Geneviève de Brabant (1867)

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher

List2 gray&blue.svgPour les autres utilisations de ce mot ou de ce titre, voir Geneviève de Brabant (homonymie).




GENEVIÈVE DE BRABANT


OPÉRA-BOUFFE


Représenté pour la première fois, à Paris, sur le théâtre des Menus-Plaisirs, le 26 décembre 1867.




PERSONNAGES
SIFROY, duc de Curaçao MM Gourdon.
GOLO, son favori Daniel Bac.
VANDERPROUT, bourgmestre de la ville Le Riche.
CHARLES MARTEL Le Sage.
GRABUGE, sergent d’hommes d’arme Ginet.
PITOU, simple fusilier Gabel.
NARCISSE, poète de Sifroy Lignel.
PÉTERPIP, premier échevin Leroy.
SALADIN Destroges.
DON QUICHOTTE Perron.
RENAUD DE MONTAUBAN Gustave.
L’ERMITE DU RAVIN Deschamps.
DROGAN Mmes Zulma Bouffar.
GENEVIÈVE, femme de Sifroy Baudier.
BRIGITTE, sa confidente De Brigni-Varnet.
ISOLINE, femme de Golo Vallière.
CHRISTINE, BARBERINE Collas.
GUDULE, GRUDELINDE Gourdon.
FAROLINE, IRÉNÉE Colombe.
HOUBLONNE, GRISELIS Rose Bruyère.
DOROTHÉE, YOLANDE Louisa.
GRETCHEN, RODOGUNE A. Rolland.
ROSEMONDE Guyas.
ARMIDE Jacobus.
BRADAMANTE Antoinette.
DULCINÉE Lalouvière.

Seigneurs, Chevaliers, Echevins, Hommes et Femmes du peuple, Pages, Tambours, Marmitons, Musiciens, Folies, Canotières, Bacchantes, etc.


AU SEPTIÈME TABLEAU :

Tyrolienne chantée par M. et Madame Martens et mademoiselle Gretchen. – Divertissement dansé par mesdames Bataglini, Frantzago et Piron.


Costumes dessinés par MM. Stop, Bertall, Chatinière, et exécutés par M. et madame Moreau. – Décors de MM. Fromont et Capelli. – Machines de M. Henri.




ACTE PREMIER

Premier Tableau

La place principale de la ville de Curaçao en Brabant ; à gauche, en pan coupé, la maison de ville avec perron ; à droite, un angle du palais du duc Sifroy avec balcon et portail praticables.


Scène PREMIÈRE

VANDERPROUT, CHRISTINE, Les Échevins, Bourgeois, Bourgeoises, Peuple.

CHŒUR.
Flamands de tous pays,
Réunis
Pour fêter notre duc
Très-caduc.
Depuis midi debout,
Pour ne rien voir du tout,
Nous nous fatiguons beaucoup
Pour ne rien voir du tout.
CHRISTINE, sortant du palais.
Madame en son palais lasse d’attendre
Le duc qui ne vient pas,
M’a dit d’aller en bas
Pour voir, interroger… Comment, comment m’y prendre ?
A qui, pour me fixer,
Puis-je donc ici m’adresser ?
CHŒUR.
Mais, madame, entre nous,
Nous n’en savons pas plus que vous !
REPRISE DU CHŒUR.
Flamands de tous pays,
Réunis
Pour fêter notre duc
Très-caduc,
Depuis midi debout
Pour ne rien voir du tout,
Nous nous fatiguons beaucoup
Pour ne rien voir du tout !
CHRISTINE.
Voici le bourgmestre !
CHŒUR.
Voici le bourgmestre ! Avec les échevins.
VANDERPROUT.
Or çà, je vais parler, mes chers concitoyens.
I.
Vos échevins, vos édiles,
Sur mon avis ont pensé
Que des choses inutiles
Monseigneur serait froissé.
En gens de cœur et de tête,
Et vu les chaleurs surtout,
Désirant que cette fête
Fût simple, mais de bon goût, (bis)
Nous n’avons pas donné de bal,
Ça nous aurait causé trop de mal.
CHŒUR.
Non, ils n’ont pas donné de bal,
Ça leur aurait causé trop de mal.
VANDERPROUT.
II.
Dans un but d’économie,
Point de jeux, d’explosions !
Et de crainte d’incendie,
Point d’illuminations !
Offrant, ça doit vous suffire,
En votre nom, un repas
Auquel, cela va sans dire,
Vous, vous n’assisterez pas ! (bis.)
Nous n’avons pas donné de bal,
Ça nous aurait causé trop de mal !
CHŒUR.
Non, ils n’ont pas donné de bal.
Ça leur aurait causé trop de mal.
CHRISTINE.

Comment, pas de bal ?

VANDERPROUT.

C’est l’ordre du seigneur Golo.

TOUS.

Ob ! oh !

CHRISTINE.

Eh bien ! ça sera gai… enfin, si le cortége est joli, ce sera un dédommagement ! mais qu’est-ce qu’il y a donc que le duc Sifroy n’arrive pas ?

VANDERPROUT.

Il y a que le monastère de Saint-Poupard, où il est allé en pèlerinage, était peut-être démoli…

CHRISTINE.

C’est ça qui serait fâcheux.

VANDERPROUT.

Dites terrible, mademoiselle Christine.

CHRISTINE.

Mais enfin, qu’est-ce que vous manigancez donc là-dedans depuis trois jours ?…

VANDERPROUT.

Comment ? vous, une demoiselle d’honneur de madame Geneviève, vous ne savez pas ça ?… nous faisons de la politique !

CHRISTINE.

Et c’est pour ça que vous avez réuni tous les sorciers et docteurs du pays ?

VANDERPROUT.

Oui, ça ne va pas, comme ça devrait aller ! Vous n’avez donc pas lu ma proclamation affichée sur tous les murs ?

CHRISTINE.

Si, mais je n’y ai rien compris !

VANDERPROUT, part.

C’est une simple femme.

DEUXIÈME ÉCHEVIN.

Tiens, voilà te seigneur Golo !

VANDERPROUT, aux échevins.

Le grand conseiller aulique et intime du duc Sifroy… un homme très-fort sur la géographie… on dit que tous les jours à son déjeuner il refait trois fois la carte !

DEUXIÈME ÉCHEVIN.

Le voici.

TOUS, avec indifférence.

Vive Golo !


Scène II

Les Mêmes, GOLO.

GOLO.

C’est bien, manants, c’est bien ; allez voir un peu sur la grande route si le duc y est…

TOUS.

Vive le bourgmestre !…

GOLO.

Pourquoi ne crient-ils pas encore vive Golo ?

VANDERPROUT.

Ah ! dame, c’est qu’ils ne sont pas contents, parce que…

GOLO.

Parce que ?

VANDERPROUT.
Nous n’avons pas donné de bal,
Ça nous aurait causé trop de mal.
GOLO.
Vous n’avez pas donné de bal
Ça vous aurait causé trop de mal
CHŒUR.
Non, ils n’ont pas donné de bal,
Ça leur aurait causé trop de mal.

Le peuple sort.


Scène III

VANDERPROUT, Les Échevins, GOLO.

VANDERPROUT.

Seigneur Golo, je vous salue !

GOLO.

Bonjour, bourgmestre, bonjour, belle journée pour la fête du duc, notre maître !

VANDERPROUT.

Belle journée, oui, mais mauvaise année !

GOLO.

Pas de pommes ?

VANDERPROUT.

Si, des pommes… mais le duc pas d’enfants… pas d’héritiers… mauvaise année pour le duc…

GOLO.

Oui, et la loi est formelle… pas d’enfants, le souverain… déchéance du souverain.

VANDERPROUT.

Oui… loi formelle, et pourtant bon duc, père de ses sujets… mais…

GOLO.

Mais pas père chez lui !

VANDERPROUT.

Vous savez l’origine de cette calamité ?

GOLO.

On m’a conté, dans le temps, que lors de la naissance du duc…

VANDERPROUT.

Précisément… un méchant enchanteur, le terrible Banénuffar, lui a jeté un sort, et tant que ce sort durera, ç’en est fait du beau nom des Sifroy.

GOLO.

J’en suis fâché pour le duc… mais (avec une extrême violence.) je le jure par ce portefeuille, après lui le Brabant trouvera toujours un maître !

VANDERPROUT, étonné.

Soit, mais tout cela, ça n’est pas de la stabilité.

GOLO.

Je n’y puis rien ni vous non plus, n’est-ce pas ?

VANDERPROUT, de plus en plus étonné.

Pour un conseiller aulique et breveté du duc Sifroy… vous prenez les choses avec philosophie…

GOLO.

Vous faites là une réflexion… Quel âge avez-vous ?

VANDERPROUT.

Cinquante-cinq ans.

GOLO.

Combien d’années de service ?

VANDERPROUT.

Cinquante ans de services extraordinaires…

GOLO.

Votre traitement ?

VANDERPROUT.

Bonne hygiène… de la bière à mes repas !

GOLO.

Je vous parle de vos appointements !

VANDERPROUT.

Quinze mille florins, chauffé, blanchi, éclairé !

GOLO.

Oh ! éclairé !

VANDERPROUT.

Mal éclairé !

GOLO.

Et vous tenez à votre place ?

VANDERPROUT.

Comme à l’honneur.

GOLO.

Et vous serez fidèle au gouvernement du duc ?

VANDERPROUT, avec force.

Jusqu’à ses derniers moments !…

GOLO.

Ayez-vous mis une intention fine dans cette réponse ?

VANDERPROUT.

J’y ai mis une intention fine…

GOLO.

Embrassons-nous, bourgmestre (Ils s’embrassent.) et que Dieu nous garde !… Au revoir !… je vais au-devant du duc, mon maître !

VANDERPROUT.

Seigneur Golo, au revoir ! (Golo sort.)


Scène IV

VANDERPROUT, Les Échevins, puis DROGAN, suivi de quatre marmitons portant un énorme pâté.

VANDERPROUT.

Ou je suis un bourgmestre idiot, ou ce Golo roule les plus noirs projets dans son portefeuille… Il faut le ménager ! Mais que faire, messieurs, que faire pour modifier l’état de choses ?

PREMIER ÉCHEVIN.

Qui ça, chose ?

DEUXIÈME ÉCHEVIN.

Notre duc, pardieu !

VANDERPROUT.

J’ai convoqué tous les savants, sorciers et magiciens ; j’ai promis une discrétion à celui qui m’apporterait un philtre, un plat quelconque capable de conjurer les maléfices du cruel enchanteur.

TOUS.

Eh bien ?

VANDERPROUT.

Eh bien, rien ! Pays de choucroute et de bière ! pas une idée !

DROGAN, paraissant.

Qui sait, monsieur le bourgmestre ?

TOUS.

Des marmitons !

VANDERPROUT.

Drogan, le petit pâtissier de la grande place !

DROGAN.
Salut, salut, noble assemblée,
Je vous apporte un remède certain,
Fait pour une tête couronnée,
Il ne peut qu’être souverain.
C’est… messieurs, un pâté !
TOUS.
Un pâté !
DROGAN.
Contemplez ce pâté !
TOUS.
Quel pâté !
DROGAN.
Attendez
Et regardez !
TOUS.
Attendons !
Regardons !
RONDEAU.
DROGAN.
C’est un pâté qui renferme
Du veau mêlé de jambon !
TOUS.
Du jambon !
DROGAN.
Quoique fait de pâte ferme,
Aussi léger qu’il est bon !
TOUS.
Qu’il est bon !
DROGAN.
Rafraîchissant et tonique,
Par son heureuse combinaison,
D’une bonne politique
Il est l’expression.
Saluez, ô bourgmestre,
Car il contient dans son flanc
L’héritier de votre maistre
Et l’avenir du Brabant.
DROGAN.
C’est un pâté qui renferme,
Etc., etc.
Par sa vertu singulière
Il laisse derrière lui
La douce revalescière
De l’enchanteur Dubarry !
C’est de la reine des fées
Qu’il tient ses dons éclatants !
Chacune de ses bouchées
Vous rajeunit de cinq ans !
Si par amour de la science,
En attendant, vous voulez
Sur vous faire une expérience
Ne vous gênez pas, parlez…
Par ses effets inestimables
Sur l’imagination
Il rend les maris aimables
Après quinze ans d’union.
Au nom de vos moitiés
Il faut que vous en goûtiez !…
C’est un pâté qui renferme,
Etc., etc.
ENSEMBLE.
Si, par amour de la science,
En attendant, { vous voulez,
nous voulons,
Sur vous faire une expérience,
Ne vous ne gênez pas, { parlez, parlez !
parlons, parlons
VANDERPROUT.

Voilà qui est admirable !

PREMIER ECHEVIN.

O pâté merveilleux !

VANDERPROUT.

Pâté présomptif !

TOUS.

Nous te saluons !

VANDERPROUT.

Mais, dis-moi, petit, es-tu bien sûr au moins ?

DROGAN.

De ses vertus !… Je vous l’ai dit, s’il y a parmi vous quelqu’un qui ait été frappé du même sortilège que le duc… qu’il en fasse le premier l’épreuve… Messieurs, je ne suis pas venu sur cette place…

VANDERPROUT, l’interrompant.

Non, il n’est pas venu sur cette place… (A part.) Si j’osais l’entamer. (Haut.) Et que veux-tu pour ta récompense ?

DROGAN.

Puis-je tout demander ?

VANDERPROUT.

Tout… le programme du concours l’a dit… une discrétion…

DROGAN.

Eh bien ! je voudrais être page de madame Geneviève, notre noble duchesse !

VANDERPROUT.

Toi !

DROGAN, à part avec feu.

Elle est si belle !

VANDERPROUT.

Toi, page de madame Geneviève ?… Je n’y vois pas d’inconvénient, tu seras page de madame Geneviève… j’en fais mon affaire !

DROGAN.

Vive M. le bourgmestre !

LES PÂTISSIERS.

Vive le bourgmestre !

VANDERPROUT.

Allons, messieurs, courez à la salle du festin… mettez ce hors-d’œuvre devant l’assiette de notre gracieux souverain… et que le ciel protège le Brabant !… Ah ! ne vous trompez pas de couvert… il y a un rond sur sa chaise.

Marche à l’orchestre. — Deux échevins précèdent les pâtissiers portant le pâté, les autres et le Bourgmestre suivent. — Ils sortent, moins Drogan.


Scène V

DROGAN, puis, GENEVIÈVE, au balcon.

DROGAN.

Pour un marmiton, c’est hardi, car mon pâté n’est pas sorcier du tout, c’est un pâté comme tous les autres ; mais je voulais arriver jusqu’à madame Geneviève, vivre auprès d’elle, la voir, l’entendre, lui dire, oh ! je n’oserai jamais, mais lui chanter mon amour !… Voici ses fenêtres, essayons !… Peut-être entendra-t-elle ma voix, et quand je la verrai… j’aurai moins peur, il me semblera que le premier pas est fait.

SÉRÉNADE.
I.
En passant sous la fenêtre
Où pour mon bonheur
Je vous ai vue apparaître,
Ah ! j’ai perdu mon cœur !
Ohé ! de la fenêtre, ohé ! (bis.)
C’est vous, madame, que j’appelle !
Mon cœur était tendre et fidèle,
Et cette nuit j’ai rêvé
Que vous l’aviez trouvé !
Ohé !…

Geneviève paraît au balcon du palais ; Drogan l’apercevant.

Elle ! c’est elle !

Il se cache sous le balcon.

GENEVIÈVE.
II
Vous avez sous ma fenêtre
Perdu votre cœur !
C’est un accident peut-être,
Oui, mais c’est un malheur !
Ohé !… sous la fenêtre, ohé ! (bis.)
L’homme au cœur, c’est vous que j’appelle.
Car je suis honnête et fidèle !
Et si je l’avais trouvé,
Vrai, je l’aurais rapporté.
Ohé !…

C’est une chose étrange… Voilà huit jours que, toutes les nuits, on vient me réclamer un objet perdu que je suis parfaitement sûre de ne pas avoir trouvé. (Elle se penche.) Chaque fois que je me mets à la fenêtre je regarde, et personne.

Drogan a fait mine de se montrer. — On entend éclater des cris.

LE PEUPLE, accourant.

Vive le duc Sifroy !

DROGAN.

L’air national ! La curaçoïenne ! c’est le duc !

Drogan s’esquive et se mêle à la foule.

GENEVIÈVE.

Mon noble époux ! volons à sa rencontre.

Elle disparaît de la fenêtre, et on la voit sortir avec ses femmes de la porte du palais, et se diriger vers Sifroy, qui entre suivi de son cortége.

Scène VI

GENEVIÈVE, SIFROY, GOLO, NARCISSE, CHRISTINE, VANDERPROUT, BRIGITTE, GUDULE, Gardes à pied, Peuple. Marche d’hommes d’armes à pied.

CHŒUR.
Curaçoïens, que la victoire
Couronne notre duc si beau !
Qu’il triomphe à ce cri de gloire :
Vermouth ! bitter et curaçao !
Marchons à la victoire !
Marchons au cri de gloire !
Vermouth ! bitter et curaçao !
SIFROY.

Assez, c’est assez, toujours le même air national ! j’adore les épinards, mais si on me donnait des épinards tous les jours…

GENEVIÈVE.

Mon époux, mon maître, vous voilà de retour.

SIFROY.

Oui, je reviens du monastère de Saint-Poupard, et je crois avoir fait une bonne besogne. Où donc est mon poëte ? Golo, dit-on poële ou poite ?

GOLO.

On dit poite, monseigneur.

SIFROY.

Narcisse ! Narcisse !

NARCISSE.
Paladin, me voici ;
Vous me cherchez à gauche et je suis par ici.
SIFROY.

Assez !… il faut, Narcisse, que tu me changes les paroles de ce chœur d’entrée : vermouth ! bitter et curaçao ! toujours les mêmes liqueurs, ça affadit.

NARCISSE, déclamant.
En huit jours, mon seigneur,
J’en vais écrire un autre,
Et vous aurez un chœur
Vraiment digne du vôtre !
SIFROY.

Bien ! tu me plais, toi, parce que tu es franchement bête. (Bas.) Golo, mon fidèle Golo, as-tu ma harangue ?

GOLO, lui donnant un papier.

La voici, monseigneur, avec les interruptions.

SIFROY, lisant.

Habitants du Brabant, Brabançons, c’est toujours avec une nouvelle joie, que je vois arriver le jour de ma fête, et je m’associe de mon tout cœur aux vœux que vous formez pour la prolongation de mon é… de mon é…

GOLO, bas.

Existence.

SIFROY, continuant.

Existence. J’ai voulu, cette année, vous donner une marque particulière de mon affection… J’ai accepté le festin que vous m’offrez, heureux de vous prouver à tous, cora… coro…

GOLO, bas.

Coram populo.

SIFROY, continuant.

Coram populo, que je suis à l’occasion une belle fourchette, acclamations…

GOLO, bas.

Acclamations, c’est le peuple.

SIFROY, répétant.

Acclamations, c’est le peuple.

VANDERPROUT.

Ah ! oui ! (Au peuple.) Criez donc vive Sifroy !

TOUS.

Vive Sifroy !

VANDERPROUT.

Haut et puissant margrave, les échevins de votre bonne ville de Curaçao vous remercient par ma bouche de l’honneur que vous leur faites, en venant casser avec eux la croûte de l’enthousiasme. Mais quand un grand-duc mange, ça doit porter ses fruits, et si vous le permettez… (Il s’arrête.)

GOLO, poussant le coude de Sifroy.

Eh bien !

SIFROY.

Ah ! oui, (Lisant.) Parlez.

VANDERPROUT.

Prince, tout ce que vous entreprenez pour le bonheur de vos vassaux vous réussit… tout, excepté une seule chose… Vous n’avez pas d’héritier.

SIFROY, lisant.

Mettant la main sur la garde de son épée… Quelqu’un oserait-il m’accuser ?

GOLO.

Très-bien, monseigneur.

SIFROY.

Je crois bien ! j’en ai chaud, Golo, ma toque me gêne. (Il l’ôte.) Garde-la moi.

Il la lui met sur la tête.

GOLO, avec une expression de joie immense.

Oh ! mon rêve… mon rêve !

SIFROY.

Voyons, quelqu’un oserait-il m’accuser ?

VANDERPROUT.

Personne.

SIFROY.

Eh bien, alors ?

VANDERPROUT.

Mais c’est un sort, un maléfice, qu’il faut conjurer, et nous venons vous supplier, prince, de ne pas perdre courage ! permettez-nous d’offrir, en attendant, cette layette à madame Geneviève, comme l’expression de nos vœux les plus chers.

Golo présente à Geneviève une corbeille.

SIFROY.

Madame Geneviève, vous avez entendu ces braves gens… dites-leur qu’on fera quelque chose pour eux.

GENEVIÈVE.

Oui, mon ami.

SIFROY.

C’est bien, allez serrer cela dans votre commode… pendant que je prendrai part au festin, car c’est un dîner d’hommes, n’est-ce pas, bourgmestre ?

VANDERPROUT.

Absolument.

SIFROY, familièrement.

Allons-y donc, car j’ai une faim de chien…

GENEVIÈVE.

Mon ami, n’oubliez pas que vous avez l’estomac délicat… ménagez-vous…

SIFROY, reconduisant sa femme,

Oui, chère amie, je me ménagerai, soyez tranquille. (Geneviève rentre avec ses demoiselles d’honneur.) Et vous maintenant, messieurs, à cheval, à cheval ! Narcisse, tu fevas quelques vers sur cette solennité, et n’oublie pas un rhythme nouveau.

NARCISSE.
J’y mettrai treize pieds !
Si cela vous sied.
SIFROY.

A cheval, messieurs, à cheval !

LE PEUPLE.

Noël ! Noël ! largesse !…

Sifroy monte les degrés à gauche, suivi des échevins et du bourgmestre ; le peuple se retire, repoussé par les gardes. Reprise de la Curaçoïenne.


Scène VII

GOLO, NARCISSE.

GOLO, seul. Il est resté immobile, et plongé dans ses méditations depuis le moment où Sifroy lui a mis sa toque sur la tête.

Narcisse, es-tu là ?

NARCISSE.
Je suis là
Me voilà !
GOLO.
AIR.
Il m’a mis sur le front sa toque de satin,
C’est un geste fatal, imprudent palatin !
Un terrible volcan s’allume dans ma tête,
Sous mon crâne je sens s’éveiller la tempête !
NARCISSE.
Ah ! seigneur, que mes chants apaisent vos esprits,
Ne rêvez pas si haut, je comprends, j’ai compris !
Entre nous pas d’équivoque,
La toque, toque, toque,
La toque de Sifroy !
C’est ta toque, toque,
C’est ta toquade à toi
GOLO.
Ta toque, toque, toque,
Ta toque, duc Sifroy,
C’est ma toque, toque, toque,
C’est ma toquade à moi.
Cette toque à la main ne vaut pas quinze sous,
C’est laid comme objet d’art, pour qui n’est pas dessous,
Mais, mise sur le front, un éclat l’environne,
C’est mieux qu’un couvre-chef, c’est presque une couronne.
NARCISSE.
Seigneur, écoutez donc cet accord étouffé,
Tout vous réussira, vous êtes né coiffé !
Entre nous pas d’équivoque
La toque, toque, toque
La toque de Sifroy
C’est ta toque, toque, toque
C’est ta toquade à toi.
ENSEMBLE.
GOLO.

Oui, tu l’as dit, Narcisse, deux obstacles gênent mon ambition… Madame Geneviève d’abord, j’avais rêvé son appui, son amour… elle a repoussé mes criminels et respectueux hommages… son compte est bon, je la repincerai… Quant au duc, je l’entretiens dans un doux état d’abrutissement, je lui fais passer ses jours et ses nuits à donner des signatures ou à apprendre ces harangues qu’il récite si bien. Et c’est ainsi que doucement porté par le flot, je poursuis mon plan politique qui se résume en ces mots fort simples : monter, monter toujours, me cramponner, souffler un brin, et monter encore jusqu’au sommet !

NARCISSE.
Pourvu qu’en ce moment
Il n’aille pas vous prendre un éblouissement !

On entend crier le peuple.

GOLO.

Quels sont ces cris ? entrons là, je ne dois pas le quitter d’une semelle, mon margrave… Il me ferait une bêtise !


Scène VIII

GOLO, VANDERPROUT, puis DROGAN.

VANDERPROUT, rayonnant, la serviette au cou.

Victoire ! victoire !

GOLO.

Qu’avez-vous donc, bourgmestre ? êtes-vous gris ? Vous êtes tout rouge !

VANDERPROUT.

C’est de joie !… il en a mangé !…

GOLO.

Qui ? quoi ?

VANDERPROUT.

Ah ! oui, au fait, vous ne savez pas, vous ? Drogan ! Drogan !

DROGAN, accourant avec ses pâtissiers.

Qu’y a-t-il, monsieur le bourgmestre ?

VANDERPROUT.

Il en a mangé ! ils en ont mangé ! Nous en avons tous mangé, il n’en reste plus !

DROGAN.

Vraiment ?

GOLO.

Mais qu’est-ce qu’ils ont mangé ?

VANDERPROUT.

Ta fortune est faite ! si rien ne vient contre-carrer ton œuvre… Ah ! quelle réussite !

DROGAN.

Je n’y comprends plus rien.

GOLO, hors de lui.

Répondrez-vous enfin ?

VANDERPROUT.

Regardez, et vous comprendrez !

GOLO.

Le duc ! Qu’est-ce qui me l’a mis dans cet état-là ?

DROGAN.

C’est le pèlerinage ; laissons croire que c’est ma science.


Scène IX

Les Mêmes, SIFROY, Les Échevins, Suite, Peuple.

SIFROY. Il arrive plein de feu, l’œil émerillonné, l’humeur gaillarde, avec des frissons nerveux. Tout le monde a la serviette au cou et le bonnet à l’oreille.
I
Une poule sur un mur,
Qui picotait du pain dur,
Appelait en cocottant
Son coq absent pour l’instant :
On était au mois de mai
Et déjà l’air enflammé
Émoustillait jusqu’aux os
Les chats, les chiens, les oiseaux !
Cocorico !
Que ce chant de basse-cour,
Cocorico !
Renferme d’amour !
TOUS.
Co, co, co, co, co corico.
SIFROY.
Est-ce une nouvelle vie
Ou l’effet du printemps
Qui me gratte, gratifie
De l’ardeur de mes vingt ans ?
Co, co, co, co, co, corico
J’en ai comme un vertigo !
II
La poulette que l’amour
Tracassait depuis un jour
Frétillait d’un air coquet
Et gaiment le provoquait ;
Aussi son coquin de coq
Perché non loin sur un soc
La voyant tant frétiller,
Rentra vite au poulailler !
Cocorico !
Que ce chant de basse-cour
Cocorico !
Renferme d’amour !
TOUS.
Co, co, co, co, co, corico.
SIFROY. Il regarde Golo qui veut le calmer.

Veux-tu me rendre ma toque, toi ?

Il la remet sur sa tête, Golo est atterré.

Ah ! que c’est drôle, ah ! que c’est bête !
Arrêter-moi, je vais m’élancer ;
Tout tourne en moi, le cœur, la tête,
Et ne sais sur quel pied danser !
Non, jamais, non, jamais
Festin n’eut de pareils effets.
Est-ce une nouvelle vie, etc.…
ENSEMBLE.
TOUS.
Aujourd’hui jour de folies.
Prenons nos joyeux ébats,
Près de nos femmes jolies.
Que l’amour guide nos pas.
GOLO.
Près de sa femme jolie
Que l’amour guide ses pas,
Je ne crains pas sa folie
Mais je ne le quitte pas.

Sifroy sort suivi de tout le monde.




Deuxième Tableau

Le boudoir de Geneviève, ouvert au fond sur un large balcon extérieur, porte à gauche ; à droite, porte et fenêtre.



Scène PREMIÈRE

CHRISTINE, GUDULE, DOROTHÉE, GRETCHEN, HOUBLONNE, FAROLINE. Elles sont autour d’une table, à coudre un peignoir de dentelles.

CHŒUR.
Travaillons comme des fées,
Achevons ce beau peignoir !
Qu’entre nos mains éprouvées
Il soit terminé ce soir
CHRISTINE.
Pendant que l’une faufile,
Qu’une autre coud, dites-nous
Tous les cancans de la ville
Sur madame et son époux.
GUDULE.
On dit, en fait de nouvelles,
Que madame, chaque jour,
Pour lui brûle trois chandelles
A notre dame d’Atour.
CHŒUR.
Travaillons, etc.
DOROTHÉE.
Chacun dit, plein d’espérance,
Que le duc est tout gaillard.
On voit avec confiance,
Son voyage à Saint-Poupard.
GRETCHEN.
Et c’est pour lui que Madame
Fait ces élégants apprêts,
Croyons que la pauvre femme
N’en sera pas pour ses frais !
CHŒUR.
Travaillons, etc.
CHRISTINE.

J’ai fini.

TOUTES.

Moi aussi.

GUDULE.

Ah ! mon Dieu !

TOUTES.

Quoi donc ?

GUDULE.

On frappe à cette porte.

CHRISTINE.

Ah ! tu nous fais une peur… entrez.


Scène II

Les Mêmes, DROGAN.

DROGAN, un paquet à la main et passant la tête.

Madame Geneviève, s’il vous plait ?

DOROTHÉE.

Tiens, c’est le petit pâtissier de la place.

CHRISTINE.

Mais entre donc.

GUDULE.

Qu’est-ce que tu lui veux à madame ?

HOUBLONNE.

Est-ce qu’on se présente dans cet état-là ?

GRETCHEN.

Nous apportes-tu des gâteaux ? moi je les adore.

CHRISTINE.

Ah ! cette Gretchen, toujours sur sa bouche !

FAROLINE.

Si tu n’as pas de gâteaux, va-t-en.

CHRISTINE.

Mais parle donc.

DROGAN, honteux.

Mesdames, je viens… je viens pour être page.

TOUTES, se moquant de lui.

Ah ! ah ! ah !

CHRISTINE.

Voyez donc ce beau page !

GUDULE.

Un page au caramel !

DOROTHÉE.

Qui arrive la bouche enfarinée

HOUBLONNE.

Avec cette face écarlate !

GRETCHEN.

Je crois bien, tout chaud, tout bouillant !

FAROLINE.

Et va au feu comme la porcelaine.

TOUTES.

Ah ! ah ! ah !

CHRISTINE.

Moi, je demande à être lectrice de madame.

TOUTES.

Pourquoi ça ?

CHRISTINE.

Dame, si nous avons maintenant des pages à feuilleter.

DROGAN.

Oh ! parce que je suis pâtissier.

TOUTES, riant.

Ah ! ah !

GRETCHEN.

Petit, je te plains, avec nous faudra que tu pâtisses.

DOROTHÉE.

Tu prendras pour ton compte nos boulettes.

HOUBLONNE.

Et il y en aura.

GUDULE.

Et il t’en cuira.

CHRISTINE.

Heureusement qu’il y a la peau faite.

DROGAN.

Avouez, mesdames, que je suis d’une bonne pâte.

TOUTES.

Ah ! ah ! qu’il est drôle !

Brigitte parait.

CHRISTINE.

Brigitte, Brigitte… Un page qui nous tombe du ciel !


Scène III

Les Mêmes, BRIGITTE.

BRIGITTE.

Je le sais, c’est le bourgmestre qui l’envoie… Ainsi, vous venez pour être page de madame Geneviève ?

DROGAN.

Oui, madame, concouru seul, nommé au choix.

GUDULE.

Nous, nous sommes ses filles d’honneur.

Elles font la révérence.

DROGAN.

Je m’en réjouis.

CHRISTINE.

C’est donc vrai… Mais alors, mesdemoiselles, il ne faut plus le tutoyer… Voyez comme il est gentil.

DOROTHÉE.

Oh ! oui, qu’il est gentil… Dansez-vous ?

HOUBLONNE.

Chantez-vous ?

GRETCHEN.

Mais laissez-moi donc approcher.

DOROTHÉE.

Est-elle insupportable !

DROGAN, bousculé.

Aie !

BRIGITTE.

Il faut l’habiller. (A Drogan.) Vous ne pouvez vous présenter ainsi devant madame Geneviève.

DROGAN, montrant son paquet.

J’ai là mon costume.

TOUTES.

Oui, oui, habillons-le…

Elles l’entourent et procèdent à sa toilette.

RONDE.
BRIGITTE.
I
Cet habit-là ne lui va point.
Il faut lui mettre son pourpoint
TOUTES.
Il faut lui mettre son pourpoint.
BRIGITTE.
Avec ce toquet de velours
On le coiffera tous les jours.
TOUTES.
On le coiffera tous les jours.
BRIGITTE.
Vit-on jamais grâces pareilles !
Il en rougit jusqu’aux oreilles !
Ah ! ah ! ah !
Beau chérubin, regardez-nous,
Qu’il est gentil, qu’il a l’air doux !
TOUTES.
Beau chérubin, regardez-nous,
Qu’il est gentil, qu’il a l’air doux !
BRIGITTE.
II
Allons, timide adolescent,
Le poing sur la hanche à présent.
TOUTES, le poing sur la hanche.
Le poing sur la hanche à présent.
BRIGITTE.
Le visage ouvert et joyeux.
Il ne faut plus baisser les yeux.
TOUTES.
Il ne faut plus baisser les yeux.
BRIGITTE.
Vit-on jamais grâces pareilles.
Etc., etc.
DROGAN, avec effronterie.
Oui, palsambleu ! je vous regarde,
Et sans le moindre tremblement.
Or çà ! mes belles, prenez garde.
TOUTES, effrayées.
Quel changement. (bis.)
DROGAN.
I
Grâce à vous, mesdemoiselles,
Mon cœur saute et bat des ailes,
Comme l’oiseau qui du sol,
Veut tenter son premier vol !
En ce nouvel équipage,
Cela tient-il aux habits ?
A mon amour pour le, tapage ?
Aux émois que j’ai subis ?
Ou bien vraiment à ces habits ?
Je me sens hardi comme un page.
Tant pis pour vous, tant pis !
II
Aux allures du costume,
Voilà que je m’accoutume !
Vos yeux, je vous en préviens,
Ne font plus baisser les miens.
En ce nouvel équipage,
Etc., etc.
BRIGITTE.

Saperlipopette ! mesdemoiselles, madame Geneviève !

DROGAN, s’arrêtant tout ému.

Madame Geneviève ! ah ! cachez-moi.

DOROTHEE.

Cachons-le.

TOUTES.

Oui, cachons-le.

Elles le cachent dans un fauteuil, en le couvrant du peignoir et en se tenant devant lui.

Scène IV

Les Mêmes, GENEVIÈVE. Elle entre lentement et s’assoit comme accablée.

GENEVIÈVE.

J’ai si peu de chance.

BRIGITTE.

Qu’avez-vous, ma chère maîtresse ?

GENEVIÈVE.

Je suis agitée, troublée… j’ai voulu me reposer, impossible, Brigitte, il me semble qu’un grand événement, se prépare, et que j’y dois jouer un rôle considérable.

BRIGITTE.

Ce sera peut-être quelque chose d’heureux pour vous ; pourquoi vous inquiéter, Madame ?

GENEVIÈVE.

J’ai si peu de chance, vois-tu, l’inconnu me fait peur.

BRIGITTE, bas.

Il y a un inconnu.

Mouvement parmi les demoiselles d’honneur.

GENEVIÈVE.

Non, je parle de l’événement, tout m’inquiète.

BRIGITTE.

Mon Dieu, madame, il ne faut pas se décourager, la chance peut venir, il faut vous distraire.

TOUTES.

Sans doute.

BRIGITTE.

Chassez donc tous ces papillons noirs, regardez et admirez. (On lui montre le peignoir.)

GENEVIÈVE.

Le magnifique peignoir !!! Que vois-je ! un jeune homme ici ! Je vous l’avais pourtant bien défendu.

BRIGITTE.

Oh ! c’est un enfant à peine !

GENEVIÈVE.

Pauvre petit, il est tout tremblant !

BRIGITTE, montrant les habits de Drogan.

Voyez dans quel état elles l’ont mis, les effrontées !

DOROTHÉE.

C’est lui qui a commencé !

GENEVIÈVE.

Avec cet air modeste !

GUDULE.

Ne vous y fiez pas !

GRETCHEN.

C’est un hypocrite. (Elle le pince.)

DROGAN.

Aïe !

GENEVIÈVE.

Ton nom, mon enfant ?

GUDULE.

Il s’appelle Drogan.

DOROTHÉE.

Un drôle de nom !

GRETCHEN.

Pas si gentil que lui.

BRIGITTE.

Il veut entrer dans vos pages.

GUDULE.

C’est le bourgmestre qui l’envoie.

GENEVIÈVE.

Silence ! le laisserez-vous parler… Tu veux entrer dans mes pages ?

DROGAN.

Oh ! oui, madame ! Vous êtes si belle, et je serais si heureux de vous voir tous les jours !

GENEVIÈVE, troublée, bas.

Voilà qui est singulier. Brigitte, il nie semble que j’ai déjà entendu sa voix.

BRIGITTE, bas.

Ah ! madame, je le reconnais maintenant… c’est lui qui, hier, le matin et tous les jours, chantait sous vos fenêtres !

GENEVIÈVE, bas.

Lui ! Renvoie mes filles d’honneur !…

BRIGITTE, aux jeunes filles.

Allons, mesdemoiselles… laissez cet enfant… il n’est pas convenable que vous lui parliez d’aussi près. (Murmures.) Qu’est-ce à dire ? Allons, madame Geneviève veut causer avec son page. Retirez-vous !

GRETCHEN, aux autres, en se retirant.

C’est bien agréable !

GUDULE.

Pour une occasion qu’on a de rire un peu !…

DOROTHEE, sur un geste de Geneviève.

Nous sortons, madame.

TOUTES.

C’est égal, il est bien gentil.

ENSEMBLE.
Beau chérubin, regardez-nous.
Qu’il est gentil, qu’il a l’air doux !

Elles sortent toutes en envoyant à la dérobée un baiser à Drogan.


Scène V

DROGAN, GENEVIÈVE, BRIGITTE.

GENEVIÈVE.

Que vous vouliez être mon page, je le comprends ; mais venir tous les soirs chanter sous mes fenêtres, qui vous a donné ce droit-là ?

DROGAN.

Quoi ! vous savez ?…

BRIGITTE.

Allons, ne rougissez plus ; il s’agit de vous excuser…

DROGAN.

Mon Dieu, madame, je ne sais que répondre ; mais, voyez-vous, c’est comme un aimant qui m’attirait vers vous.

BRIGITTE.

Ah ! un aimant, c’est gentil, ça !

DROGAN.

Je sens que c’est mal, très-mal ! Mais c’était si doux !

BRIGITTE.

Madame, ne le grondez plus, il va pleurer…

GENEVIÈVE.

Allons, c’est bien, on vous pardonne, et tâchez à l’avenir d’être plus respectueux. (Elle lui donne une bourse.) Tenez, prenez cette bourse pour votre équipement. Prenez, mais prenez donc…

DROGAN.

Ah ! madame… Ah ! madame…

TRIO.
Vous qui brillez sur le trône
Par la grâce et la beauté,
Vous me faites une aumône
Qui me blesse en ma fierté.
J’en éprouve un mal extrême,
Quel chagrin vous m’avez fait !
Sans or, venant de vous-même,
Cette bourse suffisait !
Ah ! quel mal vous m’avez fait !

Il se laisse tomber sur un siège.

BRIGITTE.
Ah ! mon Dieu ! quel trouble l’agite !
GENEVIÈVE.
Pauvre enfant, il se trouve mal !
BRIGITTE.
Des sels anglais ?
GENEVIÈVE, tirant un flacon de son aumônière.
Des sels anglais ? Voilà, Brigitte !
Pauvre petit !
BRIGITTE.
Pauvre petit ! Quel coup fatal !
Mais, voyez donc là,
Quelle petite main il a !
ENSEMBLE.
GENEVIÈVE, BRIGITTE.
Sa menotte est douce, douce,
Douce comme du satin ;
En y touchant sans secousse,
Il ne sent rien, c’est certain !
DROGAN, à part, la mine éveillée.
Sa main blanche est douce, douce,
Douce comme du satin ;
Ah ! si son cœur me repousse,
J’y perds mon latin !
BRIGITTE.
Là, ce n’est plus rien, il respire ;
Le voilà souriant !
DROGAN.
Le voilà souriant ! Merci !…
GENEVIÈVE.
Malgré l’intérêt qu’il m’inspire,
Je ne veux plus qu’il reste ici.
BRIGITTE.
Si ça vous est égal, beau page,
Il faut déguerpir promptement.
DROGAN.
Mais je voudrais…
BRIGITTE.
Mais je voudrais… Pas davantage…
Partez.
GENEVIÈVE.
Partez. Partez.
DROGAN.
Partez. Partez. Partir si brusquement.
BRIGITTE.
Mais partez donc.
DROGAN.
Mais partez donc. Oh ! non, de grâce !
BRIGITTE.
Vite, allons.
DROGAN.
Vite, allons. Non.
BRIGITTE.
Vite, allons. Non. Ah ! c’est trop fort.
DROGAN.
Mais vous voyez, je suis cloué sur place,
Ça me reprend, ah ! je suis mort.

Il feint de s’évanouir de sureau sur un autre siège.

GENEVIÈVE.
Ciel ! il se trouve mal encor.
BRIGITTE.
Dam ! cet enfant est si sensible !
Mais, voyez ce duvet soyeux.
C’est de la barbe.
GENEVIÈVE.
C’est de la barbe. Est-ce possible ?
BRIGITTE.
Touchez donc mieux,
Puisqu’il ferme les yeux.
ENSEMBLE.
GENEVIÈVE, BRIGITTE.
La barbe lui pousse, pousse,
Pousse, à ce petit lutin.
Voyez donc comme elle est douce,
Il ne sent rien, c’est certain.
DROGAN, à part et d’une façon plus maligne encore.
La barbe me pousse, pousse,
Pousse, c’est un fait certain.
Et si son cœur me repousse,
J’y veux perdre mon latin.

Il se lève en riant.

BRIGITTE.

Oh ! le petit fourbe !

GENEVIÈVE.

Il feignait de se trouver mal.

BRIGITTE.

Et il se trouvait très bien !

DROGAN.

Ah ! madame, je vous en conjure, laissez-moi vous regarder, vous servir à genoux… Si vous me renvoyiez, j’en mourrais.

GENEVIÈVE.

Mais, Brigitte, fais-le donc taire, on ne m’a jamais parlé ainsi.

DROGAN, à genoux.

Madame.

BRIGITTE, qui était à la fenêtre donnant sur le balcon, remontant tout à coup.

Ciel ! monsieur !


Scène VI

Les Mêmes, SIFROY, GOLO, VANDERPROUT, Échevins. La fenêtre s’ouvre violemment, Sifroy parait sur le balcon, suivi de Vanderprout et des Échevins.

GENEVIÈVE.

Par la fenêtre, comme un amant ; voilà du nouveau.

SIFROY.
Est-ce une nouvelle vie,
Ou l’effet du printemps.
Qui me gratte, gratifie
De l’ardeur de mes vingt ans.

Ma femme, ma Geneviève ! (Il l’embrasse bruyamment.)

DROGAN.

Ah ! le vilain homme, qu’est-ce qu’il a fait là ?

BRIGITTE.

Ça vous défrise, beau page.

DROGAN.

Qu’ai-je fait ? si par ma faute… je ne m’en consolerais jamais.

SIFROY.

Geneviève, ma mie, j’ai à vous parler.

GENEVIÈVE.

Bien vrai ?… mais pourquoi prendre ce chemin ?

SIFROY.

Ah ! voilà… (il rit.) Hi !… hi !…

GENEVIÈVE.

Mon ami, tout le monde…

SIFROY.

C’est juste !… où il y a de la gêne… Bourgmestre ?

VANDERPROUT.

Messire.

SIFROY.

Où est Golo ?

VANDERPROUT, montrant Golo qui regarde la scène avec curiosité.

Prince, il est là.

SIFROY.

Ce n’est pas vrai, il est sur la place du Marché.

VANDERPROUT.

Mais, prince…

SIFROY.

Il est sur la place du Marché, vous m’avez compris.

VANDERPROUT.

Je saisis ! ô bonheur !… ça va bien.

SIFROY.

Golo !

GOLO.

Prince.

SIFROY.

Où est le bourgmestre ?

GOLO.

Seigneur, le voici !…

SIFROY.

Ça n’est pas vrai, il est sur la place du Marché.

GOLO.

Mais, prince…

SIFROY.

Il est sur la place du Marché, vous m’avez compris.

GOLO.

Je saisis… ô rage !… ça va mal.

VANDERPROUT, à Golo.

Allons, venez, Golo. (Fausse sortie de Golo).

GOLO.

Je ferai observer à votre puissance que c’est l’heure de la signature, voici le portefeuille.

SIFROY.

Monsieur, les affaires sont les affaires… rien de plus ; je n’ai pas le loisir.

GOLO.

Cependant, messire…

SIFROY, à part.

Ah ! il m’entortille ! (Avec douceur.) Vous voulez ?… donnez ce portefeuille.

GOLO, joyeux.

Il n’y a que cinq cent trente pièces à lire.

SIFROY.

Vous y tenez beaucoup, à ce portefeuille ?

GOLO, se jetant dessus.

Si j’y tiens ?…

SIFROY.

Eh bien !… courez après ! Gare là-dessous !

Il le lance par la fenêtre.

GOLO, hors de lui.

Prince, les secrets d’État ! quelle imprudence ! vos ennemis ! (A la fenêtre, criant.) Eh ! là-bas ! voulez-vous lâcher ça, intrigants !

Il saute par la fenêtre de droite.

GENEVIÈVE, effrayée.

Ah !

SIFROY, à la fenêtre.

Je le connais, il retombera sur ses jambes… Qu’on nous laisse !

DROGAN, à part.

De ce balcon je veillerai sur elle.

Il enjambe le balcon et referme la fenêtre… Le bourgmestre et la suite sortent à gauche.

Scène VII

GENEVIÈVE, SIFROY.

SIFROY.

Il y a des conseillers qui tiennent, qui tiennent… c’est le diable pour les faire partir… Enfin, nous voilà seuls.

Il l’embrasse.

GENEVIÈVE.

Que je suis aise de vous voir ainsi ? Vous m’aimez donc un peu ?

SIFROY.

Si je t’aime ! Tiens, sens les battements de mon cœur ?

GENEVIÈVE, mettant la main sur la poitrine de Sifroy, et éprouvant une douleur.

Ah ! je nie suis fait mal !

SIFROY.

Pardon, c’est ma cotte de mailles ?

GENEVIÈVE.

Vous portez une cotte de mailles ?

SIFROY.

Nuit et jour… depuis ma naissance, comme tous les bons chevaliers… Tu ne le savais donc pas ?

GENEVIÈVE.

Dame, non !

SIFROY.

On ne sait jamais à qui on à affaire ; mais vous, ma mie… c’est bien différent… Comme prince, j’hésiterais, comme mari, aidez-moi.

Il se dispose à ôter sa cotte de mailles. Golo rentre brusquement par la droite, tenant son portefeuille et des papiers pêle-mêle.

Scène VIII

Les Mêmes, GOLO.

GOLO, radieux.

Je le tiens !…

SIFROY, effrayé.

Ciel ! des assassins ! (Se cachant derrière Geneviève.) Fais-moi un rempart de ton corps.

GENEVIÈVE.

Calmez-vous, mon doux sire, c’est ce Golo.

GOLO.

Oui, seigneur, c’est encore moi.

SIFROY.

J’ai eu une émotion ! Encore ici !… malgré mes ordres !… Il n’y a donc pas de liberté possible dans mon duché ?…

GOLO.

Excusez, prince, c’est une dépêche.

SIFROY.

Me déranger pour une dépêche dans un moment où j’ai besoin de toute ma tête.

GOLO.

J’ai cru devoir ; elle est de Charles Martel, votre haut et puissant suzerain

SIFROY.

Charles Martel ?

GOLO.

Dans une heure il arrive, il descend chez vous !

SIFROY.

Nom d’un petit bonhomme, quelle scie !

GENEVIÈVE.

Est-ce que nous le coucherons ?

SIFROY.

Il le faut bien !

GOLO.

Où ? ici, n’est-ce pas ?

GENEVIÈVE.

Oh ! non !… merci ! dans la chambre rouge.

SIFROY.

Oui, dans la chambre rouge. Aillez !

GENEVIÈVE.

Vous nous excuserez.

SIFROY.

Vous direz que la fatigue… Les affaires ! que nous nous reposons. (Il le reconduit. Fausse sortie.) Ah ! ces dérangements… ces émotions… je digère mal…

GOLO, reparaissant.

C’est au sujet de la chambre rouge… Votre seigneurie a oublié de me donner des draps pour le lit.

SIFROY.

Ah ! des draps, c’est vrai… là, dans l’armoire…

GENEVIÈVE.

La clef, mon ami…

SIFROY, rêveur.

Tiens ! (Geneviève fouille dans une armoire.) Je ne sais plus où j’en suis… tout cela est capable…

GENEVIÈVE, remettant des draps à Golo.

Un gros… un fin… le gros dessous, le fin dessus.

GOLO.

Pas de taie d’oreiller ?

GENEVIÈVE.

Ma foi ! non, pas de taie d’oreiller ?

SIFROY.

Tu diras qu’elles sont à marquer.

GENEVIÈVE. Vous mettrez du sucre… deux bougies… Allez !

SIFROY.

Vous n’en allumerez qu’une… Allez !


Scène IX

SIFROY, GENEVIÈVE.

GENEVIÈVE.

Que c’est difficile d’être seuls !

SIFROY, passant la main sur son front.

Nous disions donc ?… qu’est-ce que je vous disais ?

GENEVIÈVE.

Vous me disiez que vous m’aimiez.

SIFROY.

Ah ! oui, ah ! je ne sais ce que j’éprouve.

GENEVIÈVE.

Remettez-vous, mon doux maître.

SIFROY, à lui-même.

J’ai une barre sur l’estomac.

GENEVIÈVE.

C’est la cotte de mailles…

SIFROY.

Et des frissons…

GENEVIÈVE.

Comme moi… de doux frissons…

SIFROY.

Non, d’autres !… le pâté, Golo, les émotions… Allons ! allons ! soyons homme… Ah ! ma Geneviève !

I
De mon cœur un trouble s’empare,
Un frisson me parcourt le dos !
C’est une émotion bizarre ;
J’ai froid dans la moëlle des os !

A part.

Ah ! ça va mal, drôle de chose !
Gueux de pâté ! quel trouble il cause !
L’excès en tout est un défaut !
J’en ai mangé plus qu’il ne faut !
GENEVIÈVE.
L’excès en tout est un défaut ;
Il est ému plus qu’il ne faut !

Parlé.

Qu’avez-vous, monseigneur, remettez-vous !

SIFROY.
II
Auprès de vous, ô ma chère âme,
Je sens comme un nouvel émoi !
Ah ! si c’est mon cœur qui s’enflamme,
Mon Dieu, mon Dieu ! dites-le moi ! A part.
Non, ça va mal, drôle de chose !
Gueux de pâté ! quel trouble il cause !
L’excès en tout est un défaut ;
J’en ai mangé plus qu’il ne faut !
GENEVIÈVE.
L’excès en tout, est un défaut,
Il est ému plus qu’il ne faut !

Seigneur, vous êtes pâle comme un linge.

SIFROY.

Comment ! je suis pâle ?

GENEVIÈVE.

Voulez-vous que j’appelle à l’aide ?

SIFROY.

Non, non… ce n’est pas d’aide que j’ai besoin… Mon manteau ! (Elle le lui met sur les épaules.) Bon !… Voilà que j’ai trop chaud à présent !

GENEVIÈVE.

Mon ami !… mon ami !…

SIFROY.

Laissez-moi !… laissez-moi…

GENEVIÈVE.

Mon Dieu ! où allez-vous ?…

SIFROY.

Ne m’interrogez pas… Oh ! ça va mal… laissez-moi…

Il se débat. Geneviève veut l’arrêter, la toque de Sifroy tombe et son manteau reste dans les mains de sa femme. Il sort précipitamment. — Musique à l’orchestre.


Scène X

GENEVIÈVE, seule, puis DROGAN, ensuite GOLO.

GENEVIÈVE, le manteau à la main.

Mon Dieu ! c’est tous les jours comme ça, tantôt une chose, tantôt une autre ; ça ne finira donc jamais à ta fin !… Pas de chance !… pas du chance !… Elle laisse retomber le manteau à terre et rentre éplorée chez elles. A ce moment la fenêtre du balcon s’ouvre ; Drogan paraît.

DROGAN.

O ciel !… inspire-moi… Si j’osais ?… Dois-je sauver le Brabant ?… (Il ramasse le manteau et la toque, et s’en couvre.) Au petit bonheur… Fermée !!!

Il va pour frapper à la porte de Geneviève, la tête de Golo apparaît à la fenêtre de droite.

GOLO.

Ah ! le petit gredin ! Courons chez le duc !




Troisième Tableau

La chambre à coucher de Sifroy ; au fond un grand lit à rideaux fermés, fenêtre à gauche, portes à droite et à gauche.


Scène PREMIÈRE

SIFROY, seul.

Silence. On voit Sifroy écarter les rideaux, prendre une tasse de thé sur sa table de nuit, remuer le sucre, boire et se recoucher sans dire un mot. — silence. — Le jeu de scène recommence.

SIFROY, assis dans son lit, agitant la cuillère dans sa tasse.
I
Je ne connais rien au monde
D’excellent comme le thé,
Mais faut que le sucre fonde
Et qu’il soit bien apprêté !
Après le pâté
C’est bien bon le thé !
II
Quand on est calme, il agite ;
Mais quand on agité,
Le thé vous calme bien vite,
C’est sa double qualité !
Après le pâté
C’est bien bon le thé !

Je suis fixé… c’est une indigestion. Un moment j’ai cru que j’allais mourir et j’ai fait d’amères réflexions ; ma conscience s’est dressée devant moi… noire comme un juge… elle m’a crié :… « Duc Sifroy, tu n’es que poussière !… » comme je vous le dis… et avec ce ton-là… « Confesse tes crimes… tu n’as que le temps » (Il boit.) Tremblant, éperdu… j’avouai tout… je reconnus que j’en avais trop mangé… Soulagé par cet aveu… j’ai pu gagner ma chambre… mon lit et du thé bien chaud… ça passera.

Il se blottit sous sa couverture, Golo entre violemment, Narcisse le suit.


Scène II

GOLO, SIFROY, NARCISSE, au fond.

GOLO.

Seigneur, seigneur !

SIFROY, d’une voix dolente.

Ah ! c’est toi, mon ami, mon fidèle conseiller.

GOLO.

C’est moi, encore moi.

SIFROY.

Ah ! mon pauvre Golo… j’ai eu bien tort d’aller à ce dîner… vois-tu, quand je ne t’écoute pas…

GOLO.

Prince, r’habillez-vous…

SIFROY.

Impossible, mon ami… je n’ai plus de jambes… Bon… ma cornette qui tombe… coiffe-moi… Golo.

GOLO.

C’est inutile ! votre femme…

SIFROY, se levant brusquement, il est en caleçon.

Ma femme ?… quoi ?

GOLO.

Duc, voulez-vous savoir la vérité ?

SIFROY.

Savoir la vérité… ah ! pour un prince ce serait le bonheur… Golo, présente-moi cette noble étrangère.

GOLO.

Eh bien, non, je n’oserai jamais vous dire ça… comme ça… ah ! la poésie relève tout… Narcisse, dis à ton duc ce que tu sais.

NARCISSE.

Vous ne le regretterez pas ?

SIFROY.

Parlez donc, vous m’épouvantez !

NARCISSE, déclamant.
Nous sommes tous soumis, grands, petits, gros et minces,
A ce sort ici-bas !
Et la barde qui veille à la porte des princes,
Ne les en défend pas !
GOLO.

Bien… continue… puise tes exemples dans l’histoire.

NARCISSE.
Le grand roi Dagobert
Avait son ménage à l’envers.
GOLO.

Dagobert… c’est vous.

SIFROY, assis et passant son haut-de-chausse.

Jour de Dieu !

NARCISSE.
Le bon saint Éloi.
GOLO, à Sifroy.

Saint Éloi, c’est moi.

NARCISSE.
Lui dit : ô mon roi,
Votre majesté
Est bien maltraitée !
SIFROY, debout, furieux.
Eh bien ? lui dit le roi…

S’apercevant qu’il a mis son haut-de-chausses à l’envers.

Allons, bon !… Il faut la remettre à l’endroit. (Il se rajuste, aidé par Narcisse et Golo.) Des détails ! vite… en prose… le nom du misérable !

GOLO.

Drogan !

SIFROY.

Drogan !

NARCISSE.
Un marmiton,
Dit-on…
GOLO.

Au moment où vous avez quitté brusquement madame Geneviève… je l’ai vu.

SIFROY.

Tu m’espionnais donc ?

GOLO.

Oui, prince ! Il a osé pénétrer chez elle sous votre manteau et votre toque. (A part.) Ce n’est peut-être pas vrai, mais je veux la perdre.

SIFROY.

Ah ! et puis ?

GOLO.

Et puis… qu’est-ce qu’il vous faut encore ?

SIFROY.

Jour de Dieu ! ces choses-là n’arrivent qu’à moi ?… Quel remède, Golo ?

GOLO.

Un seul… la mort.

SIFROY.

Un suicide, jamais !

GOLO, à part.

Ça ne prend pas… (Haut.) Je veux dire la mort des coupables !

SIFROY.

J’aime mieux ça… c’est dit.

GOLO.

Tope !

SIFROY, lui frappant dans la main.

Tope !… Place dans l’escalier des guerriers à cheval… sur la rampe… et quand ce jeune enfant sortira, qu’une mort prématurée…

GOLO.

Je comprends… bing !… Et madame ?

SIFROY.

Ibidem… Va… (D’un ton calme.) Et maintenant laisse-moi me recoucher… je sens que je suis plus calme ! Quand on a arrangé toutes ses petites affaires, on peut aller se coucher. Je vais me coucher. Bonsoir !

GOLO, bas à Narcisse.

La porte cochère est au-dessous… ne bouge pas d’ici… et surveille par la fenêtre… Je les tiens…

Il sort en courant.


Scène III

SIFROY, NARCISSE.

SIFROY.

Ne me quitte pas, Narcisse… ta poésie me bercera… (Il se prépare à remonter dans son lit.) O Geneviève !… une rosière hors de concours !… c’est du joli !

On entend frapper violemment à la porte cochère.

NARCISSE, déclamant.
On a frappé, seigneur, aux portes du palais.
SIFROY, s’arrêtant.

Si c’était ce galopin qui cherche à rentrer ?… Jour de Dieu !…

On frappe plus fort.

NARCISSE, déclamant.

Je le croirais, seigneur… ces petits coups discrets…

Coups de plus en plus forts.

SIFROY, à la fenêtre.

Quelle audace !… Oui, je vois son ombre ! Ah ! le petit gueux… je crois qu’il attaque la serrure… Oh ! mais non… il abuse… après ma femme… mon immeuble… Ah ! Narcisse… le pot à eau… (Narcisse le lui donne.) En attendant que Golo te fasse ton affaire… je vais te rafraîchir !… Vlan !…

Il vide son pot à eau par la fenêtre.


Scène IV

SIFROY, NARCISSE, CHARLES MARTEL.

MARTEL, en dehors.

Sang et tonnerre !

SIFROY.

Ah ! mon Dieu ! ce n’est pas sa voix !

MARTEL.

Hé ! là-haut ! faites donc attention !

SIFROY.

Monsieur, ne vous fâchez pas, c’est de l’eau.

MARTEL.

Monsieur, dis-tu ?… Tu ne sais donc pas qui je suis ?…

SIFROY.

Je vous connais depuis si peu de temps !

MARTEL.

Eh bien ! qui que tu sois, tremble et reconnais Charles Martel !

SIFROY.

Ah ! mon Dieu ! lui, le maître ! Et moi qui l’ai arrosé ?… voilà de la belle besogne… Mais aussi est-ce qu’on arrive comme ça surprendre…

MARTEL.

Ouvriras-tu ?

SIFROY.

Oui, grand prince… à l’instant… (A Narcisse.) Sonne mes gens… ouvre au maître… Je passe un cuissard pour vous faire honneur… Je l’entends qui monte l’escalier… Je ne serai jamais prêt… N’entrez pas… Quelle nuit !…

MARTEL, ouvrant la porte d’un coup de marteau qu’il tient à la main, il porte sur le flanc gauche un parapluie de couleur vive.
I
J’arrive armé de pied en cap !
On dit que les infidèles
Ont franchi les Alpes par Gap
Et pris trois citadelles ;
Qu’en traversant la Suisse en long,
Dans leur itinéraire,
Pour être invulnérabl’s, ils ont
Bu tout le vulnéraire.
Ah ! que je les plains,
Ces pauvres Sarrasins !…
II
Déjà tous les preux, réunis
Pour cette guerre sainte,
Dans la plaine de Saint-Denis
Sont à prendre l’absinthe !
Dépêchez-vous donc, fainéants,
Il s’agit d’une fête,
Nous allons tous aux mécréants
Mettre Martel en tête
Ah ! que je les plains,
Ces pauvres Sarrasins !
TOUS.
Ah ! que je les plains ! etc.
MARTEL.

Sang et torture ! Tonnerre et foudre ! Quel est le polisson qui m’a versé… Qu’il se nomme, ou je démolis la maison de fond en comble !

SIFROY.

Seigneur… le polisson, c’est moi.

Il tombe à genoux.

MARTEL.

Toi ! mille noms d’une pioche !

Il lève son marteau.

Arrêtez, prince !… c’était de l’eau filtrée…

MARTEL, calmé, montrant son parapluie.

Il est heureux que j’aie ouvert à temps les armes de mes aïeux !

SIFROY, étonné.

Ce sont les armes de vos ?…

MARTEL.

Les armes des Pépin… d’Héristal, sans doute… Ah ! si tu les avais souillées… Mon père Pépin d’Héristal me les a léguées sans tache… Je les rendrai sans tache à mon fils Pépin le Bref ! Mais il ne s’agit pas de ça. Je viens te chercher…

SIFROY.

Me chercher ? Ah hien ! vous arrivez dans un fichu moment ! Est-ce qu’en entrant ici vous n’avez rien remarqué ?

MARTEL, à la fenêtre, posant son marteau debout, la mau au-dessus des yeux et se baissant comme un arpenteur qui tire un plan.

Si fait, j’ai remarqué en face une atroce baraque qui doit te masquer la vue. (Il va à la fenêtre.) En effet, ça l’obstrue entièrement… Ah ! si j’avais ça chez moi, ce serait un déjeuner pour mon marteau !

SIFROY.

Il ne s’agit pas de ça ! mais un conseil, prince. Si vous aviez en même temps une femme qui vous trompe et une indigestion, qu’est-ce que vous feriez ?

MARTEL.

Rien de plus simple… on pratique une saignée.

SIFROY.

Oh ! Il y est.

MARTEL.

Et on dégage la place en enlevant le pâté.

SIFROY.

Eh ! voilà ! c’est bien le pâté qui m’incommode pour vous suivre maintenant.

MARTEL.

Le pâté ? je ne comprends pas un mot de tout ce que tu me dis-là… mais, il ne s’agit pas de ça, ne t’occupe que de tes armes.

SIFROY.

C’est que j’ai aussi une femme qui…

MARTEL.

Assez ! je commande ici, je suis le maître, dêpechons, il faut que nous prenions le train de huit heures cinq.

SIFROY.

Mais, prince, où m’emmenez-vous ?…

MARTEL.

A la démolition des Sarrasins.

SIFROY, mettant son haubert et sa cuirasse.

Jamais je ne pourrai… Ah ! Narcisse, tire-moi de là ! une femme qui me trempe, une indigestion qui me retient, et le maître qui m’emmène ! que répondrais-tu à ma place ?

NARCISSE, déclamant.
Dans cette impasse
Chacun son tour ;
Nul ne dépasse
Son dernier jour.
SIFROY.

Ah ! qu’il m’ennuie !

MARTEL.

Vous pouvez vous flatter de posséder là un joli mirliton.

SIFROY.

C’est mon poëte.

MARTEL.

Et les autres… où sont les autres ? les chevaliers ?…

SIFROY.

Ils dorment.

MARTEL.

Est-ce que j’ai le temps d’attendre ! voulez-vous bien me réveiller tout ce monde-là !…

SIFROY.

Quel hommme !… holà !… Golo !… mes gens ! mon armée réveillez-vous donc ! (Il se pend aux sonnettes et sonne du cor ; Martel frappe les murs de son marteau et Narcisse pince de la lyre à la fenêtre.)


Scène V

Les Mêmes, GOLO, VANDERPROUT, Les Échevins, Les Chevaliers. Sifroy sonne toujours du cor.

NARCISSE.

Mais, prince, la chasse n’est pas ouverte.

SIFROY.

C’est le cor de Roland, je l’ai acheta à sa vente.

TOUS.

Qu’y a-t-il ?… qu’est-il arrivé ?…

SIFROY.

Charles Martel ! notre maître à tous !…

TOUS.

Charles Martel !…

MARTEL.

Vassaux et serviteurs, valets, drôles, gens de corvée et braves chevaliers… qui m’écoutez !… Pour servir des projets qu’il est inutile que vous connaissiez… apprenez que je vous ai tous choisis pour mourir avec moi. (Consternation générale.) Nous filons en Palestine.

TOUS.

En Palestine !

MARTEL.

En route !

SIFROY.

Prince !… une minute.

MARTEL.

Trois secondes !…

SIFROY.

Golo !…

GOLO.

Seigneur !…

SIFROY.

Voici les insignes de ma force… la toque antique et la clef de mon armoire à glace.

GOLO, à part.

Enfin, je les tiens donc !…

SIFROY.

En attendant mon retour, tu commanderas ici…

GOLO.

Oui, Seigneur !…

SIFROY.

Si on vient pour toucher le billet, tu trouveras les vingt-cinq francs dans l’armoire.

MARTEL.

Allons ! est-ce que ce n’est pas fini ?

SIFROY.

Pardon… héros colossal, une dernière recommandation. (A Golo.) Qu’as-tu fait du coupable ?

GOLO.

Il s’est échappé !… mais nous le rattraperons.

TOUS.

Au chemin de fer du Nord !

Geneviève accourt suivie de ses demoiselles d’honneur.


Scène VI

Les Mêmes, GENEVIÈVE, Demoiselles d’honneur.

GENEVIÈVE.
Ciel ! qu’ai-je appris, que vient-on de me dire ?
Pour des climats lointains, des pays éloignés,
Vous et tous ces preux alignés,
Vous partez, mon doux sire ?
SIFROY, avec ironie.
Ceux qui vous ont dit ça,
Ont dit vrai, ce me semble.
Je pars, tu pars, il part, nous partons tous ensemble.
GENEVIÈVE.
Et moi, vous me plantez donc là ?
SIFROY, solennel.
Pour des raisons que je n’ai pas le temps
De vous expliquer, chère dame ;
Mais attendu que je ne puis pas compter plus longtemps
Sur une femme,
Qui, comme vous, madame,
Manque à tous ses serments,
En face du soleil, devant lui, devant tous !
Ainsi que ça se fait dans toute tragédie,
Moi, Sifroy, votre époux,
Toc ! toc ! toc ! je vous répudie !
TOUS.
Ah ! il la répudie !

Chœur muet où les paroles sont remplacées par des gestes de surprise et de terreur.

SIFROY, à Golo.
D’une femme répudiée,
Tu sais ce que l’on fait, Golo ?
GOLO.
Elle sera promptement expédiée,
Étranglée ou jetée à l’eau.
TOUS.
A l’eau !
GENEVIÈVE.
A l’eau ! Oh !
MARTEL.
Allons, parlons, preux chevaliers !
En avant, arche, grenadiers !
GENEVIÈVE.
Au nom du ciel ! je sous adjure
De m’écouter.
SIFROY.
De m’écouter. Non, ma foi !
GENEVIÈVE.
De m’écouter. O mon Sifroy !
Je t’en conjure,
Écoute-moi,
SIFROY.
Non, laissez-moi !
GENEVIÈVE.
As-tu donc oublié déjà
Le joli refrain que voilà ?
Une poule sur un mur
LES DEMOISELLES D’HONNEUR.
Une poule sur un mur
TOUS.
Qui picotait du pain dur
SIFROY, se bouchant les oreilles.
Quelle scie ! Ah ! cela ne peut durer ainsi ;
Gardes, qu’on l’entraîne hors d’ici !

Geneviève est emmenée par des gardes.

MARTEL.
Et nous, partons, emboîtons tous le pas.
Le chemin de fer du Nord n’attend pas !

Changement à vue.




Quatrième Tableau

La gare du chemin de fer du Nord de ce temps-là.

Les Mêmes, Chevaliers, Peuple, Femmes. On entend le train qui arrive, la locomotive et les vagons serment du tunnel ; Charles Martel, Sifroy et les chevaliers descendent la scène ; fanfare sur le vagon, étendards déployés.

CHŒUR.
Le clairon qui sonne
Enflamme nos cœurs,
Nous serons vainqueurs
C’est l’instant, seigneurs,
De chauler des chœurs !
Oui, chantons des chœurs !
Écoutez le clairon qui sonne
La Brabançonne,
Marche saxonne ;
Écoutez, c’est la Brabançonne,
Que le clairon sonne.

(Tous en ligne devant la rampe.)

Partons, partons en Palestine,
Partons, vaillants guerriers,
Dans ces lieux chauds, Mars nous destine
Sa bière et ses lauriers !
Le clairon qui sonne,
Etc., etc.
MARTEL.
Nobles époux,
Embrassez vos femmes !
Et vous, belles dames,
Embrassez-nous !
TOUS.
Il faut donc, ô mon Dieu,
Se dire adieu !
LES FEMMES, tombant à genoux autour de Charles Martel.
Charles Martel, grand Charles Martel !
Préservez-les là-bas du coup mortel ;
Rendez-les à notre amour
Et qu’ils soient bientôt de retour !
REPRISE.
Le clairon qui sonne
Etc., etc.

La foule s’écarte… Charles Martel et Sifroy se dirigent vers leurs vagons.





ACTE DEUXIÈME

Cinquième Tableau

Un ravin dans la forêt. — Site sauvage. — À droite, un précipice caché par des broussailles. — À gauche, une hutte abandonnée. — Sur le devant, du côté du gouffre, une sorte de boîte ayant la forme d’un tronc d’arbre avec une grosse pédale bien visible.



Scène PREMIÈRE

GENEVIÈVE, BRIGITTE, DROGAN.

On entend gronder l’orage.

ENSEMBLE.
Fuyons, fuyons, l’orage gronde,
Ne flânons pas ;
Dussions nous, jusqu’au bout du monde
Porter nos pas.
GENEVIÈVE.
Où me conduisez-vous, bon page ?
DROGAN.
Madame, ayez confiance en moi !
BRIGITTE, à Geneviève.
Il est si fort malgré son âge !
DROGAN.
Votre honneur est ma seule loi !
ENSEMBLE.
Courage ! reprenons courage !

Coup de tonnerre violent.

ENSEMBLE.
Fuyons, fuyons, l’orage gronde
Ne Flânons pas ;
Dussions-nous jusqu’au bout du monde
Porter nos pas
GENEVIÈVE, s’asseyant.

Enfin, expliquez-moi ce qui se passe… Voilà cinq mois que vous me faites marcher dans cette forêt.

DROGAN.

Palience ! madame, et bientôt nous serons au terme du voyage.

GENEVIÈVE.

Mais enfin qu’ai-je fait pour être ainsi répudiée par mon mari et persécutée par cet infâme Golo ?

DROGAN, à part.

Pauvre innocente !… (Haut.) Rien, madame, absolument rien… mais sait-on ce qui se passe dans le cœur des méchants ?

BRIGITTE, au fond.

Alerte !… les hommes d’armes.

GENEVIÈVE.

Encore !

Elle se lève.

DROGAN.

Rassemblez toute votre énergie… Nous allons prendre un petit chemin où il y a pas mal de pierres… Venez, venez, madame.

Il la conduit vers le précipice.

GENEVIÈVE, reculant.

Mais c’est un précipice.

DROGAN.

Qu’importe, madame ! il est connu de moi seul.

BRIGITTE.

La belle avance ! ça n’empêche pas de s’y casser le cou !

DROGAN.

Croyez-moi !… il est moins dangereux d’y glisser que de rester ici ! je descends le premier et je vous tends la main.

Il descend.

GENEVIÈVE.

Non, jamais’ jamais ! c’est trop humide… enrhumée comme je le suis déjà !

Elle éternue.

BRIGITTE.

Trop tard ! les voici… Ah ! cette cabane !

Elle entraîne Geneviève dans la hutte à gauche et s’y cache avec elle.

DROGAN, dont la tête disparaît.

Nous sommes perdus !


Scène II

GRABUGE, PITOU. Ils descendent la scène côle à côte, le fusil en sous-officiers, et s’avancent jusqu’au trou du souffleur.

I
GRABUGE.
Protéger le repos des villes…
PITOU.
Courir sus aux mauvais garçons.
GRADUGE.
Parler rien qu’à des imbéciles…
PITOU.
En voir de toutes les façons !
GRABUGE.
Un peu de calme, après, vous charme
PITOU.
C’est assez calme, ici, sergent !
ENSEMBLE.
Ah ! qu’il est beau d’être homme d’arme,
Mais que c’est un sort exigeant !
II
GRABUGE.
Ne pas jamais ôter ses cottes…
PITOU.
C’est bien pénible, en vérité !
GRABUGE.
Dormir après de longues trottes…
PITOU.
Rêver, c’est la félicité !
GRABUGE.
Sentir la violette de Parme…
PITOU.
Vous me comblez, ô mon sergent !
ENSEMBLE.
Ah ! qu’il est beau d’être homme d’arme,
Mais que c’est un sort exigeant !

(Ils se séparent sur la ritournelle et vont chacun s’appuyer contre le manteau d’arlequin.)

GRABUGE.

Pitou ! halte !

PITOU.

Ça z’y est.

GRABUGE.

A droite alignement.

PITOU.

Ça z’y est.

GRABUGE, lui donnant son fusil.

Portez armes… formez les faisceaux.

PITOU.

Ça z’y est.

GRABUGE.

Eh bien ! va te promener… C’est embêtant avec cet animal-là, on n’a pas le temps de commander, savez-vous ?

Il s’essuie le front. Pitou coupe une baguette avec son couteau.

PITOU, chantonnant.

Lebewohl herr lieber, oh ! oh ! oh !

GRABUGE.

Piton, qu’est-ce que vous faites-là ?

PITOU.

Sergent, je cueille une baguette, pardi !

GRABUGE.

Pourquoi que vous cueillez une baguette ?

PITOU.

Je n’vous dirai pas, sergent, mais aussitôt que je ne suis plus de service, je cueille une baguette… c’est plus fort que moi…

GRABUGE.

C’est s’traordinaire ceci… lorsque j’étais simple fusilier, moi aussi, je cueillais toujours des baguettes pour les ratisser avec mon couteau et je n’ai jamais su pourquoi… depuis que je suis sergent je n’en cueille plus… pourquoi ? je n’en sais pas davantage… mystère.

PITOU, qui a ratissé sa baguette, chantant encore.

Lebewohl vergissmenicht, oh ! oh ! oh !

GRABUGE.

Ferme ton couteau et avance à l’ordre…

PITOU.

Voilà !…

GRABUGE.

Tu penses bien que nous ne sommes pas venus ici uniquement pour ratisser des baguettes et prendre le frais !

PITOU.

Non, sergent, d’autant qu’il y fait une chaleur hydropicale.

GRABUGE.

Nous sommes ici pour attendre M. le conseiller aulique Golo… Pourquoi que vous riez, Pitou ?

PITOU.

Je ris… cause que c’est un drôle de nom, Golo !… alors je ris… Golo…

GRABUGE.

Tant quo vous vous appellerez Pitou… faudra pas vous fich’ du nom des autres… Je reprends, nous l’attendons pour une entreprise philanthropique, il s’agit de faire passer le goût du pain à une particulière qui ne mange que de la brioche…

PITOU.

Ho ! ho !

GRABUGE.

Il parait que c’est une femme criminelle.

PITOU.

Oh ! oh !

GRABUGE.

Pourquoi que vous vous exclamez, Pitou ?

PITOU.

Dame ! sergent, détruire une femme.

GRABUGE.

Mais elle sera sans défense.

PITOU.

Raison de plus.

GRABUGE.

Je comprends pas ?

PITOU.

Mais une femme !… c’est une faible créature…

GRABUGE.

Eh bien, Pitou, tout l’art de la guerre est là ! frapper quand on est le plus fort, recevoir les coups quand on est le plus faible… vous saurez ça aussi bien que moi, quand tu seras sergent… mais jusque-là, n’oubliez pas qu’un bon militaire ne connait que sa consigne… et il l’exécute !…

PITOU.

Ou il dit pourquoi.

GRABUGE.

Quand il dit pourquoi… on le fusille !…

PITOU.

Ah ! bigre !

GRABUGE.

Ça te la coupe…

PITOU.

Ça me la coupe !… oui, ça me la coupe !… mais c’est égal, ça m’ennuie, j’ai peur que son sang me retombe sur la tête

GRABUGE.

Sur la tête… fectivement, ça serait désagréable.

PITOU.

Un moyen, sergent… un moyen d’éviter ça.

GRABUGE.

Laquelle, Pitou ?

PITOU.

Il ne faut pas la tuer, il… ne… faut… pas… la… tuer… il faut la néyer.

GRABUGE.

Tiens… c’est une idée… avec une bonne pierre.

PITOU.

Et de l’eau.

GRABUGE.

Surtout de l’eau ! comme ça… (Ils se penchent ensemble, nez à nez et d’un air convaincu ; on entend un signal.)

UNE VOIX, au dehors.

Brrr !… Brrr !…

GRABUGE.

Voilà le signal de M. le conseiller aulique… Attention, Pitou… rompez les faisceaux.

PITOU.

Ça z’y est.

GRABUGE.

Droite, fixe, alignement.

PITOU.

Ça z’y est.

GRABUGE, criant.

Qui vive ?

PITOU.

Le mot d’ordre.

GOLO, en dehors.

Confiance et trahison.

GRABUGE.

C’est lui ! (Criant.) Absinthe et curaçao !

VANDERPROUT, au dehors.

Amis !

PITOU et GRABUGE, criant.
Amis ?… ouvrez la poterne.

Scène III

Les Mêmes, GOLO, VANDERPROUT. Golo entre rapidement et d’un air affairé ; il est en costume des plus galants.

GOLO, s’arrêtant devant Pitou, qui est au port d’arme, et examinant le fusil.

Par la culasse ?

PITOU.

Par la culasse.

VANDERPROUT, à Grabuge.

Eh ! dites-moi, bon homme d’armes, par où ça part-il ?

GRABUGE, montrant l’extrémité du canon.

On dit que c’est par ici !… (Montrant la crosse.) Quand ça part par là !… c’est un accident.

GOLO.

Et rien de nouveau touchant les fugitifs ?…

GRABUGE.

Rien de nouveau ; mais nous avons battu la forêt et nous sommes sortis triomphants de cette lutte.

GOLO.

C’est bien ?

GRABUGE.

Je me permettrai d’ajouter que, dans cette campagne, le sergent Grabuge s’est conduit d’une façon au-dessus de tout éloge !

PITOU.

Et moi ? vous ne dites rien de moi ?

GRABUGE, bas.

Attends… (Haut.) D’une façon au-dessus de tout éloge, qu’il a excité l’admiration du fusilier Pitou. (Bas.) Es-tu content ?…

PITOU.

Je suis content… Au fait, non, je suis pas content.

GOLO.

Assez… tenez-vous à l’écart… cernez le bois, toute la forêt à vous deux, et dans un instant je vous donnerai mes dernières instructions. Allez !

PITOU.

Par file à droite en avant ! arche !…

GRABUGE.

Comment ! c’est lui qui commande à présent ? Pitou, vous ferez huit jours de salle de police.

PITOU, en sortant.

Ça z’y est !

Ils disparaissent


Scène IV

GOLO, VANDERPROUT

GOLO.

Et vous, bourgmestre ? (Le regardant.) Ah çà ! m’expliquerez-vous cet air piteux ? Auriez-vous regret d’avoir embrassé ma cause ?

VANDERPROUT.

Mon Dieu, seigneur Golo… je vais vous dire, on n’embrasse bien… mais là… bien, que quand on est tranquille… et je ne le suis pas… je voudrais être sûr…

GOLO.

De quoi ?

VANDERPROUT.

Du succès de votre entreprise

GOLO.

N’ayez aucune crainte… Quand j’aurai ouvertement… arboré la toque palatine.

VANDERPROUT.

Quand j’aurai… quand j’aurai… mais le duc… le duc… ne craignez-vous pas qu’il revienne ?

GOLO.

Le duc ne reviendra pas, il est mort en Palestine.

VANDERPROUT.

En êtes-vous bien sûr ?

GOLO.

Sûr ? non, parce que les dépêches qui me l’annoncent, c’est moi qui les fais !

VANDERPROUT.

Bah !

GOLO.

Et voilà pourquoi je t’ai amené dans ce ravin… connu de moi seul !…

VANDERPROUT.

Je ne comprends pas !

GOLO.

Ici demeure un sorcier !

VANDERPROUT.

Un Sorcier ?

GOLO.

Notre Providence, à nous autres hommes d’Etat ! quand nous voulons éclaircir un fait pour embrouiller une situation, nous venons consulter le bon ermite.

VANDERPROUT.

Mais où est-il ?… Comment paraît-il ?

GOLO.

Au moyen de cette pédale connue…

VANDERPROUT.

De vous seul, c’est convenu !

GOLO.

Regarde et écoule.

Il met le pied sur la pédale, on entend un bruit de ressort à engrenage, le dessus du tronc d’arbre s’ouvre comme les couvercles des boîtes à diable, il en sort brusquement un ermite de baromètre.


Scène V

Les Mêmes, L’ERMITE.

VANDERROUT.

Ah ! mais il est en bois !

Le bon ermite s’agite un instant comme par un mouvement mécanique, et chante d’une voix de fausset.

L’ERMITE.
Je suis l’Ermite du ravin,
Le bon Ermite du ravin.
Qui me visite en ce ravin,
Me trouve ici soir et matin,
Je suis l’Ermite du ravin.
GOLO.

Ermite, bon Ermite !

L’ERMITE, d’une voix aiguë.

Que me veux-tu ?

GOLO.

Je veux, puissant sorcier, que tu me dises ce qu’est devenu le duc Sifroy… parti il y a cinq mois pour la Palestine !

L’ERMITE, riant.

Hi ! hi ! hi !

GOLO.

Il est gai, c’est bon signe.

L’ERMITE.

Comment, toi, un vieux de la vieille, tu as coupé dans le pont de la Palestine ?

GOLO.

Que dit-il ?

L’ERMITE.

Le duc est au château d’Asnières !… Chez Charles Martel, duc d’Asnières, Bougival, Rueil, Chatou et stations !

GOLO.

A Asnières… C’est impossible, sorcier de carton… tu mens, il ment, mais il ment.

L’ERMITE.

Insensé ! tu doutes de ma puissance… Eh bien, regarde !…

L’Ermite remue les yeux, la tête, et étend sa baguette vers le fond du théâtre, qui s’ouvre et laisse voir une salle de festin splendidement éclairée.




Sixième Tableau

Au milieu de femmes richement vêtues, sont assis des seigneurs, parmi lesquels est Sifroy, qui tient une coupe à la main. Ce tableau vivant est immobile et muet jusqu’au moment où l’une des femmes se lève en disant à Sifroy :

UNE FEMME.

Prince ! vous qui avez le bras long, passez-moi donc le pâté !

SIFROY.

Soit ; mais n’en mangez pas trop !

Sifroy passe le pâté, tout le monde se lève et porte un toast au duc. La vision disparaît.

VANDERPROUT.

Mais, bigre de bigre ! il est vivant et bon vivant… et il va revenir.

GOLO, se précipitant vers l’Ermite.

Je suis confondu !… Maudit sorcier !… oiseau de malheur ! rentre dans ta coquille.

Il pousse l’Ermite par les épaules, et le fait rentrer dans la boîte qui se referme.


Scène VI

GOLO, VANDERPROUT.

VANDERPROUT.

Qu’allez-vous faire maintenant ?

GOLO, après un moment d’accablement et de réflexion.

Attends, voici mon plan ; le duc m’avait dit en partant : Puisque Geneviève est une farceuse, fais-lui mordre la poussière !!!

VANDERPROUT.

Quel drôle de châtiment ! Et après ?

GOLO.

Eh bien !… au lieu de la tuer, je lui épouse sa femme, je dévoile au Brabant son ordre cruel… signé de lui seul… et, mari de la duchesse… je me fais reconnaître duc.

VANDERPROUT.

Mais puisqu’il vit !

GOLO.

On l’ignore !

VANDERPROUT.

Vous avez un rude aplomb, vous… Et d’autant plus rude que vous êtes marié, m’a-t-on dit !…

GOLO.

Il y a si longtemps… je ne sais même plus ce qu’elle est devenue, ma femme.

VANDERPROUT.

Mais c’est une bigamie carabinée… à double détente !

GOLO.

Qu’importe, si je triomphe !…

VANDERPROUT.

Mais elle, madame Geneviève, où allez-vous la retrouver ? Les hommes d’armes vont rien vu !

GOLO.

Mes affidés m’ont fait un rapport dont je ne puis douter ! elle est dans ce bois. (On entend un violent éternuement qui part de la hutte.) Sa voix, c’est sa voix ! je l’ai reconnue… Fouillons là, cette hutte…

Ils entrent dans la hutte. Golo en fait sortir Geneviève et Brigitte tremblante.

VANDERPROUT.

Mon Dieu, où cet homme m’entraîne-t-il ? J’ai un pied dans le crime.


Scène VII

Les Mêmes, GENEVIÈVE et BRIGITTE

GENEVIEVE et BRIGITTE.

Grâce !…

GOLO.

Bourgmestre, vous me gênez ; cette femme aussi, emmenez-la… (Bas à Vanderprout.) Qu’on la garde à vue !… et tenez-vous prêts, vous et les deux hommes d’armes, à répondre à mon premier signal… si je courais un danger !

VANDERPROUT.

Quel signal ?…

GOLO.

Deux coups dans la main !

VANDERPROUT, frappant dans ses mains.

Comme ça… bien ! (A Brigitte.) Suivez-moi !…

BRIGITTE.

Ah ! je la sauverai !… Drogan ne peut être loin !… Mon Dieu, protégez-moi !…

Au moment où Vanderprout va l’entraîner, elle s’échappe et s’élance dans le gouffre.

TOUS, poussant un cri d’effroi.

Ah ! Brigitte !

GOLO.

Elle est perdue… Ce gouffre, connu de moi seul, a cinq mille pieds de profondeur… Allez !… laissez-nous seuls, j’ai à causer avec madame. (Bas.) Et n’oubliez pas le signal.

VANDEPROUT.

Mon Dieu ! j’ai deux pieds dans le crime !…

Il sort éperdu.


Scène VIII

GENEVIÈVE, GOLO.

GOLO.

Ah ! elle est cent fois plus belle encore quand elle marche… Geneviève !…

GENEVIÈVE.

Que me voulez-vous, monstre barbare ?

GOLO.

Écoute… pas de phrases… je savais que je te retrouveras ici.

GENEVIÈVE.

Eh bien ?

GOLO,

Eh bien, c’est oui ou non, décide-toi… Une fois ?

GENEVIÈVE.

Non.

GOLO.

Deux fois ?…

GENEVIÈVE.

Encore moins !

GOLO.

Ah ! malheureuse !…

Il lève la main comme pour la frapper.

GENEVIÈVE.

Frappez donc !… qui vous arrête, gentilhomme félon ?…

GOLO, très-calme, à part.

Une réflexion… c’est que si parfois les femmes aiment à être battues après, il est rare que ça les décide avant.

GENEVIÈVE, subitement furieuse.

Ah ! tu n’oses pas… Eh bien, ce que tu n’oses pas, je l’oserai, moi !…

GOLO, effrayé et reculant.

Elle me fait peur !

GENEVIÈVE.

Ah ! tu recules !… messire, tu es un infâme et un lâche !… C’est moi qui te frapperai… tiens !… (Elle lui applique un vigoureux soufflet, Golo tourne sur lui-même…) Tiens…

Second soufflet, Golo tourne de l’autre côté.


Scène IX

Les Mêmes, VANDERPROUT, GRABUGE, PITOU.

VANDERPROUT.

Deux coups, c’est le signal !

GRABUGE.

Présent !

PITOU.

Ça z’y est ?

GOLO, à part.

J’ai bien reçu des gifles dans ma vie… mais jamais de cette force-là… (Haut.) Malheureuse, ta main vient de signer ta sentence. Gardes, cette femme, infidèle à son époux, et qui vient de manquer à un fonctionnaire, cette femme vous appartient ! Vanderprout, laissons passer la justice du duc… (Bas.) Et à nous deux le Brabant ! il n’est que temps…

Il s’en va.

VANDERPROUT, le suivant.

Pauvre madame Geneviève… Ah ! que je suis fâché d’être venu avec Golo…

Il disparaît.

Scène X

GENEVIÈVE, PITOU, GRABUGE.

TRIO.
PITOU, GRABUGE.
Allons, madame, il faut mourir ;
C’est un moment désagréable,
Mais si vous êtes raisonnable,
On ne vous fera pas souffrir !
GENEVIÈVE.
Grâce ! grâce ! rengainez vos armes,
Épargnez ma jeunesse et mes charmes !
GRABUGE.

Ordre formel

De vous couper la gorge.
GENEVIÈVE.
De vous couper la gorge. Oh ! ciel !…
Plutôt la mort !
PITOU et GRABUGE.
Plutôt la mort ! Nous ne vous forçons pas,
Madame, choisissez : la mort ou le trépas !
GENEVIÈVE.
O maman, maman ! (Bis.)
C’en est fait, je suis perdue !
O maman, maman, (Bis.)
Je ne veux pas qu’on me tue !
Me tuer avec ça,
Avec ces sabres-là !
Mais ça coupe ! oh la la !
J’en ai froid,
Laissez-moi.
O maman, maman,
Je veux pas qu’on me tue ?
Non, non, non,
Laissez-moi !
GRABUGE et PITOU.
Sa maman, sa maman,
Qui ne veut pas qu’on la tue !
Ah ! ah ! ah !
C’est l’moment !!!
BRIGITTE, cachée derrière les broussailles.
Ma chère maîtresse, courage !
GENEVIÈVE.
Oh ! cette voix !…
BRIGITTE.
Oh ! cette voix !… Gagnez du temps,
Comptez sur moi, sur votre page,
Et vous n’attendrez pas longtemps.
GENEVIÈVE, aux hommes d’armes qui ont tiré leurs armes.
Laissez-moi faire
Ma prière.
GRABUGE et PITOU.
Rien de mieux,
C’est un devoir pieux.
GENEVIÈVE, inclinée devant la boîte.
Bon ermite, mite (bis.)
Bon ermite, empêche un crime.
Bon ermite, mite (bis.)
Viens à mon aide, on m’opprime
A ton tour sois brutal.
Et si ça leur fait mal,
Voilà qui m’est égal.
Mais crois-moi,
Hâte-toi !…
Bon ermite, mite, (bis.)
Bon ermite, empêche un crime !
Oui, oui, oui,
Sauve-moi.
GRABUGE et PITOU, leur sabre à la main.
Quel ermite, mite, (bis.)
Appelle notre victime ?
Non, non, non,
Connais pas !

Ils brandissent leurs sabres, Geneviève tombe à genoux sur la pédale du tronc d’arbre, Drogan apparaît sous le costume de l’Ermite.

DROGAN, voix aiguë.

Pluie et vent, tempête et beau fixe !

PITOU et GRABUGE.

L’Ermite.

Ils viennent se mettre à genou.

DROGAN.

A genoux ! tremblez, méchants.

Il les frappe de sa baguette.

PITOU et GRABUGE, épouvantés.

Qu’est-ce que c’est que ça ?

DROGAN.

Ça c’est votre conscience.

PITOU et GRABUGE, se frottant les épaules.

Notre conscience ! Ah ! comme elle bat.

DROGAN.

Ôtez-vous de mes yeux, vous qui souillez de votre présence la belle armure des hommes d’armes… persécuter une jeunesse innocente ! Ah ! dans mes bras, dans mes bras, pauvre enfant.

BRIGITTE, bas à Geneviève.

Ayez confiance, madame, c’est lui, c’est Drogan.

GENEVIÈVE.

Mon Dieu ! est-ce que la veine me reviendrait ?

PITOU et GRABUGE.

Grâce ! pardonnez-nous, bon ermite ? c’était un ordre.

DROGAN.

Jamais !… le complice est aussi criminel que le coupable… et plus coupable que le criminel !… Pensez à votre famille dont vous étés l’opprobre.

GRABUGE.

Mais je n’ai pas de famille… je suis né chez ma tante.

PITOU.

Et moi, chez ma sœur.

DROGAN.

Eh bien !… et ta sœur, Pitou ?

PITOU.

Elle est blanchisseuse, monsieur l’ermite.

DROGAN.

Et ta tante, Grabuge ?

GRABUGE.

Elle est somnambule !

DROGAN.

Oserez-vous jamais reparaître à leurs yeux, bêtes féroces couvertes du sang d’une pauvre femme, dont la seule faute a été de croire à la générosité de deux cœurs dont les instincts sanguinaires trouveront tôt ou tard un juste châtiment dans les remords qui comme des serpents les dévoreront jusqu’au dernier lambeau, si la main de la justice des hommes n’est venue auparavant les frapper de sa balance inexorable.

Il embrassa les deux femmes.

GRABUGE, en larmes.

Pitou !…

PITOU, en larmes.

Sergent !…

GRABUGE.

Tu me fais horreur !

PITOU.

Sergent ! voulez-vous que je vous dise ? eh bien ! vous me dégoûtez !

Drogan, sorti de la boîte, emmène, sur la pointe du pied, Geneviève et Brigitte, qu’il fait cacher dans la cabane.

GRABUGE.

Nous sommes des monstres ?

PITOU.

Plus que ça… des tigres !

GRABUGE.

Il n’y a plus pour nous qu’un refuge ?

PITOU.

Oui, le tribunal de la Providence.

GRABUGE.

Oui, tu m’as compris ?

PITOU.

Oui, j’ai compris. (Il tire son sabre et va pour s’en frapper. Musique à l’orchestre.) Que ce sabre soit le dernier jour de ma vie !

GRABUGE, lui prenant son sabre.

Non, pas de suicide… ce serait un crime de plus… mais tue-moi… et je te tue après !…

PITOU.

Non, je ne veux pas comme ça, ensemble !… Nous formerons un faisceau ?

Pitou s’empare du sabre de Grabuge. Ils s’embrassent et se mettent chacun la pointe de leur arme sous le bras.

GRABUGE.

Pitou, pense à ma tante, moi je pense à ta sœur.

PITOU.

Qui est blanchisseuse…

GRABUGE.

Et que notre sang retombe sur Golo !

Ils enfoncent leur sabre jusqu’à la garde et tournent sur eux-mêmes.

ENSEMBLE.

Couic !…

Ils chancellent un moment et tombent étendus tout de leur long.

DROGAN, sortant de la hutte avec Geneviève et Brigitte.

Ça y est… Et maintenant, pas une minute à perdre… je vais vous conduire dans une autre grotte, connue de moi seul !

GENEVIÈVE.

Encore marcher !…

BRIGITTE.

Qu’importe, madame, puisqu’elle est connue de lui seul ?

DROGAN.

Et moi, à Paris… chez Sifroy… je vous le ramène. (A part.) Car décidément, il n’y a de tranquillité pour les pages que lorsque les maris sont là… (Haut.) Ah ! attendes, madame.

GENEVIÈVE.

Quoi encore ?

DROGAN.

Vite, une boucle de vos cheveux !

GENEVIÈVE.

Pour qui ?

DROGAN.

Pour le duc.

GENEVIÈVE.

Le duc ? jamais !…

DROGAN.

Mais il me faut absolument une preuve… Ah ! (Il coupe une mèche de cheveux à Grabuge.) La première venue suffira !

Il sort avec les deux femmes.

GRABUGE, pousse un cri et se lève sur son séant.

Pourquoi que tu me tires les cheveux, lâche, puisque je suis mort.

Il donne un coup de poing à Pitou.

PITOU, se relevant aussi.

C’est pas moi, puisque je suis mort aussi.

Il rend le coup de poing.

GRABUGE.

Ah ! tu es mort et tu parles ? tiens !

Même jeu.

PITOU.

Ah ! mais, dites donc, y a plus de grade maintenant !…

Même jeu. Ils s’embrassent et chantent pour finir.

Ah ! qu’il est beau d’être homme d’arme,
Etc., etc.


Septième Tableau

Une fête dans la grande galerie des dessus de pendules au château d’Asnières, chez Charles Martel.



Scène PREMIÈRE

CHARLES MARTEL, SIFROY, NARCISSE, debout dans le costume de Torquato, ARMIDE, ROSEMONDE, BRADAMANTE, Le Sultan SALADIN, DON QUICHOTTE, DULCINÉE DU TOBOSO, RENAUD DE MONTAUBAN, et assis derrière lui par rang de taille : Les Trois autres fils AYMON, Seigneurs, Dames, Serviteurs et Varlets. Au lever du rideau, on est à table. Désordre d’une fin de souper.

CHŒUR.
Chantez } Cocodettes
Chantons
Chantez } Guillerettes
Chantons
C’est grande fête et festival !
Chantez-nous } un chœur triomphal !
Chantons-leur
I
ARMIDE.
Je bois à Rosemonde
CHŒUR.
Monde, monde, monde.
ARMIDE.
C’est la reine du décorum !
CHŒUR.
Rum, rum, rum.
ARMIDE.
Elle est femme du monde
CHŒUR.
Monde, monde, monde.
ARMIDE.
Jusqu’au moment du punch au rhum !
CHŒUR.
Rhum, rhum, rhum !
II
ROSEMONDE.
Un toast à Bradamante
CHŒUR.
Mante, mante, mante.
ROSEMONDE.
Qui met le casque et le haubert !
CHŒUR.
Bert, bert, bert.
ROSEMONDE.
Elle a des bras d’amante,
CHŒUR.
Mante, mante, mante.
ROSEMONDE.
Qui valent bien des bras de fer !
CHŒUR.
Fer, fer, fer.
III
BRADAMANTE.
A la santé d’Armide !
CHŒUR.
Mide, mide, mide !
BRADAMANTE.
La belle Armide des jardins
CHŒUR.
Dins, dins, dins !
BRADAMANTE.
Qui sait rendre timide.
CHŒUR.
Mide, mide, mide.
BRADAMANTE.
Le plus hardi des paladins !
REPRISE DU CHŒUR.
Chantez, chantez, cocodettes,
Etc., etc.,
MARTEL.

Eh bien, duc, vous amusez-vous, dans mon château d’Asnières ?

SIFROY.

Ah ! Prince, ces femmes… ces chignons… ces bougies… je ne me reconnais plus, je suis un homme nouveau.

ARMIDE.

Encore du champagne ?

SIFROY.

Est-ce que le pâté ne passe pas ? je vous avais bien dit, belle Armide, que vous aviez tort d’en manger tant que ça.

ARMIDE.

Pourquoi ? puisque je l’adore !

SIFROY.

Parce que ça ne réussit pas à tout le monde.

ARMIDE.

Oh ! moi, je ne crains que l’homard.

SIFROY.

Moi qui vous parle j’en ai mangé un soir.

ROSEMONDE.

De l’homard.

SIFROY.

Non, du pâté !

TOUS.

Eh bien ?

SIFROY.

Depuis ce temps-là, je n’en mange plus. (Il embrasse Armide.) Ça me permet de vous embrasser.

RENAUD, se levant.

Troun de l’air… petit ! Ze te défends d’embrasser Armide. Je suis Renaud, de Montauban, sais-tu, de Montauban !

SIFROY.

Eh bien ! après ?

RENAUD.

L’aîné des quatre fils Aymon.

ARMIDE.

Aimons… c’est ma devise ; embrassez-moi encore !

RENAUD, frappant sur la table.

Troun de l’air ! Si tu es bon, mets la main à ta poche, prend ta dague et descendons en champ clos ! Quatre à quatre !

SIFROY.

Ça me va, j’ai mon casque… au vestiaire !

MARTEL, les séparant.

Messieurs, messieurs, la paix !

BRADAMANTE.

Est-il mauvaise tête, ce Renaud ?

RENAUD, se rasseyant.

Il m’agace depuis demi heure, ce clampin-là.

Murmures des autres frères.

SIFROY.

Qu’est-ce que vous grommelez ?

RENAUD.

Comment ce que nous grommelons ! Vous en êtes un autre.

DON QUICHOTTE, se levant et brandissant une bouteille de vin.

Des insolences ! devant moi, Don Quichotte ! je ne souffrirai pas…

ROSEMONDE.

Laissez donc en paix votre ferblanterie, ça me taquine.

BRADAMANTE.

Pas de bêtises… Cette bouteille est pleine… et ça tache.

SALADIN, couché sur des coussins et fumant un narguilhé.

Rosemonde, veux-tu mon mousoir ?

ROSEMONDE.

Un seul, jamais… la douzaine, je ne dis pas !

MARTEL.

Saladin, mon ami, de la tenue !

SALADIN.

Zou l’aime parce qu’oulle est grasse ! voux-tou mon mousoir ?

ROSEMONDE.

A bas les pattes ! Ces Turcs, ça se croit tout permis.

SALADIN, levé.

Écoute ! ze zoue oun zeu d’enfer ! si tou veux zou te mettrai de moitié dans mon zeu ?

ROSEMONDE.

Comme ça je veux bien !

SALADIN.

Seulement je te dirai que je souis rouiné ; la nouit dernière, au cercle des Paladins, zai perdou mon immense fortoune !

ROSEMONDE.

Eh bien, elle est mauvaise !

Elle le pousse, il tombe sur les autres qui le bousculent.

SALADIN, à Bradamante.

Voux-tou mon mousoir, toi, Bradamante ?

BRADAMANTE.

Merci… c’est votre serviette !

TOUS, le faisant asseoir.

Assez, le Turc.

MARTEL.

Tapez-lui donc sur la tête.

NARCISSE, qui s’est tenu debout jusque-là sans rien dire, s’avance la lyre à la main.
Quelle noce !
Quelle bosse !
Tous ces preux
Sont heureux !
SIFROY.

C’est toi, Narcisse ! sous ces habits, je ne t’aurais pas reconnu.

NARCISSE, déclamant.
Pour chanter des héros la gloire militaire,
J’ai pris les vêtements de Torquato, mon frère.
MARTEL.

Laissez-nous donc chanter nous-mêmes nos exploits. Écoutez, tout le monde. En avant… la ronde des infidèles !

I
Pour combattre le Sarrasin,
Nous nous mettions en guerre,
Un orage nous a soudain
Arrêtés à Nanterre !
Pourquoi donc contre nos cousins
Nos mains s’armeraient-elles ?
Car s’ils sont, eux, des Sarrasins
Nous sommes, nous, des Infidèles !
CHŒUR.
Laissons en paix les Sarrasins,
Car nous sommes des Infidèles !
SIFROY.
II
Nous nous sommes bien amusés
A l’ombre de nos titres,
Ne prenant celui de croisés
Que pour casser les vitres !
Ah ! dans Asnières, heureux coquins,
Nous en faisons de belles !
Nous ne sommes pas Sarrasins,
Mais nous sommes bien infidèles !
CHŒUR.
Nous ne sommes pas Sarrasins.
Etc., etc.

Scène II

Les Mêmes, ISOLINE, en toilette splendide, un lonp sur le visage.

ISOLINE.

A moi le dernier couplet ! (Tout le monde s’écarte.)

III.
Vous êtes ici, Chevaliers,
La fleur du Gandinisme ;
Mais en rentrant dans vos foyers,
Armez-vous d’héroïsme !
Vos femmes avec leurs cousins,
Vous attendent chez elles.
Sans avoir vu des Sarrasins,
Vous pourrez voir des infidèles !
CHŒUR.
Sans avoir vu des Sarrasins, etc.
TOUS.

Bravo !… Bravs !…

MARTEL.

Qui es-tu ?

SIFROY.

Mon inconnue de la rue Le Peletier, la reine de mes pensées ! (A Martel.) Voilà deux jours que je la poursuis et qu’elle me glisse entre les doigts.

TOUS.

Ton nom !… ton nom !…

MARTEL.

Toi qui viens de nous dire de si dures vérités, montre-nous ton visage !

ISOLINE.

Impossible, messieurs, c’est un vœu.

MARTEL.

Oh ! alors, je l’exige.

ISOLINE.

Vous le voulez ? Eh bien, regardez donc ! (Elle se démasque.)

TOUS.

Elle. (Chacun à son voisin.) Qui est-ce ? je ne sais pas.

ISOLINE, leur riant au nez.

Eh bien, êtes-vous contents ? (Montrant son loup.) Avec ceci je ne rate jamais cet effet-là.

SIFROY.

Quel nez ! Quelle bouche ! Quels yeux ! Ah ! maintenant que ton visage est découvert, laisse-moi te dire tout ce qui t’aurait fait rougir sous le masque… Imagine-toi que lorsque je t’ai aperçue sous ce loup, c’était la première fois que je le voyais.

ISOLINE.

Assez, prince ! si mon mari était là, il pourrait croire ce qui n’est pas… n’allez pas me confondre avec ces cocodettes de moyen âge.

LES FEMMES.

Eh ! dites donc.

ISOLINE.

Je suis une femme de la haute, moi ! mariée à un homme très-chic, moi !…

LES FEMMES, saluant.

Madame… (Elles s’éloignent en riant et disparaissent).

SIFROY.

Une intrigue avec une femme mariée ! quel rêve !

ISOLINE.

Oui, mariée à un gentilhomme indigne de ce nom, car il me lâcha et m’abandonna, sans enfants, après avoir mangé ma dot, naturellement.

SIFROY.

Monsieur votre père était à son aise ?

ISOLINE.

Parbleu ! c’était un fabricant de cuissards inoxydables.

SIFROY.

Et votre cher mari, que fait-il ?

ISOLINE.

Mon mari… ce qu’il fait, le gredin ?…Êtes-vous mariée, vous ?

SIFROY.

Oui, je suis mari.

MARTEL.

Il est mari. (Chantant.) Il aime à rire, il aime à boire.

TOUS, chantant.
Il aime à rire, il aime à boire,
Il aime à chanter comme nous !
ISOLINE.

Oui… il fait la noce de son côté !

SIFROY.

Comme nous !

ISOLINE.

Pas bête, par exemple, il s’est fait l’ami intime d’un duc ridicule, par là-bas, dans le Nord, et il est en train, ai-je appris, de lui souffler son duché et sa femme.

SIFROY, riant.

Hein !… En voilà un duc qui est bête ! (Il réfléchit.)

ISOLINE.

Ah ! le chenapant !… c’est drôle tout de même, vous ne riez pas ?

SIFROY.

Mais si, beaucoup. (A part.) Un duc… dans le Nord… Qui ça peut-il être ?

ISOLINE.

A la bonne heure ! moi j’aime les hommes gais…

SIFROY.

Alors je ne vous quitte plus !

ISOLINE.

Ne me suivez pas, je vais me costumer comme ces dames. A bientôt. (Elle se perd dans la foule.)

SIFROY.

Qu’elle est belle, qu’elle est belle !


Scène III

Les Mêmes, moins ISOLINE.

MARTEL.

Oui ; mais que cet incident n’interrompe pas notre fête. Voici nos invités. Narcisse, le programme !

NARCISSE, lisant une affiche.

Grand tournoi musical et dansant. Première manche, concert des doux vallons de l’Helvétie ! Deuxième manche, le ballet, puis nous finirons par la farandole !

MARTEL.

En place !… (On se place à droite et à gauche).


Scène IV

Entrée des chanteurs tyroliens.
TYROLIENNE.
I
L’aube naît, on y voit
Assez pour quitter son toit.
Allons rentrer nos foins !
Là, déjà, par la campagne,
J’entends nos chants d’Allemagne !
Oll lli ah… tou ï ! tou ï !
Le Tyrol, notre pays à nous,
Le Tyrol, avec son ciel si doux,
Le Tyrol est aimé de nous tous.
Le Tyrol,
Quel beau sol
Oh ia ! pour nous
Rien ne vaut le Tyrol.
Oll llahi, ia ! ia !
Olll lli ah !
II
L’ombre du soir s’étend
Sur le travailleur content.
L’oiseau rentre au buisson !
La nuit descend dans la plaine,
De foin la charrette est pleine.
Gagnons gaîment la maison !
Olli ah ! tou ï ! tou ï !
Le Tyrol, etc.

Scène V

Divertissement des trois âges.

A la fin du ballet on entend sonner minuit

MARTEL.

Minuit ! l’heure de l’ivresse et des folies. Allons-y gaiement.

Il sort.


Scène VI

Les Mêmes, ISOLINE, BRADAMANTE, ROSEMONDE, ARMIDE, DULCINÉE, BARBERINE, GRUDELINDE, IRÉNÉE, YOLANDE, RODOGUNE, Guerriers, Troubadours, Danseurs et Tambours.

FARANDOLE.
CHŒUR GÉNÉRAL.
Place pour la farandole,
C’est l’heure du bacchanal !
Place pour la danse folle,
On nous donne le signal !
Pour la folle
Farandole
En avant !

Entrent des Folies.

ISOLINE, en Folie Asnières suivie de quatre Folies.
I
Ohé, du canot ! je suis
La Folie Asnières !
Embarquez, je vous conduis
Où sont mes bannières !

Entrent des Canotières bleues.

BRADAMANTE, en Canotière du moyen âge, suivie de quatre Canotières.
Au pays des plaisirs
Ma voix vous rallie ;
Enflammés de désirs,
Suivez la folie !
TOUTES.
Au pays des plaisirs etc.

Entrent des Bacchantes.

IRÉNÉE, en bacchante, un bol de punch à la main.
Voici pour vous mettre en goût,
Vous monter la tête ;
L’ivresse doit avant tout
Être de la fête…
GRISELIS, avec un bol également.
Buvez de ce punch brûlant
Après le champagne ;
Le punch vous fait plus gaîment
Battre la campagne.

Entrent des Canotières rouge.

RODOGUNE, en canotière.
II
Mon pilote à moi, messieurs,
Se nomme délire !
Et j’ai pour rameurs joyeux
Des éclats de rire !
Au pays des plaisirs
Ma voix vous rallie ;
Enflammés de désirs,
Suivez la Folie !
TOUS.
Au pays des plaisirs, etc.

Entrent des Sirènces.

GRUDELINDE, en sirène.
Embarquez, ne craignez rien
Sur nos frais rivages !
Le charme des voix vaut bien
Celui des breuvages !
BARBERINE, en houri.
Embarquez, grâce aux houris,
Qui sont de la fête,
Vous aurez le paradis !
Celui du prophète !
TOUS.
Au pays des plaisirs, etc

Rentrée des Tyroliens.

Qu’on remplisse mon verre
Des vins les plus exquis !
Moi, je veux faire
Raison à mes amis !
Du bon jus de la vigne,
Point ne crains les effets,
Je ne m’indigne
Que contre le mauvais !
Boire et rire,
C’est tout dire !
Voilà, oui-dà,
Ce qui me va !
Je bois le premier verre,
A mon pays, toujours !
Je prends le second verre,
Pour boire à mes amours !
Boire et faire
Bonne chère,
Voilà, oui-dà,
Qui me va.
Je vide un autre verre,
Pour les amis présents.
Je bois encore un verre.
Le dernier, aux absents !
Au pays des plaisirs, etc., etc.

Entrée de Femmes sapeurs et d’Enfants Tambours, puis de Martel en Tambour-Major.

MARTEL.
Folles beautés, captivés par vos charmes,
Nous, fils de Mars, nous vous rendons les armes,
Nous vous suivons partout en chantant
Et tambours battant !

Les Sapeurs se placent à droite et à gauche du manteau d’arlequin, Martel et les Tambours restent au milieu, alors tous les autres, deux par deux, se mettent à circuler autour, lentement d’abord, puis la ronde se précipite et la farandole s’anime jusqu’à la danse générale.

ROSEMONDE, en Sapeur.
Au régiment des amours
J’ai fait ma carrière !
Rencontrez-vous tous les jours
Démarche plus fière ?
ARMIDE, en Sapeur.
Nous sommes les Sapeurs
Les Sapeurs imberbes !
Mais, pour conquérir les cœurs,
Sommes-nous superbes ?
TOUS.
Au pays des plaisirs, etc.
DANSE GÉNÉRALE.
Amis, faisons vibrer sous ces dômes brillants
Nos chœurs les plus bruyants !
Que nos voix en délire excitent nos transports ;
Ayons le diable au corps !
TOUS.
Au pays des plaisirs, etc.
TOUS, criant.

Vive Martel !

SIFROY.

Ah ! ces danses !… ces femmes !… Comme je m’amuse ! mon Dieu, comme je m’amuse !

Coup de tam-tam qui interrompt la fête.

NARCISSE, à Sifroy.

Prince, un jeune homme d’armes demande à vous parler !…

SIFROY.

Oh ! à demain les affaires sérieuses ! tra, la, la !

NARCISSE.

Mais, prince, il est couvert de poussière.

SIFROY.

C’est différent, qu’on l’introduise.


Scène VII

Les Mêmes, DROGAN.

DROGAN, en homme d’armes.

Salut, la compagnie… Messire, j’arrive de Curaçao.

SIFROY.

De cheux nous !

DROGAN.

J’ai traversé les mers à franc-étrier pour vous apporter la fatale et heureuse nouvelle !

SIFROY.

De quoi ?

DROGAN.

Madame Geneviève…

SIFROY.

Ma femme ?… tiens, je me plaisais à l’oublier… Elle m’avait trompé, d’ailleurs ; il est vrai que depuis je le lui ai bien rendu… (A Drogan.) Eh bien ?…

DROGAN.

Eh bien, Geneviève a vécu, vous êtes servi…

TOUS.

Ah !

DROGAN.

Je vous en apporte les preuves, une boucle qu’à peine trépassée elle a cueilli elle-même sur sa tête souriante et inanimée, en s’écriant : Va, mon ami, et dis à mon époux que je suis morte et que je l’attends.

SIFROY.

Qu’elle ne s’impatiente pas… Voyons la mèche… mais ils sont gris ?…

DROGAN.
I
Geneviève était blonde
Et ces cheveux sont gris ;
Ah ! rien de plus simple au monde,
N’en soyez pas surpris :
C’est l’émotion vive
Qui les a fait blanchir ;
Mais faut pas que ça vous prive
D’un moment de plaisir !
Prenez, la mèche est belle,
Et gardez-la, morbleu !
En souvenir de celle
Qui fut votre cheveu !
Prenez donc, prenez donc
Ces cheveux tels qu’ils sont.
II
Madame était frisée,
Oui ; mais l’événement
Dont vot’ femme est trépassée
Ah ! vous défris’ joliment.
Elle avait de ses larmes
Mouillé ces cheveux-là,
Ce qui reste de ses charmes,
C’est pas lourd, le voilà !
Prenez, la mèche est belle.
Et gardez-la, morbleu !
En souvenir de celle
Qui fut votre cheveu !
Prenez donc, etc.

On entoure Sifroy, on lui serre la main.

MARTEL.

Ah ! mon ami, croyez bien que je prends part.

SIFROY, désolé.

Messire et messieurs, vous m’avez donné un bal à Asnières, (Gaiement.) je vous rendrai un souper de garçon à Curaçao. (A Drogan.) Retourne là-bas, ventre à terre, et fais préparer les logements. (Isaline.) Vous serez des nôtres !

ISOLINE.

Je vous l’ai dit, prince ! je ne puis…

SIFROY.

Comme vous voudrez. (A Martel.) Si vous voulez, demain, en touristes, notas partirons tous les deux pour aller retrouver celui qui a si bien exécuté mes ordres, mon fidèle Golo.

ISOLINE.

Golo… c’est mon mari ! (Elle part d’un éclat de rire.) A ! ah ! ah !

TOUS.

Son mari !…

SIFROY, à part.

Oh ! j’ai levé la femme de Golo.

DROGAN, à Isoline.

Ne nous quittez pas, j’ai besoin le vous.

ISOLINE, à Sifroy.

Prince, devant cette insistance… J’accepte avec empressement votre gracieuse invitation.

SIFROY.

Que la fête continue !

REPRISE DE LA DANSE.
Amis, faisons vibrer, etc.

Au milieu des danses, Drogan, qui ne perd pas de vue Sifroy, le prend au collet et l’entraîne aussi en dansant.

Le rideau baisse.




ACTE TROISIÈME

Huitième Tableau

Des rochers en larme de voûte aux deux premiers plans ; au troisième plan, un plateau à ciel ouvert, dominant une fort ; à droite, une caverne en pan coupé.



Scène PREMIÈRE

BRIGITTE, GENEVIÈVE, à l’entrée de la caverne ; une biche est couchée à ses pieds. On entend au loin des coups de feu.

GENEVIÈVE, caressant la biche.

Oh ! les méchants, qui ont fait peur à ma chère petite biche… Ne crains rien, va… ils ne viendront pas te chercher ici… Ah ! c’est toi, Brigitte ?

BRIGITTE, apportant une brassée de feuillage qu’elle jette à terre.

Ouf !… j’en avais ma charge… Voilà notre déjeuner… des châtaignes pour nous, des bourgeons pour bichette !

GENEVIÈVE.

En voilà une existence !… Depuis trois mois, seules dans cette grotte avec une biche pour toute société.

BRIGITTE.

La société d’une biche ! je ne sais pas si ça plairait à un homme, mais, pour une femme, ça ne suffit vraiment pas… enfin, donnons-lui sa pâtée…

GENEVIÈVE.

Et quand on pense que si, un jour, on écrit mon histoire lamentable, on dira que c’est elle qui me nourrissait…

BRIGITTE.
Allons, madame, à la besogne… les biches, voyez-vous, ça demande à être dorloté !
COUPLETS.
I
GENEVIÈVE.
Quand on possède une biche,
Il faut l’aimer, la servir,
Et que l’on soit pauvre ou riche,
Se priver pour la nourrir !
C’est plein de tendresse
Ces doux êtres-là,
Mais il faut sans cesse
Les flatter, sans ça,
Pour peu qu’on les fâche,
Les biches, oui-dà !
Mon Dieu, ça vous lâche,
Ça vous plante là !
II
Bien souvent, quand pour leur plaire
On croit avoir fait au mieux,
On a peine à satisfaire
Leurs instincts capricieux !
ENSEMBLE.
C’est plein de tendresse…
BRIGITTE.

C’est pourtant vrai… mais celle-ci serait bien ingrate si elle nous quittait.

GENEVIÈVE.

C’est lui, c’est Dragon !

Entre Drogan en Capitaine des chasses.


Scène II

Les Mêmes, DROGAN.

DROGAN.

Ah ! la chasse vient par ici.

BRIGITTE.

Comment ! vous êtes revenu d’Asnières, et vous ne nous donnez pas signe de vie !…

DROGAN.

Je travaille à votre salut… J’attends aujourd’hui même Sifroy que je n’ai précédé que d’une journée ; cette journée, je l’ai employée à surveiller Golo… j’ai séduit par mes promesses son capitaine des chasses… et depuis hier, sous ce costume, j’épie tous les pas du traître qui vous poursuivait de sa haine… Aujourd’hui, aujourd’hui nous frappons un grand coup…

GENEVIÈVE.

Ecoutez… il est temps… parce que là, vraiment, je m’ennuie trop…

DROGAN.

La chasse vient de ce côté, cachez-vous… et attendez.

Brigitte et Geneviève sortent en emportant la biche.


Scène III

DROGAN, Trois Gardes-Chasse, puis GOLO, VANDERPROUT, PÉTERPIP.

QUATUOR.
Allons, en chasse !
Devançons le soleil.
Ta, ta, ta, a ta, ta,
Le gibier est sur place,
Il lui faut donner l’éveil !
Ta, ta, a ta, ta.
Entendez-vous le cor qui sonne,
Entendez-vous dans les grands bois
Le cor qui sonne et qui résonne
Et nos fins limiers donner la voix.
GOLO, en dehors.

Par ici, Messieurs !

DROGAN.

Golo ! je cours auprès de madame Geneviève.

Il entre dans la caverne.

GOLO.

Sac à papier ! mauvaise ouverture ! Bredouille !… et devant ma cour future ! c’est déplorable !… et vous, Vanderprout ?

VANDERPROUT.

Pas un moineau, pas un lapin. (A Péterpip.) Et vous, l’échevin ?

PÉTERPIP.

Une branche dans l’œil, c’est tout ce que j’ai vu… et ma culotte déchirée, mauvaise ouverture !

UN GARDE-CHASSE, s’avançant.

Seigneur, je me rappelle que du temps de feu Sifroy, votre prédécesseur…

GOLO.

Ah ! sac à papier !… on me la fait toujours au prédécesseur… je la trouve un peu raide. Sifroy est mort, ne remuons pas tant ses cendres…

VANDERPROUT.

Votre seigneurie est vive !

LE GARDE-CHASSE.

Vous m’avez interrompu au moment où j’allais vous dire que du temps de… de ce temps-là, quand la chasse avait été mauvaise, on était sûr de trouver ici dans le buisson à gauche, un jeune lapin avec sa vieille mère.

GOLO.

Avec sa vieille mère ?… C’est touchant…

VANDERPROUT.

Comme qui dirait un lapin de consolation ?

GOLO.

En effet… il me semble que je vois là-bas remuer quelque chose !

VANDERPROUT.

Allons-y !

GOLO.

Non, non, vous êtes trop maladroits… Tirons chacun de notre côté… et n’oubliez pas qu’à deux heures trois quarts s’ouvre la séance, où je dois recevoir définitivement de vos mains la toque palatine… Soyez exacts !… et vous, messieurs, venez !

Il sort suivi des Gardes-chasse.


Scène IV

VANDERPROUT, PÉTERPIP.

VANDERPROUT.

Hou ! hou ! maladroit ! pas moins vrai que…

PÉTERPIP.

Fameux tyran !

VANDERPROUT.

Oui, mais fichu tireur… Du reste, je suis convaincu qu’il va nous rabattre le gibier par ici… Mettons-nous tout bêtement à l’affût… là-haut…

PÉTERPIP.

Tout bêtement, monsieur le bourgmestre, c’est le mot ; plaçons-nous là !

Ils gravissent les rochers et se mettent à l’affût, tournant le dos au public. — Musique.


Scène V

Les Mêmes, à l’affût, SIFROY, CHARLES MARTEL. Ils sont en Turcs, la figure basanée ; ils portent uu rouleau de fer blanc au côté.

SIFROY.
I
Je r’viens de la tur,
J’ t’en fich’ de la tur,
J’ t’en fich’ de la Turquie !
Rapportant le sac (bis.)
Avec la buffleterie !
Ayant battu les plus fameux guerriers,
Couvert de laur… oui, couvert de lauriers !
MARTEL.
Ayant battu les plus fameux guerriers,
Couverts de laur… oui, couverts de lauriers !
II
SIFROY.
Je rentre en mon do, (bis.)
Je rentre en mon domaine !
C’est Mars qui me ra, (bis.)
C’est Mars qui me ramène !
Courbez le front à mon superbe aspect,
Je veux ma toque avec votre respect !
MARTEL.
Courbez le front à son superbe aspect !
Il veut sa toque avec votre respect !
SIFROY.

Nous voici, messire, sur le plancher de mes ancêtres ; je crois que l’idée de nous couvrir le visage de ce maquillage guerrier est assez bien trouvée, hein ?

MARTEL.

En effet, il est bon que vos vassaux ignorent notre campagne buissonnière.

SIFROY.

Mes vassaux ! Oh ! quelle joie de se retrouver au milieu de sujets qui vous chérissent… Je vous promets, seigneur, une vraie fête de famille… Les aimez-vous ?

MARTEL.

Quelquefois… chez les autres ?

SIFROY.

Toujours viveur !

MARTEL.

Voici justement un chasseur par ici !

SIFROY.

Vous allez voir la joie de ce brave homme en me reconnaissant… Et, vous savez… rien de préparé !… ce sera spontané !… Hé ! camarade !

VANDERPROUT.

Taisez-vous donc, imbécile.

SIFROY.

Vous voyez ! rien de préparé… C’est très-drôle ! quand il me reconnaîtra… nous rirons bien… (S’avançant.) Mon ami, voulez-vous m’indiquer, s’il vous plaît, le chemin de Curaçao. (A Charles Martel.) Vous allez voir sa surprise.

VANDERPROUT, descendant.

Mais est-il embêtant, cet animal-là !

PÉTERPIP, vivement.

Il a fait filer le lapin.

SIFROY.

Tiens ! c’est mon bourgmestre et Péterpip.

VANDERPROUT.

Voulez-vous déguerpir, vagabonds… ou je vous faits arrêter.

PÉTERPIP.

Qu’est-ce que c’est que ces olibrius-là ?…

VANDERPROUT.

Eh bien, quand vous me regarderez avec votre figure bête !

PÉTERPIP.

Où sont vos papiers ? vous n’en avez pas ?

VANDERPROUT.

Je vais vous faire empoigner ! (On entend la marche des homes d’armes.) Voici justement une ronde… Eh ! là-bas… par ici !


Scène VI

Les Mêmes, GRABUGE, PITOU.

SIFROY, à Charles Martel.

Sapristi ! que je suis donc fâché de m’ètre mis du réglisse sur la figure !

VANDERPROUT.

Saisissez-vous de ces hommes !

GRABUGE.

Des coupables ?… au poste !…

PITOU.

Ça z-y-est.

MARTEL.

Ah ! c’en est trop !

Il met la main à son épée.

SIFROY.

Rengainez ! vous serez cause d’un malheur ! (A Vanderprout.) Mais vous ne me reconnaissez donc pas ?… Je suis Sifroy !

MARTEL.

Il est Sifroy…

SIFROY.

Votre duc bien-aimé…

VANDERPROUT.

Vous l’entendez ?

SIFROY.

Vous ne me reconnaissez donc pas ?

GRABUGE.

Ah ! ah ! ah ! qu’est-ce qu’il dit, ce moricaud-là ? Pitou, qu’est-ce qu’il dit ?

PITOU.

Sergent, pas de violence… je vois ce que c’est…

GRABUGE.

Quoi ?

PITOU.

C’est un fou ! Il s’en présente continuellement comme ça à la porte du quartier !…

GRABUGE.

Et cet autre-là ?

PITOU.

C’est son compagnon de camisole… En douceur, sergent, parlez-lui en douceur.

GRABUGE.

Tu as raison… flattons sa manie !… Oui, mon ami, oui, mon bon monsieur… Vous êtes Sifroy !… Là !… (A Vanderprout.) Donnez-lui quarante sous.

SIFROY et MARTEL.

Quarante sous !

PITOU.

Mais passez votre chemin.

GRABUGE.

Voyons, mon bon ami… Suivez bien mon raisonnement… Sifroy, notre duc bien-aimé, si j’ose m’exprimer ainsi, est mort en Palestine.

SIFROY.

Comment ! mort !…

PITOU.

Poussière que je vous dis… les dépêches sont là !… Donc, si vous n’êtes pas mort, vous ne pouvez pas être Sifroy, et, si vous êtes Sifroy, vous êtes mort !…

SIFROY.

Mais !…

GRABUGE.

Et si vous êtes mort, votre place n’est pas ici.

PITOU.

Elle est dans le mausolée de vos ancêtres.

GRABUGE.

Adressez-vous au gardien.

PITOU.

Il y a une sonnette.

SIFROY.

Sac-à-papier ! lâché par mes sujets ! Ces choses-là n’arrivent qu’à moi ! (A Charles Martel.) Prince, excusez-moi… Ah ! je sous fais faire une jolie partie !

MARTEL.

Elle est mauvaise !

SIFROY.

Personne pour me tirer de cette position ridicule, personne pour me reconnaître…


Scène VII

Les Mêmes, GENEVIÈVE, BRIGITTE, DROGAN. Drogan a emmené Geneviève par la main et lui a fait signe de se montrer à Sifroy.

DROGAN.

Allez !…

GENEVIÈVE, s’élançant.

Personne, dis-tu ? Si !… moi, Geneviève !

TOUS.

Geneviève !!!

GENEVIÈVE.

Oui, Geneviève, ta femme, innocente et persécutée, qui reconnaît en toi son époux et leur maître.

VANDERPROUT.

Diable ! ça pourrait bien être lui…

SIFROY.

Allons ! bon ! méconnu par les vivants et reconnu seulement par ma défunte… Oh ! ma tête, mon Dieu !… Est-ce que je serais réellement mort ?… Mais quand cela me serait-il arrivé ? Ce n’est pas chez les Sarrasins ? Je n’y suis pas allé… Bourgmestre, pincez-moi… aie !

BRIGITTE.

Regardez-la, mon doux sire… Elle est vivante, mal vêtue, mais bien vivante !

DROGAN.

Sauvée par moi des mains de l’infâme Golo.

TOUS.

Drogan, maintenant !

SIFROY.

Drogan ! mais lui aussi a été occis !

DROGAN.

Occis ? Oh !… que non.

SIFROY.

Drogan vivant… Si j’y comprends quelque chose !

DROGAN.

N’essayez pas de comprendre avec votre seule intelligence ; qu’il vous suffise de savoir que Golo est un traître, et que madame Geneviève est innocente et pure…

SIFROY.

Geneviève innocente et pure ?

GENEVIÈVE.

Mais oui, mon ami.

DROGAN.

Vous faut-il une preuve ?

SIFROY.

Ah ! oui, une preuve !

DROGAN.

Tenez !

Il crache par terre en levant la main.

GRABUGE et PITOU.

Ça, c’est une preuve !

MARTEL.

Oui, ça, c’est une preuve

SIFROY, à Drogan.

Elle est bien bonne !

GRABUGE.

Chargé par ledit Golo d’expédier Madame, nous pouvons le confirmer mieux que quiconque.

SIFROY.

Le misérable !

PITOU.

Dans cette affaire, je crois devoir déclarer que le fusilier Pitou, en préférant se donner le coup de la mort, a déployé un noble cœur.

GRABUGE.

Et moi donc, tu dois parler de moi, d’abord…

PITOU.

Attendez… a déployé un noble cœur, qui a excité l’admiration du sergent Grabuge. Etes-vous content ?

GRABUGE.

Je suis content… Au fait, non, je suis pas content ; tu me payeras ça !

SIFROY, à Drogan.

Mais toi, si elle est pure, tu es pur aussi !

GENEVIÈVE.

Mais oui, mon ami…

SIFROY.

C’est délicieux.

DROGAN.

Comment ! vous avez pu croire que… je vous avais… moi… vous, mon souverain !… et la hiérarchie ?…

SIFROY.

Ah ! oui, elle est bien bonne ! Oh ! ma Geneviève ! j’oublie tous mes procédés à ton égard… et je te pardonne…

Il presse Geneviève et Drogan sur son cœur. Celui-ci baise la main de Geneviève.

VANDERPROUT, bas à Péterpip.

Bigre de bigre ! Mais je crois que la chance tourne de son côté !

PÉTERPIP.

Nous avons fait un impair !

VANDERPROUT.

Il n’est jamais trop tard pour se retourner. Doublons-nous à la hausse ?… Monseigneur !

SIFROY.

Ah ! c’est vous, coquins !

VANDERPROUT.

Si vous voulez rentrer dans votre bonne ville de Curaçao, vous n’avez que le temps… car à deux heures trois quarts pour la demie, l’infâme Golo doit ceindre définitivement la toque que vous lui avez confiée…

SIFROY.

Ma toque, à deux heures trois quarts pour la demie, est-ce possible ?

DROGAN.

C’est la vérité.

VANDERPROUT.

C’est moi qui devais l’aider dans cette exécrable cérémonie.

SIFROY.

Toi, misérable !

VANDERPROUT.

Moi, Misérable ! La chance tournait, n’est-ce pas ? vous étiez mort, j’avais juré à Golo… Vous êtes vivant je vous jure, je n’ai qu’une parole, je la lui retire et je vous la donne.

CHARLES MARTEL.

C’est bien, ça… A Curaçao !

DROGAN.

C’est ça, vous, parlez devant… gagnez du temps, traînez la cérémonie jusqu’à mon signal, j’ai mon idée.

VANDERPROUT.

Comptez sur moi, ce n’est pas la première fois que je trahis. (Vanderprout et Péterpip s’en vont.)

SIFROY.

O Geneviève, si tu savais comme on s’instruit en voyageant, tu verras…

CHARLES MARTEL.

A Curaçao !

TOUS.

A Curaçao !

CHARLES MARTEL.

Rasons les murs. (Ils s’éloignent.)

PITOU.

Par file à gauche, en avant, arche !(Il s’en va.)

GRABUGE.,

Connu ! Il commande encore… Pitou, vous me ferez quinze jours de salle de police. (Il le suit.)




Neuvième Tableau

La grande salle du palais de Sifroy. Vue de Curaçao dans le fond ; à gauche un dais sur des marches.



Scène PREMIÈRE

VANDERPROUT, PÉTERPIP, Les Échevins, GOLO, Seigneurs, Dames, Bourgeois…

Entrée des Seigneurs et Bourgeois.

CHŒUR.
Curaçoïens ! que la victoire
Couronne notre duc si beau ;
Qu’il triomphe à ce cri de gloire.
Vermouth, bitter et curaçao !
Marchons à la victoire.
Marchons au cri de gloire :
Vermouth, bitter et curaçao !

Vanderprout entre avec Golo et suivi des Échevins. Il tient la toque au-dessus de la tête de Golo. Celui-ci, tout en marchant, se lève sur la pointe des pieds pour tâcher d’atteindre la toque désirée. Le bourgmestre vient se placer sur les degrés du dais.

TOUS.

Vive Golo ! vive Golo !

GOLO, bas Vanderprout

Eh bien, quand vous voudrez.

VANDERPROUT, bas à Péterpip.

Est-ce qu’ils n’arrivent pas ?

PÉTERPIP.

Je n’ai pas encore entendu le signal de Dragon.

VANDERPROUT, à part.

Cette position est fatiguante, je ne pourrai pas la tenir longtemps…

GOLO.

Abrégez donc, abrégez.

VANDERPROUT.

J’abrégerai si je veux.

GOLO.

Ah ! traître ! tu me payeras ce que tu me fais souffrir.

VANDERPROUT.

Deux heures trois quarts, ma foi, tant pis ! (Aux bourgeois.) C’est donc sur la tête du plus digne que je vais asseoir définitivement cette toque, au nom de la ville de Curaçao, veuve de son bien aimé suzerain, le duc Sifroy.

GOLO.

C’est convenu et je l’accepte, parce que je m’en crois le plus digne. (Plus haut.) S’il y a pourtant dans la société quelqu’un qui croit pouvoir me rendre des points pour l’intelligence, la loyauté et la force physique, qu’il se présente ! (Il fait un geste de lutteur.) J’ai tombé le Pâtre ! personne ne dit mot…

SIFROY, paraissant par le fond du dais et se plaçant sous la toque.

Moi, présent ! Sifroy !

TOUS.

Sifroy !

GOLO.

Lui, Sifroy… sus au félon !… Messires… c’est un imposteur !

SIFROY.

Un imposteur ! (Coup de tam-tam).

VANDERPROUT.

C’est le signal. (Drogan paraît en ermite.)


Scène II

Les Mêmes, DROGAN, puis GENEVIÈVE, BRIGITTE, PITOU, GRABUGE et ISOLINE.

GOLO.

L’Ermite du ravin !

TOUS.

L’Ermite !

DROGAN.

L’imposteur, le voici. (Il désigne Golo.) Voyez plutôt, vous autres. (Il fait un geste, et les victimes de Golo paraissent sous le dais.)

TOUS.

Ah !

DROGAN.
COMPLAINTE.
I
Golo, monstre plein de crimes
Ah ! frémis en contemplant
Le groupe de tes victimes,
En commençant par Drogan.

Il ôte sa robe d’Ermite.

Tremble, (bis) monstre ! me reconnais-tu ?
LE CHŒUR.
Tremble, tremble devant la vertu !
DROGAN.
II
La décapité’ vivante,
Geneviève de Brabant
Puis Brigitte, sa suivante,
Qui sort d’un gouffre béant !
GENEVIEVE et BRIGITTE, s’avançant.
Tremble, tremble, monstre ! me reconnais-tu ?
LE CHŒUR.
Tremble, tremble devant la vertu !
DROGAN.
III
Reconnais ces hommes d’armes,
L’un gascon, l’autre flamand,
Qui périrent dans les larmes,
Mais qui vont bien à présent.
GRABUGE et PITOU, mettant la main sur l’épaule de Golo.
Tremble, tremble, monstre ! me reconnais-tu ?
LE CHŒUR.
Tremble, tremble devant la vertu !

Isoline s’avance masquée.

DROGAN au public.
IV
Il devrait pour la cinquième
Nous payer un supplément !
Il va la voir tout de même
Et payera s’il est content !
ISOLINE, elle se démasque.
Tremble, tremble, monstre ! me reconnais-tu ?
LE CHŒUR.
Tremble, tremble devant la vertu !
GOLO.

Ma femme, c’est ma dernière tuile !

ISOLINE.

Ah ! mon ami, je te retrouve enfin, tu vas avoir bien de l’agrément !

SIFROY.

Pas de faiblesse, il faut qu’il soit puni ! Soyez l’instrument de son supplice…


Scène III

CHRISTINE, GUDULE, FAROLINE, HOUBLONNE, DOROTHÉE, GRETCHEN, puis CHARLES MARTEL, DON QUICHOTTE, RENAUD, SALADIN, LES QUATRE FILS AYMON, Paladins.

CHŒUR FINAL.
Chantons, chantons pour Geneviève
Nos chants les plus joyeux ;
De son triomphe enfin se lève
Le jour heureux,
Trois fois heureux.
Vive Geneviève !

(Dans le fond paraissent les Demoiselles d’honneur de Geneviève, puis les Paladins ayant à leur tête Charles Martel. Drogan monte les degrés, Sifroy ôte son collier qu’il lui passe au cou et l’embrasse. Charles Martel vient s’incliner devant Geneviève, les armes et les bannières s’agitent.)

Le Rideau baisse.