Frankenstein (1831)/Chapitre V

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Ce fut par une lugubre nuit de novembre que je contemplai mon œuvre terminée. Dans une anxiété proche de l’agonie, je rassemblai autour de moi les instruments qui devaient me permettre de faire passer l’étincelle de la vie dans la créature inerte étendue à mes pieds. Il était déjà une heure du matin ; une pluie funèbre martelait les vitres et ma bougie était presque consumée, lorsque à la lueur de cette lumière à demi éteinte, je vis s’ouvrir l’œil jaune et terne de cet être ; sa respiration pénible commença, et un mouvement convulsif agita ses membres.

Comment décrire mes émotions en présence de cette catastrophe, ou dessiner le malheureux qu’avec un labeur et des soins si infinis je m’étais forcé de former ? Ses membres étaient proportionnés entre eux, et j’avais choisi ses traits pour leur beauté. Pour leur beauté ! Grand Dieu ! Sa peau jaune couvrait à peine le tissu des muscles et des artères ; ses cheveux étaient d’un noir brillant, et abondants ; ses dents d’une blancheur de nacre ; mais ces merveilles ne produisaient qu’un contraste plus horrible avec les yeux transparents, qui semblaient presque de la même couleur que les orbites d’un blanc terne qui les encadraient, que son teint parcheminé et ses lèvres droites et noires.

Les accidents variés de la vie ne sont pas aussi sujets au changement que les sentiments humains. Depuis près de deux ans, j’avais travaillé sans relâche dans le seul but de communiquer la vie à un corps inanimé. Je m’étais privé de repos et d’hygiène. Mon désir avait été d’une ardeur immodérée, et maintenant qu’il se trouvait réalisé, la beauté du rêve s’évanouissait, une horreur et un dégoût sans bornes m’emplissaient l’âme. Incapable de supporter la vue de l’être que j’avais créé, je me précipitai hors de la pièce, et restai longtemps dans le même état d’esprit dans ma chambre, sans pouvoir goûter de sommeil. La lassitude finit par succéder à l’agitation dont j’avais auparavant souffert, et je me précipitai tout habillé sur mon lit, essayant de trouver un instant d’oubli. Mais ce fut en vain : je dormis, il est vrai, mais d’un sommeil troublé par les rêves les plus terribles. Je croyais voir Elizabeth, dans la fleur de sa santé, passer dans les rues d’Ingolstadt. Délicieusement surpris, je l’embrassais ; mais à mon premier baiser sur ses lèvres, elles revêtaient la lividité de la mort ; ses traits paraissaient changer, et il me semblait tenir en mes bras le corps de ma mère morte ; un linceul l’enveloppait, et je vis les vers du tombeau ramper dans les plis du linceul. Je tressaillis et m’éveillai dans l’horreur ; une sueur froide me couvrait le front, mes dents claquaient, tous mes membres étaient convulsés : c’est alors qu’à la lumière incertaine et jaunâtre de la lune traversant les persiennes de ma fenêtre, j’aperçus le malheureux, le misérable monstre que j’avais créé. Il soulevait le rideau du lit ; et ses yeux, s’il est permis de les appeler ainsi, étaient fixés sur moi. Ses mâchoires s’ouvraient, et il marmottait des sons inarticulés, en même temps qu’une grimace ridait ses joues. Peut-être parla-t-il, mais je n’entendis rien ; l’une de ses mains était tendue, apparemment pour me retenir, mais je m’échappai et me précipitai en bas. Je me réfugiai dans la cour de la maison que j’habitais, et j’y restai tout le reste de la nuit, faisant les cent pas dans l’agitation la plus grande, écoutant attentivement, guettant et craignant chaque son, comme s’il devait m’annoncer l’approche du cadavre démoniaque à qui j’avais donné la vie de façon si misérable.

Ah ! aucun mortel ne pourrait supporter la vue de ce visage horrible. Une momie à qui le mouvement a été rendu ne saurait être aussi hideuse. Je l’avais contemplé avant qu’il fût achevé ; il était laid, sans doute ; mais quand ses muscles et ses articulations purent se mouvoir, cela devint une chose telle que Dante lui-même n’aurait pu la concevoir.

Ma nuit fut lamentable. Tantôt, mon pouls battait si vite et si fort que je sentais palpiter chaque artère ; tantôt, je me laissai presque glisser jusqu’au sol dans ma langueur et ma faiblesse extrême. Mêlée à cette horreur, je ressentais l’amertume de la déception ; les rêves qui, depuis si longtemps, m’avaient tenu lieu de nourriture et des douceurs du repos, s’étaient changés soudain en un enfer ; et quelle n’avait pas été la rapidité du changement ! combien complète n’était pas ma désillusion !

L’aube, lugubre et pluvieuse, finit par apparaître, et découvrit à mes yeux douloureux d’insomnie l’église d’Ingolstadt, son clocher blanc et son horloge qui marquait la sixième heure. Le portier ouvrit la cour qui m’avait pendant la nuit servi de refuge, et je sortis dans les rues, les parcourant d’un pas rapide, comme cherchant à éviter la misérable créature que je craignais de voir apparaître à chaque coin de rue. Je n’osais retourner à l’appartement que j’habitais, mais une force me poussait à me hâter, bien que sous une pluie qui me trempait, sous un ciel sombre sans une lueur de réconfort.

J’errai ainsi pendant longtemps, essayant d’alléger à force de fatigue physique le fardeau qui pesait sur mon âme. Je traversais les rues sans avoir une idée nette des lieux où j’étais, ni de mes actes. Mon cœur palpitait, malade de peur ; et je me pressais toujours à pas irréguliers, n’osant regarder autour de moi :

Tel celui qui, sur une route solitaire,
Marche dans la crainte et la terreur.
Et qui, s’étant une fois retourné, marche toujours,
Mais ne retourne plus la tête,
Parce qu’il sait qu’un effrayant démon,
Tout près, s’avance derrière lui[1].

Je finis par me trouver en face de l’auberge où s’arrêtaient habituellement les diverses diligences et les voitures. Je m’y arrêtai, ne sachant pourquoi ; mais je restai quelques minutes les yeux fixés sur une diligence qui venait vers moi de l’autre bout de la rue. À son approche, je reconnus la diligence de Suisse ; elle s’arrêta juste à l’endroit où je me tenais debout, et lorsqu’on en ouvrit la porte, j’aperçus Henry Clerval qui, à ma vue, descendit immédiatement. « Mon cher Frankenstein, s’écria-t-il, que je suis heureux de vous voir ! Quelle bonne chance que vous vous trouviez là au moment où j’arrive ! »

Rien ne pouvait égaler ma joie de revoir Clerval ; sa présence me rappelait mon père, Elizabeth et toutes ces scènes familiales si chères à mon souvenir. J’étreignis sa main, et en un instant j’oubliai l’horreur de ma vie ; je ressentis soudain, et pour la première fois depuis de longs mois, une joie calme et sereine. Je souhaitai donc la bienvenue à mon ami de la manière la plus affectueuse, et nous nous dirigeâmes vers mon collège. Clerval me parla longuement de nos amis communs, et de la bonne chance qui lui valait enfin l’autorisation de venir à Ingolstadt. « Vous concevrez facilement, me dit-il, combien il a été difficile de persuader mon père que toute la science humaine ne tenait pas dans l’art noble de la comptabilité ; en vérité, je crois qu’il est resté incrédule jusqu’à la fin, car sa réponse perpétuelle à mes supplications inlassables était celle du maître d’école hollandais du Vicaire de Wakefield : « Je gagne dix mille florins par an sans grec ; je mange de bon appétit sans grec. » Mais son affection pour moi a fini par vaincre son aversion pour la science, et il m’a permis d’entreprendre une expédition au pays du savoir.

— Votre présence me donne la plus grande joie ; mais dites-moi comment vous avez laissé mon père, mes frères et Elizabeth.

— Très bien et très heureux, seulement un peu inquiets de la rareté de vos nouvelles. D’ailleurs, j’ai l’intention de vous faire un peu de morale de leur part à ce sujet… Mais, mon cher Frankenstein, poursuivit-il en m’arrêtant et en me regardant en face, je ne m’étais pas d’abord rendu compte de votre mine ; quelle maigreur et quelle pâleur ! On dirait que vous avez passé plusieurs nuits blanches.

— Vous avez deviné juste ; je me suis, ces temps derniers, à ce point absorbé dans le même travail que, comme vous le voyez, je ne me suis pas accordé un repos suffisant ; mais j’espère, j’espère sincèrement, que tout ce travail est désormais fini, et que je suis enfin libre. »

Je tremblais à l’excès ; je ne pouvais supporter de penser, et moins encore que l’on fit allusion aux événements de la nuit précédente. Je marchais d’un pas rapide, et bientôt nous fûmes à mon collège. Je me dis alors, et cette pensée me fit frissonner, que la créature que j’avais laissée dans mon appartement pouvait y être encore, vivante et errante. J’avais une peur horrible de voir ce monstre ; mais plus horrible encore qu’Henry l’aperçût. Je le suppliai donc de rester quelques minutes au bas de l’escalier, et je me précipitai vers ma chambre. Ma main était déjà sur la poignée de la porte avant que j’eusse rassemblé mes pensées. Je m’arrêtai alors, et un frisson glacial m’assaillit. J’ouvris violemment la porte, comme le font ordinairement les enfants lorsqu’ils croient trouver un spectre debout qui les attend de l’autre côté ; mais rien ne m’apparut. J’entrai tout tremblant : l’appartement était vide, et ma chambre était, elle aussi, libérée de son hôte hideux. À peine pouvais-je croire qu’un aussi grand bonheur m’était arrivé ; mais lorsque je m’assurai qu’en vérité mon ennemi s’était enfui, je frappai de joie mes mains l’une contre l’autre et me précipitai pour retrouver Clerval.

Nous montâmes dans ma chambre, et bientôt le domestique apporta le déjeuner ; mais j’étais incapable de me contenir. Ce n’était pas seulement la joie qui me possédait ; ma chair frémissait d’un excès de sensibilité, et mon pouls battait rapidement ; je sautais pardessus les chaises, battais des mains et riais bruyamment. Clerval commença par attribuer ce débordement de gaieté à son arrivée ; mais, en m’observant plus attentivement, il vit dans mon regard quelque chose de hagard qu’il ne put s’expliquer, et mon rire bruyant, débordant, sans joie réelle, l’effraya et le stupéfia.

— Mon cher Victor, s’écria-t-il, qu’avez-vous ? Grand Dieu ! ne riez pas de la sorte ! Que vous êtes malade ! Comment cela se fait-il ?

— Ne me demandez rien, m’écriai-je, couvrant mes yeux de mes mains, car je croyais voir le spectre abhorré se glisser dans la pièce. Lui peut vous le dire ! Ah ! sauvez-moi, sauvez-moi ! J’imaginais que le monstre me saisissait ; je me débattais furieusement ; et je tombai dans un accès de délire.

Pauvre Clerval ! que dut-il ressentir, lorsqu’une rencontre qu’il avait attendue avec tant de joie fut la cause de tant d’amertume ? Mais je ne fus pas le témoin de son chagrin ; car j’étais inanimé, et je ne recouvrai mes sens que longtemps, longtemps après.

C’est ainsi que commença une fièvre nerveuse qui me tint alité pendant plusieurs mois. Pendant tout ce temps, Henry fut la seule personne à me soigner. Je sus par la suite qu’étant donné l’âge avancé de mon père, et l’impossibilité pour lui d’entreprendre un si long voyage, puis la peine que ma maladie causerait à Elizabeth, il leur épargna ce chagrin en cachant la gravité de mon état. Il savait que nul ne pourrait me soigner avec plus de bonté et d’attention que lui-même ; et dans le ferme espoir que je me guérirais, il ne doutait pas qu’au lieu de causer quelque mal, il n’agit de la manière la meilleur possible à leur égard.

Mais j’étais, en réalité, fort malade ; et rien, à coup sûr, si ce n’est les soins continuels et le dévouement sans limites de mon ami, n’aurait pu amener ma guérison. La forme du monstre à qui j’avais donné l’existence était à chaque instant devant mes yeux, et je délirais continuellement à son sujet. Sans doute, mes paroles surprirent Henry ; il crut d’abord que c’étaient les errements d’une imagination troublée ; mais la ténacité avec laquelle je revenais sans cesse au même sujet, le persuada que mon état devait vraiment son origine à quelque événement extraordinaire et effrayant.

Très lentement, et avec de fréquentes rechutes qui alarmèrent et affligèrent mon ami, je me souviens que je retrouvai la faculté de considérer les objets extérieurs avec un certain plaisir, que je constatai la disparition des feuilles tombées, et la naissance des premiers bourgeons sur les arbres qui ombrageaient ma fenêtre. Ce printemps-là fut divin, et la saison contribua grandement à ma convalescence. Je sentais aussi la joie et l’affection renaître en mon cœur ; ma tristesse se dissipa, et en peu de temps je recouvrai toute la gaieté des jours qui avaient précédé ma passion fatale.

— Très cher Clerval, m’écriai-je, quelle amabilité, quelle bonté extrême ne m’avez-vous pas témoignée ! Au lieu de passer tout cet hiver au travail comme vous vous l’étiez proposé, vous l’avez donné tout entier à me soigner. Comment vous revaudrai-je jamais cela ? J’éprouve le plus grand remords de la déception dont je suis la cause ; mais vous me pardonnerez.

— Je serai entièrement récompensé, si vous ne vous déprimez point, et si vous vous remettez aussi vite qu’il vous est possible ; et puisque vous me semblez si bien disposé, ne puis-je vous parler d’un certain sujet ?

Je tremblai. Un certain sujet ! De quoi pouvait-il s’agir ? Se pouvait-il qu’il fît allusion à un objet auquel j’osais à peine penser ?

— Calmez-vous, dit Clerval, qui avait remarqué mon changement de couleur, je n’en dirai mot si cela vous trouble ; mais votre père et votre cousine seraient heureux de recevoir de vous une lettre de votre propre main. Ils savent à peine à quel point vous avez été malade, et sont inquiets de votre long silence.

— Est-ce là tout, mon cher Henry ? Comment pouviez-vous supposer que mes premières pensées ne voleraient pas vers ces amis si chers à mon cœur, et qui méritent tant mon amour ?

— Si vous êtes dans cette disposition, mon ami, sans doute serez-vous heureux de lire une lettre arrivée ici pour vous depuis plusieurs jours ; je crois qu’elle est de votre cousine.


  1. Coleridge : Le Dit du Vieux Marin. (Note de l’auteur.)


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