trottent assez allègrement sur la belle route carrossable du prince Nikita. Nous nous élevons toujours, et à mesure que nous approchons des plans supérieurs des montagnes, nous voyons de nouveau s’étendre et se superposer à l’infini les lignes immenses de cette houle de pierres. Voici le lac de Scutari qui apparaît à l’horizon, du côté du sud ; sur l’uniformité grise, il étend sa nappe d’un bleu cru, comme une grande coulée de lapis sur des cendres.
Arrivés tout en haut, nous jetons un dernier coup d’œil sur le Monténégro, avant de redescendre de l’autre côté, vers les régions civilisées de l’Autriche. C’est alors qu’il se forme dans notre esprit une sorte de synthèse rapide de tout ce qui nous est apparu dans ce pays ; cette vue à vol d’oiseau que nous avons là sous les yeux, se complète de mille détails de souvenir, et devient une sorte d’aperçu idéal, de grande vue d’ensemble imaginaire.
Le Monténégro, — un pays de pierres, où les nuances de toute chose sont grises… Là-bas, sur le versant de l’Albanie, du côté d’Antivari et de Dulcigno, on devine bien des teintes plus vertes, des régions moins désolées ; mais cela, c’est la zone conquise, le commencement des empiétements slaves. L’ancien, le vrai Monténégro, n’est qu’un grand déchiquetage de pierres, un recoin sinistre dans le monde.
En fouillant du regard cette désolation lunaire, on aperçoit d’abord, de loin en loin, les petits ronds de terre noire, — les champs révélant la présence des hommes. En regardant de plus près, on distingue les hameaux, — gris aussi ; — les murs et les toits sont faits de pierres brutes, comme certains villages des anciens Celtes. Un air vif et salubre court sur ces rochers : un ciel ordinairement pur s’étend sur tout cela. En s’approchant encore, on voit les rares habitants, circulant dans leur désert par des sentiers de chèvres ; leurs costumes aussi sont grisâtres : hommes et femmes sont vêtus de grandes houppelandes de laine, de la même couleur que les roches. Mais ces longs vêtements, bâillant sur la poitrine, laissent entrevoir en dessous un luxe surprenant d’étoffes éclatantes et de broderies dorées.
De ces hameaux, on entend sortir le soir des sons de guzla à une seule corde, de vieux chants de guerre traînants et nasillards, de tristes hymnes slaves. Les hameaux sont misérables, sordides ; mais, dans chaque cabane, il y a quelque part, accrochées au mur, les saintes icons, qui ont des vêtements d’or, et puis, pendues aux solives enfumées, au milieu des haillons noirs, les vieilles armes précieuses, tout étincelantes de ciselures d’argent.
Les gens qui habitent là sont singuliers, et n’ont pas la mine avenante.
Les femmes, l’air robuste et farouche, la tournure masculine, les mains épaissies par le travail, des cheveux rudes et dépeignés s’échappant du voile noir qui leur couvre la tête.
Les hommes, grands, beaux, généralement blonds avec les yeux bleus, de longues moustaches, des poses de guerriers ou de bandits.
Les femmes ont, sous leurs longs paletots de laine, des vestes à broderies ou à paillettes ; des ceintures de cuir, épaisses comme des harnais, et garnies de grosses pierres rouges ; d’énormes agrafes, d’énormes boucles d’oreilles en argent ciselé ou en filigrane ; des cercles de métal pour soutenir les seins, et des gorgerins de cuivre ou d’argent aussi lourds que des pièces d’armure.
Chez les hommes, un luxe plus grand encore. La traditionnelle houppelande grise s’ouvre sur des gilets de velours chamarrés d’or. Et tout cela surprend, mêlé à ces haillons, mêlé à la misère et à l’aridité de ce pays de pierres.
Ce que ces gens ont de beau surtout, ce sont ces armes dont leur ceinture est garnie comme un musée : des kandjiars d’argent ciselé et niellé, avec des perles de corail semées sur le manche comme des gouttes de sang ; des pinces d’argent pour allumer le chibouck, et de vieux pistolets merveilleux, tout recouverts de filigranes et d’incrustations précieuses.
Toute la fortune de la famille est là, amassée de génération en génération. Telle arme vient d’un arrière-grand-père, qui y avait mis tout le prix de la laine de ses troupeaux ; telle autre vient d’un ascendant plus éloigné encore, qui y avait dépensé toutes les récoltes du champ cultivé par sa femme. Et quelques-uns de ces hommes commencent à vendre à des étrangers ces choses rares, pour acheter des revolvers et des fusils modernes, qui sont laids, mais qui font plus de mal.
Tous portent encore l’ancienne coiffure symbolique, le petit bonnet rouge entouré du large ruban de deuil. Ce ruban noir représente l’oppression étrangère, la domination musulmane ; on l’enlèvera quand le peuple slave sera uni et libre (on pourrait presque l’enlever maintenant). Sur le fond du bonnet rouge est brodé un soleil d’or : le soleil des Slaves ; ce soleil est posé de côté, aux trois quarts voilé encore sous le ruban de deuil, comme un astre qui n’est pas levé ; plus tard, quand les grands jours seront venus, on le mettra au milieu.
Au centre de ce soleil sont brodés ces deux caractères : H. I. Cela signifie : Nikita Ier (l’h est l’n de l’alphabet slave). C’est le chiffre vénéré du prince régnant.
Les habitants des Bouches de Cattaro, — qui ont la même origine et qui s’intitulent Boccésiens pour ne pas se dire Autrichiens, — portent, eux aussi, ce bonnet et ce symbole, pour faire pièce à l’Autriche. Ils rêvent être Monténégrins, mais ils ne le seront pas. En revanche, leurs voisins les Albanais, qui se feraient tuer pour ne pas l’être, le seront prochainement par force. Ainsi en a décidé l’Europe, qui, chacun sait, a sur le groupement des races des théories magnifiques.
Cette digression a été bien longue, à propos d’un bonnet rouge orné sur le côté d’un chiffre d’or. Elle nous a fait oublier que nous étions sur le point culminant des hauteurs du Monténégro, ayant sur notre tête la voûte claire du ciel ; auprès de nous, un groupe de paysans farouches vêtus de laine grise ; sous nos pieds, tout un grand pays gris ; et là-bas, très loin, la ligne d’indigo du lac de Scutari, se fondant dans les teintes cendrées de l’horizon.
Tout cela disparaît. Nous trottons un moment sur cette partie de la route qui est bordée de rochers et d’où l’on ne voit rien, et bientôt nous nous retrouvons dans la vallée de Niegouch.
Là, nous tombons tout à coup au milieu d’une agitation, d’un grouillement de monde que nous n’attendions pas, et qui contraste avec la tranquillité des solitudes d’où nous venons de sortir. Ce n’est plus dimanche, aujourd’hui : plus personne dans les cabarets, mais toute la population des villages est sur pied, empressée, travaillant avec ardeur à la fameuse route carrossable, à la route unique du pays. Tout le monde a sa tâche : les femmes piochent et charrient les pierres ; les bébés tamisent le sable ; et les hommes commandent. Il y a dans cette armée de travailleurs des enfants blonds et roses, qui ont de charmantes petites figures barbouillées ; il y a des jeunes filles qui sont jolies, mais sales, dépeignées, ayant des poux…
On se range pour nous faire place, en retirant à la hâte les pelles, les leviers et les pinces ; on nous dit plusieurs fois : Dobro iutro ! et Dobra vetché ! (le bonjour et le bonsoir des Monténégrins). On fait beaucoup de réflexions sur notre compte, et surtout on nous demande des sous, on nous tend la main pour nous demander l’aumône.
Quelques hommes, moins dépenaillés que les autres, ont l’air d’espèces de conducteurs de travaux, menant rudement leur monde. Comme nous leur faisons l’effet de personnages considérables, ils prennent eux-mêmes nos chevaux par la bride dans les passages les plus difficiles, pour les faire marcher avec précaution sur la crête des petits murs ; alors les pieds de nos bêtes font rouler des pierres, et les gens qui travaillent en dessous, dans les lacets inférieurs, en reçoivent sur le dos.
Quand nous avons traversé la vallée de Niegouch, nous arrivons aux effroyables précipices ouverts sur la Dalmatie. C’est là dedans que nous devons descendre.
À nos pieds, quelques petits nuages légers au-dessous desquels se déroulent les pays autrichiens ; tous les méandres des Bouches de Cattaro se dessinent là comme sur une carte géographique immense.
Des villages et des villages, tout petits, vus par en dessus, avec leurs clochers en raccourci, comme bâtis au fond d’un abîme. On est encore en plein été en bas, quand ici, près de nous, des stalactites de glace pendent partout aux roches sombres.
Toutes ces maisons, ces églises, ces bois, cette magnifique verdure, tout cela vous a des airs de pays enchanté quand on revient du Monténégro.
Tout au fond, dans la baie de Cattaro, l’eau calme semble dormir ; elle a l’immobilité des lacs souterrains au pied de ces masses terribles ; elle est comme un miroir reflétant dans des profondeurs infinies toute sorte de grandes images renversées.
C’est le soir, le soleil baisse. La mer, qui a toujours l’air de vouloir remonter dans le ciel quand on la regarde de si haut, passe par-dessus tous les plans de montagnes ; elle prend, du côté du couchant, d’admirables teintes de nacre verte. Voici l’escadre internationale que nous apercevons là-bas, par-dessus les pics de Persano, comme si la nappe brillante de l’Adriatique l’avait soulevée avec elle dans les airs.
Cette apparition de l’escadre nous rappelle les agitations de la politique que nous avions un peu oubliées ; ils n’ont pourtant pas l’air bien effrayant, ces cuirassés, vus d’où nous sommes ; on dirait des petites bêtes noires endormies sur la mer tranquille.
Cette compagnie de mouches d’eau posées sur cette espèce de lac suspendu, cela représente la puissance navale combinée de l’Europe ; — et cela est venu pour prêter main forte aux gens qui habitent dans ce cauchemar de pierres d’où nous venons de sortir… Très drôle de chose !…
Nous commençons à descendre par les interminables lacets qui nous mèneront jusqu’en bas. Peu à peu l’air s’alourdit et devient moins froid. Cattaro est droit au-dessous de nous ; nous voyons déjà ses toitures brunes.
La nuit commence à tomber. Dans une masse verte qui est le jardin de la ville, des lumières s’allument en rond, et puis la musique d’un régiment autrichien nous arrive distinctement, comme sortant du fin fond de la terre. Une valse de Strauss… Nous rentrons dans des pays très civilisés.
Nous descendons toujours. Maintenant nous entendons tous les bruits de la ville. L’air est redevenu tiède ; il est imprégné d’odeurs d’oranger, d’indéfinissables senteurs de pays chauds.
Nos guides avaient raison de dire que nous nous étions trop attardés en route. — La nuit nous prend tout à fait dans les lacets ; il faut descendre de cheval, et confier nos bêtes à nos guides, qui les feront marcher tout doucement par la bride. Nous, nous allons continuer la descente à pied ; nous devons être près d’arriver d’ailleurs, et cette promenade finale ne durera pas longtemps.
— Hélas ! elle dure encore une heure et demie. — Environ quatre-vingts tours de lacet. Cette musique, ces bruits distincts nous avaient trompés, et nous étions très haut. Dans la nuit noire, nous marchons sur des pierres pointues qui nous font mal, ou sur des pierres rondes qui roulent sous nos pas. — Et il est fort tard quand nous arrivons en bas, à Cattaro.