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Frankenstein (1831)/Chapitre XVI

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« Créateur mille fois maudit ! Pourquoi vivais-je donc ? Pourquoi en cet instant n’éteignis-je point l’étincelle de vie que vous m’aviez si légèrement transmise ? Je ne le sais pas ; le désespoir ne s’était pas encore emparé complètement de moi ; mes sentiments étaient la rage et le désir de la vengeance. J’aurais avec joie détruit le chalet et ses habitants, et me serais rassasié de leurs cris d’horreur et de leur détresse.

« Lorsque la nuit arriva, je quittai ma retraite et j’errai à travers la forêt ; ne craignant plus désormais d’être découvert, je me laissai aller à exprimer ma souffrance en des hurlements terribles. J’étais semblable à une bête sauvage qui vient de rompre ses chaînes, détruisant les objets qui m’arrêtaient et traversant la forêt avec la vitesse du cerf. Ah ! quelle épouvantable nuit je passai alors ! Les froides étoiles brillaient ironiques, et les arbres nus balançaient au-dessus de moi leurs branches ; de temps à autre la voix mélodieuse d’un oiseau surgissait dans le silence universel. Tous les êtres, sauf moi, goûtaient le repos ou la joie ; et semblable au plus maudit des démons, je portais un enfer en moi-même ; voyant que nulle créature ne compatissait à mes maux, j’aurais voulu arracher les arbres, répandre autour de moi la ruine et la destruction, pour m’asseoir ensuite et savourer le spectacle du mal accompli.

« Mais c’était là un excès de sensation que je ne pouvais supporter ; l’excès même de l’effort physique m’accabla de fatigue, et je m’affaissai sur l’herbe humide, dans le dégoût et l’impuissance du désespoir. Parmi les milliers d’hommes existant sur terre, il n’en était pas un seul qui voulût me donner pitié ou aide ; devais-je donc nourrir envers mes ennemis des sentiments de bonté ? Non pas ! Dès cet instant, je déclarai à cette espèce une guerre éternelle, et surtout à celui qui m’avait formé pour me précipiter dans cette insoutenable souffrance.

« Le soleil se leva ; j’entendis la voix des hommes, et je connus qu’il m’était impossible, pendant toute la durée de cette journée, de m’en retourner dans ma retraite. Je me cachai donc dans d’épaisses broussailles, résolu à passer les heures suivantes à réfléchir à ma situation.

« Cette chaude lumière et la pureté de l’air du jour rétablirent en moi quelque tranquillité ; et réfléchissant à ce qui s’était passé dans le chalet, je ne pus m’empêcher de croire que je m’étais trop hâté de conclure. À coup sûr, j’avais agi avec imprudence. Il était évident que ma conversation avait intéressé le père à mon sort, et qu’il était stupide de ma part de m’être exposé à l’horreur de ses enfants. J’aurais dû rendre ma présence familière au vieux de Lacey, et ne me faire connaître que peu à peu aux autres membres de la famille, après les avoir préparés à mon arrivée. Mais je ne croyais pas que mes erreurs fussent irréparables ; et après avoir longuement réfléchi, je résolus de retourner au chalet, de retrouver le vieillard et de le persuader de se consacrer à ma cause.

« Ces pensées me calmèrent, et cette après-midi-là je tombai dans un sommeil profond ; mais la fièvre de mon sang ne permettait point que je fusse visité par des rêves paisibles. L’horrible scène de la veille se perpétrait sans cesse à nouveau sous mes yeux ; les femmes s’enfuyaient ; Félix, en sa fureur, m’entraînait loin des pieds de son père. Je m’éveillai épuisé ; et voyant que la nuit était déjà venue, je me glissai hors de mon refuge et partis à la recherche de ma nourriture.

« Ma faim apaisée, je me dirigeai vers le sentier connu qui menait au chalet. Tout y était en paix. Je me glissai dans ma hutte, et j’attendis en silence l’heure habituelle du lever de la famille. L’heure passa, le soleil s’éleva pendant longtemps dans les cieux, mais les hôtes de la maison ne paraissaient point. Je tremblais violemment, craignant quelque malheur horrible. L’intérieur du chalet était sombre, et je n’entendais aucun mouvement ; je ne peux décrire l’angoisse de cette attente.

« Bientôt deux paysans passèrent ; mais s’arrêtant devant le chalet, ils se mirent à converser en faisant des gestes violents ; je ne les comprenais pourtant pas, car ils parlaient la langue du pays, qui n’était pas celle de mes protecteurs. Peu de temps après, cependant, Félix s’approcha avec un autre homme ; j’en fus surpris, car je savais qu’il n’avait pas quitté le chalet ce matin-là ; et j’attendis anxieusement le moment de découvrir, d’après ses propos, la signification de ces circonstances extraordinaires.

« — Vous croyez-vous donc obligé, lui disait son compagnon, de payer trois mois de loyer et de perdre les produits de votre jardin ? Je ne cherche aucun profit injuste et je vous prie de réfléchir quelques jours avant de prendre une décision.

« — C’est complètement inutile, répondit Félix ; nous ne pouvons plus désormais habiter ce chalet. La vie de mon père y est en grand danger par suite des circonstances terribles que je vous ai décrites. Ma femme et ma sœur ne vaincront jamais leur horreur. Je vous prie de ne plus discuter à ce sujet avec moi. Prenez possession de votre logis, et laissez-moi m’enfuir de ces lieux. »

« Félix tremblait violemment en disant ces paroles. Il entra avec son compagnon dans le chalet, où ils restèrent quelques minutes, puis s’en allèrent. Jamais plus je ne revis un seul membre de la famille de Lacey.

« Je restai tout le jour dans ma hutte dans un état d’abattement et de désespoir complet. Mes protecteurs avaient disparu, brisant le seul lien qui m’attachât au monde. Pour la première fois, des sentiments de vengeance et de haine emplirent mon cœur, et je ne fis aucun effort pour les dominer ; mais me laissant emporter par le courant, j’inclinai mon esprit vers le mal et la mort. Lorsque je pensais à mes amis, à la voix calme de De Lacey, à la douceur des yeux d’Agathe, à la beauté exquise de la jeune fille arabe, ces pensées s’évanouissaient, et une crise de larmes m’apaisait quelque peu. Mais en songeant qu’ils m’avaient rejeté et abandonné, ma colère renaissait avec rage ; et incapable de nuire à une créature humaine, je m’attaquai avec fureur aux objets inanimés. À mesure que la nuit avançait, je plaçai autour du chalet divers combustibles, et après avoir détruit dans le jardin toute trace de culture, j’attendis avec impatience le coucher de la lune pour commencer mes opérations.

« Tandis que la nuit poursuivait son cours, la bise, s’élevant des forêts, dispersa rapidement les nuages qui s’attardaient dans les cieux ; l’ouragan passait avec fureur comme une avalanche effrayante, et déchaînait en mon esprit une espèce de folie, qui renversa toutes les barrières de la raison et de la réflexion. J’allumai une branche sèche, et me livrai à une danse sauvage autour du chalet dont j’avais arrêté le sort, les yeux toujours fixés à l’occident sur l’horizon, dont la lune touchait presque le bord. Enfin une partie de son orbe disparut, et je brandis ma torche ; l’astre s’enfonça, et poussant un cri perçant, j’allumai la paille et la bruyère, et les buissons que j’avais accumulés. Le vent avivait les flammes, qui bientôt enveloppèrent le chalet, s’y collèrent, le léchèrent de leurs langues fourchues et destructrices.

« Dès que j’eus constaté qu’aucune aide n’eût pu sauver une seule partie de l’habitation, je quittai ce spectacle et me réfugiai dans les bois.

« Vers quel lieu du monde ouvert devant moi, de-vais-je alors diriger mes pas ? Je résolus de fuir loin du théâtre de mes malheurs ; mais entouré de haine et de mépris, tous les pays devaient m’être également horribles. Puis, la pensée de votre existence me traversa l’esprit. Je savais, par vos papiers, que vous étiez mon père, mon créateur ; et à qui pourrais-je mieux m’adresser qu’à celui qui m’avait donné la vie ? Parmi les leçons que Félix donnait à Safie, la géographie n’avait pas été omise ; je connaissais ainsi les situations respectives des différents pays de la terre. Vous aviez indiqué Genève comme le lieu de votre naissance ; et c’est vers cette ville que je résolus de me diriger.

« Mais comment me guider ? Je savais qu’il fallait me tourner vers le sud-ouest ; mais je n’avais que le soleil pour guide. J’ignorais les noms des villes que je devais traverser, et je ne pouvais me renseigner auprès de nul être vivant ; mais je ne désespérai point. C’était de vous seul que je pouvais attendre un secours, bien qu’à votre égard je ne ressentisse que de la haine. Créateur indifférent et sans cœur ! Vous m’aviez doué de perceptions et de passions, puis abandonné au mépris et à l’horreur que j’inspirais aux humains. Pourtant, c’était de vous seul que j’avais le droit d’exiger pitié et justice ; et c’est auprès de vous que je résolus d’aller chercher cette justice, que je m’efforçais en vain de trouver auprès de tout autre être à forme humaine.

« Mes voyages durèrent longtemps, et mes souffrances furent intenses. L’automne était déjà fort avancé lorsque je quittai la région où j’avais si longtemps vécu. Je ne voyageais que la nuit, craignant d’apercevoir le visage d’un être humain. Autour de moi, la nature se dépouilla de ses attraits, le soleil perdit sa chaleur, j’étais exposé sans cesse à la neige et aux pluies ; de grandes rivières gelaient ; la surface du sol était dure, glaciale, dénudée, et je ne trouvais point d’abri. Ô terre ! combien de fois ne couvris-je pas de malédictions la cause de mon existence ! La douceur de ma nature s’était enfuie, et toute chose se changeait dans mon âme en fiel et en amertume. Plus j’approchais de votre résidence, plus je sentais au fond de mon cœur brûler la flamme de la vengeance. La neige tombait, les rivières se changeaient en glace, mais je ne connaissais point le repos. Quelques indications accidentelles me guidaient parfois, et j’avais une carte du pays, mais il m’arrivait souvent d’errer loin de ma route. L’angoisse ne me laissait aucun répit ; nul incident ne surgissait qui ne pût servir d’aliment à ma rage et à ma souffrance ; mais un événement se produisit à mon arrivée près des frontières suisses, alors que le soleil avait retrouvé sa chaleur et la terre repris son aspect verdoyant, qui augmenta particulièrement l’amertume et l’horreur de ce que je ressentais.

« Je me reposais généralement durant le jour, et je ne voyageais que sous la protection de la nuit contre le regard des hommes. Un matin, cependant, voyant que mon chemin traversait une forêt épaisse, je me laissai aller à poursuivre mon voyage après le lever du soleil ; le jour, un des premiers du printemps, me ranimait moi-même par sa lumière charmante et son air embaumé. Je sentais revivre en moi des émotions douces et délicieuses que depuis longtemps je croyais mortes. À demi surpris par la nouveauté de ces sensations, je me laissai emporter par elles ; oubliant ma solitude et ma difformité, j’osais être heureux ! Des larmes de bonheur couvrirent à nouveau mon visage, et j’allai jusqu’à lever un regard humide de reconnaissance vers le soleil béni qui me dispensait une joie si profonde.

« Je continuai d’errer, parmi les sentiers de la forêt, jusqu’à sa lisière que suivait une rivière rapide et profonde où beaucoup d’arbres plongeaient leurs branches bourgeonnantes en ce printemps nouveau. Là, je m’arrêtai, incertain du chemin à suivre, lorsqu’un bruit de voix me fit cacher à l’ombre d’un cyprès. À peine avais-je disparu, qu’une jeune fille arriva en courant vers l’endroit où j’étais caché ; elle riait comme si quelqu’un la poursuivait en jouant. Elle continuait sa course le long des bords abrupts de la rivière, mais soudain son pied glissa : elle tomba dans le courant rapide. Je me précipitai hors de mon abri, et luttant contre la force de l’eau, je réussis, au prix d’efforts extrêmes, à la sauver et à la ramener sur la rive. Elle avait perdu connaissance ; et j’essayais, par tous les moyens possibles, de lui faire reprendre ses sens, quand je fus interrompu soudain par l’arrivée d’un paysan, probablement celui devant qui elle s’enfuyait dans ses jeux. En m’apercevant, il se précipita sur moi, arracha de mes bras la jeune fille, et s’enfonça rapidement dans la forêt. Je le suivis immédiatement, sans savoir pourquoi ; mais lorsqu’il me vit m’approcher, il épaula dans ma direction un fusil qu’il portait, et fît feu. Je tombai sur le sol, et l’homme qui m’avait attaqué, redoublant de vitesse, s’échappa dans la forêt.

« Telle était donc la récompense de mes intentions bienfaisantes ! J’avais sauvé de la mort un être humain, et pour récompense, je me tordais sous la souffrance aigüe d’une blessure où chair et os étaient broyés. Les sentiments de bonté et de douceur auxquels je m’étais abandonné quelques instants auparavant, firent place à une fureur démoniaque et à des grincements de dents. Irrité par la douleur, je vouai à l’humanité entière une haine éternelle et vengeresse. Mais l’intensité de la souffrance m’accabla ; mon pouls s’arrêta, et je m’évanouis.

« Je passai dans les bois plusieurs semaines misérables, essayant de guérir ma blessure. La balle m’était entrée dans l’épaule, et je ne savais si elle y était restée ou l’avait traversée ; en tout cas, je n’avais aucun moyen de l’extraire. Ma souffrance s’augmentait, en outre, de l’accablante conscience de l’injustice et de l’ingratitude dont témoignait le geste qui l’avait causée. Chaque jour, mes vœux appelaient la vengeance, une vengeance profonde et mortelle, la seule qui pût compenser l’insulte et le mal que je subissais.

« Au bout de quelques semaines, ma plaie se cicatrisa, et je pus poursuivre ma route. L’éclat du soleil, la tiédeur des brises printanières ne pouvaient adoucir mes malheurs ; chaque joie était un mensonge, un outrage à mon abandon, et me faisait éprouver plus douloureusement encore que je n’avais été créé pour goûter aucune douceur.

« Mais la fin de mes fatigues approchait ; et, en deux mois, j’arrivai aux environs de Genève.

« C’était le soir ; je me retirai en un endroit secret parmi les champs du voisinage pour réfléchir à la manière dont je m’adresserais à vous. J’étais accablé de fatigue et de faim, et infiniment trop malheureux pour goûter la douceur des brises du soir ou la beauté du couchant derrière les monts énormes du Jura.

« Un léger somme m’épargna alors la souffrance de la réflexion ; mais il fut troublé par l’arrivée d’un bel enfant, qui entra en courant dans l’abri que j’avais choisi, avec tout l’enjouement de son âge. En le regardant, l’idée me vint soudainement que cette jeune créature n’avait aucun préjugé, et avait trop peu vécu pour concevoir l’horreur de la difformité. Si donc je pouvais m’en saisir, et en faire mon compagnon et mon ami, je ne serais pas si abandonné sur cette terre habitée par les hommes.

« Sous cette impulsion, je saisis l’enfant à son passage, et je l’attirai vers moi. Dès qu’il m’aperçut, il se couvrit les yeux et poussa un cri perçant ; j’arrachai violemment ses mains de son visage : « Enfant, lui dis-je, que veut dire cette attitude ? Je ne veux pas te faire de mal ; écoute-moi ! »

Il se débattait violemment. « Laissez-moi partir, cria-t-il ; monstre, vilain misérable, vous voulez me manger et me déchirer en morceaux. Vous êtes un ogre ; laissez-moi m’en aller ou je le dirai à mon père ! »

« Enfant, tu ne reverras jamais ton père ; tu vas me suivre. »

« Affreux monstre, laissez-moi partir ! Mon père est syndic ; c’est M. Frankenstein ; il vous punira. Vous n’oseriez pas me garder. »

« Frankenstein ! Tu appartiens donc à mon ennemi, à celui dont j’ai juré de tirer une vengeance éternelle ! Tu seras ma première victime ! »

« L’enfant se débattait encore, et m’accablait d’injures qui me désespéraient ; je lui serrai la gorge pour étouffer ses cris ; et en un instant il se trouva mort à mes pieds.

« Je regardai ma victime, et mon cœur se gonfla d’exultation, d’un triomphe infernal ; battant des mains, je m’écriai : « Moi aussi, je peux créer le désespoir : mon ennemi n’est pas invulnérable ; cette mort le désespérera, et mille autres malheurs le tourmenteront et causeront sa propre mort. »

« En fixant mes regards sur l’enfant, je vis briller quelque chose sur sa poitrine. Je m’en emparai ; c’était le portrait d’une femme admirablement belle. Malgré ma volonté criminelle, il me calmait et m’attirait. Pendant quelques instants, je restai sous le charme de ses yeux noirs frangés de longs cils et de ses lèvres exquises. Mais bientôt ma fureur renaquit : je songeais que j’étais à jamais privé des joies que peuvent dispenser d’aussi belles créatures ; et celle dont je contemplais les traits aurait, en m’apercevant, mué cet air de divine bienveillance en une expression d’horreur et d’épouvante.

« Pourriez-vous vous étonner que semblables pensées m’aient transporté de rage ? Je m’étonne seulement qu’en cet instant, au lieu de traduire mes sentiments à l’aide d’exclamations de souffrance, je ne me sois pas précipité parmi les humains pour périr en essayant de les annihiler.

« Alors que ces sentiments m’accablaient encore, je quittai l’endroit où j’avais commis le meurtre, et cherchant un abri plus secret, j’entrai dans une grange qui m’avait semblé vide. Une femme dormait sur de la paille ; elle était jeune ; pas aussi belle, certes, que celle dont j’avais le portrait ; mais d’un aspect agréable et d’une fraîcheur exquise d’être jeune et sain. Voici donc, me dis-je, une de ces créatures dont les sourires confèrent la joie à tous les êtres, sauf à moi. Et je me penchai au-dessus d’elle, et je murmurai : « Éveille-toi, ô toute belle ; celui qui t’aime est près de toi, celui qui donnerait sa vie pour obtenir de tes yeux un seul regard d’affection. Ma bien-aimée, éveille-toi ! »

« La femme endormie fit un mouvement ; un frisson de terreur me traversa ; allait-elle donc s’éveiller, me voir, me maudire, et dénoncer le meurtrier ? À coup sûr, elle agirait de la sorte, si ses yeux obscurcis s’ouvraient et si elle m’apercevait. Cette pensée me rendit fou, et le démon s’éveilla en moi : ce n’est pas moi, mais elle qui sera châtiée ; c’est elle qui expiera ce meurtre, que j’ai commis parce que je suis à jamais privé de tout ce qu’elle pourrait me donner. C’est en elle que se trouvait la cause du crime ; que sur elle s’abatte donc le châtiment ! Grâce aux leçons de Félix et aux lois sanguinaires de l’homme, je savais alors comment causer le mal. Je me penchai sur elle, et je fixai le portrait dans un pli de sa robe. Elle fit encore un mouvement, et je m’enfuis.

« Pendant plusieurs jours, je hantai l’endroit où s’étaient déroulés ces événements ; parfois je voulais voir, parfois j’étais résolu à quitter à jamais le monde et ses souffrances. Je finis par errer vers ces montagnes, et, jusqu’à maintenant, j’ai exploré leurs anfractuosités immenses, consumé d’une passion brûlante que vous seul pouvez satisfaire. Il n’est pas permis que nous nous séparions avant que vous m’ayez promis d’obéir à ma demande. Je suis seul, et je souffre ; les hommes repoussent ma société ; mais une femme, aussi difforme et horrible que moi, ne se refuserait pas à moi. Il faut que ma compagne soit de la même espèce, ait les mêmes défauts que les miens ! Tel est l’être qu’il vous faut créer ! »


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