Funérailles de M. Le Lieutenant-Général Tirlet

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Anonyme
Funérailles de M. Le lieutenant-Général Tirlet
1842



Extrait de La Revue de la Marne[1]

Comme nous l’avons annoncé dans notre dernier numéro, nous nous empressons de donner le récit des derniers honneurs rendus à notre illustre compatriote le Lieutenant-Général Tirlet, décédé en sa terre de Fontaine, le lundi 29 novembre, à sept heure et demie du matin.

C’est le mardi matin que la famille du général avait été informée à Paris du coup fatal qui, en trois jours, a frappé notre département.

Mercredi dans la nuit, notre député, M. le baron Pérignon, accompagnant, le fils du général, son neveu, est arrivé à Fontaine.

Et vendredi 3 décembre, à midi on célébrait dans l’église de Fontaine le service funèbre en l’honneur de notre ancien député.

Malgré une pluie battante qui à durée toute la nuit et toute la matinée, on voyait accourir de toutes les parties du canton, et même de Sainte-Ménehould, une foule de citoyens nobles, qui s’étaient mis en route dès trois et quatre heures du matin, pour assister à la triste cérémonie du jour.

L’affection, l’estime, la reconnaissance ont donné du courage même aux gens les plus âgés et les moins valides. La foule était immense au petit village de Fontaine.

La garde nationale du canton, sans convocation officielle, mais de son propre mouvement, était accourue se joindre au cortège funèbre. Une députation de la garde à cheval de Sainte-Ménehould, avec son officier en tête, était arrivée dès le matin. La gendarmerie était aussi représentée…

MM. les curés de Cernay, de Hans et de Rouvroy assistèrent M. le doyen de Vienne-le-Château, qui officia.

Le cortège, les officiers de la garde nationale en tête, quitta la maison mortuaire à 11 heures et demie.

Venait ensuite le cercueil, dont les quatre angles et le centre étaient entourés par MM. Humblet, colonel en retraite, Picart, membre du conseil-général, juge, Buyrette, chef de bataillon en retraite, commandant de la garde nationale de Sainte-Ménehould, Devillers, maire de Vienne-le-Château, Bourgeois, de Suippes, membres du conseil-général, et Marquet, maire de Fontaine.

La garde nationale à cheval, la garde nationale à pied et la gendarmerie formaient la haie.

Venait ensuite le valet de chambre du général, portant ses insignes ; (M. le lieutenant-général d’artillerie Tirlet était Pair de France, ancien Inspecteur-Général, membre du Conseil-Général du département de la Marne. Grand Cordon de la Légion d’Honneur, Commandeur de l’Ordre de Saint-Louis, Grand Cordon de l’Ordre d’Espagne de Charles III, Grand Cordon de Saint-Alexandre Newki de Russie ;) puis M. Eugène Tirlet, fils du défunt, et M. le baron Pérignon et les autres membres de la famille.

Derrière eux les maires de toutes les communes du canton, les adjoints et membres des conseils municipaux, et autres fonctionnaires.

Une foule nombreuse fermait la marche du cortège…

La douleur était sur tous les visages, des larmes coulaient de tous les yeux…

À peine un quart de la population put-elle être contenue dans l’église : le reste attendait en silence la fin de la lugubre cérémonie.

Après le service, qui fut célébré solennellement, M. le baron Pérignon, qui donnait le bras du jeune fils du général, se plaça sous le portail de l’église. La garde forma cercle autour de lui pour contenir la foule qui se pressait pour entendre le discours qu’il allait prononcer sur la tombe de son beau-frère – .

MESSIEURS,

« Dans cette Église que la commune de Fontaine doit à la sollicitude et à la générosité du général Tirlet ; nous venons de rendre les derniers honneurs, de faire nos derniers adieux à cet homme de bien !...

Et voilà ce qui explique ce concours si immense, malgré tant d’obstacles. Voilà pourquoi cette profonde affliction dans tous les cœurs et sur tous les visages.

Cet homme de bien qui, il y à peine huit jours, était si heureux de vivre tranquille, parmi vous, au milieu de ce pays, près du village de Moiremont qui l’a vu naître… Il n’est plus.

Il ne nous reste de lui que le souvenir de ce qu’il était… Mais ce souvenir resta éternel !

Je viens au nom de tous, dire sur sa tombe, quelques paroles qui ne seront que l’expression de la vérité et de notre douleur commune.

Mais ce n’est pas, Messieurs, son éloge funèbre que j’ose entreprendre ! Comment pourrai-je le faire dignement et complètement cet éloge, et raconter tous les hauts-faits du général, et ses grandes et nobles actions, moi, qui n’ai pas été son compagnon d’armes et qui ne l’ai pas suivi dans sa glorieuse carrière ?

Je ne sais – que ce que vous savez tous – sur sa bonté, sa bienveillance, sa simplicité de mœurs, sa modestie, sa générosité, son dévouement si entier à cet arrondissement, dont pendant plus de dix ans il a bien défendu les intérêts comme député et comme membre du conseil général.

Ah ! sans doute, s’il m’était donné de pouvoir raconter fidèlement chacun des actes de sa vie ; si je retraçais le tableau de ses vertus de famille – qui en faisaient un si bon époux, un si bon père… ah, Messieurs, ce simple récit serait son plus bel éloge !!!

À vingt ans, en 1791, Louis Tirlet partait pour l’armée comme simple volontaire… Il s’agissait alors de repousser l’invasion étrangère… à trente ans… il était général !

C’est dire assez et son courage et sa haute intelligence ; oui, Messieurs, on pourrait écrire la vie du général Tirlet en deux mots, bien éloquent…

Soldat… Général !

Après trente années de combats, vous l’avez vu revenir modestement au foyer paternel ; le volontaire de 91 avait les épaulettes du général en chef, et sa noble poitrine était couverte par le grand cordon de la Légion-d’Honneur !

Tour-à-tour il avait porté les armes en Allemagne, en Égypte, en Pologne, en Italie, en Portugal, en Espagne… partout enfin où se promenaient les armées victorieuses de la République et de l’Empire…

En Allemagne, s’agissait-il pour nos armées de traverser les fleuves les plus rapides et les plus dangereux, c’était au jeune Tirlet, au chef des pontonniers que l’on confiait la difficile mission de préparer le passage… Le sort de l’armée était dans ses mains… Jamais il n’a été au-dessous de sa tâche, jamais il n’a trompé la confiance que l’on mettait dans courage, sa persévérance et son habileté !!

En Égypte, d’abord, chef d’état major d’artillerie, puis colonel, Tirlet fut l’ami de Kleber, ce dieu des batailles, comme l’appelaient les Arabes, de Kleber qui ne donnait son amitié qu’aux gens de cœur !

Au retour d’ Égypte, Napoléon qui, lui aussi, connaissait ce que valaient les hommes, s’empressa de nommer le jeune Tirlet, général.

Vous dirais-je quels ont été les regrets du colonel Tirlet quand il quitte son beau régiment d’artillerie… Jugez-en, Messieurs, par ceux de ses soldats, car alors, ils pleurèrent le départ de leur colonel, nommé général, comme aujourd’hui nous pleurons une perte irréparable !

Le général Tirlet savait donc toujours se faire aimer !

C’était, Messieurs, un de ces hommes élite, un de ces hommes sûrs qu’on est heureux de rencontrer ; ami fidèle, homme d’honneur, n’ayant qu’une parole, sa réputation de loyauté à toujours été telle, que celui qui aurait osé la mettre en doute, eut passé pour un calomniateur.

Désintéressé, dévoué aux intérêts de son pays, jamais il n’a fait de sa haute position aux armées, un moyen de s’enrichir, il détestait, méprisait ceux qui compromettaient l’honneur français par leurs exactions à l’étranger ; il était l’ennemi juré de ceux qui se gorgeaient d’or aux dépens du soldat !

C’est vous dire qu’il fut souvent desservi auprès du pouvoir et qu’il éprouva des disgrâces ; mais il avait bien le droit de haïr la corruption, lui qui toujours est resté incorruptible !

Qu’il me soit permis, Messieurs, de vous faire connaître deux faits principaux de la vie du général Tirlet… Les documents me manquent pour en dire plus… La mort a frappé si vite… que j’ai eu à peine le temps de vous amener ce jeune fils, si digne d’aimer et de regretter son noble père.

L’histoire se chargera de réparer mes oublis.

Lorsqu’en Espagne, en 1813, la fortune trahit nos armes, des fautes avaient été commises ; le général Tirlet les avait signalées, en temps utile, au roi Joseph, au frère de Napoléon.

On ne suivit pas ses conseils, la bataille de Vittoria fut perdue, malgré les prodiges de valeur de l’artillerie et de son chef ; et le lendemain du désastre, le roi Joseph écrivait au général Tirlet :

« Si tout le monde, comme vous, eut fait son devoir, nous eussions gagné la bataille. »

Et quand, quelques mois plus tard, la guerre que nous avions porté pendant vingt ans à l’étranger a refoulé nos armées sur le sol de la patrie… le général Tirlet, à la tête de son artillerie, arrêtait encore la marche de l’ennemi !

Vous avez tous entendu parler de cette formidable artillerie, qui, en 1814, sous les murs de Toulouse, écrasait les colonnes anglaises, résistait à une armée double de la nôtre, et lorsque la France se taisait ailleurs, protestait seule si patriotiquement à coups de canon contre l’invasion étrangère !!

Eh bien ! Messieurs, soyons-en fier ! celui qui commandait cette glorieuse artillerie, c’était notre modeste compatriote, notre ami, c’était le brave général Tirlet !!!

Et maintenant il n’est plus ! mais la Patrie inscrit son nom dans les faste de sa gloire ; mais il n’est pas de malheureux qu’il n’ait secouru !...

Il était bon autant que brave !

Oui, Messieurs, j’en atteste sa vie et nos cœurs !

Sa mémoire ne périra jamais !! »

Ce discours pensé et dit avec le cœur, et dans lequel s’était déroulée rapidement la vie si belle, si utile de l’illustre défunt, produisit sur la foule qui se pressait autour de l’orateur une émotion profonde. On eut dit, à voir l’affliction générale, une grande famille qui venait accompagner les reste d’un père à leur dernière demeure ; des amis qui venaient pleurer sur la perte irréparable d’un ami commun. Nous le répétons encor ici : La douleur était sur tous les visages, des larmes coulaient de tous les yeux…

Puis la foule s’écoula lentement

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Nota. À la nouvelle du décès du général Tirlet, M. le juge de paix de Ville-sur-Tourbe, conformément à la loi, était venu poser les scellés sur les papiers et sur une caisse contenant les documents nécessaire à l’histoire de la vie du général… Il a donc été impossible de les consulter… Mais que nos compatriotes se rassurent, l’éloge du général sera prononcé à la Chambre des Pairs ; tous les renseignements seront fournis au membre de la chambre qui sera chargé de cet éloge… Nous serons heureux d’ouvrir nos colonnes à ces pages, qui appartiennent à l’histoire moderne de notre pays, dont le général Tirlet est la plus grande illustration militaire.
  1. La revue de la Marne paraît tous les lundis. Le prix de l’abonnement est de 10 fr. par an, et 6 fr. pour six mois. On s’abonne à Sainte-Ménéhould, chez POIGNEÉE-DARNAULD, éditeur-gérant.