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Frankenstein (1831)/Lettre I

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Saint-Pétersbourg, 11 décembre 17…

Vous vous réjouirez d’apprendre que nul accident n’a marqué le commencement d’une entreprise que vous regardiez avec de si funestes pressentiments. Je suis arrivé ici hier et mon premier soin est d’assurer ma chère sœur de ma prospérité, et de ma confiance croissante en le succès de mon projet.

Me voici déjà bien loin au nord de Londres ; en me promenant dans les rues de Pétersbourg, je sens sur mes joues la bise du nord, qui me fouette le sang et m’inonde de la joie de vivre. Comprenez-vous ce sentiment ? Cette bise, venue des régions vers lesquelles je voyage, me donne un avant-goût de ces climats glacés. Sous le souffle de ce vent de la promesse, les rêves de mes jours gagnent en ferveur et en intensité. C’est en vain que j’essaie de croire que le pôle est le royaume des glaces et de la désolation : il se présente sans cesse à mon esprit comme le pays de la beauté et de la joie. Là-bas, ô Margaret, le soleil est toujours visible : son disque immense, effleurant l’horizon, répand une splendeur perpétuelle. De ces régions (car si vous le voulez bien, ma sœur, j’en croirai les navigateurs qui m’y précédèrent), de ces régions, la neige et la gelée sont bannies ; et voguant sur une mer calme, peut-être serons-nous poussés vers une terre dont les merveilles et la beauté dépassent celles de toutes les régions encore découvertes sur le globe habitable. Les produits et les caractères en seront peut-être sans exemple, comme aussi sans doute l’aspect des corps célestes dans ces solitudes inexplorées. Que ne peut-on s’attendre à voir dans un pays de lumière éternelle ? J’y découvrirai peut-être la force merveilleuse qui attire à elle l’aiguille ; peut-être y coordonnerai-je mille observations célestes, dont ce seul voyage suffira pour harmoniser désormais les discordances apparentes. Le spectacle d’une partie du monde encore inconnue rassasiera ma curiosité ardente ; peut-être mes pas fouleront-ils un sol où l’empreinte du pied de l’homme n’est jamais encore apparue.

Telles sont les séductions qui m’appellent, et elles suffisent pour vaincre toutes les craintes de danger ou de mort, pour m’inciter à entreprendre ce laborieux voyage avec la joie qu’éprouve un enfant, lorsqu’au début d’une expédition de découvertes il s’embarque avec ses compagnons de vacances pour remonter, dans un frêle esquif, sa rivière natale. Mais à supposer fausses toutes ces conjectures, vous ne sauriez contester l’inestimable bienfait, que jusqu’à la dernière génération, me devra l’humanité, si je découvre près du pôle un passage menant à ces contrées qu’il faut aujourd’hui tant de mois pour atteindre, ou si je pénètre le secret de l’aimant, résultat, si même il est permis de l’espérer, que peut seule obtenir une entreprise telle que la mienne.

Ces pensées ont dissipé l’agitation dans laquelle j’ai commencé ma lettre, et mon cœur se gonfle d’un enthousiasme qui me porte jusqu’aux cieux, car rien ne contribue tant à calmer l’esprit qu’un propos délibéré, point sur lequel l’âme peut fixer le regard de l’intelligence. Cette expédition est, depuis mes premières années, mon rêve favori. J’ai lu avec ardeur les récits des divers voyages tentés pour arriver au nord de l’océan Pacifique par les mers qui entourent le pôle. Peut-être vous souvenez-vous que l’histoire de toutes les expéditions de ce genre constituait toute la bibliothèque de notre bon oncle Thomas. Mon éducation avait été négligée ; pourtant, j’étais passionné de lecture. À mesure que, jour et nuit, j’étudiais ces volumes, grandissait en moi le regret ressenti d’abord dans mon enfance, quand mon père mourant avait interdit à mon oncle de me laisser commencer l’existence d’un marin.

Toutes ces visions s’effacèrent lorsque je parcourus, pour la première fois, ces poètes dont les effusions enchantèrent mon âme et l’élevèrent jusqu’aux cieux. Moi aussi, je devins poète, et durant une année je vécus dans un paradis de ma propre création. J’imaginais, moi aussi, pouvoir gagner une place dans le temple où sont sanctifiés les noms d’Homère et de Shakespeare. Vous savez comment j’échouai et quelle fut la cruauté de ma désillusion. Mais, précisément à cette époque, j’héritai la fortune de mon cousin, et mes pensées reprirent le cours de leurs tendances premières.

Six ans ont passé depuis la résolution initiale de mon entreprise d’aujourd’hui. Je me rappelle encore l’heure où je me consacrai à cette grande initiative. Je commençai par habituer mon corps à la vie dure ; j’accompagnai les pêcheurs de baleines dans plusieurs expéditions sur la mer du Nord, j’endurai volontairement le froid, la faim, la soif et l’insomnie ; il m’arrivait souvent de travailler pendant le jour plus que les matelots, alors que mes nuits étaient données à l’étude des mathématiques, à la théorie de la médecine et à ces branches de la physique d’où un explorateur maritime peut retirer le plus grand avantage pratique. Deux fois je louai mes services comme second sur une baleinière du Groenland, et m’acquittai de ma tâche à l’admiration de tous. Je dois reconnaître la fierté que j’éprouvai lorsque le capitaine m’offrit le deuxième rang sur son vaisseau et insista, le plus sérieusement du monde, pour me déterminer à rester ; tel était le prix qu’il attachait à mes services.

Et maintenant, chère Margaret, ne suis-je pas digne de réaliser quelque grand projet ? Ma vie aurait pu s’écouler dans le confort et le luxe, mais je préférai la gloire à toutes les séductions que la richesse avait placées sur mon chemin. Ah ! puisse un voix favorable répondre par l’affirmative ! Mon courage et ma résolution sont fermes, mais mes espérances vacillent et souvent la dépression m’assaille. Me voici sur le point de commencer un voyage long et difficile, dont l’imprévu exigera toute mon énergie ; il me faudra non seulement ranimer le courage des autres, mais parfois soutenir le mien propre lorsque le leur faiblira.

C’est maintenant la saison la meilleure pour voyager en Russie. Les traîneaux filent rapidement sur la neige ; le mouvement en est agréable, bien plus, à mon avis, que celui des diligences anglaises. Le froid n’est pas excessif si l’on s’enveloppe de fourrures, habillement que j’ai déjà adopté ; car la différence est grande entre se promener sur le pont et rester assis immobile pendant des heures, sans prendre aucun exercice capable d’empêcher le sang de geler littéralement dans vos veines. Je ne tiens aucunement à perdre la vie sur les routes de la malleposte, entre Saint-Pétersbourg et Archangelsk.

Je partirai pour cette dernière ville d’ici quinze jours ou trois semaines ; et j’ai l’intention d’y louer un navire, chose facile en payant l’assurance à la place de l’armateur, et en recrutant autant de matelots que je le juge nécessaire parmi ceux qui connaissent la chasse à la baleine. Je ne compte pas partir avant juin ; mais quand reviendrai-je ? Ah ! ma sœur chérie, comment répondre à cette question ? Si je réussis, maint et maint mois, des années peut-être, s’écouleront avant notre rencontre. Si j’échoue, vous me reverrez bientôt… ou jamais.

Adieu, ma chère, mon excellente Margaret. Puisse le ciel vous accabler de bénédictions et me préserver moi-même, pour me permettre de vous témoigner ma reconnaissance de tout votre amour et de toute votre bonté.

Votre frère affectionné,
R. Walton.


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