Confessions (Verlaine)

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CONFESSIONS


PREMIÈRE PARTIE


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I

On m’a demandé des « notes sur ma vie ». C’est bien modeste, « notes » ; mais « sur ma vie », c’est quelque peu ambitieux. N’importe, sans plus m’appesantir, tout simplement, — en choisissant, élaguant, éludant ? pas trop, — m’y voici :

Je suis né, en 1844, à Metz, au no 2 d’une rue Haute-Pierre, en face de l’École d’application pour les futurs officiers du Génie et de l’Artillerie. Je me rappelle une petite pension où j’allai jusqu’à l’épellation inclusivement, dans une rue aux Ours, chez une demoiselle très gâteau, et c’est tout le souvenir que j’ai d’elle et de mes études sous sa direction. De notre premier étage je voyais tous les matins passer à cheval la longue fde des élèves de l’École d’application en petite ou en grande tenue, selon les jours, des sous-lieutenants des deux armes savantes, et mon petit cœur tout militaire trottait, galopait derrière eux, Dieu sait comme ! Mon père était capitaine du Génie, et chez mes parents c’était souvent le tour des choses de l’armée, dans les conversations, et des officiers du régiment aux soirées hebdomadaires, whist et thé, qui s’y donnaient. J’étais si fier du bel uniforme paternel : habit à la française au plastron de velours avec ses deux décorations d’Espagne et de France, Alger et Trocadéro, bicorne à plumes tricolores de capitaine-adjudant-major, l’épée, le bien ajusté pantalon bleu foncé à bandes rouges et noires, à sous-pieds ! si fier aussi de son port superbe d’homme de très haute taille, « comme on n’en fait plus », visage martial et doux, où néanmoins l’habitude du commandement n’avait pas laissé de mettre un pli d’autorité qui m’imposait et faisait bien, car j’étais mauvais comme un diable quand on me tolérait trop d’espièglerie.

Ma pauvre mère en savait long là-dessus, que son extrême bonté n’empêchait pas toutefois, si les choses allaient à l’excès de mon côté, d’en venir du sien aux justes extrémités. Plus tard, beaucoup plus tard, quand j’eus grandi, à quoi bon ? vieilli, pourquoi ? elle était coutumière, vaincue à la fin par mon adolescence tumultueuse et ma maturité pire dans l’espèce, de me dire, lors de nos scènes, en forme de menaces auxquelles elle savait bien que je ne croirais pas : « Tu verras, tu en feras tant qu’un jour je m’en irai sans que jamais tu saches où je suis. » Non, elle ne devait pas réaliser ces paroles, et la preuve, c’est qu’elle est morte d’un refroidissement contracté en me soignant de la maladie qui me tient encore. Eh bien, je rêve souvent, presque toujours, d’elle : nous nous querellons, je sens que j’ai tort, je vais le lui avouer, implorer la paix, tomber à ses genoux, plein de quelle peine de l’avoir contristée, de quelle affection désormais toute à elle et pour elle… Elle a disparu ! et le reste de mon rêve se perd dans l’angoisse croissante d’une infinie recherche inutile. Au réveil, ô joie ! ma mère ne m’a pas quitté, tout ça n’est pas vrai, mais, coup toujours terrible, la mémoire me revient : ma mère est morte, ça c’est vrai !

Il ne faudrait pas conclure de là que je fusse un enfant pervers ou méchant. J’avais mes moments fréquents de gentillesse et il suffit, pour en être convaincu, de voir mon portrait fait quand j’avais quatre ans, portrait dont l’original est actuellement en la possession de mon ami Raymond de la Tailhède qui le tient du si regretté Jules Tellier à qui je l’avais donné. J’y suis représenté en petit bonnet à ruches surmonté d’un bourrelet blanc et bleu. (Mon prénom de Marie m’avait voué à la Sainte Vierge qui s’est souvenue de son filleul vers 1873-74, époque où j’écrivais Sagesse si sincèrement !) On me reconnaît encore dans cette d’ailleurs assez jolie gouache. J’y ai les yeux bleus, qui ont, si je puis ainsi parler, grisonné depuis, avec une bouche à la lèvre supérieure en avant et l’air foncièrement naïf et bon. Ai-je tant changé que ça ? En laid, oui ; en mal ? je ne crois pas.

Outre mes parents j’avais une cousine, de huit ans plus âgée que moi, orpheline du côté de ma mère, que celle-ci et mon père avaient recueillie et élevaient comme leur propre fille. J’ai toujours eu pour elle l’affection d’un jeune frère et elle m’aimait tendrement.

Pauvre chère cousine Élisa ! Elle fut la particulière douceur de mon enfance dont elle partagea et protégea longtemps les jeux ; parfois, dans les commencements, elle fut un peu, enfant elle-même, la complice innocente des malices ou plutôt encore l’inspiratrice des gentillesses puériles qui constituèrent ma vie morale de ces années-là. Elle taisait mes grosses fautes, exaltait mes petits mérites, me grondait si gentiment entre temps. Avec l’âge, ce furent de bons conseils, des exemples aussi de soumission, de déférence et de prévenance qu’elle me donnait et dont je profitais plus ou moins — et c’était une petite mère sous la grande, une autorité non plus douce, non plus chère, mais comme de plus près encore. Quand elle se maria, pour mourir hélas ! quelques années après, notre affection continua la même, et, que disais-je plus haut ? complice encore de mes malices d’alors, ce fut elle qui me fournit l’argent nécessaire à la publication de mon premier livre, ces Poèmes saturniens où éclate bien le moi fantasque et quelque peu farouche que j’étais…

À l’époque de ma toute petite enfance à laquelle je reviens après cet écart en avant, les régiments se déplaçaient fréquemment. Celui de mon père dut quitter Metz peu après ma naissance et rejoindre à Montpellier. De ce séjour j’ai surtout à la mémoire de très somptueuses processions religieuses où des jeunes gens de la ville en robes monacales de diverses couleurs, la plupart du temps blanches, avec des cagoules rabattues sur la tête, percées de trois trous pour la vue et la respiration, se joignaient, qui m’effrayaient passablement. C’est pénitents qu’on les nommait et qu’on les nomme encore ; moi je les appelais « les fantômes » !

Dans la maison où nous demeurions, il y avait deux vieilles fdles, marchandes de jouets, à qui ma bonne me confiait quand mes parents sortaient le soir. C’était pour moi le paradis, naturellement, cette boutique ! J’ai encore dans les yeux les resplendissants Polichinelles, joie et terreur, et tous ces tambours et toutes ces trompettes et les chariots sans nombre, et la pelle et le seau pour les trous dans le sable, et les paysages en boîte pour l’éparpillement des soldats de plomb grands comme les arbres aux feuilles de copeaux et plus petits que les moutons, et les bergers de Nuremberg ou supposés tels, et tant et plus d’autres merveilles ! Un soir d’hiver que j’étais sur les genoux d’une de ces demoiselles, prêt à m’assoupir, charmé de voir, à travers mes cils se rapprochant qui me kaléidoscopaient les choses, écumer sous le couvercle soulevé et d’entendre, parmi les bruits indistincts du demi-sommeil, chanter l’eau d’une bouillotte, j’eus l’idée, je m’en souviens comme d’hier et je crois, tellement j’y suis, que j’aurais encore l’idée, — l’idée ! — de plonger ma main droite dans la belle eau d’argent frisé qui faisait de si jolie musique. Le résultat, vous pensez bien, fut une effroyable brûlure grâce à laquelle je restai longtemps privé de l’usage d’un bras et suis demeuré aussi adroit et maladroit d’une main que de l’autre, ce qui se terme ambidextre, si je ne me trompe.

Le Peyrou ! Qu’il y faisait chaud sous ces arbres comme noirs, au long de ces haies épaisses comme des murs ! J’en revenais tout sale de terre tripotée et tout essoufflé d’avoir couru dans les allées d’ombre moite et de soleil pulvérulent.

Ma grande aventure à Montpellier fut celle du scorpion. Pierre-et-Paul, l’un des biographes qui exercent sous le Vanier des Hommes d’Aujourd’hui, l’a raconiée en l’héroïsant quelque peu. Voici la vérité stricte : on m’avait fait un verre d’eau sucrée que j’allais boire, quand, en ag^itant la petite cuiller pour que le sucre fondît, j’aperçus quelque chose d’anormal parmi l’effervescence des bulles d’air montant et descendant en tournoyant. Ce quelque chose était un scorpion de la plus ténue espèce, transparent et presque invisible, telle une crevette en miniature, dans son tortillement comme fondu dans l’agitation de l’eau. Plagiaire inconscient de Victor Hugo en lisières s’exclamant devant son frère nouveau-né, je m’écriai « bébète ! » — et le malencontreux petit monstre mourut, non pas avalé, ainsi que l’affirme l’inexact anecdotier du Quai Saint-Michel, mais des suites d’avoir été jeté au feu séance tenante.


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II

Il était écrit que je ne devais pas avoir de chance en ce qui concernait la « faune » — si je puis m’exprimer ainsi, ce que je crois peu — de Montpellier, car quelque temps après mes démêlés avec le scorpion dont il vient d’être question, étant tombé malade, je dus subir l’application d’une sangsue qui poussa le zèle et l’amour du métier si loin que, ma bonne s’étant endormie au lieu de surveiller les progrès normaux de l’opération et de retirer l’avide huridiné juste après le temps moral d’une succion consciencieuse, lorsque ma mère, revenue d’une course, entra dans la chambre où j’étais couché, pour s’enquérir, elle trouva mon petit lit tout rouge de sang et moi en syncope. Je me tirai ou plutôt on me tira encore du mauvais pas, mais j’attribuerais volontiers ma pâleur de visage et l’extrême blancheur générale de ma peau à ce menu mais sérieux incident de mes tendres années.

Là se bornent, autant que ma mémoire me sert, mes malheurs vis-à-vis des animaux de là-bas, à moins que je n’admette dans cette hostile ménagerie l’insecte célébré par Boileau, je pense,


J’ai rendu mille amants envieux de mon sort


(est-ce bien cela au moins ? la citation est-elle juste ?) et qui pullule, ou du moins pullulait, de mon temps, dans la bonne ville, au point que les habitants y étaient faits et avaient même des caresses de langage à son endroit. Que de fois ai-je et n’ai-je pas entendu de bonnes gens du cru appeler ces lestes et trop lestes, animalcules, des « mimis » ! Du reste il était — cette coutume existe-t-elle toujours ? — une façon pour, par exemple, les revendeuses du marché, de s’en débarrasser, bien typique. Toutes avaient en réserve une pièce de flanelle qu’elles dénommaient pistolet et dès qu’elles se trouvaient plus agacées que de coutume par l’indiscrète bestiole, elles saisissaient vite leur arme et pan ! sur le bras, pan ! dans le cou, pan ! sous la jupe, elles frappaient l’ennemi, le tenaient prisonnier dans les poils de l’étoffe, et clic et clac ! d’un revers d’ongle, c’en était fait de ce pauvre « mimi »… en attendant les autres.


Lorsque tu cherches tes puces
          C’est très rigolo.
Quelles ruses, que d’astuces !
           J’aime ce tableau.


Je vis Cette, Nîmes, ou plutôt j’y allai, car rien ne me revient de ces villes que, dans la dernière, le bruit des coups de fusil de la guerre civile entre Protestants et Catholiques et notre angoisse à ma mère et à moi (ma cousine était restée à Metz, en pension, chez les Dames de Sainte-Chrétienne), car mon père faisait partie d’un détachement de troupes envoyé de Montpellier pour rétablir l’ordre, et ma mère avait voulu suivre mon père…

Il y a bien aussi un chemin de fer, combien primitif ! dont le très vague souvenir s’estompe quand j’y pense, surtout un chapeau de paille tout neuf envolé par une portière où je m’étais penché contre le vent. Du vraisemblable grand émoi en présence d’un spectacle nouveau tel, d’une pareille sensation éprouvée pour la première fois, une locomotive en action, un train s’ébranlant, rien, non, rien ne m’est resté. L’enfant a si peu vu, si peu éprouvé, qu’il peut à peine comparer et que l’étonnemcnt n’est nécessairement que très faible sinon tout à fait nul en lui. Un jour, en Angleterre, un petit garçon dans les âges que je pouvais avoir à cette époque de mes « notes », voyait pour la première fois tomber de la neige et paraissait profondément attentif. Ceci se passait à un rez-de-chaussée, et la cour, devant la fenêtre d’où mon jeune ami observait le temps, était toute blanche déjà. Une servante ouvrit alors la porte qui donnait sur cette cour et allait sortir, quand Master Géorgie, s’interrompant de sa contemplation qui était peut-être bien de la méditation spéculative à sa manière, de s’écrier cautieusement : « Mind the salt ! (prenez garde au sel). »

Mais je ne veux pas quitter Montpellier sur des tableaux aussi peu relevés. La mémoire m’en fournit un plus important auquel vous participerez, après quoi je dirai un adieu sans doute définitif à un pays où je ne suis jamais retourné et qu’il est bien invraisemblable que je revoie de ma désormais passablement sédentaire et forcément parisienne chienne de vie !

Quarante-huit avait eu lieu pendant notre séjour à Montpellier et j’assistai, que dis-je, j’assiste encore aujourd’hui, tant les choses, cette fois, sont nettes et comme enluminées devant moi qui les vois à quarante-six ans d’intervalle ! à la proclamation de la République ou plutôt à la solennisation de cette haute formalité. J’étais en grande tenue de petit garçon de quatre ans, collerette de broderie, pantalon brodé aussi à mi-jambes, casquette à long gland pendant sur le côté, d’ailleurs bien emmitouflé, car février n’est pas sans rigueurs, quelquefois, dans ce Midi qui n’a rien de moins immuable que son soleil tant vanté, sur l’estrade de la place d’Armes où les dames de l’Administration et de l’Armée étalaient leurs toilettes quasiment printanières, plumes, fleurs, bavolets, volants, faces-à-l’œil, éventails, écharpes et shalls, tandis que le préfet tout en argent et le commissaire du Gouvernement provisoire, gilet un peu à la Robespierre, tous deux largement ceinturés de tricolore, haranguaient les troupes de la garnison qui défilèrent ensuite au son des musiques jouant la Marseillaise que chantaient à tue-tête mille et mille voix gutturales fortement alliacées. Telle se fit ma première connaissance avec l’Hymne national et la « Forme définitive de notre Démocratie ! » comme venaient de dire les deux citoyens officiels dont il a été fait mention ci-dessus.

Retour à Metz. Je ne puis parler, pour la dernière fois aussi, de cette ville où je ne suis pas retourné non plus, voilà tant de temps de cela ! et où probablement je mourrai sans être retourné, également, je ne puis parler de ma ville natale sans quelque émotion bien compréhensible, car d’abord j’y ai vécu peu d’années, d’accord, mais c’est là, en définitive, que je me suis ouvert, esprit et sens, à cette vie qui devait mètre en somme si intéressante ! Puis, n’est-elle pas, cette noble et malheureuse ville, tombée glorieusement et tragiquement, abominablement tragiquement ! après quels combats immortels ! par la seule trahison, trahison comme il n’en est pas dans l’histoire, entre les mains de l’ennemi héréditaire ? Si bien que pour rester Français, à vingt-huit ans, après avoir accompli tous mes devoirs civiques et sociaux en France et comme Français, et m’être, sans que rien m’y forçât que le patriotisme (la suite de ces notes le démontrera), mêlé, la guerre arrivée, à la défense nationale dans la mesure de mon possible, je dus, en 1872, opter à Londres, où m’avaient jeté les suites de la guerre sociale après la guerre civile et la guerre étrangère, en faveur de la nationalité… de ma naissance !

… Il y a des destinées vraiment. Mon père aussi qui s’était engagé (n’avait pas été requis) à seize ans dans les armées de Napoléon ler, qui avait fait campagne en 1814 et 1815, s’était vu obligé, après le 18 juin de cette dernière année, d’opter, pour continuer de servir sous nos drapeaux, sous prétexte qu’il était né. Français, dans ce département des Forêts que les traités imposés par le triomphe de la Sainte-Alliance enclavèrent de force, et bien de force ! dans le royaume improvisé des Pays-Bas et qui fait aujourd’hui partie de la province du Luxembourg belge.

Un homme d’esprit a dit qu’être né dans une écurie ne suffit pas pour être cheval. J’admets le mot pour l’étranger qui voit le jour en tel ou tel pays, au hasard d’un passage ou d’une mission de ses parents. Là ne fut jamais mon cas et c’est pourquoi cette émotion très réelle dont j’ai parlé et que je ressens toujours quand il est question, parfois trop légèrement, de cette Alsace-Lorraine qu’on semble avoir un peu oubliée ou même traiter, déjà ! dans quelques milieux, de quantité négligeable.

Ce fut par Lyon et Châlons que nous revînmes à Metz, c’est-à-dire par le Rhône et la Saône. De ces deux fleuves, pas de nouvelles en ma mémoire quant à ces temps-là (j’ai revu récemment la Saône qui m’a fort impressionné avec son Lamartine en coup de vent) sinon que l’eau était grosse autour des roues du vapeur et que j’en fus souvent arrosé, à mon grand amusement assaisonné d’une pointe de peur. On coucha à Lyon dans un hôtel sur un quai, et je voyais de mon lit, à mon réveil, se balancer une longue voile noire à travers les fins rideaux ramagés de la fenêtre…


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III

Retour, donc, à Metz, où le régiment de mon père était mandé à nouveau.

J’ai déjà décrit quelque peu de mon Metz enfantin. Ce que je m’en suis laissé à raconter n’a guère rien de bien frappant : c’est l’au-jour-le-jour de l’existence, de la croissance plutôt, d’un petit qui devient grandelet. « Le petit », c’est ainsi qu’on me désignait dans la maison et que l’on continua de me désigner bien longtemps, même quand j’eus poussé en un grand flandrin qu’exaspérait alors ce mot de « petit », si doux aujourd’hui à mes vieilles oreilles orphelines qui ne l’entendent plus qu’en rêve, parfois, rêve aux tristes, bien tristes sursauts !

Ce petit donc que j’étais, et qui ne grandissait pas trop, ni même assez, en sagesse, néanmoins s’éveillait aux choses d’alentour. Les yeux surtout chez moi furent précoces : je fixais tout, rien ne m’échappait des aspects, j’étais sans cesse en chasse de formes, de couleurs, d’ombres. Le jour me fascinait et bien que je fusse poltron dans l’obscurité, la nuit m’attirait, une curiosité m’y poussait, j’y cherchais je ne sais quoi, du blanc, du gris, des nuances peut-être. C’est sans doute à ces dispositions que je dus, si devoir il y avait là ! d’avoir un goût des plus précoces et très réel pour le gribouillage d’encre et de crayon et le délayage de laque carminée, de bleu de Prusse et de gomme-gutte sur tous les bouts de papier me tombant sous la main, qui est proprement ce que l’on baptise d’ordinaire vocation vers la peinture. Je dessinais d’épileptiques bonshommes que j’enluminais férocement ; mes bonshommes étaient principalement des soldats dont l’anatomie consistait en 8 superposés à des 11, et des dames en grand falbalas figurés par d’incohérents paraphes, le tout apparaissant sans buts autres que d’être là, très violemment. Le tout en deux traits et trois coups de plume, de crayon et de pinceau. Le doigt se chargeait le plus souvent d’effacer brutalement les « dessins » dont je n’étais pas content, quand ce n’était pas la langue qui se chargeait de l’exécution. J’ai gardé de ces « essais » la manie de noircir les marges de mes manuscrits et le corps de mes lettres intimes d’illustrations informes que de vils flatteurs font semblant de trouver drôles. Qui sait ? j’eusse pu être un grand peintre en place de ce poète-ci. L’Institut au lieu de l’hôpital, un petit hôtel aux Champs-Élysées et ses accessoires et non pas la chambre en garni et ses conséquences, une brochette à la boutonnière gauche au lieu de ce tas de croix sur les deux épaules !

Voilà pourtant ce que c’est que de manquer à sa véritable vocation !

Car de vocation vers la poésie, je ne crois pas que j’en eusse la moindre à ce moment. J’étais le plus pratique des êtres de ma taille, gourmand pas trop, paresseux juste au point, assez joueur, et qui dormait bien quand il n’avait pas trop gambadé ni bavardé dans la journée. Je n’ai jamais été mélancolique de ma vie. Ce n’était pas pour être taciturne d’habitude non plus que coutumièrement expansif in illo tempore. Bref un parfait petit bourgeois, un « équilibré » s’il en fut. On change !

Faut-il toutefois mettre au rang des symptômes qu’un psychologue pourrait découvrir dans l’espèce, une tendance à l’amativité que j’avais dès lors ? Il me semble que non, car le poète, même dans le sens le plus banal du mot, peut très bien n’avoir pas cette tendance-là. Sa lyre n’a pas sept cordes à son arc précisément pour rien. Donc, sans le moins du monde vouloir tirer aucune conclusion de la manière de petite idylle très authentique qui va suivre, je vais, tout bonnement pour m’amuser du ramentevoir et tacher de vous y intéresser, vous la raconter par le menu. Ce n’est pas la seule « histoire d’amour » que pourraient contenir ces Confessions (puisque l’on a empanaché mes simples « notes » d’un tel redoutable sur-titre) où l’on en lirait bien d’autres et de bien autres, pour ma confusion ! Celle-ci du moins a le mérite d’être innocente s’il en fut jamais !

Metz possédait et doit encore posséder une très belle promenade appelée « l’Esplanade », donnant en terrasse sur la Moselle qui s’y étale, large et pure, au pied de collines fertiles en raisins et d’un aspect des plus agréables. Sur la droite de ce paysage, en retrait vers la ville, la cathédrale profile à une bonne distance panoramique son architecture dentelée à l’infini. Vers la nuit tombante, des nuées de corbeaux reviennent en croassant, faut-il dire joyeusement ? reposer devers les innombrables tourelles et tourillons qui se dressent sur le ciel violet. Au centre de la promenade s’élevait, et doit encore s’élever, une élégante estrade destinée aux concerts militaires qui avaient lieu les jeudis après-midi et les dimanches d’ensuite de vêpres. Le « tout-Metz » flâneur ou désœuvré s’y donnait ces jours-là, à ces heures-là, rendez-vous. Toilettes, grands et petits saints, conversations, flirts probablement, agitations d’éventails, brandissage et usage du lorgnon, alors un monocle carré, ou du face-à-l’œil de nacre ou d’écaillé, déjà mentionné, ce face-à-l’œil qui a essayé de ressusciter ces temps derniers entre tant de modes du passé, toutes ces choses intéressaient à l’extrême mon attention gamine et parfois malicieuse plutôt en dedans, bien que parfois des mots d’enfant terrible m’échappassent sur les gants un peu passés de Madame Une-telle ou sur le trop court ou trop collant nankin du pantalon de Monsieur Chose, tandis que ma puérile mélomanie s’enivrait des airs de danse de Pilodo ou de solos de clarinette ou de la mosaïque sur le dernier opéra-comique d’Auber ou de Grisar…

Il se trouva que parmi les nombreux enfants qu’amenaient là les gens mariés de la société, il y avait la plus jeune des filles de M. le Président du Tribunal de 1re instance à moins que ce ne fût celle de M. le Procureur de la République, qui s’appelait L…, et la petite demoiselle s’appelait Mathilde. Elle pouvait avoir huit ans, moi je courais sur ma septième année. Elle n’était pas jolie de la joliesse qu’on veut chez les fillettes de cet âge. Blond-ardent très près d’être fauve, ses cheveux en courtes papillotes faisaient à sa face très vive aux yeux d’or brun parmi le teint moucheté de taches de rousseur comme autant, me semblait-il (et je le sentais ou plutôt ressentais ainsi), d’étincelles allant et venant dans cette physionomie de feu vraiment, des grosses lèvres de bonté et de santé, et, dans la démarche, un bondissement, un incessant élan, — tout cela m’avait saisi, m’allait au cœur, dirai-je aux sens, déjà ? Tout de suite, nous étions devenus amis. Que pouvions-nous nous dire ? je ne sais, mais le fait est que nous causions toujours ensemble, quand nous ne jouions pas, ce qui nous arrivait souvent. Quand l’un de nous n’était pas encore là (car je lui plaisais, je dois l’avouer, autant, ma foi, qu’elle me plaisait de son côté), c’était une attente, une impatience, et quelle joie, quelle course l’un vers l’autre, quels bons et forts et retentissants et renouvelés baisers sur les joues ! Parfois il y avait des reproches à propos du retard, des miniatures de scènes, des ombres peut-être de jalousie quand un garçon ou une fdle mêlé à nos jeux, trouvait trop d’accueil d’une part ou d’une autre. Notre amitié si démonstrative avait été remarquée et l’on s’y intéressait ; elle amusait fort, entre autres gens, les officiers qui formaient une bonne part du public de ces concerts. « Paul et Virginie », disaient les commandants et les capitaines, restés classiques immédiats tandis que les lieutenants et sous-lieutenants, plus lettrés et d’instinct plus vif, insinuaient en souriant : « Daphnis et Chloé ! » Le colonel lui-même de mon père, qui devait être plus tard le maréchal Niel, se divertissait tout le premier à ces jeunes ardeurs, et nos parents, n’y voyant que ce qui y était foncièrement, naïveté et candeur, admettaient volontiers de tels gentils rapports.

… Madame, de qui, depuis si longtemps, j’ignore tout, jusqu’à votre nom actuel, si jamais ces lignes vous tombent sous les yeux, et, attendu que je suis sûr que mon nom à moi ne vous est pas plus étranger que ne me l’est celui de votre père le magistrat, vous sourirez complaisamment, n’est-ce pas ? comme faisaient les témoins de nos pures amours d’enfance et comme il m’arrive de le faire moi-même, à ces souvenirs tout frais, tout parfumés encore d’innocence et de primesaut soudain éclos dans la mémoire, tout étonnée d’un charme exquis, du poète qui voudrait, hélas ! n’avoir que de pareilles choses douces et sincères à raconter.


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IV

Quoi de plus à Metz ? Ma foi, plus grand’chose, en fin de compte. Mon père donna sa démission et en dépit d’une lettre très flatteuse du colonel Niel, la maintint, et, dès elle acceptée, le départ pour Paris de la famille fut décidé. Nous débarquâmes tous trois rue des Petites-Écuries, dans un appartement meublé pour y attendre l’expédition par le roulage, du mobilier assez considérable laissé à Metz. Le trajet en fiacre, depuis la gare ae l’Est, telle à peu près qu’elle est aujourd’hui ; en face, par exemple, au lieu de la longue et large perspective actuelle, une assez sordide vue de maisons lépreuses et d’abominables terrains vagues que continuait jusqu’à la Seine et au delà un dédale de rues étroites et terriblement encombrées me parut morose vraiment. Moi qui me figurais un Paris tout en or et en perles fines, qui m’en étais créé une Bagdad et un Visapour tels que ces cités mêmes n’ont jamais été, évidemment, car l’imagination des enfants est infinie quand elle s’y met et il y entre comme de la folie ! Et je voyais, moi sortant d’une ville froidement belle et d’une régularité frappante dans les partie que je pouvais en connaître, ce lacis de trop hautes maisons, aux lourds volets gris sales sur des façades de plâtre verni où la pluie avait dilué la poussière en tâches verdâtres sur du jaune pisseux. Les vitres de l’étroit « sapin » malodorant de drap crasseux et de foin moisi sonnaient brutalement et les roues sursautaient, sur ce pavé énorme, irrégulier, habitué plutôt à l’entassement pour les barricades de plusieurs émeutes qu’au nivellement normal des Ponts et Chaussées. Déçu cruellement, je me mis à pleurer, et comme on m’interrogeait, n’étant plus aussi naïf, croyais-je, qu’auparavant, maintenant qu’il m’avait été affirmé que j’étais dans l’âge de discrétion, comprenant littéralement le mot et peut-être aussi par une pudeur (trouver Paris laid, fi, monsieur, que c’est vilain de la part dun grand garçon !) je répondis que j’avais mal aux dents, — ce qui peut-être se trouvait vrai, puisque j’avais sept ans, sept ans passés, période où tombent les dents de lait et où en poussent d’autres ! Mais la vérité, c’est que ma première impression de Paris fut laideur, boue et jour sale, — et l’odeur fade qui flotte en son atmosphère, pour des narines habituées aux fortes et simples bises de l’Est lorrain et aux salubres courants d’air d’une ville en échiquier.

Le lendemain, je dois l’avouer, me récompensa du mécompte si véhémentement subi dès en arrivant L’impressionnante promenade, en vérité, sur les Boulevards, de la porte Saint-Denis ou Saint-Martin (excusez, il y a quarante-trois ans de ça) jusqu’à la Madeleine ! Peu d’embellissements ont altéré la physionomie du si absolument varié, amusant encore plus que grandiose — de clair fourmillement humain et de richesse et de luxe, et de philosophie et de gaîté, faux ou vrais, vrais et faux, mains intenses et légers ensemble et libres, — Boulevard de Paris. En 1851, je n’y vis, si je n’en perçus pas, intuitivement, davantage que l’amusement, vraiment grisant pour un gamin. Les voitures, si nombreuses, sans grand bruit là, les passants, les trois quarts du temps bien mis et volontiers de bonne humeur, flânant, fumant, causant tout haut — la plupart des gens en province, se parlent comme à l’oreille, — les boutiques : ô ce duel de grenouilles empaillées chez un « naturaliste » de Bonne-Nouvelle ! les enseignes : ô ce quatrain d’un perruquier de la porte Saint-Martin, en face de l’emplacement où quarante ans après devait s’élever le théâtre de la Renaissance :


Passants, contemplez la douleur
D’Absalon pendu par la nuque :
Il eût évité ce malheur
        S’il eût porté perruque !


Ces « vers », écrits en dessous d’un tableau un peu sommairement peint mais non des moins impressionnants pour des yeux sans préjugés comme les miens d’alors, sont, je crois, les premiers que j’aie sus par cœur. Au fond, ils en valent bien d’autres qui ont fait et font encore plus de bruit.

Au bout d’une huitaine de jours, le mobilier étant arrivé, nous émigrâmes aux Batignolles, quartier dès alors favori des militaires retraités. Mon père devait y retrouver et y faire beaucoup de camarades dans cette classe de braves et dignes gens, bons bourgeois sans l’affre et l’horreur d’Homais et de Prudhomme. Du premier ils n’ont rien, et s’il leur arrivait, par un malheur à ne pas craindre, d’employer le langage du second, ce serait alors littéralement et dès lors très plausiblement qu’ils pourraient dire que leur sabre fut le plus beau jour de leur vie !

Batignolles. Entrée rue Nollet (alors Saint-Louis), n° 2, vue du premier par quatre fenêtres, sur la rue des Dames et la rue Lécluse. La rue Lécluse où je devais habiter plus tard, par deux fois, la rue où tu habites, mon vieux camarade Edmond Lepelletier, quand tu t’ennuies à Chatou, dans cette même maison et ce même appartement du n° 3 qui te vit naître. « Naître, vivre et mourir (le plus tard possible) dans la même maison ! » Bonheur que tous n’auront pas, bien qu’on ne puisse répondre de rien, encore qu’il me semblerait fou que je dusse mourir, après, c’est vrai, y avoir vécu, peu, mais vécu, dans la maison n° 2 de cette rue Haute-Pierre, probablement Hoch Stein Strasse aujourd’hui, qui fut témoin de mon entrée en ce monde. Qu’elle assistât à mon premier pas dans l’autre, voilà, je le répète, qui m’étonnerait en dépit de toute proverbiale possibilité.

J’ai dit que mon instruction en province n’avait pas été des plus rapides. Il n’est que ce Paris pour les progrès sérieux, mossieu ! Et je fus mis, comme externe à l’institution W… dans la rue Hélène, une toute petite voie qui conduit de la rue Lemercier à l’avenue de Clichy, olim, ce qui veut dire, hélas ! « de mon temps, » Grande-Rue des BatignoUes. Le modeste pensionnat existe toujours, et dernièrement, en allant visiter le maître Eugène Carrière dans son atelier de la rue — pas dommage ! — Hégésippe Moreau, j’ai revu, à travers les barreaux verts de la porte à claires voies, la cour aux quelques rangées d’arbres espacés suffisamment pour qu’on y pût jouer de-ci de-là aux quatre coins et au fond le perron aux deux rampes de fer d’où, à une distribution des prix, je récitai la fable du Chêne et du Roseau, dont je me tirai avec une aisance relative, grâce à une rapidité peut-être un peu bredouillante d’élocution qui ne me trahit qu’aux tous derniers vers, durs à dire vite : essayez donc un peu, vous qui avez l’air de sourire :


Celui de qui la tête au ciel était voisine
Et dont les pieds touchaient à l’empire des morts.


Le patron, digne homme dans les cinquante ans, était petit, glabre, avec de longs cheveux noirs séparés sur le côté droit par une raie, assez hâlé de teint, front haut, nez droit et gros : une ressemblance sinon parfaite, frappante, avec les lithographies de Victor Hugo à cette époque, le Victor Hugo-Dante au lieu du Victor Hugo-Ribéra des dernières années. II s’était marié sur le tard et avait une petite fille qui mourut pendant le temps que je suivais encore son école, et ce fut une de mes premières fortes émotions de voir pleurer cet homme robuste, que nous redoutions un peu tout en l’aimant beaucoup, bambins de bonne famille et de saine éducation que nous étions, et dont il avait un soin et un souci vraiment paternels. Carles des Perrières fut un de mes condisciples de la rue Hélène. Je ne l’ai jamais revu depuis ces temps préhistoriques. Qu’il reçoive ici mon salut doublement confraternel.

J’avais grandi. Je savais maintenant lire et écrire. Les quatre règles m’entraient à peu près dans la tête et j’avais des notions d’histoire et de géographie. On commença de penser à me mettre au lycée. Deux circonstances retardèrent quelque peu mes débuts universitaires : une maladie assez grave que je fis… et le Deux Décembre !


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V

Chronologiquement c’est « le Deux Décembre et la maladie » que j’aurais dû dire pour désigner les deux provisoires obstacles à mon entrée au lycée. La « main de gloire » qui est celle de tout écrivain un peu digne de ce nom m’a fait écrire à l’inverse et bien à mon insu, étant données la nécessité de la phrase à arrondir et la fatalité d’une chute à effet. Pitié, n’est-ce pas ? minuties et chinoiseries. Mais l’écriture en est faite ! Cependant, dans un travail comme celui-ci, qui est surtout ou ne doit être et ne paraître qu’exactitude, ponctualité, littéralité, indispensablement consciencieux me semble-t-il de revenir, fût-ce sur une « beauté », sur un « agrément de style » en faveur de l’ordre strict des faits. Et voilà qui est accompli. Je reprends le fil de mon récit.

Depuis quelque temps, tant à Metz qu’à Paris, j’entendais parler autour de moi de choses qui m’ennuyaient fort et dont j’ai su depuis que c’était de la politique. Il n’était plus guère question, quand il venait des messieurs à la maison, que l’Assemblée Nationale, de Président, de conflit, de Chevau-légers, de Montagne, d’Élyséens et de Rouges ! Parfois des noms rébarbatifs à l’envi ou si ennuyeusement longs, Gavaignac, Ledru-Rollin, de qui l’on craignait le retour, monsieur de Montalembert, dont on attendait beaucoup, mais n’était-il pas trop du parti-prêtre ? Tout cela finirait par un coup d’État dans un sens ou dans un autre, Louis-Napoléon à Vincennes ou la Chambre à Mazas, ou alors, l’inconnu, les élections, la Révolution ! Moi, ça m’était bien égal, tous ces beaux discours, et pourtant je me disais, à part ce petit ignorant de moi, qu’il fallait pourtant que ça eût de l’intérêt pour que des grandes personnes, et surtout « papa » qui m’était un dieu, s’animassent à ainsi pérorer et parfois crier à ce propos. Mais ça m’était bien égal, en vérité, puisque malgré toutes mes ratiocinations autour de ces problèmes et en dépit même des réponses brèves et juste à ma portée, obtenues par mes certainement très agaçantes questions sur de tels sujets :

— Papa, qu’est-ce que c’est que le Président ? — C’est le chef de l’État, petit. — Et qu’est-ce que l’État ? — C’est le pays, c’est la France. — Alors, qu’est-ce qu’un coup d’État ? etc., etc. Je n’y comprenais rien ?

Ah ! certainement oui, que non, je n’y comprenais rien, quand, un matin d’hiver, vers dix heures, mon père, des journaux à la main, rentra d’une promenade, tout animé, lui si calme quoique nerveux, tout excité, disant : « C’est fini. Ça y est ! — Quoi donc, pour Dieu ? fit ma mère un peu inquiète du ton exalté. — Et parbleu, le coup d’État. Aujourd’hui la Chambre à Mazas. Demain le Président aux Tuileries. C’est très grave, mais ça a l’air très calme. »

Ce mot coup d’État que je ne comprenais pas, et sur lequel mon père interrogé maintes fois par moi n’avait pu s’expliquer, naturellement, à un galopin de sept ans, et que le résumé qu’il venait d’en donner n’éclaircissait pas, quoique bien topique et juste au point pour une intelligence toute au fait si j’avais seulement su ce que c’étaient que les Tuileries et que Mazas et surtout que la Chambre. (Le Président, que j’avais déjà vu à cheval, en général de la garde nationale, je me doutais vaguement que c’était une espèce de militaire à qui on faisait attention beaucoup quand il passait.) — Ce mot de coup d’État, maintenant que la chose était faite, m’intrigua soudain par son actualité même, et je formulai, pour la quantième fois donc ? ma lancinante question, aggravée aujourd’hui d’un adverbe de temps sous forme à la fois de conjonction et d’exclamation : « Alors, papa, dis-moi ce que c’est qu’un coup d’État ?» — Il me fut très judicieusement répondu : « Tu m’ennuies. Ça ne te regarde pas, va jouer plus loin. » Le lendemain il fut bien un peu question de « résistance », d’émeutes partielles à Paris, vite réprimées, de mouvements insurrectionnels en province, dans quelques départements, le Rhône, la Nièvre (le Rhône, pensais-je, ne perdant pas l’occasion de me foncer en géographie, chef-lieu Lyon, sous-préfectures… ah voilà ! la Nièvre, chef-lieu Nevers, sous-préfectures, hem, je les ai oubliées !), mais tout ça plutôt artificiel : on tient les meneurs, etc. Demain le calme sera revenu et les affaires vont enfin reprendre. Le lendemain, 4 décembre, le temps était au sec bien qu’au doux, ma mère, après déjeuner, m’emmena faire un tour de boulevards. Rien dans les rues de Batignolles jusqu’à la barrière alors située entre les rues d’Amsterdam et de Clichy (un peu en deçà de l’emplacement actuel des grands magasins de nouveautés de la place Clichy) ne parlait de révolution, ni même de la moindre émotion populaire. La circulation sur les trottoirs et sur la chaussée était la même, ni plus ni moins que les autres jours. Des affiches collées de la veille aux murs de la caserne attiraient quelques lecteurs des moins démonstratifs ; les rues de Clichy et de la Chaussée-d’Antin ne présentaient aucune trace d’agitation quelconque. Chacun visiblement allait à ses affaires revenait de son plaisir. Nul même de ces groupes qui se forment d’ordinaire dans le Paris fiévreux et avide de nouvelles. Sur le boulevard des Italiens, un concours de curieux plutôt que de manifestants encombre à moitié le passage et jusque sur la chaussée déborde en cohue plus facétieuse qu’autrement. Le grand trait un peu mémorable de cette journée qui commence consiste en, de-ci de-là, d’assez longs monômes de gens généralement bien mis allant en sens divers et scandant sur l’air des lampions ce mot que j’entends pour la première fois, « Ratapoil, rat-à-poils ! » et qui m’amuse au point de le répéter de ma voix criarde de gamin. Ma mère, qui s’amuse aussi, néanmoins me fait taire bien vite, se doutant que « Ratapoil » est un cri séditieux. Nous remontons le boulevard Montmartre où les mêmes scènes à peu près se renouvellent.

Comme précédemment, l’attitude de la foule n’a rien de foncièrement hostile et même les gouailleries ayant quelque signification nettement anti-Louis-Napoléonienne sont rares. Plus loin, à l’entrée du boulevard Poissonnière, le tumulte se hausse de plusieurs tons, on chante la Marseillaise, les Girondins, on siffle, des blouses clairsemées se mêlent aux « talmas » et des casquettes aux hauts-de-forme. Peu de femmes, mais celles qui se trouvaient là s’exaltaient plus que les hommes dans les chants et dans des gestes qui m’effrayaient, presque toutes des femmes de modeste condition et d’un certain âge. Pas de grisettes, pas de rubans au bonnet, ni de volants à la jupe ni d’escarpins de prunelles. Celle en chapeau et en bottines d’étoffe plus fine étaient plus échaufïées. Ces spectacles m’inquiétaient, et je me serrai contre ma mère qui, jugeant la position imprudente, me prit fortement par la main et rétrograda sur le boulevard des Italiens, où nous retrouvâmes les bandes goguenardes et rigoleuses. Tout à coup, il y eut un grand cri de « Sauve qui peut ! » et un reflux de foule se sauvant vers la Madeleine. Nous faillîmes être emportés, puis renversés dans cette panique sans motif visible. Une boutique grande ouverte, tout à côté de chez Robert Houdin, fut envahie en une seconde par un flot de gens dont nous nous trouvâmes, et la devanture aussitôt sous volets. Dans la demi-obscurité où nous étions, nous pûmes percevoir pendant quelques minutes qui nous semblèrent des heures, de grandes clameurs indistinctes, des galopades de pas sans nombre, puis le silence se fit, un silence absolu au bout d’une dizaine de minutes duquel quelqu’un se risqua à ouvrir la porte, Seuls quelques agents de ville se promenaient de long en large sur le trottoir désert, puis quelques passants s’étant montrés, nous crûmes pouvoir en faire autant. Maman et moi enfilâmes bien vite la rue Drouot et la rue du Faubourg-Montmartre, où les gens remontaient en une hâte néanmoins sans désordre du côté des rues Notre-Dame-de-Lorette et Fontaine-Saint-Georges, puis nous obliquâmes par la rue Saint-Lazare, et, arrivés à la rue Blanche, fûmes témoins de l’arrestation par quelques hommes en blouse sortis de chez un marchand de vins, d’une voiture du train conduite par deux cavaliers qui, vu la résistance impossible et inutile, mirent pied à terre aussitôt. N’en voulant pas connaître davantage, nous fûmes bientôt de retour rue Saint-Louis, sans avoir rencontré rien d’anormal. Les deux tringlots dont il vient d’être question furent les seuls soldats que j’aie vus à cette date trop militaire, d’après plusieurs témoins, du Quatre Décembre mil huit cent cinquante et un.


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VI

Jusque-là, et depuis lors, je n’avais et je n’ai jamais été ce qu’on peut appeler malade ; car je ne compte pas le rhumatisme et ses suites, qui m'embêtent vraiment, m’empêchent dans mes affaires et m’ont valu la dcche et tout le bataclan, et depuis près de dix ans font de moi une espèce d’infirme bien portant, souvent rageur et parfois abattu… Mais on dit qu’avant la grande échéance, un chacun doit payer son tribut, sa dette pour parler plus modernement. Un soir donc, je me sentis pris de fièvre : rien de délicieux comme un commencement de fièvre ; c’est volatile, les idées (de pensée, on n’en a plus et quel bon débarras !) tourbillonnent en s’entrelaçant et se désenlaçant sans cesse et toujours. On ne sait plus où on en est, sinon qu’on s’y en trouve bien et mieux. C’est un peu comme certain moment de l’ivresse où l’on croit se rappeler qu’on a vécu le moment où l’on est, et le vivre ce moment-là. Seulement, ici, la sensation est si vague qu’elle n’en est plus sensation, mais caresse indéfinie, jouissance de néant meilleure que toute plénitude. Je remplirais un chapitre et un volume à vouloir analyser cette sorte d’état que je n’ai jamais éprouvé autant qu’à ce moment de ma vie. Comme j’avais fait part à mes parents du changement survenu dans le train normal de ma santé, qu’une perte soudaine d’appétit et une volubilité inaccoutumée de mes discours qui commençaient à devenir incohérents les renseignaient d’autre part, ainsi que l’ardeur suspecte de mon teint, et qu’ils se montraient inquiets, je me crus en péril de mort et je me disais, Louis XIV au petit pied, « que ce n’était pas si pénible que ça de mourir » ; puis ma tête par degrés s’alourdit, les veines me brûlèrent et je m’endormis d’un sommeil aux mille rêves qui continuaient dans mille réveils en sursaut. Bref la maladie, une fièvre muqueuse, se déclara très forte et dangereuse. J’eus un délire violent et multiforme, tantôt riant, tantôt sanglotant, hébété tour à tour et raisonneur. Un épisode m’en fut raconté qui est assez bizarre : la table de multiplication et la liste des départements avec leurs chefs-lieux et sous-préfectures, ces deux bêtes noires des petits écoliers, chimères accroupies sur ma poitrine haletante, revenaient souvent dans mes divagations où j’en faisais, avec le système métrique, autre Croque-mitaine, un amalgame qui eût été amusant dans toute autre circonstance. C’est ainsi qu’entre deux assoupissements entrecoupés de paroles inintelligibles, il m’arrivait de « dire » par exemple : « cinq fois huit Saint-Brieuc, Lannion, Loudéac ; Vendée, La Roche-sur-Yon, déci, centi, milli ; décamètre, dix mètres fois Poitiers, Châtellerault, Civray, Loudun, Montmorillon… »

Des soins infinis me sauvèrent, la convalescence se fit lentement, d’abord douloureuse, puis pénible, impérieuse, impatiente, puis paisible et câline en réponse aux gâteries prudentes dont me bénissait ma mère pour qui je conçus, de l’avoir vue, ou plutôt perçue, si bonne, tout dévouement, tout veilles, tout réveils incessants, pendant le fort de la crise, une affection toute nouvelle. Au naïf, presque sinon tout à fait instinctif attachement dont l’avaient jusqu’ici entourée, assiégée ma faiblesse et mon ignorance, succéda dès lors l’amour filial, instinctif aussi et qui est, comme disent si bien les bonnes gens, dans le sang, mais de plus à présent, pour ainsi dire, raisonné tout en restant, pour la vie, déraisonnable, reconnaissant et plus et mieux que cela, conscient d’être à son tour capable de dévouement et susceptible de sacrifice. Et ce sentiment tout-puissant et doux et bon par excellence se manifesta tout d’abord par une soumission souriante, au fond attendrie jusqu’à en avoir une envie délicieuse de pleurer. Il n’y eut pas de tisane assez amère, de drogue trop dure pour me tirer, quand offerte par Maman, autre chose qu’un sourire j’oserai dire de béatitude, et, lorsque arriva la guérison, d’étreintes assez étroites, de baisers assez forts puis assez tendres et mouillés de quelques larmes brûlantes, sur ses joues et sur ses mains, et rafraîchissantes (ô combien !) à mon pauvre cœur d’enfant encore si pur alors, et, au fond, depuis (toutes les fois que je pense à ma mère) à mon pauvre cœur d’homme malheureux par ma faute et faute de l’avoir eue toujours sous les yeux, même morte, surtout morte qu’elle est maintenant, mais non, elle vit dans mon âme et je lui jure ici que son fils vit avec elle, pleure dans son sein, souffre pour elle et n’est jamais un instant, fût-ce dans ses pires erreurs (plutôt faiblesses !), sans se sentir sous sa protection, reproches et encouragements, toujours !

— « Maintenant que le petit est guéri, que toute crainte de désordres et de pillages a disparu — dit un jour mon père qui, comme tout le monde, en ces temps, avait eu peur d’un bouleversement et d’une conflagration immédiate dont les nôtres ne semblent pas exempts non plus d’être menacés dans tels très brefs délais, — si nous le mettions au lycée. Qu’en dis-tu, lapin ? »

« Le lapin », c’était moi que mon père se plaisait à appeler ainsi, répondit naturellement, fier à la pensée d’avoir un képi, une tunique et de faire des « études », répondit :

— « Oh ! oui, alors ! » Ma mère préférait une pension qui me conduisît au lycée. Une pension, c’est plus familial et j’y aurais un peu de paternité (elle pensait : de maternité) avec les avantages scolasliques (elle pensait : et officiels, profitables, pratiques, pour plus tard) du lycée.

On se décida pour une bonne pension qui me conduisît au lycée.

Souvent dans mes promenades en famille, en passant par la rue Chaptal, venu des Batignolles, j’avais remarqué presque à l’entrée, à gauche, une grille donnant sur une cour pavée avec un corps de bâtiment et, en suite de la grille, troué d’une petite porte d’entrée, un long mur avec de grands panneaux de bois noir suspendus, tenus par des clous dorés où il y avait en lettres d’or des mentions de toutes sortes de choses enseignées : « Préparations aux Écoles spéciales, Baccalauréat, Licence, Enseignement secondaire et primaire. Cours du Lycée Bonaparte et du Collège Chaptal, etc., etc. » Au-dessus de la grille il y avait un écritcau en long, de bois noir également, avec, aussi en lettres d’or, plus grandes : « Institution L… » Cette pompeuse façade m’avait séduit et j’exprimai à mes parents le désir d’y entrer, désir qui, après renseignements pris et obtenus bons, fut exaucé.

Ce fut presque joyeux, moyennant promesses de venir me voir très souvent, que j’y fus conduit par une après-midi. Le maître de l’établissement, officier d’Académie, chevalier de la Légion d’honneur et, ce qui à cette époque marquait bien, capitaine dans la garde nationale fort épurée et triée sur le volet d’après le Deux-Décembre, un grand homme assez corpulent, complètement rasé comme il était encore d’usage à cette époque dans la bonne bourgeoisie, qui, de prime abord, m’imprima une certaine révérence. Il parlait un peu sec mais d’un ton franc et ce fut sans boniments, comme on ne disait pas encore, sans insistance qu’il fit l’éloge de son établissement, « très connu » de père en fils et qui s’enorgueillissait d’avoir produit des hommes remarquables et marquants, par exemple, M. Sainte-Beuve. Il nous fit ensuite visiter les dortoirs qui ne me parurent pas trop maussades avec leur carreau rouge bien ciré, leurs hauts murs peints en vert clair et les rangées de lits bien blancs flanqués chacun d’une petite commode et d’une chaise, le réfectoire qu’une odeur point trop désagréable de soupe et de légumes emplissait. Aux murs il y avait des cartouches bleus ceints de lauriers peints où se détachaient en blanc des noms de lauréats aux Concours généraux : celui de Sainte-Beuve était le dernier. Quelques places vides restaient : « Votre fils y sera un jour », dit sérieusement, me parut-il du moins, M. L…

Hélas ! sa prophétie ne devait pas se réaliser.

VII

J’aborde ici un temps bien intéressant — selon moi — mais bien scabreux, comme difficulté d’écriture et lutte contre des minuties à exprimer, des nuances presque infinitésimales qui ont, à mes yeux, leur importance très sérieuse, encore qu’elles soient puériles dès le début, mais pour devenir adolescentes… et c’est le diable, alors, à confesser, sa propre adolescence, quand elle fut la mienne ! Cette très sincère et le moins atténuée possible exposition de mes débuts… en bien des choses n’ira pas sans d’assez grands tirages en mon for intérieur et sans de dures concessions aux usages adoptés en matière de style autobiographique, — mais titre oblige, et puisque l’on m’a un peu imposé celui qui crie « gare ! » en tête de ces « notes », j’essaierai, après Rousseau (j’invoquerai même saint Augustin, qui daignera peut-être à certains moments diriger ma plume, hélas ! si profane et si indigne !) dire la vérité vraie sur moi, un moutard de neuf à seize.

Toutefois, n’allez pas croire à des horreurs par trop, — mais à un scrupule non exagéré, voilà tout, et ce serait déjà trop.

Le jour de mon entrée « à la pension », comme d’instinct, ou plutôt, d’instinct tout court, j’eus horreur, pas peur, horreur, non de la salle d’étude aux pupitres noirs, à l’odeur pédestre et encore autrement, à la chair cent fois repeinte en jaune-brun, cent fois s’écartillant, d’où nous dominait mal et maladroitement le pion détesté et en revanche haineux et injuste (pauvre garçon, poète ou étudiant par trop pauvre, ou, alors, pion de métier, il y en a, et de consciencieux, et de féroces, — et d’autres !), détestable en tout cas ; non du décor, triste malgré, pour un enfant, la nouveauté (Louis XVII au Temple) ; mais peur, mais horreur des camarades déjà disciplinés, indisciplinés devrais-je dire, profitant de la moindre occasion pour faire du boucan entre deux silences trop serviles pour être bien vraisemblables, ou dans des bras sur l’épaule ou sous la table témoignant deux à deux d’un zèle extrême à l’étude commune d’un texte à réciter tout à l’heure ou à remettre demain, au Lycée Bonaparte ou au collège Chaptal, dont l’Établissement était comme qui dirait un des suffragants.

Par-dessus le marché, comme j’étais entré à l’Institution vers quatre heures de l’après-midi et que la classe de la division des petits, dits élémentaires, étant en train, il importait de ne pas la déranger, on m’avait placé dans l’étude des moyens de 12 à 14, 15 ans, revenus de Bonaparte (les Chaptaux avaient leur étude à part) ; et c’était la coutume pour les élèves de cette catégorie qui étaient punis, de subir, en forme de pensum, une espèce de dictée latine du française épelée mot par mot, d’après le livre, par l’un des patients, à haute et intelligible voix, sur le rythme un peu de ces sortes d’exercices dans les écoles primaires « B, A, ba, Baba, B, É, bé. Bébé ». Ce jour-là, le texte était emprunté à Télémaque et au chapitre de cet ouvrage où se trouve le récit de la descente aux Enfers du fils d’Ulysse, et le garçon chargé de la dictée, l’un des plus âgés de l’étude, doué de cette grosse voix virile dont sont si fiers les gamins en voie de puberté, forçait encore cette voix et, dans l’intention non équivoque de faire enrager le maître d’études, scandait furieusement son épellation. C’était en hiver. Quatre lampes à suspension pourvues d’abat-jour métalliques jetaient sur les quatre tables noires de la salle une lumière dure qui rendait l’ombre des murs d’autant plus sombre et pour mes yeux inaccoutumés à des aspects aussi sévères, comme effrayante. La voix terrible allait toujours évoquant le Phlégéton, géton, Radamante, damante, etc., — et c’était très impressionnant, je vous assure. Même c’était trop fort pour le premier jour et ma mauvaise impression fut si intense que j’eus grand’peine à refréner une envie de pleurer.

Une cloche sonna qui annonçait l’heure d’aller dîner. On se mit en rang deux par deux, moi accolé à un élève de ma taille et qui, durant l’assez long trajet de la salle d’étude au réfectoire, ne me dit pas un mot et, en place, se retourna plusieurs fois vers l’un des deux camarades qui nous suivaient, lui murmurant entre haut et bas des choses évidemment sur mon compte que je ne pus bien discerner, à cause du bruit des pieds traînant ou sautillant sur le chemin pavé que suivait la longue bande écolière, mais que je devais, à bon droit, sans nul doute, soupçonner véhémentement d’être plus ou moins malicieuses, sinon tout à fait malveillantes.

Le réfectoire, dont j’ai déjà parlé, contenait trois longues tables, celles des grands au milieu, des moyens et des petits, dont j’étais, à droite et à gauche, plus celle des maîtres d’étude, plus petite, dans un coin à gauche en entrant, face à la porte de la cuisine, toutes quatre en marbre noir, sans nappe. Avant que l’on pût s’asseoir, un surveillant en chef que l’on appelait, ainsi que ça se fait encore, je pense, maintenant, dans les établissements de ce genre, « Monsieur l’Inspecteur », dit le Benedicite traduit en un français qui enlevait toute la beauté du latin ; ainsi dans les sous-entendus de sa concision, ce prologue si plein de choses « Benedicite Dominus » était remplacé par un simple signe de croix : « Au nom du Père, etc. » que suivait platement ceci : « Bénissez-nous, Seigneur, ainsi que la nourriture que nous allons prendre », au lieu du cordial et comme tangible « Nos et ea quæ sumus sumpturi benedicat Dextra Christi. »

C’est vrai que cette prière était à l’usage d’écoliers (dont plusieurs cependant étaient des rhétoriciens et des « philosophes » ), mais… lisez plutôt Chateaubriand au sujet du besoin qu’a l’humanité vis-à-vis des Puissances célestes d’un langage mystérieux où soient impliqués, dans l’hommage et dans la supplication qui n’en est d’ailleurs qu’un accessoire, les besoins inconnus d’elle-même, la pauvre humanité !

C’est à ce point vrai que même les Protestants anglais emploient dans leurs offices religieux, si beaux qu’ils en sont presque catholiques (moins la cordialité, bien entendu, l’intime et la révérence toute filiale), le vieux langage du temps d’Elisabeth et d’avant elle, presque ou plutôt tout à fait incompréhensible aux bonnes gens qui n’en psalmodient pas moins à l’église efficacement pour leur salut, n’en récitent pas moins le matin et le soir à leur chevet le Pater et le Credo dans les termes littéralement qu’employaient les premiers Puritains !

La soupe fut servie, combien médiocre au prix des consommés parentals ! du bouilli s’ensuivit, sec autant qu’était délicieusement entrelardé le bœuf d’à la maison avec son cortège de ces légumes divins dits du pot-au-feu ; vinrent des haricots… rouges… de ne ressembler en rien aux farineux tendres et blancs, sous des condiments « puissants et doux » de la bonne table de papa et maman. En fait de dessert une pomme, comment déjà ? calvi, reinette, non certes, mais si peu mûre et tant meurtrie !… (ô les desserts de la rue alors Saint-Louis-des-Batignolles !) Et l’abondance dans la pourtant si belle timballe d’argent avec un beau V gravé et un beau 5 qui était mon numéro, l’abondance, mot charmant, seul mot vraiment digne d’être proféré, odieusement détourné de son sens, pour s’appliquer à une sorte d’eau de rinçure de bouteille que c’eût été encore un abus d’appeler de l’eau rougie ! cette boisson pire que de l’eau tiède, je la comparai avec le doigt de bon vin pur qui m’était octroyé chez nous au dessert du déjeuner et, après la soupe, à dîner. C’en était trop ! ces impressions gastronomiques jointes à celles de l’étude sinistre et de la lugubre dictée me dictaient, sinon mon devoir, du moins l’acte à faire.

Et profitant, au retour du réfectoire, de la porte ouverte pour le départ des externes et de la confusion produite par ce départ croisant la théorie des pensionnaires revenant du réfectoire, — je m’enfuis.


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VIII

Ce saut dans lïnconnu de la rue et du soir, d’un pauvre petit garçon épouvanté de se trouver sans ses parents, s’accomplit si vite, comme toutes les grandes déterminations, et si heureusement, sans accrocs ni rien, que j’en restai une seconde comme étourdi, — une seconde, après quoi je m’orientai du premier coup… Je ne fus pas un quart d’heure à faire le trajet de la pension à la maison. La grande affaire, par exemple, était de me trouver en face de mes parents ; tous mes petits principes de déjà s’agitaient dans ma jeune conscience, rassurée au fond, sous la forme plutôt de scrupules. Je raisonnais à peu près ainsi : « Voyons, tout de même, enfin ! Papa et Maman m’ont mis en pension pour mon bien. Ils savaient ce qu’ils faisaient en agissant ainsi. J’aurais dû rester et attendre un peu. On serait venu me voir, pour sûr, demain… Décidément c’est mal. Ça va leur faire de la peine… Et puis, qu’estrce que dira le maître de pension ? » Cette dernière considération, si naïve et bien d’un enfant craintif et gâté comme je l’étais, m’obsédait surtout, car j’étais, au fond, bien sûr du prompt pardon de mes parents qui, je le sentais sans m’en rendre compte, verraient plutôt là encore une preuve d’amour fdial que d’instinct vers la maison douce et commode, et dans ma démarche, le bon petit chien fidèle et non le chat habitueux purement et simplement. En vérité, il y avait bien un peu de l’un et de l’autre.

Je courais donc, sans hésiter un instant, sur la direction la plus courte. Très souvent mené en promenade par mon père dans ces parages précisément des quartiers Vintimille et Notre-Dame-de-Lorette, je n’avais pas à me tromper ; et c’est, par le demi-brouillard et sous la lueur humide des becs de gaz encore primitifs — ou tout comme — de cette époque reculée formidablement vite, que j’allais de toute l’agilité de mes petites jambes qu’un torrent, qu’un incendie n’eût pas arrêtées, me garant des passants inattenlifs et d’ailleurs peu nombreux, insoucieux moi-même de mon allure assez bizarre, avec ma tête nue (ma casquette à larges bords, de courte visière, et son long gland de soie floche pendant à gauche, était restée à l’étude) et mes cheveux ébouriffés du vent furieux de ma course…

J’arrivai enfin, traversant en quelque sorte d’un bond le large vestibule du premier escalier d’où le concierge, un Espagnol avec le fils de qui j’avais naguère fait des petites chapelles à la Fête-Dieu et allumé des feux d’artifice en miniature dans la grande cour que ce soir-là je traversai à perdre haleine, d’où le concierge, dis-je, m’aperçut et me cria : « Bonsoir, monsieur Paul, mais pourquoi courez-vous ainsi, nu-tête ? »

J’avais, en vérité, bien autre chose à dire et à faire qu’à lui répondre, et ce fut d’un trait que je grimpai notre premier étage et d’un geste réitéré que je tirai le cordon de la sonnette avec quel cœur qui battait, qui battait ! La bonne m’ouvrit, fit un ah ! et allait prévenir quand, la bousculant en arrière, je tombai plutôt que je n’arrivai dans la grande sombre salle à manger où l’on dînait… Je tombai… dans les bras de ma mère et puis de mon père — et de ma cousine Elisa — et de mon cousin Victor, son frère, tout petit, tout trapu, avec la moustache en cro, et le fer à cheval du chasseur de Vinccnnes qu’il était. Instinctivement ou cordialement, ou les deux tout ensemble, chat ou chien, j’avais vaincu.

Dans les yeux, au fond peu surpris, dans les bras tendus presque d’avance et si vite autour de mon cou, dans les baisers doux et longs de ma mère et de ma cousine, vifs et barbus de mon père et de mon cousin, je perçus bien vite toute indulgence sinon quelque approbation de par derrière la tête… Et je me mis à pleurer délicieusement en expliquant mes raisons qui furent admises tout de suite et, plus tard, quand, à la question « as-tu faim ? » j’eus répondu de la bouche et des dents, savourant le bon potage au tapioca, le tendre poulet, et… je ne me rappelle plus quoi en fait de légumes et de desserts, et bu, avec délices, le doigt de bon vin pur (pas de café le soir, ça empêche de dormir), paternellement, maternellement, et mieux qu’amicalement combattues et réfutées. Convaincu que j’avais eu tort tout de même, je promis de me laisser reconduire à la pension le lendemain, après-midi — et j’allai me coucher, pour la dernière fois… jusqu’aux vacances de Pâques, dans mon petit lit où je dormis à poings fermés.

Le lendemain vint, toutefois, et je tins à honneur de bien, de gentiment remplir ma promesse. Ce fut mon cousin qui se chargea de me reconduire et d’expliquer au patron les choses et d’excuser ma fugue de la veille.

Pendant le trajet, il m’exhorta à être homme, à me considérer un peu comme au régiment ! Que diable ! j’étais d’une famille de militaires, et de même que lui (vieux sergent, grognard d’Algérie, qui devait plus tard, rengagé par deux fois, faire les campagne d’Italie et du Mexique) s’était habitué à la vie du régiment, je devais m’accoutumer à celle de collégien. Je me ferais des camarades, si je témoignais d’un bon caractère, d’un bon, mais pas d’un trop bon. Ne pas trop, par exemple, laisser les loustics se moquer de moi, me battre au besoin, une bonne fois ou deux, après quoi tout irait comme sur des roulettes, etc., etc.

Il parla si bien que ce fut presque joyeusement que je rentrai dans ce « bahut », mot que je devais connaître le jour même, d’où je m’étais sauvé si navré la veille. D’ailleurs pas médiocrement fier de mon compagnon chevronné, à la face hâlée au « bouc » épais un peu grisonnant déjà, dans son uniforme sombre si populaire alors et encore !

Il fut, comme bien on devine, facilement passé condamnation sur mon escapade, et c’est allègrement, le cœur léger, et plein de bonnes résolutions que je fus présenté par M. L… au professeur de la classe élémentaire où je devais passer un an avant de faire partie des élèves que la pension conduisait au lycée, alors Bonaparte, Condorcet depuis, après avoir passé par Fontanes entre temps.

Dans ce milieu qui était bien le mien, composé d’enfants de mon âge, de familles bourgeoises, gentils et timides pour la plupart, je m’apprivoisai vite et me plus si bien par la suite, que véritablement comparable aux peuples heureux qui n’ont pas d’histoire, c’est, peut-être, ce passage d’une année dans cette petite classe paisible aux récréations prises dans une cour spéciale où la surveillance était plus facile et, par le fait incessante, c’est peut-être, oui, la période de toute ma vie dont je me souviens le moins. J’ai beau fouiller dans ma mémoire, je ne vois dans ce lointain, rien, absolument rien, non seulement de saillant, mais d’existant : éclipse totale de souvenirs, du moins quelque peu dignes d’être rapportés dans cette plutôt minutieuse revue d’une vie beaucoup en nuances…

Et je veux reprendre ce récit à l’époque, qui simultana, de ma première communion à mon entrée au lycée.

On nous conduisait à la messe dans une église en bois sise dans le milieu de la rue de Clichy, et qui était provisoire en attendant l’érection, en face de la Chaussée d’Antin, de « l’élégante » Trinité qu’on sait. Quant au catéchisme, c’était rue de Douai, — près du square Vintimille alors fermé au public et orné d’une statue en marbre blanc de Napoléon Ier à laquelle il arriva une nuit une malodorante aventure. — qu’on nous menait l’entendre dans une chapelle disparue depuis, ou, du moins, je le crois.


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IX

Laides, église et chapelle : l’une avec ses colonnes romano-gothiqucs peintes à la détrempe, en rose et vert clair, son autel gothico-roman chromologiquement décoré de même, ses autels des bas côtés tout petits et par trop pauvrement prétentieux sous un vitrail d’Épinal à la douzaine et, au long des murs verdàtres et rougeoyants, de moisissures et… de couleurs de chez le mauvais marchand, un chemin-de-croix signé… rue Bonaparte ; — l’autre et son chemin-de-croix signé… rue Saint-Sulpice, ses bancs, son autel, sa chaire-bureau, de ce jaune-pisseux… et pire ou mieux au choix, son plafond presque d’appartement, le tout avec des prétentions confortables dans le délabré, par-ci, par-là un prie-Dieu de velours grenat pour les mamans et des chaises de paille multicolore, à la belge, pour les papas et les messieurs du clergé, désireux d’assister, mamans, papas et les messieurs du clergé, à l’enseignement spirituel « prodigué » à leurs chère progéniture et tendres ouailles, — et celles-ci ! pour quelques gamins comme moi, alors, je le dis sans plus de modestie que de droit — presque encore innocents ou.., à demi, encore, ignorants du péché « péché honteux », du « vice impur », un flot de galopins déjà vicieux, à moitié flétris dans la fleur de leurs douze ans, ironiques, incrédules, qui chantaient « Ah, si tu crois que j’t’aime » sur l’air de « Esprit Saint, descendez en nous ! »

Laides, église et chapelle. Affreux et odieux, pour la plupart, les « gosses » du catéchisme dont j’étais, moi, encore aimable et naïf.

De l’enseignement en lui-même, qu’en dire ? C’était à peu près comme la messe basse que nous entendions le dimanche de grand matin, dans l’étroite église provisoire de la rue de Clichy, blottis dans un recoin qui était le baptistère, — correcte, sèche, — et pas longue, la messe.

Pas assez du moins pour moi vraiment, j’y insiste, qui, élevé sans fanatisme par des parents point dévots, mais d’une religion plus que ce qu’on appelle raisonnable dans les milieux bourgeois, avais l’intuition des beautés ou plutôt des bontés vraies de la doctrine chrétienne ou plutôt catholique en attendant qu’après un long temps d’erreurs de toute sorte et de fautes violentes, je dusse en un jour de malheur et de bonheur, exhaler mon âme convertie en des vers qu’on a bien voulu trouver remarquables.

Et ma première communion fut « bonne ». Je ressentis alors, pour la première fois, cette chose presque physique que tous les pratiquants de l’Eucharistie éprouvent, de la Présence absolument réelle, dans une sincère approche du Sacrement. On est investi, Dieu est là, dans notre chair et dans notre sang. Les sceptiques disent que c’est la Foi seule qui produit cela en l’imaginant. Non. Et l’indifférence des impies, la froideur des incrédules, quand par dérision ils absorbent les Saintes Espèces, est l’effet même de leur péché, la punition temporelle du sacrilège…

Ma confession générale avait été scrupuleuse : je me souviens de m’ètre accusé de vol parce que ayant par mcgarde emporté de chez une épicière de la rue des Dames deux images d’un sou au lieu d’une ! C’était bien, n’est-ce pas, cela ?

Or, dans l’après-midi du jour le plus beau de la vie, selon Napoléon Ier, après avoir été confirmé de la main de l’infortuné évoque Sibour, qui devait périr assassiné quelque temps après de la main d’un prêtre interdit, comme j’étais invité par la mère d’un camarade du catéchisme à prendre le thé chez eux et qu’il se trouvait que feu son mari avait servi dans l’artillerie, elle me dit : « Mais, puisque Monsieur votre père est un capitaine du génie en retraite, il a dû connaître mon pauvre maria l’École polytechnique… » Et moi qui savais que mon père, d’ailleurs lui-même fils d’un notaire et qui, petit clerc de ce dernier, s’était à seize ans engagé pour la campagne de France et avait passé très vite du rang au grade d’officier dans un corps où il fallait les mêmes études qu’à l’École, je répondis : « Ô certainement oui. » Ce gros et laid et bête mensonge me pesa quelque temps ; après quoi pour en finir avec mes opinions religieuses d’alors (ô misère ! un enfant de douze, puis de treize ans !) l’année d’ensuite, lors du renouvellement de ma première communion, avec d’autres polissons de treize ans, je le répète à dessein ! je refusai de me confesser.

Vous voyez bien que nous valions à cette époque les jeunes libres-penseurs, potaches ou macro tins, de ces jours-ci !

Quittons, pour y revenir peut-être plus tard, ces choses… réparables, — puisqu’elles furent réparées bien des années après, et mémorablement, alors et depuis.

Le jour de mon entrée au lycée suivit de près celui de ma première communion. Moins solennel, il fut important, lui aussi. Pensez donc ! il s’agissait d’être lycéen, de faire « des études », d’être parmi les moyens à la pension, — et la pension avait un uniforme tout comme les lycées d’internes, et le patron préférait que ses élèves eussent un uniforme pour aller au lycée (le lycée n’avait pas, lui, d’uniforme). On y allait deux fois par jour, excepté les dimanches et les jeudis. Je nous vois encore, en longue file, descendant la rue Blanche, arpentant la rue Saint-Lazare et circulant parmi l’encombrement écolier du petit bout Nord de la rue Caumartin qui nous faisait aboutir en face de la lourde porte « monumentale » entre les fontaines non moins monumentales « ornées » de têtes de lions, dignes d’être ceux de l’Institut, qui étaient, comme leurs doctes confrères, censés cracher de l’eau ou en vomir, comme vous voudrez, mais qui restaient le plus souvent à sec.

J’étais désigné pour la septième… J’entrai chez le père Robert, un homme âgé, vif comme la foudre et qui punissait ferme. En ce temps-là les professeurs portaient la robe et la toque, et les prières d’avant et d’après la classe, celle-ci, de prière, au son du tambour que battait dans la cour un garçon qu’on appelait, de mon temps du moins (pourquoi ?) Suce-Mèche — étaient en latin, Veni, sancte SpiritusSub tuum

Je commençais, comme je devais finir, avec du zèle et du succès dans l’intervalle, par être un cancre, mot affreux, sens large et plus clément que rébarbatif au fond, et les punitions ne me furent pas épargnées par l’excellent professeur. Le latin m’amusait encore un peu, la mathématique (ô cette règle de trois, je la comprends moins que jamais, tout en la raisonnant un tantinet mieux qu’alors !) ; mais l’histoire (des dates !), la géographie des noms !) m’embêtaient ferme.

Le premier de la classe, grosse tête ébouriffée et maligne, était toujours M. Marins Sépet. Moi je flottais entre vingt-cinq et trente sur trente-cinq.


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X

II paraît que le mobilier des lycées s’est amélioré. De mon temps, celui de Bonaparte se trouvait furieusement primitif. J’admets que c’était un lycée d’externes ; mais on ne peut pourtant pas voir une raison pour offrira des fils de gens qui paient cher, de pareils amphithéâtres de purs bancs sans tables devant, ni rien de rien en fait d’autre confortable. Et j’abomine, ici, en plein grand public, les divers régimes, républiques ou monarchies, et vice versa, qui se sont contentés de ces sièges pour leurs futurs hommes instruits sérieusement. Voyez-vous cela d’ici ? le cul sur une planche de corps de garde, de violon, à plus justement parler ; la poitrine et les épaules courbées vers les genoux où quelque « buvard » était chargé de recueillir dans ces conditions un texte grec ou latin. La chaire même du professeur était un chef-d’œuvre de monstrueuse incommodité…

Ceci dit, parlons un peu, très vite, avant d’en revenir à moi, sujet principal de ces lignes sincères, des braves gens qui m’inculquèrent le peu que j’ai de notions quelconquement classiques. Tous étaient ce que je puis maintenant dire en tout calme acquis cher, avec un tout petit nom tout de même, de braves gens plus convaincus que nos normaliens d’aujourd’hui, gent un peu factice ! instruits, certes, autant, — et moins familiers, ce qui valait mieux, envers les jeunes esprits confiés à leurs soins, que les échappés modernes de la rue d’Ulm. Mais, ça ne fait rien, quels types, même à distance, et à quelque distance, que les trois quarts de ces excellentes gens !

Je veux abréger la liste et ne contrister personne des rares survivants qui peuvent en faire partie. Mais, nonobstant, mais, néanmoins, mais, en dépit de tout, et quelque considérations qui puissent m’arréter, laissez-moi, voulez-vous, sourire, un peu, à l’idée, au fond affectueusement évoquée, de ces maîtres de notre jeunesse, produits bizarres d’un tas de révolutions politiques n’aboutissant chaque fois, pour le dire sérieusement, en tout patriotisme, qu’à de l’amoindrissement général, malheureusement !

En sixième, M. M…, où j’étais (je dis où, comme d’un lieu !) camarade de banc avec un Hayem, ce brave M. M… qui passait, entre deux dictées et quatre ou huit ou dix corrections de copies, sa langue sur de la colle à bouche en vue de futurs devoirs à « donner » ; en cinquième, M. P…, fortes galoches, vaguement découragé (n’était-il pas un peu « républicain » en ces temps d’empire… impérial ?), fortes, dis-je, galoches, le collier de barbe à la Jules Favre et tout indifférence à sa classe ; en quatrième, M. V…, qui avait le tic de se passer un doigt sous le nez à chaque pensum qu’il infligeait ; en troisième, un M. Réaume qui a, je crois, écrit quelque chose chez Lemerre, qui ne m’aimait guère et avait probablement raison, et qui, un jour que, du fond de la salle de classe qui sentait abominablement la peinture, nous observions — on était en juillet, toutes portes et fenêtres ouvertes — les efforts d’une hirondelle, chue à terre, pour s’envoler, nous dit, spontanément, sans le vouloir ou non :


… L’ennui naquit un jour de l’uni…versité.



En seconde, M. Perrens, historien de Hiéronimo Savonarola et autres pères Hyacinthe, qui me détesta, m’a-t-on dit, et me déteste encore, m’a-t-on dit récemment (pourquoi, mon Dieu ?). En rhétorique, M. Durand, son râtelier et sa perruque, et fier de ces parures,


… Empto dente ferox et crine venali,



M. Deltour, aujourd’hui, je crois, inspecteur d’Académie, auteur des Ennemis de Racine, un esprit exquis, qui fut indulgent à ma paresse, mais sévère à mes traductions en vers de Properce, entre autres un… sonnet ! où la fin — in caudâ… — fin que voici :


… L’humble table de chêne et le lit en noyer.


En rhétorique, toujours, et en seconde, je crois, auparavant, M. Desjardins, professeur d’histoire, très intéressant et très éloquent, parlant des Mérovingiens, et M. Camille Rousset qui nous lisait parlois des fragments de son Histoire de Louvois, de sa grosse voix de petit homme vif, vif !

Pour en finir avec cette partie de mes Confessions qui concerne la bêtise et l’ennui de l’instruction… bizarre qu’on… donnait, de mon temps, aux petits des bourgeois, en attendant peut-être pis, passons à mon passage du baccalauréat.

Voici, dans toute sa gloire, cette chose :

La Vieille Sorbonne, noire comme l’encre du discours latin, vermoulue comme le style de la dissertation française… et si pitoyablement comparable à cet exquis Oxford…

Oxford sur qui j’ai fait des vers absolument inédits en France, et que voici, parce qu’ils expriment un mien « état d’âme » assez récent (1893) :


OXFORD


Oxford est une ville qui me consola,
Moi, toujours rêvant de ce Moyen Age-là.


En fait de Moyen Âge on n’est pas difficile
Dans ce pays d’architecture un peu fossile.

À dessein, c’est la mode et qui s’en moque fault ;
Mais Oxford, c’est sincère, et tout l’art y prévaut,

Mais Oxford a la foi, du moins en a la mine
Beaucoup, et sa science en joyau se termine,

En joyau précieux, délicieux : les cieux
Ici couronnent d’un prestige précieux

L’étude et le silence exigés comme on aime
Et la sagesse récompense le problème.

La sagesse qu’il faut, c’est, douce, la raison
Que la cathédrale termine en oraison

Sous les arceaux romans qui virent tant de choses
Et les rinceaux gothiques, fins d’apothéoses

De saints mieux vénérés peut-être qu’on ne croit
Et mon cœur s’humilie et mon désir s’accroît

De devenir et de redevenir, loin d’elle.
Cette cité, glorieuse d’être infidèle,

Paris ! l’enfant ingrat qui s’imaginerait
Briser les sceaux sacrés et tenir le secret —

De devenir et redevenir la chose
Agréable au Seigneur, quelle qu’en soit la cause,

Et par cela même être encore doux et fort,
Ô toi, cité charmante et mémorable, Oxford !

Je commis dans cet amphithéâtre d’un sale à se brosser toute la vie, un discours latin, une dissertation française, que je voudrais ravoir aujourd’hui pour les vendre comme autographes.

Au lendemain, vers onze heures, inquiet, je revins, dans la cour noire et mal pavée, me coller sans espoir, le nez contre l’affiche des « reçus à l’écrit ».

J’étais reçu !


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XI

Le lendemain, nouvel examen, nouvelles émotions, directes celles-là. Il s’agissait de l’oral, c’est-à-dire de comparaître ou plutôt de comparoir devant les juges en robe comme les autres, ceux de droit commun et, sinon plus sévères qu’eux, tout au moins plus méticuleux et moins expéditifs. Ici, il fallait répondre précisément, nettement, quelquefois dans les plus infinis détails. Nul alibi à invoquer, par des mensonges habiles à opposer à des questions plus ou moins vagues, — et aucun avocat !

Mes réponses sur l’histoire passèrent comme une lettre à la poste, mon « numéro » indiquait un parallèle sur César et Pompée, ce pont-aux-ânes, que je franchis prestement sans une hésitation, sans un recul (je m’étais si fort intéressé, pourquoi ? mon Dieu, sous la tuition de mes deux excellents maîtres Ernest Desjardins et Camille Rousset, à la lutte de ces triumvirs), et quelques considérations (!) sur le règne, en général, de Louis XIII (les Trois Mousquetaires lus en cachette dans l’ombre propice du pupître de l’étude ne m’avaient-ils pas tout fraîchement préparé à de triomphales et triomphantes répliques ?). J’amenai donc une « blanche » sans-peine aucune quant à la partie historique du si terrible « bachot » de ces temps-là.

La partie littéraire, où je fus brillant, était présidée par M. Mézières, de l’Académie actuellement et de la Chambre, qui m’examina sur Boileau et sur Bossuet. Or j’y étais ferré à glace. Autre boule blanche.

Boules blanches également en latin : Cicéron, Tite-Live (qui donc m’interrogeait ?), et en grec, où l’excellent père Haze, l’helléniste en chef de ce temps-là concurremment avec Egger, fut très coulant sur ma plutôt ânonnante explication à livre ouvert d’un chœur de Sophocle et d’une période de ce dur Démosthène.

Mais où la rouge en majorité et quelque peu la noire, prévalurent, ce fut dans la partie Science. L’arithmétique m’embarrassait passablement, la géométrie pour laquelle mon père m’avait pistonne en outre des répétitions spéciales du père Pointu (point U), le frère très scientifique du très littéraire patron de la pension L, n’eut pour ma médiocre érudition en fait d’X que d’assez modestes obstacles à me faire sauter. — Par exemple, en physique, ma défaite fut mémorable.

— Veuillez, Monsieur, me donner la définition de la pompe aspirante et de la pompe foulanle.

Ceci était dit par M. Puiseux, un redoutable savant, roux comme David, aux doigts poilus avec des bouts carrés, qui parlait d'une voix trop autorisée, hélas !

Et je répondis :

— Monsieur, la pompe foulante est une pompe qui foule, et la pompe aspirante est une pompe qui aspire.

Il me fut déclaré ;

— Très bien, monsieur.

(Une noire était impliquée dans cette approbation.)

Et voilà comme je fus reçu à l'oral — donc, bachelier ès lettres à vie.

Surprise partout, — dans mon for intérieur d'abord, à la pension ensuite, et surtout chez mes parents peut-être, ravis quand même.

… Et maintenant j'aborde rétroactivement ma vie de collège, m'exposant au blâme des hypocrites comme eût dit l'hypocrite Jean-Jacques, et ne plaidant pas les circonstances atténuantes vis-à-vis de mes atténués de contemporains.

Donc la sensualité me prit, m'envahit, entre douze et treize ans. Je crois même que dès lors je n'ai pas été ne sachant guère rien que mettre mes mains ailleurs qu'à droite et à gauche, sans les reposer là où je le jugeais bon…, ou meilleur… encore !

Ceci dura dans les huit ans. Pitié, Messieurs, et certes, Mesdames, de qui la revanche sur ces en quelque sorte prématurées ambitions, fut telle !


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XII

Je dois pour m’acquitter en conscience des révélations dans lesquelles il me faut entrer, revenir d’un peu loin sur mes pas et parler à nouveau de ma toute prime adolescence, combien différemment, hélas ! des chapitres qui précèdent immédiatement le pénultième.

À l’ignorance quasiment céleste du premier communiant, à l’encore en quelque sorte inconscience du mauvais « renouvelant », devait succéder, parallèlement à lincrédulité croissante, cette sensualité ridicule et d’autant pire qu’elle reste tristement impuissante… jusqu’à l’explosion prématurée d’une virilité facticement précoce, d’autant pire à son tour.

Ajoutez à ces fatigues auxquelles se mêlaient encore des remords, s’il m’est permis de m’énoncer et de me dénoncer ainsi, l’éveil tant puéril d’ailleurs de l’homme de lettres que j’étais destiné à devenir… Car il paraît que j’étais destiné à devenir un homme de lettres ! Et vous verrez d’ici le petit abruti que je ne manquais pas d’être entre mes quatorze et mes treize ans.

Mes « remords » ne laissaient pas, en outre, d’être parfois amusants, au fond, quand j’y pense, maintenant ! Mon confesseur, quand il me chapitrait à propos de ce fameux sixième commandement dont je devais beaucoup plus et beaucoup trop tard apprécier toute la haute et salutaire importance, avait coutume de me préconiser, lorsque le diable me tenterait, la prière, et la prière à mains jointes de préférence. Hélas ! je les joignais, mes faibles mains, de mon mieux qui n’était pas toujours le mieux qu’il eût fallu, ni le plus longtemps possible…

L’homme de lettres, disons plutôt, si vous voulez bien, le poète, naquit en moi vers précisément cette quatorzième année si critique, de sorte que je puis dire qu’à mesure que se développait ma puberté, mon esprit, aussi, se formait, à sa façon que voici en quelques lignes…

Mes premières lectures ou pour parler plus nettement, ma première, toute première, lecture fut, — en dehors naturellement des livres classiques dans l’espèce, Gamiani, l’Enfer de Joseph Prudhomme, l’Examen de Flora, les œuvres secrètes de Piron, — fut, dis-je, les Fleurs du Mal, 1re édition, qu’un pion avait laissé traîner sur sa chaire et que je confisquai sans scrupule. Il va sans dire que je n’avais aucune idée de cette poésie si éloignée de mon âge, nourri, aussi bien, de plus sages « morceaux choisis… » Même le titre fut pour moi longtemps fermé et j’avais dévoré le bouquin sans y comprendre rien sinon que ça parlait de « perversités » (comme on dit dans les pensionnats de jeunes demoiselles) et de… nudités parfois, double attrait pour ma jeune « corruption », — et j’étais fermement persuadé que le livre s’appelait tout bonnement : Les Fleurs de Mai.

Quoi qu’il en soit, Baudelaire eut à ce moment, sur moi, une influence tout au moins d’imitation enfantine et tout ce que vous voudrez dans cette gamme, mais une influence réelle et qui ne pouvait que grandir et, alors, s’élucider, se logifier avec le temps…

Un certain jour de congé, je « bouquinais », pour, ma foi ! la première fois de ma vie, en compagnie d’un camarade, car on commençait trop tôt, à mon avis d’aujourd’hui, à me laisser sortir seul. Vers le milieu du quai Voltaire, chez un libraire nommé Beauvais, nous avisâmes les Cariatides. — et j’avoue que la lecture de ces vers, charmants en vérité et peut-être plus puissants dans leur bouillante jeunesse que les œuvres plus parfaites de la maturité de Banville, m’empoigna sur-le-champ, bien autrement encore que la condensation et la

foncière austérité des Fleurs du Mal


       … À ce festin, de toutes parts venus.
Soupaient tous les don Juan et toutes les Vénus.


… Il n’y eut pas jusqu’aux un brin extravagantes et peut-être un tantinet fumistes strophes quarante-huit et phalanstériennes qui commencent par


Coupe, sein, lyre,
Triple délire
Où ne peut lire
L’œil d’Israël,
Sous ton déisme
Se brise au prisme,
Le synthétisme
Originel…



qui ne séduisissent véhémentement mon goût déjà prononcé pour le tortillé et la phraséologie un peu vague que l’on me reproche, à tort, je l’espère, aujourd’hui, tout au moins. Banville, d’ailleurs, dans les éditions subséquentes, supprima ce poème que mit en musique… sacrée, le si intéressant Gabaner, l’auteur du Pâté, dont voici les vers faits par lui-même, que je vous donne comme inédits :


Décidément ce pâté
Est délicieux ; de ma vie
Je n’en ai, je le certifie,
Mangé de mieux apprêté…
Ami Jean, retournes-y !
Va-t’en faire à la pâtissière

Mon sincère
Compliment…
Excellent,
Excellent !



Je devais, quelques années après ces premières impressions littéraires, connaître et Banville et Gabaner en personne, et bien d’autres aussi de qui il sera question en leur temps comme de Cabaner et de Banville : ce ne sont pas (hélas ! et Dieu merci !) les souvenirs de toutes sortes qui me manquent. On me reproche même comme une pose et une affectation d’en publier de droite et de gauche, par trop, tandis que ce n’est, la plupart du temps, de-ci de-là, que débarras douloureux ou, comme ceci par exemple, que pénibles confessions.

… De mes essais littéraires, je ne dirai rien, sinon qu’ils furent détestables. J’ai d’ailleurs oublié, sauf quelques vers et quelques plans, ces élucubrations parallèles à… de mauvaises habitudes. Il me souvient, entre autres choses, que je pourrais qualifier en quelque sorte de masturbantes, car elles étaient bien le fruit (quel fruit !) de mon seul « intellect » privé de tout commerce avec quoi que ce soit, bon sans, goût, tact, il me souvient donc, de l’ébauche d’un drame sur Charles le Fou (lisez Charles VI) dont le premier acte (celui du bal masqué où le roi brûle à moitié et commence à devenir maniaque)

s’ornait d’une ronde orgiaque qui débutait ainsi :


Que l’on boive et que l’on danse
Et que monseigneur Jésus
Avecque les saints balance
      La chaîne des pendus !

Quant à vous informer de la suite de ce drame, non, vraiment, en bonne conscience, et vous ne le voudriez pas. Bornez-vous à savoir que le second acte, insistant sur le premier et formant en quelque sorte un second prologue, avait pour décor la légendaire forêt où l’infortuné monarque rencontrait une espèce de sauvage, braconnier ou tout simplement ivrogne dont la vue baroque et plus qu’insolite le fait tourner fou définitivement. Et, dans les actes d’après, en avant les Anglais, la guerre de cent ans et cætera desiderantur !

Aussi, le projet, ô antithèse ! d’un Charles le Sage : le roi Jean, Étienne Marcel…

Enfin un Louis XV en six actes où un Damiens avec une sœur au Parc-aux-Cerfs.


Le sang du peuple il cri’ vingince !


déjà…


__________

XIII

Hélas ! il me faut rétrograder de ces innocents petits efforts vers « l’Art » par devers une psychologie plutôt physiologique, triste en tout cas.

Ce fut aux environs de l’époque où se remuait en moi la manie des vers et de la prose (car je faisais aussi d’étranges nouvelles sous-marines à la façon, plutôt, d’Edgar Poe — car Jules Verne, d’ailleurs jamais très haut coté dans ma curiosité, n’était pas encore inventé, que je sache, — et de quelle façon, justes dieux ! — et des contes dont l’Hoffmann des Frères Sérapion se fût réjoui passablement, tantily était naïvement plagié) que commença de grouiller dans mon… cœur l’amalivité dont j’ai parlé plus haut et, pour brusquer l’aveu ridicule, il m’arriva dès lors d’éprouver à l’endroit de plusieurs camarades plus jeunes que moi et successifs ou collectifs, je ne me souviens plus très bien, la jolie passionnette de l’Esplanade à Metz. Seulement, au cas présent, la puberté venant, ce fut moins pur…


Le voilà dévoilé ce secret plein d’horreur !


Toutefois il n’est que juste de dire avec empressement que mes « chutes » se bornèrent à des enfantillages sensuels, oui, mais sans rien d’absolument « vilain » — en un mot, à des jeunes garçoniieries partagées au lieu de rester… solitaires. Il y a là toute une philosophie et surtout une morale que je dégagerai peut-être ici même, bientôt.

Ouf ! — en attendant pour plus tard de mieux intéressantes révélations dans cet ordre d’idées et dans d’autres, parlons à nouveau littérature, voulez-vous ? puérile et adolescente littérature, l’histoire en abrégé, entendais-je dire, de ma vocation, des mois d’apprentissage préparatoires aux années et aux années d’instruction et d’éducation.

J’avais seize ans, j’étais en seconde, ayant passablement lu d’à peu près tout, poésie, romans, de Paul de Kock à Paul Féval, d’Alexandre Dumas à Balzac, voyages, traductions, le tout dans mon pupitre, les Misérables qui venaient de paraître, loués à un cabinet de lecture du passage de l’Opéra, — et j’avais déjà fait plusieurs pièces, les plus cnfantinement « farouches » et intransigeantes, tous les Poèmes Saturniens tels qu’ils parurent en 1866, sans compter bien d’autres « poèmes » qu’un goût meilleur qu’eux me fit écarter de ce premier livre. Je disais dans le chapitre précédent que je ne publierais ici aucun de cesvers par tropde «jeunesse». Depuis changeant d’avis, je ne sais, à parler franc, trop pourquoi, j’ai fouillé dans le reste, encore assez considérable pour être encombrant, de mes paperasses jadis innombrables dans quel désordre ! pour donner quelque idée, au moins, de ma « manière » d’alors. Je n’ai rien retrouvé, mais rien de retrouvé de ces essais où il y avait pourtant pour le moins autant d’intérêt que dans les Poèmes Saturniens tels qu’ils parurent dans la première collection des poètes contemporains chez Alphonse Lemerre, en les derniers mois de 1867.

Seuls ont surnagé de ce d’ailleurs peu regrettable naufrage deux sonnets, l’un publié il y a quelque deux ans, lors d’une tournée de conférences, dans un journal de Liège, si je ne me trompe. Qui diable avait déniché ce corbeau d’antan ? Ça s’intitulait l’Enterrement et le premier vers allait ainsi :


Je ne sais rien de gai comme un enterrement…


L’autre a été publié naguère dans une chronique de journal du soir par un quelqu’un signant « Pégomas », que je remercie en faveur de la bonne intention ; le voici dans sa forme encore naïve et déjà un peu raffinée. J’étais, quand je le fis, en seconde, ainsi que le rappelle le chroniqueur en question qui, paraît-il, fut mon condisciple au lycée Bonaparte. Voici ce remarquable morceau.

À DON QUICHOTTE

(Je crois même que dans le manuscrit il y avait Don Quijote pour plus de couleur locale.)


Ô don Quichotte, vieux paladin, grand bohème,
En vain la foule absurde et vile rit de toi :
Ta mort fut un martyre et ta vie un poème
Et les moulins à vent avaient tort, ô mon roi !
Va toujours, va toujours, protégé par ta foi,
Monté sur ton coursier fantastique que j’aime.
Glaneur sublime, va ! les oublis de la loi
Sont plus nombreux, plus grands qu’au temps jadis lui-même.
Hurrah !

(Aujourd’hui, mieux avisé, et étant donné que la couleur locale me turlupinât autant qu’en cette période de mes débuts, je remplacerais cette exclamation par trop britannique par le « Olle » séant.)


Hurrah !


donc, puisque Hurrah il y a,


      Nous te suivons, nous, les poètes saints.
Aux cheveux de folie et de verveine ceints.
Conduis-nous à l’assaut des hautes fantaisies,

Et bientôt, en dépit de toute trahison,
Flottera l’étendard ailé des poésies
Sur le crâne chenu de l’inepte raison !


Il y avait aussi une imitation, ô si inconsciemment impudente, et ô si mauvaise ! des Petites Vieilles de Baudelaire, laquelle, il est à craindre, doit avoir à jamais disparu d’entre les choses comme elle a tout à fait décampé de ma mémoire et qui débutait par ce vers et ces deux hémistiches distants l’un de l’autre d’un quart et d’une moitié d’hexamètre :


Il m’arriva souvent, tous les jours, dans les rues,
De croiser des vieillards et des vieilles…
………………torticolis en grues.


Et enfin un Crépitus (bien avant celui, si drôle, de Flaubert), manière de manifestation pessimiste où, après une description d’intérieur de fosse, dans une buée mal odorante, — naturellement, — surnaturellement apparaissait le « dieu » qui débitait un discours très amer, direct et méprisant au possible pour I’humanité, sa mère pourtant ! Ici encore, je ne me rappelle que les deux premiers vers de la longue, peut-être trop longue, harangue de l’étrange divinité ; mais, ces vers, ils sont bien, n’est-ce pas ?


Je suis l’Adamastor des cabinets d’aisance,
       Le Jupiter des lieux bas…


Sans doute en voilà trop de ces sortes de citations d’ailleurs discrètes, forcément aussi bien, et je reprendrai, avec votre permission, l’itinéraire, en quelque sorte, de mes progrès, si progrès il y eut, dans l’érudition poétique…

Après Baudelaire et Banville, savez-vous — sous, bien entendu, Victor Hugo que j’admirais sans beaucoup l’aimer en somme, alors, — je ne devais me rendre un compte exact de Lamartine et de Musset et d’autres encore, Vigny, par exemple, que beaucoup plus tard, savez-vous, dis-je, quels furent puissants (éducateurs, oui, éducateurs en même temps qu’en quelque sorte complices) sur ma vocation dès lors bien décidée, mais, à ma première rencontre avec, irrésistible et désormais facile, rudement, durement facile, mais facile irrésistiblement ?

Vous vous souvenez de ce libraire du quai Voltaire dont je parlais précédemment et chez qui j’avais eu la première connaissance des Stalactites de ce magicien de Banville… Eh bien, c’est encore là que me fut révélé ce merveilleux livre de début, les Flèches d’Or, d’Albert Glatigny, un tout petit peu avant que je ne lusse Philoméla, qui marqua si joliment et comme si génialement les débuts de Catulle Mendès.


__________

XIV

Donc, Glatigny, puis Mendès eurent sur mon esprit instinctivement camarade, soit dit pour atténuer le mot de complice plus haut employé, qui serait trop fort en fin de compte, la domination qu’il fallait, moyennant la joie d’avoir raison dans des esprits de mon âge ou d’à peu près mon âge.

Pourquoi — puisque c’était indiqué, — pas cette alliance vers des égaux que je croyais dès alors être et qui sont des égaux admirés ?

Admirés ! oui, — aimés mieux encore.

Car quel camarade, en attendant d’être combien ami, me fut Catulle Mendès, et quel ami avant qu’il fût ce camarade, me devint tout de suite Albert Glatigny !

Ceci et cela sans connaître en personne ni l’un ni l’autre de ces frères, mais en me récitant, quasiment comme mes prières du soir et du matin, las ! oubliées lors, des bouts de vers dans ce genre-ci :

Ce jour, ma mie Aline avait un chapeau vert,
Là-bas des cuirassiers retentissants de cuivre…

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·


J’aime les fronts hâlés qui portent le hautbert :
Il est beau de mourir plus qu’il n’est bon de vivre,
Et lorsque la bataille effroyable se livre,
Le plus heureux a nom Murât ou Canrobert.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Arche ! dit en riant mon joli colonel.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


Et vous voyez qu’il y avait de quoi, en effet, s’emporter de tout son être vers ce jeune talent — si beau déjà !…

Quant à Glatigny, — permettez-moi d’en parler pour l’instant plus longuement, afin d’en mieux revenir à mon non moins glorieux et, j’espère, bien longtemps survivant compagnon d’armes.

C’est le mot, car ce fut, de notre temps, la mode d’être militant et nous avions encore un peu du sang des Pétrus Borel et de ces Philothée O’Neddy que voici qui mourraient chez nous s’il n’y avait encore céans (et léans de nos jours) des jeunes gens, eussent-ils quarante et cinquante ans… avec le diable au corps, par-dessus le marché !

Ce Glatigny ! Son livre, les Vignes folles, où toute l’audace, toute la grande belle verve française furent retrouvées pour, Ponchon, que vous les retrouvassiez sous une tout autre forme non moins puissante. Sa comédie : Vers les Saules :


Je jette à qui le veut mon cœur : je n’en veux plus ! Son volume de dessous le manteau et de derrière les fagots : Joyeusetés galantes :


Le poète excellent dont nous t’offrons les carmes,
De son temps, bon lecteur, fut un des bons raillards
Que l’on vit…………… sous les armes !


D’ailleurs, acceptant avec orgueil la dureté de sa vie, ayant souffert tout au monde, même d’être arrêté par la « maréchaussée » de Corse comme étant l’assassin du président Poinsot, lui qui répondit au procureur impérial :


Or, moi je ne suis rien que le fils d’un gendarme.



ce qui était vrai, et qui, mis au violon, se dit :

— Jud, alors !

Ces notes sont trop anecdotiques pour que mon cœur et mon goût insistent trop sur ce cher disparu dont il sera question, tout à l’heure encore.

Quant à Catulle Mondes, ce fut, à mon égard, un magicien, à qui tout mon hommage est dû, en dépit de quelque dissidence que je ne défendrai pas à mon amitié si profonde de ne pas taire quand il faudra.

Mais, ça ne fait rien. Et los à ces deux associés de ma jeune misère… pour rire, en ces temps-là, — pas beaucoup plus riches que moi… quoi qu’il ait

été dit :


Ah ! que Rothschild est pauvre ! Il n’a pas vu Lagny,
                  Sans bonheur et sans joie
Le riche est ce poète appelé Glatigny…
               . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .



et parce que le poète est toujours pauvre, quand même il s’appellerait Byron, Lamartine ou Tennyson.

Il est vrai qu’il y a Homère, Chatterton et, en attendant mieux, presque nous tous, les modernes, jeunes et vieux.


__________

XV

Mais il n’est que temps, au moment de clore cette première partie de ces notes sur ma vie, de revenir au point de ma prime jeunesse où je passais mon bachot, c’est-à-dire vers l’âge de dix-sept ans. Ledit bachot (dont j’ai gardé le diplôme imposant) ne fut pas ma seule initiation aux choses de l’existence, si j’ose m’exprimer ainsi. Déjà la Femme me hantait ou plutôt hantait et tentait mes rêves. Mais, voilà ! comment faire pour la hanter, sinon pour la tenter ? Mais l’entcté que j’étais déjà, sans plus de volonté, d’ailleurs, qu’aujourd’hui, — du moins des gens pensent ainsi — finit tout de même par se procurer la somme peu considérable et le renseignement nécessaire en vue d’une « orgie à la tour »… Il va sans dire que par « orgie à la tour » j’entends l’accès de ces maisons qui tendent, paraît-il, à disparaître, et où, si j’étais encore ingambe et que je ne fusse pas devenu ce monsieur empêtré, j’irais, tellement les femmes honnêtes (?) m’ont rendu sceptique à l’égard du sexe enchanteur… La pièce de dix francs indispensable à mon dessein fut distraite par moi de la modeste mensualité que me faisaient mes parents pour mes menus plaisirs. Une carotte tirée à ma mère, devait récupérer doublement et triplement ce prélèvement, au profit de mes « passions », sur ce budget d’un écolier qui devenait un mauvais sujet.

Le renseignement touchant l’établissement recommandable me fut fourni par un camarade d’une année plus âgé que moi, un nommé F… qui finit, en dernière information, « clarinette » au théâtre des Folies-Marigny. Quant à celui de mes débuts… dans la galanterie, il se trouvait dans une rue bouleversée depuis, la rue d’Orléans-Saint-Honoré, et dans ce bouleversement, disparut. Ce fut une maison d’apparence modeste, aux volets chastement fermés, qui n’avait d’emphatique que son numéro. Le soir, au bord d’un corridor faiblement éclairé, quelque dame fortement décolletée sous son « mantelet » faisait au passant de chaleureux quoique discrets appels, à l’un desquels je me rendis par certain samedi soir de mai, que j’avais obtenu un exeat, exceptionnellement à la coutume de la pension qui était de n’accorder de sortie que le dimanche après la messe.

Je fus introduit dans un salon rouge et or qui avait plutôt l’air d’un café de province, seulement, au lieu de banquettes et de tables, ce n’étaient que poufs et canapés où des personnes, médiocrement jeunes, attendaient, grasses et patientes, l’hommage du client. La fumée des cigarettes de ces dames et des cigares des quelques messieurs attardés là sans doute en vue d’attentions et de précautions conjugales, créait une atmosphère nourrie à travers laquelle je discernai néanmoins une beauté en peignoir rose qui me parut sortable et potable bien que n’étant probablement ni l’un ni l’autre. Mais j’étais à l’âge des illusions…

L’élue de mes sens me fit monter un escalier que garnissaient de sourds tapis et nous arrivâmes dans une chambre toutes fausses dentelles sur tous les meubles, aux murs recouverts de lithographies voluptueuses et mal artistiques.

De la nuit qui s’ensuivit, qu’en dire sinon rien, absolument ? Aussi bien m’aperçois-je que j’en ai écrit un peu trop sur ce sujet. Car que vous importe, lecteur, que j’aie été, ou non, heureux en cette aventure ? Toujours est-il que le lendemain matin je rentrais chez mes parents avec une mine qu’on trouva fatiguée et que je sentais grise et longue.

Ce qui n’empêche pas qu’après un… repos de quelques… mois, — et comme j’étais définitivement sorti de la pension L… et du lycée Bonaparte, muni de mon baccalauréat et d’une première (restée seule) inscription d’étudiant en droit, je recommançais sur nouveau frais dans des circonstances guère bien plus agréables ou relevées, et commençai à trouver la chose mieux qu’en première analyse.

D’ailleurs je continuai mes expériences avec une fréquence qui ne fit qu’accroître mes curiosités… non encore satisfaites à mon âge de cinquante ans passés.

Il ne me reste plus qu’à remercier le lecteur de sa patience à m’avoir prêté jusqu’ici (du moins je le présume) une attention que je le prie de me conserver pour lors de la reprise de ces confessions. Ces nouvelles notes sur ma vie seront d’un caractère à la fois littéraire et… social, de plus en plus foncé, comme concernant une existence de moins en moins lumineuse encore que plus éclairée, hélas ! de ce moi compliqué, bien contre mon gré dliomme tout simple et peut-être naïf…


__________


DEUXIÈME PARTIE


__________

I

Je reprends le cours de cette histoire, j’allais dire, de brigands, mettons, de ce conte de fées.

Donc, j’étais un peu, trop peut-être, « initié », répéterais-je, — initié, mal encore, j’étais si jeune ! — à tout, ou à presque tout en fait de littérature… et d’autre chose.

En attendant de parler d’autre chose, et de tant d’autres choses aussi, je dois et je veux — ce m’est de toute importance au point de vue littéraire d’y insister — dire combien je fus véritablement remué jusqu’aux entrailles par ces deux poèmes, les Vignes folles et Philomela. Dans le premier de ces chefs-d’œuvre — je maintiens le mot que je me fais fort de prouver — je retrouvai mon cœur naïf, mon esprit à la vent-vole, en outre de l’art de « tourner le vers », comme on dit vulgairement et bien, après tout ! tandis que Philomela me transportait par sa malice initiale et sa miraculeuse outrance dans l’ordonnance magistrale du rhythmc dur et sûr et de la rime toujours correcte sans grimace inutile vers une richesse bête. Ce prologue !


Deux monts plus blancs que l’Hékla
Surplombent la pâle contrée
Où mon désespoir s’exila !
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ô ton cri qu’emporte Borée,
Philomela, Philomela !



et toutes les forces et toutes les grâces dont resplendit, dont sonne et résonne ce livre qui me fut longtemps, avec les Vignes folles, de chevet.

Les Vignes folles, qui sont à mes yeux le meilleur gage qu’ait donné, parmi trop peu d’autres, puisque la mort nous l’a ravi si tôt, Glatigny, j’en raffolais aussi et je m’en redis parfois, malgré ma mémoire oblitérée, les strophes envolées toutes de verve et d’une si jolie et forte et saine, en dépit des « sujets », naïveté. Comme il flétrit, en sortant, sans nul doute, de tel endroit qui me rappelait tant la maison, démolie, de la rue d’Orléans-Saint-Honoré :


Le stupide garçon qui sert en ce logis !



et comme, en revanche et sous forme de compensation, il célèbre, en faune qui s’y connaissait, une

dame non encore ni plus déjà habillée :


Sur ton ventre dur qui brille
L’ombre noire s’éparpille !


… J’adorais, littéralement, ces deux poètes, en attendant que je connusse et que j’aimasse ces deux charmants garçons desquels l’un, hélas ! est parti pour toujours, — mais dont l’autre, Dieu merci ! vit glorieusement, et robuste, et gai, et plus jeune que jamais, et plus gentil que jamais envers ces camarades — et, dit-on, vis-à-vis des femmes !

Comment fis-je la connaissance de Glatigny ? Ici « l’auteur », à l’encontre de l’adage,


S’embarrasse



peu, — car ce fut au café de Suède que je le rencontrai, un jour qu’il était un peu pris d’absinthe et que j’en étais pris aussi… un peu aussi ?

Le pauvre ami ! Quelle verve drôle et quel drôle de corps : long comme une anguille, souple comme elle ; pour ce qui concerne la verve, quelle donc grand’verve il


Vous avait…


« Donc », ainsi employé, appartient au patois, si léger ! des Ardennes dont je suis à demi comme on a comme qui dirait une bague au doigt ou une plume au chapeau.

Il avait une de ces philosophies comme je vous en souhaite (et à moi aussi). Par combien de misères et de mistoufles il avait passé ? autant, avant d’y même penser, compter les flots de la mer ou dénombrer étoile par étoile telle nébuleuse.

J’ai dit « faune » et je savais, comme par hasard, ce que je disais quand je l’ai dit.

Non pas le


Vieux faune de terre cuite



dont on me rebat les oreilles, sous prétexte que j’en suis l’auteur bien innocent, à l’instar de Sully-Prudhomme, bien innocent, lui aussi, de ce fameux Vase Brisé.

Je dit « faune » à cause de ses oreilles évasées, de son nez effronté quoique pointu, et de son rire si paysan, aux dents saines qui auraient pu mordre, si son cœur, le meilleur qui palpitât, n’y eût mis ordre.

Quant à Mendès, je l’ai connu chez la marquise de Ricard, la mère très aimable de l’excellent poète languedocien qui fut, avec lui, fondateur du Parnasse contemporain. Tout le monde aujourd’hui connaît l’homme exquis, le raffiné sans pair, si simple et si sincère quand on est sans intime et qu il était dès ces époques reculées, avec un grain de gaminerie de haut goût que vous avaient ses vingt-cinq ans, prestigieux de bonne verve et de belle audace.

J’ai parlé longuement de ces deux poètes, trop longuement peut-être, et à deux places. Mais ce m’était un double devoir de reconnaissance et un infini plaisir. Excusez-moi donc. J’en ai fini, trop tôt à mon gré, avec eux.


__________

II

Puisque décidément je suis entré dans la Via Dolorosa des plus intimes aveux et que je me plais dorénavant à cette franchise qui fait l’honnête homme, parlons du peut-être seul vice impardonnable que j’ai, parmi tant et tant d’autres :

— La manie, la fureur de boire, — là !

D’abord, j’ai bu beaucoup quand j’allais chez mon oncle, à Fampoux, près d’Arras (gros village côlcibre par un terrible accident de chemin de fer… Victor Hugo a dit : « Le Fampoux d’une conscience »), de l’breune et de chel’blinque et du g’nief sans compter les bistoulcs (mots amusants puisque patoisants, mais choses dures, même pour un estomac de vingt ans et déjà préjudiciables à une tête déjà en l’air).

Or, la première fois que j’ai bu, je pouvais en effet avoir dans les dix-sept, dix-huit ans. Je connaissais par conséquent la Femme et je vous assure que j’honorais fort cette sainte-là !

Donc je n’avais plus trop de ces scrupules enfantins que je regrette, trop en vain, de ne plus avoir du tout, — malgré cette affreuse santé qui m’avertit et parle, je le crains, à un sourd.

Et, non sans lutiner les filles de là-bas ni sans les bousculer dans les granges et vers les meules, je me soûlais carrément sous le « vain » prétexte que ça faisait pisser. Je n’avais pas alors de maux de tête ni de pituites…

J’en ai rabattu, — tout en luttant de mon mieux qui est, tout de même, bien.

Ici, je m’aperçois que, dans l’ardeur et l’enthousiasme (peut-être) de parler de mon péché mignon (mignon ?), j’oublie un tas de choses pour le moins aussi importantes que ce dont je viens de m’occuper.

D’abord je pubhais les Poèmes Saturniens, chez Alphonse Lemerre, alors immédiat successeur de Percepied, libraire religieux, lequel Lemerre s’inquiétait, en homme intelligent qu’il était et reste, d’éditer splendidement l’œuvre complète de la Pléiade française du xvie siècle.

À ce volume dont j’ai suffisamment parlé succédèrent les Fêtes galantes qui plurent mieux et la Bonne Chanson dont je vais vous entretenir — ô incidemment ! pour, par un détour un peu long, mais si logique, en revenir à mon incorrigible désormais, disent des méchants, ivrognerie.

Je comptais parmi mes meilleurs amis Charles de Sivry, le très charmant homme et le compositeur d’un si grand talent, qui me semble destiné à prendre « dans l’amour et le respect des Jeunes » la place du tant regretté Emmanuel Chabrier et j’allais souvent le chercher chez lui pour l’apéritif du soir.

Un jour, je vis, comme nous allions sortir, entrer, après le toc toc de rigueur, sa sœur, une toute jeune fille en robe grise et verte, toute gentille brunette.

En tomber amoureux, avec mon tempérament impatient, eut lieu sans retard aucun et c’est comme cela que fut écrite la Bonne Chanson.

Ô, comme dit Victor Hugo dans un vers dont il a rarement retrouvé l’analogue vibrant et vivant.


Ô mes lettres d’amour, de vertu, de jeunesse !


Car il faut vous apprendre que ce fut par lettres, elle en villégiature en Normandie, et moi, mon bureau de l’Hôtel de Ville me retenant à Paris, que fut composé ce cher petit volume qui est encore, ô jeunes gens qui aimez ce que je fais, ce que j’aime encore le mieux dans cette mienne pauvre œuvre !

De ce jour data ce qu’on appelle communément « une nouvelle ère » dans ma vie. La façon ou plutôt la tournure de ma conduite jusqu’ici, depuis ma vingtième année (et j’avais alors vingt-cinq ans passés) qui avait été débridée sinon tout à fait effrénée, tendit à se régulariser, à se ranger, pour parler bourgeoisement : en un mot, je songeai à faire une fin, et comme j’étais en somme tout jeune, la bonne fin, trêve et terme aux excès, boisson, femmes, commencement de la sagesse, non, pas tant que cela ! de la modération en vue d’un possible et probable bonheur ou du moins calme conjugal…

Mais, pour bien vous faire apprécier, goûter cette phase si importante de ma jeunesse, il convient de revenir encore en arrière, après quoi ces notes iront plus rapidement jusque à peu près l’époque actuelle qui est, je le crains ou l’espère, ou les deux ! la dernière de cette suite maussade, en définitive, d’événements contradictoires qui fut et continue d’être l’existence, la mienne !

Deux grands chagrins s’étaient succédé, il y avait six et cinq ans, pour mon cœur. Mon père, à la suite d’une chute dans un escalier, avait contracté, quelque huit ou dix mois auparavant, une maladie de la moelle épinière qui se manifestait par des attaques épileptiformes, dites, je crois, séreuses par les médecins, attaques de plus en plus fréquentes et suivies d’hébétude ; et, sur la fin, de retours intermittents à l’enfance, accompagnés d’embarras extrême dans la parole et d’accidents ataxiques des plus alarmants et des plus pénibles à notre tristesse à ma mère et à moi.

Pour finir vite avec ce souvenir encore si vif bien que vieux de trente ans, je perdis mon père le 30 décembre 1865. Si je donne ce détail qui peut sembler trop précis dans l’espèce, c’est parce que du fait même de la date, j’eus le supplément de peine d'enterrer mon pauvre papa le premier janvier ! Ce trajet funèbre à travers les festivités et la joie de ce jour si bête m'est resté dans la mémoire comme l'une des plus odieuses besognes et l'un des plus douloureux devoirs !

Joignez à cela que, la veille, j'avais eu par surcroît, à l'État-Major de la Place, une discussion des plus acharnées, au sujet du piquet d'honneur dû au grade et aux décorations de mon père. « Comme le lendemain était un grand jour de fête, on ne pouvait fournir le piquet, mais si je voulais il y aurait peut-être moyen de procurer de la garde nationale. » Là-dessus, je ne pus m'empôcher de rire en dépit de ma tristesse, — et puis je m'emballai tellement, aidé dans ma trop juste réclamation par un ancien camarade de mon père qui m'accompagnait, que j'obtins le piquet de ligne… Mais ces chinoiseries m'avaient énervé au possible et je me souviens comme d'hier de l'état d'irritation qui, grâce à tout ça, se mêlait en ce jour de foule stupidement en fête et de mien si profond deuil, à mon abattement et à ma dépression de fils au désespoir.

Car j'aimais profondément mon père qui avait été si bon pour moi. Tenez, un exemple entre mille : durant les huit ans qu'avait duré mon séjour à la pension L…, il n'avait pas manqué un seul pur de venir me voir, m'apportant chaque fois quelque douceur, jusque, dans la saison et vu que je les adorais dans un verre, à l’huile et au vinaigre, des haricots verts, — et les jeudis soirs il avait grand soin de donner à la cuisine pour mon repas du lendemain (on faisait maigre à la pension) une de ces côtelettes « détaillées » qui sont divines ou quelque rumpsteak qu’Albion eût envié pour sûr… Pauvre papa !

Ma cousine Elisa qui s’était mariée l’une des quelques années précédentes, dans le Nord, près de Douai, souffrait depuis quelque temps des suites d’une couche difficile et son médecin, — à qui Dieu pardonne ! — la traitait, entre autres drogues, par la morphine que l’on consommait en ces temps-là, non pas en injections sous-cutanées, mais par absorption. Ma cousine qui éprouvait un grand soulagement après chaque cuillerée, finit, comme c’est l’habitude des malades qu’on drogue ainsi, par y prendre goût et outra l’ordonnance déjà peut-être téméraire du docteur de campagne qui la soignait, — si bien, qu’un jour, à table, au dessert, comme elle chantait avec sa jolie voix, pour son mari, tout à coup elle poussa un grand cri et tomba en une syncope effrayante.

Un télégramme, immédiatement envoyé par le mari d’Elisa à ma mère, détermina celle-ci à se rendre tout de suite auprès d’elle, et je restai seul à la maison dont toutefois je devais m’absenter pour aller à mon bureau de la Préfecture de la Seine (car j’étais employé depuis plusieurs années dans cette administration). Une femme de ménage venait le matin, qui faisait sa besogne et partait en même temps que moi après qu’elle m’avait fait chauffer mon bouillon. Après mon bureau, je dînais dans quelque Duval du faubourg Montmartre. Deux jours s’écoulèrent pleins d’anxiété horrible, au bout desquels je reçus une dépêche me disant de venir au plus vite là-bas. Je pris immédiatement une voiture qui me conduisit en moins de vingt minutes à l’Hôtel de Ville, où je demandai deux jours de congé qui me furent accordés par mon chef non sans grommellement ni sans grandes recommandations d’avoir à revenir bien au temps convenu. « Vous comprenez, il y a l’emprunt de la Ville : il va y avoir des travaux extraordinaires… » — et patati et pata-l’autre. « En outre il y va de votre intérêt, de très sérieuses gratifications seront accordées à cette occasion. »

Je me fichais pas mal, en vérité, et de l’emprunt et des travaux extraordinaires et de mon intérêt et des gratifications — et, gardant mon fiacre, je rentrai à la maison, fis une valise en toute hâte et pris l’express pour V… la plus proche station du village où demeurait ma pauvre cousine.

J’y arrivai par un temps affreux de février, pluie battante, vent furieux et glacé, ma valise d’une main et de l’autre un parapluie dont il ne m’était, vu l’ouragan, possible de ne me servir que comme d’une canne. — D’ailleurs qu’avais-je à gâter qu’un haut-de-forme enfoncé jusqu’aux oreilles, et que m’importaient, je vous le demande un peu, la pluie et la boue et tout, eussé-je été vêtu comme un prince ? Je m’enfonçai, courant plutôt que marchant, dans le petit jour, et dans la boue d’une route de trois « bonnes » lieues.

Dans quelle situation d’esprit, non ! de cœur bien plutôt, j’accomplis cet affreux pèlerinage, je vous le donne à penser. J’arrivai enfin, trempé comme une soupe, de pluie, de sueur et de pleurs — car quelle anxiété : est-elle encore vivante ? Je l’aimais tant ! — aux confins du village, d’où, dès l’abord j’entendis un coup de cloche, puis deux, puis trois, puis tout un glas. Fou, j’entrais dans un cabaret sur la route :

— Ah ! vous voilà, monsieur Verlaine…

— Et madame D… ?

— On va l’enterrer.

Je ne mis pas plus d’une minute, je gage, pour atteindre l’habitation d’où devait partir l’abominable cortège. Mon cousin par alliance, tout en larmes, se jeta dans mes bras et nous nous étreignîmes longuement… Ma mère faisait pitié à voir. Elle aimait Elisa comme sa propre fille. C’était, pensez donc, l’enfant d’une sœur adorée morte jeune, adoptée et élevée par mes parents loin d’un père, brave homme, mais ivrogne, à qui n’avait resté, en toute prudence, que son fils, le chasseur de Vincennes dont il a été question dans les premiers chapitres de ces Confessions, et qui m’avait reconduit sipersuasivement à la pension L…

J’entrai dans le salon où était exposé le cercueil. J’y jetai l’eau bénite et sortis, chancelant.

En ce moment retentirent dans la cour de la fabrique (mon cousin était sucrier, comme on dit là-bas) les chants liturgiques. Il était trop tard pour songer à me changer et ce fut tout souillé de boue et fumant de pluie comme un chien mouillé et sous l’averse sans fin pour tout le jour, que je suivis ma cousine, ma chère à jamais regrettée, bonne, bien-aimée Elisa, portée par huit vieilles femmes en long manteau noir à l’immense capuchon comme monastique, rond et large sur leur front de tristesse non affectée, car elle avait été si bienveillante aux pauvres ! tandis qu’aigre et faux s’égrenait le De Profondis de chantres plus habitués aux travaux des champs qu’aux Nénies qu’ils psalmodiaient là… Les deux jours qui suivirent, je ne mangeai pas, je bus.


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III

Oui, pendant les trois jours qui se succédèrent après l’enterrement de ma chère cousine, je ne me soutins qu’à force de boire de la bière et encore de la bière. Je tournai ivrogne, — si bien que rentré à Paris et à mon bureau, où mon chef, par surcroît dans ma tristesse affreuse, me « chapitra » sur le jour en plus que j’avais pris, au point que je l’envoyai promener, rentré, dis-je, à Paris où la bière est affreuse, ce fut sur l’absinthe que je me rejetai, l’absinthe du soir et de la nuit. Le matin et l’après-midi étaient consacrés au bureau, d’où mon algarade ne m’avait pas fait remercier, — et d’ailleurs ayant, moi, l’égard pour ma pauvre mère, en même temps que pour mon chef de bureau la ruse de leur laisser ignorer la nouvelle et si déplorable habitude inaugurée.

Cette absinthe ! Quelle horreur quand j’y pense d’alors… et d’un depuis qui n’est pas loin, assez loin pour ma dignité, pour ma santé, pour ma dignité pourtant plus encore, quand j’y pense vraiment ! Un seul trait de l’atroce sorcière verte (quel imbécile l’a donc magnifiée en fée, en Muse verte !) un trait plutôt comique encore, en attendant des farces plus sérieuses.

J’avais une clef de l’appartement des Batignolles où nous continuions à vivre, ma mère et moi, depuis la mort de mon père, et j’en profitais pour rentrer à telle heure que je voulais de la nuit, moyennant des mensonges gros comme le bras, dont ma mère ne se doutait pas… ou se doutait, mais sur lesquels elle fermait…, difficilement et douloureusement, je le crains… aujourd’hui seulement hélas ! les yeux. Où je passais les nuits ? Pas toujours en lieux bien recommandablcs. De vagues « beautés » m’enchaînaient souvent de « liens de fleurs », ou je passais des heures et des heures dans cette maison de la vieille dépeinte si magistralement par Mendès et dont il sera parlé ici même en temps et lieu, ou j’allais purement, entre autres amis, avec le si regretté Charles Cros, m’cngloutir ès-cabarets de nuit où l’absinthe coulait à flots de Styx et de Cocyte !

Si bien qu’un beau, ou plutôt qu’un vilain petit jour, comme j’étais, suivant mon habitude, rentré subrepticement, dans ma chambre séparée par un vestibule de celle de ma mère et m’étais, en silence, déshabillé puis couché à l’effet de goûter une heure ou deux d’un repos… injuste, bien que mérité, philanthropiquement parlant, je dormais à poings fermés, lorsque, vers neuf heures, heure à laquelle je devais faire mes préparatifs de départ pour le bureau, toilette, bouillon ou chocolat, maman entra dans ma chambre comme elle en avait coutume pour me réveiller.

Elle poussa une grande exclamation qui se sentait pourtant d’une envie de rire et me dit, car le bruit de la porte en s’ouvrant, puis la susdite exclamation m’avaient réveillé :

— Pour Dieu, Paul, comme te voilà ! Tu t’es au moins encore grisé ce soir,

« Encore » me blessa. Je répondis acrimonieusement :

— Pourquoi me dire « encore » ? Je ne me grise jamais et hier encore moins que jamais. J’ai dîné dans la famille de mon vieux camarade un tel, où je n’ai bu que de l’eau rougie et que du café sans cognac après le dessert, et je suis rentré un peu tard, parce que c’est loin d’ici, chez eux, mais je me suis couché bien tranquillement, comme tu peux le voir.

Maman ne répondit pas un mot, mais allant décrocher à l’espagnolette d’une des deux fenêtres de ma chambre un miroir à main dont je me servais pour me faire la barbe, vint me le mettre sous les yeux.

J’avais couché avec mon chapeau haut-de-forme !

Je le répète en toute vergogne, j’aurai plus tard à raconter bien d’autres et de bien autres absurdités (et pis), dues à cet abus de cette horrible chose, la boisson et dans la boisson, cet abus lui-même, source de folie et de crime, d’idioties et de honte, que les gouvernements devraient sinon supprimer (et au fond pourquoi pas ?) du moins terriblement taxer et imposer :

L’absinthe !


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IV

Cet état de choses, si l’on peut nommer un tel désordre habituel un état, même quelconque, de choses, durait donc depuis environ quatre longues années consécutives, lorsque m’apparut, dans cette petite chambre du second étage du petit hôtel de la rue Nicolet, — laquelle petite chambre devait devenir mon cabinet de travail, celui où je mettrais la dernière main à la saynète en vers, les Uns et les autres — celle qui devait être ma femme.

J’ai fait son portrait dans un livre intitulé, de sorte assez réussie, Mémoires d’un veuf, livre que je n’ai pas là, titre d’ailleurs purement, ou presque, pour la forme plutôt que pour le fond, car c’est une pure collection de tout petits souvenirs dont celui de ma femme est un des moindres : le temps n’adoucit rien, principalement la rancune, mais il estompe, il embrume tout.

Je reproduis ce portrait de mémoire, avec probablement quelque modification plus douce-amère que dans le texte primitif (lequel texte vraiment primitif est déjà quelque peu altéré dans ces Mémoires d’un veuf-là), car à l’époque initiale, en quelque sorte virginale, en question, je n’étais que fiancé.

Voici cette esquisse encore… estompée, où je n’ai pu m’empécher d’intercaler quelques vers depuis, qui néanmoins ne me semblent pas déplacés dans cet au fond pénible rappel vers de plutôt tristes souvenirs auxquels, de par la magie des choses passées, ils sont peut-être plus congruents qu’il ne paraîtrait de prime abord.

« Elle serait petite, mince, avec une promesse d’embonpoint. Cheveux châtain sur une tête mignonne en tous points. Face très douce, pâlotte, rondelette, un peu longue néanmoins, un nez à la Roxelane, je veux dire moyen avec le bout gentiment relevé. La bouche sourirait, peut-être légèrement rosâtre plutôt que rose et rose plutôt que rouge, bien que j’aime le rouge en tout, sauf, naturellement, dans le teint des femmes et les opinions politiques des hommes… ignorants. Le teint, précisément tendrait vers un mat qui sous les yeux s’attendrirait en un bleuâtre joli pour s’épanouir, discret et comme dissimulant un parfum de nouvel ordre, enfantin et divin, en une fleur violâtre, vers les tempes.

» Elle parlerait tantôt peu et qu’adorable alors son quasi-silence qui permet de sympathiser avec sa respiration hâtive sans plus qui témoigne néanmoins d’une chère santé frêle, mais que le bonheur amplifiera, avec la palpitation presque imperceptible des veines bleuâtres de dessous les yeux et violâtres de devers les tempes, avec le bout chaste et si vite apparu puis disparu d’une langue de temps en temps et rarement passé sur les lèvres, avec les dents que découvre un sourire innocent à tel ou tel madrigal à la portée, les dents d’albâtre ou plutôt d’opale qu’azurerait leur transparence comme étrange dans son exquisité, — tantôt elle parlerait et d’une volubilité


Quasi zézayante un peu



avec des mignardises qui n’en sont plus à force de fleurer de candeur réelle moyennant une éducation approchant d’être parfaite et une instruction heureusement incomplète.

» Mais qu’elle se taise pour mon bonheur ou qu’elle parle pour ma joie, ses yeux !

» Gris, la prunelle coulant sans ruse aucune, je vous jure, et pourtant on dirait, quand elle me regarde, toujours un peu de côté, par timidité certainement, mais, sans doute aussi pour observer, inconsciemment, ou plutôt non , car avec ces vierges, que croire, que savoir, nous, les libertins ? ombrés de longs cils et surplombés d’assez épais sourcils qui, diable ! se rejoignent, on croirait jalousement.

» Et ses mains, que j’allais omettre. Ces mains que je rêve de baiser des mille et des centaines de mille fois, ces mains aux veines palpitantes aussi dans l’émotion de la conversation, ces mains


Toutes petites, toutes belles !
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ô ses mains, ses mains vénérées !



ces mains, ses mains qu’il me faut dans les miennes, à jamais !

» D’âme, de cœur, il y en a-t-il ? Oui, sans doute, — ou non ? Car avec ces vierges… ! »

Ainsi allait mon imagination, au lendemain de ma première entrevue que d’ailleurs voici, très en abrégé, — elle et ses conséquences immédiates…, et les autres.


__________

V

Je ne m’attendais pas le moins du monde à l’entrée dans la petite chambre où venait de se réveiller mon futur beau-frère, le bon musicien de génie plus encore que de talent, Charles de Sivry, je ne m’attendais guère, en vérité, à l’entrée, après trois coups frappés à la porte, de sa sœur, ou plutôt de sa demi-sœur, elle étant enfant d’un second lit. Il était environ cinq heures du soir, moment auquel mon noctambule de camarade avait coutume de penser à se lever, et moi-même je me disposais, ensuite d’une conversation, si je ne me trompe, relative à quelque opérette en collaboration, à aller l’attendre au café du Delta tout voisin, pour l’apéritif, quand, ai-je dit, elle entra sans bruit, puis allait faire mine de se retirer quand Sivry lui dit ou à peu près :

— Reste donc, Monsieur est un poète, c’est Verlaine, tu sais bien.

— Oh ! j’aime beaucoup les poètes, Monsieur. Telles furent les premières paroles de cette bouche de qui je devais entendre tant de oui, puis de non, sans préjudice de bien d’autres choses encore bonnes, puis mauvaises !

Elle aimait beaucoup les poètes, du moins elle le disait. Que répondre à cela ? Rien évidemment. C’est ce que je fis, me contentant d’une inclinaison de tête reconnaissante vaguement.

Puis le discours s’engagea pour de bon par cette phrase, encore de politesse, mais moins banalement complimenteuse :

— Mon frère m’a souvent parlé de vous et même m’a fait lire de vos vers qui sont peut-être trop… forts pour moi, mais qui me plaisent tout de même bien.

La pauvre enfant ! Je vous crois que mes vers, les Poèmes saturniens, du Leconte de Lisle à ma manière, agrémenté de Baudelaire de ma façon, et les Fêtes galantes, très justiciables de leur intitulé, devaient lui sembler… durs à comprendre ou plutôt à deviner. Néanmoins, ce coup-ci, elle avait rompu décidément la glace et pour la première fois aussi je pus lui faire entendre cette mienne voix qui devait à son tour tant roucouler, puis vociférer à ses oreilles… toujours étonnées, car je puis dire ici, en toute impartialité calmée après plus de vingt ans, que la malheureuse ne m’aura jamais compris de sa triste bourgeoise de vie.

Et je luis répondis :

— Vous êtes trop bonne vraiment, — et, comme quelque chose de subit avait, ce pendant, lieu en moi, j’ajoutai : mais j’espère pouvoir faire bientôt des vers qui mériteront mieux l’honneur que vous voulez bien faire à ceux que vous connaissez de moi…

Alors, après quelques banalités sur la pluie et le beau temps, je me retirai après avoir rappelé à Sivry notre rendez-vous au Delta et me retirai comme charmé, sur une poignée de main au camarade et une autre, douce au possible à… l’amie.

L’amie, oui ; car quel nom donner à qui venait de m’inspirer tout à coup, tel un coup de… joie calme, ce rafraîchissement tout fleurant d’innocence et de simplicité ? Et je ratiocinai tout en m’acheminant sans but vraiment, tandis que ma bêle se dirigeait vers l’affreux breuvage vert. Ne serait-ce pas un hasard (je ne croyais plus en Dieu depuis belle lurette), un heureux, inespéré, inespérable hasard qui me mettait cette douce fdle sur le chemin mauvais où je sentais bien que j’allais me perdre… sans cet être, presque de raison, qui symbolisait à mes yeux déjà flétris de toute sorte de vues pas bonnes, mais perspicaces encore toutefois, mes yeux, cette chose presque impalpable mais qu’on sait qui ne mûrira qu’en la Femme désirable et désirable plutôt pour le cœur et l’esprit qu’aux sens trop peu difficiles, eux, la Jeune Fille dans la gloire rose de sa mystérieuse candeur. Mystérieuse candeur, et inquiétante, mais d’une inquiétude charmante et qui est à la fausse, à la coupable sécurité du libertinage et de ses suppôts, mâles ou femelles, la sécurité même, par l’effort incessant d’une bonne conscience et d’une volonté, en outre, qui sait ce qu’elle veut et peut.

… Ces belles considérations n’eurent naturellement aucune sanction pratique immédiate quelconque. Toujours est-il, néanmoins, que, cette fin d’après-midi-là, attablé devant des journaux illustrés qui furent et sont toujours ma lecture favorite, et au grand estomirement du bon Sivry, peu accoutumé à de pareils spectacles, je ne bus pas d’absinthe.

L’absinthe devait, comme la « vertu qu’on quitte », prendre de dures revanches.


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VI

Peu de temps après je partais avec ma mère pour chez l’oncle dont il a été question, à la campagne, près d’Arras ; là, dans le calme et la paix des champs, et un peu la solitude, malgré quelques parties de pêche et de chasse et de nombreux dîners dans de nombreux villages, où nous avions des « parents », je m’ennuyais un peu. L’ennui est parfois, smon un très bon conseiller, du moins, peut-être, un bon conseil. D’abord il apaise les sens, tous, et Dieu ou plutôt le diable sait si les miens, tous, avaient et ont encore, je le crains, vieille bête que je suis ! besoin d’être apaisés ; puis sa saveur, par moments qui sont bons au milieu de tant de fichus quarts d’heure, se fonce d’une après tout assez bonne amertune, s’acidule de quelque esprit de critique, ou pour mieux dire, de froide et, donc, rafraîchissante clairvoyance qui fait du bien, en quelque sorte, même moralise en aiguisant fût-ce au prix d’une souffrance dès lors digne d’un bon accueil…

Ma souffrance à moi, était, instinctivement, le besoin, qui allait presque jusqu’au désir tant il se rendait aigu par intervalles, de « changer de vie » comme dit l’amusante héroïne de Victor Hugo… Naturellement je n’allais pas sans avoir apporté de ma vie de Paris, boisson, filles, toute cette bonne mauvaise odeur de vice et de désordre qui persécutait les premiers Saints jusqu’au fin fond des plus austères Thébaïdes, — et ce m’eût été, pensais-je, ou plutôt éprouvais-je, un gros crève-cœur que de rompre avec ce délice, que de ne plus connaître la saveur des lèvres, des seins, de toute la chair, l’énervement, l’excitement des savantes et perverses et à jamais en tout cas, ô oui ! inoubliables caresses de tant de femmes, pour ne parler que de ce délicelà !

Ce délice ! Et comme il est vrai, quant à ce qui me concernait, ce mot, encore que je perçusse dès alors la littérale horreur de ces amours et leur véritable et, non plus bourgeoisement parlant, leur littérale criminalité. Les femmes de la catégorie à laquelle pouvaient juste prétendre et ma foncière timidité et mon très modeste porte-monnaie, m’enivraient, croiriez-vous cela ? Je les avais dans le sang, ma peau cherchait la leur, la leur, j’ai bien dit. Je m’imagine qu’une reine, qu’une impératrice, — ou tout bonnement une femme mariée, une femme honnête, suivant le mot courant, se serait offerte à moi, je l’eusse priée de me laisser tranquille… Et voilà que pourtant une lassitude, comme qui dirait aussi une plénitude commençait à me prendre, à m'envahir ; c'était un véritable « état d'âme » maladif, maladieux, dirais-je de préférence, quelque chose comme des dispositions vagues encore mais bien symptomatiques à l'indigestion morale…

J'en étais là psychologiquement, lorsqu'un beau matin la fantaisie me prit d'aller en ville. Il y avait le chemin de fer, mais je préférai prendre par la rivière canalisée de Scarpe, célébrée dans les vers du grand poète Desbordes-Valmore ; c'est, sur des bords diversifiés, tantôt céréales, avoines, blés, seigle, hivernages, tantôt marais sans fin, quasiment sans fond, où dort le brochet, où court l'anguille parmi les tiges de nénuphars et les lances du glaïeul d'eau, à l'ombre généralement « des noirs peupliers », des saules blancs et des grises hautes herbes, un chemin véritablement charmant en ce pays plutôt plat d'aspect aussi bien que de terrain. D'assez, point trop nombreux villages aux bonnes auberges crépies à la chaux, fenêtres aux rideaux


                                        d'cotonnette
À grands carreaux roug' brique et blancs…



où patoise une hôtesse pour la plupart du temps plantureusement rose et rousse non sans attrait le plus souvent, sont riverains de droite et de gauche. En s’approchant d’Arras on entre à Blangy, un peu grande banlieue où va, l’été, s’abattre la garnison de la ville, et célèbre, ce gros bourg dans des arbres et des jardins, par le choix qu’en fit pour ses réunions la société des Rosati, légèrement académique et bacchique discrètement, dont firent partie, entre autres célébrités, les deux Robespierre et Carnot l’aïeul. L’arrivée dans la ville même était particulièrement pittoresque (je dis était, car depuis ces temps et pas depuis longtemps on a, paraît-il, démantelé « cette place forte » comme la caractérise Monsieur Perruchon). Près d’un demi-kilomètre avant de contourner le rempart pour se répandre dans un grand bassin appelé, pourquoi ? le rivage, la Scarpe se parait de toute une végétation sous l’eau qui devenait fantastique, orientalement, mille-et-une-nuitamment belle quand le soleil y pénétrait et qui, par les jours de ciel terne, prenait un sombre presque ou tout à fait inquiétant… Une forêt noyée, avec des joies comme folles et des tristesses jusqu’à des terreurs !…

Le jour dont je parle, j’allai dans à peu près tous les cafés d’Arras qui sont nombreux, puis hantai quelques-uns, huit ou dix au plus, des estaminets de ladite ex-capitale de l’Artois, qui sont innombrables. Résultat : une « cuite » qui vint s’achever dans une maison de femmes et s’y éteindre dans des « flots de volupté »… à tant l’heure.

Je pris le train de minuit pour mon village et le lendemain je me réveillai avec un mal de tête et des nausées morales et autres qui me parurent un châtiment, mais un châtiment de quoi ?


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VII

De quoi ! Eh, bons dieux, de quoi donc en effet, sinon du jeûne rompu, de ce salutaire ennui sottement plus encore peut-être que coupablement jeté à tous les vents de la ribote et de la vadrouille ! Et le tout, pour en arriver à quoi ? Même plus à l’entraînement d’autrefois — il y avait déjà un autrefois dans mon cas présent, — même plus à l’envie de recommencer que tout ivrogne ou tout coureur a dans le fond, mais bien la pituite démoralisée, mais bien le dégoût sans retour ad vomitum !

Alors, sans transition, sans trop se douter de ce qu’il allait faire, j’écrivis à Sivry une lettre sans nul doute peu dans les règles, peu conforme à ce protocole d’ordre privé qu’impose la civilisation dont nous jouissons, lui demandant, tout bêtement… la main de sa sœur.

La lettre écrite, je m’habillai en hâte et courus d’un trait à la poste. Trop tôt. Le bureau n’était pas ouvert. Je m’avisai que j’avais des timbres dans mon porte-monnaie, et ce fut d’une main fébrile, mais en somme comme résolue, que je jetai la lettre à la boîte. Après quoi, je fis hâte vers la maison plus encore que tout à l’heure vers la poste, comme fuyant un regret de la démarche précipitée, regret qui ne me rattrapa point et ce fut d’un bon cœur léger et tout palpitant d’une chère fièvre que, m’étant remis au lit, je dormis jusqu’à ce qu’on vînt me réveiller à midi pour dîner.

Deux, trois jours se passèrent, mortels, éternels, au bouts desquels une lettre de Sivry m’arriva, m’apprenant que, comme moi, il avait mis les pieds dans le plat, que, stimulé par l’imprévu et la carrure tout plein gentille de ma missive, il avait com muniqué celle-ci, à sa sœur d’abord, puis à sa mère qui avait cru devoir en référer immédiatement à M. M…, son second mari. (Je parlerai peut-être en temps et lieu, de ces deux personnages si dissemblables en tout et qui ont tant influé sur ma vie…) La bienheureuse lettre ajoutait qu’il y avait lieu d’espérer et m’engageait à rester encore quelque temps à la campagne, où il viendrait, si je voulais, me rejoindre dans quelques jours. Nous retournerions ensemble à Paris, où on verrait les choses de près et ferait tout le nécessaire.

C’était divin et ça commençait à ravir, mon idylle. Et c’est de ce moment que je conçus le plan, si le mot ne vous semble pas trop ambitieux pour un si mince ouvrage, de cette Bonne chanson qui se trouve, dans le bagage assez volumineux de mes vers, ce que je préférerais comme sincère par excellence et si aimablement, si doucement, si purement pensé, si simplement écrit :


Le soleil du matin doucement chauffe et dore
Les seigles et les blés tout humides encore
Et l’azur a gardé sa fraîcheur de la nuit…


Ainsi débuta ce mince volume qui devait paraître un an après, juste au moment de la guerre et dont Victor Hugo me disait à son retour en France : « C’est une fleur dans un obus. » Je ne sais si c’est bien vrai, mais toujours est-il que j’ai, dès l’origine, gardé une prédilection pour ce pauvre petit recueil où tout un cœur purifié s’est mis…

Sivry tint sa promesse et j’eus le plaisir de le recevoir, à la petite gare distante d’un kilomètre à peine de Fampoux. Il m’apportait de bonnes nouvelles, hélas ! assombries par l’annonce d’un très prochain départ pour un séjour, d’à peu près deux mois encore, en Normandie de toute sa famille, M. et Mme M…, leur fille aînée, celle dont il est question ici et une autre fille, enfant de dix ans. Mais il insistait sur le bon accueil fait à ma demande par la mère et la fille. Quant au père, il comptait peu, bien qu’encombrant au possible, le pauvre homme, mort depuis, de qui Dieu ait l’âme… importune ! Nous passâmes, Sivry et moi, une agréable semaine sous le modeste toit avonculaire. Le dimanche qui prit place, Sivry tint l'harmonium à la grand'messe et étonna fort, si même il ne scandalisa pas quelque peu les oreilles rustiques de l'auditoire par des offertoires et des marches de sortie empruntées aux opéras de Wagner. Mais tout a une fin, Sivry devait rentrer à Paris, et moi mon bureau me réclamait : nous partîmes, ma mère et nous pour cet éternel Paris.

Ma mère, qui avait donné son assentiment à mon projet, tout en élevant quelques réserves sur l'impromptu d'une résolution si importante, était heureuse, au fond, de me voir, comme elle disait, devenir enfin sérieux. Car je ne buvais plus, du moins à me soûler. J'étais assidu à mon bureau et je rentrais de bonne heure le soir. Même il m'arrivait de plus en plus souvent de rester à la maison à jouer des parties de cartes que je savais qui l'amusaient ; d'autres fois je l'accompagnais dans des soirées bourgeoises où je ne brillai guère par l'éclat d'une conversation qui eût d'ailleurs été, je le crains, peu goûtée dans ces milieux joliment vieillots, mais pas trop surannés pour bien faire. Une lasse de thé et des petits fours complétaient ces fêtes et minuit au plus tard nous voyait de retour au logis dans cette rue de l'Écluse, en ces Batignolles où nous habitions depuis, ma foi, notre arrivée à Paris, depuis 1851.

C’était charmant et le temps s’écoulait, bien lent encore toutefois. Il est vrai que je composais chaque jour mon volume en petites pièces que Sivry faisait parvenir à sa sœur… Mais n’importe, c’était l’absence !


__________

VIII


Ô l’absence, le moins clément de tous les maux !
Se consoler avec des phrases et des mots,
Puiser dans l’infini morose des pensées
De quoi vous rafraîchir, espérances lassées.
Et n’en rien remonter que de fade et d’amer !…


Ainsi ratiocinait ma mélancolie naissante d’être loin de « Celle que j’aimais », car décidément je l’aimais, surtout depuis qu’elle m’avait en quelque sorte agréé par écrit, en cachette… de son père seul, — mélancolie qui finit plus tard par tourner, pour mon propre dam et ce qu’il fallait qu’elle ignorât et qu’elle ignora jusqu’à la fin d’une interminable « cour » de tout près d’un an, en une pénible, agaçante attente que tout allait aggraver, on le verra plus loin, jusqu’à ce que je devinsse, littéralement.


Impatient des mois, furieux des semaines


Mais, pour l’instant, je n’avais guère à ne me plaindre que


Du doux mal qu’on souffre en aimant.


De petits billets échangés par l’intermédiaire du bon Sivry, missives innocentes de la part de ma fiancée, car je la considérais, dûment déjà, comme telle, le plus délicates et discrètes possibles, de ma part, entretenaient la « flamme » délicieusement insinuante qui par la suite devait, après des « querelles énormes d’aigles rouges », s’éteindre dans le fuligineux d’un procès en séparation puis dans le fangeux d’un divorce. Mais n’anticipons pas sur tant d’horreurs !

Pour le moment donc, j’étais quasiment heureux : on m’y disait, dans cette jolie correspondance tracée d’une main peut-être tremblante, écriture enfantine et gentiment maladroite, style de la meilleure simplicité, tout le contraire d’un bas-bleuisme fût-ce infinitésimal, et plutôt lâché dans l’ignorance bénie de ce que peut bien être une phrase bien construite. Même de jolies fautes de français, même d’adorables et rares, aussi bien, erreurs d’orthographe, mettaient un charme de plus dans ce courrier presque quotidien qui me tint durant deux mois pas trop, trop longs en somme. Mes réponses s’y faisaient de plus en plus, non pas pressantes, justes dieux ! mais plus cordiales, plus éprises ; elles m’étaient de véritables joies presque déjà sensuelles, en les écrivant. Oui, je frémissais, combien voluptueusement ! Un frisson comme d’une fièvre amoureuse « pour de bon » me faisait des fêtes encore chastes peut-être, mais non sans une pointe charnelle, l’aiguillon, quoi !

D’ailleurs une dernière lettre de


… La main à ce point petite
Qu’un oiseau-mouche n’y tiendrait…


m’annonçait un très prochain retour à Paris. Des recommandations de « sagesse », de patience, s’y mêlaient plaisamment à de naïfs calculs en vue de nous prouver à tous deux que tout était pour le mieux dans notre affaire, rapport d’âge, de goûts, d’éducation, de bonne bourgeoisie, enfin des choses d’argent !… Elle me convoquait, avec un petit tour romanesque, dans son autrement sensé et très sensé langage, à des efforts vers la chose de bien mériter notre futur commun bonheur. Elle citait même l’exemple, qu’elle me proposait, du prince Galaor et de ses travaux pour sa belle…

Le bienheureux jour tant attendu en attendant (combien donc plus) ! l’autre encore dans un avenir désespérément indéterminé, et Dieu sait s’il était destiné à en subir de ces atermoiements, et quels ! ce jour-là, ce dernier jour-là ! le jour, disais-je, du retour, du revoir, le jour dont j’avais écrit ces deux vers que j’avais envoyés, entre quelques autres, à qui de droit, la veille ou la surveille.


Où, seul rêve et seule pensée,
Me reviendra la fiancée…


ce jour de liesse arriva enfin ! L’entrevue ne devait avoir lieu que le soir, après dîner. Qu’il me parut long, bien que bon, ce divin et infernal jour-là ! Aussi, quand s’approcha l’heure exquise, quel soin, pour passer le temps d’une manière du moins conforme à mon train de pensée, apportai-je et n’apportai-je pas, moi d’ordinaire expéditif en ces matières, à ma toilette ! Que de fois dut ma pauvre bonne mère toute souriante, peut-être, et, quand j’y pense, sans doute inquiète, troublée un peu, de mes expansions, faire et refaire le nœud de ma cravatte alors La Vallière (depuis ?), brosser et rebrosser redingote et pardessus, lisser et relisser le haut-de-forme, etc. Et de quel pas, léger et… sérieux (j’avais volontairement oublié mon monocle carré… en verre de carreau. Cet attribut me semblait, pour la première fois, inutile… et même un tantinet ridicule), de quelle allure comme ailée, gravement, n’enfilai-je pas le sans fin boulevard de Clichy et celui non moins interminable Rochechouart, n’escaladai-je pas l’escarpement, puis ne dégringolai-je pas la pente de la rue Ramey pour finalement gravir le doux Calvaire dénommé en langue vulgaire rue Nicolet !

On m’introduisit au salon où Mme M… descendit bientôt, m’encourageant d’une poignée de main vraiment cordiale, et bientôt suivie de son mari avec qui un salut quasiment cérémonieux fut échangé. De vagues propos s’engagèrent… avait-on fait un bon voyage ? où en étaient les céréales là-bas ? et ainsi de suite, — quand entra la demoiselle vue la première fois


En robe grise et verte avec des ruches.


Par un phénomène qui s’explique, je ne me souviens plus de son costume de ce soir-là. J’étais tout à la face et à la figure en général d’elle qui me parut la même, charmante, mignonne… Elle s’assit, après que je lui eus doucement serré ou plutôt pressé les fins doigts de sa main droite, dans le cercle que nous formions aux environs d’une grande table-guéridon chargée d’albums et d’un vase de la Chine aux fleurs qui sentait des meilleurs.

Évidemment il y avait de la timidité, beaucoup de timidité dans son fait et dans son attitude, et de l’émotion évidente ; et pour ma part, je crois bien qu’à cet instant je ne brillai pas non plus par trop d’aplomb. Ravissante sensation, prologue délicat, comme surnaturel, aux suprêmes rapprochements. Elle me parla, je lui répondis, le tout banal, innoçâtre, si j’ose ainsi barbarifîer, mais charmant tout de même et… précisément !

Je me retirai au bout d’une petite heure, après permission demandée et obtenue d’une visite pour le lendemain, — absolument conquis cette fois.


__________

IX

De ce moment et tous les soirs, à très peu d’exception près, durant les bons trois quarts d’une année, la même promenade, par quelque temps qu’il fît, m’amenait en ce Montmartre de fiançailles et me ramenait vers ces Batignolles depuis si longtemps parentales. L’affection mutuelle, je crois — malgré tout l’avenir qui devait devenir ce triste passé d’à présent, — pouvoir à juste titre m’exprimer ainsi, le réciproque goût s’en accroissait d’autant. Maintenant l’intimité s’établissait entre nos familles. J’allais tous les dimanches dîner chez les M… où ma mère était souvent invitée ; la Bonne Chanson « battait son plein », métaphoriquement et littéralement, et le cher petit bouquin s’augmentait de quelque vers chaque jour. Beaucoup d’entre ces presque improvisations furent supprimées lors de la remise à Alphonse Lemerre, déjà LE célèbre éditeur de toujours le passage Choiseul, du manuscrit définitif, et je le et les regrette, en vérité, aujourd’hui que jugeant les choses sinon beaucoup plus ce qu’on appelle « froidement » dans l’espèce, du moins, sous le rapport littéraire tout au moins, de plus loin, de plus haut, si vous voulez bien, mieux, quoi ! Ces pièces sacrifiées valaient très certainement les autres et j’en suis aujourd’hui à me demander pourquoi cet ostracisme… puritain peut-être, car autant que je puis me rappeler, non pas les vers que j’ai totalement oubliés, mais l’esprit d’eux, je dois avouer qu’il me semble que c’est à cause de leur… vivacité… ô si relative que ce n’est rien que de le dire, qu’ils furent, en ces miens temps d’un tout-à-la-joie des délicatesses non même pas encore conjugales, brutalement et pudiquement (au fond c’est la même chose et la pudeur, fruit du péché, en a gardé la saveur âcre) rayés, comme on dit, de mes papiers.

Pauvres innocentes prémices intellectuelles de ce que dans des mois et des mois encore me donneraient, me prodigueraient, moyennant telle et telle cérémonie ridicule ou méconnue le Jour céleste et sa suite… immédiate. De quelle sévérité injuste osait donc vous frapper mon scrupule de « futur », scrupule tout neuf, tout étonné d’être, en ce moi depuis longtemps désaccoutumé de ces vénérables choses-là… Hélas ! ne devais-je pas — même après un long intervalle de sincère repentir aux pieds d’un Dieu en qui je crois encore, mais si mal aujourd’hui — chanter d’autres Chansons desquelles, du moins, la moindre hypocrisie, disons mieux, la moindre retenue est, on croirait, soigneusement bannie et à propos desquelles je n’ai nul repentir mais qui, bien au contraire, bercent pour les réveiller plus ardents, plus fauves, mes désirs tout, ou presque, à la chair maintenant !…

Le temps passait, bien lentement au gré de mon impatience vers un bonheur définitif, pensais-je de toutes les forces de mon sentiment et de ma raison. Après les mois de pluie et de neige où patauger non sans un charme comme aventurier (on fait ce qu’on peut : d’ailleurs l’Aventure m’attendait, infinie !) vinrent Avril et les primes jours de Mai, frisquets et coquets, qui cambraient sous leur piquante caresse mon buste alors svelte et tendaient mes jarrets infatigables en ces temps-là, surtout pour de tels pèlerinages que ceux vers le petit hôtel de la rue Nicolet.

Lorsque arriva l’été, le lourd été de 1870 — là en est parvenu mon récit — avec ses soirées interminables et la fréquence de ces orages, il commença, lors de mes visites d’après-dîner, à être enfin question de dates et le milieu de juin fut dès son tout commencement fixé pour l’heureuse cérémonie.


Donc ce sera par un clair jour d’été.
Le grand soleil, complice de ma joie,
Fera parmi le satin et la soie
Plus belle encore votre chère beauté.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .



Et quand le soir viendra, l’air sera doux
Qui se jouera, caressant, dans vos voiles
Et les regards paisibles des étoiles
Bienveillamment souriront aux époux.


Mais il me semble de mise puisque précisément me voici en train de citations miennes, de bien, avant de me plonger dans toutes les profondeurs de mon étrange vie privée, préciser ma situation littéraire à ce juste moment. Les Poèmes Saturniens, contemporains du Reliquaire (les deux recueils parurent le même jour de 1860), avaient eu, comme d’ailleurs, le livre de mon cher ami François Coppée, une fortune diverse : pas mal de revues et de journaux, mortes et morts depuis, leur distribuèrent, quelques-uns à profusion, l’éloge incompétent (me semblait-il alors et me paraît-il encore) ou le blâme sans discernement ni grande bonne foi plutôt. D’autres, par l’organe de gens sérieux, Roqueplan, Yriarte et tutti quanti nous encouragèrent vraiment. Sainte-Beuve, par exemple, prit la peine de m’écrire à plusieurs reprises minutieusement, preuve qu’il s’intéressait, et dans une visite que je lui rendis en compagnie de Coppée, fut bien intéressant. Je le vois encore, avec sa tête d’où l’embonpoint de l’âge avait chassé la laideur initiale ; chauve, rasé, aux petits yeux un peu à la chinoise, au rictus fin encore plus que malin, quoique bien malin déjà. Calotte de noir velours, tout de flanelle blanche habillé, en raison de rhumatismes (hélas ! je devais connaître cela par la suite), il avait l’air d’un pape hétéroclite dans son immense fauteuil. Avec cela une réelle très latente mélancolie de séminariste plutôt janséniste et d’un amoureux rétrospectif et plein de souvenirs soigneusement cachés… C’était à mes yeux, plutôt encore l’homme de Volupté que l’écrivain, si savoureux encore, mais non sans des dessous bien étranges, des derniers Lundis, et je me prenais, en contemplant cette figure mi-voltairienne, mi-cléricale et par-dessus tout, et en dépit de tout, poétique à sa manière bien sienne, intime et pénétrante entre toutes, à me redire mentalement, à la face de celui qui les avait faits, ces vers « libres » attribués à un petit garçon dans l’extase d’un prompt destin d’exilé deux fois et par la politique d’un père et par sa propre chancelante pauvre santé.


Mon Dieu, rendez-nous la mer
Et la montagne Saint-Pierre
Et notre petit jardin
Et grand’maman le jasmin.


Il parlait d’une voix dont l’intonation m’échappe aujourd’hui, mais autant qu’il pourrait m’en souvenir de si loin, après une seule audition, notez-le bien, claire plutôt que haute, mesurée, pesée, plutôt que lente positivement. Il nous dit des choses charmantes dans une langue courante avec du pittoresque, tel un ruisseau sur des herbes et des cailloux, des souvenirs sans trop d'anecdotes. Il parlait de Victor Hugo avec une réserve admirative que l'auteur des Châtiments plus que celui des Rayons et les Ombres ne professait guère à l'égard de celui des Consolations comme je pouvais dès lors et pus depuis m'en convaincre dans maintes conversations tenues entre le grand homme et ce moi chétif…

Quant à nous et à nos débuts, il nous félicita gentiment, point trop paternellement, plutôt avunculairement (le mot n'est pas de moi). Ses critiques bienveillantes s'exerçaient de préférence sur mon abus des grands mots en K et en Y et en Ç, vestige de lectures trop juvénilement convaincues de Leconte de Lisle. Pourtant, en dépit des Tchandra et des Çurya qui s'y trouvaient de trop à son avis, et au mien… d'aujourd'hui, il aimait la pièce Çavitry :


Ainsi que Çavitry faisons-nous impassibles,
Mais, comme elle, dans l'âme ayons un haut dessein !


L'entretien ayant dérivé légèrement vers la vie privée (comment pouvait-il en être autrement avec Joseph Delorme ?) et comme je lui parlais de mes projets de mariage, sans enthousiasme ni, je le crois, sans causticité, il « conclut » par ces mots, — ou ce mot :

— C'est à voir, c'est à voir.


__________

X

J’ai, dans divers livres où je parle un peu de tout et de tous, éparpillé de suffisants détails à propos du Parnasse Contemporain, de son bel effort, et des succès finals ainsi que des chers combattants de qui la plupart sont demeurés mes bons amis toujours sur la brèche conquise et prêts aux retours imprévus d’un ennemi multiforme, mauvais goût, platitude ou extravagance. Inutile donc de revenir sur ces temps héroïques, mais je le répète, il est bon de préciser ma situation parmi mes camarades défenseurs, à mes côtés, du même drapeau que le mien.

Nous avions presque tous forcé la notoriété, et quelques-uns déjà la gloire : Coppée avec ses Intimités parues en même temps que mes Fêtes galantes, surtout son Passant qui pour la première fois fit entendre sur les planches la langue renouvelée que nous apportions, Sully-Prudhomme, sévère et doux, marqué de ces jours reculés du bon signe vraiment et dûment académique. Les autres soutenaient dignement la lutte dans la plaine, Dierx et ses Lèvres closes, succédant, bien plus parfaites encore et qui marquèrent magnifiquement son apogée, à des Poèmes et poésies qui avaient promis et tenu ; Valade et Mérat, frères séparés, non désunis, après avoir donné, dans un duo printanier. Avril, Mai, Juin, chacun sa note, chantant l’un ses Chimères, l’Idéal et son Idole, la Femme, l’autre flûtant À mi-côte, de délicieuses et parfois mieux que profondément mélancoliques églogues ; Heredia avec ses sonnets qui l’ont fait sans égal possible dans cette forme qu’il préfère, tout en maniant l’épopée superbement encore, enfin, Mendès, exubérant, enthousiaste, mais déjà sachant dominer, gouverner sa forme et sa pensée et certes alors, par son esprit séduisant mais impérieux de propagande, quelque chose comme le maître, tout en restant leur bon et fraternel camarade, de ces jeunes esprits eux-mêmes exhubérants et enthousiastes !


On se réunissait chez Leconte de Lisle le samedi, chez Banville le jeudi, en des soirées toutes à des conversations d’art et de poésie que l’esprit caustique du premier pimentait de « truculente et portenteuse » sorte, et que salait combien délicatement l’ironie toute plaisante de l’autre maître. Plusieurs d’entre nous fréquentaient chez l’admirable Nina de qui j’ai parlé de-ci de-là, insuffisamment : nature d’artiste que son feu dévora prématurément. Cros. Villiers de l’Isle-Adam, deux génies, tôt en proie à la fatalité de leur glorieuse supériorité sur même l’élite, comptèrent parmi les assidus de ces nuits toutes retentissantes de poésie et de musique.

Je cessai presque, dès mon mariage à peu près assuré, de voir beaucoup de mes pourtant si chers compagnons. Tout mon temps, comme tout mon cœur et la plus grande part de mon esprit, étaient à Montmartre et à mes délicieuses visites du soir…

Un soir que j’arrivai, comme toujours joyeux et, dans la poche, pour la glisser comme en catimini ès-mains de qui de droit, quelque piécette de vers faite au bureau, entre deux classements de documents administratifs auxquels je m’intéressais moins qu’aux mouches qui volaient, symboles fugitifs


De la rime non attrapée



et, aussi, de la raison qui ne me revenait guère qu’en la présence réelle de celle que je voyais partout et que j’ai tant aimée et si amèrement regrettée, il n’y a pas encore très longtemps, quelques pauvres, désolées, misérables années, tout au plus, solitaires dans la dissipation, veuves parmi des filles et des filles encore, moroses en dépit des « fêtes » de la boisson inépuisable et de la chair goulue !… Un beau soir donc que j’arrivai, joyeux comme de coutume et même plus, puisque je venais de faire tout à nos mairies et églises respectives pour, dès le lendemain, la publication de nos bans civils et religieux, je fus accueilli de la bonne par ces paroles murmurées : « Mademoiselle Mathilde est très indisposée. Je crois que vous ne pourrez pas la voir aujourd’hui. » J’entrai et m’informai auprès du père qui me tint à peu près le même langage, et monta s’informer auprès de la mère qui me cria du haut de l’escalier : « Mais oui, venez donc. Votre visite lui fera du bien. »

C’était la première fois que je pénétrais dans la petite chambre toute blanche et bleue où se trouvait alitée ma fiancé. Je remarquai dès avant tout une photographie de moi disposée dans le coquillage d’un bénitier sur le mur et que je lui avais envoyée durant son séjour à la campagne, — et je fus infiniment touché ; mais des larmes eurent bien de la peine à ne pas me monter aux yeux quand mon regard se fut porté sur la malade et que ma main eut serré sa petite main brûlante ; la jolie face si mignonne, si rosement blanche, elle était toute tachetée de rouge violacé et un commencement d’enflure tuméfiait les joues en sueur. La bouche néanmoins souriait palote, hélas ! et les yeux, les vraiment et sincèrement beaux yeux qu’un éclat de fièvre aiguisait en ce moment me disaient des choses qu’exprimait à peine la voix quasiment éteinte.

« Ce ne sera rien. Ne craignez rien. À propos, c’est pour demain les publications ? Oui ? Oh tant mieux ! Je suis un peu fatiguée, le docteur m’a dit d’essayer de dormir, je n’ai pas pu de toute la journée, mais à présent que je vous ai vu et parlé, je suis si contente que je vais m’assoupir en pensant à vous. À demain, sans faute, surtout ! »

Le lendemain était un dimanche. J’étais libre toute la journée et toute la soirée. En me reconduisant, le père me confia qu’il craignait que ce ne fut la petite vérole. Les gens de mon âge se souviennent que cette épidémie sévissait dès lors à Paris et devait persister jusqu’après la Guerre et la Commune. On juge de mon inquiétude et de mon empressement, dès mon premier déjeuner, après avoir prévenu ma mère que je ne rentrerais sans doute que pour dîner, invité à déjeuner en ville, lui disais-je pour ne pas l’alarmer inutilement, à me rendre rue Nicolet, pour avoir des nouvelles.

La petite vérole s’était manifestement déclarée et du délire commençait.

J’eus toutes les peines du monde à cette fois monter à la chambre de la malade, et cette fois encore ce fut la mère — digne femme et grand cœur à qui tout mon culte est dédié ! — qui m’introduisit. Le père protestait : d’abord il ne fallait pas ouvrir la porte si souvent, et puis c’était contagieux et…

Je me moquais pas mal de cette objection, par exemple ! mais elle était formelle et quand, avec les autres, plus sérieuses, elles, elle fut apaisée par les infinies précautions prises pour me permettre, sur la pointe du pied, sous une portière épaisse à peine relevée d’une main tremblante de me tenir au seuil de la chambre, ce me fut un des instants les plus mémorables de ma vie. Mais avec quelque prudence que se fut opérée ma si discrète demi-intrusion, la malade s’en rendit compte et d’une voie si faible, si faible, qu’il fallait en vérité toute l’intuition d’un père et d’une mère et d’un amoureux pour la distinctement deviner plus encore que la percevoir, dit :

— Paul, entrez donc et n’ayez pas peur. Je sais que je suis très laide en ce moment, car je devine bien quelle maladie j’ai. Mais soyez tranquille, je ferai tout ce qu’on m’ordonnera — et je ne me gratterai pas. Mais il paraît que ça se gagne et je ne veux plus que vous m’approchiez ?…

Comme je protestais gentiment et de tout un cœur si convaincu, contre la sévérité par trop affectueuse de cet ordre, elle ajouta dans un sourire charmant, faisant allusion à notre correspondance de naguère : « C’est la dernière épreuve du prince Galaor » et conclut : « Soyez bien sage et je guérirai bientôt, tout exprès pour vous. Seulement venez prendre tous les jours de mes nouvelles… et continuez à me faire des vers. Vous voyez, d’ailleurs, je vous ai là, toujours à portée de moi. »

Et elle me désignait la photographie dont il a été question.

Je me retirai sur un signe des parents. L’accès de lucidité avait cessé et tout en refermant cautieusement la porte, j’entendis la faible voix chantonner et comme vagir…

À ma douleur très réelle et, comme toute très réelle douleur morale ou physique, très chaste, se mêlait, dois-je l’avouer, une manière de vilain désapointement que je me blâmais en rougissant presque, si j’ose ainsi dire, mentalement de ressentir, une déconvenue comme qui dirait charnelle. Alors voilà mon mariage remis aux calendes grecques ! C’était bien la peine de tant s’abstenir, de tant jeûner… et j’étais comme qui dirait honteux de trouver le nom à donner à l’abstinence, au jeûne impliqués… Et j’étais à part moi-même comme quelqu’un à qui, excusez l’expression vulgaire pour caractériser un sentiment vulgaire, on aurait promis plus de beurre que de pain et à qui il ne reviendrait ni pain ni beurre.

Mais ce grossier chagrin, plutôt animal, pour tout dire, passa vite et ne tarda pas à faire place à la trop légitime inquiétude sur l’issue de la maladie et à la

Fade et amère


angoisse de l’absence à nouveau, et quelle, cette fois, peut-être un prélude à… quoi, grand Dieu ! Ah, si j’avais eu la foi, même la foi affaiblie que j’ai le bonheur médiocre, hélas, de posséder encore, comme j’eusse prié, comme j’eusse formulé des vœux auprès des chapelles spéciales, dans les sanctuaires parisiens recommandés !

Le miracle, pour n’avoir pas été demandé, eut lieu tout de même et vers le milieu du mois, la convalescence commença, si bien qu’après une dizaine de jours de plusieurs visites par jour (dès le petit matin, au retour du bureau chez moi en passant par le plus long chemin et enfin le soir pour des renseignements de meilleurs en meilleurs) je pus reprendre « ma cour » presque où j’en étais resté, en apparence, mais en réalité bien plus avant dans le cher cœur… et dans le mien. Comme elle me l’avait promis, elle avait été « sage », ne s’était pas grattée, admirablement soignée aussi bien par mes amis les docteurs Antoine Cros, le frère du poète et du statuaire, etPauthier, jeune homme tout dévouement, tout science aussi, qui devait périr misérablement d’une fatale erreur, lors de la terrible répression de mai 1871. Et puis ses parents l’avaient veillée à tour de rôle, prenant soin, dès qu’elle se plaignait de démangeaisons insupportables, de lui lotionner le visage avec du coldcream et de l’eau de guimauve. De sorte qu’elle m’apparut la même qu’auparavant, sauf qu’elle gardait quelque langueur dans la démarche et un teint un peu plus animé sur un visage légèrement amaigri, qui n’étaient pas, somme toute, sans leur agrément non plus. On avait décidé que le mariage serait remis à la première quinzaine de juillet, ce, vers mai, — quand, à son tour, la dernière semaine de juin, un peu avant la date tant espérée — il fallut différer encore. La mère venait d’être prise à son tour de maux de reins et de tête trop symptomatiques. L’affreuse épidémie l’avait prise et elle dut subir le même sévère traitement que sa fille.

J’aimais beaucoup Mme M…, et je le lui ai toujours témoigné tant de son vivant qu’après sa mort. On peut en juger par cette pièce de vers inédite que je lui ai consacrée à l’occasion du dernier 2 novembre :


À Madame Marie M…

Vous fûtes douce et bonne en nos tristes tempêtes,
L’esprit et la raison parmi nos fureurs bêtes,
Et si l’on vous eût crue au temps qu’il le fallait
On se fût épargné tant de chagrin plus laid


Encor que douloureux, puis lorsque sonna l’heure
Définitive où d’espérer n’était qu’un leurre
Dorénavant, du moins vous fîtes pour le mieux
Quand à tel modus vivendi moins odieux
Que cette guerre sourde ou cette paix armée
Qui succéda l’affreux conflit.
Qui succéda l’affreux conflit. Soyez aimée
Et vénérée, ô morte inopportunément !
Qui sait ? Vous là, précise et sûre au vrai moment.
Votre volonté, toute indulgence et sagesse,
Eût prévalu sans doute et nous eût fait largesse
D’un pardon mutuel obtenu par son soin :
Tout serait pour le mieux avec Dieu pour témoin ;
Mais Dieu n’a pas voulu, qui vous a donc reprise
Pourquoi ?
Pourquoi ? Dormez, ô vous, sous votre pierre grise,
Qui fîtes le devoir et ne cédâtes pas.
Dormez par ce novembre où ne peuvent mes pas
Malades vous aller porter quelque couronne :
Mais voici ma pensée, ô vous douce, ô vous bonne !


C’était une âme charmante, artiste d’instinct et de talent, musicienne excellente et de goût exquis qu’elle était, et intelligente, et dévouée à qui elle aimait, on le verra plus tard.

Les soins les plus empressés lui furent donnés dès les débuts, les mêmes médecins qui avaient guéri la fille, menèrent la mère à mieux, et si je l’avais pu, triste incrédule que j’étais, je le répète, quelles prières aussi eussé-je poussées vers un ciel offensé d’ore et déjà et plus tard donc ! et que je ne devais invoquer pour tant de besoins qu’après des leçons sévères, dois-je le craindre ? en vain.

Encore cette fois, le miracle non invoqué se réalisa : Mme M… guérit rapidement.

Mais mon mariage se trouvait à nouveau retardé.


__________

XI

Avec un tac merveilleux et une juste estime pour ce qu’elle sentait être ma délicatesse, Mme M…, se doutant bien du côté déception qui sourdait dans mon successif chagrin de voir toujours (aux amoureux dans la peine « encore » n’est-ce pas « toujours » en fin de compte et plus ou moins ?) ne s’avisa-t-elle pas — dois-je me servir du mot pour bien spécifier une chose aussi subtilement aimable ? — d’un expédient peut-être sans égal et probablement sans précédent dans son chaste sous-entendu ! Elle feignit d’être moins convalescente et sut persuader à son mari de lui continuer son aide de garde-malade intermittent, en même temps que le convaincre — à juste titre, je le jure — de mon parlait respect pour la jeune fille qui devait bientôt devenir ma passionnément bien-aimée femme. Et c’était, principalement et comme de préférence, ainsi qu’il se trouvait très vraisemblable qu’elle eût le plus besoin de la présence de son mari…

De sorte que mes entrevues avec Mathilde, je lui donnai déjà ce non « carlovingien », et, depuis que je lui avais, en hésitant un peu, en tremblant presque, fait lire en le lui déposant entre les mains et en me retirant bien vite, bien vite, un madrigal dont l’in cauda venenum était

Que je vous aime ! que je t’aime !


je la tutoyais, quand la chance nous laissait tête-à-tête, et elle avait fini par me le rendre, de sorte, disais-je, que nos entrevues se passaient à de très rares exceptions près dans un petit salon au rez-de-chaussée, tout étroit, tout intime, très meublé, touffu, trop en quelque sorte rococo avec un lustre mignard pendant d’un plafond d’indienne en étoile, mais sauvé de l’horreur de même paraître un boudoir en l’espèce, par ledit plafond très haut et une fenêtre des plus larges qui lui restituaient un caractère honnête et familial qu’il fallait pour bien faire ici.

De sorte aussi que ces entrevues qui, chez d’autres, eussent pu dégénérer et se corrompre, avec nous demeurèrent innocentes, tout en restant de plus en plus passionnées ou plutôt passionnantes. C’étaient de nos deux parts des projets d’ameublement, d’établissement, de ménage. Quelle sorte d’appartement préférait-elle, bas avec peu de marches à gravir ou haut et clair ? Parbleu, c’était le clair qu’elle aimait sans contestation possible. Fi de l’entresol noir et même du sombre premier étage !… Et puis, car la petite épouse, « économe » et « prévoyante » faisait de temps à autre son apparition si gentiment falote, ce serait, ce sera meilleur marché, et « par le temps qui court, le bon marché, quand il ne lui est pas trop couru sus, ne peut se trouver que trop de mise, et un tas d’et caetera amusants comme tout. La question d’ameublement, surtout, nous intéressait. Une fois il fut question de lits. Elle en voulait deux, un de palissandre, pour moi, sévère, tout simple, de bon goût, etc., un, pour elle, en capitons de perse rose ou bleue. Tous les deux de milieu. Le mien dans un cabinet de travail, à gravures xviiie siècle, à bronzes japonais ; le sien dans un beau fouillis de consoles en bois de rose, Boules du temps empire, psychés, que sais-je ! La seule chose que je retenais de tout cet exquis bafouillage c’est que, suivant elle, dans notre ménage il y aurait deux lits, et j’eusse, pour un rien, protesté contre cette hérésie (j’ai toujours été l’ennemi des chambres nuptiales conçues ainsi qu’on les rêve dans des fantasmagories polissonnes à la Crébillon fils, non moins qu’à celles funèbrement formalistes des anciennes cours d’Espagne) si ne m’était revenue en mémoire, la sainte ignorance de ma, si puérilement bien, zézayante interlocutrice.

Tout, sauf le mieux, qui, au cas présent, eût bien été le pire, allait donc bien : elle s’y mettant de son tout pauvre cher cœur virginal, moi apportant ce que je pouvais de discrétion affectueuse et d’en quelque sorte amoureuse vénération. Je dis tout ce que je pouvais, car il m’arrivait parfois, vers la fin particulièrement, de me sentir moi-même comme non plus capable de me comporter bienséamment et… sciemment. Dans ces cas je quittais brusquement sous un prétexte bon ou mauvais avec une rapidité qui étonnait alors et dont on me sut gré ensuite. Un jour que ce m’était arrivé, au lieu du baiser sur le front habituel depuis quelques soirées, mes lèvres allèrent, ô sans trop de plus de préméditation que cela, sur ses lèvres qui, dans leur candeur suprême, me rendirent joyeusement mon baiser comme furtif.

Une fois, c’était, je pense bien, deux soirs après ce soir-là, elle parla layettes, langes, berceaux et nom de baptême selon le sexe… J’étais ravi mais un peu étonné. De quoi diable allait-elle s’aviser là ? Et des hum ! hum ! mentaux commençaient à me travailler méchamment, quand, elle, me dit, en forme de conclusion formelle : « Car nous aurons un enfant. » — À quoi je répondis en toute naïveté presque déjà conjugale : « J’espère bien qu’oui et même plusieurs. » Elle alors, empruntant sans, certes, s’en douter, le si drôle vers de la célèbre apostrophe de cet amusant Piron : « Il n’y a pas de peut-être, dit-elle imperturbable, nous en aurons un pour sûr. » Et comme je demeurai stupide devant cet abracadabrantesquerie, elle finit par : « J'ai demandé hier à maman comment on avait des enfants et elle m'a répondu que c'était quand on baisait un homme sur la bouche. Tu vois bien que… »

Et moi, dès lors, devant cette innocence que je savais incontestable et dont la fraîcheur m'est restée toujours dans l'âme comme celle d'un bon fruit au vent resté longtemps dans la bouche, — de saisir la balle au bond et de m'écrier : « C'est vrai… Elle a bien dit, ta mère. (Que ce tutoiement m'était donc à la fois doux à l'infini… et cruellement incomplet !) Raison de plus pour mieux nous aimer si c'est possible. » Et désormais, convaincus tous deux qu'il n'y avait plus de danger et que le cher mal était fait, qu'il n'y avait plus à y revenir, nous nous embrassâmes à tour de bras et nous baisâmes à pleines lèvres. Après quoi, Joseph de moi-même, Hippolyte par ma propre initiative et, pour tout dire, trop tenté cette fois, je m'enfuis comme un assassin qui laisse tomber son couteau, comme un voleur que son vol effraie et qui s'en va les mains vides, — mon cœur à l'aise, tout de même !

Le temps s'écoulait et nous pouvions déjà présumer que le Jour qui n'en finissait pas d'arriver en finirait tout de même, en août. Néanmoins au dehors commençaient à circuler de fâcheux bruits. La paix de l’Europe semblait compromise. Des bêtises impériales et de royales fourberies paraissaient devoir, comme de coutume, être réparées par du sang. On convoquait le ban et l’arrière-ban des jeunes hommes, et la garde mobile à peine réunie, à moitié habillée et non encore armée, faisait au camp de Châlons l’exercice avec des bâtons. Or je faisais partie… sur le papier, de la dernière classe à prendre sur cette nouvelle milice. On n’avait pas encore touché à ladite mienne classe, mais il était question au Corps Législatif de s’en occuper. La peste du Corps Législatif et de la Garde Mobile et de la guerre et du roi de Prusse et de l’Empereur et du prince de Hohenzollern, qui s’en venaient tous à l’encontre et m’avaient tout l’air de menacer, cette fois, d’une manière légale, stricte, bien plus terrible, si possible, que tout le reste, déjà oublié, mon bonheur si proche.

Et mon amour s’en exaspérait d’avantage : qu’allais-je faire peut-être de mal et de vilain ?

Heureusement une diversion survint sous la forme d’un petit voyage de pur agrément.


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XII

On comprendra que je m’étende peu sur ce mince épisode dont je ne parle même ici qu’à titre précisément de bonne, de très bonne diversion à une situation devenant pour ainsi dire impraticable, vu l’état même des choses, contrarié, comme à plaisir, par de cruels événements vraiment.

La marquise de M… que j’avais connue chez Nina, femme elle-même remarquable par les dons de l’esprit et du cœur, qui avait été, très jeune, l’amie et un peu l’élève d’Alexande Dumas le père, nous invita, fin juillet, Sivry, sa femme, sa plus jeune sœur et moi, à passer quelques jours dans son château de M…, près d’Argentan. Plaisant séjour au milieu d’une campagne des plus agréables comme eaux et comme bois. Je ne parle pas du bon cidre capiteux non plus que des vilains voisins processifs ni que des fameuses courses du Pin, qui furent les extérieures distractions de cette courte et, pour moi, néanmoins, encore trop longue villégiature, au cours de laquelle notre tout aimable amphitryonne multiplia les parties de voiture, les repas improvisés, délicieux de gaîté et substantifiquement parlant aussi, et les anecdotes piquantes au possible qu’elle racontait sans fm d’une manière captivante au possible.

Oui trop longue, cette pourtant charmante halte aux champs, pour mon impatience de fiancé, mes inquiétudes d’éventuel garde mobile des plus patriotes, certes, mais, par surcroît des mieux férus entre tous les amoureux du monde, et pour tout moi, quoi ! Chaque jour je recevais et j’envoyais des lettres qui n’en finissaient pas. C’est surtout en ces moments que j’intercalais dans ma prose touffue et débordante, des « bonne chanson » qui ne devaient pas faire partie du petit volume qu’on connaît peut-être, et qui était chez l’éditeur, sobre siete llaves, tout prêt à paraître le jour même où le prince Galaor serait pour recevoir la palme de son doux martyre.

Voici d’ailleurs, tout à fait inédits, quelques-uns de ces minimes poèmes, un peu vifs, n’est-ce pas, pour faire positivement partie d’un cadeau de fiançailles, mais au point, je crois, et bien dans la note congruente à de si proches justes noces. J’ai bien changé ma « manière » et de a manières » depuis. N’importe, j’éprouve un plaisir que je ne saurais dire en retrouvant après tant d’années, dans la poussière, tout à l’heure encore désespéremment secouée de « mes » tiroirs jamais longtemps les mêmes et parmi les ruines de ma mémoire, ces quelques épaves d’un vaste naufrage de paperasses et de souvenirs :


Ô l’Innocente que j’adore
De tout mon cœur, en attendant
Qu’à ce bonheur timide encore,
S’ajoute le plaisir ardent,

Vienne l’instant, ô l’Innocente,
Où sous mes mains libres enfin
Tombera l’armure impuissante
De la robe et du linge fin.

Et luise au jour chaud de la lampo
Intime de ce premier soir
Ton corps ingénu vers quoi rampe
Mon désir guettant ton espoir,

Et vibre en la nuit nuptiale
Sous mon baiser jamais transi
Ta chair naguère virginale,
Nuptiale enfin, Dieu merci !

Je t’apprendrai chère petite,
Ce qu’il te fallait savoir peu
Jusqu’à ce présent où palpite
Ton beau corps dans mes bras de dieu

Ta chair, si délicate, est blanche,
Telle la neige et tel le lys.
Ton sein aux veines de pervenche
Se dresse en deux arcs accomplis ;


Quant à ta bouche, rose exquise,
Elle appelle mon baiser fier ;
Mais sous le pli de ta chemise
Rit un baiser encor plus cher…

Tu passeras, d’humble écolière,
J’en suis sûr et je t’en réponds,
Bien vite au rang de bachelière
Dans l’art d’aimer les instants bons.

Tu parles d’avoir un enfant
Et n’as qu’à moitié la recette.
Nous baiser sur la bouche, avant.
Est utile, certes, à cette
Besogne d’avoir un enfant.

Mais, dût s’en voir à tort marri
L’idéal pur qui te réclame.
En ce monde mal équarri,
Il te faut être en sus ma femme
Et moi me prouver ton mari.


Tels quels, j’écrivais, de M…, ces petits « vers », dont les deux derniers, maintenant que j’y pense, après vingt-quatre ans, sont, par parenthèse, d’une construction plus que contestable ; mais je ne pensais guère alors qu’à mon but, me préparer une facile et délicate pourtant nuit de noces, aussi peu pénible pour les deux intéressés, par le fait ! Les envoyai-je précisément tels quels ? Ici ma mémoire hésite, peut-être bien atténuai-je par-ci par-là, quelques traits, par trop caractéristiques. Bon de soulever quelques voiles, encore bien des ménagements sont encore de bonne guerre en même temps que de bon aloi, dans des escarmouches de cette nature, comme dans celles moins platoniques qui allaient suivre, si les choses le permettaient, sous si peu !

Enfin le jour du retour arriva, car celui du mariage approchait dare dare. Mais, bon Dieu, que d’aventures encore, et quelles ! entre cette coupe divine et mes pauvres lèvres desséchées d’attendre et d’attendre ainsi sans cesse ! Oui, que d’aventures, impossibles ! comme on dit, dans un si court, mais si court espace de temps !

Car c’était la semaine du grand moment ! Les événements avaient marché et marchaient à pas d’ogres. Nous ne vîmes, tout le long du train omnibus qui nous ramenait, et à toutes les moindres stations, que réservistes rejoignant. On ne parlait que de la guerre qui débutait si mal, de trahison (déjà !), etc. Avec ce que j’ai dit précédemment on peut se rendre compte de ce que je ressentais et comme amoureux et comme… garde mobile éventuel quand nous descendîmes par cette triste « arrivée » de la gare Montparnasse. (Avez-vous remarqué que toutes les « arrivées » des gares de Paris sont tristes, même quand, ce qui était notre cas, on n’a pas à subir les affres de l’octroi.) Un air de tristesse indéfinie planait comme un crêpe dans le crépuscule rouge et noir d’une étouffante et menaçante soirée d’août chargée d’odeurs moites et d’électricité. La foule, d’ordinaire circulant insoucieuse et plutôt gaie à ces heures dans ces parages, stationnait auprès des kiosques à journaux, et c’était, du fiacre qui nous emportait aux confins de la Rive droite, des gesticulations fiévreuses, doigts en l’air et tètes branlantes… La Renommée aux cent bouches assombrissait ses mille voix vocératrices plus ou moins sincères de bonnes et mauvaises nouvelles, toutes alarmantes d’ailleurs… pour moi surtout. Ah ! il ne manquerait plus que ça !


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XIII

En dépit de mes reproches intérieurs (car à quoi bon alarmer cette enfant, sans raison peut-être) ? je ne pus m’empêcher, dès le lendemain soir, dans un entretien véritablement passionné, de faire part à Mathilde de mes tristes pressentiments auxquels elle prit une part qui me navrait ensemble et me charmait. Pour, néanmoins, écarter les trop sombres préoccupations, elle et moi nous nous occupâmes des menus détails en vue de la cérémonie de dans quelques jours. La couturière dut en voir de grises et je ne laissais aucun repos au tailleur. En même temps je tâtais ma future, avec laquelle je me promenais depuis longtemps, sous l’égide de sa mère, les jours de loisirs — depuis longtemps, oui, car je me rappelle comme d’aujourd’hui, avoir vu cette année-là le dernier bœuf gras et le dernier chie-en-lit sérieux, passer, sous un grésil des plus mémorables, sur cette glaciale (ou torride) place de la Concorde, — je tâtais, dis-je, discrètement ma future sur les cadeaux qu’elle voudrait bien accepter dans la modeste corbeille de noces que je lui destinais avec le regret que celle-ci ne pût être « tout au moins » royale, et nos stations aux devantures des bijoutiers et des magasins de linge fin étaient sans nombre.

Tout allait donc au mieux pour nous et le matin de l’avant-veille de la date bénie put contempler mon réveil ravi, mon allée allègre au bureau après le meilleur baiser donné à ma mère, un peu soucieuse, elle aussi, à cause des nouvelles de la guerre et de leur influence probable sur les délibérations des Chambres, mais enchantée de ma présente belle humeur ; enfin, mon zèle administratif, objet de l’admiration légèrement inquiète de mes collègues qui n’en avaient jamais tant vu de ma part et de mes chefs littéralement ahuris.

Oui, tout allait au mieux, quand vers la fin de la journée bureaucratique, aux environs de quatre heures et demie, cinq heures, dans la lumière affadissante de la grande pièce aux murs bondés de cartons pleins de paperasseries, où nous étions quatre derrière des paravents et devant des tables à casiers, chargés à en rompre d’autres paperasseries en désordre, de lourds encriers, de grimaces hérissées d’épingles, à noircir d’affreuses feuilles blanches à en-têtes imprimés, avec des formules toujours les mêmes, mandat de paiement de trimestre, etc., et des noms, Guglielmini, Belloir, et tutti quanti, je vis, entrer, pâle, défait, méconnaissable, un de mes bons amis, L… de R…, garçon d’un cœur trop débordant, l’exaltation en personne qui, brusquement, m’apprit que sa maîtresse venait de mourir en couches, et qu’il allait se tuer, me montrait à l’appui un revolver affreusement chargé et me remettait aux mains un pli assez lourd que je ne devrais lire, ajouta-t-il, qu’après sa mort, puis, avant que je pusse, abasourdi, du moins le retenir pour quelque explication qui eût peut-être modifié ses résolutions, s’enfuit, dépistant à travers les corridors et les escaliers mon immédiate poursuite en vue d’essayer de le détourner d’un suicide épouvantable à mon cœur d’ami sincère, et de le désarmer s’il était possible et de le retenir par la force s’il fallait près de moi.

J’ignorais son adresse. Supposant qu’il me l’avait laissée dans la lettre qu’il venait de me donner, je décachetais cette lettre qui ne contenait qu’un testament où il me chargeait de veiller sur l’enfant survivant dont la naissance avait coûté la vie à la pauvre femme qu’il voulait, mon malheureux ami, suivre dans la tombe. D’adresse, point… Ce ne fut que le lendemain matin, qu’après mon petit déjeuner, comme je m’apprêtais pour aller au bureau, m’arriva un télégramme, me priant de me rendre en toute hâte à Passy, telle rue, tel numéro, et signé L… de R… Atterré et craignant tout, mais dans le suprême espoir, que je sentais chimérique, que l’infortuné me demandait peut-être en vue de me revoir et d’essayer de cramponner son désespoir à ma fidèle amitié, j’écrivis un mot d’excuse à mon chef, et je pris un fiacre au plus vite.

La veille, on m’avait trouvé rue Nicolet un air tout sens dessus dessous, et quelques reproches, ô si affectueux ! m’en furent adressés. Je n’avais pas cru devoir me disculper davantage qu’en attribuant mon un peu « triste figure » à une extrême fatigue due à un excessif travail de bureau, ce chien de bureau qui n’avait même pas consenti à deux ou trois jours de congé avant mon mariage et ne m’accordait, en suite de lui, que quarante misérables heures de répit !

Quand j’arrivai à Passy, je trouvai L… de R… étendu sur son lit, tout habillé, le front percé d’une balle. Ô cette tête, qui avait été belle avec sa pâleur chaude et ses longs cheveux romantiques, cette tête affreuse, violette maintenant, aux yeux encore plaintifs sous les paupières entr’ouvertes, à la bouche grimaçante et de côté, montrant les dents dans une ouverture d’expiration dolente !

Je dus, au plus vite, aller prendre les ordres de la mère qui ne me connaissait que par le bien que son fils lui avait dès longtemps dit de moi… et que l’atroce stupeur plus encore que l’immense désespoir — un fils unique et chéri et qui la chérissait ! — rendait incapable — douloureuse et comme offensée par cette mort pour une étrangère ! — de s’occuper des misérables choses qu’implique un décès, surtout un décès il-lé-gal. Enquête, pour la forme, mais taquine quand même, du médecin de la mairie, « obéissant à des ordres spéciaux », visite plus vexatoire encore du secrétaire de Monsieur le commissaire de police du quartier, déclarations, témoins à décider, car, à Paris, on n’aime pas à contresigner la fin d’un homme qui en a eu assez de l’existence qu’on mène ici-bas !

Bien plus, la mère, catholique, me chargea d’obtenir de M. le curé de Passy l’entrée à l’église du corps de son malheureux fils. Je trouvai d’ailleurs dans cet ecclésiastique un homme très affligé de ce qui était arrivé et très touché de la présente démarche qui, après m’avoir, comme devaient l’y inviter mon âge et la grande sincérité d’émotion que je manifestai, tout en me déclarant ou plutôt en me laissant deviner incrédule, un peu sermonné, accorda un « convoi de trois heures » pour le lendemain…

Le lendemain qui était donc la veille de mon mariage — cette fois, le soir même de cette avant-veille si tristement mémorable, j’avais expliqué mon étrange tenue du soir précédent et l’on ne m’avait pas su mauvais gré de l’explication, tout au contraire, plutôt, — après l’envoi simultané à mon bureau d’une nouvelle excuse d’absence et de diverses invitations à la cérémonie du jour s’ensuivant, j’assistai, en compagnie du seul M. Anatole France, mon ami depuis longtemps et toujours resté tel bien affectueusement (pourtant de nombreuses lettres de part avaient été envoyées par mes soins), aux courtes prières d’après-midi, dernier adieu à celui qui n’avait pu davantage lutter contre cette cruelle vie…

Dans quel état d’énervement je rentrai dans Paris proprement dit, l’incident suivant en fera preuve mieux que toute analyse psychologique.

La vérité venait d’éclater la veille, place Vendôme. Au lieu de la fausse victoire de Mac-Mahon qui avait fait, deux jours auparavant, se pavoiser follement toutes les fenêtres du quartier, hélas ! de la Bourse ! on apprenait la triple défaite et la retraite « en bon ordre » de l’armée du Rhin. Une extraordinaire surexcitation fermentait menaçante, et d’ailleurs absurde, comme la suite devait le démontrer. On s’arrachait les journaux autour des marchandes. J’en achetai un qui mit le comble à l’état d’esprit horriblement fiévreux où je me trouvais depuis la veille, et, je n’étais pas plutôt installé de quelques instants sur la terrasse du café de Madrid, où je trouvai nombre de camarades, littérateurs et ce qu’on n’appelait pas encore politiciens, qu’un régiment venant à passer. Marseillaise en tête, un formidable cri de « Vive la République ! » s’élança de toutes les poitrines — de presque toutes du moins ; car comme je m’étais un peu levé et approché du bord du trottoir pour mieux faire ma manifestation apparente, ô de pur instinct, ça croyez-le bien, et sans espoir d’une sous-préfecture après « la Glorieuse » imminente, un monsieur, chapeau rond, l’air d’un calicot en délire m’apostropha : « C’est vive la France qu’il faut crier, citoyen ! En un pareil jour il n’y a plus de partis, il n’y a plus que le drapeau », etc., — et pour me prouver la vérité de son dire, me désigna à des agents qui s’approchèrent et firent mine de m’empoigner. À cette vue, et comme je gesticulais comme un beau diable, proclamant encore et encore la République de toutes mes forces, et ma foi ! de tout mon cœur, les camarades de la terrasse et quelque public m’arrachèrent aux agents qui d’ailleurs me tenaient assez mollement, et je me dérobai aux ovations par le passage Jouffroy. En voilà une affaire ! on allait en apprendre de belles rue Nicolet ce soir ! Et harassé, plein de soif et dans un désordre de toilette qui réclamait quelque soin de ma cravate et autres accessoires, j’entrai au café de Mulhouse qui depuis fut un bouillon et sur l’emplacement duquel, jardin compris, s’est installé le Musée Grévin. Là, je demandai la dernière absinthe que je dusse prendre de longtemps, de pas assez longtemps, et le journal du soir le mieux informé qui était alors, la Patrie, sous la forme patriarcale et trapue qu’elle a perdue depuis, est-ce pour un bien ? La première chose qui y frappa mes yeux était ceci à peu près textuel et cruellement exact dans sa teneur : « Eugénie, régente à tous présents et à venir salut, promulguons, le Conseil des ministres entendu, le Corps législatif a voté, le Sénat a adopté. Article unique : Tous les hommes non mariés, des classes 1844, 1845, etc., qui ne font pas partie du contingent, sont appelés sous les drapeaux. »

Ça y était ! Mon mariage n’aurait pas lieu !


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XIV

Et dès après avoir, car je ne manquai jamais à ce devoir, embrassé ma mère chez qui j’étais entré, comme un fou mais affectant le calme qu’il fallait, et dîné vite, je la quittai dans une étreinte qu’elle dut surtout attribuer à mon bonheur que ce fût ma dernière soirée avant la suprême nuit, et courus d’un trait jusqu’à mon paradis cru perdu !

Là, en attendant que « Mademoiselle » descendît au petit salon coutumier, j’essayai de me remettre un peu et de me composer un maintien, en même temps que par une toux discrète dans le creux de ma main je me préparais une voix appropriée. Je croyais y avoir réussi, au moins en partie, mais dès l’entrée d’Elle tout mon échafaudage de sang-froid et de calme s’écroula dans une émotion sans pareille dont l’expression soudaine hacha d’illogiques exclamations et presque de sanglots le discours prémédité que j’avais en tête. Mon histoire, racontée de cette façon-là, commença par l’abasourdir, elle me la fit répéter et répéter, et sa conclusion, après d’évidentes alarmes qu’elle partageait de plus en plus à mesure que s’élucidait mon récit réitéré, et qu’elle me cachait mal, d’ailleurs, fut ce que murmurait encore quelque chose, ô de si faible, en mon agité, en mon tumultairement contradictoire for intérieur :

— « C’est impossible, c’est tout à fait impossible ! »

Impossible, évidemment. Mais sûr, ô qu’oui, hélas ! et je lui montrai un journal que j’avais acheté en route.

Alors elle s’attrista, le dirai-je, jusqu’aux larmes, ce qui me fit pleurer à mon tour. J’entrai dans la plus grande exaltation et ce fut, après d’infinies lamentations réciproques, que, tombant à genoux et la tête presque sur la jupe de son peignoir blanc tout simple qui grandissait un peu sa petite taille et, un peu aussi, angélisait son corps plutôt légèrement disposé à devenir potelé, je finis par oser lui faire comprendre, à travers combien de précautions (mais peutrêtre était-elle, depuis le soir du baiser sur la bouche, plus instruite de ce qui l’attendait dans l’état de mariage) qu’il serait cruel, inhumain à elle, et préjudiciable à tous deux, quoi qu’il arrivât et au cas où, le lendemain, on nous refusât, aux termes du décret impérial, de prononcer la formule d’union tant attendue, de ne pas m’accorder, avant le départ pour le régiment, tout ce que je lui demanderais, fût-ce cette chose complémentaire dont lui avait parlé mon dernier petit envoi de vers. Elle me promit tout ce que je voulus, et fort de sa parole que je savais fidèle, je me relevai, plus ferme, mieux décidé au bien, redevins moi-même et, l’ayant baisée bien gentiment sur sa menotte un peu fiévreuse, m’en allai dans je ne sais plus quel état à la fois joyeux et navré, mais en somme plutôt bien.

Nuit très calme, sans rêve. Réveil de bonne heure, plutôt joyeux ! Au fond j’avais un bel espoir, une certitude, quelle certitude au cœur et aux sens ! En tout cas, ça irait bien. Car si j’étais amoureux, maintenant que l’amoureux pouvait compter sur l’accomplissement de son désir le plus direct, j’étais patriote aussi, et… oui, même


Mourir pour la patrie


moyennant un amour satisfait qu’on a dans la tête et dans le sang, me paraissait vraiment bel et bon…

Nous arrivâmes rue Nicolet, ma mère et moi, environ une heure avant que trois voitures de remise vinssent prendre la « noce », composée de nos quatre témoins au nombre desquels, entre un médecin-major vieil ami de ma famille et un savant de rinstilut, se trouvaient notamment mon regretté Léon Valade et M. Paul Foucher, beau-frère de Victor Hugo, l’homme le plus myope de France peut-être, qui, moi lui ayant été présenté par ma belle-mère comme le fiancé de sa fille, au sortir du concert Pasdeloup, n’avait retenu de ma physionomie que ceci qu’il proclamait à tous ceux que cela pouvait intéresser : « J’ai vu l’autre jour le futur de Mlle M… C’est prodigieux ce que ce jeune homme a de cheveux ! » Or, dès cette époque je commençais à ébaucher et non « de main morte » la parfaite calvitie qui me distingue aujourd’hui de quelques-uns de mes contemporains, même des mieux favorisés naturellement sous ce rapport-là… L’on causait de tout un peu en attendant les quelques invités peu nombreux (vu les circonstances de la guerre et les nouvelles de plus en plus mauvaises), parmi lesquels M. Camille Pelletan, un camarade de longue date, alors poète et auteur même d’une comédie en vers qu’il devrait bien imprimer, car, ainsi, du reste, que plusieurs petits poèmes dont il donnait à cette époque volontiers lecture à ses intimes, elle était marquée au bon coin banvillesque avec de l’originalité vraie… La vie, qui est si baroque, a fait de ce fantaisiste aimable, primesautier, gamin et enfant à ses heures, un homme politique de qui d’aucuns, lesquels d’ailleurs peuvent sans usurpation se mettre en tête des imbéciles du reportage parlementaire, ont fait, de toutes pièces, le Croque-mitaine et le Diable sortant tout ébouriffé d’une boîte à ressort, qu’on sait…, et qu’on n’a jamais vu.

Ma fiancée descendit enfin toute rosée sous un long voile blanc. Elle ne portait plus aucune trace de sa récente convalescence et était redevenue, peut-être un peu plus forte, la mignonne de naguère. Elle me salua d’un regard où se lisait l’assurance, la chère assurance de la veille et comme de la résolution au quand même promis ! Sa vaillance me rendit encore plus vaillant et ce fut d’une main de serment que je serrai la sienne, ferme aussi. C’était donc charmant et ce fut d’un pied de conquête, presque, que j’escaladai le plutôt trop haut marche-pied de la seconde voiture où se tenaient trois des témoins dont M. Paul Foucher qui finissait juste à ce moment précis une phrase qui signifiait que j’aurais bien de la chance si l’on nous octroyait le conjungo, vu le décret, exécutoire, de la veille…

La cérémonie, toujours un peu ridicule, du mariage civil, rendue on eût dit plus solennelle par précisément cette inquiétude que nous partagions tous plus ou moins, commença par des lectures suivies de signatures sans fin. Après quoi le maire de l’arrondissement qui s’était dérangé en personne, mon beau-père étant quelque chose dans les « légumes » de l’arrondissement conseiller cantonal, si je ne me trompe, procéda d’un voix bredouillante à renonciation des articles du Code appropriés à la circonstance, et, finalement, à la question double, but de tout ce remue-ménage.

« Consentez-vous à prendre pour épouse Mademoiselle une telle ? consentez-vous à prendre pour époux Monsieur X ?… »

Il fut répondu « à haute et intelligible voix » de part et d’autre, je vous en réponds.

Le mariage religieux qui prit place un quart d’heure après en l’église Notre-Dame de Clignancourt, m’importait peu — et dirai-je qu’il importait peu à ma « femme » ? laquelle, en dépit du vernis que les bienséances sociales exigeaient encore en ces ères reculées, n’était guère plus croyante que moi ni que ses parents…


Et Dieu ? Tel est le siècle, ils n’y pensèrent pas.


La seule, mais qui m’est bonne, particularité de cette dernière cérémonie consista en la présence à la sacristie de Mlle Louise Michel, qui dans ce temps-là vivait de leçons en ville et en avait donné quelques-unes à ma femme. Elle n’osa, me dit-on après, en m’apprcnant sa présence à la sacristie, car je ne la connaissais pas de traits, m’abordcr pour me congratuler comme c’est l’usage, mais remit à ma femme quelques vers où elle nous engageait à rester de bons citoyens s’appliquant à en procréer et à en former d’autres. Grand, naïf, trop bon cœur, mais si grand, celui-là, malgré tant de belles erreurs !

Et fouette, cocher, pour le déjeuner dînatoire rue Nicolet, le thé et le piano jusqu’à dix heures… et la nuit nuptiale !


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XV

La nuit nuptiale ? — Elle fut tout ce que je m’en étais promis, j’ose dire tout ce que nous nous en promettions, elle et moi, car il y eut dans ces divines heures autant de délicatesse de ma part et de pudeur de la sienne que de passion réelle, ardente, des deux côtés. Elle fut, cette nuit, sans pair dans ma vie et, j’en réponds, dans la sienne, dans toute la sienne ! Elle fut suivie de maintes autres nuits consécutives qui constituent peutrètre le meilleur de mes souvenirs dans cet ordre de sentiments — car j’ai beaucoup aimé dans ma vie, beaucoup trop ? eh bien, non ! décidément non ! Et l’amour, voyez-vous, croyez-m’en plutôt que de m’en blâmer d’avance, c’est sinon le tout, ah ! du moins le presque tout, le mobile quasiment unique de toutes les actions dignes de ce nom, et ne me parlez pas d’autre chose, ambition, lucre, gloire ! tout au plus peut-être de l’Art. Et encore, et encore, l’Art, tout seul ?…

Quoi qu’il en soit, une semaine se passa dans la maison de la rue Nicolet puis une autre et quelques jours dans un appartement que nous occupâmes rue du Cardinal-Lemoine, quinzaine délicieuse, puérile et grave en même temps, qui devait cesser si tôt pour quelles années et pour quel avenir, Dieu vengeur !

Le 4 septembre éclata soudain comme une bombe malgré de déjà sinistres prévisions, mais le malheur surprend toujours. Hélas ! je l’accueillis avec un enthousiasme non coupable, puisque j’avais des convictions sincères et si désintéressées et que je restais patriote, oui, patriote et je sais tous les raisonnements là-contre que je comprends sans les admettre ; mais vraiment quand j’y réfléchis bien maintenant que je n’ai plus guère d’opinions autrement que philosophiques, c’était mal de ne pas voir la France dans le désastre de l’Empire, mais la seule République, cette République revenant, elle aussi, somme toute (mais, c’est vrai, ne revenant que pour défendre la patrie) dans ces fourgons de l’étranger, tant reprochés à cette plutôt malheureuse et maladroite que malhonnête Restauration de 1815.

Ma femme, risum teneatis, seize ans, toute à moi désormais et à son petit plutôt encore qu’à son jeune ménage, partageait, dirais-je ma joie quasiment impie, et c’était à la fois plaisir et pitié, à cause de sa gentillesse, précisément, à la fois, de l’entendre dire de sa voix de caresse puéril : « Maintenant que nous l’avons, tout est sauvé, n’est-ce pas, dis ? Ce sera comme en… comment donc ? » Elle voulait dire Quatre-Vingt-Douze. Je lui soufflais la date de cet « épisode qui ne se renouvellerait pas », selon la prophétie de M. de Bismarck… Enfin c’était un assez, tout ça, ridicule et, au fond, triste commencement patrouillotte de ce qu’on devait dénommer deux ou trois mois plus tard, « la fièvre obsidionale ». Mais aussi c’était de ma faute et je n’avais qu’à ne pas lui avoir adressé dans la Bonne Chanson, qui venait de paraître sans trop de vente, naturellement en des circonstances pareilles, des vers un peu « pompiers », Quarante-Huit au possible et que j’admirais beaucoup alors.


Nous vivons en des temps infâmes
Où le mariage des âmes
Doit sceller l’union des cœurs.
En ce siècle d’affreux orages
Ce n’est pas trop de deux courages
Pour vivre sous de tels vainqueurs !


Dans une nouvelle intitulée Pierrre Duchatelet j’ai suffisamment, à travers une affabulation à dessein violente et toute de fantaisie, rendu compte de ces infiniment petits détails de mes débuts dans le mariage en temps de guerre. Il va sans dire que moi aussi, je coupais dans tous les ponts du moment, et qu’alors qu’une bonne, qu’une grosse partie de mes « collègues » de la préfecture de la Seine s’empressaient de bénéficier des nombreuses exemptions accordées à tous les employés de l’État et de la Ville quant à ce qui concernait le recrutement de la Garde Nationale de marche, et même de l’autre (côté des pantouflards), je me fis inscrire dans le 160e bataillon — la Rapée-Bercy qui était de faction entre Issy, Vanves et Montrouge. Tous les deux jours, armé de mon fusil à piston qui devait bientôt se promouvoir en un fusil « à tabatière » je montai des gardes combien inutiles ! Dans les commencements, c’était véritablement charmant, véritablement, et je n’exagère en rien. D’abord, on était dans ce délicieux mois de septembre aux matinées aigrelettes et clairettes si préférées des gens matineux comme je l’ai toujours été : la marche au pas, l’exercice, gymnastiques astringentes et apéritives au possible, etc., etc., quelles piquantes nouveautés ! Il y avait bien à cette médaille… militaire, un revers, qui était, immédiatement parlant (mais ceci rentrant un peu, en quelque sorte, dans notre plan héroïque à mon héroïne de femme et à moi), qui était cette séparation d’un jour et d’une nuit, d’ailleurs vite et bien compensée par une mise s’ensuivant des « morceaux doubles », caresses et baisers, — et aussi, aussi, des habitudes de jeu de bouchon, de marchands de vin, de pipes, qu’on arrose et de propos… soldatesques qu’on échange puis qu’on retient, — si bien, si bien, que notre première querelle eut lieu ! la première querelle dans un jeune ménage, quelle affaire ! Date mémorable, souvent fatale. Ce dernier cas fut le nôtre.

Elle vint à propos d’une rentrée, tardive et des plus avinées ou absinthées, des remparts. Ma femme éclata en sanglots dès m’avoir vu, puis en reproches… Ça, aussi, c’était en trop — et je me fâchai à mon tour. Et très haut. Le lendemain, qui était donc un jour de bureau et de repos relatif pour moi, comme je rentrais de meilleure heure que d’ordinaire, mon travail à l’Hôtel de Ville terminé, ma femme n’y était pas.

« Madame a dit en partant qu’elle reviendrait juste pour dîner : elle est chez ses parents. » Or ses parents, par une étrange stratégie en vue d’éviter le bombardement, avaient quitté leur maison de Montmartre pour prendre un appartement boulevard Saint-Germain ! À deux pas d’ailleurs de chez nous. Sans débrider, et un peu furieux, au fond, de quoi et pourquoi, je fis le mauvais geste d’aller là, — non sans avoir demandé depuis quand Madame était sortie. Depuis peu. Mais les bonnes faut-il s’y fier, les jeunes bonnes des jeunes femmes surtout ?… Bien entendu je trouvai ma femme qui m’accueillit même avec un plaisir sans nul doute sincère, mais qui, dans la disposition d’esprit où je me trouvais, me parut comme ironique, — et le soir, chez nous, après un dîner, brûlé, de cheval et de conserves de champignons, se produisirent la seconde scène et — la première claque.

Dieu vous préserve d’entamer l’une et de donner l’autre !

Je devais, de par la logique même et la loi morale aussi bien que physique de la vitesse acquise, amèrement regretter ma double initiative dans ce cas… de conscience.


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XI

Ç’allait, parbleu ! ne plus finir. Qui a bu, boira et tel, n’est-ce pas, mon Dieu, qui a frappé, périra frappé, selon votre parole. Avec des masses, des tas, des flottes de réconciliations sincères, comment donc ! ce fut toujours à recommencer. Tel un jeu de balles, — de foot ball, car cela en venait trop souvent jusqu’au trépignement. Et cela dura ainsi balancé, compensé, pour parler plus équipollemment, jusqu’à la fin du siège de Paris. Je passe sur les héroïsmes de ces mois plutôt maussades et férocement enrhumés jusqu’aux rhumatismes futurs… et présents. Depuis, des bronchites, grâce auxquelles je pus quitter « les armes » et rentrer dans la vie privée, désormais une espèce d’enfer intermittent duquel ne me tira, par d’étranges moyens, comme on va voir, et pour un temps trop court ! que la Commune, elle-même, dans ses suprêmes horreurs.

J’étais resté à Paris après le 18 mars. D’abord, j’y avais mon travail, précisément dans le local, siège de l’insurrection triomphante ; ensuite ma mère, souffrante en ce moment, y habitait toujours la rue Lécluse, puis nous y possédions, ma femme et moi, notre joli appartement sur le quai, avec un balcon qui nous était mitoyen avec celui de Mme Clément, femme du déjà célèbre alors ex-commissaire (impérial) aux délégations judiciaires, pour le moment à l’étranger, enfin et plutôt surtout parce que le mouvement me plaisait, qu’il me semblait une revanche sur la veulerie des gens du Quatre-Septembre, que je comptais des amis parmi les nouveaux venus, Raoul Rigault, par exemple, mon camarade d’étude, pendant des années, à la pension L…, Jules Andrieu, mon collègue de tout naguère, à l’Hôtel de Ville, et d’autres en sous-ordre ; et encore cette dernière considération ne primait pas dans mes motifs politiques : non, j’avais, dès l’abord, aimé, compris, croyais-je, en tout cas bien sympathisé avec cette révolution à la fois pacifique et redoutablement conforme au si vrai. Si vis pacem para bellum ; avec ce manifeste anonyme, à force de noms obscurs et volontairement modestes sous la simple rubrique de Comité central, qui, ainsi que caractérisaient son allure du début des vers de moi, dont le premier seul m’est resté en tête.


Sans déclamation et sans logomachie


avait tout bonnement posé, d’aplomb et net et bien, la question politique intérieure et indiqué d’un trait parfait le futur problème social à résoudre illico, fût-ce par les armes… Les choses s’étaient gâtées depuis. En face du gouvernement absolu de Versailles et des stratégies à la Cavaignac, mises en œuvre par le Thiers des rues Transnonnain et de Poitiers, s’était substituée à la belle évolution populaire, la seule intelligente peut-être évolution populaire de toute la Révolution française à travers ce siècle, la reconstitution, historique jusqu’au plagiat, d’une impossible Commune de Paris, bavarde, brouillonne, doctrinaire en outre ! N’importe, le mot, alors magique pour mon esprit tout imbu d’hébertisme pittoresque, m’avait séduit comme m’avait convaincu la si claire et bien manifeste expansion du 18 mars.

Si bien que, quand arriva la fin lamentable, je ne fus pas à mon aise du tout. À vrai dire, après avoir gardé mon humble emploi de rédacteur à l’ordonnancement, j’avais accepté la sinécure, à défaut d’aucun ordonnancement possible dans une telle administration succédant à plus de six mois d’une administration presque « aussi pire », la sinécure, comme qui dirait l’honorariat de la fonction de « chef du bureau de la presse », dont le titulaire, plus tard fortement condamné par les conseils de guerre, existait, absolument, au ci-devant ex-ministère de l’Intérieur. J’étais resté dans ma pièce d’autrefois où il y avait place pour deux, et écrit sur la porte aux vitres dépolies depuis des temps immémoriaux : « Le pubic n’entre pas ici. »

Mes occupations consistaient à parcourir les journaux et à en signaler les articles favorables ou hostiles à la Commune. J’étais aidé dans ce travail peu dur, par un homme d’une cinquantaine d’années, que j’ai eu depuis des raisons de croire avoir été un mouchard déguisé en communard trop fanatique, qui découpait et collait sur de grandes feuilles de papier vergé, les paragraphes incriminés, sillonnés préalablement par moi de soulignés au crayon rouge et bleu, et reliés entre eux par de vigoureux commentaires de ma façon. À quatre heures, j’allais porter « l’ouvrage » au cabinet du membre compétent. Qu’advint-il de ces rapports ? je n’en sais rien, car l’incendie postérieur de l’Hôtel de Ville fit disparaître totalement toutes pièces administratives d’entre les miennes, en compagnie de plusieurs choses en vers et en prose dont je déplore moins la perte que je ne me reproche lassez sot rôle que j’avais joué là pendant ces deux mois d’illusions, par le fait généreuses, que je ne regrette pas, somme toute, d’avoir eues, elles.

Donc, j’étais passablement inquiet de l’avenir tout proche quand, le lendemain d’un soir de la fin de mai où j’avais, quel spectacle d’affreux cabotinage ! assisté à une réunion publique dans l’église Saint-Denis du Saint-Sacrement, je fus réveillé par la voix de ma femme qui rêvait très haut. Elle disait : « Les voilà ! ô les sales mouches ! y en a-t-il, y en a-t-il, mon Dieu, y en a-t-il ! Vite, sauvons-nous, Paul. » Puis elle se réveilla, ne se souvenant pas, comme il arrive presque toujours, de son rêve que je lui racontai, et dont nous finîmes par rire. Puis je sonnai la bonne pour le chocolat habituel du matin. La falote créature, une linotte, comme je disais en la comparant avec l’oie qu’était une autre servante de chez mes beaux-parents, avant même d’avoir déposé les deux tasses et les deux croissants sur chacune de nos tables de nuit (ai-je dit que notre lit était « de milieu », suivant notre ancien projet légèrement amélioré… en ma faveur ?), s’écria en mots entrecoupés : « Ils sont entrés, madame, ils sont à la Porte-Maillot ! »

C’était vrai, comme je pus m’en assurer tout de suite, en percevant des fumées d’obus éclatés avec une force d’à bout-portant sur l’Arc-de-Triomphe et au delà, en plein Champs-Élysées.

Des fuites de gens dans la rue, le rappel battant de toutes parts, Notre-Dame sonnant une générale précipitée eurent bientôt corroboré cette brusque nouvelle.

— Paul, me permets-tu d’aller à Montmartre (mes beaux-parents, toujours, avec un instinct à lenvers du danger à éviter, avaient réintégré leur domicile de la rue Nicolet), je reviendrai aussitôt.

— Vas-y donc ! répondis-je ajoutant peu gracieusement d’ailleurs, sans l’avoir embrassée, si ma mémoire est sûre : Rapporte des nouvelles, surtout !

Je restai à la maison, ayant peut-être des intentions sur la bonne qui était mignonne et qui commençait à avoir si peur, qu’elle semblait ne demander, dès qu’elle se vit seule avec moi, pas mieux que d’être rassurée…


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XVII

D’ailleurs, remettant à plus tard ces projets dont je ne me proposais que de prendre un léger à-compte, et à ce pourvoir dans l’après-midi, après un déjeuner quasiment en commun, je sortis aux renseignements, non sans avoir prévenu celle qui était en ce moment, pour moi, la « belle enfant », un ancillaire caprice, quoi ! de mon prompt retour et l’invitant, après ses petites courses pour le déjeuner, à rester à m’attendre, si elle préférait, chez la concierge. Comme de toutes parts on ne me donnait que des nouvelles de plus en plus terribles et que du quai on voyait des flammes blanches, sur le bleu du ciel splendide, du palais des Tuileries et de l’hôtel du Ministère des Finances, à mon tour je fus pris d’une fringale de voir ma mère, bien isolée dans ses Batignolles où nous avions, ma femme et moi, été vivre plusieurs mois chez elle qui avait plus de provisions, œufs et pommes de terre, que nous. J’allai jusqu’au Château-d’Eau, à travers une agitation effarée et mal guerrière, mais menée au son

du tambour.


Entendez-vous, c’est le tambour
         De la gard’ nationale,
         De la gard’ nationale.


Là, un escogriffe mi-sous-off, mi souteneur dans le civil, muni d’un grand sabre et coiffé d’un képi monstrueusement galonné, chef d’une barricade en érection, me mit un revolver sur la tempe m’intimant de rebrousser chemin, en dépit de la carte de circulation timbrée de la Commune de Paris que je lui présentais. — « J’emmerde la Commune et vous, et filez vite d’où vous venez, ou… » Devant le quos ego de ce Cambronne au rabais, je rétrogradai en effet et essayai à plusieurs reprises de « forcer les lignes ». Partout le même insuccès découronna et finit par décourager mes efforts. Je rentrai rue du Cardinal-Lemoine. La concierge m’aborda par ces mots qui me stupéfièrent en même temps que ma bonne tapie au fond de la loge claquait, on eût dit, des dents en me regardant comme on implorerait un Zeus Sôter :

— Monsieur, il y a deux gardes nationaux sur votre palier qui vous attendent.

— Ils n’ont rien dit ?

— Que votre nom, et s’annonçant comme de vos amis, mais ils ont une mine…

Quatre à quatre je grimpai et me trouvai en face de mon ami Edmond Lepelletier, le publiciste bien connu et Émile Richard, mort, longtemps après, président du conseil municipal de Paris, — noirs de poussière et de poudre, qui sortaient d’une barricade toute voisine et me demandaient asile.

Naturellement je les introduisis chez moi et nous commençâmes la crémation des bandes de pantalons, la destruction également par le feu des képis, par le jet dans les latrines des boutons de fer-blanc, et autres précautions contre une perquisition probable. D’armes et de cartouches, plus question ; ils les avaient jetées en chemin.

Défaite complète, me dirent-ils. Dans quelques heures les Versaillais occuperont le quartier…

Nous mangeons de grand appétit, eux surtout, servis par la bonne remontée sur mes pas, que nous plaisantâmes sur ses craintes et qui parut plus tranquille désormais. Moi, cette soudaine visite d’amis chers mais présents me contrariait un peu, étant donné les vues dont j’ai parlé plus haut, — mais l’hospitalité, dans des circonstances pareilles, primait tout, n’est-ce pas ?

Vers dix, onze heures, nous perçûmes distinctement la fusillade qui s’approchait. Un bruit sec et roulant de moulin : le tic tac, vraiment… Et du balcon nous assistâmes au déploiement en bon ordre du bataillon des vengeurs de Flourens (Florence, prononçaient les gens de la rue, de même qu’ils disaient Félixe Pyat et Paschale Grousset), gamins dans les quinze, seize ans, vêtus en chasseurs à pied de la garde impériale, costume noir et vert, culottes de zouaves, large ceinture blanche, et l’air crâne, trop crâne, mais qui se firent tuer jusqu’aux derniers, le lendemain, à la barricade du pont d’Austerlitz par des marins par trop furieux vraiment…

En même temps sortait du campanile de l’Hôtel de Ville une mince fumée noire ; et au bout de deux, trois minutes, au plus, toutes les fenêtres du monument pétèrent, laissant échapper d’énormes flammes, et le toit s’écroulait parmi une immensément haute et large aigrette d’étincelles. Ce feu dura jusqu’au soir, tombant dès lors sous la forme d’un brasier colossal qui devint pour les journées s’ensuivant, un gigantesque fumeron. Et le spectacle, horriblement beau, fut repris à la nuit, par la canonnade des buttes Montmartre qui forma de neuf heures à trois heures du matin un feu d’artifice comme on n’en voit pas. Dans la journée nous avions eu l’explosion de la poudrière du Luxembourg, terriblement forte, et l’invasion, pleine de promesses, dans l’escalier de la maison, d’une foule de gens avec leurs bardes, échappés des entours du Panthéon sur la menace et, dans leurs esprits, la certitude de l’imminente destruction par la mine, de l’œuvre de Soufflot. Ma femme n’était pas revenue, ce qui ne m’étonnait pas par ces circonstances et j’étais bien anxieux de ce que devenait ma mère dans un quartier paisible d’ordinaire, mais, dès le principe, fortement travaillé dans le sens insurrectionnel… Vers quatre heures du matin, mes hôtes couchés sur des matelas dans la salle à manger, moi dans la chambre nuptiale cette fois déserte, comme l’aube se levait radieuse dans le ciel tout retentissant du bruit infâme de la bataille, — un grand coup de sonnette nous fit tressaillir. Je courus à moitié nu à la porte : ma mère, haletante, avait passé la nuit entière à franchir des barricades assiégés ; tout à l’heure, là, tout près, n’avait-elle pas assisté, rue de Poissy, à un massacre d’ « insurgés », hommes, femmes, enfants.

— Oh, disait-elle en frémissant encore, je suis femme de militaire, mais, aujourd’hui, j’ai l’uniforme et les armes en horreur.

Combien de baisers, n’est-ce pas, et quelle effusion !

— Et ta femme ?

À ce moment un second coup de sonnette se fit entendre. C’était ma femme. Enfin ! Cette fois je l’embrassai bien fort et nous pleurâmes de joie tous trois. On s’occupa de faire évader nos amis compromis, ce qui eut lieu, grâce à ma garde-robe dégarnie et celle un peu aussi, de l’excellent propriétaire d’alors, M. Brazies père qui se prêta, en véritable homme de cœur à cette œuvre de salut. Les fugitifs purent regagner leurs domiciles sains et saufs, moyennant toutefois une petite aventure arrivée à Lepelletier qui, s’étant engagé pour la durée de la guerre, avait vaillamment fait toute la campagne de Paris depuis la retraite de Mézières, et qui, à ma porte, rencontra des soldats de son régiment conduits par un sergent qu’il connaissait pour avoir bu avec lui à la cantine, et avec qui il but, cette fois, à la cause de l’Ordre N. de D !

Eux partis, ma femme nous confia qu’elle était enceinte de deux mois passés : ce qui, pour quelque temps, me ramena vers elle, selon, d’ailleurs, les conseils de ma mère qui se doutait bien que tout n’allait pas pour le mieux dans mon ménage.

Et tout alla cahin-caha dans ce ménage… jusqu’à l’arrivée à Paris, vers octobre 1871, d’Arthur Rimbaud, pour qui ma femme conçut tout de suite une jalousie absolument injuste, alors ! dans le sens vilainement désobligeant qu’elle l’entendait… Il ne s’agissait en principe, non pas même d’une affection, d’une sympathie quelconque entre deux natures si différentes que celle du poète des Assis et la mienne, mais bien d’une admiration, d’un étonnement extrêmes en face de ce gamin de seize ans qui avait dès alors écrit des choses, a dit cet excellemment Fénéon, « peut-être au-dessus de la littérature »…

Ici finissent, pour un temps peut-être, mes « Confessions ». L’ensemble de mon œuvre en prose et en vers témoigne assez, d’aucuns disent ou trouvent que c’est trop, de beaucoup de défauts, de vices même, et d’encore plus de malchance, plus ou moins dignement supportée.

Mais tout de même et sans trop de vanité ou d’orgueil miens, le mot de Rousseau peut servir de morale moyenne à ma vie :

« On est fier quand on se compare. »

Ou plutôt, pour conclure comme le chrétien que j’ai essayé d’être et qui n’est peut-être pas tout à fait submergé, ne dois-je pas répéter, parlant de tout mon passé, avec cet autre confesseur de soi-même, l’adorable évêque d’Hippone :

« Domine, noverim te ! »


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