Fragments historiques sur l’Inde/Édition Garnier/Article 36

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Garnier (tome 29p. 208-211).

ARTICLE XXXVI.

DES PROVINCES ENTRE LESQUELLES l’EMPIRE DE l’INDE ÉTAIT PARTAGÉ VERS L’AN 1770, ET PARTICULIÈREMENT DE LA RÉPUBLIQUE DES SEÏKES.

Si toutes les nations de la terre avaient pu ressembler aux Pensylvaniens, aux habitants de Vishnapor, aux anciens Gangarides, l’histoire des événements du monde serait courte ; on n’étudierait que celle de la nature. Il faut malheureusement quitter la contemplation du seul pays de notre continent où l’on dit que les hommes sont bons, pour retourner au séjour de la méchanceté.

Le lecteur peut se souvenir[1] que le colonel Clive, à la tête d’un corps de quatre mille hommes, avait vaincu et pris dans le Bengale le souverain Suraia-Doula, comme Fernand Cortez avait pris Montezuma dans le Mexique, au milieu de ses troupes innombrables. On a vu comment cet officier, au service de la compagnie, créa Jaffer souverain du Bengale, de Golconde et d’Orixa ; un fils de Jaffer, nommé Suraia-Doula, succéda à son père avec la protection des Anglais. Ils disent qu’il fut ingrat envers eux, et qu’il voulut à la fois les chasser du Bengale et achever la ruine du nouvel empereur Sha-Allum. Ce nouveau Grand Mogol Allum, presque sans défense, eut recours aux Anglais à son tour. Le colonel Clive le protégea. Le tyran Abdala était absent alors, et occupé dans le Corassan. Clive livra bataille aux oppresseurs de l’empereur Sha-Allum, et les défit dans un lieu nommé Buxar[2] : cette nouvelle victoire de Buxar combla les Anglais de gloire et de richesses. Ni le gouverneur Holwell, ni le lieutenant-colonel Dow, ni le capitaine Scrafton, ne nous instruisent de la date de cette grande action. Ils s’en rapportent à leurs dépêches envoyées à Londres, que nous ne connaissons pas. Mais cet événement ne doit pas être éloigné du temps où les Anglais prenaient Pondichéry. Le bonheur les accompagnait partout, et ce bonheur était le fruit de leur valeur, de leur prudence et de leur concorde dans le danger. La discorde avait perdu les Français ; mais bientôt après la désunion se mit dans la compagnie anglaise : ce fut le fruit de leur prospérité et de leur luxe, au lieu que la mésintelligence entre les Français avait été principalement produite par leurs malheurs.

La compagnie anglaise des Indes a été depuis ce temps maitresse du Bengale et d’Orixa ; elle a résisté aux Marattes et aux nababs qui ont voulu la déposséder ; elle tend encore la main au malheureux empereur Sha-Allum, qui n’a plus que la moitié de la province d’Allabad, entre le Gange et la rivière de Sérong, au vingt-cinquième degré de latitude. Cette province d’Allabad n’est pas seulement marquée dans nos cartes françaises de l’Inde. Il faut être bien établi dans un pays pour le connaître.

Le district qu’on a laissé comme par pitié à cet empereur lui produisait à peine douze laks de roupies ; les Anglais lui en donnaient vingt-six de leur province de Bengale. C’était tout ce qui restait à l’héritier d’Aurengzeb, le roi le plus riche de la terre. Tout le reste de l’Inde était partagé entre diverses puissances, et cette division affermissait le royaume que l’Angleterre s’est formé dans l’Inde.

Parmi toutes ces révolutions, la ville impériale de Delhi tomba entre les mains de ce fils de Jaffer, de ce Suraia-Doula, vaincu par le colonel Clive, et relevé de sa chute. Les révolutions rapides changeaient continuellement la face de l’empire. Ce fils de Jaffer eut encore la province d’Oud, qui touche à celle d’Allabad, où le Grand Mogol était retiré, et au Bengale, où les Anglais dominaient.

Patna, au nord du Gange, appartenait à un souba des Patanes. Les Gates, que nous avons vus[3] descendre de leurs rochers pour augmenter les troubles de l’empire, avaient envahi la ville impériale d’Agra. Les Marattes s’étaient emparés de toute la province, ou, si l’on veut, du royaume de Guzarate, excepté de Surate et de son territoire.

Un nabab était maître du Décan, et tantôt il combattait les Marattes, tantôt il s’unissait avec eux pour attaquer les Anglais dans leurs possessions d’Orixa et du Bengale. Le tyran Abdala possédait tout le pays situé entre Candahar et le fleuve Indus.

Tel était l’état de l’Inde vers l’an 1770 ; mais, depuis le commencement de tant de guerres civiles, il s’était formé une nouvelle puissance qui n’était ni tyrannique comme celle d’Abdala et des autres princes, ni trafiquante du sang humain comme celle des Marattes, ni établie à la faveur du commerce comme celle des Anglais. Elle est fondée sur le premier des droits, sur la liberté naturelle. C’est la nation des Seïkes, nation aussi singulière dans son espèce que celle des Vishnaporiens. Elle habite l’orient de Cachemire, et s’étend jusqu’au delà de Lahor. Libre et guerrière, elle a combattu Abdala, et n’a point reconnu les empereurs mogols, sûre d’avoir beaucoup plus de droit à l’indépendance, et même à la souveraineté de l’Inde, que la famille tartare de Tamerlan, étrangère et usurpatrice.

On nous dit qu’un des lamas du grand Thibet donna des lois et une religion aux Seïkes vers la fin de notre dernier siècle. Ils ne croient ni que Mahomet ait reçu un livre assez mal fait de la main de l’ange Gabriel, ni que Dieu ait dicté le Shasta-bad à Brama. Enfin, n’étant ni mahométans, ni brames, ni lamistes ils ne reconnaissent qu’un seul Dieu sans aucun mélange. C’est la plus ancienne des religions ; c’est celle des Chinois et des Scythes, et sans doute la meilleure pour quiconque ne connaît pas la nôtre. Il fallait que ce prêtre lama qui a été le législateur des Seïkes fût un vrai sage, puisqu’il n’abusa pas de la confiance de ce peuple pour le tromper et pour le gouverner. Au lieu d’imiter les prestiges du grand lama, qui règne au Thibet, il fit voir aux hommes qu’ils peuvent se gouverner par la raison. Au lieu de chercher à les subjuguer, il les exhorta à être libres, et ils le sont. Mais jusqu’à quand le seront-ils ? Jusqu’au temps où les esclaves de quelque Abdala, supérieurs en nombre, viendront, le cimeterre à la main, les rendre esclaves comme eux. Des dogues à qui leur maître a mis un collier de fer peuvent étrangler des chiens qui n’en ont pas.

Tel est en général le sort de l’Inde : il peut intéresser les Français, puisque, malgré leur valeur et malgré les soins de Louis XIV et de Louis XV, ils y ont essuyé tant de disgrâces. Il intéresse encore plus les Anglais, puisqu’ils se sont exposés à des calamités pareilles, et que leur courage a été secondé de la fortune[4].

FIN DES FRAGMENTS HISTORIQUES SUR L’INDE.

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  1. Voyez pages 127, 128.
  2. La bataille de Buxar fut livrée le 13 octobre 1764 ; mais c’était le colonel sir Hector Munroe qui commandait, et non Clive, alors en Angleterre.
  3. Page 205.
  4. Nous ferons remarquer que, dans ces Fragments, Voltaire ne cite pas une seule fois l’Histoire philosophique des Indes de l’abbé Raynal, laquelle avait paru en 1770, c’est-à-dire trois ans auparavant. Un passage de la Correspondance nous fait même croire que le patriarche ne connaissait pas cet ouvrage en 1773. Il est vrai que la grande édition du livre de Raynal ne date que de 1774. (G. A.)