Friquettes et Friquets/32

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E. Flammarion (p. 275-287).


IDYLLES PARISIENNES


I


SOUS LA NEIGE


La neige tombait en vagues flocons innombrables, tourbillonnant aux courants d’air du boulevard ; et l’on eût dit le printemps là-bas, dans nos montagnes, au moment où l’amande se noue, quand les pétales des arbres défleuris parsèment de mille points blancs la verdure des jeunes blés.

La neige tombait et fondait — aussitôt — en touchant le sol. Elle fondait sur la chaussée ; elle fondait sur le trottoir ruisselant et luisant comme après une averse. C’est à peine si, du côté d’où vient le vent, une légère sucrée blanche soulignait les corniches des façades et ornait d’une demi-calotte d’argent le dôme des kiosques à journaux et la lanterne des becs de gaz. Les toits seuls blanchissaient un peu, mais la terre restait obstinément noire.

Un petit marmiton s’arrêta, tout blanc, dans le vol des papillons blancs, et je l’entendis murmurer :

— « Ça ? ce n’est pas encore la vraie neige ! »

Justement un gros monsieur passait, col de fourrures sur l’oreille, coiffé d’une moelleuse toque en loutre, bleuissant l’air autour de lui des fumées d’un cigare énorme, et insultant par l’étalage de son indifférent bien-être les grelottantes bouquetières qui vainement le poursuivaient.

Mais c’est son dos qu’il fallait voir : égoïste et carré comme un dessus de coffre-fort, c’est son dos qu’il fallait voir, cible tentante !

Et, regardant les flocons se dissoudre à mesure qu’ils touchaient le sol, enrageant de ne pouvoir modeler en boule compacte, promptement recouverte grâce à des manipulations bien entendues d’une cristalline glaçure, ces trop éphémères fleurs de l’air, le marmiton se désespérait à l’idée de tant de belle neige perdue.

Tout à coup son œil s’éclaira d’une lueur malicieuse.

Derrière le gros monsieur, au tournant de la rue, une fillette venait d’apparaître, pauvre petite malheureuse cherchant fortune et son dîner à travers la neige, ainsi que le font les moineaux.

Et vous eussiez cru voir un moineau, en effet ! un moineau sur la queue duquel, réalisant l’idéal rêvé, quelque gamin aurait posé non le légendaire grain de sel, mais un joli morceau de sucre.

Les modes nouvelles jouent de ces tours : sur sa tournure, relevée et pareille, avec son fouillis de nœuds, à l’arrière peint et sculpté d’un Bucentaure, sur sa tournure, la neige en tombant ne fondait pas, mais s’accumulait au contraire et formait déjà une manière de mignonne montagne dont la blancheur se teintait de rose aux reflets du corsage écarlate.

Et comme la neige tombait toujours, peu à peu la mignonne montagne croissait.

À la hauteur de la Porte-Saint-Martin — nous marchions ainsi tous les quatre, moi beau dernier, depuis le Gymnase, — le marmiton jugeant sans doute les munitions suffisantes, ramassa vivement et légèrement du creux de ses mains rapprochées la poudre blanche comme farine de cette originale poudrière, puis ayant pétri son boulet, il se cambra en arrière, et visa.

Non, jamais neige mieux lancée ne s’irradia sur un dos en plus somptueux feu d’artifice ! Frappé de stupeur, à la commotion, le gros monsieur s’était arrêté, laissant admirer entre ses omoplates un grand soleil blanc brodé d’argent comme en ont les Turcs de féerie. La femme rit, tourna la tête, chercha d’où venait cette neige ; puis elle repartit vers son but inconnu.

Le marmiton, gravement, s’était remis à la suivre, combinant déjà d’autres exploits et surveillant du regard le roulis de la tournure blanche à nouveau et de plus en plus agréablement pralinée.


II


UN CONVOI


La porte d’un hôpital, en belle pierre sculptée, et d’architecture somptueuse comme le péristyle d’un palais. Devant, un groupe de femmes attend avec un bouquet.

La haute grille, aveuglée de plaques de tôle, s’ouvre ; et dans l’immense cour bordée d’arcades blanches s’avance lentement le corbillard.

À ce moment, de chez le marchand de vins du coin, où ils attendaient en buvant le coup de l’étrier à la santé du camarade, sortent six solides gaillards, trapus, les épaules remontées, que leur courte blouse bleue, leurs gros souliers soigneusement cirés, leur bâton luisant retenu au poignet par une lanière de cuir, font reconnaître pour des forts de la Halle.

Ils se rangent derrière le corbillard, tête nue, portant à deux mains, comme des boucliers barbares, leurs énormes chapeaux en feutre dur, couleur de farine.

Et quand le corbillard passa, j’aperçus sur la bière, à côté du bouquet déposé par les femmes, le bâton luisant et l’énorme chapeau du mort.

J’admirais, ému malgré moi, cet orgueil paisible du travail, la fière rusticité du symbole.

— « Nom de D… ! ça fait-il tableau !… » s’écria un rapin qui, un petit modèle au bras, s’en allait du côté de l’École des Beaux-arts.


III


KIKI


C’était non loin de Saint-Sulpice.

Deux sergents de ville — des blonds — jeunes, herculéens et gais, de ceux qu’on est content tout de même de rencontrer faisant sonner le pavé sous le dur talon de leur botte à l’heure inquiétante et louche où, dans les quartiers suburbains, l’invisible voyou siffle sa note pareille au cri de l’oiseau nocturne, deux sergents de ville, qui au fond n’avaient pas l’air mauvais diable, gravement, au bout d’une ficelle conduisaient le plus exigu des havanais, miniature de chien qui est, au bouledogue et au danois, ce que le colibri et l’oiseau-mouche sont à l’autruche.

Mon sang ne fit qu’un tour, car ce chien ressemblait à s’y méprendre à mon pauvre Joujou dont je vois encore le regard plus qu’humain quand, près de mourir, il reçut mes dernières caresses, regard chargé d’affection et de doux reproches, semblant dire au maître que, dans son âme de chien, il croyait investi de la toute-puissance : « Je souffre, pourquoi ne me guéris-tu pas ! »

Joujou, merveille d’intelligence, qui, ayant, à Saint-Cloud, un jour de grand vent reçu des marrons sur la tête, ne voulut plus jamais sous aucun prétexte entrer dans un bois ; Joujou qui, après une baignade imposée par surprise, se révéla ingénieur hydrographe et désormais, pendant nos promenades, mit toujours entre lui et moi une prudente distance de cinquante mètres chaque fois, comment le devinait-il ? que nous approchions d’un étang ou bien d’un cours d’eau.

Oui ! ce chien me rappelait Joujou, et les sergents de ville le conduisaient à la fourrière.

Par surcroît, les monstres riaient. Lui, dénué de muselière et comme conscient de son crime, les suivait, queue désolée et tête basse, en se laissant traîner un peu.

Que faire ? Manifester mon indignation ? L’envie certes ne m’en manquait pas.

Mais je réfléchis à ceci qu’après tous les sergents de ville ne mettaient aucune brutalité dans leur acte, obéissant seulement à une consigne cruelle dont la responsabilité ne pouvait retomber sur eux ; et puis il me sembla que le plus jeune, me voyant sur le point de m’emporter et de prendre moralement les armes, avait cligné de l’œil en confidence avec l’air de me dire : « Ne vous fâchez pas, bourgeois, c’est tout simplement pour la farce ! »

Je résolus donc d’accompagner le chien jusqu’au poste, jusqu’à la fourrière s’il le fallait. Là je parlerais, je mentirais au besoin, affirmant que le toutou est mien et me réclamant, pourquoi pas ? des hautes amitiés que tout journaliste possède ou croit posséder dans les sphères gouvernementales.

Les sergents de ville allaient toujours. Sur le parcours, des gens s’irritaient, cinquante gamins nous faisaient escorte. Tout à coup, devant une de ces boutiques de blanchisseuses qui avec leur étalage de minois rieurs, de seins à l’air et de camisoles troussées, mettent de loin en loin dans Paris la vision d’un paradis de Mahomet à l’usage des âmes simples, le pas des sergents de ville se ralentit et devint plus administratif.

Chacun sait que les blanchisseuses, si délicat que soit l’ouvrage confié à leurs soins, ne daignent jamais le regarder en poussant le fer, mais regardent toujours dans la rue. Aussi en voyant les sergents de ville, le chien et l’imposant cortège dont j’étais, l’atelier tout entier se précipita-t-il sur la porte. Le chien arc-bouté sur ses pattes et jappant désespérément, essayait d’entrer dans la boutique. Les sergents de ville feignaient, avec un simulacre de grands efforts, de vouloir le faire obtempérer.

Soudain gronda l’émeute blanche : « Mais c’est Kiki ! notre Kiki, un petit galvaudeux qui vient de se sauver il n’y a pas deux minutes. Vous le connaissez bien ? Et vous auriez le cœur de le mener à la fourrière ? »

Les sergents de ville invoquaient la loi et riaient sournoisement dans leurs moustaches.

Alors toutes, depuis les vieilles à profil romain, belles encore de posséder la complète expérience des choses, jusqu’au vicieux et candides petits trottins dont la visite hebdomadaire est l’aubaine des vieux garçons, toutes raillant, insultant, suppliant, dressaient une insurrection de bras nus contre l’inflexible rigidité des uniformes policiers.

Enfin on s’expliqua. On détacha le chien, vite refourré dans l’atelier par un amical coup de botte.

Le drame étant dès lors terminé, les gamins et moi, nous nous dispersâmes.

Mais un quart d’heure après, l’idée me vint de retourner sur mes pas afin d’avoir des nouvelles définitives de Kiki.

Sur la table de repassage, débarrassée de ses accessoires et couverte d’une nappe fraîche, en l’honneur du retour de Kiki tout l’atelier buvait du cidre. Kiki, le héros de la fête, avait, autour du cou, se mêlant à ses poils frisés, un nœud de ruban tricolore. Devant la porte, verre en main, les blanchisseuses faisaient la haie et, de la sorte tenus prisonniers, les deux galants sergents de ville, comme on dit, ne s’embêtaient pas.


IV


NOCTURNE


Le soir de la même journée, las un peu, mais irrassasié quand même de Paris, je m’étais, l’avouerai-je avec ma barbe grise ? attardé un peu plus que de coutume dans les rues comme à l’époque, hélas ! lointaine, où Monselet, doux noctambule, m’appelait en ses rimes légères « compagnon des soirs étoilés ».

Devant un étrange logis, à la fois provocant et mystérieux — mystérieux par ses volets clos et l’hermétique fermeture de sa lourde porte à judas, provocant par l’énorme lanterne dont le vitrail illuminé violemment sabrait la nuit d’un long jet rouge, — une mélodie m’arrêta.

Mélodie surprenante en un pareil lieu, pareille à celle que les vieux pâtres, de leurs doigts raidis, rossignolent les jours de foire, en choisissant, avec quel soin ! un humble flûter de trois sous, et dont les accords ingénus évoquèrent tout de suite pour moi l’image d’un vallon solitaire et rocheux où le trille des oisillons alterne au fort de la chaleur avec le tintement mélancolique des sonnailles.

C’était un cocher qui, assis sur son siège, pendant que Cocotte, la musette au bec, broyait l’avoine, s’escrimait ainsi dans la nuit.

Le vrai type du rustre implanté à Paris : yeux broussailleux, face rasée, fort collier de barbe auvergnate.

Il me raconta ses malheurs.

Les clients venaient d’entrer là, de gentils garçons, un peu en ribote, et il en avait pour le moins jusqu’à cinq heures du matin à les attendre.

Heureusement, je ne m’ennuie pas trop avec mon fifre. Ça me fait penser au pays…

— Mais c’est du tapage nocturne ?

— Non ! je ne souffle pas trop fort et les agents ne me disent rien.

Je saluai ce philosophe.

Et je pensai, faisant sur moi-même un retour :

Heureux qui, comme lui, arrivé de province, en prévision des heures tristes, apporta son fifre à Paris.