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Frankenstein (1831)/Chapitre I

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Je suis né à Genève ; et ma famille est l’une des plus distinguée de cette république. Mes ancêtres étaient depuis de nombreuses années conseillers et syndics ; et mon père avait rempli avec honneur et gloire plusieurs fonctions publiques. Tous ceux qui le connaissaient respectaient son intégrité et son dévouement infatigable au bien public. Sa jeunesse fut tout entière consacrée aux affaires de son pays ; diverses circonstances l’avaient empêché de se marier tôt, et ce ne fut que sur le déclin de sa vie qu’il devint époux et père de famille.

Comme les circonstances de son mariage mettent en relief son caractère, je ne peux me retenir de les raconter. L’un de ses amis les plus intimes était un marchand, que de nombreux revers firent tomber d’une grande richesse dans la pauvreté. Cet homme, du nom de Beaufort, était d’une humeur altière et inflexible, et ne put supporter de vivre pauvre et oublié dans le pays même où l’avaient auparavant distingué son rang et sa magnificence. Après s’être acquitté de ses dettes de la manière la plus honorable, il se retira avec sa fille dans la ville de Lucerne, où il vécut inconnu et malheureux. Mon père aimait Beaufort d’une amitié très fidèle, et souffrit profondément de cette retraite accompagnée de circonstances si cruelles. Il déplorait amèrement la fausse honte qui inspirait à son ami une attitude si peu digne de l’affection qui les unissait, et se mit sans perdre de temps à le rechercher, espérant le persuader de tenter à nouveau la fortune, grâce à son crédit et à son aide.

Beaufort avait pris pour se cacher des mesures efficaces ; et dix mois s’écoulèrent avant que mon père découvrît sa résidence. Débordant de joie, il se dirigea en hâte vers la maison, qui était située dans une rue pauvre, près de la Reuss. Mais lorsqu’il entra, seuls la misère et le désespoir l’accueillirent. Beaufort n’avait sauvé de sa fortune qu’une toute petite somme d’argent ; mais elle suffit à son entretien pendant quelques mois, durant lesquels il espérait trouver un emploi acceptable dans une maison de commerce. Il resta donc inactif dans l’intervalle ; son chagrin ne fit que gagner en profondeur et en amertume lorsqu’il avait le loisir de la réflexion ; et il finit par s’ancrer si profondément dans son esprit qu’au bout de trois mois il dut s’aliter, incapable d’aucun effort.

Sa fille le soigna avec la plus grande tendresse ; mais elle constatait avec désespoir la diminution rapide de leurs ressources, et l’absence de tout autre espoir de subsistance. Mais Caroline Beaufort avait l’âme d’une trempe étonnante, et son courage grandit avec l’adversité. Elle trouva des travaux simples, tressa de la paille, et de diverses manières s’arrangea pour gagner un salaire, à peine suffisant d’ailleurs pour garantir l’existence.

Plusieurs mois se passèrent ainsi. L’état de son père s’aggrava ; son temps était de plus en plus absorbé par les soins qui lui étaient nécessaires ; ses moyens de subsistance diminuèrent ; et, au bout de dix mois, son père mourut entre ses bras, la laissant orpheline et sans ressources. Ce dernier coup l’accabla ; elle était agenouillée près du cercueil de Beaufort, pleurant amèrement, lorsque mon père entra dans la pièce. Il arrivait auprès de cette malheureuse jeune fille comme un ange gardien ; elle se confia à ses soins ; et après l’enterrement de son ami, il la conduisit à Genève et la mit sous la protection d’un parent à lui. Deux ans après, Caroline devenait sa femme.

Mes parents étaient d’âge fort différent, mais les liens d’affection et de dévouement qui les unissaient n’en furent que plus étroits. Il existait dans l’âme droite de mon père un sens tel de la justice, qu’il lui fallait estimer hautement pour aimer profondément. Peut-être avait-il autrefois souffert de l’indignité tardivement découverte d’une femme aimée, et attribuait-il naturellement une valeur plus grande à la vertu éprouvée. On remarquait dans son attachement pour ma mère une nuance de reconnaissance et d’adoration totalement différente des excès séniles de tendresse, car elles étaient inspirées par le respect de ses qualités, et par un désir de compenser dans quelque mesure les malheurs qu’elle avait subis, qui mettait une grâce inexprimable en son attitude à son égard. Il n’épargnait rien pour remplir ses souhaits et ses préférences. Il s’efforçait de la protéger, comme un jardinier abrite contre tout souffle rude une belle fleur exotique, et de l’entourer de tout ce qui pouvait émouvoir agréablement son âme douce et bienveillante. Sa santé, et même le calme de son esprit jusqu’alors tranquille, avaient été ébranlés par tout ce qu’elle avait traversé. Au cours des deux années immédiatement antérieures à leur mariage, mon père avait peu à peu abandonné toutes ses fonctions publiques ; dès leur union, ils se rendirent sous le ciel délicieux d’Italie, cherchant dans de nouveaux paysages et dans un voyage à travers cette terre merveilleuse le moyen de raffermir sa santé.

D’Italie, ils se rendirent en Allemagne et en France. Moi-même, leur premier enfant, je naquis à Naples ; et sans savoir encore parler, je les accompagnais dans leurs randonnées. Je fus pendant plusieurs années leur seul enfant. Si attachés qu’ils fussent l’un à l’autre, ils paraissaient extraire d’une véritable mine d’amour les ressources inépuisables d’une affection qu’ils reportaient sur moi. Mes premiers souvenirs sont ceux des tendres caresses de ma mère, et du sourire heureux et affectueux de mon père lorsqu’il me regardait. J’étais leur jouet et leur idole, mieux encore, leur enfant, la créature innocente et sans défense que le ciel leur avait donnée, pour l’élever dans le bien, et qu’il dépendait d’eux de guider vers le bonheur ou la misère, selon qu’ils s’acquitteraient de leur devoir envers moi. Lorsqu’on sait leur profonde conscience de ce qu’ils devaient à l’être auquel ils avaient donné la vie, et la tendresse active qui les animait tous les deux, on peut imaginer qu’à chaque moment de mes premières années, les leçons de patience, de charité, de maîtrise de moi-même qui n’étaient données, étaient comme un fil de soie pour me guider vers un bonheur sans mélange.

Pendant longtemps, tous leurs soins se concentrèrent sur moi. Ma mère désirait beaucoup avoir une fille, mais je restai leur seul enfant. Vers ma cinquième année, faisant une excursion au-delà de la frontière italienne, ils passèrent une semaine sur les rives du lac de Côme. Leur bonté naturelle leur faisait souvent visiter les chaumières des pauvres. C’était là pour ma mère plus qu’un devoir, — c’était une nécessité, une passion (car elle se souvenait de ses souffrances et de la façon dont elle avait été soulagée) d’être à son tour l’ange gardien des affligés. Pendant l’une de leurs promenades, une pauvre hutte, située dans les replis d’une vallée, attira leur attention par la désolation singulière qui en émanait, tandis qu’une quantité d’enfants à demi-nus, errant autour d’elle, indiquaient la misère sous sa forme la plus lamentable. Un jour que mon père était parti seul pour Milan, je visitai ce logis en compagnie de ma mère. Elle y trouva un paysan et sa femme, vivant d’un dur travail, courbés par les soucis et le labeur, en train de distribuer un maigre repas à cinq bébés affamés. Parmi ceux-ci, l’un attira ma mère plus que les autres. C’était une petite fille qui semblait d’une race différente. Les quatre autres étaient de petits vagabonds endurcis, aux yeux noirs ; la petite était maigre et très blonde. Ses cheveux étaient de l’or le plus éclatant et vivant, et, malgré la pauvreté de ses hardes, la distinguaient comme une couronne. Son front était pur et large, ses yeux bleus, sans nuage ; et ses lèvres et les contours de son visage exprimaient à tel point la sensibilité et la douceur, que nul ne pouvait la voir sans la considérer comme d’une espèce distincte, comme un être envoyé par le ciel, et portant sur tous ses traits la marque céleste.

La paysanne, voyant les yeux de ma mère fixés avec surprise et admiration sur cette enfant exquise, lui confia avec animation son histoire. Ce n’était point sa fille, mais celle d’un noble milanais. Sa mère, une Allemande, était morte en lui donnant naissance. L’enfant avait été mise en nourrice chez ces braves gens ; leur situation était alors plus prospère. Ils étaient mariés depuis peu de temps, et leur aîné venait de naître. Le père de leur nourrisson était un de ces Italiens nourris du souvenir de la gloire antique de l’Italie, un des schiavi ognor frementi, qui s’efforçait de contribuer à la libération de son pays. Sa faiblesse le perdit. On ne savait s’il était mort, ou s’il languissait encore dans les prisons autrichiennes. Ses propriétés avaient été confisquées, sa fille était devenue orpheline et mendiante. Elle restait avec ses parents nourriciers, et fleurissait dans leur grossière habitation, plus belle qu’une rose cultivée au milieu des ronces aux feuilles sombres.

Lorsque mon père revint de Milan, il trouva jouant avec moi dans le vestibule de notre villa une enfant plus belle que les peintures des chérubins, une créature dont les traits paraissaient répandre la lumière, et dont l’aspect et les mouvements surpassaient la légèreté du chamois des montagnes. On lui expliqua vite cette apparition. Avec sa permission, ma mère persuada aux campagnards qui en avaient la garde de lui transmettre leur charge. Ils aimaient la douce orpheline. Sa présence leur avait semblé une bénédiction ; mais il eût été injuste de la maintenir dans la pauvreté et le besoin, alors que la Providence lui apportait protection si puissante. Ils consultèrent le prêtre de leur village, si bien qu’Elizabeth Lavenza vint résider dans la maison de mes parents, et qu’elle devint plus que ma sœur, la belle compagne adorée de tous mes travaux et de tous mes plaisirs.

Tous aimaient Elizabeth. L’enthousiasme, la vénération même de chacun à son égard, que je partageais moi-même, devinrent ma fierté et ma joie. La veille de son arrivée à la maison, ma mère m’avait dit en se jouant : « J’ai un joli présent pour mon ami Victor ; c’est demain qu’il l’aura. » Et lorsque, le lendemain, elle me présenta Elizabeth comme le don qu’elle m’avait promis, j’interprétai littéralement ses paroles, avec le sérieux d’un enfant : je considérai Elizabeth comme étant mienne, pour la protéger, l’aimer et la chérir. Je recevais toutes les louanges qui lui étaient adressées comme allant à ce qui m’appartenait. Nous nous appelions familièrement du nom de cousins. Nulle parole, nulle expression n’était susceptible de représenter notre relation mutuelle. Elle était plus que ma sœur, puisqu’elle ne devait être, jusqu’à sa mort, autre que mienne.


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