75 percent.svg

Frankenstein (1831)/Chapitre XX

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
◄   Chapitre XIX Chapitre XXI   ►


J’étais assis un soir dans mon laboratoire ; le soleil était couché et la lune se levait sur la mer ; je n’avais pas assez de lumière pour continuer, et je restais oisif, me demandant si j’interromprais mon travail pendant la nuit, où si j’en hâterais l’achèvement en m’y donnant sans relâche. Tandis que je veillais, une série de réflexions m’amenèrent à étudier les résultats de mes efforts actuels. Trois ans auparavant je me consacrais à une œuvre semblable, et j’avais créé un démon dont la barbarie sans exemple avait semé la désolation dans mon cœur et le remords le plus amer. Or, j’étais sur le point de composer une créature dont le caractère m’était également inconnu ; elle pouvait devenir mille fois aussi criminelle que sa pareille, et prendre plaisir pour eux-mêmes à l’assassinat et au mal. Lui avait juré de quitter les régions habitées par l’homme et de se cacher dans les déserts ; mais non pas elle ; et celle-ci, qui selon toute probabilité, allait devenir un animal doué de pensée et de raison, refuserait peut-être de se plier à un pacte fait avant sa création. Peut-être même se haïraient-ils l’un l’autre ; celui qui vivait déjà exécrait sa propre difformité ; ne concevrait-il pas pour elle une horreur plus grande encore quand elle se présenterait à ses yeux sous la forme féminine ? Et elle aussi pourrait se détourner de lui avec dégoût vers la beauté supérieure de l’homme ; elle le quitterait peut-être, et il se retrouverait seul, exaspéré par la provocation nouvelle d’un abandon par un être de son espèce.

Et même s’ils quittaient l’Europe et allaient habiter les déserts du Nouveau Monde, un des premiers résultats de ces sympathies dont le démon éprouvait le besoin, serait la naissance d’enfants, et une race de démons se propagerait sur terre, qui ferait peut-être de l’existence même de l’espèce humaine une condition précaire et où régnerait la terreur. Avais-je le droit, dans mon propre intérêt, d’imposer éternellement ce fléau aux générations à venir ? J’avais jadis été ému par les sophismes de l’être que j’avais créé ; ses menaces infernales m’avaient privé de mes sens ; mais alors, pour la première fois, le danger de ma promesse m’apparut soudain ; je tremblai à la pensée que les siècles à venir me maudiraient peut-être comme l’être responsable de leur malheur, dont l’égoïsme n’avait pas hésité à acheter sa propre paix au prix de l’existence, peut-être, de la race humaine tout entière.

Je tremblais et me sentais défaillir, quand, levant les yeux, j’aperçus au clair de lune, le démon à ma fenêtre. Un ricanement sinistre rida ses lèvres au moment où il me regarda, tandis que je me consacrais à la tâche qu’il m’avait assignée. À coup sûr, il m’avait suivi dans mes voyages ; il s’était arrêté dans les forêts, caché dans des grottes ou réfugié dans les landes immenses et désertes ; et il était maintenant là pour suivre mon travail et réclamer l’accomplissement de ma promesse.

Tandis que je le regardais, sa physionomie exprimait la malice et la traîtrise les plus noires. Je ressentis une sensation de folie en songeant à ma promesse de créer un second être pareil à lui, et tremblant de colère, je déchirai en lambeaux l’œuvre que j’avais commencée. Le misérable me vit détruire la créature dont dépendait le bonheur de sa vie à venir, et disparut en poussant un hurlement de désespoir et de vengeance.

Je quittai la pièce, et fermant la porte à clé, je fis en mon cœur le serment solennel de ne jamais reprendre mes travaux ; puis, d’un pas tremblant, je me rendis dans ma propre chambre. J’étais seul ; nul n’était près de moi pour dissiper les ténèbres, ni pour me soulager de l’oppression accablante issue de cauchemars terribles.

Plusieurs heures se passèrent, et je restais près de ma fenêtre à contempler la mer ; elle était presque immobile, car les vents étaient assoupis, et la nature entière reposait sous le regard de la lune sereine. Seules quelques barques de pêche faisaient tache sur l’onde, et de temps à autre une douce brise m’apportait le bruit de la voix des pêcheurs s’appelant les uns les autres. Je sentais le silence, bien qu’à peine conscient de sa profondeur extrême, quand soudain je perçus le clapotis de rames tout auprès du rivage, et quelqu’un aborda tout près de mon logis.

Quelques minutes après, j’entendis craquer ma porte, comme si on essayait de l’ouvrir doucement. Je tremblais de la tête aux pieds ; je pressentais qui venait ; je voulus avertir un des paysans qui habitaient une chaumière proche de la mienne ; mais je fus accablé d’une sensation d’impuissance, que déjà j’avais si souvent éprouvée au cours de ces cauchemars terribles où l’on essaie en vain d’échapper à un danger menaçant, et je me sentis cloué au sol.

Bientôt j’entendis des pas dans le corridor ; la porte s’ouvrit, et le misérable que j’attendais apparut. Fermant la porte, il s’approcha de moi, et me dit d’une voix étouffée :

— Vous avez détruit l’œuvre que vous aviez commencée ; quelle est donc votre intention ? Oserez-vous rompre votre promesse ? J’ai supporté le travail et la détresse ; j’ai quitté la Suisse en même temps que vous ; j’ai suivi secrètement les rives du Rhin ; je suis passé par ses îles couvertes de saules et j’ai franchi les sommets de ses monts. J’ai habité plusieurs mois les landes de l’Angleterre et les déserts de l’Écosse. J’ai enduré des fatigues immenses, le froid et la faim ; oserez-vous détruire mes espérances ?

— Disparaissez ! En effet, je romps ma promesse ; jamais je ne créerai d’être semblable à vous, d’une difformité et d’une malice égales.

— Esclave ! Jadis j’ai raisonné avec vous, mais vous vous êtes démontré indigne de ma condescendance. Souvenez-vous de ma puissance ; vous vous croyez malheureux, mais je peux vous rendre à tel point misérable que la lumière du jour vous sera odieuse. Vous êtes mon créateur, mais je suis votre maître, obéissez !

— L’heure de mon irrésolution est passée, et celle de votre puissance est arrivée. Vos menaces ne peuvent m’émouvoir jusqu’à me faire accomplir un acte de méchanceté ; mais elles me confirment dans ma résolution de ne pas vous créer une compagne dans le crime. Vais-je donc, de sang-froid, lâcher sur le monde un démon dont la joie réside dans la mort et le malheur ? Partez ! Je suis ferme, et vos paroles ne feront qu’exaspérer ma rage.

Le monstre vit ma détermination peinte sur mon visage, et grinça des dents, dans l’impuissance de sa colère.

— Chaque homme, s’écria-t-il, trouvera donc une épouse pour son sein, et chaque bête aura sa femelle, tandis que je resterai seul ? J’avais en moi des sentiments d’affection, qui ont trouvé pour récompense la haine et le mépris. Homme ! tu peux haïr, mais prends garde ! tes heures se passeront dans la terreur et la souffrance, et le coup tombera bientôt qui doit te ravir le bonheur pour toujours. Seras-tu heureux tandis que je m’avilirai dans l’intensité de ma souffrance ? Tu peux détruire mes autres passions, mais la vengeance me reste, la vengeance ! désormais plus chère à mon cœur que la lumière ou la nourriture ! Je mourrai peut-être, mais toi d’abord, mon créateur et mon bourreau, tu maudiras le soleil qui contemplera ta misère. Prends garde ; car je suis sans peur, par conséquent puissant. Je veillerai avec la ruse du serpent pour pouvoir piquer du même venin. Homme, tu te repentiras du mal que tu causes !

— Cesse, démon, d’empoisonner l’air de ces paroles de haine. Je t’ai fait connaître ma résolution, et ne suis pas lâche au point de me courber sous des mots. Va-t’en, je suis inexorable.

— Bien, je pars ; mais souviens-toi ! je serai près de toi le soir de ton mariage.

Je bondis en avant et m’écriai :

— Lâche ! avant de signer mon arrêt de mort, assure-toi d’abord de ta propre sécurité.

Je l’aurais saisi ; mais il m’échappa et quitta précipitamment la maison. Quelques instants après, je le vis dans sa barque, qui s’élança sur les eaux avec la rapidité de la flèche et se perdit bientôt au milieu des vagues.

Tout redevint silencieux, mais ses paroles résonnaient encore à mes oreilles. Je brûlais du désir furieux de poursuivre le destructeur de ma paix et de le précipiter dans l’océan. Je parcourais ma chambre avec hâte et dans le trouble, tandis que mon imagination évoquait mille scènes qui m’angoissaient et me suppliciaient. Pourquoi ne l’avais-je pas suivi, et attaqué corps à corps en une lutte mortelle ? Mais je l’avais laissé partir, et il s’était dirigé vers la terre. Je frémissais en me demandant quelle serait la première victime sacrifiée à son insatiable vengeance. Puis je me souvenais encore de ses paroles : Je serai près de toi le soir de ton mariage. Telle était donc la date fixée pour l’accomplissement de ma destinée. C’était alors que je mourrais, pour satisfaire et éteindre à la fois sa haine. Cette perspective ne me causait aucune peur ; pourtant, quand je songeais à mon Elizabeth bien-aimée, à ses larmes et à son chagrin sans fin en voyant si cruellement arraché de ses bras celui qui l’aimait, des larmes, les premières que j’eusse versées depuis des mois, coulèrent de mes yeux ; et je résolus de ne pas tomber sous les coups de mon ennemi sans lutter désespérément.

La nuit s’écoula, et le soleil se leva sur l’océan ; mes sentiments se calmèrent, si l’on peut appeler calme cet état où la rage disparaît dans la profondeur du désespoir. Je quittai la demeure où avait eu lieu cette discussion horrible, et je me promenai sur la plage de la mer, que je considérais presque comme une barrière insurmontable entre moi et mes semblables ; bien plus, j’allais jusqu’à souhaiter qu’il en fût ainsi. J’aurais voulu pouvoir passer ma vie sur ce rocher stérile, vie morne il est vrai, mais sans jamais subir le choc soudain d’un malheur. Si je repartais, c’était pour être sacrifié, ou pour voir ceux que j’aimais le plus mourir sous l’étreinte d’un démon créé par moi-même.

Je parcourais l’île comme un spectre sans repos, séparé de tout ce qu’il aime et angoissé de cette séparation. Lorsque le soleil atteignit sa hauteur du midi, je m’étendis sur l’herbe, et un sommeil profond m’accabla. J’étais resté éveillé toute la nuit précédente, mes nerfs étaient agités, et mes yeux enflammés à force de veille et de souffrance. Le sommeil où je tombai alors me rafraîchit ; quand je me réveillai, il me sembla de nouveau appartenir à une race d’êtres semblables à moi-même, et je me mis à réfléchir avec plus de calme sur ce qui s’était passé ; pourtant, les paroles du démon retentissaient toujours comme un glas à mes oreilles ; elles avaient l’apparence d’un rêve, mais avec la netteté et le poids de la réalité.

Le soleil était déjà bas, et j’étais encore assis sur le rivage, calmant ma faim, devenue intense, à l’aide d’un gâteau d’avoine, lorsque je vis une barque de pêche atterrir près de moi ; un des hommes m’apporta un paquet ; il contenait des lettres de Genève, et une de Clerval insistant pour que je le rejoignisse. Il disait que son temps se passait inutilement où il se trouvait ; que des lettres des amis qu’il s’était faits à Londres souhaitaient son retour pour conclure les négociations entamées en vue de son voyage aux Indes. Il ne pouvait ajourner davantage son départ ; mais comme son retour à Londres pouvait être suivi, plus tôt même qu’il ne le supposait alors, de son grand voyage il me suppliait de lui accorder le plus possible de mon temps. Il me conjurait donc de quitter mon île solitaire et de le rencontrer à Perth, pour partir ensemble vers le sud. Cette lettre me rappela, dans une grande mesure, à la vie, et je résolus de quitter mon île dans les deux jours.

Cependant, avant de partir, il me fallait accomplir un acte dont la pensée me faisait frissonner ; il fallait emballer mes instruments de laboratoire, entrer pour cela dans la pièce où avait eu lieu mon affreux travail, et manier des objets dont la vue m’atterrait. Le lendemain matin, au lever du jour, je rassemblai mon courage et j’ouvris la porte de mon laboratoire. Les restes de la créature à demi formée que j’avais détruite, étaient éparpillés sur le plancher, et il me semblait presque avoir mutilé la chair vivante d’un être humain. Je m’arrêtai pour me recueillir, je pénétrai dans la pièce. D’une main tremblante j’emportai les instruments ; mais je réfléchis que je ne devrais point laisser là les restes de mon œuvre, qui exciteraient l’horreur et les soupçons des paysans ; je les mis donc dans un panier avec une grande quantité de cailloux, et les ayant rangés, je résolus de les jeter dans la mer le soir même ; dans l’intervalle, je restai assis sur la grève, à nettoyer et à mettre en ordre mes appareils de chimie.

Nul changement ne saurait être plus complet que celui qui s’était produit en moi depuis la nuit où le démon m’était apparu. Je considérais auparavant ma promesse avec des sentiments de ténébreux désespoir, comme devant être remplie en dépit de toutes les conséquences possibles ; il me semblait désormais qu’un voile était tombé devant mes yeux, et que pour la première fois j’y voyais clairement. L’idée de reprendre mes travaux ne se présenta pas une seule fois à mon esprit ; la menace que j’avais entendue était un poids sur ma pensée, mais je ne réfléchissais pas qu’un acte volontaire de ma part pût l’écarter. J’avais décidé en mon esprit que la création d’un autre être semblable au démon que j’avais d’abord formé, serait un acte de l’égoïsme le plus vil et le plus atroce ; et je bannissais de mon esprit toute pensée susceptible de conduire à une conclusion différente.

Entre deux et trois heures du matin, la lune se leva ; mettant alors mon panier sur un petit bateau, je m’éloignai jusqu’à environ quatre milles du rivage. L’endroit était complètement solitaire ; quelques barques rentraient vers la terre, mais je pris une direction opposée. Il me semblait que j’allais commettre un crime épouvantable, et que j’évitais avec un frisson d’angoisse, toute rencontre avec mes semblables. À un certain moment la lune, limpide l’instant d’auparavant, passa soudain sous un nuage épais, et je profitai de l’ombre pour jeter mon panier dans la mer ; j’écoutai le bouillonnement qu’il fît en s’enfonçant, et m’éloignai de l’endroit. Des nuages couvrirent le ciel, mais l’air était pur, bien que refroidi par une brise qui se levait du nord-est ; il me rafraîchit, et me remplit de sensations si agréables que je résolus de prolonger mon séjour sur l’eau ; je fixai donc le gouvernail dans le sens où voguait le bateau, et je m’étendis au fond de l’embarcation. Des nuages cachaient la lune, tout était obscur, et je n’entendais que le bruit de la quille fendant les flots ; bercé par ce murmure, je tombai, en peu de temps, dans un profond sommeil.

Je ne sais combien de temps je restai ainsi, mais, quand je m’éveillai, je vis que le soleil était déjà très haut. Le vent était fort, et les vagues menaçaient continuellement la sécurité de mon esquif. Je m’aperçus que le vent venait du nord-est, et qu’il devait m’avoir entraîné loin de la côte où je m’étais embarqué. J’essayai de changer de direction, mais je m’aperçus bientôt que si je continuais, le bateau s’emplirait immédiatement d’eau. Dans cette situation, je n’avais qu’à me laisser pousser par le vent. J’avoue avoir éprouvé quelques sensations de terreur. Je n’avais pas de boussole, et je connaissais si mal la géographie de cette partie du monde, que le soleil ne me servait guère. J’aurais pu être chassé vers les déserts de l’Atlantique, subir toutes les tortures de la faim, ou disparaître au milieu des vagues immenses qui mugissaient et s’entrechoquaient autour de moi. Il y avait déjà bien des heures que j’étais parti, et je sentais le tourment d’une soif ardente, prélude de mes autres souffrances. J’observai les cieux, couverts de nuages chassés par le vent et qui se succédaient sans cesse. Je considérai la mer, qui devait être ma tombe. « Démon ! m’écriai-je, ton œuvre est déjà presque achevée ! » Je pensai à Elizabeth, à mon père et à Clerval, que j’avais laissés tous derrière moi, et sur lesquels le monstre pouvait assouvir ses passions les plus sanguinaires et les plus inexorables. Cette pensée me plongea dans un cauchemar si désespéré et si effrayant, que maintenant même, alors que cette scène est sur le point de disparaître à mes yeux pour toujours, je frémis d’y songer.

Plusieurs heures se passèrent ainsi ; mais peu à peu, tandis que le soleil baissait vers l’horizon, le vent se changea en une brise légère, et les grandes lames disparurent de la mer. Cependant elles firent place à une forte houle ; je me sentis malade, et c’est à peine si j’étais capable de tenir le gouvernail, quand j’aperçus soudain vers le sud la crête d’une haute falaise.

Presque épuisé de fatigue et par l’attente terrible de ces longues heures, cette certitude soudaine de survivre envahit mon cœur comme un flot tiède de joie, et les larmes jaillirent de mes yeux.

Que nos sentiments sont donc changeants, et combien étrange cet amour ardent de la vie même au milieu de la plus extrême misère ! Je fis une autre voile avec une partie de mes habits, et me dirigeai impatiemment vers la terre. Elle semblait rocheuse ; mais, en approchant davantage, j’y aperçus des traces de culture. Je vis des vaisseaux près du rivage, et me trouvai soudain transporté dans le voisinage de la civilisation des hommes. J’observai exactement les sinuosités du terrain, et me guidai sur un clocher que je vis surgir derrière un petit promontoire. Dans l’état d’extrême faiblesse où je me trouvais, je résolus de me diriger directement vers la ville, où je me procurerais le plus facilement de la nourriture. J’avais heureusement de l’argent sur moi. En doublant le promontoire, j’aperçus une ville coquette et un beau port, dans lequel j’entrai, le cœur exultant de joie, tant je m’attendais peu à être ainsi sauvé.

Tandis que je m’occupais d’amarrer le bateau et de plier les voiles, plusieurs personnes s’assemblèrent autour de moi ; elles paraissaient très surprises de mon apparition ; mais au lieu de m’offrir une aide quelconque, elles chuchotaient ensemble avec des gestes qui, en toute autre circonstance, m’eussent quelque peu alarmé. Je remarquai seulement alors qu’elles parlaient anglais, et je m’adressai donc à elles dans cette langue.

— Mes chers amis, leur dis-je, auriez-vous la bonté de m’apprendre le nom de cette ville, et de me dire où je suis ?

— Vous le saurez bientôt, me répondit un homme d’une voix rauque. Vous ne trouverez peut-être pas l’endroit de votre goût ; mais on ne vous demandera pas votre avis pour vous loger, vous pouvez en être sûr.

Je fus fort surpris de recevoir d’un étranger une réponse aussi brutale ; et l’expression hostile et irritée de ses compagnons me déconcerta de même.

— Pourquoi me répondez-vous si peu civilement ? répliquai-je. À coup sûr ce n’est pas l’habitude des Anglais de recevoir les étrangers de façon si peu hospitalière.

— Je ne sais pas, dit l’homme, quelle peut être l’habitude des Anglais ; mais c’est l’habitude des Irlandais de haïr les criminels.

Pendant cette étrange conversation, je vis la foule augmenter rapidement. Les visages exprimaient un mélange de curiosité et de colère, qui me troublait, et, dans une certaine mesure, m’alarmait. Je demandai le chemin de l’auberge ; mais personne ne me répondit. Je me mis alors en marche, et un murmure s’éleva de la foule, qui me suivait et m’accompagnait ; puis un homme à l’air sinistre s’approcha de moi, me frappa sur l’épaule et me dit :

— Venez, monsieur, et suivez-moi chez Mr. Kirwin, pour vous expliquer.

— Qui est Mr. Kirwin ? Pourquoi veut-on que je m’explique ? Ne sommes-nous pas en pays libre ?

— Certainement, monsieur, libre pour les honnêtes gens, Mr. Kirwin est magistrat ; et vous vous expliquerez sur la mort d’un gentilhomme qui a été trouvé assassiné hier soir.

Cette réponse me fit tressaillir ; mais je retrouvai vite mon calme. J’étais innocent ; la preuve en était facile ; je suivis mon guide en silence, et je fus conduit dans une des plus belles maisons de la ville. J’étais sur le point de tomber de fatigue et de faim ; mais, au milieu de la foule, je crus politique de rassembler toutes mes forces, pour qu’aucune faiblesse physique ne fût interprétée comme un signe de peur ou d’une conscience criminelle. Je me doutais peu alors de la calamité qui, quelques instants après, devait m’accabler, et faire sombrer dans l’horreur et le désespoir toute crainte de déshonneur ou de mort.

Il faut ici que je m’arrête ; car j’ai besoin de tout mon courage pour évoquer, dans la précision de leurs détails, le souvenir des événements affreux que je vais vous narrer.


◄   Chapitre XIX Chapitre XX Chapitre XXI   ►