Fragments historiques sur l’Inde/Édition Garnier/Article 16

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ARTICLE XVI.

AVENTURE EXTRAORDINAIRE DANS SURATE. LES ANGLAIS Y DOMINENT.

Pendant que la colonie française était dans le trouble et dans la détresse, les Anglais donnèrent dans l’Inde, à cinq cents lieues de Pondichéry, un exemple qui tint toute l’Asie attentive.

Surate ou Surat, au fond du golfe de Cambaie, était, depuis Tamerlan, le grand marché de l’Inde, de la Perse et de la Tartarie : les Chinois même y avaient envoyé souvent des marchandises. Elle conservait encore un très-grand lustre, habitée principalement par des Arméniens et par des Juifs, courtiers de toutes les nations ; et chaque nation y avait son comptoir. C’était là que se rendaient tous les sujets mahométans du Grand Mogol, qui voulaient faire le pèlerinage de la Mecque. Un seul grand vaisseau que l’empereur entretenait à l’embouchure de la rivière qui passe à Surate transportait de là les pèlerins à la mer Rouge. Ce vaisseau et les autres petits navires indiens étaient sous les ordres d’un Cafre, qui avait amené une colonie de Cafres à Surate.

Cet étranger mourut, et son fils obtint sa place. Deux Cafres, amiraux du Grand Mogol, l’un après l’autre, sans qu’on ait pu savoir de quelle côte d’Afrique étaient ces hommes ! Rien ne démontre mieux combien le Mogol était mal gouverné, et par conséquent malheureux. Le fils exerçait un empire tyrannique dans Surate. Le gouverneur ne pouvait lui résister. Tous les marchands gémissaient sous les redoublements continuels de ses extorsions. Il rançonnait tous les pèlerins de la Mecque. Telle était la faiblesse du Grand Mogol Alumgir[1] dans toutes les parties de l’administration ; et c’est ainsi que les empires périssent.

Enfin les pèlerins de la Mecque, les Arméniens, les Juifs, tous les habitants se réunirent pour demander aux Anglais leur protection contre un Cafre que le successeur de Tamerlan n’osait punir. L’amiral Pococke, qui était alors à Bombay, envoya deux vaisseaux de guerre à Surate. Ce secours suffit avec les troupes commandées par le capitaine Maitland, qui marcha à la tête de huit cents Anglais et de quinze cents cipayes.

L’amiral et son parti se retranchèrent dans les jardins du comptoir français, au delà d’une porte de la ville. Il était naturel que, les Anglais le poursuivant, les Français lui donnassent un asile.

On canonna, on bombarda cette retraite. Il y avait plusieurs factions dans Surate, et il était à craindre qu’une de ces factions n’appelât les Marattes, qui sont toujours prêts à profiter des divisions de l’empire. Enfin on s’accommoda, on se réunit avec les Anglais ; les portes du château leur furent ouvertes. Le comptoir de France, dans la ville, ne fut pas garanti du pillage, mais aucun des employés ne fut tué, et la journée ne coûta la vie qu’à cent personnes du parti de l’amiral, et à vingt soldats du capitaine Maitland.

Les Cafres se retirèrent où ils purent. S’il était rare qu’un homme de cette nation eût été amiral de l’empire, il y eut une chose plus rare encore, c’est que l’empereur donna le titre et les appointements d’amiral à la compagnie anglaise. Cette place valait trois laks de roupies et quelques droits. Le tout montait à huit cent mille francs par an. La facilité d’attirer à elle tout le commerce de Surate lui valait vingt fois davantage.

Cette aventure étrange semblait affermir la puissance et l’élévation des Anglais dans l’Inde, du moins pour un très-long temps ; et la compagnie de Pondichéry descendait à grands pas vers sa destruction.


  1. Aalem-Guyr II, cité plus bas dans l’article xxxiv.