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Frankenstein (1831)/Chapitre IV

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Depuis ce jour, les sciences physiques, et en particulier la chimie, au sens le plus compréhensif du terme, devinrent presque ma seule étude. Je lisais avec ardeur les ouvrages si pleins de génie et de jugement, que les chercheurs modernes ont écrits sur ces sujets. Je suivais les conférences et je cultivais la connaissance des savants de l’université ; et je trouvais même chez M. Krempe une grande faculté de raisonnement solide et des connaissances sûres (alliées, il est vrai, à une physionomie et à des manières peu attirantes), mais non moins précieuses pour cela. En M. Waldmann je trouvai un fidèle ami. Sa douceur ne portait jamais la marque d’aucun dogmatisme ; et ses conseils nous étaient donnés avec un air de franchise et de bonne humeur qui excluait toute idée de pédantisme. De mille manières il déblaya pour moi le chemin de la science, et rendit claires et faciles à mon intelligence les recherches les plus abstruses. Mon travail fut d’abord irrégulier et incertain ; mais il gagna en puissance à mesure que je progressais, et devint bientôt si ardent et si enthousiaste, que les étoiles s’effaçaient souvent dans les lueurs du matin tandis que je travaillais encore dans mon laboratoire.

Avec une application semblable, on conçoit aisément que mes progrès aient été rapides. Mon ardeur faisait, en vérité, l’étonnement des étudiants, et mes progrès, celle de mes maîtres. Le professeur Krempe me demandait souvent en souriant comment allait Cornélius Agrippa, tandis que M. Waldmann exprimait la joie la plus cordiale de me voir ainsi réussir. Deux années se passèrent de la sorte, pendant lesquelles je ne retournai point à Genève, mais m’absorbai, corps et âme, dans la poursuite de quelques découvertes que j’espérais faire. Seuls ceux qui les ont éprouvées peuvent concevoir les séductions de la science. Dans d’autres champs d’étude, vous allez jusqu’où d’autres sont parvenus avant vous, et où il ne reste rien à apprendre ; mais dans les recherches scientifiques il existe des chances continuelles de découvertes et d’émerveillement. Une intelligence moyenne, qui se livre intimement à un seul sujet d’étude, arrive infailliblement à une compétence remarquable ; et moi, qui poursuivais sans cesse le même but et m’absorbais totalement en cette ambition, j’avançai si rapidement que je découvris, au bout de deux ans, des perfectionnements à certains instruments de chimie, qui me firent grandement estimer et admirer à l’université. Arrivé à ce point, aussi versé dans la théorie et la pratique des sciences physiques que le permettaient les leçons des professeurs d’Ingolstadt, je considérai que ma résidence à cette université avait donné tous ses fruits ; et je songeais à retourner auprès de mes parents, dans ma ville natale, lorsque se produisit un incident qui prolongea mon séjour.

Un des phénomènes qui avaient particulièrement attiré mon attention était la structure du corps humain, et à la vérité, de tous les animaux doués de vie. Quelle était donc, me demandais-je souvent, l’origine du principe de la vie ? Question audacieuse, et que toujours on a considérée comme mystérieuse ; pourtant, combien de secrets ne sommes-nous pas sur le point de pénétrer, si seulement la lâcheté ou la négligence ne limitaient pas nos recherches ! Je roulais en mon esprit toutes ces pensées, et finis par décider de m’appliquer particulièrement aux branches des sciences naturelles qui touchent à la physiologie. Si je n’avais été animé d’un enthousiasme presque surnaturel, mon application à ce sujet aurait été fastidieuse, et presque intolérable. Pour rechercher les causes de la vie, il est indispensable d’avoir d’abord recours à la mort. J’appris donc l’anatomie ; mais cela ne suffisait point ; il me fallait en outre observer la désagrégation et la corruption naturelle du corps humain. Au cours de mon éducation, mon père avait pris le plus grand soin pour que nulle horreur surnaturelle n’impressionnât mon esprit. Je ne me rappelle pas avoir tremblé en entendant un conte superstitieux, ni avoir eu peur de l’apparition d’un fantôme. Les ténèbres n’avaient point d’effet sur mon imagination, et un cimetière n’était, à mes yeux, que le réceptacle de corps privés de vie qui, après avoir été le temple de la beauté et de la force, étaient devenus la nourriture des vers. Voici que j’étais amené à examiner la cause et les étapes de cette corruption, et contraint de passer des jours et des nuits dans les caveaux et les charniers. Mon attention se fixait sur chacun des objets les plus insupportables pour la délicatesse des sentiments humains. Je voyais la forme magnifique de l’homme s’enlaidir et disparaître ; j’observais la corruption de la mort succéder à la fraîcheur des joues vivantes ; je voyais le ver prendre pour héritage les merveilles de l’œil et du cerveau. Je m’arrêtais, examinant et analysant tous les détails du passage de la cause à l’effet, tels que les révèle le changement entre la vie et la mort, entre la mort et la vie, jusqu’au moment où, du milieu de ces ténèbres, surgit soudain devant moi la lumière… une lumière si éclatante et si merveilleuse, et pourtant si simple, qu’ébloui par l’immensité de l’horizon qu’elle illuminait, je m’étonnai que, parmi tant d’hommes de génie, dont les efforts avaient été consacrés à la même science, il m’eût été réservé à moi seul de découvrir un secret aussi émouvant.

Souvenez-vous que je ne vous décris point une vision de fou. Il n’est pas plus certain que le soleil brille en ce moment aux cieux, que ce que je vous affirme n’est vrai. Quelque miracle aurait pu le produire ; et pourtant, les étapes de la découverte furent nettes et vraisemblables. Après des jours et des nuits de labeur et de fatigue incroyables, je réussis à découvrir la cause de la génération et de la vie ; bien plus, je devins capable, moi-même, d’animer la matière inerte.

L’étonnement que j’éprouvai tout d’abord à cette découverte fit bientôt place à la joie et à l’enthousiasme. Après de si longues heures de dur travail, arriver soudain au sommet de mes désirs était l’aboutissement le plus heureux de ma peine que je pusse concevoir. Mais cette découverte était si grande et si accablante, que toutes les démarches par lesquelles j’y étais parvenu se trouvèrent oblitérées, et que je n’en contemplais plus que le résultat. Ce que les plus grands savants, depuis la création du monde, avaient cherché et désiré, se trouvait désormais entre mes mains. Non qu’un spectacle magique se fût soudain révélé à moi : la certitude que j’avais acquise était plutôt de nature à diriger mes efforts, dès que je les tournerais vers l’objet de mes recherches, qu’à me livrer cet objet dès lors atteint, j’étais semblable à l’Arabe que l’on avait enterré avec les morts, et qui retrouvait un passage le menant à la vie, avec la seule aide d’une lueur vacillante et apparemment inefficace.

Je vois, à votre impatience, à l’émerveillement et à l’espoir qu’expriment vos regards, ô mon ami, que vous vous attendez à être informé du secret qui me fut révélé ; mais c’est impossible ; écoutez-moi patiemment jusqu’à la fin, et vous comprendrez ma réserve à ce sujet. Je ne veux pas vous guider, sans protection, et ardent comme je l’étais moi-même, vers votre ruine et votre misère infaillible. Apprenez de moi, sinon par mes préceptes, du moins par mon exemple, combien il est dangereux d’acquérir la science, et combien plus heureux est l’homme qui prend sa ville natale pour l’univers, que celui qui aspire à une grandeur supérieure à ce que lui permet sa nature.

Lorsque je vis entre mes mains une puissance aussi étonnante, j’hésitais longtemps sur la manière dont je devrais l’employer. Bien que possédant le pouvoir d’animer la matière, préparer un corps pour recevoir la vie, réaliser l’entrelacement délicat de ses fibres, de ses muscles et de ses veines, restait toujours une œuvre d’une difficulté et d’une longueur inconcevables. Je ne savais d’abord si j’essaierais de créer un être semblable à moi ou un organisme plus simple ; mais mon imagination était par trop exhaltée par mon premier succès pour me laisser mettre en doute la possibilité pour moi de donner la vie à un animal aussi complexe et aussi merveilleux que l’homme. Les matériaux que j’avais alors à ma disposition ne paraissaient guère suffisants pour une entreprise aussi ardue, mais je ne doutais point de ma réussite finale. Je préparai mon esprit à une quantité de revers ; mes tentatives pourraient échouer sans cesse et mon œuvre se trouver enfin imparfaite ; pourtant, quand je considérais chaque jour les progrès de la science et de la mécanique, j’arrivais à espérer que mes essais actuels poseraient au moins les bases du succès à venir ; je ne regardais d’ailleurs pas l’immensité et la complexité de mon projet comme une preuve qu’il fût impraticable. C’est dans ces sentiments que je me mis à créer un être humain. Comme la petitesse de ses diverses parties constituait un grave obstacle à la rapidité de mon travail, je résolus, contrairement à mon intention première, de lui donner une stature gigantesque, c’est-à-dire d’environ huit pieds de hauteur, et d’une largeur proportionnée. Après avoir pris cette décision, et passé plusieurs mois à rassembler et disposer convenablement mes matériaux, je commençai mon œuvre.

Nul ne peut concevoir les sentiments variés qui me poussaient en avant, tel un ouragan, dans le premier enthousiasme du succès. La vie et la mort m’apparaissaient comme des limites idéales que je devrais d’abord franchir pour déverser sur notre monde ténébreux un torrent de lumière. Une espèce nouvelle bénirait en moi son créateur et sa source ; c’est à moi que devraient l’existence des quantités de natures heureuses et bonnes : nul père ne pourrait mériter la reconnaissance de son enfant comme je mériterais la leur. Poursuivant ces réflexions, je me disais que s’il m’était donné d’animer la matière inerte, je pourrais avec le temps (bien que cela me semblât encore impossible), renouveler la vie lorsque la mort avait apparemment livré le corps à la corruption.

Ces pensées soutenaient mon courage, tandis que je poursuivais mon entreprise avec une ardeur sans défaillance. L’étude avait pâli ma joue, l’absence d’exercice avait amaigri mon corps. Parfois, au bord même de la certitude, je n’aboutissais pas ; et pourtant je n’abandonnais pas un espoir que le jour ou l’heure suivante réaliserait peut-être. L’unique secret que seul je possédais, était l’espoir auquel je m’étais consacré ; et la lune contemplait mes labeurs nocturnes, tandis que, dans la constance et l’essoufflement de l’impatience, je poursuivais la nature jusque dans ses cachettes. Qui concevra les horreurs de mon travail secret, tandis que je tâtonnais, profanant l’humidité des tombes, ou torturais l’animal vivant pour animer l’argile inerte ? Ce souvenir fait aujourd’hui trembler mes membres et trouble mon regard ; mais alors une impulsion irrésistible et presque frénétique me poussait en avant ; toute mon âme, toutes mes sensations ne semblaient plus exister que pour cette seule recherche. Celle-ci n’était plus, à vrai dire, qu’une extase isolée, qui ne faisait que renouveler l’intensité de mes sentiments dès qu’en l’absence de ce stimulant étrange je reprenais mes anciennes habitudes. Je ramassais des ossements dans les charniers, et mes doigts profanes troublaient les mystères de l’édifice humain. C’était dans une pièce, ou plutôt dans une cellule solitaire, en haut de la maison, et séparée de tous les autres appartements par une galerie et un escalier, que j’avais établi mon atelier d’immonde création ; mes yeux sortaient de leurs orbites devant les détails de mon œuvre. La salle de dissection et l’abattoir me fournissaient une grande partie de mes matériaux ; et mainte fois mon humanité se détourna avec écœurement de mon œuvre, au moment même où sous l’aiguillon d’une curiosité sans cesse croissante, j’étais sur le point d’aboutir.

Les mois d’été s’écoulèrent tandis que, corps et âme, je me donnais ainsi à cette seule ambition. C’était une saison délicieuse ; jamais les champs n’avaient donné moissons plus abondantes, ni les vignes plus généreuse vendange ; cependant mes regards étaient insensibles aux charmes de la nature. Et les mêmes sentiments qui me faisaient négliger les paysages dont j’étais entouré, me faisaient de même oublier ma famille, laissée si loin de moi, et que je n’avais pas vue depuis si longtemps. Je savais que mon silence l’inquiétait, et je me rappelais bien les paroles de mon père : « Je sais que tant que vous serez content de vous-même, vous penserez à nous avec affection, et que nous aurons régulièrement de vos nouvelles. Vous me pardonnerez si je considère une interruption quelconque de votre correspondance comme une preuve que vous négligez aussi vos autres devoirs. »

Je savais donc bien ce que penserait mon père ; mais je ne pouvais arracher mon esprit à mon travail, repoussant par lui-même, mais dont l’emprise sur mon imagination était irrésistible. Je voulais, pour ainsi dire, ajourner tout ce qui avait trait à mes sentiments d’affection, jusqu’au moment où serait complété le grand œuvre qui engloutissait toutes les habitudes de ma nature.

Je réfléchis alors que mon père serait injuste, s’il attribuait ma négligence au vice, ou à un manquement quelconque de ma part ; mais je suis aujourd’hui convaincu qu’il avait raison de penser que je n’étais pas absolument exempt de blâme. Un être humain en état de perfection devrait toujours conserver une âme calme et paisible, et ne jamais permettre à la passion ni à un désir éphémère de troubler sa tranquillité. Je ne pense pas que la poursuite de la science fasse exception à cette règle. Si l’étude à laquelle vous donnez vos efforts tend à affaiblir vos affections, et à faire disparaître en vous le goût des plaisirs simples auxquels ne peut se mêler nul alliage, cette étude est à coup sûr réprouvable, c’est-à-dire mal propre à l’esprit humain. Si l’on observait toujours cette règle, si nul homme ne permettait à aucune ambition de troubler la paix de ses affections familiales, la Grèce n’aurait pas connu l’esclavage ; César aurait épargné sa patrie ; l’Amérique eût été découverte moins soudainement ; et les empires du Mexique et du Pérou n’eussent point été détruits.

Mais je m’oublie à faire de la morale au moment le plus intéressant de mon histoire, et vos regards me rappellent à mon sujet.

Mon père ne me fit aucun reproche dans ses lettres, et ne donna d’autre signe qu’il remarquait mon silence, qu’en me demandant sur mes occupations des renseignements plus précis qu’auparavant. L’hiver, le printemps et l’été s’écoulèrent durant mes travaux ; mais je n’observai ni les fleurs, ni l’épanouissement des feuillages — spectacles qui m’avaient jadis donné une joie si parfaite, — tellement j’étais absorbé par mes recherches. Les feuilles, cette année-là, s’étaient flétries avant que mon travail approchât de sa fin ; et chaque jour alors me démontrait à quel point j’avais réussi. Mais mon anxiété contenait mon enthousiasme, et je ressemblais à un esclave condamné à peiner dans les mines ou à quelque autre labeur malsain, plutôt qu’à un artiste s’adonnant à son œuvre favorite. Toutes les nuits, une fièvre lente m’oppressait, et ma nervosité atteignait un degré douloureux ; la chute d’une feuille me faisait tressaillir, et j’évitais mes semblables comme si j’étais coupable d’un crime. Parfois, je m’alarmais en voyant quelle épave j’étais devenu ; seule l’énergie de ma résolution me soutenait : bientôt mes labeurs toucheraient à leur fin ; je crus que l’exercice et les plaisirs chasseraient ce commencement de maladie, et je me promis de m’y donner dès que ma création serait achevée.


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