100%.png

Fragment sur l’histoire générale/Édition Garnier/3

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
◄  Article II Article IV   ►

ARTICLE III.

De la population de la Chine, et des mœurs.

Voilà donc deux travaux immenses qui n’ont pour but que l’utilité publique : la grande muraille, qui devait défendre l’empire chinois, et les canaux, qui favorisent son commerce. Joignons-y un avantage encore plus grand, celui de la population, qui ne peut être que le fruit de l’aisance et de la sûreté de chaque

        1. citoyen dans sa petite possession en temps de paix ; les mendiants ne se marient en aucun lieu du monde. La polygamie ne peut être regardée comme contraire à la population, puisque, par le

fait, les Indes, la Chine, le Japon, où la polygamie fut toujours reçue, sont les pays les plus peuplés de l’univers. S’il est permis de citer ici nos livres sacrés, nous dirons que Dieu même, en permettant aux Juifs la pluralité des femmes, leur promit que leur race serait multipliée comme les sables de la mer[1].

On allègue que la nature fait naître à peu près autant de femelles que de mâles, et que par conséquent si un homme prend quatre femmes, il y a trois hommes qui en manquent. Mais il est avéré aujourd’hui que, dans l’Europe, s’il naît un dix-septième de plus d’hommes que de femmes, il en meurt aussi beaucoup plus avant l’âge de trente ans par la guerre, par la multitude des professions pénibles, plus meurtrières encore que la guerre, et par les débauches, non moins funestes. Il en est probablement de même en Asie. Tout état, au bout de trente ans, aura donc moins de mâles que de femelles. Comptez encore les eunuques et les bonzes, il restera peu d’hommes. Enfin observez qu’il n’y a que les premiers d’un État, presque toujours très-opulents, qui puissent entretenir plusieurs femmes, et vous verrez que la polygamie peut être non-seulement utile à un empire, mais nécessaire aux grands de cet empire.

Considérez surtout que l’adultère est très-rare dans l’Orient, et que dans les harem, gardés par des eunuques, il est impossible. Voyez au contraire comme l’adultère marche la tête levée dans notre Europe ; quel honneur chacun se fait de corrompre la femme d’autrui ; quelle gloire se font les femmes d’être corrompues ; que d’enfants n’appartiennent pas à leurs pères ; combien les races les plus nobles sont mêlées et dégénérées. Jugez après cela lequel vaut le mieux, ou d’une polygamie permise par les lois, ou d’une corruption générale autorisée par les mœurs.

Si, dans la Chine, plusieurs femmes de la lie du peuple exposent leurs enfants, dans la crainte de ne pouvoir les nourrir, c’est peut-être encore une preuve en faveur de la polygamie : car si ces femmes avaient été belles, si elles avaient pu entrer dans quelque sérail, leurs enfants auraient été élevés avec des soins paternels.

Nous sommes loin d’insinuer qu’on doive établir la polygamie dans notre Europe chrétienne. Le pape Grégoire II, dans sa décrétale adressée à saint Boniface, permit qu’un mari prît une seconde femme quand la sienne était infirme. Luther et Mélanchthon permirent au landgrave de Hesse[2] deux femmes, parce qu’il avait au nombre de trois ce qui chez les autres se borne à deux. Le chancelier d’Angleterre Cowper, qui était dans le cas ordinaire, épousa cependant deux femmes[3] sans demander permission à personne, et ces deux femmes vécurent ensemble dans l’union la plus édifiante ; mais ces exemples sont rares.

Quant aux autres lois de la Chine, nous avons toujours pensé qu’elles étaient imparfaites, puisqu’elles sont l’ouvrage des hommes qui les exécutent. Mais qu’on nous montre un autre pays où les bonnes actions soient récompensées par la loi, où le laboureur le plus vertueux et le plus diligent soit élevé à la dignité de mandarin sans abandonner sa charrue : partout on punit le crime ; il est plus beau sans doute d’encourager à la vertu.

À l’égard du caractère général des nations, la nature l’a formé. Le sang des Chinois et des Indiens est peut-être moins acre que le nôtre, leurs mœurs plus tranquilles. Le bœuf est plus lent que le cheval, et la laitue diffère de l’absinthe.

Le fait est qu’à notre orient et à notre occident la nature a de tout temps placé des multitudes d’êtres de notre espèce que nous ne connaissons que d’hier. Nous sommes sur ce globe comme des insectes dans un jardin : ceux qui vivent sur un chêne rencontrent rarement ceux qui passent leur courte vie sur un orme.

Rendons justice à ceux que notre industrie et notre avarice ont été chercher par delà le Gange : ils ne sont jamais venus dans notre Europe pour gagner quelque argent ; ils n’ont jamais eu la moindre pensée de subjuguer notre entendement, et nous avons passé des mers inconnues pour nous rendre maîtres de leurs trésors, sous prétexte de gouverner leurs âmes.

Quand les Albuquerque vinrent ravager les côtes de Malabar, ils menaient avec eux des marchands, des missionnaires et des soldats. Les missionnaires baptisaient les enfants, que les soldats égorgeaient ; les marchands partageaient le gain avec les capitaines ; le ministère portugais les rançonnait tous ; et des auteurs moines, traduits ensuite par d’autres moines, transmettaient à la postérité tous les miracles que fit la sainte Vierge dans l’Inde pour enrichir des marchands portugais.

Les Européans entraient alors dans deux mondes nouveaux ; celui de l’Occident a été presque tout entier noyé dans son sang. Si des fanatiques d’Europe ne sont pas venus à bout d’exterminer l’Orient, c’est qu’ils n’en ont pas eu la force : car le désir ne leur a pas manqué, et ce qu’ils ont fait au Japon ne l’a prouvé que trop à leur honte éternelle.

Ce n’est pas ici le lieu de retracer aux yeux épouvantés des lecteurs judicieux ces portraits que nous avons déjà exposés de la subversion de tant d’États sacrifiés aux fureurs de l’avarice et de la superstition, plus cruelle encore que la soif des richesses. Contenons-nous dans les bornes des recherches historiques.


  1. Genèse, xxii, 17.
  2. Philippe le Magnanime, landgrave de Hesse ; voyez tome XII, pages 297-298 : et aussi, dans le Dictionnaire de Bayle, la remarque Q de l’article Luther.
  3. Voyez tome XII, page 298 ; et XXVI, 144.