Génie du christianisme/Partie 4/Livre 6/Chapitre V

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Chapitre V - Education. — Écoles, collèges, universités ; Bénédictins et Jésuites

Consacrer sa vie à soulager nos douleurs est le premier des bienfaits ; le second est de nous éclairer. Ce sont encore des prêtres superstitieux qui nous ont guéris de notre ignorance, et qui depuis dix siècles se sont ensevelis dans la poussière des écoles pour nous tirer de la barbarie. Ils ne craignaient pas la lumière, puisqu’ils nous en ouvraient les sources ; ils ne songeaient qu’à nous faire partager ces clartés qu’ils avaient recueillies, au péril de leurs jours, dans les débris de Rome et de la Grèce.

Le Bénédictin qui savait tout, le Jésuite qui connaissait la science et le monde, l’Oratorien, le docteur de l’université, méritent peut-être moins notre reconnaissance que ces humbles Frères qui s’étaient consacrés à l’enseignement gratuit des pauvres. " Les clercs réguliers des écoles pieuses s’obligeaient à montrer, par charité, à lire, à écrire au petit peuple, en commençant par l’a, b, c, à compter, à calculer, et même à tenir les livres chez les marchands et dans les bureaux. Ils enseignent encore non seulement la rhétorique et les langues latine et grecque, mais, dans les villes, ils tiennent aussi des écoles de philosophie et de théologie scolastique et morale, de mathématiques, de fortifications et de géométrie… Lorsque les écoliers sortent de classe, ils vont par bandes chez leurs parents, où ils sont conduits par un religieux, de peur qu’ils ne s’amusent par les rues à jouer et à perdre leur temps[1]. "

La naïveté du style fait toujours grand plaisir, mais quand elle s’unit, pour ainsi dire, à la naïveté des bienfaits, elle devient aussi admirable qu’attendrissante.

Après ces premières écoles fondées par la charité chrétienne, nous trouvons les congrégations savantes vouées aux lettres et à l’éducation de la jeunesse par des articles exprès de leur institut. Tels sont les religieux de Saint-Basile, en Espagne, qui n’ont pas moins de quatre collèges par province. Ils en possédaient un à Soissons, en France, et un autre à Paris c’était le collège de Beauvais, fondé par le cardinal Jean de Dorman. Dès le IXe siècle, Tours, Corbeil, Fontenelle, Fuldes, Saint-Gall, Saint-Denis, Saint-Germain d’Auxerre, Ferrière, Aniane, et en Italie, le Mont-Cassin, étaient des écoles fameuses[2]. Les clercs de la vie commune, aux Pays-Bas, s’occupaient de la collation des originaux dans les bibliothèques et du rétablissement du texte des manuscrits.

Toutes les universités de l’Europe ont été établies ou par des princes religieux, ou par des évêques, ou par des prêtres, et toutes ont été dirigées par des ordres chrétiens. Cette fameuse université de Paris, d’où la lumière s’est répandue sur l’Europe moderne, était composée de quatre facultés. Son origine remontait jusqu’à Charlemagne, jusqu’à ces temps où, luttant seul contre la barbarie, le moine Alcuin voulait faire de la France une Athènes chrétienne[3]. C’est là qu’avaient enseigné Budé, Casaubon, Grenan, Rollin, Coffin, Le Beau ; c’est là que s’étaient formés Abailard, Amyot, De Thou, Boileau. En Angleterre, Cambridge a vu Newton sortir de son sein, et Oxford présente, avec les noms de Bacon et de Thomas Morus, sa bibliothèque persane, ses manuscrits d’Homère, ses marbres d’Arundel et ses éditions des classiques ; Glasgow et Edimbourg, en Ecosse ; Leipzig, Jena, Tubingue, en Allemagne ; Leyde, Utrecht et Louvain, aux Pays-Bas ; Gandie, Alcala et Salamanque, en Espagne : tous ces foyers des lumières attestent les immenses travaux du christianisme. Mais deux ordres ont particulièrement cultivé les lettres, les Bénédictins et les Jésuites.

L’an 540 de notre ère, saint Benoît jeta au Mont-Cassin, en Italie, les fondements de l’ordre célèbre qui devait, par une triple gloire convertir l’Europe, défricher ses déserts et rallumer dans son sein le flambeau des sciences[4].

Les Bénédictins, et surtout ceux de la congrégation de Saint-Maur, établie en France vers l’an 543, nous ont donné ces hommes dont le savoir est devenu proverbial, et qui ont retrouvé, avec des peines infinies, les manuscrits antiques ensevelis dans la poudre des monastères. Leur entreprise littéraire la plus effrayante (car l’on peut parler ainsi), c’est l’édition complète des Pères de l’Église. S’il est difficile de faire imprimer un seul volume correctement dans sa propre langue, qu’on juge ce que c’est qu’une révision entière des Pères grecs et latins, qui forment plus de cent cinquante volumes in-folio : l’imagination peut à peine embrasser ces travaux énormes. Rappeler Ruinart, Lobineau, Calmet, Tassin, Lami, d’Acheri, Martène, Mabillon, Montfaucon, c’est rappeler des prodiges de sciences.

On ne peut s’empêcher de regretter ces corps enseignants, uniquement occupés de recherches littéraires et de l’éducation de la jeunesse. Après une révolution qui a relâché les liens de la morale et interrompu le cours des études, une société à la fois religieuse et savante porterait un remède assuré à la source de nos maux. Dans les autres formes d’institut, il ne peut y avoir ce travail régulier, cette laborieuse application au même sujet, qui règnent parmi des solitaires, et qui, continués sans interruption pendant plusieurs siècles, finissent par enfanter des miracles.

Les Bénédictins étaient des savants, et les Jésuites des gens de lettres : les uns et les autres furent à la société religieuse ce qu’étaient au monde deux illustres académies.

L’ordre des Jésuites était divisé en trois degrés, écoliers approuvés, coadjuteurs formés et profès. Le postulant était d’abord éprouvé par dix ans de noviciat, pendant lesquels on exerçait sa mémoire, sans lui permettre de s’attacher à aucune étude particulière : c’était pour connaître où le portait son génie. Au bout de ce temps, il servait les malades pendant un mois dans un hôpital, et faisait un pèlerinage à pied en demandant l’aumône : par là on prétendait l’accoutumer au spectacle des douleurs humaines et le préparer aux fatigues des missions.

Il achevait alors de fortes ou de brillantes études. N’avait-il que les grâces de la Société et cette vie élégante qui plaît au monde, on le mettait en vue dans la capitale, on le poussait à la cour et chez les grands. Possédait-il le génie de la solitude, on le retenait dans les bibliothèques et dans l’intérieur de la Compagnie. S’il s’annonçait comme orateur, la chaire s’ouvrait à son éloquence ; s’il avait l’esprit clair, juste et patient, il devenait professeur dans les collèges ; s’il était ardent, intrépide, plein de zèle et de foi, il allait mourir sous le fer du mahométan ou du sauvage ; enfin, s’il montrait les talents propres à gouverner les hommes, le Paraguay l’appelait dans ses forêts, ou l’Ordre à la tête de ses maisons.

Le général de la Compagnie résidait à Rome. Les Pères provinciaux, en Europe, étaient obligés de correspondre avec lui une fois par mois. Les chefs des missions étrangères lui écrivaient toutes les fois que les vaisseaux ou les caravanes traversaient les solitudes du monde. Il y avait en outre, pour les cas pressants, des missionnaires qui se rendaient de Pékin à Rome, de Rome en Perse, en Turquie, en Ethiopie, au Paraguay ou dans quelque autre partie de la terre.

L’Europe savante a fait une perte irréparable dans les Jésuites. L’éducation ne s’est jamais bien relevée depuis leur chute. Ils étaient singulièrement agréables à la jeunesse ; leurs manières polies ôtaient à leurs leçons ce ton pédantesque qui rebute l’enfance. Comme la plupart de leurs professeurs étaient des hommes de lettres recherchés dans le monde, les jeunes gens ne se croyaient avec eux que dans une illustre académie. Ils avaient su établir entre leurs écoliers de différentes fortunes une sorte de patronage qui tournait au profit des sciences. Ces liens, formés dans l’âge où le cœur s’ouvre aux sentiments généreux, ne se brisaient plus dans la suite, et établissaient entre le prince et l’homme de lettres ces antiques et nobles amitiés qui existaient entre les Scipions et les Lélius.

Ils ménageaient encore ces vénérables relations de disciples et de maître, si chères aux écoles de Platon et de Pythagore. Ils s’enorgueillissaient du grand homme dont ils avaient préparé le génie, et réclamaient une partie de sa gloire. Voltaire dédiant sa Mérope au père Porée et l’appelant son cher maître est une de ces choses aimables que l’éducation moderne ne présente plus. Naturalistes, chimistes, botanistes, mathématiciens, mécaniciens, astronomes, poètes, historiens, traducteurs, antiquaires, journalistes, il n’y a pas une branche des sciences que les Jésuites n’aient cultivée avec éclat. Bourdaloue rappelait l’éloquence romaine, Brumoy introduisait la France au théâtre des Grecs, Gresset marchait sur les traces de Molière ; Lecomte, Parennin, Charlevoix, Ducerceau, Sanadon, Duhalde, Noël, Bouhours, Daniel, Tournemine, Maimbourg, Larue, Jouvency, Rapin, Vanière, Commire, Sirmond, Bougeant, Petau, ont laissé des noms qui ne sont pas sans honneur. Que peut-on reprocher aux Jésuites ? Un peu d’ambition, si naturel au génie. " Il sera toujours beau, dit Montesquieu en parlant de ces Pères, de gouverner les hommes en les rendant heureux. " Pesez la masse du bien que les Jésuites ont fait ; souvenez-vous des écrivains célèbres que leur corps a donnés à la France ou de ceux qui se sont formés dans leurs écoles ; rappelez-vous les royaumes entiers qu’ils ont conquis à notre commerce par leur habileté, leurs sueurs et leur sang ; repassez dans votre mémoire les miracles de leurs missions au Canada, au Paraguay, à la Chine, et vous verrez que le peu de mal dont on les accuse ne balance pas un moment les services qu’ils ont rendus à la société.

  1. Hélyot, t. IV, p. 307. (N.d.A.)
  2. Fleury, Hist. eccl., t. X, liv. XLVI, p. 34. (N.d.A.)
  3. Fleury, Hist. eccl., t. X, liv. XLV, p. 32. (N.d.A.)
  4. L’Angleterre, la Frise et l’Allemagne reconnaissent pour leurs apôtres S. Augustin de Cantorbéry, S. Willibord et S. Boniface, tous trois sortis de l’institut de saint Benoît. (N.d.A.)