Fulbertine (O. C. Élisa Mercœur)

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Œuvres complètes d’Élisa MercœurMadame Veuve Mercœur2 (p. 357-391).


FULBERTINE.


Savez-vous bien, Fulbertine, qu’il y a dans vos yeux de séduisans regards ? un sourire enchanteur sur vos lèvres ? une douce et fraîche nuance de rose sur vos joues veloutées ? Cette robe vous sied à ravir ; cette façon de corsage vous donne une tournure sylphidienne : vous êtes admirable ce soir. Oh ! vous plairez, soyez-en sûre… Attendez ; écartez un peu cette boucle, n’en voilez pas ce front si pur, n’en cachez pas cet œil si beau.

Est-ce bien vrai ce que vous dites là, complaisante psyché qui reflétez Fulbertine toute parée pour le bal ? Elle n’ose partir que vous ne lui ayez dit : Tout est bien comme cela, vous pouvez aller… Elle attend votre dernier mot ; doit-elle aller ?…

Oui, répondez-vous dans votre courtoisie, glace qui avez un si doux langage pour causer avec une jeune fille, et qui peut-être n’auriez que de tristes paroles pour répondre aux questions d’une grand’mère. Que vous êtes flatteuse !… Mais qui dit flatterie dit souvent mensonge. Voyons, soyez vraie maintenant ; n’avez-vous pas menti ?

Il faut être juste, si le miroir consulté par Fulbertine de Lucé exagérait un peu les louanges qu’il lui donnait, il y avait cependant une assez forte dose de vérité dans les complimens qu’il lui adressait avec la plus gracieuse politesse. Les glaces en disent quelquefois beaucoup plus et en pensent beaucoup moins que la psyché dans laquelle mademoiselle de Lucé jeta un dernier regard avant de partir pour le bal.

— « Comment me trouvez-vous ? demanda-t-elle en se retournant vers sa tante, la vieille madame de Causin dont la toilette était achevée depuis une heure.

— Belle comme un ange, répondit la tante en extase d’orgueil devant la beauté de sa nièce ; n’est-ce pas, Marguerite ?

— Sans doute, mademoiselle est charmante.

— Vous trouvez ? répliqua la coquette.

— Si je le trouve ! Tu es bien tous les jours ; mais ce soir tu as un redoublement de grâce et de fraîcheur… Tu es trop jolie, en vérité ! Embrasse-moi, ma chérie.

— Prenez donc garde, ma tante ; vous froissez mes manches.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! aussi pourquoi me rends-tu si fière de toi, enfant ; c’est ta faute. Mais voilà le mal réparé, il n’y paraît plus.

— Madame, dit Julien en entrant, les chevaux sont mis.

— C’est bien. Es-tu prête, Fulbertine ?

— Je crois que oui, ma tante… Ah ! mon bouquet… Marguerite, où l’avez-vous mis ?

— Le voici, mademoiselle. Attendez ; penchez-vous un peu, que je place une épingle pour fixer ce nœud de ruban qui se balance trop.

— Voyons, dit Fulbertine en courant vers la glace ; oui, c’est mieux ainsi. Eh bien ! ma tante, partons maintenant. Julien, prenez les manteaux ; n’oubliez pas ma musique… Grand Dieu ! déjà neuf heures !… vite, vite !

Les chevaux ne trahirent pas l’impatience de la jeune fille.

— Madame de Causin, mademoiselle de Lucé, prononça à voix solennelle le valet de chambre de la vicomtesse d’Arcy. »

Les salons étaient pleins. La musique allait précéder la danse : il y avait concert instrumental et vocal, et mademoiselle de Lucé devait chanter. Le concert commença par un duo de harpe et de cor. L’oreille fit aller doucement au cœur cette harmonie écossaise. Une dame se plaça ensuite auprès du pianiste accompagnateur ; elle chanta, mais sa voix au mince filet, à l’expression commune, fit regretter que le duo qui avait précédé n’eût pas été plus long.

— « Il est heureux pour cette dame qu’elle ait chanté avant toi ; car, après t’avoir entendue, je doute fort qu’on l’eût écoutée, » dit tout bas madame, de Causin en se penchant vers l’oreille de Fulbertine, enhardie par le peu de succès de la chanteuse et charmée de faire entendre sa belle voix après d’aussi maigres accens.

La vicomtesse vint la chercher pour la conduire au piano.

— « Surtout n’ayez pas peur, lui dit-elle.

— Peur ! Ce que je viens d’entendre m’a donné du courage, répondit mademoiselle de Lucé avec un demi-sourire tant soit peu ironique. Comment avez-vous pu faire chanter cette dame, vous, musicienne comme vous l’êtes ?

— Que voulez-vous, ma chère amie, ajouta la vicomtesse ; il y a des personnes qui aiment ce genre de voix. D’ailleurs cette dame n’est pas riche ; elle désirerait trouver des élèves, et j’ai pensé qu’il lui serait utile de se faire entendre chez moi.

— Vous êtes si obligeante ! Mais, tenez, c’est dommage que vous ayez été aussi bonne ce soir.

— Ne dites pas cela, Fulbertine ; car vous êtes méchante en le disant, et je veux que vous soyez douce, moi. »

Fulbertine chanta, on l’applaudit ; elle le méritait. Il lui manquait sans doute encore beaucoup du côté de la méthode ; mais la nature lui avait donné une voix brillante dont la souplesse s’accommodait de presque toutes les intonations.

À peine fut-elle retournée en triomphatrice s’asseoir auprès de sa tante, qu’une jeune personne, placée non loin de ces dames, se leva et, venant à elle, lui prit la main en lui disant :

— « Mon Dieu ! mademoiselle, que vous m’avez fait de plaisir ! que je vous remercie d’avoir chanté ! Si j’avais douté de la vérité des éloges qu’avant de vous connaître j’avais entendu faire de votre voix, je serais maintenant tout-à-fait convaincue que vous les méritez ; mais j’y ai cru, et je suis heureuse de ne m’être pas trompée.

— Mille fois trop bonne, mademoiselle, » répliqua froidement Fulbertine, à qui, malgré son orgueil, cet éloge déplut dans la bouche qui le prononçait ; car derrière elle on avait causé de la tranquille physionomie, de la simple parure et des manières aimables de mademoiselle Mathilde Aubry ; c’est le nom de la jeune personne qui venait de la complimenter. Et malgré son joli visage, sa tournure élégante, nous devons l’avouer, mademoiselle de Lucé ne se plaisait pas beaucoup à écouter l’apologie d’une autre femme.

On exécuta un quatuor instrumental ; et lorsqu’il fut achevé, madame d’Arcy, traversant le salon, s’approcha de mademoiselle Aubry qui se leva et se rendit au piano.

— « Ah ! dit Fulbertine à sa tante, elle va chanter aussi ! Je ne sais pas pourquoi, mais je n’ai pas une grande idée…

— Ni moi non plus, répondit la vieille tante, je ne…

Un chut prolongé qui lentement roula dans l’espace vint imposer silence à tous les auditeurs. Les touches du piano heurtées par une main hardie, les cordes émues rendirent majestueusement de graves et purs accords. Des sons ravissans, magiques, s’échappèrent des lèvres de Mathilde qui, triomphant sans effort des plus étonnantes difficultés, emporta d’assaut tous les suffrages de l’assemblée.

Lorsqu’elle eut fini son morceau, ou se leva, on l’entoura, on la combla de justes louanges. Deux personnes seules hésitèrent à s’avancer vers elle, et balbutièrent gauchement un compliment moins utile à celle qui le recevait que nécessaire pour celles qui le faisaient, car il y avait là des yeux observateurs, il ne fallait pas se distinguer des autres : ces deux personnes se nommaient de Causin et de Lucé.

Hélas ! oui, Fulbertine n’était pas contente ; sa physionomie s’était singulièrement assombrie tandis que mademoiselle Aubry chantait. Son front ne se dérida pas de toute la soirée, même pendant la danse, où, par bonheur, elle fut très exactement invitée. C’eût été trop de contre-temps à la fois si, après avoir entendu Mathilde, il lui eût fallu tapisser le salon d’une oubliée de plus.

Elle dansa tout ce qui fut dansé, contredanses, galops et valses. Mais quel fut le sujet de la conversation qu’eurent avec elle presque tous ses danseurs ? Devinez : la belle voix, le grand talent musical, la modestie de mademoiselle Aubry. Quel ennui d’écouter cela ! Il fallait pourtant répondre Qui ; il n’y avait pas moyen de dire Non ; enfin en disant : Oui, on pouvait au moins glisser un mais : c’est ce qu’on fit le plus adroitement possible.

— « Sans doute, monsieur, mademoiselle Aubry chante à merveille, sa méthode est, je crois, excellente ; mais il me semble que sa voix manque un peu de souplesse dans les hauts. Elle a les sons graves fort beaux ; mais les sons légers ne lui paraissent pas être aussi faciles à rendre. Tenez, cette dame qui a chanté d’abord… comment la nommez-vous monsieur ?

— Madame Blondel.

— Eh bien ! madame Blondel a la voix plus flexible.

— Cependant, mademoiselle, je ne pense pas qu’on puisse établir de comparaison entre ces dames. Je ne dis pas que madame Blondel chante mal ; mais combien mademoiselle Aubry l’emporte ! Quelle âme ! quelle pureté de chant ! quelle noblesse d’expression ! C’est peut-être une des plus belles voix qu’on puisse entendre, et l’une des meilleures musiciennes que l’on puisse trouver. Est-ce la première fois que vous l’entendez, mademoiselle ?

— Oui, monsieur.

— Vous deviez la connaître de réputation, on ne parle que d’elle.

— Je suis honteuse de mon ignorance, mais jusqu’à ce soir son nom m’était inconnu.

— Plus vous l’entendrez, mademoiselle, plus vous l’apprécierez.

— Monsieur c’est à notre tour… une trénis. »

Le bal finit ; madame de Causin et sa nièce rentrèrent chez elles de fort mauvaise humeur.

— « Que veux-tu, ma pauvre amie, il faut bien se consoler d’une injustice ; tu as déjà obtenu dans le monde d’assez brillans succès pour supporter le petit revers de ce soir ; et puis, ce n’en est pas un ; on t’a beaucoup applaudie.

— Mademoiselle Aubry a été beaucoup plus applaudie que moi, objecta Fulbertine avec un gros soupir.

— Par ses connaissances, probablement. Mais, tiens, pendant que tu dansais, plusieurs personnes se sont approchées de moi et m’ont fait le plus grand éloge de ton talent.

— C’est possible, mais cela n’était dit qu’à votre oreille, tandis que cette petite Mathilde, c’était tout haut qu’on la louait. Quel engouement ! c’était vraiment une folie. Croiriez-vous, ma tante, que tous mes danseurs n’ont trouvé rien de mieux à me dire que de me parler d’elle ? Peut-on avoir assez peu de monde pour n’entretenir une femme que des louanges d’une autre !

— C’est manquer d’usage à un point !… Il faut les plaindre plutôt que de les blâmer, et laisser ces messieurs pour ce qu’ils sont, d’ennuyeux personnages.

— Très ennuyeux, je vous le jure, ma tante. Enfin, il n’y a pas jusqu’à M. Adolphe, qui n’ait fait écho pour m’étourdir.

— M. Adolphe, ce n’est pas possible !

— Mon Dieu ! oui, ma tante, lui aussi ! Je ne sais pas même s’il n’a pas renchéri sur les autres.

— Il voulait sans doute te faire enrager.

— Oh ! alors, il a parfaitement réussi.

— C’est moi qui me charge de le gronder.

— Non, je vous en prie, ne lui dites rien ; il pourrait croire que je suis…

— Quoi donc ?

— Tenez, ma bonne tante, n’en parlons plus. Déshabillons-nous plutôt… Marguerite ! »

Mademoiselle de Lucé se fit déshabiller devant la même glace qui lui avait dit de si aimables choses, lorsqu’elle était partie pour le bal ; mais la capricieuse psyché, qui avait de l’humeur aussi, elle, lui dit alors :

— « Vous n’étiez pas bien coiffée ce soir, Fulbertine, ce n’était pas votre jour de beauté. J’ai un conseil d’amie à vous donner.

Reprenez votre ancienne couturière ; cette robe-ci ne vous va pas, à beaucoup près, aussi bien que celle que vous avez portée l’autre jour ; vous savez ? celle que vous aviez au bal de la baronne, où l’on a tant admiré votre voix, où l’on vous a trouvée si jolie ! »

Fulbertine est au lit. Pendant qu’elle dort, causons un peu, nous qui ne dormons pas. Mais parlons bas, car si ses yeux feignaient le sommeil, malheur à nous !

Voyons, que pensez-vous du caractère de mademoiselle de Lucé ? Qu’elle est méchante, orgueilleuse et jalouse. Méchante ? non ; jalouse ? peut-être ; orgueilleuse ? par accident. Nous la connaissons mieux que vous, qui ne la jugez que par le masque. Nous qui sommes d’anciennes connaissances de son cœur, nous allons vous dire ce qu’il est.

La nature avait donné à Fulbertine de Lucé un esprit souple, un jugement développé, une âme simple et douce. Malheureusement pour elle, elle n’était encore qu’une enfant, une jolie, spirituelle et naïve petite fille, lorsqu’elle perdit sa mère. Son père, officier supérieur, obligé de suivre son régiment, remit le soin de son éducation à l’amitié de sa sœur, madame de Causin.

Madame de Causin était veuve, déjà âgée, et n’avait jamais eu d’enfant. Elle avait passé une partie de sa vie à demander au ciel de lui accorder un héritier, et le reste à regretter de n’avoir pas été exaucée dans ce vœu le plus fort, le plus constant de son âme. Elle voulait être mère, pour ne remplir que la tâche la plus facile de la maternité : celle d’aimer, de caresser, de louer, d’embellir, d’adoniser son enfant ; mais elle n’aurait pas voulu s’acquitter de la tâche la plus sacrée, la plus noble, la plus généreuse à remplir : celle d’éclairer l’obscure raison d’un enfant, de lui montrer ses devoirs, de le reprendre sur ses défauts, de le récompenser du bien comme de le punir du mal ; enfin, de le conduire au bonheur en le faisant passer par la vertu.

La colère rend malade, le dépit fait pleurer ; peut-on faire souffrir et pleurer les enfans ! disait madame de Causin. Pauvres chères créatures ! pourquoi les rendre malheureuses ? Il n’y a dans la vie que trop de sujets de larmes ! Ah ! que du moins on les épargne tant qu’on le peut aux yeux d’un enfant. Que son malin lui soit embelli ; et quand son sort lui appartiendra, si le midi et le soir lui sont orageux ou glacés, qu’il puisse se rappeler que le ciel était pur, que la terre avait des fleurs à l’aurore de son existence. Oui, ceux à qui la nature ou le hasard a confié la destinée d’un enfant sont coupables des chagrins qu’il éprouve. Il est si facile de composer du bonheur pour les premières années des autres ! La vie n’est point encore amère ; il faut si peu pour quelle soit douce !

Tel était son système sur les devoirs de la maternité, quand elle fat chargée d’élever la fille de son cher Fulbert de Lucé. Elle mit alors en pratique, dans toute l’étendue d’application dont ils étaient susceptibles, ses principes erronés, et plus que cela dangereux. Elle ne contraignit en rien les désirs de sa nièce, l’approuva sur toute chose, bonne ou mauvaise, se mit à genoux devant tous ses caprices, défendit à ses gens, sous peine d’être chassés, d’être assez hardis pour contrarier mademoiselle ou refuser de lui obéir. Et elle réussit, à l’aide de toutes ses petites concessions, à faire de Fulbertine un véritable despote.

Il y avait heureusement dans l’esprit de la jeune fille de l’émulation et l’amour de l’étude. Elle apprit, parce qu’elle voulait apprendre, pour être louée de ses progrès, pour dépasser ses amies, pour faim admirer partout ses talens. Si elle avait voulu ne rien savoir, on l’eût laissée libre de rester dans son ignorance. L’étude la fatigue, aurait dit sa tante, je ne veux pas détruire sa santé ! D’ailleurs, ma nièce est jolie, elle est riche ; qu’a-t-elle besoin de se casser la tête ? Voilà certainement ce qu’eût répondu, pour sa justification, la trop faible madame de Causin, qui n’eût pas songé qu’un accident peut rendre laide, qu’on le devient par l’inévitable effet du temps, et que, riche la veille, on peut se trouver pauvre le lendemain.

Qu’était-il résulté de tout cela ? que Fulbertine ayant de la fortune, de la beauté et des talens, s’était facilement imaginé qu’elle pouvait se passer de toute autre chose. Habituée à l’adulation continue de sa tante, à la flatterie qu’on prodigue dans le monde avec tant de facilité à ceux qui ne demandent pas autre chose, elle s’était persuadée que toute volonté devait s’incliner devant la sienne ; que partout où elle paraissait elle devait être au premier rang, et qu’elle seule avait la permission d’être belle et de bien chanter. S’avisait-on maladroitement de prétendre qu’une autre femme était jolie ? vite elle la détestait. Une autre femme avait-elle une belle voix, était-elle bonne musicienne ? Il était sur-le-champ décidé qu’elle ne pourrait jamais la souffrir, qu’elle lui déplairait à la mort dans tous les endroits où elle la rencontrerait. Aussi arrêta-t-elle bien (dans son esprit seulement) qu’elle aurait pour Mathilde une haine invincible, et que jamais elle ne chanterait en même temps que mademoiselle Aubry. Elle appuya fortement cette résolution de la pensée que M. Adolphe de Norville lui avait aussi, lui, parlé avantageusement de sa mélodieuse rivale. Or, vous avez peut-être deviné qu’elle aimait ce M. Adolphe. Si cela est, vous avez pensé juste ; Fulbertine l’aimait, et depuis quelques mois on avait dit souvent dans le monde qu’il était très probable que mademoiselle de Lucé serait un jour madame de Norville.

Les réunions de la vicomtesse avaient lieu tous les mardis, et la soirée commençait toujours par un concert. Deux jours après le bal où nous avons assisté, madame d’Arcy vint rendre visite à madame de Causin. Elle parla, sans mauvais dessein, du talent de Mathilde, après avoir d’abord renouvelé ses complimens à Fulbertine, qui soutint cette conversation avec assez de courage.

— « Chantera-t-elle mardi ? demanda-t-elle à la vicomtesse.

— Oui, elle a même eu la bonté de me promettre d’apporter deux morceaux ; c’est trop peu de n’avoir à écouter qu’une fois une voix aussi belle, aussi ravissante. J’espère, ma chère amie, que nous aurons aussi le plaisir de vous entendre ?

— Je ne sais pas encore. N’y comptez pas beaucoup.

— Et pourquoi, je vous prie, ma bonne, voulez-vous nous priver ?…

— Elle doit chanter lundi chez la marquise d’Ermont, interrompit madame de Causin, dont les yeux venaient de rencontrer un regard de sa nièce. Elle dansera probablement toute la nuit, et sans doute elle aura le lendemain la voix fatiguée… Vous ne voudriez pas…

— Et puis, on ne doit pas se prodiguer, ajouta Fulbertine.

— Cette raison-là ne vaut rien, ma belle amie ; celle de votre tante est meilleure : je l’accepte… Ainsi, comme vous voudrez, Mais si nous ne vous entendons pas, nous vous verrons ?

— Oh ! oui. Aurez-vous madame Blondel ?

— Je ne l’ai pas revue depuis l’autre soir, et j’ignore…

— Puisque cette dame veut utiliser son talent, je lui conseille, dans son intérêt, de se faire entendre chez vous le plus souvent possible : votre salon lui sera profitable, je crois.

— Je le désire sincèrement pour elle ; c’est une excellente personne.

— Quoiqu’elle ne soit pas jolie, sa figure me plaît.

— Son air simple réussit assez généralement. »

Madame de Causin et sa nièce allèrent chez la vicomtesse. Quel douloureux effort pour toutes les deux, que de se résigner à entendre Mathilde ! Mais M. de Norville devait également écouter la jeune chanteuse, et il fallait que mademoiselle de Lucé balançât par sa présence le pouvoir que pouvait prendre sur Adolphe celle de sa rivale de talent. Elle ne devait pas lui laisser latitude entière pour devenir, peut-être aussi, sa rivale d’amour.

Elle chanta le mardi suivant, parce que Mathilde, engagée ailleurs, n’avait pu venir ce soir-là chez la vicomtesse. Les deux morceaux qu’avait annoncés madame d’Arcy, et qui furent rendus avec une rare perfection, avaient été le coup de grâce pour la jalousie de Fulbertine. Dès lors, elle ne put supporter l’idée de se rencontrer avec l’objet de son antipathie. La pensée même de M. de Norville fut sans effet pour combattre sa haine, ou du moins le sentiment qu’elle nommait ainsi. Elle rencontra Mathilde dans plusieurs maisons, mais jamais elle ne chanta quand celle-ci devait se faire entendre ; elle fît plus, elle se priva d’aller au bal quand elle pensait devoir y trouver mademoiselle Aubry. Le mystère de cette tracasserie d’orgueil devint bientôt le secret de tout le monde ; on s’en amusa, on se fit un plaisir de la tourmenter ; Adolphe lui-même lui adressa de sévères reproches ; elle se fâcha, pleura, se fit du mal, mais ce qu’elle appelait sa haine tint bon. La femme de chambre l’avait conduite un matin chez la vicomtesse et l’y avait laissée pour qu’elle passât la journée avec cette dame. Se trouvant seule avec madame d’Arcy, Fulbertine lui ouvrit entièrement son cœur dont elle lui avait déjà laissé voir une grande partie. La vicomtesse la gronda ; son éloquence amicale était au milieu du sermon qu’elle lui faisait lorsqu’on vint lui annoncer la visite de M. et de mademoiselle Aubry.

— « Ah ! grand Dieu ! dit Fulbertine, et moi qui ne veux pas la voir.

— Eh bien ! ma chère amie, passez dans ma chambre à coucher.

— Pour la rencontrer en sortant du salon et lui montrer que je me sauve ?

— Entrez, si voulez, dans ce cabinet ; vous serez à même d’écouter, si bon vous semble.

— Surtout, je vous en prie, ne lui demandez pas de vous chauler quelque chose !

— Non, non, soyez tranquille. »

La vicomtesse ferma la porte du cabinet, et M. et mademoiselle Aubry entrèrent après l’échange des complimens d’usage. Mathilde et son père demandèrent affectueusement à madame d’Arcy des nouvelles de sa jeune amie, mademoiselle de Lucé, et firent tous deux le plus gracieux éloge de Fulbertine. Mademoiselle Aubry parla beaucoup de la jolie figure, de l’air spirituel, de la belle voix et des talens de sa rivale. La vicomtesse répondait le plus naturellement possible quand un nouvel arrivant fui annoncé : c’était M. de Norville.

— Nous parlions de Fulbertine, lui dit madame d’Arcy après l’avoir salué.

— Et peut-on sans indiscrétion vous demander ce que vous disiez ?

— Répondez, Mathilde, que disions-nous ?

— Que mademoiselle de Lucé paraît être, sous tous les rapports, une charmante personne.

— Nous exprimions à madame, ajouta M. Aubry, le désir que nous aurions, ma fille et moi, de connaître plus particulièrement l’aimable nièce de madame de Causin.

— Mademoiselle Fulbertine, répliqua Adolphe d’un air embarrassé, ne peut qu’être excessivement flattée d’inspirer un pareil désir. »

Mathilde et son père laissèrent bientôt M. de Norville seul avec la vicomtesse.

— « Eh bien ! madame d’Arcy ?

— Eh bien ! monsieur Adolphe ?

— Que ne donnerais-je pas pour que Fulberline eût été cachée ici et eût entendu ce que vient de dire mademoiselle Aubry ! Peut-être aurait-elle été touchée de la bienveillance de celle qu’elle déteste ; aurait-elle rougi de la haïr, et peut-être son cœur ému aurait-il imposé silence à son orgueil mécontent. Elle a grand besoin de faire un retour sur elle-même, et, si elle veut changer il est temps qu’elle s’y prenne, car, à la manière dont son caractère s’aigrit de jour en jour, je crains qu’il ne soit plus possible d’en corriger l’âcreté.

— Vous êtes bien sévère aujourd’hui, Adolphe.

— Non je ne suis que juste et vous en conviendrez vous-même. Fulbertine devient d’une arrogance insupportable, son orgueil n’a plus de frein, sa jalousie plus de bornes : c’est un petit tyran. Si elle est encore entourée de flatteurs dont la complaisance se résigne à subir son despotisme, elle finira par trouver des gens qui préféreront leur liberté au très faible avantage de lui plaire.

— Allons, vous exagérez ; doit-on pour des caprices d’enfant…

— Eh ! non, madame, elle n’est plus un enfant ; et ce qu’elle fait à l’égard de mademoiselle Aubry ne peut être excusé sous le nom de caprice. Ce n’est pas moi qui voudrais ajouter à ses torts des torts imaginaires ; il m’est assez pénible de ne pouvoir me cacher ceux qu’elle a, sans que j’aille encore lui en prêter. Et, tenez, madame, puisque nous parlons d’elle, je vous dirai ce que je ne dirais à nul autre qu’à vous ; mais je connais votre cœur, je sais que le secret du mien peut y descendre en toute sûreté ; eh bien ! lorsque je réfléchis au caractère de mademoiselle de Lucé, je sens que cette réflexion ébranle fortement la résolution que j’avais prise d’unir ma vie à la sienne.

— Que dites-vous là, Adolphe ? Et cette pauvre Fulbertine qui vous aime ? et le monde qui la croit destinée à devenir votre femme ?

— Que voulez-vous, madame ; si, en devenant son mari, je n’ai que la chance d’être malheureux, dois-je, pour le monde et pour elle, me soumettre à cette infortune ?

— Elle peut changer, elle vous aime.

— Je veux bien le croire ; mais les sentimens qu’elle peut éprouver pour moi sont-ils de sûrs garans de mon bonheur ? Renoncera-t-elle, une fois mariée, à ce despotisme qu’elle exerce sur tout ce qui l’environne ?

Permettra-t-elle à ma volonté de marcher au niveau de la sienne ? Ne croira-t-elle pas devoir faire céder ma conviction au moindre de ses caprices ? Dans un ménage il faut un égal échange de concessions ; l’un ne doit pas faire tous les sacrifices ni l’autre les exiger tous. Il doit y avoir partage de devoirs comme de droits. Un mari, quelque amitié, quelque amour même qu’il ait pour sa femme, n’a pas toujours des complimens à lui faire ; il a parfois des vérités à lui dire. En ménage, le catalogue des flatteries est bientôt épuisé. Il serait à désirer que toutes les vérités fussent aimables, mais cela ne se peut pas ; et Fulbertine ne voudrait de ma franchise que ce qui pourrait avoir la gracieuseté d’une louange. Si j’avais un reproche à lui adresser, un conseil à lui donner, n’étant plus un flatteur je deviendrais un monstre. Et puis, si j’avais la faiblesse, pour conjurer l’orage, de mentir à ma conscience, de céder à ses fantaisies, ne faudrait-il pas me charger l’esprit de mille petites haines, de niaiseries de vanité, de dépits de toutes les minutes ? Ne faudrait-il pas me brouiller avec chaque personne qui déplairait à ma femme pour ne pas l’avoir assez adulée ou pour avoir osé disputer avec elle de charmes ou de talens ? N’aurais-je pas sans cesse les oreilles fatiguées des continuelles doléances de son amour-propre blessé en se heurtant contre celui des autres ? Dans le commerce du monde, Fulbertine, pour ne pas croire y perdre, voudrait tout prendre et ne rien donner. Non, madame, il est impossible qu’un mari trouve le bonheur auprès d’une femme hautaine, orgueilleuse et vindicative, et je ne dois pas m’oublier assez moi-même pour accepter le poids d’une chaîne qui me meurtrirait à la porter.

— Vous chargez le tableau de bien sombres nuances, Adolphe ; vous mettez sur le compte du cœur les fautes de l’esprit. La contagion n’a pas été jusqu’à l’âme de Fulbertine : sa tête seule est égarée, et la tâche de la ramener à la raison n’est pas aussi difficile à remplir que vous paraissez le craindre.

— Prouvez-moi que je m’alarme à tort, et je vous remercierai de grand cœur. Ah ! mon Dieu ! j’allais laisser passer l’heure d’un rendez-vous que j’ai donné… Vous ne me trahirez pas ?

— Non ! soyez tranquille ; si votre secret est connu, ce ne sera pas moi qui l’aurai dit. »

Quand M. de Norville fut sorti, la vicomtesse courut ouvrir la porte du cabinet où Fulbertine était cachée ; elle la trouva fondant en larmes.

« — Ah ! lui dit-elle en continuant de pleurer, que je suis malheureuse ! Cette bonne Mathilde qui prend mon parti !… Et M. Adolphe qui ne veut plus de moi pour sa femme ! Il a bien raison, je ne suis qu’une détestable créature ; je ne serais qu’un fléau pour lui !… Si vous saviez combien j’ai honte de moi !

— Calmez-vous, ma chère amie, tout n’est pas perdu ; la leçon est venue à temps. Répondez-moi franchement, haïssez-vous encore Mathilde ?

— La haïr ! Ah ! je serais un monstre si je la détestais encore ! Oh ! non, je ne la hais plus, je l’aime ! Oui, c’est bien sûr, je l’aime !

— Que Dieu veuille que vous disiez vrai, et tout est réparé ! Vous avez entendu M. et mademoiselle Aubry exprimer le désir de faire votre connaissance ?

— Oui, eh bien ?

— Votre tante doit bientôt donner une soirée ; allez avec elle inviter Mathilde et son père : ils accepteront, j’en suis sûre. La connaissance ainsi commencée, cultivez-la ; priez Mathilde de vous donner quelques conseils sur la manière de chanter, elle est meilleure musicienne que vous, et, en suivant sa méthode, votre voix ne peut manquer d’acquérir. Je la connais assez pour être persuadée qu’elle se fera un véritable plaisir de vous donner d’utiles avis. Voulez-vous les lui demander ?

— Je le veux bien, moi ! mais ma tante, pensez-vous qu’elle consente a tout cela ?

— Je me charge de la faire y consentir. Votre tante ne voudra pas, sans doute, que vous mouriez fille, ou que l’on ne vous épouse que par intérêt. Ce qu’a dit M. de Norville n’est malheureusement que ce que finiraient par penser tous les hommes d’honneur qui rechercheraient votre main, si, en vous ôtant les moyens de profiter de la résolution généreuse que vous venez de prendre, on vous laissait revenir au caractère que vous voulez quitter.

— Faites tout ce qu’il vous plaira, madame, mais faites que je puisse réparer les torts sans nombre que j’ai commis par une maudite vanité. Qu’Adolphe ne veuille plus de moi, mais que je satisfasse à ma conscience, et je n’aurai point regret au prix qu’il m’en aura coûté ! »

La vicomtesse eut assez de peine à faire entendre raison à l’orgueil de madame de Causin ; mais enfin, la crainte d’empêcher le mariage de sa nièce avec M. de Norville la décida à participer au grand œuvre de la conversion de Fulbertine.

Tout s’arrangea comme l’avait d’avance arrêté madame d’Arcy. Mathilde accepta l’invitation de madame de Causin, et bientôt mademoiselle de Lucé et mademoiselle Aubry commencèrent à former les nœuds d’une franche et paisible liaison d’amitié. Mathilde se rendit avec le plus aimable empressement aux désirs de Fulbertine, quand celle-ci la pria de vouloir bien lui donner des leçons de chant. La jeune maîtresse engagea son élève à ne pas chanter en public pendant quelque temps, pour laisser après, aux auditeurs qui devaient l’entendre, la surprise de tous ses progrès. Au bout d’un mois d’étude constante de la part de Fulbertine, mademoiselle Aubry et sa nouvelle amie chantèrent un grand duo chez la vicomtesse. Les deux chanteuses furent couvertes de justes applaudissemens, et l’on se disait tout haut dans le salon qu’il fallait qu’il y eût de la magie dans le changement qu’avait subi, à son avantage, la voix de mademoiselle de Lucé.

— « Vous voyez, lui dit madame d’Arcy, comme votre voix a gagné.

— Oui, répondit Fulbertine, mais mon cœur a gagné bien davantage. Si vous saviez comme je l’aime, cette chère Mathilde ! comme elle est bonne ! »

Quelque temps après cette soirée, les passans s’arrêtaient pour admirer devant la porte et dans la cour de l’hôtel de madame de Causin une file de brillans équipages… D’où venait, dès le matin, ce concours de voitures ? Il y avait sans doute une noce dans la maison ? Oui, car Adolphe de Norvilleet Fulbertine de Lucé allaient bientôt recevoir la bénédiction nuptiale, agenouillés tous deux au pied du même autel.

Mathilde et madame d’Arcy étaient venues aider à la toilette de la mariée ; c’était auprès de la glace que nous connaissons qu’on habillait Fulbertine. La psyché, qui n’était plus boudeuse, fit ainsi son compliment à madame de Norville :

« Maintenant, Fulbertine, toutes les coiffures siéront à votre visage ; toutes les robes que vous mettrez iront à votre taille. Vous avez trouvé le secret de paraître toujours jolie, c’était d’embellir votre âme, et vous l’avez fait. Vous serez heureuse, car vous ferez le bonheur de votre mari. Vous pouvez me croire, vous savez bien que je ne suis pas menteuse. »