Fragment de préface sur le Traité du vide

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Hachette (pp. 127-145).


FRAGMENT DE PRÉFACE

SUR

LE TRAITÉ DU VIDE

Date présumée : Octobre-novembre 1647.

Premier recueil Guerrier, page xxx, apud Faugère, Pensées, fragments et lettres, 1844, t. I, p. 91.


PRÉFACE SUR LE TRAITÉ DU VIDE[1]


Le respect que l’on porte à l’antiquité estant aujourd’huy à tel point, dans les matieres où il doit avoir moins de force, que l’on se fait des oracles[2] de toutes ses pensées, et des mysteres[3] mesme de ses obscurités ; que l’on ne peut plus advancer de nouveautés sans peril, et que le texte d’un autheur suffit pour destruire les plus fortes raisons[4]

Ce n’est pas que mon intention soit de corriger un vice par un autre, et de ne faire nulle estime des anciens, parce que l’on en fait trop. Je ne pretends pas bannir leur authorité pour relever le raisonnement tout seul, quoyque l’on veuille establir leur authorité seule au prejudice du raisonnement…[5].

Pour faire cette importante distinction avec attention, il faut considerer que les unes dépendent seulement de la memoire et sont purement historiques, n’ayant pour objet que de sçavoir ce que les autheurs ont escrit ; les autres dependent seulement du raisonnement, et sont entierement dogmatiques, ayant pour objet de chercher et descouvrir les verités cachées. Celles de la premiere sorte sont bornées, autant que les livres dans lesquels elles sont contenues…[6].

C’est suivant cette distinction qu’il faut regler differemment l’étendue de ce respect. Le respect que l’on doit avoir pour…[7].

Dans les matieres ou l’on recherche seulement de sçavoir ce que les auteurs ont escrit, comme dans l’histoire, dans la geographie, dans la jurisprudence, dans les langues[8] et surtout dans la theologie[9], et enfin dans toutes celles qui ont pour principe, ou le faict simple, ou l’institution divine ou humaine, il faut necessairement recourir à leurs livres, puis que tout ce que l’on en peut sçavoir y est contenu : d’où il est evident que l’on peut en avoir la connoissance entiere, et qu’il n’est pas possible d’y rien adjouster.

S’il s’agit de sçavoir qui fut le premier roy des François ; en quel lieu les geographes placent le premier meridien ; quels mots sont usités dans une langue morte, et toutes les choses de cette nature, quels autres moyens que les livres pourroient nous y conduire ? Et qui pourra rien adjouster de nouveau à ce qu’ils nous en apprennent, puisqu’on ne veut sçavoir que ce qu’ils contiennent ? C’est l’authorité seule qui nous en peut esclaircir. Mais où cette authorité a la principale force, c’est dans la theologie, parce qu’elle y est inseparable de la vérité, et que nous ne la connoissons que par elle : de sorte que pour donner la certitude entiere des matieres les plus incomprehensibles à la raison, il suffit de les faire voir dans les livres sacrés (comme, pour montrer l’incertitude des choses les plus vraysemblables, il faut seulement faire voir qu’elles n’y sont pas comprises) ; par ce que ses principes sont au dessus de la nature et de la raison, et que, l’esprit de l’homme estant trop foible pour y arriver par ses propres efforts, il ne peut parvenir à ces hautes intelligences s’il n’y est porté par une force toute puissante et surnaturelle.

Il n’en est pas de mesme des subjets qui tombent sous le sens ou sous le raisonnement : l’authorité y est inutile ; la raison seule a lieu d’en connoistre[10]. Elles ont leurs droits separés : l’une avoit tantost tout l’advantage ; ici l’autre regne à son tour. Mais comme les subjets de cette sorte sont proportionnés à la portée de l’esprit, il trouve une liberté toute entiere de s’y estendre : sa fecondité inepuisable produit continuellement, et ses inventions peuvent estre tout ensemble sans fin et sans interruption[11]

C’est ainsy que la geometrie, l’arithmetique, la musique, la physique, la medecine, l’architecture, et toutes les sciences qui sont soumises à l’experience et au raisonnement, doivent estre augmentées pour devenir parfaictes. Les anciens les ont trouvées seulement esbauchées par ceux qui les ont precedés ; et nous les laisserons à ceux qui viendront apres nous en un estat plus accompli que nous ne les avons receues. Comme leur perfection depend du temps et de la peine, il est evident qu’encore que nostre peine et nostre temps nous eussent moins acquis que leurs travaux, separez des nostres, tous deux neantmoins joints ensemble doivent avoir plus d’effect que chacun en particulier.

L’esclaircissement de cette difference doit nous faire plaindre l’aveuglement de ceux qui apportent la seule authorité pour preuve dans les matieres physiques, au lieu du raisonnement ou des experiences ; et nous donner de l’horreur pour la malice des autres, qui emploient le raisonnement seul dans la theologie au lieu de l’authorité de l’Escriture et des Pères[12]. Il faut relever le courage de ces timides qui n’osent rien inventer en physique, et confondre l’insolence de ces temeraires qui produisent des nouveautés en theologie. Cependant le malheur du siecle est tel, qu’on veoit beaucoup d’opinions nouvelles en theologie, incogneuës à toute l’antiquité, soustenuës avec obstination et receuës avec applaudissement ; au lieu que celles qu’on produit dans la physique, quoy qu’en petit nombre, semblent devoir estre convaincues de fausseté dés qu’elles choquent tant soit peu les opinions receuës : comme si le respect qu’on a pour les anciens philosophes estoit de debvoir, et que celui que l’on porte aux plus anciens des Peres estoit seulement de bienseance ! Je laisse aux personnes judicieuses à remarquer l’importance de cet abus qui pervertit l’ordre des sciences avec tant d’injustice ; et je crois qu’il y en aura peu qui ne souhaittent que cette[13]… s’applique à d’autres matieres, puisque les inventions nouvelles sont infailliblement des erreurs dans les matieres que l’on profane impunement ; et qu’elles sont absolument necessaires pour la perfection de tant d’autres subjects incomparablement plus bas, que toutefois on n’oseroit toucher[14].

Partageons avec plus de justice notre crédulité et notre defiance, et bornons ce respect que nous avons pour les anciens. Comme la raison le faict naistre, elle doit aussy le mesurer[15] ; et considerons que, s’ils fussent demeurés dans cette retenue de n’oser rien adjouster aux cognoissances qu’ils avaient receues, et que ceux de leur temps eussent fait la mesme difficulté de recevoir les nouveautés qu’ils leur offroient, ils se seroient privés eux mesmes et leur postérité du fruict de leurs inventions. Comme ils ne se sont servis de celles qui leur avoient esté laissées que comme de moyens pour en avoir de nouvelles, et que cette heureuse hardiesse leur avoit ouvert le chemin aux grandes choses, nous devons prendre celles qu’ils nous ont acquises de la mesme sorte, et à leur exemple en faire les moyens et non pas la fin de notre estude, et ainsi tascher de les surpasser en les imitant. Car qu’y a il de plus injuste que de traitter nos anciens avec plus de retenue qu’ils n’ont faict ceux qui les ont precedés, et d’avoir pour eux ce respect inviolable qu’ils n’ont merité de nous que parce qu’ils n’en ont pas eu un pareil pour ceux qui ont eu sur eux le mesme avantage ?…[16].

Les secrets de la nature sont cachés ; quoy qu’elle agisse tousjours, on ne descouvre pas tousjours ses effects : le temps les revele d’aage en aage, et quoyque toujours egale en elle mesme, elle n’est pas tousjours egalement connue. Les experiences qui nous en donnent l’intelligence multiplient continuellement ; et, comme elles sont les seuls principes de la physique[17], les conséquences multiplient à proportion. C’est de cette façon que l’on peut aujourd’huy prendre d’autres sentiments et de nouvelles opinions[18] sans mespris et sans ingratitude, puisque les premieres cognoissances qu’ils nous ont données ont servy de degrés aux nostres, et que dans ces advantages nous leur sommes redevables de l’ascendant que nous avons sur eux ; parce que, s’estant eslevés jusqu’à un certain degré où ils nous ont portés, le moindre effort nous fait monter plus haut, et avec moins de peine et moins de gloire nous nous trouvons au dessus d’eux. C’est de là que nous pouvons descouvrir des choses qu’il leur estoit impossible d’apercevoir. Notre veuë a plus d’estendue, et, quoyqu’ils cognussent aussi bien que nous tout ce qu’ils pouvoient remarquer de la nature, ils n’en cognoissoient pas tant neantmoins, et nous veoyons plus qu’eux[19].

Cependant il est estrange de quelle sorte on revere leurs sentiments. On faict un crime de les contredire et un attentat d’y adjouster, comme s’ils n’avoient plus laissé de verités à cognoistre[20]. N’est-ce pas traiter indignement la raison de l’homme, et la mettre en parallele avec l’instinct des animaux, puisqu’on en oste la principale difference, qui consiste en ce que les effects du raisonnement augmentent sans cesse, au lieu que l’instinct demeure toujours dans un estat egal ? Les ruches des abeilles estoient aussy bien mesurées il y mille ans qu’aujourd’hui, et chacune d’elles forme cet hexagone aussy exactement la premiere fois que la derniere. Il en est de mesme de tout ce que les animaux produisent par ce mouvement occulte. La nature les instruit à mesure que la necessité les presse ; mais cette science fragile se perd avec les besoins qu’ils en ont : comme ils la receoivent sans estude, ils n’ont pas le bonheur de la conserver ; et toutes les fois qu’elle leur est donnée, elle leur est nouvelle, puisque, la nature n’ayant pour objet que de maintenir les animaux dans un ordre de perfection bornée, elle leur inspire cette science necessaire, toujours egale, de peur qu’ils ne tombent dans le deperissement, et ne permet pas qu’ils y adjoustent, de peur qu’ils ne passent les limites qu’elle leur a prescrites. Il n’en est pas de mesme de l’homme, qui n’est produit que pour l’infinité. Il est dans l’ignorance au premier aage de sa vie ; mais il s’instruit sans cesse dans son progrez : car il tire advantage non-seulement de sa propre experience, mais encore de celle de ses predecesseurs, par ce qu’il garde tousjours dans sa memoire les cognoissances qu’il s’est une fois acquises, et que celles des anciens luy sont toujours presentes dans les hvres qu’ils en ont laissés. Et comme il conserve ces cognoissances, il peut aussy les augmenter facilement ; de sorte que les hommes sont aujourd’hui en quelque sorte dans le mesme estat où se trouveroient ces anciens philosophes, s’ils pouvaient avoir vieilli jusques à present, en adjoutant aux cognoissances qu’ils avoient celles que leurs estudes auroient pu leur acquerir à la faveur de tant de siecles. De là vient que, par une prerogative particuliere, non seulement chacun des hommes s’advance de jour en jour dans les sciences, mais que tous les hommes ensemble y font un continuel progrez à mesure que l’univers vieillit, parce que la mesme chose arrive dans la succession des hommes que dans les aages differents d’un particulier. De sorte que toute la suite des hommes, pendant le cours de tant de siecles, doit estre considerée comme un mesme homme qui subsiste tousjours et qui apprend continuellement[21] : d’où l’on veoit avec combien d’injustice nous respectons l’antiquité dans ses philosophes ; car, comme la vieillesse est l’aage le plus distant de l’enfance, qui ne veoit que la vieillesse dans cet homme universel ne doit pas estre cherchée dans les temps proches de sa naissance, mais dans ceux qui en sont les plus esloignés ? Ceux que nous appelons anciens estoient veritablement nouveaux en toutes choses, et formoient l’enfance des hommes proprement ; et comme nous avons joint à leurs cognoissances l’experience des siecles qui les ont suivis, c’est en nous que l’on peut trouver cette antiquité que nous reverons dans les autres[22].

Ils doivent estre admirés dans les consequences qu’ils ont bien tirées du peu de principes qu’ils avoient, et ils doivent estre excusés dans celles où ils ont plustost manqué du bonheur de l’experience que de la force du raisonnement.

Car n’estoient-ils pas excusables dans la pensée qu’ils ont eue pour la voie de lait, quand, la faiblesse de leurs yeux n’ayant pas encore reçu le secours de l’artifice, ils ont attribué cette couleur à une plus grande solidité en cette partie du ciel, qui renvoie la lumière avec plus de force ? Mais ne serions-nous pas inexcusables de demeurer dans la mesme pensée, maintenant qu’aidés des advantages que nous donne la lunette d’approche, nous y avons descouvert une infinité de petites estoiles, dont la splendeur plus abondante nous a fait reconnoistre quelle est la véritable cause de cette blancheur[23] ?

N’avoient-ils pas aussy subjet de dire que tous les corps corruptibles estoient renfermés dans la sphère du ciel de la lune, lorsque durant le cours de tant de siecles ils n’avoient point encore remarqué de corruptions ni de generations hors cet espace ? Mais ne devons-nous pas assurer le contraire, lorsque toute la terre a vu sensiblement des cometes s’enflammer et disparoistre bien loin au dela de cette sphere[24] ?

C’est ainsy que, sur le subjet du vuide, ils avoient droit de dire que la nature n’en souffroit point, parce que toutes leurs experiences leur avoient tousjours fait remarquer qu’elle l’abhorroit et ne le pouvoit souffrir. Mais si les nouvelles experiences leur avoient esté cogneuës, peut estre auroient ils trouvé subject d’affirmer ce qu’ils ont eu subjet de nier par là que le vuide n’avoit point encore paru. Aussy dans le jugement qu’ils ont faict que la nature ne souffroit point de vuide, ils n’ont entendu parler de la nature qu’en l’estat où ils la cognoissoient ; puisque, pour le dire generalement, ce ne seroit assez de l’avoir vu constamment en cent rencontres, ni en mille, ni en tout autre nombre, quelque grand qu’il soit ; puisque, s’il restoit un seul cas à examiner, ce seul suffiroit pour empescher la definition generale, et si un seul estoit contraire, ce seul…[25]. Car dans toutes les matieres dont la preuve consiste en experiences et non en desmonstrations, on ne peut faire aucune assertion universelle que par la generale enumeration de toutes les parties ou tous les cas differents. C’est ainsy que quand nous disons que le diamant est le plus dur de tous les corps, nous entendons de tous les corps que nous cognoissons, et nous ne pouvons ni ne devons y comprendre ceux que nous ne cognoissons point ; et quand nous disons que l’or est le plus pesant de tous les corps, nous serions temeraires de comprendre dans cette proposition generale ceux qui ne sont point encore en notre cognoissance, quoy qu’il ne soit pas impossible qu’ils soient en nature[26]. De mesme quand les anciens ont asseuré que la nature ne souffroit point de vuide, ils ont entendu qu’elle n’en souffroit point dans toutes les experiences qu’ils avoient vues, et ils n’auroient pu sans temerité y comprendre celles qui n’estoient pas en leur cognoissance. Que si elles y eussent esté, sans doute ils auroient tiré les mesmes consequences que nous et les auroient par leur aveu authorisées de cette antiquité dont on veut faire aujourd’hui l’unique principe des sciences.

C’est ainsi que, sans les contredire, nous pouvons asseurer le contraire de ce qu’ils disoient[27] et, quelque force enfin qu’ait cette antiquité, la verité doit toujours avoir l’advantage, quoy que nouvellement descouverte, puisqu’elle est toujours plus ancienne que toutes les opinions qu’on en a euës, et que ce seroit ignorer sa nature de s’imaginer qu’elle ait commencé d’estre au temps qu’elle a commencé d’estre conneuë[28].





  1. Faugère, dont nous suivons la collation, a relevé à la fin de ce morceau la note suivante du P. Guerrier : « J’ai transcrit ceci sur une copie très imparfaite et pleine de lacunes. » Le fragment avait été publié d’abord par Bossut, qui en avait fait le premier article de la première partie des Pensées ; il avait intitulé cet article : De l’autorité en matière de Philosophie (Œuvres, 1779, t. II, p. 1–12). — Nous n’avons aucun indice objectif sur la date de ce fragment : le contenu paraît indiquer clairement qu’il se rattache aux préoccupations de Pascal pendant l’année 1647, aux résistances qu’il a rencontrées à Rouen et à Paris, à la lecture de Guiffart, aux suggestions de Roberval, comme aussi à la méditation de Jansénius ; il serait contemporain de la controverse avec le P. Noël.
  2. Voir la note de la p. 141. — Le mot oracle s’employait au xviie siècle dans un sens plus étendu que de nos jours. Littré cite plusieurs textes de Bossuet et de Bourdaloue où oracle signifie révélation de la foi chrétienne : « C’est un oracle de l’apôtre et par conséquent un oracle de la vie éternelle, que la sagesse de ce monde est ennemie de Dieu. »
  3. Le mystère donne à l’obscurité un caractère profond et sacré qui oblige à y chercher une vérité. Cf. le texte de Massillon cité par Littré : « Tout est mystère dans la conduite du Sauveur. »
  4. « Il y a ici une lacune d’environ dix lignes ». Note du P. Guerrier, d’après Faugère.
  5. « Lacune de deux lignes », id.
  6. « Lacune ».
  7. Ce fragment de Pascal est inspiré par la méditation du que Jansénius a mis en tête du Second tome de l’Augustinus : de Ratione et auctoritate in rebus theologicis, particulièrement au ch.  IV. (Discrimen inter Philosophiam ac Theologiam) : « Sic igitur quemadmodum intellectus Philosophiæ suscipiendæ propria facultas est, ita memoria Theologiæ. Illa quippe intellecta principia penetrando Philosophum facit ; hæc ea qu sibi scripto aut prædicatione tradita sunt, recordando, facit Theologum Christianum.
  8. « Lacune ».
  9. « Un blanc d’un mot ou deux ».
  10. « Non enim Philosophus est, qui multa sensibus commendata meminit, sed qui tacitis cogitationibus ruminata percipit et intelligit. » Cette proposition de Jansénius (Lib. Proœm., ch. iv), est d’autant plus remarquable qu’elle pourrait servir d’épigraphe au Discours de la Méthode, paru, comme on le sait une année seulement avant la mort de Jansénius. La concordance des deux ouvrages, pour ce qui concerne la condamnation de la Scholastique, est de nature à expliquer la stabilité de l’équilibre spirituel où vécut Pascal de 1646 à 1649, poursuivant avec ardeur le succès de ses recherches scientifiques et attaché avec ferveur à la restauration de la foi suivant Port-Royal.
  11. « Lacune ».
  12. On peut préciser, à l’aide des documents que nous avons reproduits : plaindre l’aveuglement du P. Noël, et avoir de l’horreur pour la malice du frère Saint-Ange, les deux adversaires de Pascal au cours de l’année 1647.
  13. Un mot en blanc dans la copie du P. Guerrier. Bossut avait imprimé : peu qui ne souhaitent que nos recherches prennent un autre cours. Faugère conjecture : que cette liberté.
  14. Le Liber proœmialis de l’Augustinus contient à ce sujet une page que nous devons citer pour l’impression qu’elle a dû produire sur le futur auteur des Provinciales. Après avoir rappelé la règle du respect de l’antiquité, Jansenius écrit : « Nam et eo impudentiæ ex illa eadem norma quidam prosilierunt, ut cum religione quidam doctus, non auderet aliquid in alterius gratiam facere, quod sciebat in principia morum impingere, et a nullis auctoribus tanquam probabile assertum esse, responderit ei magister recenti Thelogia expositus : Aude tantùm, nos efficiemus probabile. Ecce excessus in quos illa licentia indulgendi ratiocinationibus humanis, et Philosophiæ suæ prorumpit, quando divinissima mysteria imbecillium opinionum libidine et proprii sensus aleà ventilantur. Quæ quidem non eo à me animo dicuntur, quasi propter quorundam abusum Theologiam Scholasticam sugillatam velim, quam ad pellendam tyronum ignorantiam methodi suæ luce et brevitate saluberrimè tradi scio. Non propter bonarum rerum abusum usui legitimo calumniandum est : nec industria humana in tradendis utiliter scientiis suffocanda est, quia limitem subinde prætergreditur ; sed intra cancellos à veritate præscriptos potiùs revocanda. » (Fin du chapitre viii, dont le titre est bien significatif : Quæstiones et veritates purè Scholasticæ nihil cum cognitione charitatis commune habent propter diversas causas. Præcipitia in quæ prorumpunt.)
  15. J’emprunte à Nourrisson, Pascal physicien et philosophe, 2e édit., 1888, p. 24, n° 2, la note suivante : « cf. Apologie pour Hérodote, avec introduction et notes, par P. Ristelhuber. Paris, 1879, 2 vol. gr. in-8, t. I, p. 53, chapitre iii. Comment il nous appert qu’aucuns ont beaucoup et par trop deferé à l’antiquité, les autres au contraire l’ont eue en trop grand mespris. » Dans son étude sur Louis Le Roy, de Coutances, (1896), M. Becker a montré que les dernières pages du livre de la Vicissitude paru en 1677, contiennent plus d’un passage qui fait songer à Pascal (p. 275–277). Voici, entre autres, un texte intéressant : « Et ne soyons pas si simples d’attribuer tant aux anciens, que les croyions avoir tout sçu et tout dit, sans rien laisser à dire à ceulx qui viendroient aprez eux. Ils n’ont esté si arrogants de vouloir qu’on ne touchast aux mastieres qu’ils avoient traictées… S’ils en eussent ainsy usé, se proposans de n’escrire ou dire sinon ce qui avoit esté escrit, ou dit autresfois, nul art n’eust esté inventé et tous fussent demeurez en leurs commencemens… Il est donc raisonnable d’appliquer l’industrie à la recherche de la verité comme ils ont faict, et d’essayer d’augmenter la doctrine des precedens, sans s’asservir tant à l’antiquité. »
  16. « Lacune de cinq ou six lignes. »
  17. La physique est tout entière, pour Pascal, une science de fait ; cette conception s’oppose à celle de l’école cartésienne, pour qui l’expérience ne serait qu’un moment provisoire, auxiliaire et garantie de la déduction mathématique qui seule serait constitutive de la science. — Il est intéressant de rapprocher de ce texte le passage d’une lettre adressée par Auzoult à Pecquet, et imprimée par Pecquet à la suite de sa Dissertatio de chyli motu (1651) : « Non possum (vir Doctissime) quin demirer non paucorum vecordiam, qui existimant nihil in Physica post Aristolelem, nihil in Medicina post Galenum exquirendum : ita ut suam Scientiam, jam non ex Natura sed ex illorum libris hauriant… Melioribus sub auspiciis militas (Clarissime Pecquete) namque non ignoras nos in Physica si quid scimus, nihil scire præter Experimenta et Observationes. »
  18. Faugère avait donné, d’après le texte de Guerrier sans mépriser, sans ingratitude, et avait suppléé les anciens et.
  19. M. Adam a rapproché de ces phrases de Pascal la pensée suivante du P. Mersenne : « … Comme l’on dit, il est bien facile et mesme necessaire de voir plus loin que nos devanciers, lorsque nous sommes montez sur leurs épaules : ce qui n’empesche pas que nous leur soyons redevables, car c’est beaucoup d’avoir commencé, et de nous avoir donné les principes de cette science [la musique]. » (Questions harmoniques, p. 262, Paris, 1634.) — M. Lanson fait remarquer d’autre part (Revue Universitaire, 1904, t. II, p. 415), que Pascal a pu emprunter directement cette idée à Montaigne : « Nos opinions s’entent les unes sur les autres : la premiere sert de tige à la seconde, la seconde à la tierce : nous eschellons ainsi de degré en degré : et advient de là que le plus hault monté a souvent plus d’honneur que de merite, car il n’est monté que d’un grain sur les espaules du penultime » (Essais III, 13).
  20. Comme l’a remarqué son dernier éditeur, M. Petit, Jean Rey avait développé dans la Préface de ses Essays une pensée analogue à celle de Pascal : « Non sans prevoir tres bien que j’encourray d’abord le nom de temeraire, puis qu’en iceux je choque quelques maximes approuvées depuis longs siecles par la pluspart des Philosophes. Mais quelle temerité y peut-il avoir d’estaller au jour la verité après l’avoir cogneuë ? »
  21. « Plus de trois cents auparavant, écrit Ernest Havet, le vieux Roger Bacon était bien près de la même idée, lorsqu’au chapitre vi de la première partie de l’Opus majus, il exprimait cette pensée, en l’attribuant à Sénèque, qu’il n’y a rien de complet dans les Inventions humaines, et que les plus jeunes sont les plus éclairés, parce que les plus jeunes, venant les derniers dans la succession des temps, entrent en possession du travail de ceux d’avant eux. » — François Bacon avait précisé cette conception à plus d’une reprise : « La vérité est fille du temps et non de l’autorité. Il ne faut donc pas s’étonner si cette fascination qu’exercent l’antiquité, les auteurs et le consentement général, a paralysé le génie de l’homme, au point que, comme une victime de sortilèges, il ne pût lier commerce avec les choses elles-mêmes… Une cause, qui a fait obstacle au progrès que les hommes auraient dû faire dans les sciences, et qui les a pour ainsi dire cloués à la même place, comme s’ils étaient enchantés, c’est le profond respect qu’ils ont d’abord pour l’antiquité… L’opinion qu’ils s’en forment, faute d’y avoir suffisamment pensé, est tout à fait superficielle, et n’est guère conforme au sens naturel du mot auquel ils l’appliquent. C’est à la vieillesse du monde et à son âge mûr qu’il faut attacher ce nom d’antiquité. Or, la vieillesse du monde, c’est le temps où nous vivons, et non celui où vivaient les anciens, qui en étaient la jeunesse. À la vérité, le temps où ils ont vécu est le plus ancien par rapport à nous, mais, par rapport au monde, ce temps était le plus nouveau. Or, de même que nous attendons une plus ample connaissance des choses humaines et un jugement plus mûr d’un vieillard que d’un jeune homme, à cause de son expérience, du nombre et de la variété des choses qu’il a vues, entendues et pensées ; de même il est juste d’attendre de notre temps de beaucoup plus grandes choses que des temps anciens ; car, le monde étant plus âgé, il se trouve enrichi d’une infinité d’observations et d’expériences. » (Bacon, Nov. org., lib. i, 84, et De Augmentis, II, ii. Consulter également à ce sujet l’ouvrage de M. Adam sur Bacon, 1890, p. 192, 193 et à la page 350, la note sur les traductions françaises de Bacon au xviie siècle.) — Baillet (II, 531) nous a conservé le fragment d’un manuscrit de Descartes : « Il n’y a pas lieu de s’incliner devant les anciens à cause de leur antiquité : c’est nous plutôt qui devons être appelés anciens. Le monde est plus vieux maintenant qu’autrefois, et nous avons une plus grande expérience des choses. » — Fontenelle enfin, qui sans doute ne connaissait pas ce fragment de Pascal, écrit dans sa Digression sur les Anciens et les Modernes : « Un bon esprit cultivé est, pour ainsi dire, composé de tous les esprits des siècles précédents ; ce n’est qu’un même esprit qui s’est cultivé pendant tout ce temps. Ainsi cet homme qui a vécu depuis le commencement du monde jusqu’à présent, a eu son enfance où il ne s’est occupé que des besoins les plus pressants de la vie, sa jeunesse où il a assez bien réussi aux choses d’imagination telles que la poésie et l’éloquence, et où même il a commencé à raisonner, mais avec moins de solidité que de feu. Il est maintenant dans l’âge de virilité, où il raisonne avec plus de force, et a plus de lumières que jamais : mais il serait bien plus avancé si la passion de la guerre ne l’avait occupé longtemps, et ne lui avait donné du mépris pour les sciences auxquelles il est enfin revenu. Il est fâcheux de ne pouvoir pas pousser une comparaison qui est en si beau train, mais je suis obligé d’avouer que cet homme-là n’aura point de vieillesse ; il sera toujours également capable des choses auxquelles sa jeunesse était propre, et il le sera toujours de plus en plus de celles qui conviennent à l’âge de virilité, c’est-à-dire, pour quitter l’allégorie, que les hommes ne dégénéreront jamais, et que les vues saines de tous les bons esprits s’ajouteront toujours les unes aux autres. » Enfin le lecteur trouvera dans l’édition Guyau des Opuscules de Pascal (Delagrave, 1875, p. 169–400) et dans l’édition Fouillée (Belin, 1876, p. 267–334) deux amples séries de textes sur l’histoire de l’idée de Progrès et sur l’Autorité en matière de philosophie.
  22. « On ne sçauroit à mon advis estre blamé si l’on cherche de nouvelles routes, si l’on prend d’autres guides, et si on laisse aussi hardiment Aristote et Galien, comme ils ont fait ceux qui les ont precedez. Aussy, quoy que l’on veuïlle dire, nous sommes dans la vieillesse du Monde et de la Philosophie ; ce que l’on appelle Antiquité, en a esté l’Enfance et la Jeunesse. Et après qu’elle a vieilly par tant de Siècles et tant d’Experiences, il ne seroit pas raisonnable de la faire porter, comme elle a fait dans ses premieres années, et de luy laisser les faiblesses qui se trouvent aux opinions qu’elle a euës en ce temps là, et que l’on veut encore faire passer pour des oracles. » Cureau de la Chambre, Préface des Nouvelles Conjectures sur la digestion, Paris, 1636, cité par Adam, Études sur les principaux philosophes, 1903, p. 218.
  23. Allusion aux observations de Galilée consignées en ces termes dans le Sidereus Nuncias, en mars 1610 : « Quod tertio loco a nobis fuit observatum, est ipsiusmet Lactei Circuli essentia, seu materies, quara Perspicilli beneficio adeo ad sensum licet intueri, ut altercationes omnes, quæ per tot sæcula Philosophos excruciarunt ab oculata certitudine dirimantur, nosque a verbosis disputationibus liberemur. Est enim Galaxia nihil aliud, quam innumerarum stellarum coacervatim consitarum congeries : in quamcunque enim regionum illius Perspicillum dirigas, statim Stellarum ingens frequentia sese in conspectum profert… » Il est remarquable que Galilée n’a fait que retrouver ici la théorie de Démocrite : πολλῶν καὶ μικρῶν καὶ συνεχῶν άστέρων, συμφωτιζομένων άλλήλοις, διὰ τήν πύκνωσιν συναυγασμόν. » Stobée, Ecl. Phys., ch. 27. Ed. Meineke, Leipzig, 1860. t. I p. 157.
  24. Pascal semble se référer au traité que Kepler publia en 1619 à Augsbourg : De Cometis libellis tres. Le premier livre Astronomique, mentionne les observations faites sur les Comètes de 1607 et de 1618. Le second, Physique, contenant une Physiologie des Comètes, nouvelle et paradoxe, comprend en effet une théorie de la génération et de la corruption des planètes, considérées comme analogues aux êtres vivants : « De Cometarum, dit Kepler aux premières lignes de ce second livre, ortu et natura sic videtur : ut aquas præcipue salsas, piscibus, sic ætherem Cometis victum præbere. » Quant à leur disparition : « Incertum est utrum extinguantur, dissiliant, dissipentur, an deflagrent cinisque fiant. » Or en proposant cette théorie, Kepler ajoute : « Ignoscant igitur Philosophi, antiqua dogmata tuentes, nova fabricanti dogmata, seu potius vetera illa Anaxagoræ et Democriti [Cf. Stobée, Eclogues, I, 28. Ed. Meineke, Leipzig, 1860, p. 158], revocanti : quodque huc usque in scholis negatum fuit, in cælo generationes et corruptiones inesse, non minus atque in hac terrestri et rapida aura. Equidem quos a philosophia leviter imbutos aliud vitæ genus abstrahit, ii suam merentur excusationem : si quæ quotidie nova inveniuntur, cognoscere non possunt : at illud vicissim jure postulatur, ne de Cometis scribentes, antiqnam illam Aristotelis opinionem de Cometarum ortu ex vaporibus sublunaribus, tanto studio repetant tantoque fervore propugnent, ut eos qui officii ratione cognitioni rerum naturalium amplifîcandæ incumbunt, præscriptione antiquitatis videantur opprimere velle » (p. 99–100).
  25. Lacune de deux lignes, signalée par le P. Guerrier.
  26. C’est en 1748 que le platine paraît avoir été signalé pour la première fois, par don Antonio de Ulboa, qui faisait partie de la mission française organisée pour déterminer la mesure d’un degré du méridien dans l’Amérique du Sud. La densité du métal pur est de plus de 24 ; celle de l’or est seulement de 19,5.
  27. Guiffart avait dit : « Ce respect ne nous doit pas attacher à leurs opinions avec une affection si aveugle que la verité en quelque façon que elle se descouvre, nous faisant voir leur mesconte, nous ne luy donnions les mains, et ne contribuions à nous destromper, comme ils auroient fait sans doute, s’ils avoient esté convaincus du contraire. » (Discours sur le vuide, p. 3.)
  28. Dans un sens voisin Descartes soutient, à la fin des Principes de Philosophie (p. iv, §§ 200) « que ce traitté ne contient aucuns principes qui n’ayent esté receus de tout temps de tout le monde, en sorte que cette philosophie n’est pas nouvelle, mais la plus ancienne et la plus commune qui puisse estre. » Voir aussi le fragment de Roberval, supra, p. 49.