Fragments historiques sur l’Inde/Édition Garnier/Article 7

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ARTICLE VII.

DES BRAMES.

Toute la grandeur et toute la misère de l’esprit humain s’est déployée dans les anciens brachmanes, et dans les brames leurs successeurs. D’un côté, c’est la vertu persévérante, soutenue d’une abstinence rigoureuse : une philosophie sublime, quoique fantastique, voilée par d’ingénieuses allégories ; l’horreur de l’effusion du sang ; la charité constante envers les hommes et les animaux. De l’autre côté, c’est la superstition la plus méprisable. Ce fanatisme, quoique tranquille, les a portés depuis des siècles innombrables à encourager le meurtre volontaire de tant de jeunes veuves qui se sont jetées dans les bûchers enflammés de leurs époux. Cet horrible excès de religion et de grandeur d’âme subsiste encore avec la fameuse profession de foi des brames, que « Dieu ne veut de nous que la charité et les bonnes œuvres ». La terre entière est gouvernée par des contradictions. M. Scrafton ajoute qu’ils sont persuadés que Dieu a voulu que les différentes nations eussent des cultes différents. Cette persuasion pourrait conduire à l’indifférence ; cependant ils ont l’enthousiasme de leur religion comme s’ils la croyaient la seule vraie, la seule donnée par Dieu même.

La plupart d’entre eux vivent dans une molle apathie. Leur grande maxime, tirée de leurs anciens livres, est « qu’il vaut mieux s’asseoir que de marcher, se coucher que de s’asseoir, dormir que de veiller, et mourir que de vivre ». On en voit pourtant beaucoup sur la côte de Coromandel qui sortent de cette léthargie pour se jeter dans la vie active. Les uns prennent parti pour les Français, les autres pour les Anglais : ils apprennent les langues de ces étrangers, leur servent d’interprètes et de courtiers. Il n’est guère de grand commerçant sur cette côte qui n’ait son brame, comme on a son banquier. En général, on les trouve fidèles, mais fins et rusés. Ceux qui n’ont point eu de commerce avec les étrangers ont conservé, dit-on, la vertu pure qu’on attribue à leurs ancêtres.

M. Scrafton et d’autres ont vu entre les mains de quelques brames des éphémérides composés par eux-mêmes, dans lesquels les éclipses sont calculées pour plusieurs milliers d’années.

[1]Le savant et judicieux M. Le Gentil[2] dit qu’il a été étonné de la promptitude avec laquelle les brames faisaient en sa présence les plus longs calculs astronomiques. Il avoue qu’ils connaissent la précession des équinoxes de temps immémorial. Cependant il n’a vu que quelques brames du Tanjaour vers Pondichéry ; il n’a point pénétré, comme M. Holwell, jusqu’à Bénarès, l’ancienne école des brahmanes ; il n’a point vu ces anciens livres que les brames modernes cachent soigneusement aux étrangers et à quiconque n’est pas initié à leurs mystères, M. Le Gentil n’a levé qu’un coin du voile sous lequel les savants brames se dérobent à la curiosité inquiète des Européans ; mais il en a vu assez pour être convaincu que les sciences sont beaucoup plus anciennes dans l’Inde qu’à la Chine même[3].

Ce savant homme ne croit point à leur généalogie : il la trouve très-exagérée. La nôtre n’est-elle pas évidemment aussi fautive, quoique plus récente ? Nous avons soixante et dix systèmes sur la supputation des temps : donc il y a soixante-neuf systèmes erronés, sans qu’on puisse deviner quel est le soixante et dixième véritable ; et ce soixante et dixième inconnu est peut-être aussi faux que tous les autres.

Quoi qu’il en soit, il résulte invinciblement que, malgré le détestable gouvernement de l’Inde, malgré les irruptions de tant d’étrangers avides, les brames ont encore des mathématiciens et des astronomes ; mais en même temps ils ont tous le ridicule de l’astrologie judiciaire, et ils poussent cette extravagance aussi loin que les Chinois et les Persans. Celui qui écrit ces mémoires a envoyé à la Bibliothèque du roi[4] le Cormo-Veidam, ancien commentaire du Veidam : il est rempli de prédictions pour tous les jours de l’année, et de préceptes religieux pour toutes les heures. Ne nous en étonnons point : il n’y a pas deux cents ans que la même folie possédait tous nos princes, et que le même charlatanisme était affecté par nos astronomes. Il faut bien que les brames, possesseurs de ces éphémérides, soient très-instruits. Ils sont philosophes et prêtres comme les anciens brahmanes ; ils disent que le peuple a besoin d’être trompé, et qu’il doit être ignorant. En conséquence, comme les premiers brachmanes marquèrent par les hiéroglyphes de la tête et de la queue du dragon[5] les nœuds de la lune dans lesquels se font les éclipses, ils débitent que ces phénomènes sont causés par les efforts du dragon qui attaque la lune et le soleil. La même ineptie est adoptée à la Chine. On voit dans l’Inde des millions d’hommes et de femmes qui se plongent dans le Gange pendant la durée d’une éclipse, et qui font un bruit prodigieux avec des instruments de toute espèce pour faire lâcher prise au dragon. C’est ainsi à peu près que la terre a été longtemps gouvernée en tout genre.

Au reste, plus d’un brame a négocié avec des missionnaires pour les intérêts de la compagnie des Indes ; mais il n’a jamais été question entre eux de religion.

D’autres missionnaires (il le faut répéter) se sont hâtés, en arrivant dans l’Inde, d’écrire que les brames adoraient le diable[6], mais que bientôt ils seraient tous convertis à la foi. On avoue que jamais ces moines d’Europe n’ont tenté seulement de convertir un seul brame, et que jamais aucun Indien n’adora le diable, qu’ils ne connaissaient pas. Les brames rigides ont conçu une horreur inexprimable pour nos moines quand ils les ont vus se nourrir de chair, boire du vin, et tenir à leurs genoux de jeunes filles dans la confession. Si leurs usages ont été regardés par nous comme des idolâtries ridicules[7], les nôtres leur ont paru des crimes.

Ce qui doit être plus étonnant pour nous, c’est que, dans aucun livre des anciens brachmanes, non plus que dans ceux des Chinois, ni dans les fragments de Sanchoniathon, ni dans ceux de Bérose, ni dans l’Égyptien Manéthon, ni chez les Grecs, ni chez les Toscans, on ne trouve la moindre trace de l’histoire sacrée judaïque, qui est notre histoire sacrée. Pas un seul mot de Noé[8], que nous tenons pour le restaurateur du genre humain ; pas un seul mot d’Adam, qui en fut le père ; rien de ses premiers descendants. Comment toutes les nations ont-elles perdu les titres de la grande famille ? Comment personne n’avait-il transmis à la postérité une seule action, un seul nom de ses ancêtres ? Pourquoi tant d’antiques nations les ont-elles ignorés, et pourquoi un petit peuple nouveau les a-t-il connus ? Ce prodige mériterait quelque attention si l’on pouvait espérer de l’approfondir. L’Inde entière, la Chine, le Japon, la Tartarie, les trois quarts de l’Afrique, ne se doutent pas encore qu’il ait existé un Caïn, un Caïnan, un Jared, un Mathusalem qui vécut près de mille ans ; et les autres nations ne se familiarisèrent avec ces noms que depuis Constantin. Mais ces questions, qui appartiennent à la philosophie, sont étrangères à l’histoire.


  1. Cet alinéa et le suivant ne sont pas dans deux éditions de 1773 que j’ai sous les yeux ; mais je les trouve dans une réimpression datée de 1774, et qui contient les trente-six articles. (B.)
  2. Ou plutôt Gentil (1726-1799). Il avait servi sous Dupleix et Lally ; il fit don à la Bibliothèque des manuscrits, médailles, dessins, etc., qu’il avait rapportés, et laissa en mourant beaucoup de travaux inédits sur l’Inde. (G. A.)
  3. Voyez les Mémoires de la Chine, rédigés par Duhalde. Il y est dit que, dans le cabinet des antiques de l’empereur Cam-hi, les plus anciens monuments étaient indiens. (Note de Voltaire.)
  4. Voyez, dans la présente édition, la lettre du 13 juillet 1761 ; et la note tome XXVI, page 392.
  5. Voyez tome XII, page 438.
  6. Voyez tome XVII, page 122 ; XVIII, 35 ; XIX, 366.
  7. Un des grands missionnaires jésuites, nommé de Lalane, a écrit en 1709 : « On ne peut douter que les brames ne soient véritablement idolâtres, puisqu’ils adorent des dieux étrangers. » (Tome X, page 14, des Lettres édifiantes.)

    Et il dit (page 13) : « Voici une de leurs prières, que j’ai traduite mot pour mot :

    « J’adore cet être qui n’est sujet ni au changement ni à l’inquiétude : cet être, dont la nature est indivisible ; cet être, dont la spiritualité n’admet aucune composition de qualités ; cet être, qui est l’origine et la cause de tous les êtres, et qui les surpasse tous en excellence ; cet être, qui est le soutien de l’univers, et qui est la source de la triple puissance. »

    Voilà ce qu’un missionnaire appelle de l’idolâtrie. (Note de Voltaire.)

  8. Voyez tome XXVI, page 201.